‹ Contes et nouvelles en versChapitre 41 sur 63 · GOMMENT L'ESPRIT · texte numérisé non relu

GOMMENT L'ESPRIT

Bonaventure à fix moments de là Donne d'efprit une féconde dofe.

Ce ne fut tout, une autre fuccéda; La charité du beau père étoit grande.

Eh bien! dit-il, que vous femble du jeu? A nous venir l'efprit tarde bien peu, Reprit la belle. Et puis elle demande î Mais s'il s'en va? S'il s'en va, nous verrons; D'autres fecrets fe mettent en ufage.

N'en cherchez point, dit Life, davantage; De celui-ci nous nous contenterons.

Soit fait, dit-il; nous recommencerons, Au pis aller, tant & tant qu'il fuffife. • Le pis aller fembla le mieux à Life.

Le fecret même encor fe répéta Par le pater : il aimoit cette danfe.

Life lui fait une humble révérence, Et s'en retourne en fongeant à cela*

Life fonger! Quoi! déjà Life fonge!

Elle fait plus, elle cherche un menfonge, Se doutant bien qu'on lui demanderoit, Sans y manquer, d'où ce retard venoit.

Deux jours après, fa compagne Nanette S'en vient la voir : pendant leur entretien Life revoit. Nanette comprit bien, Gomme elle étoit clairvoyante & finette, Que Life alors ne revoit pas pour rien. Elle fait tant, tourne tant Ion amie, Que celle-ci lui déclare le tout :

L'autre n'étoit à l'ouïr endormie.

Sans rien cacher, Life de bout en bout, De point en point, lui conte le myftère,

VIENT AUX FILLES. 3g

Dimenfions de l'efprit du beau père, Et les encore, enfin tout le phœbé.

Mais vous, dit-elle, apprenez-nous de grâce Quand & par qui l'efprit vous fut donné. Anne reprit : Puifqu'il faut que je fafie Un libre aveu, c'eft votre frère Alain Qui m'a donné de l'efprit un matin.

Mon frère Alain! Alain! s'écria Life, Alain mon frère ! Ah ! je fuis bien furprife ; Il n'en a point, comme en donneroit-il> Sotte, dit l'autre, hélas! tu n'en fais guère : Apprends de moi que pour pareille affaire Il n'eft befoin que l'on foit û fubtil. Ne me croîs-tu ? fache-le de ta mère; Elle eft experte au fait dont il s'agit : Sur ce point-là l'on t'aura bientôt dit, Vivent les fots pour donner de l'efprit!

40 l AiiBESSE MALADE.

L'ABBESSE MALADE

L'exemple fert, l'exemple nuit auiïi.

Lequel des deux doit l'emporter ici ?

Ce n'eft mon fait : l'un dira que l'abbeffe En ufa bien, l'autre au contraire mal, Selon les gens : bien ou mal, je ne laifle D'avoir mon compte, & montre en général, Par ce que fit tout un troupeau de nonnes, Que brebis font la plupart des perfonnes : Qu'il en pafle une, il en paflera cent; Tant fur les gens eft l'exemple puifiant! Agnès paffa, puis autre fœur, puis une ; Tant qu'à paffer, s'entre-prelTant chacune, On vit enfin celle qui les gardoit Paffer auffi : c'eft en gros tout le conte. Voici comment en détail on le conte.

Certaine abbefle un certain mal avoit, Pâles couleurs nommé parmi les filles; Mal dangereux, & qui des plus gentilles Détruit l'éclat, fait languir les attraits. Notre malade avoit la face blême Tout juftement comme un faint de carême; Bonne d'ailleurs, & gente, à cela près.

L'ABBESSE MALADE

La Faculté fur ce point confultée,

Après avoir la chofe examinée,

Dit que bientôt madame tomberoit

En fièvre lente. & puis qu'elle mourroit.

Force fera que cette humeur la mange,

A moins que de... (l'a moins eft bien étrange),

A moins enfin qu'elle n'ait à fouhait

Compagnie d'homme. Hippocrate ne fait

Choix de fes mots, & tant tourner ne fait.

Jéfus ! reprit toute feandalifée

Madame abbefie : Eh! que dites-vous là?

Fi ! Nous difons, repartit à cela

La Faculté, que pour chofe afiurée

Vous en mourrez, à moins d'un bon galant :

Bon le faut-il, c'eft un point important;

Et, fi bon n'efl, deux en prendrez, madame.

Ce fut bien pis : non pas que dans fon âme

Ce bon ne fût par elle fouhaité ;

Mais le moyen que fa communauté

Lui vînt fans peine approuver telle chofe?

Honte fouvent eft de dommage caufe.

Sœur Agnès dit : Madame, croyez-les;

Un tel remède eft chofe bien mauvaife,

S'il a le goût méchant à beaucoup près

Comme la mort. Vous faites cent fecrets;

Faut-il qu'un feulvous choque et vous déplaife

Vous en parlez, Agnès, bien à votre aife,

Reprit Pabbeffe : or çà, par votre Dieu,

Le feriez- vous? mettez-vous en mon lieu.

Oui-da, madame; et dis bien davantage :

Votre fanté m'eft chère jufque-là

Que s'il falloit pour vous fouffrir cela,

Je ne voudrois que dans ce témoignage

42 L'ABBESSE MALADE

D'affection pas une de céans

Me devançât. Mille remercîments

A fœur Agnès donnés par fon abbefle.

La Faculté dit adieu là-defïus,

Et protefta de ne revenir plus.

Tout le couvent le trouvoit en triftefîe,

Quand fœur Agnès, qui n'étoit de ce lieu

La moins fenfée, au refte bonne lame,

Dit à fes fœurs: Tout ce qui tient madame

Eft feulement belle honte de Dieu :

Par charité n'en eft-il point quelqu'une

Pour lui montrer l'exemple & le chemin ?

Cet avis fut approuvé de chacune;

On l'applaudit, il court de main en main.

Pas une n'eft qui montre en ce deffein

De la froideur, foit nonne, foit nonnette,

Mère prieure, ancienne, ou difcrète.

Le billet trotte ; on fait venir des gens

De toute guife, & des noirs, & des blancs,

Et des tannés. L'efcadron, dit l'hiftoire,

Ne fut petit, ni, comme l'on peut croire,

Lent à montrer de fa part le chemin.

Ils ne cédoient à pas une nonnain

Dans le defir de faire que madame

Ne fût honteufe, ou bien n'eût dans fon âme

Tel récipé, poffible, à contre-cœur.

De fes brebis à peine la première

A fait le faut, qu'il fuit une autre fœur;

Unetroifième entre dans la carrière;

Nulle ne veut demeurer en arrière.

Preiïe fe met pour n'être la dernière.

Que dirai plus? Enfin l'impreffion

L'ABBESSE MALADE

Qu'avoit l'abbefie encontre ce remède, Sage rendue, à tant d'exemples cède.

Un jouvenceau fait l'opération Sur la malade. Elle redevient rofe, Œillet, aurore, & fi quelque autre chofç De plus riant fe peut imaginer.

O doux remède! ô remède à donner!

Remède ami de mainte créature,

Ami des gens, ami de la nature,

Ami de tout ! point d'honneur excepté.

Point d'honneur eft une autre maladie :

Dans fes écrits madame Faculté

N'en parle point. Que de maux en la vie!

44 DINDENAUT ET PANURGE

DINDENAUT ET PANURGE

Je le répète, & dis, vaille que vaille, Le monde n'eft que franche moutonnaille. Du premier coup ne croyez que l'on aille A fes périls le paffage fonder ; On eft longtemps à s'entre-regarder ; Les plus hardis ont-ils tenté l'affaire, Le refte fuit, & fait ce qu'il voit faire. Qu'un feul mouton fe jette à la rivière, Vous ne verrez nulle âme moutonnière Refter au bord ; tous fe noieront à tas. Maître François en conte un plaifant cas. Ami lecteur, ne te déplaira pas, Si, furfoyant ma principale hiftoire, Je te remets cette chofe.en mémoire.

Panurge alloit l'oracle confulter;

Il navigeoit ayant dans la cervelle

Je ne fais quoi qui vint l'inquiéter.

Dindenaut paffe, & médaille l'appelle

De vrai cocu. Dindenaut dans fa nef

Menoit moutons. Vendez-m'en un? dit l'autre.

Voire, reprit Dindenaut, l'ami nôtre,

Penferiez-vous qu'on pût venir à chef

DINDENAUT ET PANURGE

D'afiez prifer ni vendre telle aumaille.' Panurge dit : Notre ami, coûte & vaille, Vendez-m'en un pour or ou pour argent.

Un fut vendu: Panurge incontinent Le jette en mer; & les autres de fuivre. Au diable l'un, à ce que dit le livre, Qui demeura. Dindenaut au collet Prend un bélier, & le bélier l'entraîne. Adieu mon homme : il va boire au godet. Or revenons : ce prologue me mène Un peu bien loin. J'ai pofé dès l'abord Que tout exemple eft de force très-grande, Et ne me fuis écarté par trop fort En rapportant la moutonnière bande ; Car notre hiftoire eft d'ouailles encor.

LES TROQUEURS.

LES TROQUEURS

Le changement de mets réjouit l'homme : Quand je dis l'homme, entendez qu'en ceci La femme doit être comprife auffi:

Et ne fais pas comme il ne vient de Rome Permiffion de troquer en hymen; Non fi fouvent qu'on en auroit envie, Mais tout au moins une fois en fa vie. Peut-être un jour nous l'obtiendrons. Amen, Ainfi foit-il! Semblable induit en France Viendroit fort bien, j'en réponds; car nos gens Sont grands troqueurs : Dieu nous créa changeants.

Près de Rouen, pays de fapience, Deux villageois avoient chacun chez foi Forte femelle et d'affez bon aloi.

Pour telles gens qui n'y raffinent guère, Chacun fait bien qu'il n'efl pas néceffaire Qu'Amour les traite ainfi que des prélats. Avint pourtant que, tous deux étant las De leurs moitiés, leur voifin le notaire Un jour de fête avec eux chopinoit.

Un des manants lui dit: Sire Oudinet, J'ai dans l'efprit une plaifante affaire.

LES TROQUEURS. 47

Vous avez fait fans doute en votre temps Plufieurs contrats de diverfe nature; Ne peut-on point en faire un où les gens Troquent de femme ainfi que de monture? Notre pafteur a bien changé de cure:

La femme efl-elle un cas fi différent?

Et pargué non ; car médire Grégoire Difoit toujours, fi j'ai bonne mémoire, Mes brebis font ma femme. Cependant Il a changé : changeons auffi, compère. Très-volontiers, reprit l'autre manant; Mais tu fais bien que notre ménagère Eft la plus belle: or çà, fire Oudinet, Sera-ce trop s'il donne fon mulet Pour le retour .' Mon mulet? Eh! parguenne, Dit le premier des villageois fufdits, Chacune vaut en ce monde fon prix; La mienne ira but à but pour la tienne: On ne regarde aux femmes de û près.

Point de retour, vois-tu, compère Etienne.

Mon mulet, c'eft c'eft le roi des mulets.

Tu ne devrois me demander mon âne

Tant feulement: troc pour troc, touche là.

Sire Oudinet, raifonnant fur cela,

Dit: Il eft vrai que Tiennette a fur Jeanne

De l'avantage, à ce qu'il femble aux gens;

Mais le meilleur de la bête, à mon fens,

N'eft ce qu'on voit: femmes ont maintes chofes

Que je préfère, & qui font lettres clofes;

Femmes auffi trompent affez fouvent;

Jà ne les faut éplucher trop avant.

Or fus, voifins, failons les chofes nettes.

Vous ne voulez chat en poche donner

48 LES TROQUEURS.

Ni l'un ni l'autre; allons donc confronter

Vos deux moitiés comme Dieu les a faites.

L'expédient ne fut goûté de tous.

Trop bien voilà meffieurs les deux époux

Qui fur ce point triomphent de s'étendre:

Tiennette n'a ni furos ni malandre,

Dit le fécond. Jeanne, dit le premier,

A le corps net comme un petit denier;

Ma foi, c'eft bâme. Et Tiennette eft ambroife,

Dit fon époux ; telle je la maintien.

L'autre reprit: Compère, tiens-toi bien;

Tu ne connois Jeanne, ma villageoife ,

Je t'avertis qu'à ce jeu... m'entends-tu?

L'autre manant jura : Par la vertu,

Tiennette & moi nous n'avons qu'une noile,

C'eft qui des deux y fait de meilleurs tours ;

Tu m'en diras quelques mots dans deux jours.

A toi, compère. Et de prendre la tafie,

Et de trinquer. Allons, fire Oudinet,

A Jeanne; top. Puis à Tiennette; mâffe.

Somme qu'enfin la foute du mulet

Fut accordée, & voilà marché fait.

Notre notaire affura l'un & l'autre

Que tels traités alloient leur grand chemin.

Sire Oudinet étoit un bon apôtre,

Qui fe fit bien payer fon parchemin.

Par qui payer? Par Jeanne & par Tiennette:

Il ne voulut rien prendre des maris.

Les villageois furent tous deux d'avis Que pour un temps la chofe fût fecrète; Mais il en vint au curé quelque vent.

Il prit aufïi fon droit: je n'en aflure,

LES TROQUEUR

Et n'y étois; mais la vérité pure

Eft que curés y manquent peu fouvent.

Le clerc non plus ne fit du fien remife:

Rien ne fe perd entre les gens d'églife.

Les permuteurs ne pouvoient bonnement

Exécuter un pareil changement

Dans ce village à moins que de fcandale :

Ainfi bientôt l'un & l'autre détale,

Et va planter le piquet en un lieu

Où tout fut bien d'abord, moyennant Dieu.

C'étoit plaifir que de les voir enfemble.

Les femmes même, à l'envi des maris,

S'entre-difoient en leurs menus devis,

Bon fait troquer, commère; à ton avis?

Si nous troquions de valet? que t'en femble?

Ce dernier troc, s'il fe fit, fut fecret.

L'autre d'abord eut un très-bon effet;

Le premier mois très-bien ils s'en trouvèrent:

Mais à la fin nos gens fe dégoûtèrent.

Compère Etienne, ainfi qu'on peut penfer,

Fut le premier des deux à fe lafler,

Pleurant Tiennette: il y perdoit fans doute.

Compère Gille eut regret à fa foute;

Il ne voulut retroquer toutefois.

Qu'en avint-il? Un jour, parmi les bois,

Etienne vit toute fine feulette

Près d'un ruifîeau fa défunte Tiennette,

Qui, par hafard, dormoit fous la coudrette.

Il s'approcha, l'éveillant en furfaut.

Elle du troc ne fe fouvint pour l'heure,

Dont le galant, fans plus longue demeure,

En vint au point. Bref, ils firent le faut.

Le conte dit qu'il la trouva meilleure

5o LES TROQUEURS.

Qu'au premier jour. Pourquoi cela? Pourquoi?

Belle demande! En Pamoureufe loi,

Pain qu'on dérobe, & qu'on mange en cachette,

Vaut mieux que pain qu'on cuit & qu'on achète:

Je m'en rapporte aux plus favants que moi.

II faut pourtant que la chofe foit vraie,

Et qu'après tout Hyménée & l'Amour

Ne foient pas gens à cuire en même four :

Témoin l'ébat qu'on prit fous la coudraie.

On y fit chère ; il ne s'y fervit plat

Où maître Amour, cuifinier délicat,

Et plus friand que n'eft maître Hyménée,

N'eût mis la main. Tiennette retournée,

Compère Etienne, homme neuf en ce fait,

Dit à part foi: Gille a quelque fecret;

J'ai retrouvé Tiennette plus jolie

Qu'elle ne fut onc en jour de fa vie.

Reprenons-la, faifons tour de Normand ;

Dédifons-nous; usons du privilège.

Voilà l'exploit qui trotte incontinent,

Aux fins de voir le troc & changement

Déclaré nul, & cafTé nettement.

Gille alïigné de fon mieux fe défend.

Un promoteur intervient pour le fiége

Épifcopal, & vendique le cas.

Grand bruit partout, ainfi que d'ordinaire;

Le parlement évoque à foi l'affaire.

Sire Oudinet, le faifeur de contrats,

Eft amené; l'on l'entend fur la chofe.

Voilà l'état où l'on dit qu'efl la caufe;

Car c'eft un fait arrivé depuis peu.

Pauvre ignorant que le compère Etienne!

Contre fes fins cet homme, en premier lieu,

LES TROQUEURS.

Va de droit fil ; car s'il prit à ce jeu

Quelque plaifir, c'eft qu'alors la chrétienne

N'étoit à lui : le bon fens vouloit donc

Que, pour toujours, il la laifîàt à Gille;

Sauf la coudraie, où Tiennette, dit-on,

Alloit fouvent en chantant fa chanfon:

L'y rencontrer étoit chofe facile;

Et fuppofé que facile ne fût,

Falloit qu'alors fon plaifir d'autant crût.

Mais allez-moi prêcher cette doctrine

A des manants : ceux-ci pourtant avoient

Fait un bon tour, & très-bien s'en trouvoient,

Sans le dédit ; c'étoit pièce aflez fine

Pour en devoir l'exemple à d'autres gens.

J'ai grand regret de n'en avoir les gants.

bi LE CAS DE CONSCIENCE.

Les gens du pays des fables Donnent ordinairement Noms & titres agréables Afiez libéralement; Cela ne leur coûte guère :

Tout leur eft nymphe ou bergère, Et déeiTe bien fouvent.

Horace n'y faifoit faute :

Si la fervante de l'hôte Au lit de notre homme alloit, C'était aufïitôt Ilie; C'étoit la nymphe Egérie; C'étoit tout ce qu'on vouloit.

Dieu, par fa bonté profonde, Un beau jour mit dans le monde Apollon fon ferviteur, Et l'y mit juftement comme Adam le nomenclateur, Lui difant : Te voilà; nomme.

Suivant cette antique loi, Nous fommes parrains du roi.

De ce privilège infigne, Moi, faifeur de vers indigne.

Je pourrois ufer aufïl

Dans les contes que voici; Et s'il me plaifoit de dire, Au lieu d'Anne, Sylvanire, Et, pour meffire Thomas, Le grand druide Adamas, Me mettroit-on à l'amende?

Non; mais, tout confidéré, Le préfent conte demande Qu'on dife Anne & le curé.

Anne, puifqu'ainfi va, paffoit dans fon village

Pour la perle & le parangon.

Étant un jour près d'un rivage,

Elle vit un jeune garçon Se baigner nu : la fillette étoit drue, Honnête toutefois; l'objet plut à fa vue. Nuls défauts ne pouvoient être au gars reprochés ; Puis, dès auparavant aimé de la bergère, Quand il en auroit eu, l'Amour les eût cachés; Jamais tailleur n'en fut mieux que lui la manière. Anne ne craignoit rien : des faules la couvroient

Comme eût fait une jaloufie; Çà & là fes regards en liberté couroient

Où les portoit leur fantaifie; Çà & là, c'eft-à-dire aux différents attraits

Du garçon au corps jeune & frais, Blanc, poli; bien formé, de taille haute & drète,

Digne enfin des regards d'Annette.

D'abord une honte fecrète

La fit quatre pas reculer;

L'amour, huit autres avancer :

Le fcrupule furvint, & penfa tout gâter.

Anne avoit bonne confcience;

Mais comment s'abflenir ? Eft-il quelque défenfe

Qui l'emporte fur le defir, Quand le hafard fait naître un fujet de plaifir ? La belle à celui-ci fit quelque réfiflance;

A la fin, ne comprenant pas

Comme on peut pécher de cent pas, Elle s'aflit fur l'herbe, &, très-fort attentive,

Annette la contemplative Regarda de fon mieux. Quelqu'un n'a-t-il point vu

Comme on deffine fur nature?

On vous campe une créature, Une Eve, ou quelque Adam, j'entends un objet nu; Puis force gens, affis comme notre bergère,

Font un crayon conforme à cet original. Au fond de fa mémoire Anne en fut fort bien faire

Un qui ne reffembloit pas mal.

Elle y feroit encor û Guillot (c'eft le fire) Ne fût forti de l'eau. La belle fe retire A propos; l'ennemi n'étoit plus qu'à vingt pas, Plus fort qu'à l'ordinaire; & c'eût été grand cas

Qu'après de femblables idées

Amour en fût demeuré là :

Il comptoit pour Tiennes déjà

Les faveurs qu'Anne avoit gardées.

Qui ne s'y fût trompé ? Plus je fonge à cela, Moins je le puis comprendre. Anne la fcrupuleufe N'ofa, quoi qu'il en foit, le garçon régaler, Ne laiffant pas pourtant de récapituler Les points qui la rendoient encor toute honteufe.

Pâques vint, & ce fut un nouvel embarras. Anne, faifant paiïer fes péchés en revue, Comme un pafle-volant mit en un coin ce cas :

Mais la chofe fut aperçue.

Le curé, mefïîre Thomas, Sut relever le fait; &, comme Ton peut croire, En confefleur exact il fit conter l'hiftoire, Et circonftancier le tout fort amplement,

Pour en connoître l'importance, Puis faire aucunement cadrer la pénitence, Chofe où ne doit errer un confeffeur prudent.

Celui-ci malmena la belle :

Être dans fes regards à tel point fenfuelle!

C'eft, dit-il, un très-grand péché; Autant vaut l'avoir vu que de l'avoir touché.

Cependant la peine impofée

Fut à fouffrir alTez aifée; Je n'en parlerai point : feulement on faura Que meffieurs les curés, en tous ces cantons-là, Ainfi qu'au nôtre, avoient des dévots & dévotes

Qui; pour l'examen de leurs fautes, Leur payoient un tribut, qui plus, qui moins, félon

Que le compte à rendre étoit long.

Du tribut de cet an Anne étant foucieufe, Arrive que Guillot pêche un brochet fort grand :

Tout aufïitôt le jeune amant Le donne à fa maîtrene; elle, toute joyeufe,

Le va porter du même pas

Au curé meffire Thomas.

Il reçoit le préfent, il l'admire; & le drôle D'un petit coup fur l'épaule La fillette régala, Lui fourit: lui dit : Voilà Mon fait, joignant à cela D'autres petites affaires.

C'étoit jour de calende, & nombre de confrères

Dévoient dîner chez lui. Voulez-vous doublement

M'obliger? dit-il à la belle; Accommodez chez vous ce poiffon promptement,

Puis l'apportez incontinent :

Ma fervante eft un peu nouvelle.

Anne court; & voilà les prêtres arrivés. Grand bruit, grande cohue : en cave on fe trans-

Aucuns des vins font approuvés ; [porte :

Chacun en raifonne à fa forte.

On met fur table, & le doyen Prend place, en faluant toute la compagnie. Raconter leurs propos feroit chofe infinie;

Puis le lecteur s'en doute bien.

On permuta cent fois, fans permuter pas une. Santés, Dieu fait combien! chacun à fa chacune But en faifant de l'œil : nul fcandale. On fervit Potages, menus mets, & même jusqu'au fruit, Sans que le brochet vînt; tout le dîner s'achève Sans brochet, pas un brin. Guillot, fâchant ce don, L'avoit fait rétracter pour plus d'une raifon. Légère de brochet la troupe enfin fe lève. Qui fut bien étonné? qu'on le juge. Il alla

Dire ceci, dire cela,

A madame Anne, le jour même, L'appela cent fois fotte; &, dans fa rage extrême, Lui penfa reprocher l'aventure du bain.

Traiter votre curé, dit-il, comme un coquin ! Pour qui nous prenez-vous? Pasteurs, font-ce ca-

Alors, par droit de repréfailles, [nailles?

Anne dit au prêtre outragé :

Autant vaut l'avoir vu que de l'avoir mangé.

Maître François dit que Papimanie Eft un pays où les gens font heureux; Le vrai dormir ne fut faît que pour eux : Nous n'en avons ici que la copie.

Et, par faint Jean, fi Dieu me prête vie, Je le verrai ce pays où Ton dort.

On y fait plus, on n'y fait nulle chofe : C'eft un emploi que je recherche encor. Ajoutez-y quelque petite dofe D'amour honnête, & puis me voilà fort.

Tout au rebours, il eft une province Où les gens font haïs, maudits de Dieu : On les connoît à leur vifage mince; Le long dormir eft exclu de ce lieu.

Partant, lecteur, fi quelqu'un le préfente A vos regards ayant face riante, Couleur vermeille & vifage replet, Taille non pas de quelque maigrelet, Dire pourrez, fans que l'on vous condamne, Cettui me femble, à le voir, Papimane.

Si, d'autre part, celui que vous verrez N'a l'œil riant, le corps rond, le teint frais Sans héfiter, qualifier cet homme Papefiguier, Papefigue fe nomme L'île & province où les gens autrefois

Firent la figue au portrait du faint-père.

Punis en font, rien chez eux ne profpère :

Ainfi nous l'a conté maître François.

L'île fut lors donnée en apanage

A Lucifer; c'eft fa maifon des champs.

On voit courir par tout cet héritage

Ses commenfaux, rudes à pauvres gens,

Peuple ayant queue, ayant cornes & griffes,

Si maints tableaux ne font point apocryphes.

Avint un jour qu'un de ces beaux meiïieurs

Vit un manant rufé, des plus trompeurs,

Verfer un champ dans l'île deffus dite.

Bien paroifibit la terre être maudite,

Car le manant avec peine & fueur

La retournoit, & faifoit fon labeur.

Survient un diable à titre de feigneur.

Ce diable étoit des gens de l'Evangile,

Simple, ignorant, à tromper très-facile,

Bon gentilhomme, & qui, dans fon courroux,

N'a voit encor tonné que fur les choux;

Plus ne favoit apporter de dommage.

Vilain, dit-il, vaquer à nul ouvrage

N'eft mon talent; je fuis un diable iflu

De noble race, & qui n'a jamais fu

Se tourmenter ainfi que font les autres.

Tu fais, vilain, que tous ces champs font nôtres;

Ils font à nous dévolus par l'édit

Qui mit jadis cette île en interdit.

Vous y vivez deffous notre police :

Partant, vilain, je puis avec juflice

M'attribuer tout le fruit de ce champ;

Mais je fuis bon, & veux que dans un an

Nous partagions fans noife & fans querelle.

Quel grain veux-tu répandre dans ces lieux i

Le manant dit : Monfeigneur, pour le mieux,

Je crois qu'il faut les couvrir de toufelle,

Car c'eft un grain qui vient fort aifément.

Je ne connois ce grain-là nullement,

Dit le lutin. Comment dis-tu?... Toufelle?...

Mémoire n'ai d'aucun grain qui s'appelle

De cette forte : or emplis-en ce lieu :

Toufelle foit, toufelle, de par Dieu !

J'en fuis content. Fais donc vite, & travaille;

Manant, travaille; & travaille, vilain :

Travailler eft le fait de la canaille.

Ne t'attends pas que je t'aide un feul brin,

Ni que par moi ton labeur fe confomme :

Je t'ai jà dit que j'étois gentilhomme,

Né pour chômer, & pour ne rien favoir.

Voici comment ira notre partage :

Deux lots feront, dont l'un, c'eft à favoir

Ce qui hors terre & deffus l'héritage

Aura pouffé, demeurera pour toi;

L'autre dans terre eft réfervé pour moi.

L'oût arrivé, la toufelle eft fciée,

Et tout d'un temps fa racine arrachée,

Pour fatisfaire au lot du diableteau.

Il y croyoit la femence attachée,

Et que l'épi, non plus que le tuyau,

N'étoit qu'une herbe inutile & féchée.

Le laboureur vous la ferra très-bien.

L'autre au marché porta fon chaume vendre.

On le hua, pas un n'en offrit rien :

Le pauvre diable étoit prêt à fe pendre.

Il s'en alla chez fon copartageant :

Le drôle avoit la toufelle vendue,

6o LE DIABLE DE PAPEFIGUIÈRE,

Pour le plus fur, en gerbe, & non battue, Ne manquant pas de bien cacher l'argent. Bien le cacha; le diable en fut la dupe. Coquin, dit-il, tu m'as joué d'un tour; G'eft ton métier : je fuis diable de cour, Qui, comme vous, à tromper ne m'occupe. Quel grain veux-tu femer pour l'an prochain? Le manant dit : Je crois qu'au lieu de grain Planter me faut ou navets ou carottes : Vous en aurez, monfeigneur, pleines hottes, Si mieux n'aimez raves dans la faifon.

Raves, navets, carottes, tout eft bon, Dit le lutin : mon lot fera hors terre ; Le tien dedans. Je ne veux point de guerre Avecque toi, û tu ne m'y contrains.

^ Je vais tenter quelques jeunes nonnains. L'auteur ne dit ce que firent les nonnes.

Le temps venu de recueillir encor,

Le manant prend raves belles & bonnes;

Feuilles fans plus tombent pour tout trésor

Au diableteau, qui, l'épaule chargée,

Court au marché. Grande fut la rifée;

Chacun lui dit fon mot cette fois-là :

Monfieur le diable, où croît cette denrée?

Où mettrez-vous ce qu'on en donnera ?

Plein de courroux & vide de pécune,

Léger d'argent & chargé de rancune,

Il va trouver le manant, qui rioit

Avec fa femme, & fe folacioit.

Ah! par la mort! par la sang! par la tête!

Dit le démon, il le paiera, parbleu !

Vous voici donc, Phlipot, la bonne bête!

Cà, çà, galons-le en enfant de bon lieu.

Mais il vaut mieux remettre la partie.

J'ai fur les bras une dame jolie

A qui je dois faire franchir le pas :

Elle le veut, & puis ne le veut pas.

L'époux n'aura dedans la confrérie

Sitôt un pied, qu'à vous je reviendrai,

Maître Phlipot, & tant vous galerai,

Que ne jouerez ces tours de votre vie.

A coups de griffe il faut que nous voyions

Lequel aura de nous deux belle amie,

Et jouira du fruit de ces filions.

Prendre pourrois d'autorité fuprême

Toufelle & grain, champ & rave, enfin tout ;

Mais je les veux avoir par le bon bout.

N'efpérez plus ufer de ïtratagème.

Dans huit jours d'hui je fuis à vous, Phlipot;

Et touchez là, ceci fera mon arme.

Le villageois, étourdi du vacarme, Au farfadet ne put répondre un mot.

Perrette en rit : c'étoit fa ménagère ; Bonne galante en toutes les façons, Et qui fut plus que garder les moutons, Tant qu'elle fut en âge de bergère.

Elle lui dit : Phlipot, ne pleure point; Je veux d'ici renvoyer de tout point Ce diableteau : c'eft un jeune novice Qui n'a rien vu; je t'en tirerai hors : Mon petit doigt fauroit plus de malice, Si je voulois, que n'en fait tout fon corps. Le jour venu, Phlipot, quin'étoit brave, Se va cacher, non point dans une cave,

Trop bien va-t-il fe plonger tout entier

Dans un profond & large bénitier.

Aucun démon n'eût fu par où le prendre,

Tant fût fubtil; car d'étole, dit-on,

Il s'affubla le chef pour s'en défendre,

S'étant plongé dans l'eau jufqu'au menton.

Or le laifïbns, il n'en viendra pas faute.

Tout le clergé chante autour, à voix haute,

Vade rétro. Perrette cependant

Efl au logis, le lutin attendant.

Le lutin vient : Perrette échevelée

Sort, & fe plaint de Phlipot, en criant :

Ah! le bourreau! le traître! le méchant!

Il m'a perdue, il m'a tout affolée !

Au nom de Dieu, monfeigneur, fauvez-vous ;

A coups de griffe, il m'a dit en courroux

Qu'il fe devoit contre votre excellence

Battre tantôt, & battre à toute outrance.

Pour s'éprouver, le perfide m'a fait

Cette balafre. A ces mots au follet

Elle fait voir... Et quoi ? Ghofe terrible.

Le diable en eut une peur tant horrible,

Qu'il fe figna, penfa prefque tomber :

One n'avoitvu, ne lu, n'ouï conter

Que coups de griffe euffent semblable forme

Bref, auffitôt qu'il aperçut l'énorme

Solution de continuité,

Il demeura û fort épouvanté,

Qu'il prit la fuite & laiffa là Perrette.

Tous les voifins chômèrent la défaite

De ce démon : le clergé ne fut pas

Des plus tardifs à prendre part au cas.

Vers le Levant, le Vieil de la Montagne Se rendit craint par un moyen nouveau : Craint n'étoit-il pour l'immenfe campagne Qu'il pofledât, ni pour aucun monceau D'or ou d'argent, mais parce qu'au cerveau De fes fujets il imprimoit des chofes Qui de maint fait courageux étoient caufcs. Il choififïbit entre eux les plus hardis, Et leur faifoit donner du paradis Un avant-goût à leurs fens perceptible, Du paradis de fon législateur :

Rien n'en a dit ce prophète menteur Qui ne devînt très-croyable & fenfible A ces gens-là. Comment s'y prenoit-on ? On les faifoit boire tous de façon Qu'ils s'enivroient, perdoieni fens & raifon. En cet état, privés de connoifîance, On les portoit en d'agréables lieux, Ombrages frais, jardins délicieux.

Là fe trouvoient tendrons en abondance, Plus que maillés & beaux par excellence : Chaque réduit en avoit à couper.

Si fe venoient joliment attrouper

64 FERONDE

Près de ces gens, qui, leur boiffon cuvée,

S'émerveilloient de voir cette couvée,

Et fe croyoient habitants devenus

Des champs heureux qu'affigne à fes élus

Le faux Mahom. Lors de faire accointance,

Turcs d'approcher, tendrons d'entrer en danfe,

Au gazouillis des ruilTeaux de ces bois,

Au fon des luths accompagnant les voix

Des rofïignols : il n'eft plaifir au monde

Qu'on ne goûtât dedans ce paradis.

Les gens trouvoient en Ion charmant pourpris

Les meilleurs vins de la machine ronde,

Dont ne manquoient encor de s'enivrer,

Et de leurs fens perdre l'entier ufage.

On les faifoit auffitôt reporter

Au premier lieu. De tout ce tripotage

Qu'arrivoit-il? Ils croyoient fermement

Que quelques jours de femblables délices

Les attendoient, pourvu que hardiment,

Sans redouter la mort ni les fupplices,

Ils fiffent chofe agréable à Mahom,

Servant leur prince en toute occafion.

Par ce moyen leur prince pouvoit dire

Qu'il avoit gens à fa dévotion,

Déterminés, & qu'il n'étoit empire

Plus redouté que le fien ici-bas.

Or ai-je été prolixe fur ce cas

Pour confirmer Phiftoire de Féronde.

Féronde étoit un fot de par le monde,

Riche manant, ayant foin du tracas,

Dîmes & cens, revenus & ménage

D'un abbé blanc. J'en fais de ce plumage

Qui valent bien les noirs, à mon avis,

En fait que d'être aux maris fecourables,

Quand forte tâche ils ont en leur logis,

Si qu'il y faut moines & gens capables.

Au lendemain celui-ci ne fongeoit,

Et tout fon fait dès la veille mangeoit,

Sans rien garder, non plus qu'un droit apôtre;

N'ayant autre œuvre, autre emploi, penfer autre,

Que de chercher où gifoient les bons vins,

Les bons morceaux, & les bonnes commères,

Sans oublier les gaillardes nonnains,

Dont il faifoit peu de part à fes frères.

Féronde avoit un joli chaperon

Dans fon logis, femme Tienne : & dit-on

Que parentelle étoit entre la dame

Et notre abbé ; car fon prédéceiîeur,

Oncle & parrain, dont Dieu veuille avoir l'âme,

En étoit père, & la donna pour femme

A ce manant, qui tint à grand honneur

De l'époufer. Chacun fait que de race

Communément fille bâtarde chafTe.

Celle-ci donc ne fit mentir le mot.

Si n'étoit pas l'époux homme û fot

Qu'il n'en eût doute, & ne vît en l'affaire

Un peu plus clair qu'il n'étoit néceiTaire.

Sa femme alloit toujours chez le prélat,

Et prétextoit fes allées & venues

Des foins divers de cet économat.

Elle alléguoit mille affaires menues;

C'étoit un compte, ou c'étoit un achat;

C'étoit un rien, tant peu plaignoit fa peine.

Bref, il n'étoit nul jour en la femaine,

Nulle heure au jour, qu'on ne vît en ce lieu

66 FERONDE

La receveufe. Alors le père en Dieu Ne manquoit pas d'écarter tout fon monde. Mais le mari, qui fe doutoit du tour, Rompoit les chiens, ne manquant au retour D'impofer mains fur madame Féronde :

One il ne fut un moins commode époux.

Efprits ruraux volontiers font jaloux, Et sur ce point à chauffer difficiles, N'étant pas faits aux coutumes des villes. Monfieur l'abbé trouvoit cela bien dur, Comme prélat qu'il étoit, partant homme Fuyant la peine, aimant le plaifir pur, Ainfi que fait tout bon fuppôt de Rome. Ce n'eft mon goût; je ne veux de plein faut Prendre la ville, aimant mieux l'efealade; En amour da, non en guerre : il ne faut Prendre ceci pour guerrière bravade, Ni m'enrôler là-defïus malgré moi.

Que l'autre ufage ait la raifon pour foi, Je m'en rapporte, & reviens à l'hiftoire Du receveur, qu'on mit en purgatoire Pour le guérir; & voici comme quoi. Par le moyen d'une poudre endormante, L'abbé le plonge en un très-long fommeil. On le croit mort; on l'enterre, l'on chante. 11 eft furpris de voir, à fon réveil, Autour de lui gens d'étrange manière ; Car il étoit au large dans fa bière, Et fe pouvoit lever de ce tombeau Qui conduifoit en un profond caveau.

D'abord la peur fe faifit de notre homme. Qu'eft-ce cela? fonge-t-il? eft— il mort.' Seroit-ce point quelque efpèce de fort?

Puis il demande aux gens comme on les nomme,

Ce qu'ils font là, d'où vient que dans ce lieu

L'on le retient; & qu'a-t-il fait à Dieu ?

L'un d'eux lui dit : Confole-toï, Féronde;

Tu te verras citoyen du haut monde

Dans mille ans d'hui, complets & bien comptés;

Auparavant il faut d'aucuns péchés

Te nettoyer en ce faint purgatoire :

Ton âme un jour plus blanche que l'ivoire

En fortira. L'ange confolateur 0

Donne, à ces mots, au pauvre receveur

Huit ou dix coups de forte difcipline,

En lui difant : C'eft ton humeur mutine,

Et trop jaloufe, & déplaifante à Dieu,

Qui te retient pour mille ans en ce lieu.

Le receveur, s'étant frotté l'épaule,

Fait un foupir : Mille ans! c'eft bien du temps!

Vous noterez que l'ange étoit un drôle,

Un frère Jean, novice de léans.

Ses compagnons jouoient chacun un rôle

Pareil au fien defibus un feint habit.

Le receveur requiert pardon, & dit :

Las ! fi jamais je rentre dans la vie,

Jamais foupçon, ombrage & jaloufie

Ne rentreront dans mon maudit efprit :

Pourrois-je point obtenir cette grâce?

On la lui fait efpérer, non fitôt;

Force eft qu'un an dans ce féjour fe pafie.

Là cependant il aura ce qu'il faut

Pour luftenter fon corps, rien davantage,

Quelque grabat, du pain pour tout potage,

Vingt coups de fouet chaque jour, fi l'abbé

Comme prélat rempli de charité,

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