‹ Contes et nouvellesChapitre 59 sur 80 · EXTRAIT DUN MANUSCRIT FRANÇAIS · texte numérisé non relu

EXTRAIT DUN MANUSCRIT FRANÇAIS

B**, près Gr**, ce 24 mai 1794.

Je vous écris, mon cher ami, de la demeure de l'innocence souffrante. Votre cœur sensible m'est garant de la part que vous prendrez au sort de la jeune et malheureuse amie chez laquelle j'ai passé les premières semaines du printemps. Tout ce que m'ont raconté les témoins de ses malheurs, non seulement de ses souffrances , mais aussi du mâle courage avec lequel elle les supporte, tout ce que j'ai moimême remarqué de sublime dans sa façon de penser, d'héroïque dans ses actions, m'a si profondément touché, qu'il me serait impossible de renfermer dans mon sein les sensations que j'ai éprouvées. Il faut vous joindre à moi pour plaindre la tendre, l'inconsolable

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Victorine. Les êtres bons et aimants qui vous entourent ne refuseront pas leur admiration silencieuse à ses vertus , ni une participation sympathique et vive à ses malheurs ; et j'éprouverai alors une bien douce satisfaction à l'idée d'avoir à son insu fait ffcérir et estimer Victorine par un plus grand nombre de cœurs nobles et sensibles.

Il serait en effet difficile de trouver une femme qui réunisse plus de perfections morales aux qualités les plus entraînantes de l'esprit , et une délicatesse de cœur plus prompte à s'émouvoir. Ce qui rehausse chez elle le prix de cette dernière qualité , c'est qu'en exprimant les sensations les plus vives, les plus élevées, les plus héroïques, son ton, son langage, tout son être enfin, ne s'écartent en rien de la simple nature. Parler, aimer aussi vivement qu'elle sent , penser et agir aussi noblement qu'elle pense et agit, sont chez elle des occupations aussi naturelles , que le sontPchez d'autres le besoin de respirer ou de se mouvoir. Très jeune encore , on observait déjà en elle l'empreinte délicate de son esprit, la touchante sensibilité, qui la font distinguer aujourd'hui. On se souvient

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qu'à Aix en Savoie, où elle avait, à l'âge de huit ans , accompagné sa mère qui y prenait les eaux * elle était devenue la favorite des sociétés nombreuses et distinguées qui s'y trouvaient réunies. Lorsqu'un accident fâcheux la rendit boiteuse , on la citait toujours pour prouver que les défauts corporels sont souvent compensés par des qualités morales qui les font oublier. Sa physionomie , sans être d'une beauté régulière , était cependant remplie de grâces, de vivacité, et surtout d'expression. Encore aujourd'hui que le chagrin l'a consumée , cette physionomie a conservé quelque chose d'attrayant que je n'ai encore rencontré nulle part. C'est un composé harmonieux de sensibilité et d'héroïsme; aucune femme n'a jamais possédé ces deux qualités à un degré aussi éminent : on est étonné qu'une ame aussi forte puisse se trouver dans un eorps aussi débile. A vingt-six ans, et pleurant encore un enfant chéri, second fruit d'une heureuse union , qui , dès l'âge le plus tendre , avait annoncé déjà des dispositions extraordinaires , elle fut distraite de sa douleur par les tristes événements de Lyon , ou plutôt ses chagrins furent doublés

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par de nouveaux malheurs. L....r, l'époux que son cœur avait choisi , l'époux qui l'avait rendue heureuse pendant six années , et qui, pour s'unir à elle, avait repousse les plus fortes observations dictées par l'intérêt ; le jovial, l'aimable, le spirituel L....r s'était laissé entraîner dans le parti des fédéralistes. La craintive tendresse de son épouse avait retenu son courage lors du mémorable événement du 29 mai , et avait en même temps entaché son honneur aux yeux de ses compatriotes. Victorine, qui n'existait qu'en lui, craignait de mériter une seconde fois ses reproches mortifiants ; elle écouta en silence sa résolution de rester dans la malheureuse ville , et ne lui demanda d'autre faveur que de ne jamais exiger d'elle de le quitter. Elle prévoyait déjà alors le sort tragique qui l'attendait ; mais l'espoir de ne pas lui survivre adoucit chez elle la cruelle idée de sa perte. S'il tombe , se disait-elle en elle-même , je me tuerai ; ce n'était pas là un mouvement d'exaspération ; mais une résolution bien méditée, dans laquelle elle trouvait une espèce de consolation et de tranquillité. Pendant le siège, l'image de la mort, celle de l'éternité,'

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se présentaient sans cesse à son ame ; elle fut rappelée insensiblement aux préceptes de la religion qu'elle n'avait pas tout-à-fait oubliés , mais dont la voix avait été affaiblie en elle par le commerce du grand monde ; et les terribles secousses qu'avait éprouvées son cœur , l'avaient seulement abasourdie. Elle sentait d'ailleurs qu'elle aurait besoin de toute la liberté de son esprit pour adoucir le chagrin de son époux, que l'idée de la laisser inconsolable de sa perte torturerait continuellement.

Entraînée par ce double sentiment, elle appelle sa fille, âgée de cinq ans, remplie de grâces et de douceur , le parfait portrait de sa mère ; et, dans une extase de sensibilité héroïque impossible a décrire , elle pose sa main sur la tête de cet être chéri , et promet ainsi à Dieu de vivre ; mais c'était un grand sacrifice pour elle; car elle soupirait après le terme de ses souffrances. Aussi desirait-elle qu'ayant fait le vœu de ne pas mettre ellemême un terme à son existence , qu'une main étrangère l'en débarrassât.

D'après son opinion , Lyon n'eût jamais dû se rendre, et elle disait que ses habitants, tombant sous les ruines de leur ville , et mou-

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rant ensemble , eussent trouvé un sort bien préférable aux longues angoisses qu'ils avaient éprouvées après leur défaîte. La première nouvelle de la reddition de la ville lui causa un mécontentement violent ; mais elle espérait toujours que les républicains, irrités par les motifs et la longueur du siège , signaleraient leur victoire par un massacre universel ; mais, telle qu'une Romaine, elle attendait inutilement la mort dans sa maison. L'ordre et le silence accompagnèrent la reddition , qui devait être suivie des plus cruelles horreurs. Victorine apprit bientôt que son mari était prisonnier. Il avait suivi dans la même nuit la colonne de Pré ci qui allait faire une sortie , et avait fait à sa femme les adieux les plus douloureux , ainsi que les instances les plus pressantes de le suivre. Il avait renouvelé sa prière à deux reprises dans ce moment terrible; elle refusa toujours avec la plus touchante fermeté. Je ne pourrais contribuer en rien à ta conservation , mais beaucoup à ta perte. L'idée des dangers auxquels je serais exposée t'ôterait le calme si nécessaire à ta propre conservation ; tu ne voudrais pas quitter mon chariot ; tu te ferais tuer pour me

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défendre. Il partit donc sans elle ; la colonne fut attaquée, détruite; quelques uns seulement, qui avaient échappé au massacre, furent faits prisonniers , ainsi que lui. Leur sort ne paraissait pas douteux;- la décision ne pouvait tarder long-temps.

Figurez- vous , mon cher ami , le désespoir de Victorine , lorsque ses cruelles appréhensîons se furent changées en la certitude de voir mourir son époux sur l'échafaud. Dans son désespoir, et presque hors d'elle-même, elle parcourut , malgré son infirmité , seule , sansaucun soutien, les places etles rues de cette grande ville. Elle arrive devant la prison de son mari ; elle veut au moins contempler les murs qui le renferment. Ne pouvant les percer de ses regards , ne pouvant se résoudre à les quitter, elle demande enfin à le voir luimême, Elle est repoussée avec dureté ; ses supplications , ses cris , les affreuses convulsions de sa douleur, tout est inutile; elle ne trouve que des cœurs insensibles. C'en était trop pour son ame. Dans un accès de frénésie elle jette aux pieds du factionnaire le paquet de linge et de vivres qu'elle avait destiné à son mari, et court avec la vitesse du trait

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vers la Saône pour s'y précipiter. Un des gardiens la retient ; il ne peut résister plus longtemps au spectacle du plus affreux désespoir, il la saisit par le bras , et la pousse rudement dans l'intérieur de la prison , comme s'il avait voulu rendre sa condescendance excusable par cette violence apparente. La voilà donc réunie à son bien-aimé ; elle croit lui dire son dernier adieu. Le lendemain elle le voit de nouveau , et repète ses visites encore les deux jours suivants; tous les moments qu'elle ne passe pas avec lui sont employés à le défendre , à le justifier , à lui rendre ses juges favorables. Plusieurs d'entre eux étaient humains; les démarches de Victorine ne furent pas infructueuses : il est acquitté et mis en liberté.

Je n'ai pas le courage , mon ami , de vous dépeindre une joie qui , ainsi que le mieux apparent d'un homme atteint d'une maladie mortelle , n'a duré que peu d'heures. La même main qui avait signé l'acquittement de L...r ordonna , deux jours après , sa rein* carcération ; alors Victorine perdit tout espoir. La vindicte nationale avait redoublé de sévérité , et ses agents renchérissaient encore sur les lois de sang. Il ne restait à cette in*

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fortunée que la triste consolation de passer près de son époux le peu de jours qu'il avait encore à vivre. Dès le grand matin elle se rendait dans sa prison, qu'elle ne quittait qu'à la nuit tombante. Vous croyez peut-être, mon ami, que près de lui elle s'abandonnait à sa douleur, qu'elle l'arrosait de ses larmes; non, ses yeux restaient secs, son ton était calme, et sa contenance ferme. Elle eût craint d'augmenter les angoisses de son époux par l'image des siennes , et elle rassemblait toutes ses forces pour renfermer ses tourments dans son sein. L...r, qui s'était péniblement préparé à la consoler , à la tranquilliser , vit alors que ses efïbrts'seraient superflus, et put alléger son cœur par tous les épanchements de la douleur qu'il éprouvait à l'idée de cette cruelle et triste séparation.

Quel touchant tableau ne devaient pas offrir ces deux êtres , dont chacun oubliait sa propre douleur , pour ne penser qu'à celle de l'autre , dont chacun s'efforçait de se cacher à lui-même ses tourments, et ne trouvait d'autre moyen de calmer l'autre, que de lui montrer sa propre tranquillité! Quel spectacle touchant que de voir la constante fermeté de

Victorine , et près d'elle son époux succombant à ses poignantes sensations; de voir l'homme répandre des larmes , tandis que la femme ne pleurait pas! Peu à peu les sombres images du désespoir firent place aux consolations de la religion, dont L...r s'était rapproché pendant ces moments de calamité. Lui , qui s'était d'abord abandonné aux faux plaisirs de la jeunesse , et aux distractions de l'homiBe du monde , termina sa carrière en philosophe et en chrétien; et le même homme qu'on était presque tenté de croire faible, envisagea la mort de sang-froid , et la sup* porta en héros !

Le jour fatal 'arriva enfin. L...r fut conduit devant le tribunal de sang , et ramené dans sa prison; Victorine prévit que son époux était perdu. Elle tenta , mais inutilement , de lui parler encore une fois ; elle rentra chez elle pour lui écrire. Pendant les vingt-quatre heures qui s'écoulèrent depuis le jugement jusqu'à l'exécution de la sentence , ce couple infortuné entretint use correspondance aussi active que douloureuse. L...r répéta à trois reprises à sa tendre amie le déchirant adieu de l'amour conjugal ; les sentiments religieux

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les plus élevés se mêlaient aux brûlantes expressions de sa tendresse et de sa douleur, et il s'estimait heureux de pouvoir expier avec son &ang les erreurs et les faiblesses d'une vie trop dissipée. Il assurait son épouse que la paix de son cœur , et l'espoir de l'immortalité qui le remplissait, ne pouvaient être troublés que par le chagrin d'être séparé d'elle , et par la crainte qu'elle ne succombât à sa douleur. Il la conjurait de surmonter son chagrin , et de lui donner une dernière preuve de sa tendresse , par son courage à lui survivre, et de se conserver pour la jeune Pauline, le seul fruit de leur amour , jusqu'à ce que la miséricorde divine, en terminant sa carrière , les réunît dans le sein d'une félicité impérissable. La dernière de ses lettres était écrite avec son sang. Victorine, après l'avoir ouverte , poussa un cri d'horreur ; elle employa pour y répondre le langage de la piété et de l'amour. L'heure fatale était prête à sonner; elle remit, sans trembler, au gardien ces lignes, les dernières que son époux devait lire dans ce monde. Elle se jeta au cou dé ce fidèle intermédiaire de son douloureux adieu , et s'écria

d'une voix animée par la plus vive exaltation : « U ne suffit pas que vous lui portiez cette lettre et ce baiser que je vous donne pour lui ; dites-lui, ô dites-lui en même temps, que vous m'avez vue résignée , ferme et courageuse ; dites-lui que le désespoir est loin de moi , et que je veux vivre pour lui et pour sa fille. Dites-lui que si ma vie n'est désormais pas exempte de douleur, elle ne sera du moins pas un tourment pour moi. Dites-lui que je me promets encore quelques jours heureux, dans la douce persuasion où je suis de me réunir bientôt à lui pour jamais. »

Ce jour était cependant pour elle une cruelle éternité. Elle pensait sans cesse à la terrible attente dans laquelle devait se trouver son époux. Elle comptait les instants, et chaque fois que l'heure sonnait elle était saisie d'un tressaillement convulsif.

Lorsqu'enfin le fatal moment fut passé, la vertueuse mère de mon ami C** alla la trouver, et lui annonça que son époux avait cessé de souffrir, a Ah ! s'écria-t-elle alors dans une exaltation subite, où une espèce de joie perçait à travers le sentiment de sa profonde douleur, il n'ys&ura donc plus que moi seule

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qui souffrirai ! » Elle adressa à Dieu sa fervente prière pour son époux, le pria de la réunir bientôt à lui , et lui promit de suppor ter l'existence. Après être restée quelque temps silencieuse et enfoncée dans de profondes méditations, elle se leva de son siège avec une dignité héroïque , fit les préparatifs de 'son départ, et se rendit le lendemain à la Maison de Ville pour demander son passeport. Elle traversa sans pâlir le lieu de l'exécution , où- fumait encore le sang de son époux , tandis qu'elle n'avait jamais pu jusqu'ici apprendre une nouvelle» joyeuse, ou bien la perte d'une personne chérie , sans éprouver une émotion violente, et même une sorte de défaillance. Elle se retira auprès de ses parents, et, sans démentir sa fermeté, elle les ranimait elle-même par les consolations qu'ils ne pouvaient lui offrir sans se faire la plus grande violence. Elle demeure là depuis plusieurs mois, constamment occupée de l'éducation de sa fille et du souvenir de son époux. Mais elle. est si différente de la femme qui veut être consolée par des distractions , qu'on ne peut soulager sa douleur i. il

qu'en lui offrant l'occasion de s'y livrer. Elle dit elle-même que ses pensées étant constamment fixées s&r sa position actuelle , et sur la terrible catastrophe qui l'avait occasionnée, ce ne pouvait être qu'une véritable consolation pour elle que d'en parler, puisque autrement elle serait forcée de renfermer dans son sein la douleur qui la navrait. Mais, mon ami , avec quelle délicatesse ne se Hvret-elle pas à cette jouissance ! elle craint «ans cesse de se rendre importune par la pitié qu'elle inspire. Malgré le sentiment constant de sa poignante douleur , elle a assez de force et de grandeur d'âme pour se faire violence , afin dé ne pas fatiguer les autres par des marques ostensibles de se* souffrances* Çlle participé aux amusements dé ses amis; elle sait apporter dans leur cercle de l'esprit et de l'enjouement. Sùjk àir n'est pas trop sérieux , et ses traita né portent pointfétUpr einté d'une trop soirtbre tnéi&neolie ; <*i remarque au contraire que le bonheur dèa autres diminue Mm propre malheur. Lorsqu'il ne lui est plus possible de retenir èes taïtttés i effe s'éloigne pour les répandre dans la solitude, et ce n'est que

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par une espèce de violence que ses amis parviennent à lui faire accepter leurs soins et leurs consolations.

Nous avions un jour j. assé une belle matinée du printemps sous de belles allées de sapins et de peupliers. Nous étions une société d'amis chers, unis par les liens de la plus étroite intimité, et nous venions de jouir de tout le charme de la nature et des épanchements de l'amitié. Le moment de notre prochaine séparation nous avait feit foire Fe vœu sacré que l'amitié devait toujours réunir les absents, et pour augmenter la solennité de notre dernière réunion, nous venions de consacrer quelques heures à la lecture de ce chef-d'œuvre de morale et de sentiment , que son auteur * avait intitulé ta Chaumière indienne. L'épisode du tombeau sur Jequel la bramine pleure sa mère , et les touchantes descriptions du Paria firent visiblement sur Victorîne u ne p rofbnde impression , qui se communiqua promptement à tous les assistants. Lorsque nous fumes de retour, elle se mit à mon secrétaire pour extraire quelques pas-%

* Bernardin de Saint-Pierre.

sages qui l'avaient particulièrement frappée. Je lui offris de lui épargner cette peine ; elle les chercha pour me les indiquer. Tout à coup elle s'arrêta : « Non , non , dit-elle , je ne veux pas que vous vous occupiez des sombres tableaux qui me sont sans cesse présents. Je ne vpus ai déjà que trop attristé par des conversations mélancoliques ; oubliez ces élans d'indiscrétion et d'égoïsme , oubliez que vous m'avez vu pleurer. Souvenez-vous seulement qu'en écoutant mes plaintes vous avez soulagé ma douleur. »

Chaque jeudi , à l'heure précise qui lui rappelle le cruel moment , elle relit les dernières lettres de son époux, se rend dans sa chambre pour faire cette lecture, et se. livre aux méditations et aux prières qu'elle lui inspire. Nous essayâmes un jour de la détourner de ce souvenir , et nous crûmes y avoir réussi ; elle jouait et riait avec nous ; elle se mêlait à la conversation , et ne paraissait point occupée d'une pensée étrangère. Mais à l'heure ordinaire elle s'échappa sans proférer une parole , pour se rendre au lieu où l'attendaient la religion et la douleur. J'étais très curieux de lire ces lettres, mais

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je n'osais les lui demander. Elle prévint un jour elle-même mon désir , en me proposant de m'en faire la lecture, et Je pense, dit-elle, que les sentiments qu'elles respirent peuvent fortifier et élever le cœur d'un jeune homme. » Gomment pourrai-je vous la peindre , mon ami ? Tremblante , respirant à peine , le regard fixe , elle était forcée de se reposer pendant quelques minutes après la lecture de chaque lettre. Ce sont en effet des monuments sublimes de tendisse, de religion et d'héroïsme. J'ai vu les lignes tracées avec le sang de L...r, où il conjure sa malheureuse épouse de vivre pour lui et pour* sa fille , et où , en lui présentant le tableau de la paix de son ame et de son espérance au moment de quitter la vie , il lui montre au loin le jour qui devra les réunir au sein d'une félicité éternelle. Oh ! il est bien sûr que ce n'est que cet ordre sacré, rempli d'amour, ainsi que les principes de la religion, qui ont pu l'empêcher d'abréger des jours qui ne sont plus pour elle qu'un deuil éternel. Elle trahit à chaque instant son désir de quitter la vie. « Songez donc , me dit-elle un jour avec l'accent de

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la douleur la plus amère, que je suis peutêtre destinée à vivre quatre-vingts ans. » Mais comme le suicide la menace d'ouvrir un gouffre éternel entre elle et son époux, elle Ta toujours repoussé de sa pensée. Une telle séparation serait pour elle le plus cruel tourment qu'elle puisse jamais craindre; et maintenant qu'elle se repent de s'y être une fois livrée , elle conyient que sa réunion avec son époux lui paraît la plus douce félicité dont elle puisse jouir dans un meilleur monde. Ce désir qui l'anime la rend souvent inquiète sur ses moindres imperfections, même sur des objets tout-à-fait indifférents. Ce ne sont cependant point des petitesses de bigoterie ; elles peignent plutôt avec des traits plus frappants la délicatesse de son cœur. On m'a raconté qu'ayant un jour remis à un marchand des ouvrages de broderie dont elle se fait un devoir de s'occuper constamment, quoique la fortune de sa famille la mette au-dessus de tout besoin , elle l'avait prié de l'instruire s'il courait le moindre risque d'y éprouver quelque perte; cependant le prix qu'elle en avait demandé était à peine de la

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moitié de leur valeur réelle. Lors de la confiscation de la totalité des biens de son mari , elle avait pu sauver quelques livres; mais le temps ne lui ayant pas permis d'en soustraire quelques uns que ma sœur lui avait prêtés , elle s'empressa de lui apprendre qu'ils étaient perdus, «J'ai donc, dit-elle à cette occasion \ pris plus de soin de ma propriété que de celle d'autrui. » Cela lui faisait beaucoup de peine , et elle éprouva le besoin de l'avouer à ma sœur , qui fit tous ses efforts pour la tranquilliser, dans les termes de la plus tendre amitié. Cette même sœur , mue par un sentiment d'équité et d'attachement , avait payé quelques petites dettes que L...r, peu d'heures avant sa mort , avait recommandé à son épouse d'acquitter, Victorine , qui avait été hors d'état de le faire, en perdit le repos et le sommeil, et ne trouva aucune expression pour lui en témoigner sa reconnaissance.

Il faut encore que je vous rapporte un trait qui peint parfaitement son cœur et l'ardeur de son imagination. Elle témoigna un jour son désir de voir son mari à un homme qui , zélé Martiniste , croyait à la possibilité de communiquer avec les morts. Il lui répon-

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dit : <c Vous n'avez pas besoin de mourir pour jouir d'un bonheur si désiré. » Ces pa* rôles pénétrèrent comme un éclair dans l'ame de "Victorine ; touchée , ravie , ivre de bon» heur, elle voulait à l'instant se faire initier dans les secrets de cette secte mystérieuse ; et je ne sais ce qui en serait résulté , si une amie sage et pieuse ne lui eût représenté l'absurdité de ces jongleries.

Je joins ici deux écrits , qui pourront vous servir à juger de la délicatesse de sa plume. Comme on en avait fait beaucoup d'éloges, je l'avais priée de me les communiquer. Elle dit à ma sœur, en les lui remettant pour me les envoyer : « J'ai tout barbguillé en voulant corriger les fautes. J'étais si troublée en comparant ma situation présente avec mon existence d'alors ! O Dieu ! quel changement ! le bonLorenzo n'est plus, et je suis encore ici , peut-être pour bien long-temps ! Qui sait si je ne suis pas condamnée à devenir bien vieille!... Je frémis à cette idée. Ne me grondez pas , ma Joséphine. Je repousse loin de moi l'action qui pourrait tout finir pour moi : oui , tout. Je considère la pointe de mon rocher ; je ne suis jamais plus à mon aise que le soir ,

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lorsque je fixe mes regards sur le sommet le plus élevé de ce cher et triste rocher. Alors il me semble qu'il est là-haut.... ; et quelquefois j'aperçois un petit nuage blanc , semblable à un gros flocon de neige ; la tête me tourne, et je me désole de ce que mes pieds touchent encore la terre. C'est là , là que je voudrais aller!.... Mais que fais-je ? j'extravague , je t'afflige ; pardonne- moi cette folie ; fais un paquet de ces feuilles , jette-le loin de toi , et ne conserve que le souvenir de mon amitié. %

Dans le premier de ces écrits , elle faisait , encore comme fille , le portrait de son caractère dans des termes de géographie. Le voici :

On trouve dans le pays nommé Victoria ;

Bonté 9 la capitale,

Gaîtéy

Sensibilité , 1 in

quatre grandes villes.

Franchise y Amitié y

Ignorance y vieille ville mal bâtie.

Esprit y petit village.

Bon. Sens 9 bourg assez considérable.

Le mont Malice, près de Gaïté.

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Humeur j petit torrent qui ravage quelquefois Bonté 9 Esprit et Gaîté.

Constance y belle et grande rivière qui arrose Sensibilité.

Coquetterie y petit ravin, près de Franchise.

Douceur > fleuve qui prend sa source près de Bonté , et qui embellit et fertilise toute la contrée d'ailleurs assez désagréable.

Le second de ces écrits contient la relation allégorique de son union avec L...r, ainsi que la louange des sociétés- de Lyon, qui adoucissaient son éloignement de sa

famille.

DE L HUMANITE SOUFFRANTE» ï$t

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