LIVRE TROISIEME
NOUVELLE TIREE DE BOCCACE
\1e dois trop au beau fexe, il me fait trop
rsj/ [d'honneur
De lire ces récits, fi tant eft qu'il les life.
q^^^fe^ Pourquoi non? c'eft allez qu'il condamne
[en ion cœur Celles qui font quelque fottife.
Ne peut-il pas, fans qu'il le dife,
Rire fous cape de ces tours,
Quelque aventure qu'il y trouver
S'ils font faux, ce font vains difcours;
S'ils font vrais, il les défapprouve.
Iroit-il après tout s'alarmer fans raifon
Pour un peu de plaifanterie?
Je craindrois bien plutôt que la cajolerie
Ne mît le feu dans la maiion.
Chafiez les foupirants, belles, fouffrez mon livre;
Je réponds de vous corps pour corps.
Mais pourquoi les chafTer? Ne fauroit-on bien vivre
Qu'on ne s'enferme avec les morts?
Le monde ne vous connoît guères, S'il croit que les faveurs font chez vous familières :
Non pas que les heureux amants
Soient ni phénix ni corbeaux blancs;
Aufïi ne font-ce fourmilières.
Ce que mon livre en dit doit pafîer pour chanfons. J'ai fervi des beautés de toutes les façons :
Qu'ai-je gagné? très-peu de chofe; Rien. Je m'aviferois fur le tard d'être caufe Que la moindre de vous commît le moindre mal! Contons; mais contons bien, c'eft le point principal. C'eft tout; à cela près, cenfeurs, je vous confeiile De dormir comme moi fur l'une & l'autre oreille.
Cenfurez, tant qu'il vous plaira,
Méchants vers & phrafes méchantes :
Mais pour bons tours, lailTez-les là,
Ce font chofes indifférentes;
Je n'y vois rien de périlleux.
Les mères, les maris, me prendront aux cheveux
Pour dix ou douze contes bleus !
Vyyez un peu la belle affaire!
Ce que je n'ai pas fait, mon livre iroit le faire! Beau fexe, vous pouvez le lire en fureté.
Mais je voudrois m'être acquitté
De cette grâce par avance.
Que puis-je faire en récompenfe?
Un conte où l'on va voir vos appas triompher : Nulle précaution ne les put étouffer.
Vous auriez furpaffé le printemps & l'aurore Dans l'efprit d'un garçon, fi, dès fes jeunes ans, Outre l'éclat des cieux & les beautés des champs,
Il eût vu les vôtres encore.
Auffi, dès qu'il les vit, il en fentit les coups, Vousfurpaffâtes tout : il n'eut d'yeux que pour vous; Il laifla les palais : enfin votre perfonne
Lui parut avoir plus d'attraits
Que n'en auroient, à beaucoup près,
Tous les joyaux de la couronne.
On l'avoit dès l'enfance élevé dans un bois.
Là fon unique compagnie Confiftoit aux oifeaux; leur aimable harmonie
Le défennuyoit quelquefois.
Tout fon plaifir étoit cet innocent ramage; Encor ne pouvoit-il entendre leur langage.
En une école fi fauvage Son père l'amena dès fes plus tendres ans.
Il venoit de perdre fa mère ; Et le pauvre garçon ne connut la lumière
Qu'afin qu'il ignorât les gens.
Il ne s'en figura, pendant un fort long temps,
Point d'autres que les habitants
De cette forêt, c'eft-à-dire Que des loups, des oifeaux, enfin ce qui refpire Pour refpirer fans plus & ne fonger à rien. Ce qui porta fon père à fuir tout entretien, Ce furent deux raifons, ou mauvaifes, ou bonnes
i8o LES OIES DE FRERE PHILIPPE.
L'une, la haine des perfonnes; L'autre, la crainte; &, depuis qu'à fes yeux Sa femme difparut, s'envolant dans les deux,
Le monde lui fut odieux;
Las d'y gémir & de s'y plaindre,
Et partout des plaintes ouïr, Sa moitié le lui fit par fon trépas haïr,
Et le relie des femmes craindre.
Il voulut être ermite, & deftina fon fils
A ce même genre de vie.
Ses biens aux pauvres départis,
Il s'en va feul; fans compagnie Que celle de ce fils, qu'il portoit dans fes bras : Au fond d'une forêt il arrête fes pas. (Cet homme s'appeloit Philippe, dit l'hiftoire.) Là, par un faint motif, & non par humeur noire, Notre ermite nouveau cache avec très-grand foin Cent chofes à l'enfant, ne lui dit près ni loin
Qu'il fût au monde aucune femme,
Aucuns defirs, aucun amour; Au progrès de fes ans réglant en ce féjour
La nourriture de fon âme.
A cinq, il lui nomma des fleurs, des animaux,
L'entretien des petits oifeaux; Et parmi ce difcours, aux enfants agréable,
Mêla des menaces du diable, Lui dit qu'il étoit fait d'une étrange façon. La crainte eft aux enfants la première leçon. Les dix ans expirés, matière plus profonde ■ Se mit fur le tapis : un peu de l'autre monde
Au jeune enfant fut révélé,
Et de la femme point parlé.
Vers quinze ans, lui futenfeigné,
Tout autant que Ton put, Fauteur de la nature;
Et rien touchant la créature.
Ce propos n'en; alors déjà plus de faifon
Pour ceux qu'au monde on veut fouftraire; Telle idée en ce cas eft fort peu nécefîaire. Quand ce fils eut vingt ans fon père trouva bon
De le mener à la ville prochaine.
Le vieillard, tout caffé, ne pouvoit plus qu'à peine Aller quérir fon vivre : &, lui mort, après tout, Que feroit le cher fils? comment venir à bout
De fubfifter fans connoître perfonne?
Les loups n'étoient pas gens qui donnaient l'aumône.
Il favoit bien que le garçon
N'auroit de lui pour héritage
Qu'une beface & qu'un bâton :
G'étoit un étrange partage.
Le père à tout cela fongeoit fur fes vieux ans.
Au refte, il étoit peu de gens
Qui ne lui donnaient la miche
Frère Philippe eût été riche S'il eût voulu. Tous les petits enfants Le connoilToient, &, du haut de leur tête,
Ils crioient : Apprêtez la quête ?
Voila frère Philippe ! Enfin dans la cité
Frère Philippe fouhaité Avoit force dévots, de dévotes pas une.
Car il n'en vouloit point avoir.
Sitôt qu'il crut fon fils ferme dans fon devoir, Le pauvre homme le mène voir Les gens de bien, & tente la fortune.
Ce ne fut qu'en pleurant qu'il expofa ce fils. Voilà nos ermites partis;
Ils vont à la cité, fuperbe, bien bâtie,
Et de tous objets aflbrtie :
Le prince y faifoit fon féjour.
Le jeune homme, tombé des nues, Demandoit: Qu'eft-ce-là?... Ce font des gens de cour. Et là?... Ce font palais... Ici?... Ce font ftatues... Il confidéroit tout, quand de jeunes beautés
Aux yeux vifs, aux traits enchantés, Paffèrent devant lui. Dès lors nulle autre chofe
Ne put fes regards attirer.
Adieu palais! adieu ce qu'il vient d'admirer! Voici bien pis, & bien une autre caufe D'étonnement.
Ravi comme en extafe à cet objet charmant,
Qu'eft-ce-là, dit-il à fon père,
Qui porte un û gentil habit?
Comment l'appelle-t-on? Ce difcours ne plut guère
Au bon vieillard, qui répondit :
C'eft un oifeau qui s'appelle oie.
O l'agréable oifeau ! dit le fils plein de joie. Oie! hélas! chante un peu, que j'entende ta voix!
Ne pourroit-on point te connoître?
Mon père, je vous prie & mille & mille fois,
Menons-en une en notre bois,
J'aurai foin de la faire paître.
LA MANDRAGORE. i83
NOUVELLE TIREE DE MACHIAVEL
Au préfent conte on verra la fottife D'un Florentin. Il avoit femme prife, Honnête & fage, autant qu'il efl befoin, Jeune pourtant, du refte toute belle :
Et n'eût-on cru de jouifiance telle Dans le pays, ni même encore plus loin. Chacun l'aimoit, chacun la jugeoit digne D'un autre époux : car, quant à celui-ci, Qu'on appeloit Nicia Galfucci, Ce fut un fot en fon temps très-infigne. Bien le montra lorfque bon gré mal gré Il réfolut d'être père appelé; Crut qu'il feroit beaucoup pour fa patrie S'il la pouvoit orner de Calfuccis :
Sainte ni faint n'étoit en paradis Qui de fes vœux n'eût la tête étourdie; Tous ne favoient où mettre fes préfents. Il confultoit matrones, charlatans, Difeurs de mots, experts fur cette affaire : Le tout en vain; car il ne put tant faire Que d'être père. Il étoit buté là, Quand un jeune homme, après avoir en France Etudié, s'en revint à Florence,
Aufïi leurré qu'aucun de par delà ;
Propre, galant, cherchant partout fortune,
Bien fait de corps, bien voulu de chacune.
Il fut dans peu la carte du pays;
Connu les bons & les méchants maris,
Et de quel bois fe chauffoient leurs femelles,
Quels furveillants ils avoient mis près d'elles,
Les fi, les car, enfin tous les détours ;
Comment gagner les confidents d'amours,
Et la nourrice, & le confefieur même,
Jufques au chien : tout y fait quand on aime;
Tout tend aux fins, dont un feul iota
N'étant omis, d'abord le perfonnage
Jette fon plomb fur meffer Nicia
Pour lui donner l'ordre de cocuage.
Hardi deflein ! L'époufe de léans,
A dire vrai, recevoit bien les gens;
Mais c'étoit tout : aucun de fes amants
Ne s'en pouvoit promettre davantage.
Celui-ci feul, Callimaque nommé,
Dès qu'il parut, fut très-fort à Ion gré.
Le galant donc près de la fortereffe
Affied fon camp, vous invertit Lucrèce,
Qui ne manqua de faire la tigreffe
A l'ordinaire, & l'envoya jouer.
Il ne favoit à quel faint fe vouer, Quand le mari, par fa fottife extrême, Lui fit juger qu'il n'étoit ftratagème, Panneau n'étoit, tant étrange femblât, Où le pauvre homme à la fin ne donnât De tout fon cœur, & ne s'en affublât.
L'amant & lui, comme étant gens d'étude,
LA MANDRAGORE. i85
Avoient entre eux lié quelque habitude; Car Nice étoit do£teur en droit canon : Mieux eût valu l'être en autre fcience, Et qu'il n'eût pris û grande confiance En Callimaque. Un jour, au compagnon Il fe plaignit de fe voir fans lignée. A qui la faute? il étoit vert galant.
Lucrèce jeune & drue, & bien taillée.
Lorfque j'étois à Paris, dit l'amant, Un curieux y pafia d'aventure.
Je l'allai voir : il m'apprit cent fecrets, Entre autres un pour avoir géniture; Et n'étoit chofe à fon compte plus fûre. Le grand Mogol l'avoit avec fuccès Depuis deux ans éprouvé fur fa femme : Mainte princeffe & mainte & mainte dame En avoient fait aulïi d'heureux effais.
Il difoit vrai; j'en ai vu des effets. Cette recette eft une médecine Faite du jus de certaine racine, Ayant pour nom mandragore; & ce jus Pris par la femme opère beaucoup plus Que ne fit onc nulle ombre monacale D'aucun couvent de jeunes frères plein : Dans dix mois d'hui je vous fais père enfin Sans demander un plus long intervalle; Et touchez-là : dans dix mois, & devant, Nous porterons au baptême l'enfant. — Dites-vous vrai ? repartit méfier Nice : Vous me rendez un merveilleux office. — Vrai; je l'ai vu : faut-il répéter tant? Vous moquez-vous d'en douter feulement?
Par votre foi, le Mogol eft-il homme,
i86 LA MANDRAGORE.
Que l'on ofât de la forte affronter ?
Ce curieux en toucha telle fomme,
Qu'il n'eut fujet de s'en mécontenter.
Nice reprit : — Voilà choie admirable,
Et qui doit être à Lucrèce agréable.
Quand lui verrai-je un poupon fur le fein?
Notre féal, vous ferez le parrain;
C'eft la raifon : dès hui je vous en prie. —
Tout doux, reprit alors notre galant;
Ne foyez pas û prompt, je vous fupplie :
Vous allez vite; il faut auparavant
Vous dire tout. Un mal eft dans l'affaire;
Mais ici-bas put-on jamais tant faire
Que de trouver un bien pur & fans mal?
Ce jus doué de vertu tant infigne
Porte d'ailleurs qualité très-maligne;
Prefque toujours il fe trouve fatal
A celui-là qui le premier careffe
La patiente; & fouvent on en meurt.
Nice reprit auffitôt : — Serviteur;
Plus de votre herbe; & laiffons là Lucrèce
Telle qu'elle eft : bien grand merci du foin.
Que fervira, moi mort, fi je fuis père?
Pourvoyez-vous de quelque autre compère :
C'eft trop de peine, il n'en eft pas befoin.
L'amant lui dit : — Quel efprit eft le vôtre!
Toujours il va d'un excès dans un autre.
Le grand defir de vous voir un enfant
Vous tranfportoit naguère d'allégreffe;
Et vous voilà, tant vous avez de preffe,
Découragé fans attendre un moment.
Oyez le refte; & fâchez que nature
A mis remède à tout, fors à la mort. '
Qu'eft-il de faire afin que Paventure
Nous réuiïïfie, & qu'elle aille à bon port ?
Il nous faudra choifir quelque jeune homme
D'entre le peuple, un pauvre malheureux,
Qui vous précède au combat amoureux,
Tente la voie, attire & prenne en fomme
Tout le venin : puis, le danger ôté,
Il conviendra que de votre côté
Vous agiffiez fans tarder davantage;
Car foyez fur d'être alors garanti.
Il nous faut faire in anima vili
Ce premier pas, & prendre un perfonnage
Lourd & de peu, mais qui ne foit pourtant
Mal fait de corps, ni par trop dégoûtant,
Ni d'un toucher fi rude & fi fauvage
Qu'à votre femme un fupplice ce foit.
Nous favons bien que madame Lucrèce,
Accoutumée à la délicatefie
De Nicia, trop de peine en auroit.
Même il fe peut qu'en venant à la chofe
Jamais fon cœur n'y voudroit confentir.
Or ai-je dit un jeune homme, & pour caufe;
Car plus fera d'âge pour bien agir,
Moins laifTera de venin, fans nul doute:
Je vous promets qu'il n'en laifïera goutte.
Nice d'abord eut peine à digérer L'expédient; allégua le danger, Et l'infamie : il en feroit en peine; Le magiftrat pourroit le rechercher Sur le foupçon d'une mort fi foudaine.
Empoifonner un de fes citadins!
Lucrèce étoit échappée aux blondins,
i88 LA MANDRAGORE.
On l'alloit mettre entre les bras d'un ruftre !
Je fuis d'avis qu'on prenne un homme illuftre,
Dit Callimaque, ou quelqu'un qui bientôt
En mille endroits cornera le myftère!
Sottife & peur contiendront ce pitaud :
Au pis aller, l'argent le fera taire.
Votre moitié n'ayant lieu de s'y plaire,
Et le coquin même n'y fongeant pas,
Vous ne tombez proprement dans le cas
De cocuage. Il n'eft pas dit encore
Qu'un tel paillard ne réfifte au poifon.
Et ce nous eft une double raifon
De le choifir tel, que la mandragore
Confume en vain fur lui tout fon venin :
Car quand je dis qu'on meurt, je n'entends dire
Apurement. Il vous faudra demain
Faire choifir fur la brune le fire,
Et dès ce foir donner la potion :
J'en ai chez moi de la confection.
Gardez-vous bien au refte, meffer Nice,
D'aller paroître en aucune façon.
Ligurio choifira le garçon;
C'eft là fon fait, laiffez-lui cet office.
Vous vous pouvez fier à ce valet
Gomme à vous-même; il eft fage & difcret.
J'oublie encor que, pour plus d'affurance,
On bandera les yeux à ce paillard;
Il ne faura qui, quoi, n'en quelle part,
N'en quel logis, ni fi dedans Florence,
Ou bien dehors, on vous l'aura mené.
Par Nicia le tout fut approuvé.
Reftoit fans plus d'y difpofer fa femme.
De prime face elle crut qu'on rioit; Puis fe fâcha ; puis jura fur fon âme Que mille fois plutôt on la tueroit.
Que diroit-on fi le bruit en couroit ? Outre l'offenfe & péché trop énorme, Calfuce & Dieu favoient que de tout temps Elle avoit craint ces devoirs complaifants, Qu'elle enduroit feulement pour ]a forme. Puis il viendroit quelque mâtin difforme L'incommoder, la mettre fur les dents!
Suis-je de taille à fouffrir toutes gens? Quoi ! recevoir un pitaud dans ma couche ! Puis-je y fonger qu'avecque du dédain!
Et, par faint Jean, ni pitaud, ni blondin, Ni roi, ni roc, ne feront qu'autre touche, Que Nicia, jamais onc à ma peau.
Lucrèce étant de la forte arrêtée, On eut recours à frère Timothée :
Il la prêcha, mais fi bien & û beau, Qu'elle donna les mains par pénitence.
On l'afiura de plus qu'on choifîroit Quelque garçon d'honnête corpulence, Non trop ruftaud, & qui ne lui feroit Mal ni dégoût. La potion fut prife.
Le lendemain notre amant fe déguife, Et s'enfarine en vrai garçon meunier; Un faux menton, barbe d'étrange guife:
Mieux ne pouvoit fe métamorphofer.
Ligurio, qui de la faciende Et du complot avoit toujours été, Trouve l'amant tout tel qu'il le demande, Et, ne doutant qu'on n'y fût attrapé,
igo
Sur le minuit le mène à méfier Nice,
Les yeux bandés, le poil teint, & fi bien
Que notre époux ne reconnut en rien
Le compagnon. Dans le lit il fe glifle
En grand filence; en grand filence aufïi
La patiente attend fa deflinée,
Bien blanchement, & ce foir atournée.
Voire ce foir! atournée! & pour qui.'
Pour qui? j'entends : n'eft-ce pas que la dame
Pour un meunier prenoit trop de fouci?
Vous vous trompez ; le fexe en ufe ainfi.
Meuniers ou rois, il veut plaire à toute âme.
C'efl double honneur, ce femble, en une femme
Quand fon mérite échauffe un efprit lourd.
Et fait aimer les cœurs nés fans amour.
Le fv.vefti changea de perfonnage
Sitôt qu'il eut dame de tel corfage
A les côtés, & qu'il fut dans le lit.
Plus de meunier; la galante fentit
Auprès de foi la peau d'un honnête homme.
Et ne croyez qu'on employât au fomme
De tels moments. Elle difoit tout bas :
Qu'efl-ce-ci donc? ce compagnon n'eft pas
Tel que j'ai cru ; le drôle a la peau fine :
C'eft grand dommage; il ne mérite, hélas!
Un tel deftin : j'ai regret qu'au trépas
Chaque moment de plaifir l'achemine.
Tandis l'époux, enrôlé tout de bon,
De fa moitié plaignoit bien fort la peine.
Ce fut avec une fierté de reine
Qu'elle donna la première façon
De cocuage; &, pour le décorum,
Point ne voulut y joindre les carefles.
A ce garçon la perle des Lucrèces
Prendroit du goût! Quand le premier venin
Fut emporté, notre amant prit la main
De fa maîtrefîe ; & de baifers de flamme
La parcourant: Pardon, dit-il, madame;
Ne vous fâchez du tour qu'on vous a fait;
C'eft Callimaque; approuvez fon martyre :
Vous ne fauriez ce coup vous en dédire;
Votre rigueur n'eft plus d'aucun effet.
S'il eft fatal toutefois que j'expire,
J'en fuis content : vous avez dans vos mains
Un moyen fur de me priver de vie,
Et le plaifir, bien mieux qu'aucuns venins,
M'achèvera; tout le refte eft folie.
Lucrèce avoit jufque-là réfifté,
Non par défaut de bonne volonté,
Ni que l'amant ne plût fort à la belle;
Mais la pudeur & la fimplicité
L'avoient rendue ingrate en dépit d'elle.
Sans dire mot, fans ofer reipirer,
Pleine de honte & d'amour tout enfemble
Elle fe m^t auiïitôt à pleurer :
A fon amant peut-elle fe montrer
Après cela? qu'en pourra-t-il penfer?
Dit-elle en foi; & qu'eft-ce qu'il lui femble?
J'ai bien manqué de courage & d'efpri
Incontinent un excès de dépit
Saifit fon cœur, & fait que la pauvrette
Tourne la tête, & vers le coin du lit
Se va cacher, pour dernière retraite.
Elle y voulut tenir bon, mais en vain;
Ne lui refiant que ce peu de terrain,
La place fut incontinent rendue.
iQ2 LA MANDRAGORE.
Le vainqueur l'eut à fa difcrétion ;
Il en ufa félon fa pafïîon :
Et plus ne fut de larme répandue.
Honte ceffa; fcrupule autant en fit.
Heureux font ceux qu'on trompe à leur proiit!
L'aurore vint trop tôt pour Callimaque;
Trop tôt encor pour l'objet de fes vœux.
Il faut, dit-il, beaucoup plus d'une attaque
Contre un venin tenu fi dangereux.
Les jours fuivants notre couple amoureux
Y fut pourvoir: l'époux ne tarda guères
Qu'il n'eût atteint tous fes autres confrères.
Pour ce coup-là fallut fe féparer.
L'amant courut chez foi fe recoucher.
A peine au lit il s'étoit mis encore,
Que notre époux, joyeux & triomphant,
Le va trouver, & lui conte comment
S'étoit pafTé le jus de mandragore.
D'abord, dit-il, j'allai tout doucement
Auprès du lit écouter fi le fire
S'approcheroit, & s'il en voudroit dire:
Puis je priai notre époufe tout bas
Qu'elle lui fît quelque peu de carefle,
Et ne craignit de gâter fes appas;
C'étoit au plus une nuit d'embarras.
Et nepenfez, ce lui dis-je, Lucrèce,
Ni l'un ni l'autre en ceci me tromper;
Je faurai tout: Nice fe peut vanter
D'être homme à qui l'on n'en donne à garder J
Vous favez bien qu'il y va de ma vie.
N'allez donc point faire la renchérie:
Montrez par là que vous favez aimer
Votre mari plus qu'on ne croit encore:
C'eft un beau champ. Que û cette pécore
Fait le honteux, envoyez fans tarder
M'en avertir; car je me vais coucher:
Et n'y manquez : nous y mettrons bon ordre.
Befoin n'en eus : tout fut bien jufqu'au bout.
Savez-vous bien que ce ruftre y prit goût?
Le drôle avoit tantôt peine à démordre :
J'en ai pitié; je le plains, après tout.
N'y fongeons plus; qu'il meure, et qu'on l'enterre;
Et quant à vous, venez nous voir fouvent.
Nargue de ceux qui me faifoient la guerre;
Dans neuf mois d'hui je leur livre un enfant.