DU ROI DE GARBE
Il n'eft rien qu'on ne conte en diverfes façons On abufe du vrai comme on fait de la feinte : Je le fouffre aux récits qui pafTent pour chanfons ; Chacun y met du fien fans fcrupule & fans crainte : Mais aux événements de qui la vérité
Importe à la poftérité,
Tels abus méritent cenfure.
Le fait d'Alaciel eft d'une autre nature. Je me fuis écarté de mon original.
On en pourra glofer; on pourra me mécroire:
Tout cela n'eft pas un grand mal;
Alaciel & fa mémoire Ne fauroient guère perdre à tout ce changement. J'ai fuivi mon auteur en deux points feulement,
Points qui font véritablement
Le plus important de l'hiftoire:
L'un eft que par huit mains Alaciel palïa
Avant que d'entrer dans la bonne; L'autre, que fon fiancé ne s'en embarrafla,
Ayant peut-être en fa perfonne
De quoi négliger ce point-là.
i36 LA FIANCEE DU ROI DE GARBE.
Quoi qu'il en foit, la belle en fes traverfes,
Accidents, fortunes diverfes, Eut beaucoup à fouffrir, beaucoup à travailler.
Changea huit fois de chevalier.
Il ne faut pas pour cela qu'on l'accufe : Ce n'étoit après tout que bonne intention,
Gratitude ou compaffion,
Crainte de pis, honnête excufe.
Elle n'en plut pas moins aux yeux de fon fiancé. Veuve de huit galants, il la prit pour pucelle;
Et dans fon erreur par la belle
Apparemment il fut laiffé.
Qu'on y puifle être pris, la chofe eft toute claire; Mais après huit, c'eft une étrange affaire!
Je me rapporte de cela
A quiconque 'a paffé par là.
Zaïr, foudan d'Alexandrie,
Aima fa fille Alaciel
Un peu plus que fa propre vie.
Aulîî ce qu'on fe peut figurer fous le ciel
De bon, de beau, de charmant & d'aimable, D'accommodant, j'y mets encor ce point,
La rendoit d'autant eftimable :
En cela je n'augmente point.
Au bruit qui couroit d'elle en toutes les provinces, Mamolin, roi de Garbe, en devint amoureux. Il la fit demander, & fut afiez heureux
Pour l'emporter fur d'autres princes.
La belle aimoit déjà, mais on n'en favoit rien : Filles de fang royal ne fe déclarent guères; Tout fe paife en leur cœur : cela les tache bien; Car elles font de chair ainfi que les bergères.
Hifpal, jeune feigneur de la cour du foudan, Bien fait, plein de mérite, honneur de PAlcoran, Plaifoit fort à la dame; & d'un commun martyre
Tous deux brûloient, fans ofer fe le dire; Ou, s'ils fe le difoient, ce n'étoit que des yeux. Comme ils en étoient là, l'on accorda la belle. Il fallut fe réfoudre à partir de ces lieux. Zaïr fit embarquer fon amant avec elle. S'en fier à quelque autre eût peut-être été mieux. Après huit jours de traite, un vaiffeau de corfaires,
Ayant pris le deflus du vent,
Les attaqua : le combat fut fanglant;
Chacun des deux partis y fit mal fes affaires.
Les affaillants, faits aux combats de mer,
Étoient les plus experts en l'art de mafiacrer;
Joignoientl'adreffe au nombre : Hifpal par fa vaillance
Tenoit les choies en balance.
Vingt corfaires pourtant montèrent fur fon bord.
Grifonio le gigantefque
Conduifoit l'horreur & la mort
Avecque cette foldatefque.
Hifpal en un moment fe vit environné : Maint corfaire fentit fon bras déterminé ; De fes yeux il fortoit des éclairs & des flammes. Cependant qu'il étoit au combat acharné, Grifonio courut à la chambre des femmes. Il favoit que l'infante étoit dans ce vaifieau; Et, l'ayant deflinée à fes plaifirs infâmes,
Il l'emportoit comme un moineau :
Mais la charge pour lui n'étant pas fufnfante, Il prit aulli la caffette aux bijoux, Aux diamants, aux témoignages doux
Que reçoit & garde une amante :
i38 LA FIANCÉE DU ROI DE GARBE.
Car quelqu'un m'a dit, entre nous, Qu'Hifpal en ce voyage avoit fait à Pinfante Un aveu dont d'abord elle parut contente, Faute d'avoir le temps de s'en mettre en courroux.
Le malheureux corfaire, emportant cette proie,
N'en eut pas longtemps de la joie.
Un des vaifleaux, quoiqu'il fût accroché,
S'étant quelque peu détaché, Comme Grifonio paffoit d'un bord à l'autre, Un pied fur fon navire, un fur celui d'Hifpal, Le héros d'un revers coupe en deux l'animal : Part du tronc tombe en l'eau difant fa patenôtre, Et reniant Mahom, Jupin & Tarvagant, Avec maint autre dieu non moins extravagant; Part demeure fur pied en la même poflure.
On auroit ri de l'aventure Si la belle avec lui n'eût tombé dedans l'eau. Hifpal fe jette après : l'un & l'autre vaiffeau, Malmené du combat, & privé de pilote,
Au gré d'Éole & de Neptune flotte.
La mort fit lâcher prife au géant pourfendu. L'infante, par fa robe en tombant foutenue,
Fut bientôt d'Hifpal fecourue.
Nager vers les vaifîeaux eût été temps perdu;
Ils étoient prefque à demi-mille :
Ce qu'il jugea de plus facile,
Fut de gagner certains rochers Qui d'ordinaire étoient la perte des nochers, Et furent le falut d'Hifpal & de l'infante. Aucuns ont allure, comme choie confiante, Que même du péril la caflette échappa;
Qu'à des cordons étant pendue,
LA FIANCÉE DU ROI DE GARBE. i39
La belle après foi la tira :
Autrement elle étoit perdue.
Notre nageur avoit l'infante fur fon dos.
Le premier roc gagné, non pas fans quelque peine,
La crainte de la faim fuivit celle des flots;
Nul vaiffeau ne parut fur la liquide plaine.
Le jour s'achève; il fe paffe une nuit : Point de vaiffeau près d'eux par le hafard conduit;
Point de quoi manger fur ces roches.
Voilà notre couple réduit A fentir de la faim les premières approches; Tous deux privés d'efpoir, d'autant plus malheureux
Qu'aimés auffi bien qu'amoureux, Ils perdoient doublement en leur méiaventure. Après s'être longtemps regardés fans parler : Hifpal, dit la princeffe, il fe faut confoler; Les pleurs ne peuvent rien près de la Parque dure ; Nous n'en mourrons pas moins : mais il dépend de nous
D'adoucir l'aigreur de fes coups; C'eft tout ce qui nous refle en ce malheur extrême. Se confoler! dit-il; le peut-on quand on aime? Ah! fi... Mais non, madame, il n'eft pas à propos Que vous aimiez; vous feriez trop à plaindre. Je brave à mon égard & la faim & les flots : Mais jetant l'œil fur vous, je trouve tout à craindre. La princeffe, à ces mots, ne fe put plus contraindre : Pleurs de couler, foupirs d'êtr pouffes,
Regards d'être au ciel adreffés, Et puis fanglots, & puis foupirs encore. En ce même langage Hifpal lui repartit,
Tant qu'enfin un baifer fuivit:
S'il fut pris ou donné, c'eft ce que l'on ignore.
Après force vœux impuiffants, Le héros dit : Puifque en cette aventure Mourir nous eft chofe fi fûre, Qu'importe que nos corps des oifeaux raviffants Ou des monftres marins deviennent la pâture? Sépulture pour fépulture, La mer eft égale, à mon fens.
Qu'attendons-nous ici qu'une fin languiffante? Seroit-il point plus à propos De nous abandonner aux flots?
J'ai de la force encor; la côte eft peu diftante; Le vent y pouffe; effayons d'approcher;
Pafïons de rocher en rocher :
J'en vois beaucoup où je puis prendre haleine. Alaciel s'y réfolut fans peine.
Les revoilà fur l'onde ainfi qu'auparavant,
La caffette en laiffe fuivant,
Et le nageur, pouffé du vent,
De roc en roc portant la belle :
Façon de naviguer nouvelle.
Avec l'aide du ciel & de ces repofoirs, Et du dieu qui préfide aux liquides manoirs, Hifpal, n'en pouvant plus de faim, de lafïitude,
De travail, & d'inquiétude
(Non pour lui, mais pour fes amours),
Après avoir jeûné deux jours,
Prit terre à la dixième traite,
Lui, la princeffe & la caffette.
Pourquoi, me dira-t-on, nous ramener toujours Cette cafiette? eft-ce une circonftance Qui foit de fi grande importance?
Oui, félon mon avis; on va voir û j'ai tort.
Je ne prends point ici l'effor,
Ni n'affecte de railleries.
Si j'avois mis nos gens à bord
Sans argent & fans pierreries,
Seroient-ils pas demeurés court?
On ne vit ni d'air ni d'amour.
Les amants ont beau dire & faire, Il en faut revenir toujours au néceffaire. La caffette y pourvut avec maint diamant. Hifpal vendit les uns, mit les autres en gages; Fit achat d'un château le long de ces rivages : Ce château, dit l'hiftoire, avoit un parc fort grand; Ce parc, un bois; ce bois, de beaux ombrages;
Sous ces ombrages nos amants
Pafïoient d'agréables moments.
Voyez combien voilà de chofes enchaînées,
Et par la caffette amenées.
Or au fond de ce bois un certain antre étoit, Sourd & muet, & d'amoureufe affaire; Sombre surtout : la nature fembloit L'avoir mis là non pour autre myftère.
Nos deux amants fe promenant un jour.
Il arriva que ce fripon d'Amour Guida leurs pas vers ce lieu folitaire.
Chemin faifant, Hifpal expliquoit fes defirs,
Moitié par fes difcours, moitié par fes foupirs, Plein d'une ardeur impatiente :
La princeffe écoutoit incertaine & tremblante.
Nous voici, difoit-il, en un bord étranger, Ignorés du refte des hommes; Profitons-en; nous n'avons à fonger
Qu'aux douceurs de l'amour, en l'état où nous forames. Qui vous retient? on ne fait feulement Si nous vivons; peut-être en ce moment Tout le monde nous croit au corps d'une baleine. Ou favorifez votre amant, Ou qu'à votre époux il vous mène.
Mais pourquoi vous mener? vous pouvez rendre
[heureux Celui dont vous avez éprouvé la confiance. Qu'attendez-vous pour foulager fes feux?
N'eft-il point aflez amoureux?
Et n'avez- vous point fait allez de réfiflance?
Hifpal haranguoit de façon
Qu'il auroit échauffé des marbres, Tandis qu'Alaciel, à l'aide d'un poinçon, Faifoit femblant d'écrire fur les arbres.
Mais l'amour la faifoit rêver
A d'autres chofes qu'à graver
Des caractères sur l'écorce.
Son amant & le lieu l'affuroient du fecret:
C'étoit une puiffante amorce.
Elle réfiftoit à regret :
Le printemps par malheur étoit lors en fa force.
Jeunes cœurs font bien empêchés
A tenir leurs defirs cachés,
Étant pris par tant de manières.
Combien en voyons-nous fe laiffer pas à pas
Ravir jufqu'aux faveurs dernières,
Qui dans l'abord ne croyoient pas
Pouvoir accorder les premières!
Amour, fans qu'on y penfe, amène ces inftants:
Mainte fille a perdu fes gants,
Et femme au partir s'eft trouvée, Qui ne fait la plupart du temps Comme la chofe eft arrivée.
Près de l'antre venus, notre amant propofa D'entrer dedans. La belle s'excufa, Mais malgré foi déjà prefque vaincue.
Les fervices d'Hifpal en ce même moment
Lui reviennent devant la vue; >es jours fauves des flots, fon honneur, d'un géant
Que lui demandoit fon amant?
n bien dont elle étoit à fa valeur tenue: Il vaut mieux, difoit-il, vous en faire un ami, Que d'attendre qu'un homme à la mine hagarde Vous le vienne enlever: madame, fongez-y;
L'on ne fait pour qui l'on le garde.
L'infante à ces raifons fe rendant à demi,
Une pluie acheva l'affaire.
Il fallut fe mettre à l'abri :
Je laiffe à penfer où. Le refte du myftère
Au fond de l'antre eft demeuré. Que l'on la blâme ou non, je fais plus d'une belle
A qui ce fait eft arrivé, Sans en avoir moitié d'autant d'excufes qu'elle.
L'antre ne les vit feul de ces douceurs jouir: Rien ne coûte en amour que la première peine. Si les arbres partaient, il feroit bel ouïr Ceux de ce bois; car la forêt n'eft pleine
Que des monuments amoureux Qu'Hifpal nous a laiffés, glorieux de fa proie. On y verroit écrit : « Ici pâma de joie
Des mortels le plus heureux :
Là mourut un amant surlefein de fa dame; En cet endroit, mille baifers de flamme Furent donnés, & mille autres rendus. » Le parc diroit beaucoup, le château beaucoup plus,
Si châteaux avoient une langue.
La chofe en vint au point que, las de tant d'amour, Nos amants à la fin regrettèrent la cour. La belle s'en ouvrit, & voici fa harangue: Vous m'êtes cher, Hifpal ; j'aurois du déplaifir Si vous ne penfiez pas que toujours je vous aime. Mais qu'eft-ce qu'un amour fans crainte & fansdefir?
Je vous le demande à vous-même.
Ce font des feux bientôt paffés Que ceux qui ne font point dans leur cours traversés:
Il y faut un peu de contrainte.
Je crains fort qu'à la fin ce féjour fi charmant Ne nous foit un défert, & puis un monument.
Hifpal, ôtez-moi cette crainte.
. Allez-vous-en voir promptement Ce qu'on croira de moi dedans Alexandrie, Quand on faura que nous fommes en vie.
Déguifez bien notre féjour:
Dites que vous venez préparer mon retour, Et faire qu'on m'envoie une efcorte fi fûre,
Qu'il n'arrive plus d'aventure.
Croyez-moi, vous n'y perdrez rien: -
Trouvez feulement le moyen
De me fujvre en ma deftinée
Ou de fillage, ou d'hyménée;
Et tenez pour chofe affurée
Que, fi je ne vous fais du bien,
Je ferai de près éclairée.
Que ce fût ou non fon deflein, Pour fe fervir d'Hifpal il falloit tout promettre. Dès qu'il trouve à propos de fe mettre en chemin, L'infante pour Zaïr le charge d'une lettre. Il s'embarque, il fait voile ; il vogue, il a bon vent. Il arrive à la cour, où chacun lui demande
S'il eft mort, s'il eft vivant,
Tant la furprife fut grande; En quels lieux eft l'infante, enfin ce qu'elle fait.
Dès qu'il eut à tout fatisfait, On fit partir une elcorte puiffante.
Hifpal fut retenu ; non qu'on eût en effet Le moindre foupçon de l'infante.
Le chef de cette efcorte étoit jeune & bien fait. Abordé près du parc, avant tout il partage Sa troupe en deux, laiffe l'une au rivage, Va droit avec l'autre au château. La beauté de l'infante étoit beaucoup accrue: Il en devint épris à la première vue; Mais tellement épris, qu'attendant qu'il fît beau, Pour ne point perdre temps, il lui dit fa penfée. Elle s'en tint fort offenfée, Et l'avertit de fon devoir.
Témoigner en tel cas un peu de défefpoir
Eft quelquefois une bonne recette.
G'eft ce que fait notre homme : il forme le deflein
De fe laifler mourir de faim; Car defe poignarder, la choie eft trop tôt faite: On n'a pas le temps d'en venir Au repentir.
D'abord Alaciel rioit de fa fottife.
Un jour fe pafle entier, lui fans ceffe jeûnant,
i46 LA FIANCÉE DU ROI DE GARBE.
Elle toujours le détournant
D'une fi terrible entreprife.
Le fécond jour commence à la toucher.
Elle rêve à cette aventure.
Laifler mourir un homme, & pouvoir l'empêcher!
C'efl avoir l'âme un peu trop dure.
Par pitié donc elle condefcendit
Aux volontés du capitaine,
Et cet office lui rendit Gaiement, de bonne grâce, & fans montrer de peine Autrement le remède eût été fans effet.
Tandis que le galant fe trouve fatisfait, Et remet les autres affaires, Difant tantôt que les vents font contraires, Tantôt qu'il faut radouber fes galères Pour être en état de partir; Tantôt qu'on vient de l'avertir Qu'il eft attendu des corfaires :
Un corfaire en effet arrive, & furprenant
Ses gens demeurés à la rade, Les tue, & va donner au château l'efcalade: Du fier Grifonio c'étoit le lieutenant.
Il prend le château d'emblée.
Voilà la fête troublée.
Le jeûneur maudit fon fort.
Le corfaire apprend d'abord L'aventure de la belle ; Et, la tirant à l'écart, Il en veut avoir fa part.
Elle fit fort la rebelle.
Il ne s'en étonna pas, N'étant novice en tel cas.
Le mieux que vous puiffiez faire, Lui dit tout franc ce corfaire, C'eft de m'avoir pour ami :
Je fuis corfaire & demi.
Vous avez fait jeûner un pauvre miférable Qui fe mouroit pour vous d'amour; Vous jeûnerez à votre tour, Ou vous me ferez favorable.
La juftice le veut: nous autres gens de mer Savons rendre à chacun félon ce qu'il mérite;
Attendez-vous de n'avoir à manger Que quand de ce côté vous aurez été quitte. Ne marchandez point tant, madame, & croyez-moi. Qu'eût fait Alaciel? force n'a point de loi. S'accommoder à tout eft chofe néceffaire. Ce qu'on ne voudroit pas, fouvent il le faut faire, Quand il plaît audeftin que l'on en vienne là; Augmenter fa fouffrance eft une erreur extrême: Si par pitié d'autrui la belle fe força, Que ne point eflayer par pitié de foi-même? Elle fe force donc, & prend en gré le tout. Il n'eft affliction dont on ne vienne à bout.
Si le corfaire eût été fage, Il eût mené l'infante en un autre rivage.
Sage en amour? hélas! il n'en eft point. Tandis que celui-ci croit avoir tout à point,
Vent pour partir, lieu propre pour attendre, Fortune, qui ne dort que lorfque nous veillons, Et veille quand nous fommeillons, Lui trame en fecret cet elclandre.
Le feigneur d'un château voifin de celui-ci, Homme fort ami de la joie,
i48 LA FIANCÉE DU ROI DE GARBE.
Sans nulle attache, & fans fouci Que de chercher toujours quelque nouvelle proie, Ayant eu le vent des beautés, Perfections, commodités, Qu'en fa voifine on difoit être, Ne fongeoit nuit &-jour qu'à s'en rendre le maître: Il avoit des amis, de l'argent, du crédit,
Pouvoit alTembler deux mille hommes.
Il les affemble donc un beau jour, & leur dit:
Souffrirons-nous, braves gens que nous fommes, Qu'un pirate à nos yeux fe gorge de butin, Qu'il traite comme efclave une beauté divine? Allons tirer notre voifine D'entre les griffes du mâtin.
Que ce foir chacun foit en armes, Mais doucement, & fans donner d'alarmes: Sous les aufpices de la nuit, Nous pourrons nous rendre fans bruit Au pied de ce château, dès la petite pointe Du jour. La furprife à l'ombre étant jointe Nous rendra fans hafard maîtres de ce féjour. Pour ma part du butin je ne veux que la dame: Non pas pour en ufer ainfi que ce voleur; Je me fens un defir en l'âme De lui reftituer fes biens & fon honneur. Tout le refte eft à vous, hommes, chevaux, bagage, Vivres, munitions, enfin tout l'équipage Dont ces brigands ont rempli la maifon. Je vous demande encore un don :
C'eft qu'on pende aux créneaux, haut & court, le cor- Cette harangue militaire [faire.
Leur fut tant d'ardeur infpirer.
Qu'il en fallut une autre afin de modérer Le trop grand defir de bien faire.
Chacun repaît, le foir étant venu:
L'on mange peu, l'on boit en récompenfe: Quelques tonneaux font mis fur eu.
Pour avoir fait cette dépenfe Il s'eft gagné plufieurs combats Tant en Allemagne qu'en France.
Ce feigneur donc n'y manqua pas, Et ce fut un trait de prudence.
Mainte échelle eft portée, & point d'autre embarras Point de tambours, force bons coutelas; On part fans bruit, on arrive en filence. L'Orient venoit de s'ouvrir :
C'eft un temps où le fomme eft dans fa violence, Et qui par fa fraîcheur nous contraint de dormir.
Prefque tout le peuple corfaire, Du fommeil à la mort n'ayant qu'un pas à faire, Fut affommé fans le fentir.
Le chef pendu, l'on amène l'infante.
Son peu d'amour pour le voleur, Sa furprife & fon épouvante, Et les civilités de fon libérateur, Ne lui permirent pas de répandre des larmes. Sa prière fauva la vie à quelques gens. Elle plaignit les morts, confola les mourants, Puis quitta fans regrets ces lieux remplis d'alarmes. On dit même qu'en peu de temps Elle perdit la mémoire De fes deux derniers galants:
Je n'ai pas peine à le croire.
Son voifin la reçut en un appartement
i5o LA FIANCEE DU ROI DE GARBE.
Tout brillant d'or & meublé richement.
On peut s'imaginer l'ordre qu'il y fit mettre.
Nouvel hôte & nouvel amant,
Ce n'étoit pas pour rien omettre:
Grande chère surtout, & des vins fort exquis:
Les dieux ne font pas mieux fervis.
Alaciel, qui de fa vie,
Selon fa loi, n'avoit bu vin,
Goûta ce foir, par compagnie,
De ce breuvage fi divin, Elle ignoroit l'effet d'une liqueur fi douce;
Infenfiblement fit carrouffe; Et comme amour jadis lui troubla la raifon,
Ce fut lors un autre poifon.
Tous deux font à craindre des dames.
Alaciel mife au lit par les femmes, Ce bon feigneur s'en fut la trouver tout d'un pas. Quoi trouver? dira-t-on; d'immobiles appas? Si j'en trouvois autant, je faurois bien qu'en faire,
Difoit l'autre jour un certain:
Qu'il me vienne une même affaire, On verra fi j'aurai recours à mon voifin. Bacchus donc, & Morphée, & l'hôte de la belle,
Cette nuit difpofèrent d'elle.
Les charmes des premiers difïipés à la fin,
La princeffe, au fortir du fomme, Se trouva dans les bras d'un homme.
La frayeur lui glaça la voix:
Elle ne put crier, &, de crainte faifie, Permit tout à fon hôte, & pour une autre fois
Lui laiffa lier la partie.
Une nuit, lui dit-il, efl de même que cent; Ce n'eft que la première à quoi l'on trouve à dire.
LA FIANCEE DU ROI DE GARBE. i5i
Alaciel le crut. L'hôte, enfin fe laflant, Pour d'autres conquêtes foupire.
Il part un foir, prie un de les amis De faire cette nuit les honneurs du logis,
Prendre fa place, aller trouver la belle, Pendant l'obfcurité fe coucher auprès d'elle,
Ne point parler; qu'il étoit fort aifé; Et qu'en s'acquittant bien de l'emploi propofé, L'infante afîurément agréeroit fon fervice. L'autre bien volontiers lui rendit cet office: Le moyen qu'un ami puiffe être refufé!
A ce nouveau venu la voilà donc en proie. Il ne put fans parler contenir cette joie. La belle fe plaignit d'être ainfi leur jouet:
Comment l'entend monfieur mon hôte?
Dit-elle, & de quel droit me donner comme il fait?
L'autre confeffa qu'en effet Ils avoient tort; mais que toute la faute
Etoit au maître du logis.
Pour vous venger de fon mépris, Pourfuivit-il, comblez-moi de carefles;
Enchériflez fur les tendreffes Que vous eûtes pour lui tant qu'il fut votre amant? Aimez-moi par dépit & par reflentiment,
Si vous ne pouvez autrement.
Son confeil fut fuivi; l'on pouffa les affaires,
L'on fe vengea; l'on n'omit rien.
Que û l'ami s'en trouva bien,
L'hôte ne s'en tourmenta guères.
Et de cinq, fi j'ai bien compté.
Le fixième incident des travaux de l'infante
x52 LA FIANCÉE DU ROI DE GARBE.
Par quelques-uns eft rapporté
D'une manière différente.
Force gens concluront de là Que d'un galant au moins je fais grâce à la belle.
C'eft médifance que cela;
Je ne voudrois mentir pour elle:
Son époux n'eut afîurément
Que huit précurfeurs feulement.
Pourfuivons donc notre nouvelle.
L'hôte revint quand l'ami fut content.
Alaciel, lui pardonnant,
Fit entre eux les chofes égales. La clémence fied bien aux perfonnes royales. Ainfi de main en main Alaciel paffoit,
Et fouvent fe divertifïoit
Aux menus ouvrages des filles Qui la fervoient, toutes aiTez gentilles. Elle en aimoit fort une à qui l'on en contoit; Et le conteur étoit un certain gentilhomme De ce logis, bien fait & galant homme.
Mais violent dans fes defirs,
Et grand ménager de foupirs, Jufques à commencer, près de la plus févère,
Par où Ton finit d'ordinaire.
Un jour, au bout du parc, le galant rencontra
Cette fillette; Et dans un pavillon fit tant qu'il l'attira Toute feulette.
L'infante étoit fort près de là:
Mais il ne la vit point, & crut en aflurance
Pouvoir ufer de violence.
Sa médifante humeur, grand obftacle aux faveurs, Pelle d'amour & des douceurs
LA FIANCEE DU ROI DE GARBE. i53
Dont il tire fa fubfiftance, * Avoit de ce galant fouvent grêlé l'efpoir. La crainte lui nuifoit autant que le devoir.
I Cette fille l'auroit félon toute apparence Favorifé, Si la belle eût ofé.
Se voyant craint de cette forte Il fit tant qu'en ce pavillon Elle entra par occafion:
Puis le galant ferme la porte; Mais en vain, Car l'infante avoit de quoi l'ouvrir, La tille voit fa faute, & tâche de fortir. Il la retient; elle crie, elle appelle: L'infante vient, & vient comme il falloit, Quand fur fes fins la demoifelle étoit. Le galant, indigné de la manquer fi belle, Perd tout refpect, & jure par les dieux Qu'avant que fortir de ces lieux L'une ou l'autre paiera fa peine, Quand il devroit leur attacher les mains. Si loin de tous fecours humains, Dit-il, la réfiftance eft vaine.
Tirez au fort fans marchander; Je ne faurois vous accorder
Que cette grâce :
Il faut que Tune ou l'autre paffe
Pour aujourd'hui.
Qu'a fait madame? dit la belle; Pâtira-t-elle pour autrui?
Oui, fi le fort tombe fur elle, Dit le galant; prenez-vous-en à lui.
Non, non, reprit alors l'infante; Il ne fera pas dit que l'on ait, moi préfente,
kz
i54 LA FIANCÉE DU ROI DE GARBE.
Violenté cette innocente.
Je me réfous plutôt à toute extrémité.
Ce combat plein de charité Fut par le fort à la fin terminé.
L'infante en eut toute la gloire :
Il lui donna fa voix, à ce que dit l'hiftoire.
L'autre fortit, & l'on jura
De ne rien dire de cela.
Mais le galant fe feroit laifle pendre Plutôt que de cacher un fecret fi plaifant; Et pour le divulguer il ne voulut attendre Que le temps qu'il falloit pour trouver feulement
Quelqu'un qui le voulût entendre.
Ce changement de favoris
Devint à l'infante une peine;
Elle eut regret d'être l'Hélène
D'un û grand nombre de Paris.
Aufïi l'amour fe jouoit d'elle.
Un jour, entre autres, que la belle
Dans un bois dormoit à l'écart,
Il s'y rencontra par hafard Un chevalier errant, grand chercheur d'aventures, De ces fortes de gens que fur des palefrois
Les belles fuivoient autrefois,
Et palïbient pour chaftes & pures.
Celui-ci, qui donnoit à fes defirs PefTor, Comme faifoient jadis Roger et Galaor,
N'eut vu la princeffe endormie, Que de prendre un baifer il forma le defTein: Tout prêt à faire choix de la bouche ou du fein, Il étoit fur le point d'en paner fon envie,
Quand tout d'un coup il fe fouvint
LA FIANCÉE DU ROI DE GARBE. i55
Des lois de la chevalerie.
A ce penfer il fe retint,
Priant toutefois à fon âme
Toutes les puiffances d'amour
Qu'il pût courir en ce féjour
Quelque aventure avec la dame.
L'infante s'éveilla, furprife au dernier point.
Non, non, dit-il, ne craignez point;
Je ne fuis géant ni fauvage, Mais chevalier errant, qui rends grâces aux dieux
D'avoir trouvé dans ce bocage Ce qu'à peine on pourroit rencontrer dans les cieux. Après ce compliment, fans plus longue demeure, 11 lui dit en deux mots l'ardeur qui Pembraibit:
C'étoit un homme qui faifoit
Beaucoup de chemin en peu d'heure.
Le refrain fut d'offrir fa perfonne & fon bras,
Et tout ce qu'en femblable cas
On a de coutume de dire
A celles pour qui l'on foupire.
Son offre fut reçue, & la belle lui fit
Un long roman de fon hiftoire,
Supprimant, comme l'on peut croire, Les fix galants. L'aventurier en prit
Ce qu'il crut à propos d'en prendre; Et comme Alaciel de fon fort fe plaignit,
Cet inconnu s'engagea de la rendre Chez Zaïr ou dans Garbe, avant qu'il fût un mois. Dans Garbe? non, reprit-elle, & pour caufe :
Si les dieux avoient mis la chofe
Jufques à préfent à mon choix, J'aurois voulu revoir Zaïr & ma patrie.
Pourvu qu'Amour me prête vie,
i56 LA FIANCÉE DU ROI DE GARBE.
Vous les verrez, dit-il. C'eft feulement à vous • D'apporter remède à vos coups, Et confentir que mon ardeur s'apaife :
Si j'en mourois (à vos bontés ne plaiie !),
Vous demeureriez feule; &, pour vous parler franc, Je tiens ce fervice affez grand Pour me flatter d'une efpérance De récompenfe.
Elle en tomba d'accord, promit quelques douceurs, Convint du nombre de faveurs Qu'afin que la chofe fût sûre Cette princeffe lui paieroit, Non tout d'un coup, mais à mefure ' Que le voyage fe feroit, Tant chaque jour, fans nulle faute.
Le marché s'étant ainfi fait, La princeffe en croupe fe met, Sans prendre congé de fon hôte.
L'inconnu, qui pour quelque temps S'étoit défait de tous fes gens,
Les rencontra bientôt. Il avoit dans fa troupe
Un fien neveu fort jeune, avec fon gouverneur.
Notre héroïne prend en defcendant de croupe Un palefroi. Cependant le feigneur Marche toujours à côté d'elle, Tantôt lui conte une nouvelle, Et tantôt lui parle d'amour, Pour rendre le chemin plus court.
Avec beaucoup de foi le traité s'exécute:
Pas la moindre ombre de dispute :
Pointde fauteau calcul, non plus qu'entre marchands De faveur en faveur (ainfi comptoient ces gens)
LA FIANCÉE DU ROI DE GARBE. i57
Jusqu'au bord de la mer enfin ils arrivèrent, Et s'embarquèrent.
Cet élément ne leur fut pas moins doux Que l'autre avoit été ; certain calme, au contraire, Prolongeant le chemin, augmenta le falaire. Sains & gaillards ils débarquèrent tous Au port de Joppe, & là fe rafraîchirent ;
Au bout de deux jours en partirent
Sans autre efcorte que leur train.
Ce fut aux brigands une amorce:
Un gros d'Arabes en chemin Les ayant rencontrés, ils cédoient à la force, Quand notre aventurier fit un dernier effort, Repoufla les brigands, reçut une blelîure
Qui le mit dans la fépulture,
Non sur-le-champ; devant fa mort Il pourvut à la belle, ordonna du voyage, En chargea fon neveu, jeune homme de courage,
Lui léguant par même moyen Le furplus des faveurs, avec fon équipage,
Et tout le relie de Ion bien.
Quand on fut revenu de toutes ces alarmes, Et que Ton eut verte certain nombre de larmes,
On fatisfit au teftament du mort ; On paya les faveurs, dont enfin la dernière Echut juftement fur le bord De la frontière.
En cet endroit le neveu la quitta, Pour ne donner aucun ombrage; Et le gouverneur la guida Pendant le refte du voyage.
i58 LA FIANCEE DU ROI DE GARBE.
Au foudan il la préfenta.
D'exprimer ici la tendrefle,
Ou, pour mieux dire, les tranfports
Que témoigna Zaïr en voyant la princefle, Il faudroit de nouveaux efforts,
Et je n'en puis plus faire : il eft bon que j'imite Phébus, qui fur la fin du jour Tombe d'ordinaire û court Qu'on diroit qu'il fe précipite.
Le gouverneur aimoit à fe faire écouter;
Ce fut un paffe-temps de l'entendre conter Monts & merveilles de la dame, Qui rioit fans doute en fon âme.
Seigneur, dit le bon homme en parlant au foudan, Hifpal étant parti, madame incontinent, Pour fuir oifiveté, principe de tout vice, Réfolut de vaquer nuit & jour au fervice D'un dieu qui chez ces gens a beaucoup de crédit. Je ne vous aurois jamais dit Tous fes temples & fes chapelles, Nommés pour la plupart alcôves & ruelles. Là les gens pour idole ont un certain oifeau Qui dans fes portraits eft fort beau, Quoiqu'il n'ait des plumes qu'aux ailes. Au contraire des autres dieux, Qu'on ne fert que quand on eft vieux, La jeunelfe lui sacrifie.
Si vous faviez l'honnête vie Qu'en le fervant menoit madame Alaciel,
Vous béniriez cent fois le ciel De vous avoir donné fille tant accomplie. Au refte, en ces pays on vit d'autre façon
LA FIANCÉE DU ROI DE GARBE. i59
Que parmi vous : les belles vont & viennent;
Point d'eunuques qui les retiennent; Les hommes en ces lieux ont tous barbe au menton. Madame dès l'abord s'eft faite à leur méthode,
Tant elle eft de facile humeur;
Et je puis dire, à fon honneur,
Que de tout elle s'accommode.
Zaïr étoitravi. Quelques jours écoulés,
La princefîe partit pour Garbe en grande efcorte.
Les gens qui la fuivoient furent tous régalés
De beaux préfents; & d'une amour û forte Cette belle toucha le cœur de Mamolin, Qu'il ne fe tenoit pas. On fit un grand feftin,
Pendant lequel, ayant belle audience, Alaciel conta tout ce qu'elle voulut,
Dit les menfonges qu'il lui plut.
Mamolin & fa cour écoutoient en filence. La nuit vint : on porta la reine dans fon lit
A fon honneur elle en fortit :
Le prince en rendit témoignage.
Alaciel, à ce qu'on dit,
N'en demandoit pas davantage.
Ce conte nous apprend que beaucoup de maris Qui fe vantent de voir fort clair en leurs affaires N'y viennent bien fouvent qu'après les favoris, Et, tout favants qu'ils font, ne s'y connoiffent guères. Le plus fur toutefois eft de fe bien garder,
Craindre tout, ne rien hafarder.
Filles, maintenez-vous : l'affaire eft d'importance. Rois de Garbe ne font oifeaux communs en France. Vous voyez que l'hymen y fuit l'accord de près,
i6o LA FIANCEE DU ROI DE GARBE.
C'est là l'un des plus grands fecrets
Pour empêcher les aventures.
Je tiens vos amitiés fort chattes & fort pures; Mais Cupidon alors fait d'étranges leçons.
Rompez-lui toutes les mefures :
Pourvoyez à la chofe aufïî bien qu'aux foupçons. Ne m'allez point conter : C'eft le droit des garçons. Les garçons fans ce droit ont affez où fe prendre • Si quelqu'une pourtant ne s'en pouvoit défendre, Le remède fera de rire en fon malheur.
Il efl bon de garder fa fleur; Mais, pour l'avoir perdue, il ne fe faut pas pendre.
NOUVELLE TIREE DE BOCCACE
Dame Vénus & dame Hypocrifie Font quelquefois enfemble de bons coups; Tout homme eft homme, les ermites iur tous. Ce que j'en dis, ce n'eft point par envie. Avez-vous fœur, fille, ou femme jolie?
Gardez le froc, c'eft un maître gonin; Vous en tenez, s'il tombe fous fa main Belle qui foit quelque peu fimple & neuve. Pour vous montrer que je ne parle en vain, Lifez ceci, je ne veux autre preuve.
Un jeune ermite étoit tenu pour saint, On lui gardoit place dans la légende.
L'homme de Dieu d'une corde étoit ceint, Pleine de nœuds; mais fous fa houppelanae Logeoit le cœur d'un dangereux paillard. Un chapelet pendoità fa ceinture, Une clochette étoit de l'autre part.
Au demeurant, il faifoit le cafard; Se renfermoit, voyant une femelle, Dedans fa coque, & baifïbit la prunelle : Vous n'auriez dit qu'il eût mangé le lard.
i. — ii
i62 L'ERMITE.
Un bourg étoit dedans fon voifinage,
Et dans ce bourg une veuve fort fage,
Qui demeuroit tout à l'extrémité.
Elle n'avoit pour tout bien qu'une fille,
Jeune, ingénue, agréable & gentille;
Pucelle encor, mais, à la vérité,
Moins par vertu que par fimplicité;
Peu d'entregent, beaucoup d'honnêteté;
D'autre dot point, d'amants pas davantage.
Du temps d'Adam, qu'on naiflbit tout vêtu
Je penfe bien que la belle en eût eu,
Car avec rien on montoit un ménage*
Il ne falloit matelas ni linceul :
Même le lit n'étoit pas néceflaire.
Ce temps n'eft plus; hymen, qui marchoit feul,
Mène à préfent à fa fuite un notaire.
L'anachorète, en quêtant par le bourg,
Vit cette fille, & dit fous fon capuce :
Voici de quoi; fi tu fais quelque tour,
Il te le faut employer, frère Luce.
Pas n'y manqua : voici comme il s'y prit
Elle logeoit, comme j'ai déjà dit,
Tout près des champs, dans une maifonnette
Dont la cloifon par notre anachorète
Étant percée aifément & fans bruit,
Le compagnon par une belle nuit,
Belle, non pas, le vent & la tempête
Favorifoient le delTein du galant ;
Une nuit donc, dans le pertuis mettant
Un long cornet, tout du haut de la tête
Il leur cria : Femmes, écoutez-moi'.
A cette voix, toutes pleines d'effroi,
L'ERMITE. i63
Se blottiffant, Tune & l'autre eft en tranfe Il continue, & corne à toute outrance : Réveillez-vous, créatures de Dieu, Toi, femme veuve, & toi, fille pucelle; Allez trouver mon ferviteur fidèle L'ermite Luce, & partez de ce lieu Demain matin, fans le dire à perfonne; Car c'efl ainfi que le ciel vous l'ordonne. Ne craignez point, je conduirai vos pas; Luce eft bénin. Toi, veuve, tu feras Que de ta fille il ait la compagnie; Car d'eux doit naître un pape, dont la vie Réformera tout le peuple chrétien.
La chofe fut tellement prononcée,
Que dans le lit l'une & l'autre enfoncée
Ne laiiîa pas de l'entendre fort bien.
La peur les tint un quart d'heure en filence.
La fille enfin met le nez hors des draps,
Et puis tirant fa mère par le bras,
Lui dit d'un ton tout rempli d'innocence :
Mon Dieu! maman, y faudra-t-il aller?
Ma compagnie! hélas! qu'en veut-il faire?
Je ne fais pas comment il faut parler;
Ma coufine Anne eft bien mieux fon affaire,
Et retiendroit bien mieux tous fes fermons.
Sotte, tais-toi, lui repartit la mère,
G'eft bien cela ! Va, va, pour ces leçons
Il n'eft befoin de tout l'efprit du monde :
Dès la première, ou bien dès la féconde,
Ta coufine Anne en faura moins que toi.
Oui! dit la fille; eh! mon Dieu! menez-moi
Partons bientôt, nous reviendrons au gîte.
Tout doux, repartit la mère en fouriant,
Il ne faut pas que nous allions fi vite;
Car que fait-on ! le diable eft bien méchant
Et bien trompeur. Si c'étoit lui, ma fille,
Qui fût venu pour nous tendre des lacs?
As-tu pris garde? il parloit d'un ton cas,
Comme je crois que parle la famille
De Lucifer. Le fait mérite bien
Que, fans courir, ni précipiter rien,
Nous nous gardions de nous laifïer furprendre.
Si la frayeur t'avoit fait mal entendre....
Pour moi, j'avois l'efprit tout éperdu.
Non, non, maman, j'ai fort bien entendu,
Dit la fillette. Or bien, reprit la mère,
Puifque ainfi va, mettons-nous en prière.
Le lendemain, tout le jour se pafla
A raifonner, & par-ci, & par-là,
Sur cette voix & fur cette rencontre.
La nuit venue, arrive le corneur;
Il leur cria d'un ton à faire peur :
Femme incrédule, & qui vas à l'eacontre
Des volontés de Dieu ton créateur,
Ne tarde plus, va-t'en trouver l'ermite,
Ou tu mourras. La fillette reprit :
Eh bien, maman! l'avois-je pas bien dit?
Mon Dieu! partons; allons rendre vifite
A l'homme faint : je crains tant votre mort
Que j'y courrois, & tout de mon plus fort,
S'il le falloit. Allons donc, dit la mère.
La belle mit fon corfet des bons jours,
Son demi-ceint, fes pendants de velours,
Sans fe douter de ce qu'elle alloit faire :
L'ERMITE. i65
Jeune fillette a toujours foin de plaire.
Notre cagot s'étoit mis aux aguets, Et par un trou, qu'il avoit fait exprès A fa cellule, il vouloit que ces femmes Le puffent voir, comme un brave foldat, Le fouet en main, toujours en un état De pénitence, & de tirer des flammes Quelque défunt puni pour fes méfaits; Faisant fi bien, en frappant tout auprès, Qu'on crût ouïr cinquante difciplines.
Il n'ouvrit pas à nos deux pèlerines Du premier coup; & pendant un moment Chacune put l'entrevoir s'efcrimant Du faint outil. Enfin, la porte s'ouvre, Mais ce ne fut d'un bon miserere.
Le papelard contrefait l'étonné.
Tout en tremblant la veuve lui découvre, Non fans rougir, le cas comme il étoit. A fix pas d'eux la fillette attendoit Le réfultat, qui fut que notre ermite Les renvoya, fit le bon hypocrite.
Je crains, dit-il, les rufes du malin : Difpenfez-moi; le fexe féminin Ne doit avoir en ma cellule entrée.
Jamais de moi faint-père ne naîtra.
La veuve dit, toute déconfortée :
Jamais de vous! & pourquoi ne fera?
Elle ne put en tirer autre chofe.
Et s'en allant la fillette difoit :
Hélas! maman, nos péchés en font caufe.
La nuit revient, & l'une & l'autre étoit
i66 L'ERMITE.
Au premier fomme, alors que l'hypocrite Et fon cornet font bruire la maifon.
Il leur cria toujours du même ton:
Retournez voir Luce le faint ermite; Je l'ai changé, retournez dès demain.
Les voilà donc derechef en chemin.
Pour ne tirer plus en long cette hiftoire, Il les reçut. La mère s'en alla, Seule s'entend; la fille demeura.
Tout doucement il vous l'apprivoifa; Lui prit d'abord fon joli bras d'ivoire; Puis s'approcha, puis en vint au baifer, Puis aux beautés que l'on cache à la vue. Puis le galant vous la mit toute nue, Comme s'il eût voulu la baptifer.
O papelards, qu'on fe trompe à vos mines! Tant lui donna du retour de matines, Que maux de cœur vinrent premièrement, Et maux de cœur chafies Dieu fait comment. En fin finale, une certaine enflure La contraignit d'allonger fa ceinture, Mais en cachette, & fans en avertir Le forge-pape, encore moins la mère; Elle craignoit qu'on ne la fît partir : Le jeu d'amour commençoit à lui plaire. Vous me direz: D'où lui vint tant d'efprit? D'où? de ce jeu; c'eft l'arbre de fcience. Sept mois entiers la galante attendit; Elle allégua fon peu d'expérience.
Dès que la mère eut indice certain De fa groiïeffe, elle lui fit foudain Troufier bagage, & remercia l'hôte.
Lui de la part rendit grâce au Seigneur,
Qui foula geoit fon pauvre ferviteur.
Puis, au départ, il leur dit que fans faute,
Moyennant Dieu, l'enfant viendroit à bien.
Gardez pourtant, dame, de faire rien
Qui puifle nuire à votre géniture.
Ayez grand foin de cette créature;
Car tout bonheur vous en arrivera :
Vous régnerez, ferez la fignora ;
Ferez monter aux grandeurs tous les vôtres,
Princes les uns, & grands feigneurs les autres,
Vos coufins ducs, cardinaux vos neveux :
Places, châteaux, tant pour vous que pour eux,
Ne manqueront en aucune manière,
Non plus que Peau qui coule en la rivière.
Leur ayant fait cette prédiction,
Il leur donna fa bénédiction.
La fignora, de retour chez fa mère, S'entretenoit jour & nuit du faint-père, Préparoit tout, lui faifoit des béguins; Au demeurant prenoit tous les matins La couple d'œufs; attendoit en lieffe Ce qui viendroit d'une telle groffeffe.
Mais ce qui vint détruifit les châteaux, Fit avorter les mitres, les chapeaux, Et les grandeurs de toute la famille : La fignora mit au monde une fille.
i6S MAZET DE LAMPORECHIO.
MAZET DE LAMPORECHIO
NOUVELLE TIREE DE BOCCACE
Le voile n'efl le rempart le plus fur Contre l'amour, ni le moins accefïïble:
Un bon mari, mieux que grille ni mur, Y pourvoira, fi pourvoir eft poflible.
C'eft à mon fens une erreur trop vifible A des parents, pour ne dire autrement, De préfumer, après qu'une perlonne Bon gré mal gré s'eft mife en un couvent, Que Dieu prendra ce qu'ainfi Ton lui donne Abus, abus! je tiens que le malin N'a revenu plus clair & plus certain (Sauf toutefois Paffiftance divine).
Encore un coup, ne faut qu'on s'imagine Que d'être pure & nette de péché Soit privilège à la guimpe attaché.
Nenni da, non; je prétends qu'au contraire Filles du monde ont toujours plus de peur Que Ton ne donne atteinte à leur honneur La raifon eft qu'elles en ont affaire.
Moins d'ennemis attaquent leur pudeur :
Les autres n'ont pour un feul adverfaire. Tentation, fille d'oifiveté, Ne manque pas d'agir de fon côté :
MAZET DE LAMPOREGHIO. 169
Puis le defir, enfant de la contrainte. Ma fille eft nonne, ergo c'eft une fainte : Mal raifonné. Des quatre parts les trois En ont regret & fe mordent les doigts; Font fouvent pis; au moins l'ai-je ouï dire, Car pour ce point je parle fans favoir. Boccace en fait certain conte pour rire, Que j'ai rimé comme vous allez voir.
Un bon vieillard en un couvent de filles
Autrefois fut, labouroit le jardin.
Elles étoient toutes afiez gentilles,
Et volontiers jafoient dès le matin.
Tant ne fongeoient au fervice divin
Qu'à foi montrer es parloirs aguimpées,
Bien blanchement, comme droites poupées,
Prêtes chacune à tenir coup aux gens;
Et n'étoit bruit qu'il fe trouvât léans
Fille qui n'eût de quoi rendre le change,
Se renvoyant l'une à l'autre l'éteuf.
Huit sœurs étoient, & l'abbeffe, font neuf;
Si mal d'accord que c'étoit chofe étrange.
De la beauté, la plupart en avoient;
De la jeuneffe, elles en avoient toutes.
En cettui lieu beaux pères fréquentoient,
Comme on peut croire; & tant bien fupputoient
Qu'ils ne manquoient à tomber fur leurs routes.
Le bon vieillard, jardinier deffus dit, Près de ces fœurs perdoit prefque l'efprit; A leur caprice il ne pouvoit fuffire, Toutes vouloient au vieillard commander; Dont ne pouvant entre elles s'accorder,
i7o MAZET DE LAMPORECHIO.
Il fouftroit plus que l'on ne fauroit dire.
Force lui fut de quitter la maifon :
Il en fortit de la même façon
Qu'étoit entré là dedans le pauvre homme,
Sans croix ne pile, & n'ayant rien en fomme
Qu'un vieil habit. Certain jeune garçon
De Lamporech, û j'ai bonne mémoire,
Dit au vieillard un beau jour après boire,
Et raifonnant fur le fait des nonnains,
Qu'il pafferoit bien volontiers fa vie
Près de ces fœurs, & qu'il avoit envie
De leur offrir fon travail & fes mains
Sans demander récompenfe ni gages.
Le compagnon ne vifoit à l'argent :
Trop bien croyoit, ces fœurs étant peu fages,
Qu'il en pourroit croquer une en paffant,
Et puis une autre, & puis toute la troupe.
Nuto lui dit (c'eft le nom du vieillard) :
Crois-moi, Mazet, mets-toi quelque autre part.
J'aimerois mieux être fans pain ni foupe
Que d'employer en ce lieu mon travail :
Les nonnes font un étrange bétail.
Qui n'a tâté de cette marchandife
Ne fait encor ce que c'eft que tourment
Je te le dis, laiffe là ce couvent;
Car d'eipérer les fervir à leur guife,
C'eft un abus : l'une voudra du mou,
L'autre du dur; par quoi je te tiens fou,
D'autant plus fou que ces filles font fottes :
Tu n'auras pas œuvre faite, entre nous;
L'une voudra que tu plantes des choux,
L'autre voudra que ce foit des carottes.
Mazet reprit : Ce n'eft pas là le point.
MAZET DE LAMPORECHIO. 171
Vois-tu, Nuto, je ne fuis qu'une bête; Mais dans ce lieu tu ne me verras point Un mois entier fans qu'on m'y faffe fête. La raifon eft que je n'ai que vingt ans; Et, comme toi, je n'ai pas fait mon temps. Je leur fuis propre, & ne demande en fomme Que d'être admis. Dit alors le bon homme, Au fa&oton tu n'as qu'à t'adrefîer; Allons-nous-en de ce pas lui parler.
Allons, dit l'autre.... Il me vient une chofe Dedans l'efprit; je ferai le muet Et l'idiot. Je penfe qu'en effet, Reprit Nuto, cela peut être caufe Que le pater avec le factoton N'auront de toi ni crainte ni foupçon.
La chofe alla comme il l'avoit prévue.
Voilà Mazet, à qui pour bienvenue L'on fait bêcher la moitié du jardin.
Il contrefait le fot et le badin, Et cependant laboure comme un fire.
Autour de lui les nonnes alloient rire. Un certain jour le compagnon dormant, Ou bien feignant de dormir, il n'importe (Boccace dit qu'il en faifoit femblant), Deux des nonnains le voyant de la forte Seul au jardin, car fur le haut du jour Nulle des fœurs ne faifoit long féjour Hors le logis, le tout crainte du haie; De ces deux donc l'une approchant Mazet Dit à fa fœur : Dedans ce cabinet Menons ce fot. Mazet étoit beau mâle, Et la galante à le confidérer
172 MAZET DE LAMPORECHIO.
Avoit pris goût; pourquoi fans différer
Amour lui fit propofer cette affaire.
L'autre reprit: Là dedans i & quoi faire?
Quoi? dit la fœur; je ne fais, Ton verra;
Ce que Ton fait alors qu'on en eft là :
Ne dit-on pas qu'il fe fait quelque chofe?
Jésus! reprit l'autre fœur fe fignant,
Que dis-tu là ? notre règle défend
De tels penfers. S'il nous fait un enfant î
Si l'on nous voit! Tu t'en vas être caufe
De quelque mal. On ne nous verra point,
Dit la première, &, quant à l'autre point,
C'eft s'alarmer avant que le coup vienne :
Ufons du temps, lans nous tant mettre en peine,
Et fans prévoir les chofes de û loin.
Nul n'eft ici; nous avons tout à point,
L'heure, & le lieu, û touffu que la vue
N'y peut paffer; et puis fur l'avenue
Je fuis d'avis qu'une faffe le guet,
Tandis que l'autre étant avec Mazet
A fon bel aife aura lieu de s'inftruire
Il eft muet, & n'en pourra rien dire.
Soit fait, dit l'autre; il faut à ton defn
Acquiefcer, & te faire plaifir.
Je pafferai, û tu veux, la première
Pour t'obliger : au moins à ton loifir
Tu t'ébattras puis après de manière
Qu'il ne fera befoin d'y retourner.
Ce que j'en dis n'eft que pour t'obliger.
Je le vois bien, dit l'autre plus fincère :
Tu ne voudrois fans cela commencer
Affurément, & tu ferois honteufe.
Tant y refta cette fœur fcrupuleufe,
MAZET DE LAMPORECHIO. i73
Qu'à la fin l'autre, allant la dégager, De faction la fut faire changer.
Notre muet fait nouvelle partie :
Il s'en tira non fi gaillardement.
Cette fœur fut beaucoup plus mal lotie; Le pauvre gars acheva fimplement Trois fois le jeu, puis après il fit chafle.
Les deux nonnains n'oublièrent la trace
Du cabinet non plus que du jardin;
Il ne falloit leur montrer le chemin :
Mazet pourtant se ménagea de forte
Qu'à fœur Agnès, quelques jours enfuivant,
Il fit apprendre une femblable note
En un prèflbir tout au bout du couvent.
Sœur Angélique & fœur Claude fuivirent,
L'une au dortoir, l'autre dans un cellier;
Tant qu'à la fin la cave & le grenier
Du fait des fœurs maintes chofes apprirent.
Point n'en refta que le fire Mazet
Ne régalât au moins mal qu'il pouvoit.
L'abbeffe aufïi voulut entrer en danfe :
Elle eut fon droit, double & triple pitance;
Dé quoi les fœurs jeûnèrent très-longtemps.
Mazet n'avoit faute de reftaurants;
Mais reftaurants ne font pas grande affaire
A tant d'emploi. Tant preffèrent le hère,
Qu'avec l'abbeffe un jour venant au choc,
J'ai toujours ouï, ce dit-il, qu'un bon coq
N'en a que fept; au moins qu'on ne me laiffe
Toutes les neuf. Miracle! dit l'abbeffe,
Venez, mes fœurs, nos jeûnes ont tant fait
Que Mazet parle. A l'entour du muet,
174 MAZET DE LAMPORECHIO.
Non plus muet, toutes huit accoururent, Tinrent chapitre, & fur l'heure conclurent Qu'à l'avenir Mazet feroit choyé Pour le plus fur; car qu'il fût renvoyé, Gela rendroit la chofe manifeste.
Le compagnon, bien nourri, bien payé, Fit ce qu'il put; d'autres firent le refte. Il les engea de petits Mazillons, Delquels on fit de petits moinillons :
Ces moinillons devinrent bientôt pères, Comme les fœurs devinrent bientôt mères, À leur regret, pleines d'humilité : Mais jamais nom ne fut mieux mérité.