CONTE TIRÉ DE RABELAIS
H ans Carvel prit fur fes vieux ans Femme jeune en toute manière :
Il prit aufïî foucis cuifants; Car l'un fans l'autre ne va guère.
Babeau (c'eft la jeune femelle, Fille du bailli Concordat) Fut du bon poil, ardente & belle, Et propre à l'amoureux combat.
Carvel, craignant de fa nature Le cocuage & les railleurs, Alléguoit à la créature Et la légende & l'Ecriture, Et tous les livres les meilleurs; Blâmoit les vifites fecrètes; Frondoit l'attirail des coquettes, Et contre un monde de recettes Et de moyens de plaire aux yeux Inve£tivoit tout de fon mieux.
A tous ces discours la galande Ne s'arrêtoit aucunement, Et de fermons n'étoit friande, A moins qu'ils fufient d'un amant.
Cela failoit que le bon fire
i3o L'ANNEAU D'HANS CARVEL.
Ne favoit tantôt plus qu'y dire, Eût voulu fouvent être mort.
Il eut pourtant dans fon martyre Quelques moments de réconfort :
L'hiftoire en eft très-véritable.
Une nuit qu'ayant tenu table, Et bu force bon vin nouveau, Carvel ronfloit près de Babeau, Il lui fut avis que le diable Lui mettoit au doigt un anneau; Qu'il lui difoit : Je fais la peine Qui te tourmente & qui te gêne, Carvel, j'ai pitié de ton cas :
Tiens cette bague, & ne la lâches; Car tandis qu'au doigt tu l'auras, Ce que tu crains point ne feras, Point ne feras fans que le fâches.
Trop ne puis vous remercier, Dit Carvel ; la faveur eft grande :
Monûeur Satan, Dieu vous le rende!
Grand merci, monfieur l'aumônier!
Là-defïus achevant fon fomme, Et les yeux encore agravés, Il fe trouva que le bon homme Avoit le doigt où vous favez.
LE GASCON PUNI. i3i