‹ Contes et nouvelles en versChapitre 2 sur 63 · PREFACE DE LA FONTAINE · texte numérisé non relu

PREFACE DE LA FONTAINE

POUR LA SECONDE EDITION DU PREMIER LIVRE DE SES CONTES (l665)

J .a vois réfolu de ne confentir à Vimpreffion de ces contes qu'après que j'y pourrois joindre ceux de Boccace qui font les plus à mon goût ; mais quelques perfonnes m'ont confeillé de donner dès à préfent ce qui me refte de ces bagatelles, afin de ne pas laiffer refroidir la curiofité de les voir, qui eft encore en fon premier feu. Je me fuis rendu à cet avis fans beaucoup de peine, & j'ai cru pouvoir profiter de l'occafion. Non-feulement cela m'eft permis, mais ce feroit vanité à moi de méprifer un tel avantage. Il me fuffit de ne pas vouloir qu'on impofe en ma faveur à qui que ce f oit, & de fuivre un chemin contraire à celui de certaines gens, qui ne s'acquièrent des amis que pour s'acquérir des fuff rages par leur moyen ; créatures de la cabale, bien différents de cet Efpagnol qui fe piquoit d'être fils de fes propres œuvres. Quoique j'aie autant de befoin de ces artifices que pas un autre, je ne faurois me réfoudre à les employer : feulement je m'accommoderai, s'il m' eft poffible, au goût de mon fiècle, inftruit que je fuis par ma propre expérience qu'il n'y a rien de plus néceffaire. En effet,

on ne peut pas dire que toutes faifons foient favorables pour toutes fortes de livres. Nous avons vu les rondeaux, les métamorphofes, les bouts-rimés, régner tour à tour ; maintenant ces galanteries font hors de mode, & perfonne ne s'en foucie : tant il eft certain que ce qui plait en un temps peut ne pas plaire en un autre! Il n'appartient qu'aux ouvrages vraiment folides, & d'une fouveraine beauté, d'être bien reçus de tous les efprits & dans tous les fiècles, fans avoir d'autre paffe-port que le feul mérite dont ils font pleins. Comme les miens font fort éloignés d'un fi haut degré de perfection, la prudence veut que je les garde en mon cabinet, à moins que de bien prendre mon temps pour les en tirer. C'efi ce que j'ai fait ou que j'ai cru faire dans cette féconde édition, où je n'ai ajouté de nouveaux contes que parce qu'il m'a femblé qu'on éloit en train d'y prendre plaifir. Il y en a que j'ai étendus, & d'autres que j'ai accourcis, feulement pour diverfifier & me rendre moins ennuyeux. On en trouvera même quelques-uns que j'ai prétendu mettre en épigrammes. Tout cela n'a fait qu'un petit recueil aujfi peu confidérable par fa groffeur que par la qualité des ouvrages qui le compofent. Pour le groffir,j'ai tiré de mes papiers je ne fais quelle imitation des Arrêts d'Amour, avec un fragment où l'on me raconte le tour que Vulcain fit à Mars & à Vénus, & celui que Mars & Vénus lui avoient fait. Il efi vrai que ces deux pièces n'ont ni le fujet ni le caraâère du tout femblables au refte du livre; mais à mon fens elles nen font pas entièrement éloignées. Quoi que s'en foit, elles pafferont : je ne fais même fi la variété n'étoit point plus à rechercher en cette rencontre qu'un affortiffcment fi exaâ.

Mais je m'amufe à des chofes auxquelles on ne prendra peut-être pas garde, tandis que j'ai lieu d'appréhender des objections bien plus importantes. On m'en peut faire deux principales : l'une, que ce livre eft licencieux; l'autre, qu'il n'épargne pas affe$ le beau fexe. Quanta la première, je dis hardiment que la nature du conte le vouloit ainfi; étant une loi indifpenfable, félon Horace, ou plutôt félon la raifon & lefens commun, de fe conformer aux chofes dont on écrit. Or, qu'il ne m'ait été permis d'écrire de cellesci, comme tant d'autres l'ont fait & avec fuccès, je ne crois pas qu'on le mette en doute; & l'on ne mefauroit condamner que l'on ne condamne auffil'Ariofte devant moi, & les anciens devant l'Ariofte. On me dira que j'euffe mieux fait de fupprimer quelques circonflances, ou tout au moins de les déguifer. Il n'y avoit rien de plus facile; mais cela auroit affoibli le conte, & lui auroit ôté de fa grâce. Tant de circonfpection n'efl nécejfaire que dans les ouvrages qui promettent beaucoup de retenue dès l'abord, ou par leur fujet, ou par la manière dont on les traite. Je confeffe qu'il faut garder en cela des bornes, & que les plus étroites font les meilleures : auffi faut-il m'avouer que trop de fcrupule gdteroit tout. Qui voudroit réduire Boccace à la même pudeur que Virgile ne fer oit affurêment rien qui vaille, & pécheroit contre les lois de la bien- Jéance, en prenant à tâche de les obferver. Car, afin que Von ne s'y trompe pas, en matière de vers & de profe, l'extrême pudeur & la bienféance font deux chofes bien différentes. Cicéron fait conjifter la dernière à dire ce qu'il eft à propos qu'on dife eu égard au lieu, au temps, & aux perfonnes qu'on entretient. Ce principe une fois pofé, ce n'efl pas une faute de

jugement que d'entretenir les gens d'aujourd'hui de contes un peu libres. Je ne pèche pas yimi plus en cela contre la morale. S'il y a quelque chose dans nos écrits qui puiffe faire imprejfion fur les dmes, ce n'ejî nullement la gaieté de ces contes; elle pajfe légèrement : je craindrois plutôt une douce mélancolie, oit les romans les plus chaftes & les plus modeftes font très-capables de nous plonger, & qui eft une grande préparation pour l'amour. Quant à la féconde objection, par laquelle on me reproche que ce livre fait tort aux femmes, on auroit raifon fi je parlois férieufement : mais qui ne voit que ceci eft jeu, & par conféquent ne peut porter coup? Il ne faut pas avoir peur que les mariages en foient à l'avenir moins fréquents, & les maris plus fort fur leur garde. On me peut encore objeder que ces contes ne font pas fondés, ou qu'ils ont partout un fondement aiféà détruire; enfin, qu'il y a des abfurdités, & pas la moindre teinture de vraifemblance. Je réponds, en peu de mots, que j'ai mes garants ; & puis, ce n'eft ni le vrai ni le vraifemblable qui font la beauté & la grâce de ces chofesci; c'efi feulement la manière de les conter.

Voilà les principaux points fur quoi j'ai cru être obligé de me défendre. J'abandonne le refie aux cenfeurs : auffi bien feroit-ce une entreprife infinie que de prétendre répondre à tout. Jamais la critique ne demeure court ni ne manque de fujets de s'exercer : quand ceux que je puis prévoir lui feroient étés, elle en auroit bientôt trouvé d'autres.

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