LES RÉMOIS
Elle demeure, étant trop ménagère Pour fe laifier fon habit déchirer.
L'époux, voyant quel train prenoit l'affaire, Voulut fortir. L'autre lui dit: Tout doux! Nous ne vo'ulons fur vous nul avantage. C'eft bien raifon que meffer cocuage Sur fon état vous couche ainfi que nous: Sommes-nous pas compagnons de fortune ?
Puifque le peintre en a carefle l'une, L'autre doit fuivre. Il faut, bon gré, mal gré, Qu'elle entre en danfe ; &, s'il eft néceffaire, Je m'offrirai de lui tenir le pied :
Vouliez ou non, elle aura fon affaire.
Elle l'eut donc; notre peintre y pourvut Tout de fon mieux: auffi le valoit-elle, Cette dernière eut ce qu'il lui fallut; On en donna le loifir à la belle.
Quand le vin fut de retour, on conclut Qu'il ne falloit s'attabler davantage.
Il étoit tard, & le peintre avoit fait Pour ce jour-là fuffifamment d'ouvrage.
On dit bonfoir. Le drôle fatisfait Se met au lit : nos gens fortent de cage. L'hôteffe alla tirer du cabinet Les regardants, honteux, mal contents d'elle, Cocus de plus. Le pis de leur méchef Fut qu'aucun d'eux ne put venir à chef De fon deffein, ni rendre à la donzelle Ce qu'elle avoit à leurs femmes prêté : Par conféquent c'eft fait, j'ai tout conté.
LA COUPE ENCHANTEE. 201
NOUVELLE TIRÉE DE l'aRIOSTE
Les maux les plus cruels ne font que deschanfons Près de ceux qu'aux maris caufe la jaloufie. Figurez-vous un fou chez qui tous les foupçons
Sont bien venus, quoi qu'on lui die.
Il n'a pas un moment de repos en fa vie : Si l'oreille lui tinte, ô dieux! tout efl perdu. Ses fonges font toujours que l'on le fait cocu;
Pourvu qu'il fonge, c'eft l'affaire :
Je ne vous voudrois pas un tel point garantir :
Car pour fonger il faut dormir,
Et les jaloux ne dorment guère.
Le moindre bruit éveille un mari foupçonneux; Qu'à l'entour de fa femme une mouche bourdonne,
C'eft cocuage qu'en perfonne
Il a vu de fes propres yeux, Si bien vu, que l'erreur n'en peut être effacée Il veut à toute force être au nombre des fots. Il fe maintient cocu, du moins de la penfée,
S'il ne l'eft en chair & en os.
Pauvres gens! dites-moi, qu'eft-ce que cocuage?
Quel tort vous fait-il, quel dommage?
Qu'eft-ce enfin que ce mal dont tant de gens de bien
Se moquent avec jufte caufe?
Quand on l'ignore, ce n'eft rien;
Quand on le fait, c'est peu de chofe.
Vous croyez cependant que c'eft un fort grand cas : Tâchez donc d'en douter, & ne reffemblez pas A celui-là qui but dans la coupe enchantée.
Profitez du malheur d'autrui.
Si cette hiftoire peut foulager votre ennui,
Je yous l'aurai bientôt contée.
Mais je vous veux premièrement
Prouver par bon raifonnement Que ce mal dont la peur vous mine & vous confume N'eft mal qu'en votre idée, & non point dans l'effet.
En mettez-vous votre bonnet
Moins aifément que de coutume?
Cela s'en va-t-il pas tout net?
Voyez-vous qu'il en refte une feule apparence, Une tache qui nuife à vos plaifirs fecrets? Ne retrouvez -vous pas toujours les mêmes traits? Vous apercevez-vous d'aucune différence?
Je tire donc ma conféquence, Et dis, malgré le peuple ignorant & brutal,
Cocuage n'eft point un mal.
Oui, mais l'honneur eft une étrange affaire! Qui vous foutient que non? ai-je dit le contraire? Eh bien! l'honneur! l'honneur! je n'entends que
[ce mot.
Apprenez qu'à Paris ce n'eft pas comme à Rome: Le cocu qui s'afflige y paffe pour un fot ; Et le cocu qui rit, pour un fort honnête homme. Quand on prend comme il faut cet accident fatal,
Cocuage n'eft point un mal.
Prouvons que c'étoit bien : la chofe eft fort facile.
LA COUPE ENCHANTÉE. 2o3
Tout vous rit; votre femme eft fouple comme un gant; Et vous pourriez avoir vingt mignonnes en ville, Qu'on n'en fonneroit pas deux mots en tout un an.
Quand vous parlez, c'eft dit notable;
On vous met le premier à table;
C'eft pour vous la place d'honneur,
Pour vous le morceau du feigneur; Heureux qui vous le fert ! la blondine chiorme Afin de vous gagner n'épargne aucun moyen : Vous êtes le patron : dont je conclus en forme,
Cocuage eft un bien.
Quand vous perdez au jeu, l'on vous donne revanche ; Même votre homme écarte & fes as & fes rois. Avez-vous fur les bras quelque monfieur Dimanche, Mille bourfes vous font ouvertes à la fois. Ajoutez que l'on tient votre femme en haleine : Elle n'en vaut que mieux, n'en a que plus d'appas. Ménélas rencontra des charmes dans Hélène Qu'avant qu'être à Paris la belle n'avoit pas. Ainfi de votre époufe : on veut qu'elle vous plaife. Qui dit prude au contraire, il dit laide ou mauvaife, Incapable en amour d'apprendre jamais rien. Pour toutes ces raifons je perfifte en ma thèfe,
Cocuage eft un bien.
Si ce prologue eft long, la matière en eft cause : Ce n'eft pas en paffant qu'on traite cette chofe. Venons à notre hiftoire. Il étoit un quidam, Dont je tairai le nom, l'état & la patrie.
Celui-ci, de peur d'accident,
Avoit juré que de fa vie Femme ne lui feroit autre que bonne amie, Nymphe fi vous voulez, bergère, & caetera; Pour époufe, jamais il n'en vint jufque-là.
S'il eut tort ou raifon, c'eft un point que je paiTe. Quoi qu'il en foit, hymen n'ayant pu trouver grâce Devant cet homme, il fallut que l'amour
Se mêlât feul de fes affaires, Eût foin de le fournir des chofes néceffaires,
Soit pour la nuit, foit pour le jour.
Il lui procura donc les faveurs d'une belle,
Qui d'une fille naturelle Le fit père, & mourut. Le pauvre homme en pleura,
Se plaignit, gémit, foupira,
Non comme qui perdroit fa femme, Tel deuil n'eft bien fouvent que changement d'habits, Mais comme qui perdroit tous fes meilleurs amis,
Son plaifir, fon cœur, & fon âme, La fille crût, fe fit : on pouvoit déjà voir
Hauffer & baiffer ion mouchoir.
Le temps coule : on n'eft pas fitôt à la bavette Qu'on trotte, qu'on raifonne : on devient grandelette, Puis grande tout à fait; & puis le ferviteur.
Le père, avec raifon, eut peur
Que fa fille, chaffant de race, Ne le prévînt, & ne prévînt encor
Prêtre, notaire, hymen, accord; Chofes qui d'ordinaire ôtent toute la grâce
Au préfent que l'on fait de foi.
La laiffer fur fa bonne foi,
Ce n'étoit pas chofe trop fûre.
Il vous mit donc la créature Dans un couvent. Là cette belle apprit Ce qu'on apprend, à manier l'aiguille.
Point de ces livres qu'une fille Ne lit qu'avec danger, & qui gâtent l'efprit : Le langage d'amour étoit jargon pour elle;
LA COUPE ENCHANTEE. 5&o5
On n'eût fu tirer de la belle
Un feul mot que de fainteté :
En fpiritualité Elle auroit confondu le plus grand perfonnage. Si l'une des nonnains la louoit de beauté, Mon Dieu, fi! difoit-elle; ah! ma foeur, foyez sage; Ne confidérez point des traits qui périront; C'eft terre que cela, les vers le mangeront. Au refte, elle n'avoit au monde fa pareille
A manier un canevas ; Filoit mieux que Clothon, brodoit mieux que Pallas, Tapiffoit mieux qu'Arachne, & mainte autre merveille, Sa fageffe, fon bien, le bruit de fes beautés, Mais le bien, plus que tout, y fit mettre la prefle; Car la belle étoit là comme en lieux empruntés, Attendant mieux ; ainfi que l'on y laifie
Les bons partis, qui vont fouvent
Au moutier fortant du couvent.
Vous faurez que le père avoit, longtemps devant,
Cette fille légitimée.
Califte (c'eft le nom de notre renfermée) N'eut pas la clef des champs, qu'adieu les livres faints.
Il fe préfenta des blondins,
De bons bourgeois, des paladins, Des gens de tous états, de tout poil, de tout âge. La belle en choifit un, bien fait, beau perfonnage,
D'humeur commode, à ce qu'il lui fembla; Et pour gendre aufïitôt le père l'agréa.
La dot fut fimple, ample fut le douaire; La fille étoit unique, & le garçon auffi. Mais ce ne fut pas là le meilleur de l'affaire;
Les mariés n'avoient fouci
2o6 LA COUPE ENCHANTÉE.
Que de s'aimer & de fe plaire.
Deux ans de paradis s'étant pattes ainfî,
L'enfer des enfers vint enfuite.
Une jaloufe humeur faifit foudainement
Notre époux, qui fort fottement S'alla mettre en l'efprit de craindre la pourfuite D'un amant qui fans lui fe feroit morfondu ;
Sans lui le pauvre homme eût perdu
Son temps à l'entour de la dame, Quoique pour la gagner il tentât tout moyen.
Que doit faire un mari quand on aime fa femme? Rien.
Voici pourquoi je lui confeille De dormir, s'il fe peut, d'un & d'autre côté.
Si le galant eft écouté, Vos foins ne feront pas qu'on lui ferme l'oreille. Quant à l'occafion, cent pour une. Mais û Des difcours du blondin la belle n'a fouci, Vous le lui faites naître, & la chance fe tourne.
Volontiers où foupçon féjourne
Cocuage féjourne auffi.
Damon (e'eft notre époux) ne comprit pas ceci. Je l'excufe et le plains, d'autant plus que l'ombrage
Lui vint par confeil feulement.
Il eût fait un trait d'homme fage,
S'il n'eût cru que fon mouvement.
Vous allez entendre comment.
L'enchantereffe Nérie FleurîfToit lors; & Circé, Au prix d'elle, en diablerie N'eût été qu'à l'ABC.
Car Nérie eut à fes gages Les intendants des orages, Et tint le deftin lié; Les Zéphyrs étoient fes pages; Quant à fes valets de pied, C'étaient meflîeurs les Borées, Qui portoient par les contrées Ses mandats fouventes fois, Gens difpos, mais peu courtois,
Avec toute fa fcience, Elle ne put trouver de remède à l'amour : Damon la captiva. Celle dont la puiffance
Eût arrêté l'aftre du jour Brûle pour un mortel, qu'en vain elle fouhaite Pofféder une nuit à fon contentement.
Si Nérie eût voulu des baifers feulement,
C'étoit une affaire faite; Mais elle alloit au point, & ne marchandoit pas.
Damon, quoiqu'elle eût des appas, Ne pouvoit fe réfoudre à faulîer la promeife D'être^ fidèle à fa moitié, Et vouloit que l'enchantereffe Se tînt aux marques d'amitié.
Où font-ils ces maris ? la race en eil ceffée, Et même je ne fais fi jamais on en vit. L'hiftoire en cet endroit efl, félon ma penfée,
Un peu fujette à contredit.
L'hippogriffe n'a rien qui me choque l'efprit,
Non plus que la lance enchantée; Mais ceci, c'eft un point qui d'abord me furprit Il panera pourtant, j'en ai fait paffer d'autres.
•2o8 LA COUPE ENCHANTEE.
Les gens d'alors étoient d'autres gens que les nôtres :
On ne vivoit pas comme on vit.
Pour venir à fes fins, Tamoureufe Nérie
Employa philtres & brevets, Eut recours aux regards remplis d'afféterie,
Enfin n'omit aucuns fecrets.
Damon à ces refTorts oppofoit l'hyménée.
Nérie en fut fort étonnée.
Elle lui dit un jour : Votre fidélité Vous paroît héroïque & digne de louange; Mais je voudrois favoir comment de fon côté Califte en ufe, & lui rendre le change. Quoi donc ! û votre femme avoit un favori, Vous feriez l'homme chafte auprès d'une maîtrefle? Et pendant que Califte, attrapant fon mari, Poufîeroit jufqu'au bout ce qu'on nomme tendrefîe,
Vous n'iriez qu'à moitié chemin?
Je vous croyois beaucoup plus fin, Et ne vous tenois pas homme de mariage. Laiffez les bons bourgeois fe plaire en leur ménage, C'eft pour eux feuls qu'hymen fit les plaifirs permis. Mais vous, ne pas chercher ce qu'amour a d'exquis! Les plaifirs défendus n'auront rien qui vous pique! Et vous les bannirez de votre république! Non, non; je veux qu'ils foient déformais vos amis.
Faites-en feulement l'épreuve; Ils vous feront trouver Califte toute neuve
Quand vous reviendrez au logis.
Apprenez tout au moins fi votre femme eft chafte.
Je trouve qu'un certain Érafte
Va chez vous fort affidûment.
Seroit-ce en qualité d'amant, Reprit Damon, qu'Erafte nous vifite?
LA COUPE ENCHANTEE.
Il eft trop mon ami pour toucher ce point-là.
Votre ami tant qu'il vous plaira,
Dit Nérie, honteufe & dépite :
Califte a des appas, Érafte a du mérite; Du côté de l'adrefle il ne leur manque rien ;
Tout cela s'accommode bien.
Ce difcours porta coup, & fit fonger notre homme. Une époufe fringante, & jeune, & dans fon feu,
Et prenant plaifir à ce jeu
Qu'il n'eft pas befoin que je nomme, Un perfonnage expert aux chofes de l'amour,
Hardi comme un homme de cour, Bien fait, & promettant beaucoup de fa perfonne: Où Damon jufqu'alors avoit-il mis fes yeux? Car d'amis.... moquez-vous; c'eft une bagatelle.
En eft-il de religieux Jusqu'à défemparer alors que la donzelle Montre à demi fon fein, fort du lit un bras blanc, Se tourne, s'inquiète, & regarde un galant
En cent façons, de qui la moins friponne Veut dire : Il y fait bon, l'heure du berger fonne;
Êtes-vous fourd? Damon a dans l'efprit Que tout cela s'eft fait, du moins qu'il s'eft pu faire. Sur ce beau fondement le pauvre homme bâtit
Maint ombrage & mainte chimère.
Nérie en a bientôt le vent;
Et, pour tourner en certitude
Le foupçon & l'inquiétude Dont Damon s'eft coiffé fi malheureufement,
L'enchanterefTe lui propofe Une chofe :
C'eft de fe frotter le poignet
2io LA COUPE ENCHANTÉE.
D'une eau dont les forciers ont trouv.é le fecret, Et qu'ils appellent l'eau de la métamorphofe,
Ou des miracles autrement.
Cette drogue, en moins d'un moment, Lui donneroit d'Érafte & l'air & le vifage,
Et le maintien, & le corfage, Et la voix; & Damon, fous ce feint perfonnage, Pourroit voir il Califte en viendroit à l'effet.
Damon n'attend pas davantage :
Il fe frotte; il devient PÉrafle le mieux fait
Que la nature ait jamais fait.
En cet état il va trouver fa femme, Met la fleurette au vent; & cachant fon ennui,
Que vous êtes belle aujourd'hui!
Lui dit-il; qu'avez-vous, madame, Qui vous donne cet air d'un vrai jour de printemps! Califte, qui favoit les propos des amants,
Tourna la chofe en raillerie.
Damon changea de batterie.
Pleurs & foupirs furent tentés,
Et pleurs & foupirs rebutés.
Califte étoit un roc, rien n'émouvoit la belle. Pour dernière machine, à la fin notre époux Propofa de l'argent; & la fomme fut telle,
Qu'on ne s'en mit point en courroux.
La quantité rend excufable.
Califte enfin l'inexpugnable
Commença d'écouter raifon; Sa chafteté plia : car comment tenir bon
Contre ce dernier adverfaire ?
Si tout ne s'enfuivit, il ne tint qu'à Damon;
LA COUPE ENCHANTEE. 211
L'argent en auroit fait l'affaire.
Et quelle affaire ne fait point Ce bienheureux métal, l'argent maître du monde? Soyez beau, bien difant, ayez perruque blonde.
N'omettez un feul petit point; Un financier viendra qui fous votre mouflache Enlèvera la belle; & dès le premier jour
Il fera préfent du panache; Vous languirez encore après un an d'amour.
L'argent fut donc fléchir ce cœur inexorable. Le rocher difparut : un mouton fuccéda,
Un mouton qui s'accommoda A tout ce qu'on voulut, mouton doux & traitable, Mouton qui, fur le point de ne rien refufer,
Donna pour arrhes un baifer.
L'époux ne voulut pas pouffer plus loin la chofe, Ni de fa propre honte être lui-même caufe. Il reprit donc fa forme, & dit à fa moitié : Ah ! Califte, autrefois de Damon fi chérie, Califte, que j'aimai cent fois plus que ma vie, Califte, qui m'aimas d'une ardente amitié, L'argent t'eft-il plus cher qu'une union fi belle? Je devrois dans ton fang éteindre ce forfait : Je ne puis; & je t'aime encor tout infidèle : Ma mort feule expiera le tort que tu m'as fait.
Notre époufe, voyant cette métamorphofe, Demeura bien furprife; elle dit peu de chofe;
Les pleurs furent fon feul recours.
Le mari paffa quelques jours
A raifonner fur cette affaire.
Un cocu fe pouvoit-il faire
Par la volonté feule, & fans venir au point?
L'étoit-il? ne l'étoit-il point.' Cette difficulté fut encore éclaircie
Par Nérie.
Si vous êtes, dit-elle, en doute de cela,
Buvez dans cette coupe-là :
On la fit par tel art que, dès qu'un perfonnage
Dûment atteint de cocuage Y veut porter la lèvre, auiïitôt tout s'en va ; Il n'en avale rien, & répand le breuvage Sur fon fein, fur fa barbe, & fur fon vêtement. Que s'il n'eft point cenfé cocu fuffifamment,
Il boit tout fans répandre goutte.
Damon, pour éclaircir fon doute, Porte la lèvre au vafe : il ne fe répand rien. C'eft, dit-il, réconfort; & pourtant je fais bien Qu'il n'a tenu qu'à moi. Qu'ai-je affaire de coupe?
Faites-moi place en votre troupe, Meilleurs de la grand'bande. Ainfi difoit Damon, Faifant à fa femelle un étrange fermon. Miférables humains! fi pour des cocuages 11 faut en ces pays faire tant de façon,
Allons-nous-en chez les fauvages.
Damon, de peur de pis, établit des Argus A l'entour de fa femme, & la rendit coquette. Quand les galants font défendus, C'eft alors que l'on les fouhaite.
Le malheureux époux s'informe, s'inquiète, Et de tout fon pouvoir court au-devant d'un mal Que la peur bien fouvent rend aux hommes fatal. De quart d'heure en quart d'heure il confultela taffe. 11 y boit huit jours fans difgrâce.
LA COUPE ENCHANTEE. 21*
Mais à la fin il y boit tanr
Que le breuvage fe répand.
Ce fut bien là le comble. O fcience fatale! Science que Damon eût bien fait d'éviter! Il jette de fureur cette coupe infernale; Lui-même eft fur le point de fe précipiter. Il enferme fa femme en une tour carrée; Lui va, foir & matin, reprocher fon forfait. Cette honte, qu'auroit le filence enterrée, Court le pays, & vit du vacarme qu'il fait.
Califte cependant mène une trifte vie.
Comme on ne lui laiffoit argent ni pierrerie, Le geôlier fut fidèle; elle eut beau le tenter.
Enfin la pauvre malheureufe Prend fon temps que Damon, plein d'ardeur amou-
Étoit d'humeur à l'écouter. [reufe,
J'ai, dit-elle, commis un crime inexcufable; Mais quoi! fuis-je la feule? hélas! non. Peu d'époux Sont exempts, ce dit-on, d'un accident femblable. Que le moins entaché fe moque un peu de vous.
Pourquoi donc être inconfolable?
Eh bien! reprit Damon, je me confolerai,
Et même vous pardonnerai,
Tout incontinent que j'aurai Trouvé de mes pareils une telle légende, Qu'il s'en puifie former une armée affez grande Pour s'appeler royale. Il ne faut qu'employer Le vafe qui me fut vos fecrets révéler.
Le mari, fans tarder exécutant la chofe, Attire les pafiants, tient table en fon château. Sur la fin des repas, à chacun il propofe
L'effai de cette coupe, efTai rare & nouveau.
Ma femme, leur dit-il, m'a quitté pour un autre;
Voulez-vous favoir û la vôtre Vous eft fidèle? il eft quelquefois bon D'apprendre comme tout fe pafle à la maifon. En voici le moyen : Buvez dans cette taffe :
Si votre femme de fa grâce
Ne vous donne aucun suffragant,
Vous ne répandrez nullement;
Mais û du dieu nommé Vulcan Vous fuivez la bannière, étant de nos confrères
En ces redoutables myftères,
De part & d'autre la boiffon
Coulera fur votre menton.
Autant qu'il s'en rencontre à qui Damon propofe Cette pernicieufe chofe,
Autant en font l'efTai : prefque tous y font pris.
Tel en rit, tel en pleure ; &, félon les efprits, Cocuage en plus d'une forte Tient la morgue parmi fes gens.
Déjà l'armée eft affez forte Pour faire corps & battre aux champs.
La voilà tantôt qui menace Gouverneurs de petite place, Et leur dit qu'ils feront pendus Si de tenir ils ont l'audace :
Car, pour être royale, il ne lui manque plus Que peu de gens; c'eft une affaire Que deux ou trois mois peuvent faire Le nombre croît de jour en jour Sans que l'on batte le tambour.
Les différents degrés où monte cocuage
LA COUPE ENCHANTEE. 2i5
Règlent le pas & les emplois :
Ceux qu'il n'a vifités feulement qu'une fois
Sont fantafïîns pour tout potage;
On fait les autres cavaliers.
Quiconque eft de fes familiers,
On ne manque pas de l'élire
Ou capitaine, ou lieutenant,
Ou l'on lui donne un régiment,
Selon qu'entre les mains du fire
Ou plus ou moins fubitement
La liqueur du vafe s'épand.
Un verfa tout en un moment; Il fut fait général. Et croyez que l'armée
De hauts officiers ne manqua:
Plus d'un intendant le trouva;
Cette charge fut partagée.
Le nombre des foldats étant prefque complet,
Et plus que sufrifant pour fe mettre en campagne,
Renaud, neveu de Charlemagne, Pafie par ce château : l'on l'y traite à fouhait ;
Puis le feigneur du lieu lui fait
Même harangue qu'à la troupe.
Renaud dit à Damon : Grand merci de la coupe : Je crois ma femme chafte, & cette foi suffit.
Quand la coupe me l'aura dit, Que m'en reviendra-t-il ? Cela fera-t-il caufe De me faire dormir de plus que de deux yeux?
Je dors d'autant grâces aux dieux.
Puis-je demander autre chofer Que fais-je? par hafard fi le vin s'épandoit; Si je ne tenois pas votre vafe allez droit :
Je fuis quelquefois maladroit;
Si cette coupe enfin me prenoit pour un autre? Mefïire Damon, je fuis vôtre :
Commandez-moi tout, hors ce point.
Ainfi Renaud partit, & ne hafarda point
Damon dit : Celui-ci, meffieurs, eft bien plus fage Que nous n'avons été : confolons-nous pourtant, Nous avons des pareils; c'efl un grand avantage.
Il s'en rencontra tant & tant, Que, l'armée à la fin royale devenue, Califte eut liberté, félon le convenant; Par fon mari chère tenue, Tout de même qu'auparavant.
Époux, Renaud vous montre à vivre :
Pour Damon, gardez de le fuivre.
Peut-être le premier eût eu charge de l'oft : Que fait-on? Nul mortel, foit Roland, foit Renaud Du danger de répandre exempt ne fe peut croire: Charlemagne lui-même auroit eu tort de boire.
NOUVELLE TIREE DE BOCCAC1
Je me fouviens d'avoir damné jadis L'amant avare, & je ne m'en dédis.
Si la raifon des contraires eft bonne, Le libéral doit être en paradis:
Je m'en rapporte à meilleurs de Sorbonne.
Il étoit donc autrefois un amant
Qui dans Florence aima certaine femme.
Comment aimer! c'étoit fi follement
Que, pour lui plaire, il eût vendu fon âme.
S'agiiToit-il de divertir la dame,
A pleines mains il vous jetoit l'argent:
Sachant très-bien qu'en amour, comme en guerre,
On ne doit plaindre un métal qui fait tout ;
Renverfe murs, jette portes par terre ;
N'entreprend rien dont il ne vienne à bout;
Fait taire chiens, &, quand il veut, fervantes;
Et, quand il veut, les rend plus éloquentes
Que Cicéron, & mieux perfuadantes ;
Bref, ne voudroit avoir laiffé debout
Aucune place, & tant forte fût-elle.
Si laiffa-t-il fur fes pieds notre belle.
Elle tint bon : Fédéric échoua
Près de ce roc, & le nez s'y caffa;
Sans fruit aucun vendit & fricafia
Tout fon avoir; comme Ton pourroit dire
Belles comtés, beaux marquifats de Dieu,
Qu'il pofledoit en plus & plus d'un lieu.
Avant qu'aimer, on l'appeloit mefïire
A longue queue; enfin, grâce à l'amour,
Il ne fut plus que mefïire tout court.
Rien ne refta qu'une ferme au pauvre homme.
Et peu d'amis, même amis Dieu fait comme.
Le plus zélé de tous fe contenta,
Comme chacun, de dire: C'eft dommage.
Chacun le dit, & chacun s'en tint là :
Car de prêter à moins que fur bon gage,
Point de nouvelle : on oublia les dons
Et le mérite, & les belles raifons
De Fédéric, & fa première vie.
Le proteftant de madame Clitie
N'eut du crédit qu'autant qu'il eut du fonds.
Tant qu'il dura, le bal, la comédie
Ne manqua point à cet heureux objet;
De maints tournois elle fut le fujet;
Faifant gagner marchands de toutes guifes,
Faifeurs d'habits, & faifeurs de devifes,
Muficiens, gens du facré vallon:
Fédéric eut à la table Apollon.
Femme n'étoit ni fille dans Florence
Qui n'employât pour débaucher le cœur
Du cavalier, l'une un mot fuborneur,
L'autreun coupd'œil, l'autre quelque autre avance
Mais tout cela ne faifoit que blanchir.
Il aimoit mieux Clitie inexorable
Qu'il n'auroit fait Hélène favorable.
Conclufion, qu'il ne la put fléchir.
Or, en ce train de dépenfe effroyable, Il envoya les marquifats au diable Premièrement; puis en vint aux comtés, Titres par lui plus qu'aucuns regrettés, Et dont alors on faifoit plus de compte. Delà les monts chacun veut être comte, Ici marquis, baron peut-être ailleurs.
Je ne fais pas lefquels font les meilleurs; Mais je fais bien qu'avecque la patente De ces beaux noms on s'en aille au marché, L'on reviendra comme on étoit allé:
Prenez le titre, & laifiez-moi la rente Clitie avoit auflî beaucoup de bien; Son mari même étoit grand terrien. Ainfi jamais la belle ne prit rien, Argent ni dons, mais foufFrit la dépenfe Et les cadeaux, fans croire pour cela Être obligée à nulle récompenfe.
S'il m'en fouvient, j'ai dit qu'il ne refta Au pauvre amant rien qu'une métairie, Chétive encore, & pauvrement bâtie.
Là Fédéric alla fe confiner, Honteux qu'on vît fa mifère en Florence; Honteux encor de n'avoir fu gagner, Ni par amour, ni par magnificence, Ni par fix ans de devoirs & de foins, Une beauté qu'il n'en aimoit pas moins. Il s'en prenoit à fon peu de mérite, Non à Clitie ; elle n'ouït jamais, Ni pour froideurs ni pour autres fujets, Plainte de lui ni grande ni petite.
Notre amoureux fubfifta comme il put
Dans fa retraite, où le pauvre homme n'eut Pour le fervir qu'une vieille édentée; Cuifine froide & fort peu fréquentée; A l'écurie, un cheval allez bon, Mais non pas fin ; fur la perche, un faucon Dont à l'entour de cette métairie Défunt marquis s'en alloit, fans valets, Sacrifiant à fa mélancolie Mainte perdrix, qui, las! ne pouvoit mai? Des cruautés de madame Clitie.
Ainfi vivoit le malheureux amant; Sage s'il eût, en perdant fa fortune, Perdu l'amour qui l'alloit confumant; Mais de fes feux la mémoire importune Le talonnoit : toujours un double ennui Alloit en croupe à la chaffe avec lui.
Mort vint faifir le mari de Clitie.
Comme ils n'avoient qu'un fils pour tous enfants
Fils n'ayant pas pour un pouce de vie,
Et que l'époux, dont les biens étoient grands,
Avoit toujours confidéré fa femme,
Par teftament il déclare la dame
Son héritière, arrivant le décès
De l'enfançon, qui peu de temps après
Devint malade. On fait que d'ordinaire
A fes enfants mère ne fait que faire
Pour leur montrer l'amour qu'elle a pour eux;
Zèle fouvent aux .enfants dangereux.
Celle-ci, tendre & fort paffionnée,
Autour du fien eft toute la journée;
Lui demandant ce qu'il veut, ce qu'il a;
S'il mangeroit volontiers décela;
Si ce jouet, enfin fi cette chofe
Eft à fon gré. Quoi que Ton lui propofe,
Il le refufe, & pour toute raifon
Il dit qu'il veut feulement le faucon
De Fédéric; pleure, & mène une vie
A faire gens de bon cœur détefter.
Ce qu'un enfant a dans la fantaifie
Incontinent il faut l'exécuter,
Si l'on ne veut l'ouïr toujours crier.
Or il eft bon de favoir que Clitie
A cinq cents pas de cette métairie
Avoit du bien, poiïedoit un château:
Ainfi l'enfant avoit pu de l'oifeau
Ouïr parler. On en difoit merveilles:
On en comptoit des chofes nonpareilles;
Que devant lui jamais une perdrix
Ne fe fauvoit, & qu'il en avoit pris
Tant ce matin, tant cette après-dînée.
Son maître n'eût donné pour un tréfor
Un tel faucon. Qui fut bien empêchée?
Ce fut Clitie. Aller ôter encor
A Fédéric l'unique & feule chofe
Qui lui reftoit! & fuppofé qu'elle ofe
Lui demander ce qu'il a pour tout bien,
Auprès de lui méritoit-elle rien?
Elle l'avoit payé d'ingratitude;
Point de faveurs; toujours hautaine & rude
En fon endroit. De quel front s'en aller
Après cela le voir & lui parler,
Ayant été caufe de fa ruine ?
D'autre côté, l'enfant s'en va mourir,
Refufe tout, tient tout pour médecine;
Afin qu'il mange il faut l'entretenir
De ce faucon; il fe tourmente, il crie: S'il n'a l'oifeau, c'eft fait que de fa vie.
Ces raifons-ci l'emportèrent enfin.
Chez Fédéric la dame un beau matin
S'en va fans fuite & fans nul équipage.
Fédéric prend pour un ange des cieux
Celle qui vient d'apparoître à fes yeux ;
Mais cependant il a honte, il enrage
De n'avoir pas chez foi pour lui donner
Tant feulement un malheureux dîner.
Le pauvre état où fa dame le treuve
Le rend confus. Il dit donc à la veuve:
Quoi! venir voir le plus humble de ceux
Que vos beautés ont rendus amoureux,
Un villageois, un hère, un miférable!
C'eft trop d'honneur ; votre bonté m'accable,
AiTurément vous alliez autre part.
A ce propos notre veuve repart :
Non, non, feigneur; c'eft pour vous la vifite;
Je viens manger avec vous ce matin.
Je n'ai, dit-il, cuifinier ni marmite:
Que vous donner? N'avez-vous pas du pain?
Reprit la dame. Incontinent lui-même
Il va chercher quelque œuf au poulailler,
Quelque morceau de lard en fon grenier.
Le pauvre amant, en ce befoin extrême,
Voit fon faucon, fans raifonner le prend,
Lui tord le cou, le plume, le fricaffe,
Et l'affaifonne, & court de place en place.
Tandis la vieille a foin du demeurant;
Fouille au bahut, choifit pour cette fête
Ce qu'ils avoient de linge plus honnête;
Met le couvert; va cueillir au jardin
Du ferpolet, un peu de romarin,
Cinq ou fix fleurs, dont la table eft jonchée.
Pour abréger, on iert la fricaffée.
La dame en mange, & feint d'y prendre goût.
Le repas fait, cette femme réfout
De hafarder l'incivile requête,
Et parle ainfl : Je fuis folle, ieigneur,
De m'en venir vous arracher le cœur;
Encore un coup, il ne m'eft guère honnête
De demander à mon défunt amant
L'oifeau qui fait fon feul contentement:
Doit-il pour moi s'en priver un moment
Mais excufez une mère affligée :
Mon fils fe meurt; il veut votre faucon.
Mon procédé ne mérite un tel don ;
La raifon veut que je fois refufée:
Je ne vous ai jamais accordé rien.
Votre repos, votre honneur, votre bien,
S'en font allés aux plaifirs de Clitie.
Vous m'aimiez plus que votre propre vie :
A cet amour j'ai très-mal répondu;
Et je m'en viens, pour comble d'injuftice,
Vous demander.... & quoi ? c'eft temps perdu,
Votre faucon. Mais non: plutôt périfle
L'enfant, la mère, avec le demeurant,
Que de vous faire un déplaifir fi grand !
Souffrez fans plus que cette trifte mère,
Aimant d'amour la chofe la plus chère
Que jamais femme au monde puilTe avoir,
Un fils unique, une unique efpérance,
S'en vienne au moins s'acquitter du devoir
De la nature, & pour toute allégeance
En votre fein décharge fa douleur.
Vous favez bien par votre expérience Que c'eft d'aimer; vous le favez, feigneur. Ainfi je crois trouver chez vous excufe. Hélas! reprit l'amant infortuné, L'oifeau n'eft plus; vous en avez dîné. L'oileau n'eft plus ! dit la veuve confufe. Non, reprit-il : plût au ciel vous avoir Servi mon cœur, & qu'il eût pris la place De ce faucon! Mais le fort me fait voir Qu'il ne fera jamais en mon pouvoir De mériter de vous aucune grâce.
En mon pailler rien ne m'étoit refté : Depuis deux jours la bête a tout mangé. J'ai vu l'oifeau, je l'ai tué fans peine : Rien coûte-t-il quand on reçoit fa reine ? Ce que je puis pour vous eft de chercher Un bon faucon : ce n'eft chofe il rare Que dès demain nous n'en puiftîons trouver. Non, Fédéric, dit-elle; je déclare Que c'eft affez. Vous ne m'avez jamais De votre amour donné plus grande marque. Que mon fils foit enlevé par la Parque, Ou que le ciel le rende à mes fouhaits, J'aurai pour vous de la reconnoiffance.
Venez me voir, donnez-m'en Fefpérance:
Encore un coup, venez nous vifiter.
Elle partit, non fans lui préfenter Une main blanche, unique témoignage Qu'amour avoit amolli ce courage.
Le pauvre amant prit la main, la baifa, Et de fes pleurs quelque temps Farrofa.
Deux jours après, l'enfant fuivit le père. Le deuil fut grand ; la trop dolente mère Fit dans l'abord force larmes couler.
Mais, comme il n'efl peine d'âme û forte Qu'il ne s'en faille à la fin confoler, Deux médecins la traitèrent de forte Que fa douleur eut un terme affez court : L'un fut le temps, & l'autre fut l'amour On époufa Fédéric en grand'pompe, Non-feulement par obligation, Mais, qui plus eft, par inclination, Par amour même. Il ne faut qu'on fe trompe A cet exemple, & qu'un pareil efpoir Nous falfe ainfi confumer notre avoir : Femmes ne font toutes reconnoiflantes.
A cela près, ce font chofes charmantes; Sous le ciel n'efl un plus bel animal. Je n'y comprends le fexe en général :
Loin de cela; j'en vois peu d'avenantes. Pour celles-ci, quand elles font aimantes, J'ai les deffeins du monde les meilleurs : Les autres n'ont qu'à fe pourvoir ailleurs
i. - ib
Lé jeune Amour, bien qu'il ait la façon D'un dieu qui n'eft encor qu'à fa leçon, Fut de tout temps grand faifeur de miracles : En gens coquets il change les Gâtons; Par lui les fots deviennent des oracles ; Par lui les loups deviennent des moutons : Il fait fi bien, que l'on n'eft plus le même. Témoin Hercule, & témoin Polyphème, Mangeurs de gens : l'un, fur un roc afïïs, Ghantoit aux vents fes amoureux foucis, Et, pour charmer fa nymphe joliette, Tailloit fa barbe, & fe miroit dans l'eau; L'autre changea fa maffue en fufeau Pour le plaifir d'une jeune fillette.
J'en dirois cent; Boccace en rapporte un, Dont j'ai trouvé l'exemple peu commun.
C'eft de Ghimon, jeune homme tout fauvage, Bien fait de corps, mais ours quant à l'efprit. Amour le lèche, & tant qu'il le polit. Chimon devint un galant perfonnage.
Qui fit cela? deux beaux yeux feulement. Pour les avoir aperçus un moment, Encore à peine, & voilés par le fomme
Chimon aima, puis devint honnête homme.
Ce n'eft le point dont il s'agit ici.
Je veux conter comme une de ces femmes
Qui font plaifir aux enfants fans fouci
Put en fon cœur loger d'honnêtes flammes.
Elle étoit fière, & bizarre surtout :
On ne favoit comme en venir à bout.
Rome, c'étoit le lieu de fon négoce :
Mettre à fes pieds la mitre avec la croffe,
C'étoit trop peu ; les fimples monfeigneurs
N'étoient d'un rang digne de fes faveurs.
Il lui falloit un homme du conclave,
Et des premiers, & qui fût fon efclave ;
Et même encore il y profitait peu,
A moins que d'être un cardinal neveu.
Le pape enfin, s'il fe fût piqué d'elle,
N'auroit été trop bon pour la donzelle.
De fon orgueil fes habits fe fentoient ;
Force brillants fur fa robe éclataient,
La chamarrure avec la broderie.
Lui voyant faire ainfi la renchérie,
Amour fe mit en tête d'abaiffer
Ce cœur û haut; &, pour un gentilhomme
Jeune, bien fait, & des mieux mis de Rome,
Jufques au vif il voulut la bleffer.
L'adolefcent avoit pour nom Camille;
Elle, Confiance. Et bien qu'il fût d'humeur
Douce, traitable, à fe prendre facile,
Confiance n'eut fitôt l'amour au cœur,
Que la voilà craintive devenue.
Elle n'ofa déclarer fes defirs
D'autre façon qu'avecque des foupirs.
Auparavant, pudeur ni retenue
Ne l'arrêtoient ; mais tout fut bien changé.
Comme on n'eût cru qu'Amour se fût logé
En cœur fi fier, Camille n'y prit garde.
Inceffamment Confiance le regarde;
Et puis foupirs, & puis regards nouveaux :
Toujours rêveufe au milieu des cadeaux.
Sa beauté même y perdit quelque chofe ;
Bientôt le lis l'emporta fur la rofe.
Avint qu'un foir Camille régala
De jeunes gens; il eut aufïi des femmes :
Confiance en fut. La chofe fe paffa
Joyeufement; car peu d'entre ces dames
Étaient d'humeur à tenir des propos
De fainteté ni de philofophie :
Confiance feule, étant fourde aux bons mots,
Laifibit railler toute la compagnie.
Le fouper fait, chacun fe retira.
Tout dès l'abord Confiance s'éclipfa,
S'allant cacher en certaine ruelle.
Nul n'y prit garde; & l'on crut que chez elle,
Indifpofée, ou de mauvaife humeur,
Ou pour affaire, elle étoit retournée.
La compagnie étant donc retirée,
Camille dit à fes gens, par bonheur,
Qu'on le laifîàt, & qu'il vouloit écrire.
Le voilà feul, & comme le defire
Celle qui l'aime, & qui ne fait comment
Ni l'aborder ni par quel compliment
Elle pourra lui déclarer fa flamme.
Tremblante enfin, & par nécefïité,
Elle s'en vient. Qui fut bien étonné?
LA COURTISANE AMOUREUSE. 22g
Ce fut Camille. Eh quoi! dit-il, madame,
Vous furprenez ainfi vos bons amis!
Il la fit feoir. Et puis s'étant remis,
Qui vous croyoit, reprit-il, demeurée?
Et qui vous a cette caehe montrée?
L'Amour, dit-elle. A ce feul mot fans plus
Elle rougit; chofe que ne font guère
Celles qui font prêtreffes de Vénus :
Le vermillon leur vient d'autre manière.
Camille avoit déjà quelque foupçon
Que Ton l'aimoit; il'n'étoit fi novice
Qu'il ne connût fes gens à la façon :
Pour en avoir un plus certain indice,
Et s'égayer, & voir fi ce cœur fier
Jusques au bout pourroit s'humilier,
Il fit le froid. Notre amante en foupire;
La violence enfin de fon martyre
La fait parler. Elle commence ainfi 5
Je ne fais pas ce que vous allez dire
De voir Confiance ofé1^ venir ici
Vous déclarer fa pafïion extrême.
Je ne fauroisy penfer fans rougir;
Car du métier de nymphe me couvrir.
On n'en efl plus dès le moment qu'on aime.
Puis, quelle excufe! Hélas! fi le pafle
Dans votre efprit pouvoit être effacé !
Du moins, Camille, excufez ma franchife :
Je vois fort bien que, quoi que je vous dife,
Je vous déplais. Mon zèle me nuira.
Mais, nuife ou non, Confiance vous adore :
Méprifez-la, chaffez-la, battez-la ;
Si vous pouvez, faites-lui pis encore;
Elle eft à vous. Alors le jouvenceau ;
23o LA COURTISANE AMOUREUSE.
Critiquer gens m'efl, dit-il, fort nouveau;
Ce n'efl mon fait ; & toutefois, madame,
Je vous dirai tout net que ce difcours
Me furprend fort, & que vous n'êtes femme
Qui dût ainfi prévenir nos amours.
Outre le fexe, & quelque bienféance
Qu'il faut garder, vous vous êtes fait tort.
A quel propos toute cette éloquence?
Votre beauté m'eût gagné fans effort,
Et de fon chef. Je vous le dis encor,
Je n'aime point qu'on me fafîe d'avance.
Ce propos fut à la pauvre Confiance
Un coup de foudre. Elle reprit pourtant :
J'ai mérité ce mauvais traitement.
Mais ofe-t-on vous dire fa penfée?
Mon procédé ne me nuiroit pas tant,
Si ma beauté n'étoit point effacée.
C'efl compliment ce que vous m'avez dit;
J'en fuis certaine, & lis dans votre efprit :
Mon peu d'appas n'a rien qui vous engage.
D'où me vient-il? je m'en rapporte à vous.
N'eft-il pas vrai que naguère, entre nous,
A mes attraits chacun rendoit hommage?
Ils font éteints ces dons fi précieux :
L'amour que j'ai m'a caufé ce dommage;
Je ne fuis plus affez belle à vos yeux :
Si je l'étois, je ferois affez fage.
Nous parlerons tantôt de ce point-là,
Dit le galant : il eft tard, & voilà
Minuit qui fonne; il faut que je me couche,
Confiance crut qu'elle auroit la moitié D'un certain lit que d'un œil de pitié
LA COURTISANE AMOUREUSE 23i
Elle voyoit : mais d'en ouvrir la bouche,
Elle n'ofa, de crainte de refus.
Le compagnon, feignant d'être confus,
Se tut longtemps; puis dit : Gomment ferai-je.'
Je ne me puis tout feul déshabiller.
Eh bien! monfieur, dit-elle, appellerai-je?
Non, reprit-il, gardez-vous d'appeler;
Je ne veux pas qu'en ce lieu l'on vous voie,
Ni qu'en ma chambre une fille de joie
Patte la nuit au fu de tous mes gens.
Cela fuffit, monfieur, repartit-elle.
Pour éviter ces inconvénients,
Je me pourrois cacher en la ruelle :
Mais faifons mieux, & ne laiflbns venir
Perfonne ici; l'amoureufe Confiance
Veut aujourd'hui de laquais vous fervir :
Accordez-lui pour toute récompenfe
Cet honneur-là. Le jeune nomme y confent.
Elle s'approche; elle le déboutonne-
Touchant fans plus à l'habit, & n'ofant
Du bout du doigt toucher à la perfonne.
Ce ne fut tout; elle le déchaufla,
Quoi ! de fa main ! quoi 1 Confiance elle-même?
Qui fut-ce donc ? Eft-ce trop que cela ?
Je voudrois bien déchauffer ce que j'aime.
Le compagnon dans le lit fe plaça,
Sans la prier d'être de la partie.
Confiance crut dans le commencement
Qu'il la vouloit éprouver feulement,
Mais tout cela paffoit la raillerie.
Pour en venir au point plus important :
Il fait, dit-elle, un temps froid comme glace;
Où me coucher?
CAMILLE
Partout où vous voudrez.