‹ Contes et nouvellesChapitre 57 sur 80 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Avec un plaisir dont mon nouveau langage même ne saurait me fournir aucune expression, j'accompagnai mon vieux père nourri* cier dans les rues de la ville , où il demandait la charité devant les maisons , ou l'implorait des passants. Il partageait avec moi chaque morceau de pain , . chaque reste de légumes dont la main de la commisération remplissait l'écuelle de bois que je lui portais. Ce n'était que pour lui que j'étais sensible aux privations dont nous souffrions quelquefois, et à la dureté des riches qui nous chassaient souvent de leur porte. Chaque jour je voyais s'accroître l'amour que me portât mon vieil ami : le malheur avait amolli son cœur , et l'avait rempli de cette douce piété qui réconcilie l'être souffrant avec son sort , et lui donne le courage d'en attendre le terme avec résignation.

Au bout de quelques mois , la prédiction de Freimann se vérifia. Lafleur perdit entièrement la vue, et je devins son conducteur. Attaché à une mince ficelle (car à quoi lut eût servi une corde ? ) , je le précédais lentement pour préserver ses pas des pierres, et son corps d'être heurté par les hommes, plus durs encore que les pierres. Nos courses se bornaient à un circuit de cinq à six milles. Les aumônes furent alors un peu plus abondantes, et lorsque leur source menaçait de se tarir, j'avais recours à quelques uns de mes tours qui firent souvent plus d'impression sur l'ame des assistants, que le spectacle d'un frère malheureux et souffrant.

. Notre pèlerinage nous conduisit un jour à la fête d'une petite ville où nous avions lieu d'espérer une bonne moisson. Je m'étais surpassé moi-même dans mes exercices , et La* (leur , satisfait , se diposàit à retirer de son chapeau , et à elwpoche^uné poignée dé monnaie de cuivre qu'ils lui avaient rapportée, lorsqu'un jeune garçon bien mis, qui s'était placé partout au premier rang , et qui parais» sait particulièrement content de moi* tacha de m'attirer à lui sous l'appât d'un petit pain

DUtf BARBET, 22^

mollet. Je détournais la tête, et regardais mon maître délaissé , comme pour le recommander à sa bienfaisance; mais le jeune garçon s'était mis en tête, ou de m'avoir, ou au moins de jouer un tour au pauvre aveugle. Il s'approcha de moi , coupa la ficelle qui nous servait de guide, et s'empara du bout pour m'emmener de force.

Je ne pus retenir plus long-temps ma colère ; je me jetai sur les jambes du petit scélérat , et lui enlevai un morceau du mollet. Ceci occasionna un tumulte universel; le petit jetait des cris de possédé, et on l'emporta. Je me tins calme à côté de mon ami, et, soit par crainte ou par approbation , personne ne se disposait à me punir.

Mais au bout de quelques minutes, je vis accourir deux valets de ville aux habits bariolés. C'étaient les exécuteurs de la vengeance du bourgmestre, et le petit satan que j'avais mordu était son fils unique. Les deux satellites étaient armés de fusils, et l'un des deux s'était approché de nous à quelques pas de distance. J'aurais pu fuir; je me serrai, au contraire, plus près de mon maître. Celui-ci , qui avait pu juger par les discours

228 BIOGRAPHIE d'uîT BARBET.

des assistants , du danger qui me menaçait , se pencha sur moi, et supplia d'épargner ma vie ; mais ce fut inutilement : l'esclave lâcha son coup, et la même halle qui traversa ma tête, perça aussi la poitrine de mon vieil ami. Placez-le dans mon tombeau , furent ses dernières paroles, et en même temps les premières que j'entendis de mes nouveaux sens. Nos ombres voulurent s'embrasser ; mais chacun en fut empêché par une force invincible. En $' éloignant, l'ame de mon ami me dit encore ces paroles : a Nous nous reverrons. »

Page 1