LIVRE PREMIER
NOUVELLE TIRÉE DE l'âRIOSTE
Un
Et
adis régnoit en Lombardie Un prince auffi beau que le jour Et tel que des beautés qui régnoîent à fa S La moitié lui portoit envie, [cour
L'autre moitié brûloit pour lui d'amour, jour, en fe mirant : Je fais, dit-il, gageure Qu'il n'eft mortel dans la nature Qui me foit égal en appas, gage, û Ton veut, la meilleure province De mes états;
Et, s'il s'en rencontre un, je promets, foi de prince, De le traiter û bien, qu'il ne s'en plaindra pas. A ce propos s'avance un certain gentilhomme D'auprès de Rome :
Sire, dit-il, fi votre majeflé
Eft curieufe de beauté,
Qu'elle fafle venir mon frère :
Aux plus charmants il n'en doit guère; Je m'y connois un peu, foit dit fans vanité. Toutefois, en cela pouvant m'être flatté, Que je n'en fois pas cru, mais les cœurs de vos dames,
Du foin de guérir leurs flamm s Il vous foulagera, û vous le trouvez bon : Car de pourvoir vous feul au tourment de chacune. Outre que tant d'amour vous feroit importu te, Vous n'auriez jamais fait; il vous faut un ferond.
Là-defïus Aftolphe répond (C'eft ainfi qu'on nommoit ce roi de Lombardîe) : Votre difcours me donne une terrible envie De connoître ce frère; amenez-le-nous donc. Voyons fi nos beautés en feront amoureufes, Si fes appas le mettront en crédit;
Nous en croirons les connoiffeufes,
Comme très-bien vous avez dît.
Le gentilhomme part & va quérir Joconde (C'eft le nom que ce frère avoit).
A la campagne il vivoit, Loin du commerce du monde :
Marié depuis peu; content, je n'en fais rien. Sa femme avoit de la jeuneffe, De la beauté, de la délicateffe; Il ne tenoit qu'à lui qu'il ne s'en trouvât bien.
JOGONDE.
Son frère arrive & lui fait l'ambafTade; Enfin il le perfuade.
Joconde d'une part regardoit l'amitié
D'un roi puiiîant, & d'ailleurs fort aimable ; Et d'autre part aufïi fa charmante moitié Triomphoit d'être inconfolable, Et de lui faire des adieux A tirer les larmes des yeux.
Quoi ! tu me quittes ! difoit-elle :
As-tu bien l'âme afiez cruelle Pour préférer à ma confiante amour
Les faveurs de la cour ?
Tu fais qu'à peine elles durent un jour; Qu'on les conferve avec inquiétude, Pour les perdre avec défefpoir.
Si tu te laffes de me voir, Songe au moins qu'en ta folitude Le repos règne jour & nuit; Que les ruiffeaux n'y font du bruit Qu'afin de t'inviter à fermer la paupière. Crois-moi, ne quitte point les hôtes de tes bois, Ces fertiles vallons, ces ombrages fi cois, Enfin moi, qui devrois me nommer la première. Mais ce n'eft plus le temps; tu ris de mon amour. Va, cruel, va montrer ta beauté fingulière; Je mourrai, je l'efpère, avant la fin du jour.
L'hiftoire ne dit point ni de quelle manière Joconde put partir, ni ce qu'il répondit,
Ni ce qu'il fit, ni ce qu'il dit; Je m'en tais donc aulïi, de crainte de pis faire. Difons que la douleur l'empêcha de parler ;
io JOCONDE.
C'eft un fort bon moyen de fe tirer d'affaire. Sa femme, le voyant tout près de s'en aller, L'accable de baifers, &, pour comble, lui donne Un bracelet de façon fort mignonne,
En lui difant : Ne le perds pas,
Et qu'il foit toujours à ton bras, Pour te reffouvenir de mon amour extrême ; Il efl de mes cheveux, je l'ai tiifu moi-même :
Et voilà de plus mon portrait,
Que j'attache à ce bracelet.
Vous autres bonnes gens, eufiîez cru que la dame
Une heure après eût rendu l'âme ; Moi, qui fais ce que c'eft que l'efprit d'une femme,
Je m'en ferois à bon droit défié.
Joconde partit donc ; mais ayant oublié
Le bracelet & la peinture,
Par je ne fais quelle aventure,
Le matin même il s'en fouvient :
Au grand galop fur fes pas il revient, Ne lâchant quelle excufe il feroit à fa femme. Sans rencontrer perfonne, & fans être entendu, Il monte dans fa chambre, & voit près de la dame Un lourdaud de valet fur fon fein étendu.
Tous deux dormoient. Dans cet abord, Joconde Voulut les envoyer dormir en l'autre monde :
Mais cependant il n'en fit rien;
Et mon avis eft qu'il fit bien.
Le moins de bruit que l'on peut faire En telle affaire
Eft le plus fur de la moitié.
Soit par prudence, ou par pitié,
Le Romain ne tua perfonne.
JOCONDE. il
D'éveiller ces amants, il ne le falloit pas ; Car k>n honneur l'obligeoit en ce cas De leur donner le trépas.
Vis, méchante, dit-il tout bas; A ton remords je t'abandonne.
Joconde là-delTus fe remet en chemin, Rêvant à fon malheur tout le long du voyage. Bien fouvent il s'écrie, au fort de fon chagrin:
Encor fi c'étoit un blondin, Je me confolerois d'un û fenfible outrage;
Mais un gros lourdaud de valet!
C'eft à quoi j'ai plus de regret :
Plus j'y penie, & plus j'en enrage.
Ou l'amour eft aveugle, ou bien il n'eft pas fage
D'avoir affemblé ces amants.
Ce font, hélas ! fes divertifîements ;
Et poffible eft-ce par gageure
Qu'il a caufé cette aventure.
Le fouvenir fâcheux d'un fi perfide tour Altéroit fort la beauté de Joconde :
Ce n'étoit plus ce miracle d'amour
Qui devoit charmer tout le monde. Les dames, le voyant arriver à la cour, Dirent d'abord: Eft-ce là ce Narcifle Qui prétendoit tous nos cœurs enchaîner ( Quoi ! le pauvre homme a la jauniffe ! Ce n'eft pas pour nous la donner.
A quel propos nous amener Un galant qui vient de jeûner La quarantaine?
On le fût bien paffé de prendre tant de peine.
\i JOCONDE.
Adolphe étoit ravi ; le frère étoit confus,
Et ne favoit qfue penfer là-deffus ; Car Joconde cachoit avec un foin extrême La caufe de fon ennui.
On remarquoit pourtant en lui, Malgré fes yeux caves & fon vifage blême,
De fort beaux traits, mais qui neplaifoient point, Faute d'éclat & d'embonpoint.
Amour en eut pitié: d'ailleurs cette trifteffe Faifoit perdre à ce dieu trop d'encens & de vœux ; L'un des plus grands fuppôts de l'empire amoureux Confumoit en regrets la fleur de fa jeuneffe. Le Romain fe vit donc à la fin foulage Par le même pouvoir qui Favoit affligé. Car un jour, étant feul en une galerie, Lieu folitaire & tenu fort fecret, Il entendit en certain cabinet, Dont la cloifon n'étoit que de menuiferie,
Le propre difcours que voici :
« Mon cher Curtade, mon fouci, J'ai beau t'aimer, tu n'es pour moi que glace:
Je ne vois pourtant, Dieu merci,
Pas une beauté qui m'efface :
Cent conquérants voudroient avoir ta place;
Et tu fembles la méprifer,
Aimant beaucoup mieux t'amufer
A jouer avec quelque page Au lanfquenet, Que me venir trouver feule en ce cabinet. Dorimène tantôt t'en a fait le meffage ;
Tu t'es mis contre elle à jurer,
A la maudire, à murmurer, Et n'as quitté le jeu que ta main étant faite,
JOCONDE. i3
Sans te mettre en fouci de ce que je fouhaite! » Qui fut bien étonné ? ce fut notre Romain.
Je donnerois jufqu'à demain Pour deviner qui tenoit ce langage,
Et quel étoit le perfonnage
Qui gardoit tant fon quant à moi.
Ce bel Adon étoit le nain du roi,
Et fon amante étoit la reine.
Le Romain, fans beaucoup de peine,
Les vit, en approchant les yeux Des fentes que le bois laiffoit en divers lieux. Ces amants fe fioient au foin de Dorimène; Seule elle avoit toujours la clef de ce lieu-là : Mais la laiffant tomber, Joconde la trouva,
Puis s'en fervit, puis en tira
Confolation non petite ;
Car voici comme il raifonna : Je ne fuis pas le feul; & puifque même on quitte Un prince û charmant pour un nain contrefait,
il ne faut pas que je m'irrite
D'être quitté pour un valet.
Ce penfer le confole ; il reprend tous fes charmes ; Il devient plus beau que jamais :
Telle pour lui verfe des larmes Qui le moquoit de fes attraits.
C'eft à qui l'aimera ; la plus prude s'en pique : Aftolphe y perd mainte pratique.
Cela n'en fut que mieux ; il en avoit affez.
Retournons aux amants que nous avons laiffés,
Après avoir tout vu, le Romain fe retire, Bien empêché de ce fecret.
i4 JOCONDE,
Il ne faut à la cour ni trop voir ni trop dire ; Et peu fe font vantés du don qu'on leur a fait
Pour une femblable nouvelle.
Mais quoi ! Joconde aimoit avecque trop de zèle Un prince libéral qui le favorifoit, Pour ne pas l'avertir du tort qu'on lui faifoit. Or, comme avec les rois il faut plus de myftère Qu'avecque d'autres gens fans doute il n'en faudroit, Et que de but en blanc leur parler d'une affaire
Dont le difcours leur doit déplaire,
Ce feroit être maladroit ; Pour adoucir la chofe, il fallut que Joconde
Depuis l'origine du monde Fît un dénombrement des rois & des céfars Qui, fujets comme nous à ces communs hafards, Malgré les foins dont leur grandeur fe pique,
A voient vu leurs femmes tomber
En telle ou femblable pratique,
Et l'avoient vu fans fuccomber A la douleur, fans fe mettre en colère,
Et fans en faire pire chère.
Moi qui vous parle, fire, ajouta le Romain,
Le jour que pour vous voir je me mis en chemin,
Je fus forcé, par mon deftin,
De reconnoître cocuage
Pour un des dieux du mariage, Et, comme tel, de lui facrifier.
Là-deffus il conta, fans en rien oublier,
Toute fa déconvenue;
Puis vint à celle du roi.
Je vous tiens, dit Aitolphe, homme digne de foî,
JOGONDE. i5
Mais la chofe, pour être crue, Mérite bien d'être vue :
Menez-moi donc fur les lieux.
Cela fut fait; & de fes propres yeux Aftolphe vit des merveilles, Comme il en entendit de fes propres oreilles. L'énormité du fait le rendit fi confus, Que d'abord tous fes fens demeurèrent perclus ; Il fut comme accablé de ce cruel outrage, Mais bientôt il le prit en homme de courage r En galant homme, &, pour le faire court, En véritable homme de cour.
Nos femmes, ce dit-il, nous en ont donné d'une ; Nous voici lâchement trahis :
Vengeons-nous-en, & courons le pays; Cherchons partout notre fortune.
Pour réufïir dans ce defiein, Nous changerons nos noms; je laifferai mon tram
Je me dirai votre coufin, Et vous ne me rendrez aucune déférence : Nous en ferons l'amour avec plus d'affurance,
Plus de plaifir, plus de commodité, Que û j'étois fuivi félon ma qualité.
Joconde approuva fort le deffein du voyage.
Il nous faut dans notre équipage, Continua le prince, avoir un livre blanc, Pour mettre les noms de celles Qui ne feront pas rebelles, Chacune félon fon rang.
Je confens de perdre la vie, Si, devant que fortir des confins d'Italie, Tout notre livre ne s'emplit,
16 JOGONDE.
Et û la plus févère à nos vœux ne fe range. Nous fommes beaux, nous avons de l'efprit; Avec cela bonnes lettres de change:
Il faudroit être bien étrange Pour réfifter à tant d'appas, Et ne pas tomber dans les lacs De gens qui fèmeront l'argent & la fleurette, Et dont la perfonne est bien faite.
Leur bagage étant prêt, & le livre furtout,
Nos galants fe mettent en voie.
Je ne viendrois jamais à bout De nombrer les faveurs que l'amour leur envoie:
Nouveaux objets, nouvelle proie :
Heureufes les beautés qui s'offrent à leurs yeux ! Et plus heureufe encor celle qui peut leur plaire!
Il n'eft, en la plupart des lieux,
Femme d'échevin, ni de maire,
De podeftat, de gouverneur,
Qui ne tienne à fort grand honneur
D'avoir en leur regiftre place.
Les cœurs que l'on croyoit de glace
Se fondent tous à leur abord.
J'entends déjà maint efprit fort
M'objecler que la vraifemblance
N'eft pas en ceci tout à fait.
Car, dira-t-on, quelque parfait Que puiffe être un galant dedans cette fcience, Encor faut-il du temps pour mettre un cœur à bien,
S'il en faut, je n'en fais rien; Ce n'eft pas mon métier de cajoler perfonne:
Je le rends comme on me le donne;
Et l'Ariofte ne ment pas.
JOGONDE. 17
Si l'on vouloit à chaque pas
Arrêter un conteur d'hiftoire, Il n'auroit jamais fait : suffit qu'en pareil cas Je promets à ces gens quelque jour de les croire.
Quand nos aventuriers eurent goûté de tout
(De tout un peu, c'est comme il faut l'entendre) : Nous mettrons, dit Adolphe, autant de cœurs à bout
Que nous voudrons en entreprendre ;
Mais je tiens qu'il vaut mieux attendre. Arrêtons-nous pour un temps quelque part.
Et cela plus tôt que plus tard;
Car en amour, comme à la table,
Si l'on en croit la Faculté, Diverfité de mets peut nuire à la fanté.
Le trop d'affaires nous accable.
Ayons quelque objet en commun;
Pour tous les deux c'eft affez d'un.
J'y confens, dit Joconde; & je fais une dame
Près de qui nous aurons toute commodité.
Elle a beaucoup d'efprit, elle eft belle, elle eft femme
D'un des premiers de la cité.
Rien moins, reprit le roi ; laiffons la qualité :
Sous les cotillons des grifettes
Peut loger autant de beauté
Que fous les jupes des coquettes.
D'ailleurs il n'y faut point faire tant de façon.
Être en continuel soupçon, Dépendre d'une humeur hère, brusque, ou volage,
Chez les dames de haut parage Ces chofes font à craindre, & bien d'autres encor :
Une grifette eft un tréfor ;
i» JOCONDE.
Car, fans fe donner de la peine,
Et fans qu'aux bals on la promène,
On en vient aifément à bout; On lui dit ce qu'on veut, bien fouvent rien du tout. Le point eft d'en trouver une qui foit fidèle :
Choififïbns-la toute nouvelle, Qui ne connoifle encor ni le mal ni le bien.
Prenons, dit le Romain, la fille de notre hôte; Je la tiens pucelle fans faute, Et fi pucelle, qu'il n'eit rien De plus puceau que cette belle :
Sa poupée en fait autant qu'elle.
J'y fongeois, dit le roi ; parlons-lui dès ce loir.
Il ne s'agit que de favoir Qui de nous doit donner à cette jouvencelle,
Si fon cœur fe rend à nos vœux, La première leçon du plaifir amoureux.
Je fais que cet honneur eft pure fantaifie; Toutefois, étant roi, l'on me le doit céder: Du relie il eft aifé de s'en accommoder.
Si c'étoit, dit Joconde, une cérémonie,
Vous auriez droit de prétendre le pas ; Mais il s'agit d'un autre cas :
Tirons au fort; c'eft la juftice; Deux pailles en feront l'office.
De la chape à l'évêque, hélas ! ils fe battoient, Les bonnes gens qu'ils étoient!
Quoi qu'il en foit, Joconde eut l'avantage Du prétendu pucelage.
La belle étant venue en leur chambre le foir
JOGONDE. 19
Pour quelque petite affaire, Nos deux aventuriers près d'eux la firent feoir, Louèrent fa beauté, tâchèrent de lui plaire, Firent briller une bague à l'es yeux.
A cet objet fi précieux Son cœur fit peu de réfiftance :
Le marché fe conclut ; & dès la même nuit, Toute l'hôtellerie étant dans le filence, Elle les vient trouver fans bruit.
Au milieu d'eux ils lui font prendre place, Tant qu'enfin la chofe se pafîe Au grand plaifir des trois, & surtout du Romain, Qui crut avoir rompu la glace.
Je lui pardonne, & c'eft en vain Que de ce point on s'embarraffe Car il n'efl fi fotte, après tout, Qui ne puifîe venir à bout De tromper à ce jeu le plus fage du monde: Salomon, qui grand clerc étoit, Le reconnoît en quelque endroit, Dont il ne fouvint pas au bon homme Joconde. Il fe tint content pour le coup, Crut qu'Aftolphey perdoit beaucoup.
Tout alla bien, & maître pucelage Joua des mieux fon perfonnage.
Un jeune gars pourtant en avoit effayé. Le temps, à cela près, fut fort bien employé, Et fi bien que la fille en demeura contente.
Le lendemain elle le fut encor,
Et même encor la nuit fuivante.
Le jeune gars s'étonna fort Du refroidiflement qu'il remarquoit en elle :
20 JOGONDE
Il fe douta du fait, la guetta, la furprit,
Et lui fit fort groffe querelle.
Afin de l'apaifer la belle lui promit, Foi de fille de bien, que, fans aucune faute, Leurs hôtes délogés, elle lui donneroit Autant de rendez-vous qu'il en demanderoit. Je n'ai fouci, dit-il, ni d'hôteffe ni d'hôte; Je veux cette nuit même, ou bien je dirai tout.
Comment en viendrons-nous à bout?
Dit la fille fort affligée :
De les aller trouver je me fuis engagée;
Si j'y manque, adieu l'anneau
Que j'ai gagné bien & beau.
Faifons que l'anneau vous demeure,
Reprit le garçon tout à l'heure.
Dites-moi feulement, dorment-ils fort tous deux ?
Oui, reprit-elle, mais entre eux Il faut que toute nuit je demeure couchée; Et tandis que je fuis avec l'un empêchée, L'autre attend fans mot dire, & s'endort bien fouvent,
Tant que le fiége foit vacant; C'eft là leur mot. Le gars dit àl'inftant: Je vous irai trouver pendant leur premier fomme. Elle reprit: Ah! gardez-vous-en bien;
Vous feriez un mauvais homme.
Non, non, dit-il, ne craignez rien,
Et lai fiez ouverte la porte.
La porte ouverte elle laiffa:
Le galant vint, & s'approcha Des pieds du lit, puis fit en forte Qu'entre les draps il fe glissa ; Et Dieu fait comme il fe plaça.
Et comme enfin tout fe pafla.
Et de ceci ni de cela
Ne fe douta le moins du monde
Ni le roi lombard ni Joconde.
Chacun d'eux pourtant s'éveilla,
Bien étonné de telle aubade.
Le roi lombard dit à part foi :
Qu'a donc mangé mon camarade?
#I1 en prend trop; & sur ma foi,
C'eft bien fait s'il devient malade.
Autant en dit de fa part le Romain.
Enfin le garçon, ayant repris haleine, S'en donna pour le jour, & pour le lendemain,
Et pour toute la femaine :
Puis, les voyant tous deux rendormis à la fin.
Il s'en alla de grand matin
Toujours par le même chemin,
Et fut fuivi de la donzelle,
Qui craignoit fatigue nouvelle.
Eux éveillés, le roi dit au Romain :
Frère, dormez jufqu'à demain; Vous en devez avoir envie, Et n'avez à préfent befoin que de repos. Comment! dit le Romain: mais vous-même, à propos, Vous avez fait tantôt une terrible vie. Moi? dit le roi, j'ai toujours attendu; Et puis, voyant que c'étoit temps perdu, Que fans pitié ni confcience Vous vouliez jufqu'au bout tourmenter ce tendron, Sans en avoir d'autre raifon Que d'éprouver ma patience, Je me fuis, malgré moi, jufqu'au jour rendormi.
22 JOGONDE.
Que s'il vous eût plu, notre ami, J'aurois couru volontiers quelque pofle; C'eût été tout, n'ayant pas la ripofte Ainfi que vous : qu'y feroit-on ?
Pour Dieu, reprit fon compagnon, Ceffez de vous railler, & changeons de matière. Je fuis votre vaffal; vous l'avez bien fait voir. C'eft affez que tantôt il vous ait plu d'avoir La fillette tout entière :
Dispofez-en ainfi qu'il vous plaira; Nous verrons fi ce feu toujours vous durera Il pourra, dit le roi, durer toute ma vie, Si j'ai beaucoup de nuits telles que celle-ci. Sire, dit le Romain, trêve de raillerie; Donnez-moi mon congé, puifqu'il vous plaît ainfi, Aftolphe fe piqua de cette repartie; Et leurs propos s'alloient de plus en plus aigrir, Si le roi n'eût fait venir Tout incontinent la belle.
Ils lui dirent : Jugez-nous, En lui contant leur querelle.
Elle rougit, & fe mit à genoux; Leur confefla tout le myftère.
Loin de lui faire pire chère, Ils en rirent tous deux : l'anneau lui fut donné,
Et maint bel écu couronné, Dont peu de temps après on la vit mariée; Et pour pucelle employée.
Ce fut par là que nos aventuriers Mirent fin à leurs aventures, Se voyant chargés de lauriers Qui les rendront fameux chez les races futures;
Lauriers d'autant plus beaux qu'il ne leur en coûta Qu'un peu d'adreffe & quelques feintes larmes, Et que, loin des dangers & du bruit des alarmes,
L'un & l'autre les remporta.
Toutfiers d'avoir conquis les cœurs de tant de belles,
Et leur livre étant plus que plein,
Le roi lombard dit au Romain :
Retournons au logis par le plus court chemin.
Si nos femmes font infidèles, Gonfolons-nous; bien d'autres le font qu'elles. La conftellation changera quelque jour;
Un temps viendra que le flambeau d'Amour Ne brûlera les cœurs que de pudiques flammes : A préfent on diroit que quelque aftre malin Prend plaiflr aux bons tours des maris & des femmes.
D'ailleurs tout l'univers eft plein De maudits enchanteurs, qui des corps & des âmes Font tout ce qu'il leur plaît : favons-nous fi ces gens,
Comme ils font traîtres & méchants, Et toujours ennemis foit de l'un foit de l'autre, N'ont point enforcelé mon époule & la vôtre;
Et fi par quelque étrange cas Nous n'avons point cru voir chofe qui n'étoit pas? Ainfi que bons bourgeois achevons notre vie, Chacun près de fa femme, & demeurons-en là. Peut-être que l'abfence, ou bien la jaloufie, Nous ont rendu leurs cœurs, que l'hymen nous ôta. Aftolphe rencontra dans cette prophétie.
Nos deux aventuriers, au logis retournés, Plurent très-bien reçus, pourtant un peu grondés,
Mais feulement par bienféance.
L'un & l'autre fe vit de baifers régalé;
On le récompenfa des pertes de l'abfence. Il fut danfé, fauté, balle, Et du nain nullement parlé, Ni du valet, comme je penfe.
Chaque époux, s'attachant auprès de fa moitié, Vécut en grand foulas, en paix, en amitié,
Le plus heureux, le plus content du monde. La reine à fon devoir ne manqua d'un feul point Autant en fit la femme de Joconde :
Autant en font d'autres qu'on ne fait point.
NOUVELLE TIREE DE BOGCACE
C'est de tout temps qu'à Naples on a vu Régner l'amour & la galanterie.
De beaux objets cet état efl pourvu Mieux que pas un qui foit en Italie.
Femmes y font qui font venir l'envie D'être amoureux quand on ne voudroit pas.
Une furtout ayant beaucoup d'appas
Eut pour amant un jeune gentilhomme
Qu'on appeloit Richard Minutolo.
Il n'étoit lors de Paris jufqu'à Rome
Galant qui fût il bien le numéro.
Force lui fut ; d'autant que cette belle
(Dont fous le nom de madame Catelle
Il efl parlé dans le Décaméron)
Fut un long temps 11 dure et fi rebelle,
Que Minutol n'en fut tirer raifon.
Que fait-il donc? Comme il voit que fon zèle
Ne produit rien, il feint d'être guéri;
Il ne va plus chez madame Catelle;
Il fe déclare amant d'une autre belle,
Il fait femblant d'en être favori.
Catelle en rit; pas grain de jaloufie :
Sa concurrente étoit fa bonne amie.
Si bien qu'un jour qu'ils étoient en devis,
Minutolo, pour lors de la partie,
Comme en paffant, mit deffus le tapis
Certains propos de certaines coquettes,
Certain mari, certaines amourettes,
Qu'il controuva fans perfonne nommer;
Et fit fi bien que madame Catelle
De fon époux commence à s'alarmer,
Entre en foupçon, prend le morceau pour elle.
Tant en fut dit, que la pauvre femelle,
Ne pouvant plus durer en tel tourment,
Voulut favoir de fon défunt amant,
Qu'elle tira dedans une ruelle,
De quelles gens il entendoit parler,
Qui, quoi, comment, & ce qu'il vouloit dire.
Vous avez eu, lui dit-il, trop d'empire
Sur mon efprit pour vous difïimuler.
Votre mari voit madame Simonne;
Vous connoiffez la galante que c'eft :
Je ne le dis pour offenfer perfonne ;
Mais il y va tant de votre intérêt,
Que je n'ai pu me taire davantage.
Si je vivois delfous votre fervage,
Comme autrefois, je me garderois bien
De vous tenir un femblable langage,
Qui de ma part ne feroit bon à rien.
De fes amants toujours on fe méfie.
Vous penferiez que par fupercherie
Je vous dirois du mal de votre époux;
Mais, grâce à Dieu, je ne veux rien de vous :
Ce qui me meut n'efl du tout que bon zèle.
Depuis un jour j'ai certaine nouvelle
Que votre époux, chez Janot le baigneur, Doit fe trouver avecque fa donzelle.
Comme Janot n'eft pas fort grand feigneur, Pour cent ducats vous lui ferez tout dire; Pour cent ducats il fera tout auffi.
Vous pouvez donc tellement vous conduire, Qu'au rendez-vous trouvant votre mari, Il fera pris fans s'en pouvoir dédire.
Voici comment. La dame a ftipulé Qu'en une chambre où tout fera fermé L'on les mettra; foit craignant qu'on n'ait vue Sur le baigneur; foit que fentant fon cas, Simonne encor n'ait toute honte bue.
Prenez fa place, & ne marchandez pas:
Gagnez Janot; donnez-lui cent ducats; Il vous mettra dedans la chambre noire, Non pour jeûner comme vous pouvez croire; Trop bien ferez tout ce qu'il vous plaira. Ne parlez point, vous gâteriez l'hiftoire; Et vous verrez comme tout en ira.
L'expédient plut très-fort à Catelle.
De grand dépit Richard elle interrompt.
Je vous entends, c'eft affez, lui dit-elle, Laiffez-moi faire ; & le drôle & fa belle Verront beau jeu, fi la corde ne rompt. Penfent-ils donc que je fois quelque bufe Lors pour fortir elle prend une excufe, Et tout d'un pas s'en va trouver Janot, A qui Richard avoit donné le mot.
L'argent fait tout : fi l'on en prend en France Pour obliger en de femblables cas, On peut juger avec grande apparence
Qu'en Italie on n'en refufe pas.
Pour tout carquois, d'une large efcarcelle
En ce pays le dieu d'amour fe fert.
Janot en prend de Richard, de Catelle;
Il en eût pris du grand diable d'enfer.
Pour abréger, la chofe s'exécute
Comme Richard s'étoit imaginé.
Sa maîtrene eut d'abord quelque difpute
Avec Janot, qui fit le réfervé;
Mais, en voyant bel argent bien compté,
Il promet plus que l'on ne lui demande.
Le temps venu d'aller au rendez-vous,
Minutolo s'y rend feul de fa bande;
Entre en la chambre, & n'y trouve aucuns trous
Par où le jour puiffe nuire à fa flamme.
Guère n'attend : il tardoit à la dame
Dy rencontrer fon perfide d'époux,
Bien préparée à lui chanter fa gamme.
Pas n'y manqua; l'on peut s'en afïurer.
Dans le lieu dit Janot la fit entrer.
Là ne trouva ce qu'elle alioit chercher;
Point de mari, point de dame Simonne;
Mais au lieu d'eux Minutol en perfonne,
Qui fans parler fe mit à Fembrafler.
Quant au furplus, je le laine à penfer :
Chacun s'en doute aflez fans qu'on le die.
De grand plaifir notre amant s'extafie.
Que fi le jeu plut beaucoup à Richard,
Catelle aufïi, toute rancune à part,
Le laifTa faire, & ne voulut mot dire.
Il en profite, & fe garde de rire;
Mais toutefois ce n'eft pas fans effort.
De figurer le plaifir qu'a le fire, Il me faudroit un efprit bien plus fort : Premièrement il jouit de fa belle; En fécond lieu il trompe une cruelle, Et croit gagner les pardons en cela.
Mais à la fin Catelle s'emporta.
C'eft trop fouffrir, traître! ce lui dit-elle,
Je ne fuis pas celle que tu prétends.
Laiffe-moi là, fmon à belles dents
Je te déchire & te faute à la vue.
C'eft donc cela que tu te tiens en mue,
Fais le malade, & te plains tous les jours,
Te réfervant fans doute à tes amours?
Parle, méchant, dis-moi, fuis-je pourvue
De moins d'appas, ai-je moins d'agrément,
Moins de beauté, quêta dame Simonne?
Le rare oifeau ! ô la belle friponne!
T'aimois-je moins? Je te hais à préfent;
Et plût à Dieu que je t'euffe vu pendre !
Pendant cela Richard pour l'apaifer
La careffoit, tâchoit de la bailer;
Mais il ne put, elle s'en fut défendre.
Laiffe-moi là! fe mit-elle à crier;
Comme un enfant penfes-tu me traitera
N'approche point, je ne fuis plus ta femme;
Rends-moi mon bien : va-t'en trouver ta dame ;
Va, déloyal, va-t'en, je te le dis!
Je fuis bien lotte & bien de mon pays
De te garder la foi de mariage !
A quoi tient-il que, pour te rendre fage,
Tout fur-le-champ je n'envoyé quérir
Minutolo, qui m'a fi fort chérie?
5o RICHARD MINUTOLO.
Je le devrois afin de te punir;
Et, fur ma foi, j'en ai prefque l'envie.
A ce propos le galant éclata.
Tu ris, dit-elle: ô dieux! quelle infolence!
Rougira-t-il ? Voyons fa contenance.
Lors de fes bras la belle s'échappa,
D'une fenêtre à tâtons approcha,
L'ouvrit de force, & fut bien étonnée
Quand elle vit Minutol fon amant.
Elle tomba plus d'à demi pâmée.
Ah! qui t'eût cru, dit-elle, fi méchant?
Que dira-t-on ? me voilà diffamée !
Qui le faura? dit Richard à l'inf'ant :
Janot efl fur, j'en réponds fur ma vie.
Excufez donc fi je vous ai trahie;
Ne me fâchez mauvais gré d'un tel tour :
Adreffe, force, & rufe, & tromperie,
Tout efl permis en matière d'amour.
J'étois réduit avant ce Itratagème
A vous fervir fans plus pour vos beaux yeux :
Ai- je failli de me payer moi-même?
L'euffiez-vous fait? Non, fans doute; & les dieux
En ce rencontre ont tout fait pour le mieux.
Je fuis content : vous n'êtes point coupable :
Eft-ce de quoi paroître inconfolable?
Pourquoi gémir? J'en connois, Dieu merci,
Qui voudroient bien qu'on les trompât ainfi.
Tout ce difcours n'apaifa point Catelle; Elle fe mit à pleurer tendrement.
En cet état elle parut fi belle, Que Minutol, de nouveau s'enflammant,
RICHARD MINUTOLO. 3i
Lui prit la main. LaifTe-moi, lui dit-elle; Contente-toi : veux-tu donc que j'appelle Tous les voifins, tous les gens de Janot? Ne faites point, dit-il, cette folie; Votre plus court eft de ne dire mot : Pour de l'argent, & non par tromperie (Comme le monde eft à préfent bâti), L'on vous croiroit venue en ce lieu-ci. Que fi d'ailleurs cette fupercherie Alloit jamais jufqu'à votre mari, Quel déplaifir! fongez-y, je vous prie:
En des combats n'engagez point fa vie; Je fuis du moins auffi mauvais que lui. A ces raifons enfin Catelle cède.
La chofe étant, pourfuit-il, fans remède, Le mieux fera que vous vous confoliez.
N'y penfez plus. Si pourtant vous vouliez... Mais banniffons bien loin toute efpérance : Jamais mon zèle & ma perfévérance N'ont eu de vous que mauvais traitement... Si vous vouliez, vous feriez aifément Que le plaifir de cette jouiffance Ne feroit pas, comme il eft, imparfait ; Que refte-t-il:1 le plus fort en eft fait. Tant bien fut dire & prêcher, que la dame, Séchant fes yeux, rafférénant ion âme, Plus doux que miel à la fin l'écouta. D'une faveur en une autre il paffa, Eut un fouris, puis après autre choie, Puis un baifer, puis autre chofe encor; Tant que la belle, après un peu d'effort, Vient à fon point, & le drôle en dilpose. Heureux cent fois plus qu'il n'avoit été ?
Car quand l'amour d'un & d'autre côté Veut s'entremettre, & prend part à l'affaire, Tout va bien mieux, comme m'ont amure Ceux que l'on tient favants en ce myftère.
Ainû Richard jouit de fes amours, Vécut content, & fit force bons tours; Dont celui-ci peut parler à la montre.
Pas ne voudrois en faire un plus rufé : Que plût à Dieu qu'en certaine rencontre D'un pareil cas je me fuiîe arifé.
NOUVELLE TIREE DE BOCCACE
N'a pas longtemps de Rome revenoit Certain cadet, qui n'y profita guère, Et volontiers en chemin féjournoit, Quand par hafard le galant rencontroit Bon vin, bon gîte, & belle chambrière.
Avint qu'un jour, en un bourg arrêté, Il vit parler une dame jolie, Lefte, pimpante, & d'un page fuivie, Et la voyant il en fut enchanté, La convoita, comme bien favoit faire.
Prou de pardons il avoit rapporté; De vertu peu: chofe aiïez ordinaire.
La dame étoit de gracieux maintien, De doux regard, jeune, fringante, & belle, Somme qu'enfin il ne lui manquoit rien, Fors que d'avoir un ami digne d'elle.
Tant fe la mit le drôle en la cervelle, Que dans fa peau peu ni point ne duroit : Et s'informant comment on l'appeloit:
C'eft, lui dit-on, la dame du village; Meiïire Bon l'a prife en mariage, Quoiqu'il n'ait plus que quatre cheveux gris Mais, comme il eft des premiers du pays, Son bienfupplée au défaut de fon âge.
Notre cadet tout ce détail apprit,
Dont il conçut efpérance certaine.
Voici comment le pèlerin s'y prit.
Il renvoya dans la ville prochaine
Tous Tes valets, puis s'en fut au château;
Dit qu'il étoit un jeune jouvenceau
Qui cherchoit maître, & qui favoit tout faire.
Meffire Bon, fort content de l'affaire,
Pour fauconnier le loua bien & beau,
Non toutefois fans l'avis de fa femme.
Le fauconnier plut très-fort à la dame;
Et n'étant homme en tel pourchas nouveau,
Guère ne mit à déclarer fa flamme.
Ce fut beaucoup ; car le vieillard étoit
Fou de fa femme, & fort peu la quittoit,
Sinon les jours qu'il alloit à la chaffe.
Son fauconnier, qui pour lors le fuivoit,
Eût demeuré volontiers en fa place ;
La jeune dame en étoit bien d'accord ;
Ils n'attendoient que le temps de mieux faire.
Quand je dirai qu'il leur en tardoit fort
Nul n'ofera foutenir le contraire.
Amour enfin, qui prit à cœur l'affaire, Leur infpira la rufe que voici.
La dame dit un foirà fon mari:
Qui croyez-vous le plus rempli de zèle De tous vos gens ? Ce propos entendu, Meffire Bon lui dit: J'ai toujours cru Le fauconnier garçon fage & fidèle; Et c'eft à lui que plus je me flerois. Vous auriez tort, repartit cette belle ; C'efl un méchant; il me tint l'autre fois
Propos d'amour, dont je fus fi furprife, Que jepenfai tomber tout de mon haut; Car qui croiroit une telle entreprife ? Dedans l'efprit il me vint aufïïtôt De l'étrangler, de lui manger la vue:
Il tinta peu; je n'en fus retenue Que pour n'ofer un tel cas publier; Même, à deflein qu'il ne le pût nier, Je fis femblant d'y vouloir condefcendre; Et cette nuit, fous un certain poirier, Dans le jardin je lui dis de m'attendre. Mon mari, dis-je, eft toujours avec moi, Plus par amour que doutant de ma foi; Je ne me puis dépêtrer de cet homme, Sinon la nuit, pendant fon premier fomme: D'auprès de lui tâchant de me lever, Dans le jardin je vous irai trouver* Voilà l'état où j'ai laifle l'affaire.
Mefïire Bon fe mit fort en colère.
Sa femme dit : Mon mari, mon époux.
Jusqu'à tantôt cachez votre courroux ; Dans le jardin attrapez-le vous-même:
Vous le pourrez trouver fort aisément ; Le poirier eft à main gauche en entrant. Mais il vous faut ufer de ftratagème:
Prenez ma jupe, & contrefaites-vous; Vous entendrez fon infolence extrême:
Lors d'un bâton donnez-lui tant de coups, Que le galant demeure fur la place.
Je fuis d'avis que le friponneau faffe Tel compliment à des femmes d'honneur ! L'époux retint cette leçon par cœur.
One il ne fut une plus forte dupe
Que ce vieillard, bon homme au demeurant.
Le temps venu d'attraper le galant,
Meffire Bon fe couvrit d'une jupe,
S'encornetta, courut incontinent
Dans le jardin, où ne trouva perfonne :
Garde n'avoit; car, tandis qu'il frifïbnne,
Claque des dents, & meurt quafi de froid,
Le pèlerin, qui le tout obfervoit,
Va voir la dame, avec elle fe donne
Tout le bon temps qu'on a, comme je croi,
Lorsqu'amour feul étant de la partie,
Entre deux draps on tient femme jolie,
Femme jolie, & qui n'eft point à foi.
Quand le galant, un affez bon efpace
Avec la dame eut été dans ce lieu,
Force lui fut d'abandonner la place;
Ce ne fut pas fans le vin de l'adieu.
Dans le jardin il court en diligence.
Meffire Bon, rempli d'impatience,
A tous moments fa pareffe maudit.
Le pèlerin, d'auffi loin qu'il le vit,
Feignit de croire apercevoir la dame
Et lui cria: Quoi donc! méchante femme,
A ton mari tu braffois un tel tour!
Eft-ce le fruit de fon parfait amour.'
Dieu foit témoin que pour toi j'en ai honte
Et de venir ne tenois quafi compte,
Ne te croyant le cœur fi perverti
Que de vouloir tromper un tel mari.
Or bien, je vois qu'il te faut un ami;
Trouvé ne l'as en moi, je t'en affure.
Si j'ai tiré ce rendez-vous de toi, C'est feulement pour éprouver ta foi.
Et ne t'attends de m'induire à luxure : Grand pécheur fuis; mais j'ai là, Dieu merci, De ton honneur encor quelque fouci.
A monfeigneur ferois-je un tel outrage?
Pour toi, tu viens avec un front de page ! Mais, foi de Dieu ! ce bras te châtiera; Et monfeigneur puis après le faura.
Pendant ces mots l'époux pleuroit de joie, Et, tout ravi, difoit entre fes dents : Loué ioit Dieu, dont la bonté m'envoie Femme & valet si chartes, fi prudents ! Ce ne fut tout, car à grands coups de gaule Le pèlerin vous lui froiffe une épaule; De horions laidement l'accoutra; Jusqu'au logis ainfi le convoya.
Meffire Bon eût voulu que le zèle
De fon valet n'eût été jufque-là ;
Mais, le voyant fi fage & fi fidèle,
Le bon hommeau des coups fe confola.
Dedans le lit fa femme il retrouva;
Lui conta tout, en lui difant : M'amie,
Quand nous pourrions vivre cent ans encor,
Ni vous ni moi n'aurions de notre vie
Un tel valet; c'efl: fans doute un tréfor.
Dans notre bourg je veux qu'il prenne femme :
A l'avenir traitez-le ainfi que moi.
Pas n'y faudrai, lui repartit la dame;
Et de ceci je vous donne ma foi.
CONTE TIRE DES CENT NOUVELLES NOUVELLES
ME s sire Ar tu s, fous le grand roi François, Alla fervir aux guerres d'Italie; Tant qu'il fe vit, après maints beaux exploits, Fait chevalier en grand' cérémonie.
Son général lui chauffa l'éperon; Dont il croyoit que le plus haut baron Ne lui dût plus contefter le paffage.
Si s'en revint tout fier en fon village, Où ne furprit fa femme en oraifon.
Seule il l'avoit laiffée à la maifon; Il la retrouve en bonne compagnie, Danfant, fautant, menant joyeufe vie.
Et des muguets avec elle à foifon.
Meffire Artus ne prit goût à l'affaire; Et ruminant fur ce qu'il devoit faire:
Depuis que j'ai mon village quitté, Si j'étois crû, dit-il, en dignité De cocuage & de chevalerie ?
C'eft moitié trop : fâchons la vérité.
Pour ce s'avife, un jour de confrérie, De fe vêtir en prêtre, & confeffer.
Sa femme vient à fes pieds fe placer.
De prime abord font par la bonne dame Expédiés tous les péchés menus; Puis, à leur tour les gros étant venus, Force lui fut qu'elle changeât de gamme. Père, dit-elle, en mon lit font reçus Un gentilhomme, un chevalier, un prêtre. Si le mari ne fe fût fait connoître, Elle en alloit enfiler beaucoup plus; Courte n'étoit, pour fur, la kyrielle.
Son mari donc l'interrompt là-deflus, Dont bien lui prit. Ah! dit-il, infidèle! Un prêtre même! A qui crois-tu parler?
A mon mari, dit la faufîe femelle, Qui d'un tel pas fe fut bien démêler.
Je vous ai vu dans ce lieu vous couler, Ce qui m'a fait douter du badinage.
C'eft un grand cas qu'étant homme û fage Vous n'avez fu l'énigme débrouiller!
On vous a fait, dites-vous, chevalier; Auparavant vous étiez gentilhomme; Vous êtes prêtre avecque ces habits.
Béni foit Dieu! dit alors le bon homme; Je luis un fot de l'avoir fi mal pris.
Un favetier, que nous nommerons Blaife, Prit belle femme, & fut très-avifé.
Les bonnes gens, qui n'étoient à leur aife, S'en vont prier un marchand peu rufé Qu'il leur prêtât, deflbus bonne promefîe, Mi-muid de grain; ce que le marchand fait. Le terme échu, ce créancier les prefTe, Dieu fait pourquoi : le galant, en effet, Crut que par là baiferoit la commère.
Vous avez trop de quoi me fatisfaire, Ce lui dit-il, & fans débourfer rien : Accordez-moi ce que vous favez bien.
Je fongerai, répond-elle, à la chofe :
Puis vient trouver Blaife tout auffitôt, L'avertifïant de ce qu'on lui propofe.
Blaife lui dit : Parbleu! femme, il nous faut, Sans coup férir, rattraper notre fomme.
Tout de ce pas allez dire à cet homme Qu'il peut venir, & que je n'y fuis point. Je veux ici me cacher tout à point.
Avant le coup demandez la cédule; De la donner je ne crois qu'il recule; Puis toufferez, afin de m'avertir, Mais haut & clair, & plutôt deux fois qu'une
Lors de mon coin vous me verrez fortir Incontinent, de crainte de fortune.
Ainfi fut dit, ainfi s'exécuta; Dont le mari puis après fe vanta; Si que chacun glofoit fur ce myftère.
Mieux eût valu toufîer après l'affaire, Dit à la belle un des plus gros bourgeois; Vous eufïïez eu votre compte tous trois. N'y manquez plus, fauf après de fe taire. Mais qu'en eft-il, or çà, belle, entre nous? Elle répond : Ah! monfieur, croyez-vous Que nous ayons tant d'efprit que vos dames? Notez qu'illec, avec deux autres femmes, Du gros bourgeois l'époufe étoit aufïi.
Je penie bien, continua la belle, Qu'en pareil cas madame en ufe ainfi : Mais quoi ! chacun n'eft pas û* fage qu'elle.