‹ Contes et nouvelles en versChapitre 52 sur 63 · LE FLEUVE SCAMANDRE · texte numérisé non relu

LE FLEUVE SCAMANDRE

Me voilà prêt à conter de plus belle; Amour le veut, & rit de mon ferment Hommes & dieux, tout eft fous fa tutelle, Tout obéit, tout cède à cet enfant.

J'ai déformais befoin, en le chantant, De traits moins forts & déguifant la chofe; Car, après tout, je ne veux être caule D'aucun abus; que plutôt mes écrits Manquent de fel & ne foient d'aucun prix! Si, dans ces vers, j'introduis & je chante Certain trompeur & certaine innocente/ C'eft dans la vue & dans l'intention Qu'on fe méfie en telle occafion.

J'ouvre l'efprit, & rends le fexe habile A fe garder de ces pièges divers.

Sotte ignorance en fait trébucher mille, Contre une feule à qui nuiroient mes vers.

J'ai lu qu'un orateur eftimé dans la Grèce, Des beaux-arts autrefois fouveraine mai trèfle, Banni de fon pays, voulut voir le léjour Où fubfiftaient encor les ruines de Troie; Cimon, fon camarade, eut fa part de la joie.

LE FLEUVE SGAMANDRE. i3q

Du débris d'Ilion s'étoit conftruit un bourg Noble par fes malheurs : là, Priam et fa cour N'étoient plus que des noms dont le temps fait fa proie. Ilion, ton nom feul a des charmes pour moi ; Lieu fécond en fujets propres à notre emploi, Ne verrai-je jamais rien de toi, ni la place De ces murs élevés & détruits par des dieux, Ni ces champs où couroient la Fureur & l'Audace, Ni des temps fabuleux enfin la moindre trace Qui pût me préfenter l'image de ces lieux ?

Pour revenir au fait, & ne point trop m'étendre,

Cimon, le héros de ces vers,

Se promenoit près du Scamandre.

Une jeune ingénue en ce lieu fe vient rendre, Et goûter la fraîcheur fur ces bords toujours verts. Son voile au gré des vents va flottant dans les airs; Sa parure eft fans art; elle a Pair de bergère, Une beauté naïve, une taille légère.

Cimon en eft furpris, & croit que fur ces bords Vénus vient étaler fes plus rares tréfors. Un antre étoit auprès : Pinnocente pucelle Sans foupçon y defcend, auffi fimple que belle. Le chaud, la folitude, & quelque dieu malin,, L'invitèrent d'abord à prendre un demi-bain. Notre banni fe cache; il contemple, il admire;

Il ne fait quels charmes élire; Il dévore des yeux & du cœur cent beautés. Gomme on étoit rempli de ces divinités

Que la Fable a dans fon empire, Ilfonge à profiter de l'erreur de ces temps; Prend Pair d'un dieu des eaux, mouille fes vêtements, Se couronne de joncs & d'herbe dégouttante,

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Puis invoque Mercure & le dieu des amants. Contre tant de trompeurs qu'eût fait une innocente? La belle enfin découvre un pied dont la blancheur Auroit fait honte à Galatée; Puis le plonge en Fonde argentée, Et regarde fes lis, non fans quelque pudeur. Pendant qu'à cet objet fa vue elt arrêtée, Gimon approche d'elle; elle court fe cacher

Dans le plus profond du rocher.

Je fuis, dit-il, le dieu qui commande à cette onde; Soyez-en la déeffe, & régnez avec moi : Peu de fleuves pourroient dans leur grotte profonde Partager avec vous un aufïî digne emploi. Mon criftal efl très-pur; mon cœur l'eft davantage : Je couvrirai pour vous de fleurs tout ce rivage : Trop heureux fi vos pas le daignent honorer, Et qu'au fond de mes eaux vous daigniez vous mirer! Je rendrai toutes vos compagnes Nymphes aufïî, foit aux montagnes, Soit aux eaux, foit aux bois; car j'étends mon pouvoir Sur tout ce que votre œil à la ronde peut voir. L'éloquence du dieu, la peur de lui déplaire, Malgré quelque pudeur qui gâtoit le myftère,

Conclurent tout en peu de temps.

La fuperflition caufe mille accidents.

On dit même qu'Amour intervint à l'affaire. Tout fier de ce fuccès, le banni dit adieu. Revenez, dit-il, en ce lieu; Vous garderez que l'on ne fâche Un hymen qu'il faut que je cache :

Nous le déclarerons quand j'en aurai parlé Au confeil qui iera dans l'Olympe aflemblé.

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La nouvelle déefle à ces mots fe retire. Contente.' Amour le fait. Un mois fe pane, & deux, Sans que pas un du bourg s'aperçût de leurs jeux. O mortels ! efl-il dit qu'à force d'être heureux Vous ne le foyez plus? Le banni, fans rien dire, Ne va plus vifiter cet antre fi fouvent.

Une noce enfin arrivant, Tous, pour la voir palfer, fous l'orme fe vont rendre. La belle aperçoit l'homme, & crie en ce moment :

Ah ! voilà le fleuve Scamandre !

On s'étonne, on la preffe; elle dit bonnement Que fon hymen fe va conclure au firmament. On en rit; car que faire? Aucuns, à coups de pierre Pourfuivirent le dieu, qui s'enfuit à grand'erre; D'autres rirent fans plus. Je crois qu'en ce temps-ci L'on feroit au Scamandre un très-méchant parti.

En ce temps-là femblables crimes S'excufoient aifément : tous temps, toutes maximes L'époule du Scamandre en fut quitte à la fin

Pour quelques traits de raillerie ; Même un de fes amants l'en trouva plus jolie. G'eft un goût : il s'offrit à lui donner la main. Les dieux ne gâtent rien. Puis, quand ils leroient Qu'une fille en valût un peu moins; dotez-la, fcaufe

Vous trouverez qui la prendra :

L'argent répare toute chofe.

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