ALLÉGORIE
Le magicien Lorenzo fit un voyage dans le pays de D¥*. Il se promenait un jour sur les bords de l'I*¥. A quelques pas du rivage ,il jeta les yeux sur une petite source qui coulait tranquillement , et dont l'eau , sans être belle , était claire et limpide ; il s'en approcha. La source bouillonna , puis s'arrêta.... ; quelques instants après elle se mit à bouillonner plus fortement.... Lorenzo étonné y retourna le lendemain. Même effet , même surprise. « Non , dit-il , je ne m'éloignerai pas d'ici ; je veux approfondir les causes de ce phénomène. » Il revint tous les jours près de la petite source , devint pensif, et il soupirait; mais lorsque, au bout de quelque temps , un ordre supérieur le rappelant dans sa patrie, il lui fallut quitter cette charmante contrée, il alla voir pour la dernière fois sa petite source ; mais quel fut
25a SUPPLÉMENT A L'HISTOIRE
son étonnement de la voir ruisseler tristement , et d'entendre son murmure exprimer la douleur! « Chère source ! dit-il , que je serais heureux , si , par le secret de mon art , je pouvais te diriger dans mon pays , et respirer sans cesse auprès de toi la fraîcheur et la paix ! Si je. te quitte , ah ! un voyageur audacieux se désaltérera peut-être dans ton eau pure. Ah ! il la troublera , il la fera tarir peutêtre ; et moi , malgré ma soif dévorante , je n'ai jamais osé approcher mes lèvres brûlantes de ton bassin. Chère petite source , pourquoi me vois-je forcé de te fuir ? pourquoi ne possédai-je pas un talisman assez puissant pour te conduire où m'appelle mon destin ? » Lorenzo , lui répondit alors une voix plaintive : « Ce talisman est dans ton cœur. » Tout à coup Lorenzo agita 6a baguette magique , et se trouva, ainsi que sa petite source , sur les bords du Rhône. Elle lui appartient maintenant : il coule ses jours sous le tendre bocage qui la couvre , et ne craint plus de la troubler lorsqu'il étançhe dans son eau sa soif ardente.
Cependant sa chère petite source murmurait quelquefois tristement ; elle paraissait
de l'humanité souffrante, a 53
désirer de revoir son ancienne rive. Lorenzo , dans l'espoir de la consoler, résolut de lui amener quelques compagnes* Pour la seconde fois il frappe la terre de sa baguette magique, et une superbe haie d'aube-épines, de jasmins, de roses sauvages et d'acacias entoure la source. Cet enclos verdoyant contenait cinq sources charmantes, qui paraissaient annoncer la paix et le bonheur , par la clarté de leurs eaux , le sable uni et brillant qui leur servait de lit , et par les fleurs qui ornaient leurs bords. Il en sortit cinq nymphes , belles comme Cythérée , jeunes comme Hébé , modestes comme Diane, Sur le sein de chacune reposait une tourterelle. Trois d'entré elles s'approchèrent de la source de Lorenzo , en chantant les délices de l'amitié. Les deux autres s'approchèrent du côté opposé, munies chacune d'une petite pioche : du temps de l'âge d'or, cet instrument n'était point méprisé. Au commandement de Lorenzo, il s'éleva de sa source affligée une nymphe en pleurs , qui tenait dans sa main une branche de cyprès. Les cinq nymphes s'approchèrent d'elle, et lui offrirent leurs tourterelles. « Reçois-les, lui dirent-elles, et
a 54 SUPPLEMENT A l'hISTOÎRE
ne pleure plus ; tu as perdu des amies , noua les remplacerons. Conserve ces emblèmes et ces gages de notre amitié tendre et inaltérable. » Les deux nymphes qui tenaient les pioches lui dirent : « Nous allons creuser de petits canaux , afin que tes eaux se confondent avec les nôtres. . . Vois ce buisson maj estueux , c'est notre mère qui l'habite. » Il en sortit tout à coup une belle femme ; son port avait la tranquille dignité de celui de Minerve; son ame grande et noble était empreinte sur sa figure. Cette céleste femme réunit dans ses bras les six nymphes , et leur dit : « O mes chers enfants ! je ne fais plus aucune distinction entre vous ; je vous porte toutes dans mon cœur. Et toi , source de Lorenzo , jette loin de toi ta branche de cyprès ; tu seras heureuse par l'amour et par l'amitié. Demeure parmi nous ; aime toujours ta mère et tes sœurs , mais ne pleure plus sur elles. Lorenzo t'aime , et tu trouves en nous une mère et des sœurs. » Depuis ce jour les six sources coulent ensemble à l'ombre du beau buisson , qui les garantit des insultes des passants: La source de Lorenzo murmure maintenant plus gaîraent, et si elle sent le besoin de soupi-*
De l'humanité souffrante. a$5
rér , elle se détourne doucement , pour ne point troubler la paix des autres.
Victorine avait ajouté les lignes suivantes, qu'elle me lut avec une émotion visible.
« Grand Dieu ! un orage.... la foudre est tombée !.... Lorenzo n'est plus ! Sa source attristée ne sera plus désormais ombragée que par des saules pleureurs. Passant, ne t'arrête pas ; c'est ici le séjour de la mort.... N'entends-tu pas le murmure douloureux de très eaux battues par la tempête ? Ah ! garde-toi
de vouloir pénétrer ton cœur serait
brisé.... Sois heureux ! Que l'âme de Lorenzo veille sur toi ! »
A tout ce que je viens de vous dire de cette femme intéressante , je crois devoir joindre la copie de ce qu'elle écrivît hier dans l'album de ma sœur. Elle était négligeamment assise au bout d'une table , sans être distraite par la nombreuse société qui l'entourait; et elle laissa courir sa plume avec une incroyable vitesse :
«Victorine s'estime heureuse de trouver dans ce livre une place qui lui est destinée. Ma plume n'y tracera rien de spirituel ; l'esprit se tait lorsque j'écris pour ma Joséphine.
2 56 SUPPLEMENT A l'hISTOIRE
Le cœur parle seul, il est seul enjeu dans le rôle que je joue avec toi. Ce rôle est de t'ai-
mer de toute mon ame , de te remercier sans cesse; mon amitié et ma reconnaissance augmentent journellement. Bientôt je ne pour* rai t'aimer plus tendrement que je ne fais ; et si je n'étais pas convaincue que je t'aime aujourd'hui plus que je ne t'aimais hier, je dirais que demain je ne pourrai t'aimer plus que je ne t'aime aujourd'hui. Je ne puis dire ni sentir autre chose, sinon que je t'aime. Puisse cette expression simple et douce te peindre tout ce que je sens pour toi ! ......
Je ne te dirai pas : Crois à la tendresse de Victorine; à quoi servirait cette phrase? Tu sais bien que ta tendre, ta généreuse amitié, que tes bienfaits , ton inébranlable amour pour moi , la patience avec laquelle tu t'es efforcée de me consoler , de me soutenir ; oui , tu sais que tout cela est profondément gravé dans mon cœur.... et tu dois croire que de tout
ce qu'il y a sur la terre c'est toi que j'aime le plus. L'ombre de mon ami sourit en voyant sa Victorine se réfugier dans les bras de Joséphine, pour y chercher des consolations et le repos. Ah! ne t'éloigne jamais de moi;
de l'humanité souffrante. nB'j
retiens plutôt l'infortunée qui peut encore croire au bonheur lorsque tes regards caressants lui rappellent que sa tristesse , que ses larmes, te touchent. Partage toujours ma douleur, cela me fait tant de bien ! Pardonne à ton amie de ce qu'elle ne prend aucun soin de te cacher ses souffrances. Ah! je te crois heureuse lorsque tu peux alléger mes peines, et je l'avoue , je ne veux être consolée par personne que par toi, puisque j'ose tout exiger de ton amitié.... Moins malheureuse par l'idée que je te dois tout, je te bénis mille ibis chaque jour. Par toi mon sommeil est calme, et mon réveil est moins amer. Tu as chassé loin de moi les cruels nuages qui avaient troublé ma raison ; tu m'aidas a remplir les derniers vœux de l'homme que j'adore. Dieu tout-puissant! laisse tomber un regard sur ma Joséphine; veille sur elle; accorde-lui une existence longue, agréable et paisible! Elle sert les malheureux, et ses vertus réveillent la croyance en la divinité ! Joséphine! guide toujours mes pas; ne me perds jamais de vue. Ma marche est faible et chancelante ; que je suive tes traces, que je trouve en toi une amie que l'être souverainement
îiS8 SUPPLÉMENT A l'iïISTOIRÉ
bon m'a envoyée pour me convaincre, qu'il ne m'a pas tout ôté , en me privaht de celui qui m'avait rendue heureu&e. Je te considère comme le gage d'une divinité bienfaisante qui veille sur moi; Combien ta mission est grande et auguste , ma Joséphine ! et avec quel courage sais-tu la remplir ! Goûte la douce jouissance de tout le bien que tu peux: faire en m'aimant autant que tu aimes tes frères et ta sœur! Puisse Victorine être nommée parmi les amies de cette sœur! Mais ce serait trop exiger; auprès de toi le plus grand pas est fait. J'ai tout demandé , j'ai tout obtenu , rien ne me retiendra plus. Je n'oublierai jamais que tu es l'envoyée de mon ami qui vit là haut. Que ta récompense sera belle \ 6 ma Joséphine ! l'être qui te la donnera est grand et puissant.... Comment dois-jè m'exprimer pour te dire ce que je sens?.... Ma tête s'affaiblit, je ne veux cependant pas quitter la plume.... Je t'ai souvent répété que l'amour le plus tendre, le plus extrême , que mon cœur brûlant , que tout mon être , que tout en moi appartenait à celui que j'adorais depuis huit ans... Il n'est plus !... Tout a passé avec lui.... Mais mon cœur est resté.... Ah !
de l'humanité souffrakte. z5q
mon amie ! ma Joséphine ! ce cœur est à toi , l'ami de là hant te l'a légué ; lui qui voit avec tant de plaisir sa Victorine te consacrer entièrement ses tendres sentiments. Que ton cœur me reste toujours ouvert; je m'y établis, il n'y a que la mort qui puisse m'en bannir.. v Sois mon amie, ma protectrice !.. Que l'ami Lorenzo veille sur toi ; qu'il jouisse en paix de son repos!.... Son épouse, son amante, saVio toririe, a trouvé un soutien! Joséphine est son amie. »
Je finis ici ma lettre , mon cher ami , sans vous prier d'en excuser la longueur ; car je suis persuadé que vous avez Itf avec un profond intérêt ce que pouvait peindre une femme aussi sensible qu'héroïque. Lorsque nous nous reverrons, je pourrai vous en dire encore bien davantage.