LA CONFIDENTE SANS LE SAVOIR
ou LE STRATAGÈME
Je ne connois rhéteur ni maître es arts Tel que l'Amour; il excelle en bien dire Ses arguments, ce font de doux regards, De tendres pleurs, un gracieux lourire.
La guerre aufïi s'exerce en fon empire : Tantôt il met aux champs fes étendards; Tantôt, couvrant fa marche & fes fineffes, Il prend des cœurs entourés de remparts. Je le foutiens : pofez deux fortereffes ; Qu'il en batte une, une autre le dieu Mars Que celui-ci fafîe agir tout un monde, Qu'il foit armé, qu'il ne lui manque rien; Devant fon fort je veux qu'il fe morfonde : Amour tout nu fera rendre le fien.
C'eft l'inventeur des tours & ftratagèmes. J'en vais dire un de mes plus favoris : J'en ai bien lu, j'en vois pratiquer mêmes, Et d'aflez bons qui ne font rien au prix.
La jeune Aminte, à Géronte donnée, Méritoit mieux qu'un fi trifte hyménée :
SANS LE SAVOIR. i43
Elle avoit pris en cet homme un époux
Malgracieux, incommode, & jaloux.
Il étoit vieux; elle, à peine en cet âge
Où, quand un cœur n'a -point encore aimé,
D'un doux objet il eft bientôt charmé.
Celui d'Aminte ayant fur fon paffage
Trouvé Cléon, beau, bien fait, jeune & fage,
Il s'acquitta de ce premier tribut,
Trop bien peut-être, & mieux qu'il ne fallut
Non toutefois que la belle n'oppofe
Devoir & tout à ce doux fentiment ;
Mais lorfque Amour prend le fatal moment,
Devoir, & tout, & rien, c'efl même chofe,
Le but d'Aminte en cette paffion
Étoit, fans plus, la confolation
D'un entretien fans crime, où la pauvrette
Verfât fes foins en une âme difcrète.
Je croirois bien qu'ainfi l'on le prétend ;
Mais l'appétit vient toujours en mangeant,
Le plus lûr eft ne fe point mettre à table.
Aminte croit rendre Cléon traitable :
Pauvre ignorante! elle longe au moyen
De l'engager à ce fimple entretien,
De lui laiffer entrevoir quelque eftime,
Quelque amitié, quelque chofe de plus,
Sans y mêler rien que de légitime :
Plutôt la mort empêchât tel abus !
Le point étoit d'entamer cette affaire.
Les lettres font un étrange myftère;
Il en provient maint & maint accident;
Le meilleur eft quelque fur confident.
Où le trouver ? Géronte eft homme à craindre.
J'ai dit tantôt qu'Amour favoit atteindre
A fes deffeins d'une ou d'autre façon; Ceci me fert de preuve & de leçon.
Cléon avoit une vieille parente Sévère & prude, & qui s'attribuoit Autorité fur lui de gouvernante.
Madame Alis (ainfi l'on l'appeloit) Par un beau jour eut de la jeune Amintc Ce compliment, ou plutôt cette plainte : Je ne fais pas pourquoi votre parent, Qui m'eft & fut toujours indifférent, Et le fera tout le temps de ma vie, A de m'aimer conçu la fantaifie.
Sous ma fenêtre il palîe incefïamment; Je ne faurois faire un pas feulement Que je ne Taie auffitôt à mes trouffes ; Lettres, billets pleins de paroles douces, Me font donnés par une dont le nom Vous efl connu : je le tais, pour raifon. Faites ceffer, pour Dieu ! cette pourfuite Elle n'aura qu'une mauvaife fuite : Mon mari peut prendre feu là-deffus.
Quant à Cléon, fes pas font fuperflus : Dites-le-lui de ma part, je vous prie.
Madame Alis la loue, & lui promet De voir Cléon, de lui parler fi net, Que de l'aimer il n'aura plus d'envie.
Cléon va voir Alis le lendemain :
Elle lui parle, & le pauvre homme nie Avec ferment qu'il eût un tel deiTeîn.
Madame Alis l'appelle enfant du diable.
Tout vilain cas, dit-elle, efl reniable;
SANS LE SAVOIR. i45
Ces ferments vains & peu dignes de foi Mériteroient qu'on vous fît votre fauce. Laifibns cela : la chofe efl vraie ou faufle; Mais faufTe ou vraie, il faut, & croyez-moi, Vous mettre bien dans la tête qu'Aminte Eft femme fage, honnête, & hors d'atteinte : Renoncez-y. Je le puis aifément, Reprit Cléon. Puis, au même moment, Il va chez lui fonger à cette affaire; Rien ne lui peut débrouiller le myftère.
Trois jours n'étoient paffés entièrement
Que revoici chez Alis notre belle.
Vous n'avez pas, madame, lui dit-elle,
Encore vu, je penle, notre amant;
De plus en plus fa pourfuite s'augmente.
Madame Alis s'emporte, fe tourmente :
Quel malheureux! Puis, l'autre la quittant,
Elle le mande. Il vient tout à l'inflant.
Dire en quels mots Alis fit fa harangue,
Il me faudroit une langue de fer;
Et quand de fer j'aurois même la langue,
Je n'y pourrois parvenir: tout l'enfer
Fut employé dans cette réprimande.
Allez, Satan; allez, vrai Lucifer,
Maudit de Dieu. La fureur fut û grande,
Que le pauvre homme, étourdi dès l'abord,
Ne fut que dire. Avouer qu'il eût tort,
G'étoit trahir par trop fa confcience.
Il s'en retourne, il rumine, il repenfe;
Il rêve tant, qu'enfin il dit en foi :
Si c'étoit là quelque rufe d'Aminte!
Je trouve, hélas! mon devoir dans fa plainte.
Elle me dit : O Cléon, aime-moi, Aime-moi donc, en difant que je l'aime. Je l'aime aufïi, tant pour fon ftratagème Que pour fes traits. J'avoue en bonne foi Que mon efprit d'abord n'y voyoit goutte ; Mais à préfent je ne fais aucun doute: Aminte veut mon cœur afïurément.
Ah! û* j'ofois, dès ce même moment Je l'irois voir; &, plein de confiance, Je lui dirois quelle efl la violence, Quel eft le feu dont je me fens épris E Pourquoi n'ofer? offenfe pour offenfe, L'amour vaut mieux encor que le mépris. Mais fi l'époux m'attrapoit au logis!... LaifTons-la faire, & laiffons-nous conduire .
Trois autres jours n'étoient palTés encor,
Qu' Aminte va chez Alis, pour inftruire
Son cher Cléon du bonheur de fon fort.
Il faut, dit-elle, enfin que je déferte ;
Votre parent a réfolu ma perte:
Il me prétend avoir par des préfents.
Moi, des préfents, c'eft bien choifir fa femme.
Tenez, voilà rubis & diamants;
Voilà bien pis : c'eft mon portrait, madame.
Affairement, de mémoire on l'a fait,
Car mon époux a tout feul mon portrait.
A mon lever, cette perfonne honnête
Que vous favez, & dont je tais le nom,
S'en eft venue & m'a laiffé ce don.
Votre parent mérite qu'à la tête
On le-lui jette, &, s'il étoit ici...
Je ne me fens prefque pas de colère.