‹ Contes et nouvelles en versChapitre 57 sur 63 · LES AVEUX INDISCRETS · texte numérisé non relu

LES AVEUX INDISCRETS

Paris fans pair n'avoit en fon enceinte Rien dont les yeux femblaflent fi ravis Que de la belle, aimable, & jeune Aminte, Fille à pourvoir, & des meilleurs partis. Sa mère encor la tenoit fous fon aile; Son père avoit du comptant & du bien:

Faites état qu'il ne lui manquoit rien. Le beau Damon s'étant piqué pour elle, Elle reçut les offres de fon cœur:

Il lit fi bien l'efclave de la belle, Qu'il en devint le maître & le vainqueur, Bien entendu fous le nom d'hyménée ; Pas ne voudrois qu'on le crût autrement.

L'an révolu, ce couple fi charmant, Toujours d'accord, de plus en plus s'aimant (Vous euffiez dit la première journée), Se promettait la vigne de l'abbé, Lorfque Damon, fur ce propos tombé, Dit à fa femme: Un point trouble mon âme. Je fuis épris d'une fi douce flamme, Que je voudrois n'avoir aimé que vous, Que mon cœur n'eût reffenti que vos coups, Qu'il n'eût logé que votre feule image, Digne, il eft vrai, de fon premier hommage.

i54 LES AVEUX INDISCRETS..

J'ai cependant éprouvé d'autres feux :

J'en dis ma coulpe, & j'en fuis tout honteux.

Il m'en fouvient : la nymphe étoit gentille,

Au fond d'un bois, l'Amour leul avec nous;

11 fit û bien (fi mal, me direz-vous),

Que de ce fait il me relie une fille. —

Voilà mon fort, dit Aminte à Damon :

J'étois un jour feulette à la maifon;

Il me vint voir certain fils de famille,

Bien fait & beau, d'agréable façon.

J'en eus pitié; mon naturel efl bon.

Et, pour conter tout de fil en aiguille,

Il m'eft reflé de ce fait un garçon.

Elle eut à peine achevé la parole,

Que du mari l'âme jaloufe & folle

Au défefpoir s'abandonne auffitôt;

Il fort plein d'ire, il defcend tout d'un faut,

Rencontre un bât, fe le met, & puis crie:

Je fuis bâté! Chacun au bruit accourt,

Les père & mère, & toute la mégnie,

Jufqu'aux voifms. Il dit, pour faire court,

Le beau fujet d'une telle folie

Il ne faut pas que le lecteur oublie Que les parents d' Aminte, bons bourgeois, Et qui n'avoient que cette fille unique, La nourriffoient, & tout fon domeftique Et fon époux, fans que, hors cette fois, Rien eût troublé la paix de leur famille. La mère donc s'en va trouver fa fille; Le père fuit, laifle fa femme entrer, Dans le deflein feulement d'écouter.

La porte étoit entr'ouverte, il s'approche;

LES AVEUX INDISCRETS. i5ô

Bref, il entend la noife & le reproche Que fit fa femme à leur fille, en ces mots: Vous avez tort: j'ai vu beaucoup de fots, Et plus encor de lottes, en ma vie; Mais qu'on pût voir telle indifcrétion, Qui l'auroit cru ? Car enfin, je vous prie, Qui vous forçoit? quelle obligation De révéler une chofe femblable?

Plus d'une fille a forligné : le diable Efl bien fubtil; bien malins font les gens : Non pour cela que l'on foit excufable; Il nous faudroit toutes dans des couvents Claquemurer jufqu'à notre hyménée.

Moi qui vous parle ai même deftinée; J'en garde au cœur un fenfible regret:

J'eus trois enfants avant mon mariage.

A votre père ai-je dit ce fecret:

En avons-nous fait plus mauvais ménage?

Ce difcours fut à peine proféré, Que l'écoutant s'en court, &, tout outré, Trouve du bât la fangle, & fe l'attache, Puis va criant partout : Je fuis fanglé! Chacun en rit, encor que chacun fâche Qu'il a de quoi faire rire à fon tour. Les deux maris vont dans maint carrefour Criant, courant, chacun à fa manière, Bâté le gendre, & fanglé le beau-père.

On doutera de ce dernier point-ci; Mais il ne faut telle chofe mécroire.

Et, par exemple, écoutez bien ceci :

Quand Roland fut les plaifirs & la gloire

i56 LES AVEUX INDISCRETS.

Que dans la grotte avoit eus fon rival,

D'un coup de poing il tua Ton cheval.

Pouvoit-il pas, traînant la pauvre bête,

Mettre de plus la felle fur fon dos;

Puis s'en aller, tout du haut de fa tête,

Faire crier & redire aux échos :

Je fuis bâté, fanglé! car il n'importe,

Tous deux font bons. Vous voyez de la forte

Que ceci peut contenir vérité.

Ce n'eft aflez: cela ne doit fuffire,

Il faut auffi montrer l'utilité

De ce récit; je m'en vais vous la dire.

L'heureux Damon me fembleun pauvre lire:

Sa confiance eut bientôt tout gâté.

Pour la fottife & la fimplicité

De fa moitié, quant à moi, je l'admire.

Se confeffer à fon propre mari,

Quelle folie! Imprudence eft un terme

Foible à mon fens pour exprimer ceci.

Mon difcours donc en deux points le renferme.

Le nœud d'hymen doit être refpecté,

Veut de la foi, veut de l'honnêteté:

Si par malheur quelque atteinte un peu forte

Le fait clocher d'un ou d'autre côté,

Comportez-vous de manière & de forte

Que ce fecret ne foit point éventé;

Gardez de faire aux égards banqueroute:

Mentir alors eft digne de pardon.

Je donne ici de beaux confeils, fans doute:

Les ai-je pris pour moi-même? Hélas ! non.

LA MATRONE D'ÉPHÈSE. i57

LA MATRONE D'EPHESE

S'il eftun conte ufé, commun & rebattu, Ceft celui qu'en ces vers j'accommode à ma guife Et pourquoi donc le choifis-tu ?

Qui t'engage à cette entreprise ?

N'a-t-elle point déjà produit allez d'écrits ? Quelle grâce aura ta matrone Au prix de celle de Pétrone?

Comment la rendras-tu nouvelle à nos efprits? Sans répondre aux cenieurs, car c'efl chofe infinie, Voyons fi dans mes vers je l'aurai rajeunie

Dans Éphèfe il fut autrefois Une dame en fageffe & vertu fans égale,

Et, félon la commune voix, Ayant fu raffiner lur l'amour conjugale. Il n'étoit bruit que d'elle & de fa chafteté ;

On l'alloit voir par rareté; C'étoit l'honneur du fexe : heureufe fa patrie ! Chaque mère à fa bru l'alléguoit pour patron; Chaque époux la prônoit à fa femme chérie : D'elle defcendent ceux de la Prudoterie,

Antique & célèbre maifon.

Son mari l'aimoit d'amour folle.

i58 LA MATRONE D^ÉPHESË.

Il mourut. De dire comment, Ce feroit un détail frivole.

Il mourut; & l'on teftament N'étoit plein que de legs qui l'auroient confolée, Si les biens réparoient la perte d'un mari

Amoureux autant que chéri.

Mainte veuve pourtant fait la déchevelée, Qui n'abandonne pas le foin du demeurant, Et du bien qu'elle aura fait le compte en pleurant. Celle-ci, par fes cris, mettoit tout en alarme:

Celle-ci faifoit un vacarme, Un bruit, & des regrets à percer tous les cœurs ;

Bien qu'on fâche qu'en ces malheurs, De quelque défefpoir qu'une âme foit atteinte, La douleur eft toujours moins forte que la plainte; Toujours un peu de faite entre parmi les pleurs. Chacun fit fon devoir de dire à l'affligée Que tout a fa mefure, & que de tels regrets

Pourroient pécher par leur excès:

Chacun rendit par là fa douleur rengrégée. Enfin, ne voulant plus jouir de la clarté

Que fon époux avoit perdue, Elle entre dans fa tombe, en ferme volonté D'accompagner cette ombre aux enfers defcendue. Et voyez ce que peut l'exceffive amitié! (Ce mouvement aufli va jufqu'à la folie) Une efclave en ce lieu la fui vit par pitié,

Prête à mourir de compagnie; Prête, je m'entends bien, c'eft-à-dire, en un mot, N'ayant examiné qu'à demi ce complot, Et, jufques à l'effet, courageufe & hardie. L'efclave avec la dame avoit été nourrie; Toutes deux s'entraimoient, & cette pafïion

LA MATRONE D'ÉPHÈSE. i5cj

Étoit crue avec l'âge au cœur des deux femelles : Le monde entier à peine eût fourni deux modèles

D'une telle inclination.

Comme l'efclave avoit plus de fens que la dame, Elle laiffa palier les premiers mouvements; Puis tâcha, mais en vain, de remettre cette âme Dans l'ordinaire train des communs fentiments. Aux confoïations la veuve inacceffible S'appliquoit feulement à tout moyen poffible De fuivre le défunt aux noirs & trifles lieux. Xe fer auroit été le plus court & le mieux; Mais la dame vouloit paître encore fes yeux Du tréfor qu'enfermoit la bière, Froide dépouille, & pourtant chère :

C'était là le feul aliment Qu'elle prît en ce monument.

La faim donc fut celle des portes Qu'entre d'autres de tant de fortes Notre veuve choifit pour fortir d'ici-bas. Un jour fe paffe, & deux, fans autre nourriture Que fes profonds foupirs, que fes fréquents hélas,

Qu'un inutile & long murmure Contre les dieux, le fort, & toute la nature Enfin fa douleur n'omit rien, Si la douleur doit s'exprimer fi bien.

Encore un autre mort faifoit fa réfidence

Non loin de ce tombeau, mais bien différemment,

Car il n'avoit pour monument

Que le defîous d'une potence :

Pour exemple aux voleurs on l'avoit là lai-fle.

Un foldat bien récompenfé

Le gardoit avec vigilance.

i6o LA MATRONE D'ÉPHÈSE.

Il étoit dit par ordonnance Que û d'autres voleurs, un parent, un ami, L'enlevoient, le foldat, nonchalant, endormi,

Rempliroit auffitôt la place.

Cétoit trop defévérité :

Mais la publique utilité Défendoit que Ton fît au garde aucune grâce. Pendant la nuit il vit aux fentes du tombeau Briller quelque clarté, fpeclacle allez nouveau. Curieux, il y court, entend de loin la dame

Rempliffant l'air de fes clameurs.

Il entre, efl étonné, demande à cette femme

Pourquoi ces cris, pourquoi ces pleurs,

Pourquoi cette trifte mufique, Pourquoi cette maifon noire & mélancolique. Occupée à fes pleurs, à peine elle entendit

Toutes ces demandes frivoles.

Le mort pour elle y répondit :

Cet objet, fans autres paroles,

Difoit allez par quel malheur La dame s'enterroit ainfi toute vivante, Nous avons fait ferment, ajouta la fuivante, De nous laifTer mourir de faim & de douleur. Encor que le foldat fût mauvais orateur, Il leur fit concevoir ce que c'eft que la vie. La dame cette fois eut de l'attention;

Et déjà l'autre paffion

Se trouvoit un peu ralentie :

Le temps avoit agi. Si la foi du ferment, Pourfuivit le foldat, vous défend l'aliment,

Voyez-moi manger feulement, Vous n'en mourrez pas moins. Un tel tempérament

Ne déplut pas aux deux femelles.

LA MATRONE D'EPHÈSE. 161

Une permiiïion d'apporter fon foupé :

Ce qu'il fit. Et Fefclave eut le cœur fort tenté

De renoncer dès lors à la cruelle envie

De tenir au mort compagnie.

Madame, ce dit-elle, un penfer m'eft venu : Qu'importe à votre époux que vous cédiez de vivre? Croyez-vous que lui-même il fût homme à vous fuivre Si par votre trépas vous l'aviez prévenu? Non, madame; il voudroit achever fa carrière. La nôtre fera longue encor fi nous voulons. Se faut-il, à vingt ans, enfermer dans la bière? Nous aurons tout loifir d'habiter ces maifons. On ne meurt que trop tôt: qui nous preffe ? attendons. Quant à moi, je voudrois ne mourir que ridée. Voulez-vous emporter vos appas chez les morts? Que vous fervira-t-il d'en être regardée?

Tantôt, en voyant les tréfors Dont le ciel prit plaiflr d'orner votre vifage,

Je difois : Hélas ! c'eft dommage !

Nous-mêmes nous allons enterrer tout cela. A ce difcours flatteur la dame s'éveilla. Le dieu qui fait aimer prit fon temps; il tira Deux traits de fon carquois : de l'un il entama Le foldat jusqu'au vif; l'autre effleura la dame. Jeune & belle, elle avoit fous fes pleurs de l'éclat;

Et des gens de goût délicat Auroient bien pu l'aimer, & même étant leur femme. Le garde en fut épris : les pleurs & la pitié,

Sorte d'amour ayant fes charmes, Tout y fit : une belle, alors qu'elle efl en larmes,

En eft plus belle de moitié.

Voilà donc notre veuve écoutant la louange,

iÔ2 LA MATRONE D'EPHESE.

Poifon qui de l'amour efl le premier degré;

La voilà qui trouve à fon gré Celui qui le lui donne. Il fait tant qu'elle mange; Il fait tant que de plaire, et fe rend en effet Plus digne d'être aimé que le mort le mieux fait

Il fait tant enfin qu'elle change; Et toujours par degrés, comme l'on peut penfer, De l'un à l'autre il fait cette femme paffer.

Je ne le trouve pas étrange.

Elle écoute un amant, elle en fait un mari, Le tout au nez du mort qu'elle avoit tant chéri.

Pendant cet hyménée, un voleur fe hafarde D'enlever le dépôt commis au foin du garde : Il en entend le bruit, il y court à grands pas;

Mais en vain, la chofe étoit faite.

Il revient au tombeau conter fon embarras,

Ne fâchant où trouver retraite.

L'efclave alors lui dit, le voyant éperdu :

L'on vous a pris votre pendu ?

Les lois ne vous feront, dites-vous, nulle grâce? Si madame y confent, j'y remédierai bien.

Mettons notre mort en la place,

Les paffants n'y connoîtront rien. La dame y confentit. O volages femelles ! La femme eft toujours femme. Il en eft. qui font belles ;

Il en eft qui ne le font pas :

S'il en étoit d'affez fidèles,

Elles auroient affez d'appas.

Prudes, vous vous devez défier de vos forces : Ne vous vantez de rien. Si votre intention Efl: de réfifter aux amorces,

LA MATRONE D'EPHÈSE

,a nôtre eft bonne auffi; mais l'éxecution Nous trompe également : témoin cette matrone.

Et, n'en déplaife au bon Pétrone, Ce n'étoit pas un fait tellement merveilleux, Qu'il en dût propofer l'exemple à nos neveux. Cette veuve n'eut tort qu'au bruit qu'on lui vit faire, Qu'au defîein de mourir, mal conçu, mal formé :

Car de mettre au patibulaire

Le corps d'un mari tant aimé, Ce n'étoit pas peut-être une û grande affaire; Cela lui fauvoit l'autre : et, tout confidéré, Mieux vaut goujat debout qu'empereur enterré.

NOUVELLE TIREE DE MACHIAVEL

A MUe DE CHAMPMESLÉ

De votre nom j'orne le frontifpice Des derniers vers que ma mufe a polis. Puiffe le tout, ô charmante Philis!

Aller fi loin que notre los franchilïe La nuit des temps! nous la faurons dompter Moi par écrire, & vous par réciter.

Nos noms unis perceront l'ombre noire; Vous régnerez longtemps dans la mémoire Après avoir régné jufques ici Dans les efprits, dans les cœurs même auffi. Qui ne connoît l'inimitable aclrice Repréf entant ou Phèdre ou Bérénice, Chimène en pleurs, ou Camille en fureur:' Eft-il quelqu'un que votre voix n'enchante ! S'en trouve-t-il une autre aufïî touchante, Une autre enfin allant fi droit au cœur? N'attendez pas que je fafîe l'éloge De ce qu'en vous on trouve de parfait : Comme il n'eft point de grâce qui n'y loge, Ce leroit trop ; je n'aurois jamais fait.

BELPHÉGOR. i65

De mes Philis vous feriez la première,

Vous auriez eu mon âme tout entière,

Si de mes vœux j'eufie plus préfumé :

Mais en aimant, qui ne veut être aimé?

Par des tranfports n'efpérant pas vous plaire,

Je me luis dit feulement votre ami,

De ceux qui font amants plus d'à demi :

Et plût au fort que j'euffe pu mieux faire!

Ceci foit dit : venons à notre affaire.

Un jour Satan, monarque des enfers,

Faifoit paffer fes fujets en revue.

Là, confondus, tous les états divers,

Princes & rois, & la tourbe menue,

Jetoient maint pleur, pouffoient maint & maint

Tant que Satan en étoit étourdi. [cri,

Il demandoit en paffant à chaque âme :

Qui t'a jetée en l'éternelle flamme?

L'une difoit : Hélas! c'eft mon mari;

L'autre auflitôt répondoit : C'eft ma femme.

Tant & tant fut ce difcours répété,

Qu'enfin Satan dit en plein confiftoire :

Si ces gens-ci diient la vérité,

Il est aifé d'augmenter notre gloire.

Nous n'avons donc qu'à le vérifier.

Pour cet effet, il nous faut envoyer

Quelque démon plein d'art & de prudence,

Qui, non content d'obferver avec foin

Tous les hymens dont il fera témoin

Y joigne aufïi fa propre expérience.

Le prince ayant propofé fa fentence,

Le noir fénat fuivit tout d'une voix.

De Belphégor auflitôt on fit choix,

i66 BELPHÉGOR.

Ce diable étoit tout yeux & tout oreilles, Grand éplucheur, clairvoyant à merveilles, Capable enfin de pénétrer dans tout, Et de pouffer l'examen jufqu'au bout.

Pour fubvenir aux frais de Fentreprife, On lui donna mainte & mainte remife, Toutes à vue, & qu'en lieux différents Il pût toucher par des correfpondants.

Quant au furplus, les fortunes humaines, Les biens, les maux, les plaifirs, & les peines. Bref, ce qui fuit notre condition Fut une annexe à fa légation.

Il fe pouvoit tirer d'affliction Par fes bons tours & par fon induftrie; Mais non mourir, ni revoir fa patrie, Qu'il n'eût ici confumé certain temps : Sa mifïion devoit durer dix ans.

Le voilà donc qui traverfe & qui paffe

Ce que le ciel voulut mettre d'efpace

Entre ce monde & l'éternelle nuit :

Il n'en mit guère; un moment y conduit.

Notre démon s'établit à Florence,

Ville pour lors de luxe & de dépenfe :

Même il la crut propre pour le trafic.

Là, fous le nom du feigneur Roderic,

Il fe logea, meubla comme un riche homme;

Groffe maifon, grand train, nombre de gens;

Anticipant tous les jours fur la fomme

Qu'il ne devoit confumer qu'en dix ans.

On s'étonnoit d'une telle bombance :

Il tenoit table, avoit de tous côtés

Gens à fes frais, loit pour fes voluptés,

Soit pour le fafte & la magnificence.

L'un des plaifirs où plus il dépenla

Fut la louange : Apollon Pencenfa;

Car il eft maître en Fart de flatterie.

Diable n'eut onc tant d'honneurs en fa vie.

Son cœur devint le but de tous les traits

Qu'Amour lançoit : il n'étoit point de belle

Qui n'employât ce qu'elle avoit d'attraits

Pour le gagner, tant fauvage fût-elle;

Car de trouver une feule rebelle,

Ce n'eft la mode à gens de qui la main

Par les préfents s'aplanit tout chemin :

C'efl un reffort en tous deffeins utile.

Je l'ai jà dit, & le redis encor,

Je ne connois d'autre premier mobile,,

Dans l'univers, que l'argent & que l'or.

Notre envoyé cependant tenoit compte

De chaque hymen en journaux différents :

L'un, des époux fatisfaits & contents,

Si peu rempli, que le diable en eut honte ;

L'autre journal incontinent fut plein.

A Belphégor il ne reftoit enfin

Que d'éprouver la chofe par lui-même.

Certaine fille à Florence étoit lors,

Belle & bien faite, & peu d'autres tréfors,

Noble d'ailleurs, mais d'un orgueil extrême;

Et d'autant plus, que de quelque vertu

Un tel orgueil paroifibit revêtu.

Pour Roderic on en fit la demande.

Le père dit que madame Honefta,

C'étoit fon nom, avoit eu jufque-là

Force partis; mais que parmi la bande

Il pourroit bien Roderic préférer

èS BELPHEGOR.

Et demandoit temps pour délibérer.

On en convient. Le pourfuivant s'applique

A gagner celle où fes vœux s'adreiïoient.

Fêtes & bals, férénades, mufique,

Cadeaux, feftins, bien fort apetiffoient,

Altéroient fort le fonds de l'ambaffade.

Il n'y plaint rien, en ufe en grand feigneur,

S'épuife en dons. L'autre fe perfuade

Qu'elle lui fait encor beaucoup d'honneur.

Gonclufion, qu'après force prières,

Et des façons de toutes les manières,

Il eut un oui de madame Honefta.

Auparavant le notaire y pafia;

Dont Belphégor fe moquant en fon àme :

Hé quoi! dit-il, on acquiert une femme

Gomme un château! ces gens ont tout gâté.

Il eut raifon : ôtez d'entre les hommes

La fimple foi, le meilleur efl ôté.

Nous nous jetons, pauvres gens que nous fommes

Dans les procès, en prenant le revers.

Les fi, les cas, les contrats, font la porte

Par où la noife entra dans l'univers :

N'efpérons pas que jamais elle en forte.

Solennités & lois n'empêchent pas

Qu'avec l'hymen amour n'ait des débats.

C'eft le cœur feul qui peut rendre tranquille:

Le cœur fait tout, le refte eft inutile.

Qu'ainfi ne foit, voyons d'autres états :

Chez les amis, tout s'excufe, tout pafle;

Chez les amants, tout plaît, tout eft parfait ;

Chez les époux, tout ennuie & tout lafîe.

Le devoir nuit : chacun eft ainfi fait.

Mais, dira-t-on, n'eft-il en nulles guifes

BELPHÈGOR. 160,

D'heureux ménage? Après mûr examen, J'appelle un bon, voire un pariait hymen, Quand les conjoints fe fouffrent leurs fottifes, Sur ce point-là c'eft. allez rai Tonné.

Dès que chez lui le diable eut amené Son époufée, il jugea par lui-même Ce qu'en1 l'hymen avec un tel démon :

Toujours débats, toujours quelque fermon Plein de fottife en un degré fuprême.

Le bruit fut tel, que madame Honefta Plus d'une fois les voifms éveilla; Plus d'une fois on courut à la noife.

!1 lui falloit quelque (impie bourgeoife, Ce difoient-elle : un petit trafiquant Traiter ainfi les filles de mon rang ! Méritoit-il femme fi vertueufe ?

Sur mon devoir je fuis trop fcrupuleufe : J'en ai regret; & fi je faifois bien... 11 n'eft pas fur qu'Honefta ne fit rien . Ces prudes-là nous en font bien accroire. Nos deux époux, à ce que dit l'hiftoire, Sans difputer n'étoient pas un moment.

Souvent leur guerre avoit pour fondement Le jeu, la jupe, ou quelque ameublement D'été, d'hiver, d'entre-temps, bref un monde D'inventions propres à tout gâter.

Le pauvre diable eut lieu de regretter De l'autre enfer la demeure profonde.

Pour comble enfin, Roderic époufa La parenté de madame Honefta, Ayant fans ceffe & le père & la mère, Et la grand'fœur, avec le petit frère;

De fes deniers mariant la grand'fœur,

Et du petit payant le précepteur.

Je n'ai pas dit la principale caufe

De fa ruine, infaillible accident,

Et j'oubliois qu'il eût un intendant.

Un intendant! qu'eft-ce que cette chofe?

Je définis cet être, un animal

Qui, comme on dit, fait pêcher en eau trouble;

Et plus le bien de fon maître va mal,

Plus le fien croît, plus fon profit redouble.

Tant qu'aifément lui-même achèteroit

Ce qui de net au feigneur refteroit :

Dont par raifon, bien & dûment déduite,

On pourroit voir chaque chofe réduite

En fon état, s'il arrivoit qu'un jour

L'autre devînt l'intendant à fon tour;

Car, regagnant ce qu'il eut étant maître,

Ils reprendroient tous deux leur premier être.

Le feul recours du pauvre Roderic,

Son feul efpoir étoit certain trafic

Qu'il prétendoit devoir remplir fa bourfe;

Efpoir douteux, incertaine reffource.

Il étoit dit que tout feroit fatal

A notre époux; ainfi tout alla mal.

Ses agents, tels que la plupart des nôtres,

En abufoient : il perdit un vaiffeau,

Et vit aller le commerce à vau-l'eau,

Trompé des uns, mal fervi par les autres.

Il emprunta. Quand ce vint à payer,

Et qu'à fa porte il vit le créancier,

Force lui fut d'efquiver par la fuite,

Gagnant les champs, où de l'âpre pourfuite

Il fefauva chez un certain fermier, En certain coin remparé de fumier.

A Mathéo, c'étoit le nom du fire, Sans tant tourner, il dit ce qu'il étoit ; Qu'un double mal chez lui le tourmentoit, Ses créanciers, & fa femme encor pire; Qu'il n'y favoit remède que d'entrer Au corps des gens & de s'y remparer, D'y tenir bon : iroit-on là le prendre i Dame Honefta viendroit-elle y prôner Qu'elle a regret de fe bien gouverner ? Chofe ennuyeufe, & qu'il est las d'entendre Que de ces corps trois fois il fortiroit, Sitôt que lui Mathéo l'en prieroit; Trois fois fans plus, & ce, pour récompenfe De l'avoir mis à couvert des fergents.

Tout auffitôt l'ambaffadeur commence Avec grand bruit d'entrer au corps des gens. Ce que le fien, ouvrage fantaftique, Devint alors, l'hiftoire n'en dit rien.

Son coup d'effai fut une fille unique Où le galant fe trouvoit affez bien :

Mais Mathéo, moyennant groffe fomme, L'en fit fortir au premier mot qu'il dit. C'étoit à Naple. Il fe tranfporte à Rome, Saint un corps. Mathéo l'en bannit, Le chaffe encore : autre fomme nouvelle. Trois fois enfin, toujours d'un corps femelle, Remarquez bien, notre diable fortit.

Le roi de Naples avoit lors une fille, Honneur du fexe, efpoir de fa famille ;

i72 BELPHÉGOR.

Maint jeune prince étoit fon pourfuivant.

Là d'Honefta Belphégor fe fauvant,

On ne le put tirer de cet afile.

Il n'étoit bruit, aux champs comme à la ville,

Que d'un manant qui chafïbit les efprits.

Cent mille écus d'abord lui font promis.

Bien affligé de manquer cette fomme

(Car les trois fois l'empêchoient d'efpérer

Que Belphégor fe laiflat conjurer),

Il la refufe : il fe dit un pauvre homme,

Pauvre pécheur, qui, sans favoir comment,

Sans dons du ciel, par hafard feulement,

De quelque corps a chaffé quelque diable,

Apparemment chétif & miférable,

Et ne connoît celui-ci nullement.

Il a beau dire; on le force, on l'amène,

On le menace; on lui dit que, fous peine

D'être pendu, d'être mis haut & court

En un gibet, il faut que sa puiflance

Se manifefte avant la fin du jour.

Dès l'heure même on vous met en préfence

Notre démon & fon conjurateur :

D'un tel combat le prince eft fpedlateur.

Chacun y court; n'eft fils de bonne mère

Qui pour le voir ne quitte toute affaire.

D'un côté font le gibet et la hart;

Cent mille écus bien comptés d'autre part.

Mathéo tremble, & lorgne la finance.

L'efprit malin, voyant fa contenance,

Rioit sous cape, alléguoit les trois fois;

Dont Mathéo luoit dans fon harnois,

Preifoit, prioit, conjuroit avec larmes,

Le tout en vain. Plus il eft en alarmes,

BELPHEGOR. i73

Plus l'autre rit. Enfin le manant dit Que fur ce diable il n'avoit nul crédit. On vous le happe & mène à la potence. Comme il alloit haranguer l'alïiftance, Néceiïité lui fuggéra ce tour :

Il dit tout bas qu'on battît le tambour. Ce qui fut fait. De quoi l'efprit immonde Un peu furpris au manant demanda :

Pourquoi ce bruit? coquin, qu'entends-je là? L'autre répond : C'eft madame Honefta Qui vous réclame, & va par tout le monde Cherchant l'époux que le ciel lui donna. Incontinent le diable décampa, S'enfuit au fond des enfers, & conta Tout le fuccès qu'avoit eu fon voyage.

Sire, dit-il, le nœud du mariage Damne auffi dru qu aucuns autres états, Votre grandeur voit tomber ici-bas, Non par flocons, mais menu comme pluie, Ceux que l'hymen fait de fa confrérie; J'ai par moi-même examiné le cas.

Non que de foi la choie ne foit bonne; Elle eut jadis un plus heureux deflin ; Mais comme tout fe corrompt à la fin, Plus beau fleuron n'eft en votre couronne. Satan le crut : il fut récompenie, Encor qu'il eût fon retour avancé.

Car qu'eût-iî fait? Ce n'étoît pas merveilles Qu'ayant fans ceffe un diable à les oreilles, Toujours le même, & toujours fur un ton, Il fût contraint d'enfiler la venelle : Dans les enfers encore en change-t-on. L'autre peine eft, à mon fens, plus cruelle.

Je voudrois voir quelque faint y durer : Elle eût à Job fait tourner la cervelle.

De tout ceci que prétends-je inférer.'' Premièrement, je ne fais pire chofe Que de changer fon logis en prifon.

En fécond lieu, fi par quelque raïfon Votre afcendant à l'hymen vous expofe, N'époufez point d'Honefta, s'il fe peut : N'a pas pourtant une Honefla qui veut.

LE CONTRAT. i75

Le malheur des maris, les bons tours des Agnès, Ont été de tout temps le fujet de la fable : Ce fertile fujet ne tarira jamais;

C'eft une fource inépuifable.

A de pareils malheurs tous hommes font fujets : Tel qui s'en croit exempt eft tout feul à le croire Tel rit d'une rufe d'amour, Qui doit devenir à fon tour Le rifible fujet d'une femblable hiftoire. D'un tel revers fe laiffer accabler Eft à mon gré fottife toute pure. .

Celui dont j'écris l'aventure Trouva dans fon malheur de quoi fe confoler.

Certain riche bourgeois, s'étant mis en ménage, N'eut pas l'ennui d'attendre trop longtemps Les doux fruits du mariage; Sa femme lui donna bientôt deux beaux enfants, Une fille d'abord, un garçon dans la fuite. Le fils devenu grand fut mis fous la conduite D'un précepteur; non pas de ces pédants Dont l'afpecl eft rude & fauvage :

Celui-ci, gentil perfonnage, Grand maître es arts, lurtout en l'art d'aimer,

Du beau monde avoit quelque ufage Chantoit bien, & favoit danfer ; Et, s'il faut déclarer tout le fecret myftère, Amour, dit-on, Favoit fait précepteur :

Il ne s'étoit introduit près du frère

Que pour voir de plus près la fœur.

Il obtient tout ce qu'il délire Sous ce trompeur déguifement :

Bon précepteur, fidèle amant, Soit qu'il régente ou qu'il foupire, Il réuffit également.

Déjà fon jeune pupille Explique Horace & Virgile ; Et déjà la beauté qui fait tous fes defirs Sait le langage des foupirs :

Notre maître en galanterie Très-bien lui fit pratiquer fes leçons : Cette pratique aufïitôt fut fuivie

De maux de cœur, de pâmoifons, Non fans donner de terribles foupçons Du fujet de la maladie.

Enfin tout fe découvre; & le père irrité Menace, tempête, crie.

Le docteur épouvanté Se dérobe à fa furie.

La belle volontiers Pauroit pris pour époux; Pour femme volontiers il auroit pris la belle; L'hymen étoit l'objet de leurs vœux les plus doux,

Leur tendreffe étoit mutuelle :

Mais l'amour aujourd'hui n'eft qu'une bagatelle; L'argent feul aujourd'hui forme les plus beaux nœuds.

Elle étoit riche, il étoit gueux ; C'étoit beaucoup pour lui, c'étoit trop peu pour elle.

Quelle corruption! ô fiècle! ô temps! ô mœurs! Conformité de biens, différence d'humeurs. ïouffrirons-nous toujours ta puiffance fatale, Méprifable intérêt, opprobre de nos jours, Tyran des plus tendres amours?

Mais failbns trêve à la morale, Et reprenons notre dilcours.

Le père bien fâché, la fille bien marrie; lais que faire? Il faut bien réparer ce malheur, Et mettre à couvert fon honneur.

Quel remède ï On la marie, Non au galant, j'en ai dit les raifons, [ais à certain quidam amoureux des teftons

Plus que de fillette gentille, .iche fuffifamment, & de bonne famille, ,u furplus bon enfant; fot, je ne le dis pas,

Puifqu'il ignoroit tout le cas :

vlais quand il le fauroit, fait-il mauvaife emplette? On lui donne à la fois vingt mille bons ducats, Jeune époufe, & befogne faite.

Combien de gens, avec femblable dot, Ont pris, le fâchant bien, la fille & le gros lot! Et celui-ci crut prendre une pucelle :

Bien eft-il vrai qu'elle en fit les façons. Mais, quatre mois après, la favante donzelle Montre le prix de fes leçons :

Elle mit au monde une fille.

Quoi! déjà père de famille!

Dit l'époux étant bien furpris.

Au bout de quatre mois! c'eit trop tôt, je fuis pris

Quatre mois, ce n'eft pas mon compte.

Sans tarder, au beau-père il va conter fa honte, Prétend qu'on le fépare, & fait bien du fracas.

i78 LE CONTRAT.

Le beau-père fourit, & lui dit : Parlons bas;

Quelqu'un pourroit bien nous entendre :

Comme vous jadis je fus gendre,

Et me plaignis en pareil cas; Je parlai comme vous d'abandonner ma femme : C'eft l'ordinaire effet d'un violent dépit. Mon beau-père défunt, Dieu veuille avoir fon âme Il étoit honnête homme, & me remit l'efprit. La pilule, à vrai dire, étoit affez amère; Mais il fut la dorer, &, pour me fatisfaire, D'un bon contrat de quatre mille ëcus,

Qu'autrefois pour femblable affaire

Il avoit eu de fon beau-père, Il augmenta la dot : je ne m'en plaignis plus. Ce contrat doit palïer de famille en famille. Je le gardois exprès; ayez-en même foin :

Vous pourrez en avoir befoin

Si vous mariez votre fille.

A ce difcours, le gendre, moins fâché, Prend le contrat, & fait la révérence.

Dieu préferve de mal ceux qu'en telle occurrence On confole à meilleur marché!

Dame Fortune aime fouvent à rire, Et, nous jouant un tour de fon métier, Au lieu des biens où notre cœur alpire, D'un quiproquo fe plaît à nous payer. Ce font fes jeux : j'en parle à jufte caufe; Il m'en fouvient ainfi qu'au premier jour. Chloris & moi nous nous aimions d'amour Au bout d'un an la belle fe difpofe A me donner quelque foulagement, Foible & léger, à parler franchement.

G'étoit fon but : mais, quoi qu'on fe propofe, L'occafion & le difcret amant Sont à la fin les maîtres de la chofe. Je vais un foir chez cet objet charmant : L'époux étoit aux champs heureufement; Mais il revint, la nuit à peine clofe. Point de Chloris. Le dédommagement Fut que le fort en fa place fuppofe Une foubrette à mon commandement :

Elle paya cette fois pour la dame.

Difons un troc où réciproquement Pour la foubrette on employa la femme.

De pareils traits tous les livres font pleins : Bien eft-il vrai qu'il faut d'habiles mains

Pour amener chofc amfi furprenante :

Il eft befoin d'en bien fonder le cas,

Sans rien forcer & fans qu'on violente

Un incident qui ne s'attendoit pas.

L'aveugle enfant, joueur de pafTe-pafTe,

Et qui voit clair à tendre maint panneau,

Fait de ces tours : celui-là du berceau

Lève la paille à l'égard du Boccace ;

Car quant à moi, ma main pleine d'audace

En mille endroits a peut-être gâté

Ce que la Tienne a bien exécuté.

Or il eft temps de finir ma préface,

Et de prouver par quelque nouveau tour

Les quiproquo de Fortune & d'Amour.

On ne peut mieux établir cette choie

Que par un fait à Marfeille arrivé :

Tout en eft vrai, rien n'en eft controuvé.

Là Clidamant, que par refpect je n'ofe

Sous fon nom propre introduire en ces vers,

Vivoit heureux, fe pouvoit dire en femme

Mieux que pas un qui fût en l'univers,

L'honnêteté, la vertu de la dame,

Sa gentillette, & même fa beauté,

Dévoient tenir Clidamant arrêté.

Il ne le fut. Le diable eft bien habile,

Si c'eft adrefle & tour d'habileté

Que de nous tendre un piège auffi facile

Qu'eft le defir d'un peu de nouveauté.

Près de la dame étoit une perfonne,

Unelûivante ainfi qu'elle mignonne,

De même taille & de pareil maintien,

Gente de corps : il ne lui manquoit rien

De ce qui plaît aux chercheurs d'aventures. La dame avoit un peu plus d'agrément; Mais fous le mafque on n'eût fu bonnement Laquelle élire entre ces créatures.

Le Marfeillois, Provençal un peu chaud, Ne manque pas d'attaquer au plus tôt Madame Alix : c'étoit cette foubrette.

Madame Alix, encor qu'un peu coquette, Renvoyoit l'homme. Enfin il lui promet Cent beaux écus bien comptés clair & net. Payer ainfi des marques de tendrefTe D'une fuivante, étoit, vu le pays, Selon mon fens, un fort honnête prix.

Sur ce pied-là, qu'eût coûté la maîtreffe? Peut-être moins; car le hafard y fait.

Mais je me trompe; & la dame étoit telle, Que tout amant, & tant fût-il parfait, Auroit perdu fon latin auprès d'elle:

Ni dons, ni foins, rien n'auroit réufïi. Devois-je y faire entrer les dons auffi ? Las! ce n'efl plus le fiècle de nos pères: Amour vend tout, & nymphes, & bergères; Il met létaux à maint objet charmant:

C'étoit un dieu; ce n'eft plus qu'un marchand. O temps ! ô mœurs ! ô coutume perverfe î Alix d'abord rejette un tel commerce, Fait l'irritée ; & puis s'apaife enfin, Change de ton; dit que le lendemain, Comme madame avoit deffein de prendre Certain remède, ils pourroient le matin Tout à loifir dans la cave fe rendre.

Ainfi fut dit, ainfi fut arrêté.

Kt la foubrette ayant le tout conté

ii. - i3

A fa maîtrefïe, auffitôt les femelles D'un quiproquo font le projet entre elles. Le pauvre époux n'y reconnoîtroit rien, Tant la fuivante avoit l'air de la dame; Puis, fuppole qu'il reconnût la femme, Qu'en pouvoit-il arriver que tout bien ? Elle auroit lieu de lui chanter fa gamme.

Le lendemain, par hafard, Clidamant, Qui ne pouvoit fe contenir de joie, Trouve un ami, lui dit étourdiment Le bien qu'Amour à fes deiirs envoie.

Quelle faveur! Non qu'il n'eût bien voulu Que le marché pour moins fe fût conclu; Les cent écus lui faifoient quelque peine L'ami lui dit: Eh bien ! foyons chacun Et du plaifir & des frais en commun.

L'époux n'ayant alors fa bourfe pleine, Cinquante écus à fauver étoient bons.

D'autre côté, communiquer la belle, Quelle apparence! y confentiroit-elle?

S'aller ainfi livrer à deux Gafcons, Se tairoient-ils d'une telle fortune?

Et devoit-on la leur rendre commune?

L'ami leva cette difficulté, Repréfentant que dans l'obfcurité Alix feroit fort aifément trompée.

Une plus fine y feroit attrapée:

Il fuffrroit que tous deux tour à tour, Sans dire mot, ils entraffent en lice, Se remettant du furplus à l'Amour, Qui volontiers aideroit l'artifice.

Un tel filence en rien ne leur nuiroit

LES QUIPROQUO. iS\

Madame Alix, fans manquer, le prendroit Pour un effet de crainte & de prudence: Les murs ayant des oreilles, dit-on, Le mieux étoit de fe taire; à quoi bon' D'un tel fecret leur faire confidence?

Les deux galants, ayant de la façon

Réglé la chofe, & difpofés à prendre

Tout le plaifir qu'Amour leur promettait,

Chez le mari d'abord ils fe vont rendre.

Là, dans le lit l'époufe encore étoit.

L'époux trouva près d'elle la foubrette,

Sans nuls atours qu'une fimple cornette,

Bref, en état de ne lui point manquer.

Même un clin d'ceil qu'il put bien remarquer

L'en afïura. Les amis difputèrent

Touchant le pas, & longtemps conteftèrent.

L'époux ne fit l'honneur de la maifon,

Tel compliment n'étant là de faifon.

A trois beaux dés, pour le mieux, ils réglèrent

Le précurfeur, ainfi que de raifon.

Ce fut l'ami. L'un & l'autre s'enferme

Dans cette cave, attendant de pied ferme

Madame Alix, qui ne vient nullement :

Trop bien la dame, en fon lieu, s'en vint faire

Tout doucement le fignal néceffaire.

On ouvre, on entre; & fans retardement,

Sans lui donner le temps de reconnoître

Ceci, cela, l'erreur, le changement,

La différence enfin qui pouvoit être

Entre l'époux & fon affbcié,

Avant qu'il pût aucun change paroître,

Au dieu d'Amour il fut iacrifié.

i84 LES QUIPROQUO.

L'heureux ami n'eut pas toute la joie

Qu'il auroit eue en connoiffant fa proie.

La dame avoit un peu plus de beauté,

Outre qu'il faut compter la qualité.

A peine fut cette fcène achevée,

Que l'autre acteur, par fa prompte arrivée,

Jette la dame en quelque étonnement;

Car, comme époux, comme Clidamant même,

Il ne montroit toujours û fréquemment

De cette ardeur l'emportement extrême.

On imputa cet excès de fureur

A la foubrette, & la dame en fon cœur

Se propofa d'en dire fa penfée.

La fête étant de la forte paffée,

Du noir féjour ils n'eurent qu'à fortir.

L'affocié des frais & du plaifir

S'en court en haut en certain veftibule :

Mais quand l'époux vit fa femme monter,

Et qu'elle eut vu Pami fe préfenter,

On peut juger quel foupçon, quel fcrupule,

Quelle furprife, eurent les pauvres gens.

Ni l'un ni l'autre ils n'avoient eu le temps

De compofer leur mine & leur vifage.

L'époux vit bien qu'il falloit être fage;

Mais fa moitié penfa tout découvrir.

J'en fuis iurpris; la plus fotte à mentir

Eft très-habile, & fait cette fcience.

Aucuns ont dit qu'Alix fit confcience

De n'avoir pas mieux gagné fon argent,

Plaignant l'époux, & le dédommageant,

Et voulant bien mettre tout fur fon compte:

Tout celan'efl que pour rendre le conte

LES QUIPROQUO. i85

Un peu meilleur. J'ai vu les gens mouvoir Deux questions: l'une, c'efl à favoir Si l'époux fut du nombre des confrères, A mon avis, n'a point de fondement, Puifque la dame & l'ami nullement Ne prétendoient vaquer à ces myftères.

L'autre point eft touchant le talion ; Et Ton demande en cette occafion Si, pour ufer d'une jufte vengeanc, Prétendre erreur & caufe d'ignorance A cette dame auroit été permis.

Bien que ce foit aftez là mon avis, La dame fut toujours inconfolable.

Dieu garde mal celles qu'en cas femblable

Il ne faudroit nullement confoler!

J'en connois bien qui n'en feroient que rire

De celles-là je n'ofe plus parler,

Et je ne vois rien des autres à dire.

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