‹ Contes et nouvellesChapitre 61 sur 80 · PHANUEL · texte numérisé non relu

PHANUEL

OALOMOtf était assis sur le trône de son père David ^ il avait bâti un temple au Seigneur* et l'avait consacré à la face de tout Israël. Phanuel, jeune homme qui demeurait avec sa mère dans la vallée d' Achor , était aussi allé à Jérusalem pour jouir de cette fête, et y avait adoré le Seigneur pendant sept jours. Il retournait à sa cabane ; la nuit le surprit dans le bois de Jéricho, et il- s'assit, épuisé de fatigue et de la chaleur du jour , sous un palmier qui se trouvait près du chemin. Il pensait à sa mère , et à la misère qui habitait sous son toit , et il dit en lui-même : L'or et l'argent sont aussi communs à Jérusalem que les pierres dans les rues ; l'abondance et les délices régnent dans ses. murs, et ma mère et moi nous sommes accablés de détresse et de tourments. Une larme silencieuse coula sur ses joues. Il soupira, et de bienfaisants pavots vinrent fermer ses paupières humides , tandis que le vent du couchant jouait avec les boucles de ses cheveux noirs. Il resta ainsi couché

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jusqu'à la troisième heure de la nuit, et dormait plus mollement sur la terre nue, que Salomon sur ses tapis de Tyr. Lorsqu'il ouvrit les yeux , il vit devant lui un homme d'une haute stature, qui le salua d'un regard amical. Des boucles de cheveux d'un jaune doré environnaient sa tête comme les rayons du soleil ; ses yeux étaient pareils aux yeux de l'aigle, et son vêtement bleu de ciel était resplendissant comme l'éclair du minuit. «Qui és-tù , mon fils? demanda l'étranger. — Seigneur, je Suis un pauvre orphelin qui n'a jamais été oisif un seul jour , et qui cependant n'a que rarement du pain pour sa mère et pour lui, jusqu'à la soirée suivante. » C'est ainsi que parla Phanuel en se levant, et en s'inclinant devant cette figure vénérable. «Sois mon serviteur, reprit l'étranger, tu auras du pain en abondance , d'excellents vins , et des habits de soie. » Phanuel répondit : « Ah ! seigneur, comment puis-je abandonner la mère qui m'a enfanté, qui m'a nourri , et qui ne vit maintenant que du travail de mes mains? Si tu veux faire du bien à ton serviteur, donne-moi une aumône, afin que je lui apporte un soulagement. » L'étran-

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ger souri t et dit : « Je n'ai point d'argent frappé par la main des hommes; mais prends ces cailloux, porte-les dans la ville royale, demande Korah, le gardien du trésor, il les achètera.» Ainsi parla l'homme resplendissant; il mit six cailloux dans la main droite de PhanueL, et... disparut dans l'épaisseur du bois , sans que le jeune homme pût savoir ce qu'il était devenu. Mais Phanuel reprit son bâton et retourna à Jérusalem , et y demanda la demeure de Korah, le gardien du trésor» Lorsque Korah l'eut admis en sa présence, il lui parla ainsi : «Seigneur, on m'a dit que tu achèterais de moi ces pierres , et je suis venu pour te les offrir, » Korah les examina , et reconnut que c'étaient des opales brutes d'une grosseur telle qu'il n'en avait jamais vu de pareilles* Aussitôt il entra dans une grande colère, et s'écria : « Ces pierres valent plus de mille bourse»; à qui les as-tu dérobées ?» Phaouei répondit en pleurant : a Le Seigneur est vivant ! qu'un inconnu me les a données lorsque je <me reposais sous un palmier près de Jéricho.» Korah fit lier le jeune homme et le mit dans une prison , et s'en fut avec les pierres trouver Salomon , auquel il raconta ce qui était ar-

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rivé. Alors le roi fit amener le prisonnier devant lui et le questionna sur tout ce qui lui était arrivé, et il connut à ses discours qu'il fallait qu'un des êtres immortels lui fut apparu pour éloigner de lui la pauvreté* «Déliele , dit le roi à son trésorier , et compte-lui mille bourses, et garnis de ces pierres la couronne de ma tête. Le Seigneur m'a averti par ce jeune homme que je dois rechercher les pauvres en Israël et essuyer leurs larmes. » Et Satomon ordonna à tous ses officiers qu'ils eussent à prendre note des nécessiteux de son royaume. Il leur fit donner du travail et distribuer du pain, et fit bâtir une grande maison pou r les infirmes et les vieillard*. Lorsque arriva le jour où les fondations en furent posées, Fange du Seigneur apparut à Salomon dans un songe, et lui parla en ces termes : «Ainsi a dit l'Éternel : Tu m'as bâti un temple tel que le monde n'en avait pas encore vu j mais la maison que tu destines aux malheureux est encore plus agréable à mes yeux que le tabernacle aux murs dorés dans lequel tu as placé l'arche de mon alliance. Regarde, c'est moi qui suis l'étranger qui est apparu , il y a trois mois , à

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un pauvre jeune homme , afin qu'il te rappelât les misères de tes frères. »

Alors le roi envoya -ses serviteurs dans la vallée d'Âchor , et fit mener Phanuel devant lui, et lui dit : a Mon cher Phanuel, viens demeurer avec moi dans ma maison , car le Dieu d'Israël s'est servi de toi pour me parler par ta bouche. » Là-dessus le jeune homme se prosterna la face contre terre et répondit : « O mon roi , permets à ton serviteur de toujours demeurer dans la vallée d'Achor ! c'est là que , de l'or que tu m'as donné , j'ai acheté des champs, des prés et des lignes; je les fais cultiver par mes voisins pauvres , et je partage avec eux le fruit de leur travail. »

Alors le roi ordonna de revêtir, le jeune homme d'un habit magnifique, et, en le congédiant, il dit aux grands qui entouraient son trône : «En vérité, Phanuel est plus sage que moi; son cœur pieux lui a inspiré ce qu'il a fallu que le. Seigneur m'ordonnât par un ange.»

Daits une riche vallée des Alpes , entourée çle glaciers eréneliés comme d'une couronne de saphirs , vivait la jeune Emma qui faisait paître ses chèvres. Elle les laissait errer çà et là sans nulle crainte , et s'occupait , sur le penchant d'une colline , à cueillir des fraises pour le dîner de sa mère. La corbeille remplie, elle retourna satisfaite vfcrs son petit troupeau ; mais elle vit* en frémissant qu'il lui manquait une des six chèvres. Elle la chercha vainement dans les sentiers tortueux de la vallée , et au bord de la petite rivière derrière la colline. Il faut qu'elle se soit égarée dans là foret , se dit-elle , et elle y courut pour la chercher.

Dans son anxiété, elle se fraya un passage à travers l'épaisseur du hallier, espérant que le bêlement de ce tendre animal lui indiquerait le lieu de sa retraite. Tout à coup elfe aperçut, dans l'obscurité des broussailles, un pèlerin d'une taille majestueuse , dont le

regard amical devança le salut. «Pourrais-tu, aimable bergère , lui dit le voyageur , m'indiquer une fontaine ? J'erre depuis deux heures dans cette forêt , et la soif me dévore. — Vénérable père , lui répondit la bergère, il n'y a pas de fontaine en ces lieux ; mais suivez4» moi jusqu'à mon troupeau , et je vous donnerai du lait de mes chèvres. »

Le pèlerin la suivit d'un pas affaibli , et Emma , oubliant qu'elle avait perdu une chèvre , ne songea plus qu'à soulager l'étranger. Celui-ci parla peu ; mais ses yeux bénissaient la jeune fille , et se remplissaient de larmes chaque fois qu'ils la regardaient. Arrivés sur le gazon fleuri où paissait son petit troupeau , elle vit que la chèvre perdue avait trouvé d'elle-même le chemin de son retour. Emma, rayonnante de plaisir, se met vite à traire dans sa jatte la mamelle gonflée de l'animal , et en présente le lait à son hôte. Puis elle tire de sa panetière un morceau de pain de seigle, et le lui donne avec son panier de fraises. Elle pensa qu'elle pourrait en cueillir d'autres pour sa mère.

« Gomment t'appelles-tu , charmante fille ?» demanda le pèlerin , pendant qu'il se délec-

lait avec ce fruit parfumé : « Tu n'es pas de ce pays-ci ? — Je m'appelle Emma; mais comment savez-vous que je suis étrangère ici ? — Oh ! j'en sais encore bien davantage, reprit-il , avec un regard rayonnant de plaisir : montre - moi ta main , et je te dirai ta bonne aventure. »

Emma la lui tendit avec empressement ; le pèlerin la considère quelques instants ; puis il dit d'un ton solennel : Un château a été ton berceau; ton père.... Àh ! son casque est voilé d'un nuage noir, et ta mère en deuil > unefemme comme iljren a peu sur la terre. ... Si je lis bien, elle s'appelle Bertha....

Emma pâlit ; elle retira sa main tremblante , et fixa le pèlerin d'un air stupéfait. « Ne crains rien , mon enfant , » lui dit celui-ci , en lui caressant la joue. Conduis-moi vers ta mère; je lui donnerai des nouvelles d'un chevalier de la Souabe que l'empereur bannit , parce qu'à Worms , dans un tournois , il. ... — Au nom de Dieu, s'écria Emma en frémissant, ne prononcez le nom de chevalier devant personne ! Je vois bien que vous savez tout. Oh ! dites, moi, existet-il ? où est-il ? — Tu sauras tout; conduis-moi à ta mère. — La voilà justement

qui arrive par ce cheuûn9J> dit Emma, en se tournant du eôté de .sa cabane.

Le pèlerin l'aperçu* ; son ame parut abandonner son corps pour Toler vers eelle qui venait à lui* U resta immobile et plongé dans cet enchantement, pendant que Bertha gravissait la colline ; elle tenait un pot à Ja main , et portait un gâteau nouvellement cuit, dans son tablier retroussé. La fleur de la beauté n'était pas encore entièrement fanée sur son visage; mais le chagrin avait obscurci son regard; la douleur avait sillonné son front.

A mesure qu'elle s'approchait, le pèlerin s'avançait à sa rencontre à pas mesurés, les yeux étincelants de joie. Eafin, il se précipite vers elle , en s'écriant : « Ma Bertha ! ma Bertha !» Il la sevré dans ses bras ; il la presse contre .son iceur palpitant. « Axnoul ! mon Arnoul ! » voilà tout ce qu'elle peut dire. Elle resta inanimée sur le sein de son époux. Emma, qui pendant cette scène avait tour à tour couvert sa mère et son père de ses baisers et de ses larmes, aida ce dernier à la rappeler à la vie. Que les sentiments de l'amour et de la Rature sont puissants ! Bertha recouvra ses esprits, et put, au bout

d'un quart d'heure , qui fut le plus délicieux de sa vie, reprendre le chemin de sa cabane hospitalière , appuyée sur les bras de sa fille et de son époux.

Celui-ci raconta en chemin, comment, toujouns poursuivi par les amis de l'adversaire qu'il avait tué , il avait erré dans des pays étrangers : comment il était parvenu en-< fin à se rendre, sur un vaisseau vénitien, dans la lointaine Lusitanie, et comment, après avoir vaillamment combattu les infidèles, il avait été distingué par le roi , nommé général, couronné trois fois comme vainqueur , et comblé de riches présents. « Les Maures, continua-t-il , ayant été entièrement chassés du pays , aucune puissance humaine n'aurait pu m'empêcher d'aller à la recherche de ma femme et de ma fille. Arrivé sur les frontières d'Allemagne, je me cachai sous un habit de pèlerin , et me rendis au caste! de mon ami Bertrand, qui vous avait précédemment sauvés. J'appris de lui tout ce qu'il savait sur votre retraite cachée; mais il a perdu le fidèle serviteur qui vous avait accompagnées dans cet asile , sans cela je n'aurais pas eu tant de peine à vous décou-

a^O l'A CHèvRE PERDUES

vrir. Cependant la main inyisible de la Providence, réconciliée avec moi, me conduisit y lorsque je m'y attendais le moins, vers mon Emma. Quoiqu'elle n'eût que six ans lorsque je vous quittai , je réconnus cependant d'abord en elle les traits de sa mère. » Alors il les embrassa toutes deux , et un nouveau torrent de sensations délicieuses lui ota la parole.

Ces trois êtres fortunés passèrent encore trois jours de bonheur dans leur cabane solitaire; puis ils se rendirent, par le Saint- Gothard, en Italie. Ils s'embarquèrent à Gênes; des vents favorables donnèrent des ailes à leur vaisseau, et au bout de deux mois, ils débarquèrent à Lisbonne. Arnoul présenta sa femme et sa fille au roi et à la reine. Le grand Emmanuel employa tous les moyens pour les fixer à sa cour ; mais ils préférèrent la vie paisible que leur promettait le séjour d'une terre, située dans une contrée délicieuse sur les bords du Tage , où ils oublièrent bientôt leurs malheurs, mais jamais les malheureux.

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