‹ Contes et nouvelles en versChapitre 12 sur 63 · NOUVELLE TIREE DES CONTES DE LA REJNE DE NAVARRE · texte numérisé non relu

NOUVELLE TIREE DES CONTES DE LA REJNE DE NAVARRE

Boccace n'eft le feul qui me fournit : Je vas parfois en une autre boutique.

Il eft bien vrai que ce divin efprit Plus que pas un me donne de pratique:

Mais, comme il faut manger de plus d'un pain, Je puife encore en un vieux magafin; Vieux, des plus vieux, où Nouvelles nouvelles Sont jufqu'à cent, bien déduites & belles Pour la plupart, & de très-bonne main.

Pour cette fois la reine de Navarre D'un c'étoit moi, naïf autant que rare, Entretiendra dans ces vers le lecteur.

Voici le fait, quiconque en foit l'auteur : J'y mets du mien félon les occurrences; C'eft ma coutume; &, fans telles licences, Je quitterois la charge de conteur.

Un homme donc avoit belle lervante :

Il la rendit au jeu d'amour favante.

Elle étoit fille à bien armer un lit, Pleine de fuc, & donnant appétit; Ce qu'on appelle en françois bonne robe. Par un beau jour, cet homme fe dérobe

D'avec fa femme, & d'un très-grand matin

S'en va trouver fa fervante au jardin.

Elle faifoit un bouquet pour madame :

C'étoit fa fête. Or, voyant de la femme

Le bouquet fait, il commence à louer

L'afiortiment, tâche à s'infirmer.

S'infinuer en fait de chambrière,

C'eft proprement couler fa main au fein :

Ce qui fut fait. La fervante foudain

Se défendit; mais de quelle manière?

Sans rien gâter : c'étoit une façon

Sur le marché ; bien favoit fa leçon.

La belle prend les fleurs qu'elle avoit mises

En un monceau, les jette au compagnon.

Il la baifa pour en avoir raifon,

Tant & fi bien qu'ils en vinrent aux prifes.

En cet étrif la fervante tomba :

Lui d'en tirer auffitôt avantage.

Le malheur fut que tout ce beau ménage

Fut découvert d'un logis près de là.

Nos gens n'avoient pris garde à cette affaire.

Une voifine aperçut le myftère.

L'époux la vit, je ne fais pas comment.

Nous voilà pris, dit-il à fa fervante :

Notre voifine eft languarde & méchante ;

Mais ne foyez en crainte aucunement.

Il va trouver fa femme en ce moment ;

Puis fait fi bien que, s'étant éveillée,

Elle fe lève ; &, fur l'heure habillée,

Il continue à jouer fon rôlet ;

Tant qu'à delTein d'aller faire un bouquet

La pauvre époufe au jardin eft menée.

Là fut par lui procédé de nouveau.

LA SERVANTE JUSTIFIEE. 99

Même débat, même jeu Te commence.

Fleurs de voler, tétons d'entrer en danfe.

Elle y prit goût; le jeu lui fembla beau.

Somme que l'herbe en fut encor froiflee.

La pauvre dame alla l'après-dînée

Voir fa voifine, à qui ce fecret-là'

Chargeoit le cœur : elle fe foulagea

Tout dès l'abord. Je ne puis, ma commère,

Dit cette femme avec un front févère,

Laiffer paffer fans vous en avertir

Ce que j'ai vu. Voulez-vous vous fervir

Encor longtemps d'une fille perdue?

A coups de pied, û j'étois que de vous,

Je l'envoierois ainfi qu'elle eft venue.

Comment ! elle eft aufïi brave que nous !

Or bien, je fais celui de qui procède

Cette piaffe : apportez-y remède

Tout au plus tôt; car je vous avertis

Que ce matin, étant à la fenêtre,

Ne fais pourquoi, j'ai vu de mon logis

Dans fon jardin votre mari paroître,

Puis la galante; & tous deux fe font mis

A fe jeter quelques fleurs à la tête.

Sur ce propos l'autre l'arrêta coi.

Je vous entends, dit-elle ; c'étoit moi.

LA VOISINE

Voire! écoutez le refte de la fête :

Vous ne favez où je veux en venir.

Les bonnes gens fe font pris à cueillir Certaines fleurs que baifers on appelle.

LA FEMME

C'efl encor moi que vous preniez pour elle.

oo LA SERVANTE JUSTIFIEE.

LA VOISINE

Du jeu des fleurs à celui des tétons Ils font paffés : après quelques façons, A pleine main l'on les a laiffé prendre.

LA FEMME

Et pourquoi non? c'étoit moi. Votre époux N'a-t-il pas donc les mêmes droits fur vous ?

LA VOISINE

Cette perfonne enfin fur l'herbe tendre Efl trébuchée; &, comme je le croi, Sans fe bleffer. Vous riez ?

LA FEMME

C'étoit moi.

LA VOISINE

Un cotillon a paré la verdure.

LA FEMME

C'étoit le mien.

LA VOISINE

Sans vous mettre en courroux. Qui le portoit de la fille ou de vous ? C'elt là le point; car monfieur votre époux Jufques au bout a pouffé l'aventure.

LA FEMME

Qui? c'étoit moi. Votre tête eft bien dure.

LA VOISINE

Ah ! c'eft allez. Je ne m'informe plus :

J'ai pourtant l'œil affez bon, ce me femble :

J'aurois juré que je les avois vus

En ce lieu-là fe divertir enfemble.

Mais excufez; & ne la chaffez pas.

LA FEMME

Pourquoi chaffer? j'en fuis très-bien fervie.

LA VOISINE

Tant pis pour vous ! c'éft juftement le cas. Vous en tenez, ma commère m'amie.

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