‹ Contes et nouvellesChapitre 63 sur 80 · TABLEAU DE FAMILLE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

TABLEAU DE FAMILLE HISTORIQUE

Depuis la fin de la guerre - d'Amérique , • le baron de G¥¥* vivait à son château de.Saint> Julien , situé dans une des contrées les plus romantiques du Dauphiné. Pendant . qu'il combattait sous les drapeau* de la liberté, la mort Ipt avaitenlevé son épouse adorée. Cette perte le détermina à quitter, avec le grade de colonel, la carrière militaire, ou il avait constamment rencontré l'intrigue , parce qu'il n'était qu'un héros ^ et non pas un courtisan; ainsi il immola son ambition à ses devoirs de père. i : • ? ;

Ses detfx enfants étaient dignes de ce sacri-

. lice. Théodore avait acquis à Grenoble , sous

la conduite cFuh sage mentaHytous les talents,

toutes les connaissances qui pouvaient faire

il. i

2 ; Lorisn.

distinguer un jeune homme de quinze ans destiné a perpétuer la gloire de son père : il était doué du même courage, de la même noblesse d'aine y et il attendait avec impatience le moment qui devait lui ouvrir la carrière de l'honneut.

Ce moment n'était cependant pas aussi proche qu'il l'espérait : le baron , connaissant les écueils de son état , voulait employer les premières années de son repos à enseigner à son fils les moyens de s'en garantir. Il engagea ce gouverneur à suivre ion élève à la campagne , pour partager avec son père lé dernier soin de ton éducation , qui était am&i lé plus difficile r celui d'empêcher le fruit d'titt Icttig travail de se détacher de sa tige, ou dé se gâter tout-à-feit^ *

Le colonel* en agissant ainsi, avait un second but qui ne lui tenait pu» moind à cœwr ; celui de rappeler sa fille, âgée de cfôuze ails, du courent où elfe avait été' mfefl après là mort de sa mère ; et cette aimable fille devait recevoir de l'instituteur de son frère le* instructions que téckmaierit se» eiêêtletites dispositions, et qbe *e pouvait lui offrir Féda* catioù d«* eouvewt.

Le baron, qui, depuis trois ans , fi'avait pas vu sa Louise , voulut l'aller chercher lui-même. Il la regarda Uh ifiôffiént avec surprise lorsqu'elle se présenta au parloir. 11 voyait en elle le portrait rajeuni de sa charmante mère, et cette resseihblatlce mêla quelque amertume à la joie qu il éprouvait. Elle suivit avec plaisir son père à Saint-Julien , où elle avait passé les premières années de sa vie auprès de Théodore; et celui-ci oublia tous ses projeté militaires à la vue d'une soeur qu'il affectionnait par-dessus tout, et dont il était séparé depuis plus de deux ans. .

Louise partageait avec son frère toutes Ie,s leçons qui n'avaient pas un rapport immédiat à sa destination future; et comme Théodore possédait dés notions suffisantes d'histoire, de géographie, d'histoire naturelle et des beaux-arts, le sage Èilbert les lui fit répéter, en le chargeant d'erî donner à son tour des leçons à sa sœur : et pendant que le père, instruisait lé jeùrié homme dans l'art de la guerre , la jéùnè fille s'occupait d'ouvrages de sôtt SeXé, ou peignait dés fleurs et des paysages , en même temps que son frère dessinait des forteresses ou des^rijSJïsde bataille.

Le soir on se rassemblait autour du piano de Louise ; son frère accompagnait sorte violon ses accords enchanteurs; et souvent le concert était augmenté par la flûte du jeune Olivier , fils de l'intendant du château , que la douceur et la pureté de ses mœurs faisaient envisager comme le fils adoptif de la maison. ~-

Olivier était de trois ans plus âgé que Théodore, qui l'aimait comme un frère; il était

Tunique enfant de son père , qui n'avait rien négligé pour son éducation. •

Peu de temps après le retour de Théodore

de Grenoble, son jeune ami revint de Genève, la patrie de feu sa mère , où il avait acquis des connaissances rares parmi les jeunes gens de sa province , et puisé en même temps cet esprit de liberté qui ennoblit un cœur pur au même degré qu'il corrompt et dégrade un cœur abruti. Son père, qui était dans l'aisance , possédait , hors du village de Saint- Julien^ une ferme qu'il avait reçue en récompense du zèle avec lequel il avait conduit un procès dont le gain avait augmenté d'un tiers les revenus de son maître. Cette ferme était destinée en dot à son fils ; celui-ci bornait son

tomsfi. 5

ambitioft à la vie indépendante de cultivateur, dont il avait vu tant de tableaux enchanteurs dans ses courses sur les montagnes de lUelvétie. ^4

Le baron , qui savait apprécier la façon de penser du jeune philosophe, le destinait £ être le compagnon de son fils dans un voyage qu'il voulait lui faire entreprendre , sous la conduite de son instituteur , avant son entrée dans le monde, pour visiter les contrées les plus intéressantes de la France et de la Suisse» «Si vôtre fils, disait Gilbert, après avoir visité les plus belles villes de sa patrie , après avoir admiré les somptueuses merveilles de Paris et de Versailles , trouve encore du goût pour les beautés que la nature lui offrira en Helvétie , et pour les mœurs simples de ses pâtres, son éducation sera dès-lors achevée. Il visitera l'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie, lorsque l'âge aura mûri son jugement, et qu'il pourra se guider lui-même sans courir le risque de s'égarer. Il lui faudra d'ailleurs interrompre de temps à autre la vie uniforme du soldat; et le compte qu'il devra vous rendre de ses voyages offrira une nouvelle jouissance au cœur de son père. »

Théodore passa trois années sous le toit paternel avant que son mentor se fût décidé à exécuter la seconde partie de son plan d'éducation. La dernière année avait été consacrée à la lecture des Vies des homme* illus~ très de PUitarque, et d'une série de traités philosophiques , <jui lui présentaient l'éternelle vérité dans toute ça pureté, dégagée de l'entourage pédantesque des écoles f des subtilités des songe -.creux, et qui furent écoutés avec autant d'avidité, autant de succès, par la sœur que par le frère. Olivier ne prit que rarement part à ees instructions, mais plus souvent aux conversations qu'elles faisaient naître , soit au coin du feu , soit à la promenade; et Gilbert eut alors de fréquentes occasions d'admirer l'esprit éclairé et les excellents principes de moralité du j eune homme. Il apprit toutefois à 1$ connaître et à l'estimer bien mieyi dans le voyage de six mois qu'ils firent ensemble en France et en Suisse ; et il félicitait journellement le baron de l'idée qu'il avait eue de le donner pour compagnon à son fils. Le colonel y ainsi que Louise , lurent tou-> jours avec m égal plaisir le journal d'Olivier et les lettres de Théodore, dont le coloris

était , il est vrai , plus brillant , mpis le des-» ain moins correct. ' ' v

Le retour de nps toyagerars ftit célébré Comme tipe fête de famille , où le vieil Olivier et son fils furent traités comme les plus proJ ehp$ parents, Loqise y remplit l'emploi enchan* teur d'Héhé , et aurait pu servir de modèle à ira Gorrège. pour peindre cette déesse. Au dossert, on n oublia pas ie principal, c'est-àçUre le chant ; et la charmante fille surprit la société par une chanson analogue à la circonstance, qu'elle avait composée sur un des plus jolis airs de Grétry. * , Une variété non interrompue de plaisirs domestiques paraissait renouveler chaque jour cette fête sous une forme différente : elle ne fut interrompue que par le départ de Théodore pour son régiment. Son père voulut le présenter lui-même à ses anciens compagnons d'armes 9 et recommanda sa tutelle morale à un vieux càpkaine qui, comme Bayard, était un chevalier sans peur et sans reproche. -. „

Le baron eut, peu de temps après son retour, l'occasion de récompenser l'amitié du respectable Gilbert de la seule manière qui convenait à son cœur , et qui était l'unique moyen

8 MHJISE.

de le fixer pour toujours auprès de lui. Gilbert était prêtre : il avait jusqu'ici refusé toutes fonctions publiques, par goût pour les sciences, et pour une vie. indépendante , et s'était contenté d'une petite cure que lui avait donnée l'évéque de Grenoble, sans qu'il la lui eut jamais demandée. La cure de Saint-Julien, qui était à la nomination du baron , devint va-* cante; il l'offrit à son ami, qui l'accepta aveo plaisir, non parce qu'elle était productive, niais parce qu'elle lui offrait l'agréable perspective d'étendre sa sphère d'activité philan* tbropique aux côtés de son ami.. .

Louise fut enchantée de cet événement.

L'estime et la reconnaissance avaient étroite* ment attaché son cœur à cet excellent homme , qu'elle regardait comme son second père , dont la société promettait à son esprit, avide de sa-» voir , encore bien des instructions tttiles, Gilbert se faisait un devoir bien doux de remplir son attente , et les soirées de l'hiver suivant furent consacrées à la lecture des auteurs classit ques français. Le baron assistait régulièrement à ces exercices , et mêlait des. observations remplies de goût à celles de son ami* il fit plus, il enseigna à sa fille la, langue an-

glaise qu'il avait apprise dans sa jeunesse, et qu'il s'était rendue tout-à-fait familière pendant son séjour en Amérique. Ce n'est que rarement qu'il allait à la ville , et Louise l'y accompagnait encore bien plus rarement. Elle avait toujours un combat à soutenir contre elle-même , lorsqu'il s'agissait de quitter , ne fût-ce que pendant un seul jour, sa bienheureuse solitude. Son père évitait toute liaison avec la noblesse campagnarde du voisinage , à l'égard de laquelle il se bornait uniquement , même pour sa propre personne , à ce qu'exigeaient les convenances. Il est vrai que cette manière de vivre retirée lui valut le surnom d'Ermite ; mais il était si rassasié du monde ; il trouvait dans Louise et dans Gilbert un dédommagement si complet de ce qu'il pouvait lui offrir , qu'il regardait ce sobriquet comme un titre d'honneur.

Il y avait bientôt deux ans que Théodore

était absent, et les nouvelles que son père

r recevait de sa conduite ne lui laissaient à désirer autre chose que de pouvoir le serrer de nouveau sur son cœur. Ses vœux furent accomplis; Théodore obtint un congé pour tout l'hiver , et vota dans les bras paternels

avec la joyeuse impatience d'un coeur pur* Louise, quoique préparée à son arrivée, ne put cependant modérer les excès de sa jpie ; malgré la présence de l'étranger qui accompagnait son frère , elle se jeta à son cou avec l'aimable impétuosité d'une fille de la nature ; elle pleurait et riait en même temps; elle ne vçy^it que lui, et dans son délire, ne remarquait pas même son père, qu'elle empêchait de se précipiter sur le sein de son fils. « Ehl eh ! mon enfant, s'écria le baron, en les serrant tous les deux dans ses bras , je vois bien que pour embrasser le frère, il me faudra aussi embrasser la sœur. ï> Ce reproche, que le ton dans lequel il. fut prononcé , transforma en une tendre ca-\ resse , la rendit à elle-tmême. Elle quitta son frère, et ce ne fut qu'alors qu'elle aperçut l'étranger, que cette scène avait tellement transporté , qu'il ne put rainer le père ni la fille que par unç inclinaViQ^ miette» -j-

Lioui&e baissa les yeu$, et un regard du père semblait demander à Théodore quel était son compagnon. « Mon pèrç, c'est le marquis de Yerdmont; il est mou camarade et mon ami ; il se reposera quelques jours chez

LOtTÏSE. 1 1

nous , pour aller trouver ensuite , au sein de sa famille , ce que je viens de trouver dans la mienne. La confusion de Louise avait augmenté l'éclat de ses charmes; les larmes de joie qui brillaient sur ses joues relevèrent le brûlaht incarnat qui venait de les animer subitement , et doublèrent le feu de ses grands yeux noirs ; Louise était encore plus belle et' plus touchante; sa figure avait une expression que n'auraient pu lui donner des traits plus réguliers. Un aveugle-né , rendu à la lu-" mière, eut, sur dix physionomies plus éclatantes , reposé de préférence ses yeux sur la sienne , parce qu'elle était l'image d'une ame , et non une pièce d'académie. Sa taille noble et légère n'avait pas été guindée par un suppôt de Therpsycore, et tout son port était empreint de ces grâces indéfinissables, qui rappellent à l'œil du connaisseur les formes grecques y dont les artistes modernes ne réussissent que très rarement à nous offrir de bonnes copies. Une pareille figure, placée dans le fond d'un tableau, en deviendrait la pièce principale : combien devait-elle frapper* le' jeune Verihnont qui la voyait pour la première fois dans un moment aussi solennel!

Elle s'était emparée de toutes les facultés de son ame ; et si cette figure magique n'eût été qu'une illusion, il n'eût jamais pardonné à son ami de l'avoir dissipée.

Le marquis était le fils d'un général retiré en Bourgogne ; il avait reçu à Dijon une éducation distinguée , et n'était jamais allé visiter son père dans ses terres , qu'aux époques, des vacances. Une fille de la nature, qui n'était armée, ni d'une houlette, ni d'une faucille , mais chez laquelle, l'éducation avait rempli simplement les fonctions de jardinier , devait lui sembler un être nouveau. Elle lui inspirait un sentiment tout particulier de vénération , qui cependant l'attirait plutôt vers elle qu'il ne l'en repoussait ; et pendant les. six jours qu'il avait passés au château , il aurait cru perdu chaque instant qui l'eût éloigné de Louise. Ce n'est pas la timidité , mais le plus pur sentiment d'honneur qui lui fit garder le silence. Il savait que son père avait formé le projet de le marier à une riche héritière. Il ne l'avait encore vue qu'une seule fois , et son cœur ne lui avait parlé ni pour ni contre elle. Il lui parla d'autant plus haut pour Louise. Mais il savait trop bien à quel.

LOUISE. î3

point l'ambitieux général tenait à l'idée de relever , par un brillant mariage , la splendeur éteinte de sa maison , pour oser se permettre, de confier à son ami une inclination contrariée par une entrave aussi puissante. Il ne s'en fortifia que davantage dans la résolution qu'il avait prise de tout tenter pour anéantir ce projet , et prévenir son père en faveur d'un objet qu'il ne croyait pas payer asçez cher par le sacrifice de tous les trésors, de la terre,

Louise était parvenue à l'âge de dix-huit ans sans connaître l'amour. Son père , son frère et le respectable Gilbert occupaient entièrement son cœur. Le jeune Olivier ne paraissait plus que rarement au château ; il vivait en cultivateur philosophe à la ferme de son père; mais. chaque fois qu'elle le voyait r elle lie traitait avec cette douce bienveillance que méritait l'ami de son frère , et avec les! égards que son père témoignait lui-même à' son excellent caractère. Les agréments extérieurs ne lui manquaient pas. La noble énergie de son ame se lisait dans tous les traits; de son beau visage, dont la fraîcheur n'avait jamais été altérée par le souffle empoisonné

î4 LOUISE.

du vice ; mais à cause de sa naissance , les yeux de Louise ne voyaient toutes ces qualités qu'à travers un voile sur lequel ils ne sereposaient jamais assez long-temps pour le pénétrer; et lui, de son côté, sans considérer la fille de son maître comme un être supérieur , l'envisageait cependant comme un être étranger , avec lequel il ne pouvait communiquer que de loin^Le sentiment nouveau que Verdmont avait éveillé dans l'ame de* Louise n'était pas de l'amour; mais c'était cet intérêt qui .devient de l'amour, lorsqu'il se voit partagé. La vigilance que cet estimable jeune homme exerçait sur lui-même avait à peine suffi à lui cacher ce partage , et la. veille de son départ, il aurait presque perdu tout le fruit de sa victoire. Louise Vé- . naijb de jouer quelques sonates; son frète et Olivier l'avaient accompagnée de leursinstruments.. Le marquis fut sommé 'die sç faire également entendre sur le piano>. Il joua quelques ariettes de Gluck T qui1 ne manque*rent point leur effqt sur Louise. Pendant ce temps , Théodore ayant fouillé dans la musk: que de sa sœur, y trouva le touchant duod'adieux de l'opéra de Félix. « Il faut que tu'

chantes cela avec ma sœur» , dit>il à son ami , dont la voix agréable avait été applaudie la veille par la société. Louise ne connaissait pas ces minauderies qui dégradent si souvent le talent; elle accepta la proposition, et Verdmont ne se fit pas prier davantage. Son émotion augmenta à chaque phrase, et sa voi* s'éteignit au mot répété d'adieu. Louise se trompa , et ne se remit que pour quelques moments. Verdmont chercha en vain à rentrer en mesure; mais son. émotion devint toujours plus visible, et bientôt Louise se vit également obligée de s'arrêter, j

Ton idée ne valait rien , dit alors le baron à son fils : au moment d'une séparation il faut s'égayer par des airs joyeux , et il commença lui-même à entonner l'air si connu : Oupeut~ on être mieux. Olivier et Théodore l'accompagnèrent d'abord , et bientôt après Louise et le marquis s'y réunirent également. Ce der* nier se remit enfin tout-4-fait; il fut toute la soirée d'une gaîté qui ne décelait aucune con« train te, et qui influa sensiblement sur la jeune personne. Comme il devait partir le lendemain à la pointe du jour, il fit, en se retirant, ses adieux à Louise; elle lui souhaita , en rou-

i6 LOUISC.

gissant, un bon voyage, et eut bien de la peine à étouffer le soupir qui était prêt à accompagner son souhait.

Verdmont écrivit plusieurs fois à Théodore , et n'oublia sa sœur dans aucune de ses lettres ; il en parlait chaque fois avec les expressions de la plus haute estime. Théodore lui communiquait toujours ces passages , et desirait souvent en lui-même que son ami se permît un langage plus tendre, Il ne savait pas qu'une main puissante retenait sa plume , et ne se doutait pas du combat qu'il devait livrer à son cœur pour choisir les expressions propres à le rappeler au souvenir de Louise. Il se consolait cependant avec l'idée que la femme que lui destinait son père avait à peine atteint sa quatorzième année. Qui sait, se ditil en lui-même, si elle m'aime ? si ma froideur ne l'éloignera pas de moi ? ce n'est qu'alors qu'il sera temps de nommer à mon père l'unique femme à laquelle je puisse donner ma main et mon cœur..

Les dernière mois de l'hiver que Théodore avait passés dans la maison paternelle n'avaient pas été tranquilles. La province était en fermentation , et demandait hautement le

rétablissement de ses états. Ses vœux furent satisfaits ; on . procéda aux élections , et le baron, qui. s'était prononcé avec une mâle énergie pour la liberté de son pays , se vit forcé de. quitter, sa paisible retraite , pour assister aux états comme représentant de la noblesse ; tuais bientôt les affaires publiques prirent un aspect plus imposant. Le roi, pour remédier aux innombrables abus sous le poids desquels gémissait son peuple, convoqua les états-généraux; et, pendant que les vrais patriotes en espéraient le retour de Tordre et le bonheur public , la discorde alluma ses flambeaux , et une horde de cannibales , qui se targuaient aussi du nom de patriotes, aiguisait ses poignards..

A peine le rideau qui devait nous offrir la représentation de ce drame terrible était-il levé, que Théodore reçut l'ordre de rejoindre son régiment à Toulon.. Son départ affligea beaucoup Louise , qui se voyait en même temps, et souvent pendant des semaines entières, privée de la société de son père. Mais Gilbert lui procura bientôt une occupation dont elle n'avait eu , jusqu'ici, aucune idée ; qui d'abord , ne lui servait qu'à remplir quelques heures

de la journée , mais à laquelle* «lie trouva ensuit* un véritable délassfment» « Vous êtes citoyenne de l'état , l|ii dit-il un joui1; les intérêts de la patrie ne doivent pas vout être étrangers. Pour vous mettre à même d'en juger avec discernement , nous allons lire en-* semble les principaux chapitres de VEsprit des Lois de l'immortel Montesquieu , et la Contrat social de Rousseau , que beaucoup de nos réformateurs citent si souvent, et qui est compris par un si petit nombre. »

Cette occupation instructive fut souvent interrompue par l'éruption du volcan mugissant. On pillait , on brûlait aussi les châteaux dans le Dauphiné, on y tourmentait, on en chassait les nobles. Le colonel ne fut point inquiété; ses paysans, dont il était le père, défendirent sa personne et ses propriétés contre la rage effrénée des brigands. Il hv sembla cependant prudent de passer l'hiver suivant avec sa fille à Grenoble, où- les troublés paraissaient être apaisés. Il confia à son ami Gilbert le soin de la conservation de ses propriétés, et il n'aurait, en effet, pu leur donner un gardien plus sûr qt plus redoutable. Les paysans estimaient leur pasteur ,

dont les exhortations leur imposaient, car les coupables manœuvres des anarchistes n'a.» vaient pas encore rompu fe sainte digne de la religion.

Le séjour de la ville n'eut pas beaucoup de charme pour Louise; elle était trop accoutumée aux scènes champêtres de la campagne, et aux doux plaisirs de la vie domestique , pour trouver du goût aux dissipations du grand monde. Le spectacle, ou elle avait été quelquefois lorsqu'elle était plus jeune , avait perdu tous ses attraits pour elle, a J'aime bien mieux , disait-elle à son père 9 lire dans ma chambre la pièce annoncée. Mérope est alors toujours pour moi Mérope , Electre toujours Electre. Et si je considère que la même personne qui représente aujourd'hui Zaïre ou la Rosière, sera chargée demain du rôle de la méprisable Rosine , ou même de celui du page es* piègle de la farce de Beaumarchais , mon illusion est alors détruite. Lorsque je pense enfin, ce qui n'est que trop souvent le cas, que je ne pourrais me trouver h la même table avec cette Zaïre ou cette Rosière , sans perdre ma réputation, il se mêle une sensation pénible à l'admiration que je voudrais éprouver pour

2d toûïstf.

leurs talents. — ^ Tu es une visionnaire, lui dit son père ; le plaisir ne doit pas être analysé ainsi ; il faut en jouir comme d'un bon repas , pendant lequel on ne pense ni à la cuisine ni • au cuisinier. «—Il faut seulement me permettre alors , reprit-elle , de préférer mon lait et mei fruits à un pareil festin./) Elle ne s'amusait pas davantage aux bals et aux redoutes auxquels elle était invitée; elle les comparait à une foire où, moyennant un écu par tête, on vendait F ennui sous la dénomination de plaisir. «Je préfère mille fois les fêtes champêtres de la moisson ou nos fêtes patronales ; nos danses y sont animées par un plaisir sans art , sans apprêts , qui nous fait croire qu'Orphée inspire son charme au crin-crin et au hautbois de nos musiciens de village. » C'est ainsi que pensait Louise ; il n'est pas question ici de décider si elle avait raison. Il nous suffit de savoir qu'elle pensait ainsi , et il faut bien lui pardonner ce caprice et d'autres singularités de son caractère.

La santé chancelante du vieil Olivier obligea le baron de retourner à la campagne le printemps suivant , pour se charger lui-même ■ de l'administration de ses biens , dont le re-

Tenu avait diminue de plus de moitié. Le fils de cet honnête serviteur l'y seconda avec zèle , et sa vigilance fit constamment évanouir les projets des agitateurs, dont les excès se multipliaient de jour en jour. L'abolition de la noblesse avait augmenté leur audace ; la prudence du baron , qui ne voulait point adhérer aux protestations inutiles de quelques uns de ses voisins , et encore moins céder à leurs invitations d'émigrer, sauva cette fois encore ses propriétés , et lui procura tout le repos dont pouvait alors jouir le paisible .citoyen dans ce bouleversement général.

Le colonel était un de ces philosophes rares qui ignorent qu'ils sont philosophes. Sans approuver au fond de son cœur la marche de la révolution, il était cependant persuadé que les lois qui le privaient des prérogatives de sa naissance ne pouvaient lui ôter sa noblesse d'ame ; et son séjour en Amérique avait tellement rectifié ses idées sur ce point, qu'il ne se croyait rien moins que dégradé par la destruction d'une barrière qui avait si souvent empêché le vrai mérite de prendre* son essor r II n'avait, au reste, jamais fait partie des favoris de la cour, qui , en perdant leurs

titres , avaient perdu en même temps toutes leurs prétentions aux bienfaits de l'état J et , en se démettant de âôn grade militaire , il n'avait conservé d'autre ambition que le désir de remplir se* devoirs d'homme privé et de citoyen. Sous l'égide de la nouvelle constitution, il espérait augmenter les revenus qui lui restaient , et finir ses jour* dans l'espoir consolant d'un avenir plttè heureux.

Louise, qui était destinée jusqu'ici à se contenter <Fune faible dot, devait aujourd'hui partager avec son frère ; et cette disposition de la nouvelle législation eût suffi pour réconcilier ce téfadrè père aveô le renversement du système féodal , qui privait une grande partie des filles de nobles en France deâ droits sacrés de la nature. Théodore avait une façon de penser trop noble, il aimait trop sa sœur, pour lui envier ce bénéfice de la loi : il lui en témoigna , an contraire , sa joie, et eût, dans tous les cas, fait de plus grands sacrifices encore pour Je* bonheur de sa sœur, qu'il savait bien être sa meilleure amie.

Le congé qu'avait obtenu, en 1731, ce jeune homme déjà si solide et si mûr , four-

nit à son père plus d'une occasion d'observer avec la plus douce satisfaction son excellent caractère » ainsi que ses talents militaires* Son ami Verdiront ne l'avait pas accompagné cette fois-$i ; il avait changé dû régiment , et Théodore ne recevait que rarement de ses lettres* mais dans lesquelles il lui parlait toujours dans les termes les plus touehans de son père et de sasœurvSotfc souvenir n'était rien moins qu'indifférent à Louise ; mais l'impression qu'avait faite sur elle sa première apparition s était effacée peu à pèti : les événements orageux qui avaient eu lieu * les soins domestiques , et inertie, son goût ardent pour l'instruction , avàiéntt garanti don cœiir d'un besoin qui , s'il a uhe fois pénétré dans b solitude, y conserve bôefct mieux son empire qu'an milieu des dissipations dû grand riionde.

La guerre appela Théodore à l'armée. Son père qui, la première fois, l'avait vu retourner salis douleur à son poste, laissa cette fois tomber une larme sur sa joué lorsqu'il lui fit ses adieux . « Mon fils J lui dit-il , la patrie t'appelle yi\ faut obéir à sa voix lors raêhie qu'elle nous traite eh marâtre; il est beau de la for* cer au repentir. Nous lui avons fait de grands

a4 LOUISE.

sacrifices; je n'ai pas besoin de te nommer celui qui lui en a fait un bien plus grand. Nous avons été pendant long-temps ses enfants gâtés ; beaucoup d'entre nous ont abusé de ses faveurs , et elle les a retirées à tous. Nous pouvons l'obliger , à force de vertus et de courage , à faire enfin une différence entre ses véritables enfants et ceux qui ne le sont pas. Une seule voix doit être pour toi plus puissante que la sienne; c'est celle de l'honneur. Il serait cruel si ces deux voix étaient jamais en opposition entre elles ; mais j'espère que nous ne verrons jamais une pareille époque. » Louise se jeta dans les bras de son frère : il lui semblait qu'il fallait s'en séparer pour toujours. Il s'arracha de ses bras, et s'é» lança sur son cheval : alors il loi tendit encore une fois la main, et un profond soupir accompagna le baiser brûlant qu'il imprima sur la sienne.

Son régiment était dans' les Pays-Bas, et s'était distingué dans plusieurs occasions. Lé vieux capitaine auquel son père l'avait recommandé , lui adressa dés félicitations à son sujet. « Je croyais, lui écrivit-il après la: bataille de Jemmapes, je croyais voir son père

braver le canon à Yorkstown, et se frayer, à travers les traits de la mort, le chemin des retranchements ennemis. Ce n'est que lorsqu'il vit couler mon sang qu'il quitta son rang pour me relever de terre, et pour aider à me porter «ur les derrières. » La blessure que ce brave guerrier avait reçue à la jambe, et qui d'abord n'avait pas paru considérable, s'en* flamma au bout de quelques jours, et pendant que le colonel goûtait encore le plaisir dont il avait rempli son cœur paternel, il reçut de Théodore la nouvelle de sa mort. Ce bon jeune homme le regrettait comme un fils regrette un père.

Les terribles événements qui eurent lieu l'année suivante avaient transformé la France en un immense cimetière, et forcé un grand nombre de ses défenseurs d'abandonner l'armée , dans la cruelle incertitude où ils étaient s'ils combattaient pour ou contre la patrie : ces événements firent également une impression profonde sur le cœur sensible de Théodore, et cette impression était d'autant plus puissante, qu'il n'avait plus auprès de lui l'ami auquel il eût pu confier les. doutes dont il était sans cesse tourmenté. Il eut préféré à

il» a

toute chose de quitter le service, mais il né pouvait le faite sans permission , et on la lui aurait certainement refusée. L'émigration lui çût fermé pour jamais les portes de sa patrie j ainsi que le bonheur de se retrouver au sein de sa. famille, que sa démarche eut exposée d'ailleurs à toutes les vexations du gouverne* ment révolutionnaire. Il résolut enfin, après hieq des combats avec lui-même, de saisir la première occasion favorable pour se confier à son pêne, ôt kii .demander ses conseils; mais un événement imprévu le força bientôt à ne prendre conseil que de lui<?méme.

Il se trouvait un jour commandant -d'un avant- poste. Quelques uns de se9 soldats avaient commis des excès dans un village; son honneur et les lois sur la discipline militaire lui faisaient un devoir de les punir : il ordonna d'arrêter les coupables ; leurs camarades s'y refusèrent; un sjsrgent mutin et in» trigant leur dit : « Yôulefr-Vous donc continuer encore à obéir à un traître d'aristocrate?» Théodore indigné se précipita l'épée à la main sur le séditieux ; il s'ensuWit un coifttat inégal, qui força 'enfin te malheureux jeune homme à chercher son salut dans la ftiite.

Louise.. û y

. Les emutmiât «étaient campés ^ua tut quairt de lieue Ae:là :iL fut arrêté par une de kiars patoMtilies^etjcènduit devant Fpfficieri* commaudakit*: «Vous êtes on émigré?» te* de* manda gelùi-cù .Théodore , .d'une voix' étodf} fiée* lui répondit : « Qui» « Il savait que la seèwe qui renaît d'avoir Jieu lui>ferwtart U j^ mais le retour à son régiment „ et que k il s'annonçait comme prisonnier de guerf^f fl attendrait1 longtemps sot» échange } quivëntw»înc»ait7 dans tous les fc*$, sa tradition A& vaut ui* ceqseil de guerre. *8ut* sà'répensé^il lui fut permis de se rendre au quanti er-gérjé^ rah Ity ctemaud&uri passe-^ert pour ïaf Suisse \ d'où il espérait p^wvôit^erà^pi,ochef4tie'sdri père , ^t y attendre 4e ^éttirûitt^nt «£e cette graftde tragédie; l\ atarfêta qttelqfces nrots à Luoertte : s* bôtiree était épuisée , et îl fié recevait poinfde nouvelles dé son* jièré, qu'il avait fait ii;stftffeë de st>h slrftpâr'le canal d'un -négociant. Gô silène lai' éafcréa une inquiétude mortelle ; il se^etndil'ï pted à Mor* ges> dans* l^eàpoir de pouvoir, tfe là, faire passer line lettre à' sa fatmlle par là voie de Genève. Pendant son dernier voyage, il s'était» arrêté quelques jours dans cette dernîèrê

d8 tocisc.

viHei, et y avait feit la connaissance des pa~ rènta de son ami Olivier : il écrivit à l'un d'eux , qui lui promit, dans les termes les plus touchants?, de faire parvenir une lettre à son père.- Saint-Julien était à peine à -vingt • lieues die Genève, -et les relations commerciales dé cette ville avec la (France , quoique entravées, notaient cependant pas entièrement inter-r fppipues.

-Qwinze joqr* n'étaient point encore expirés,, qile rThé^odorq reçut une lettre, de . son ton père,; elle ne contenait que des paroles d ar moar jet de congélation." Je ne te fins aucun reproche , lui dirait-il ; à ton âge , et >dahs 'ta position.,, j'eus probablement agi comme toi, Donue-moi quelquefpi$ de tes nouvelles , mais que ce soit avec U plus grande cincoiispecr tion, » Cette lettre contenait, un effet de cin? quante loui^, et Théodore y répondit avec les expressions Jesplus^ ardentes de tendresse et, de reconnaissance». 'Il recommanda sa, ré* ponse à son correspondait à Genève, auquel il indiqua une maison de commerce 3 Morges pour la continuation de ses relations, avec sa faipille ; des raisons d'économie, et en, même temps de politique, lui faisant préférer \p

touisfi» <*9

séjour d'un village sur la frontière da' canton de Fribourg.

Dans sa premier^ lettre à son correspondait 9 Théodore s'était informé de son ami Olivier, et, en auait appri** qtiepeude mws auparavant, il.était veau le voiricomme quartier-maître d'qn bataillon national cantonné enSayoie. I^»rs(de lfi première, réquisition,» il avait été dré$igne pair tejSQrt pbyr.être soldat. Il eyrt pu s i\ est vrai» 's'ep exempter ^ en fournissant : un hpjwneàsa place; ma&J'honr neur çt. son patriotisme rempêchèirenJ de profiter de cette facilité. Ses caniaradçs, don,t le choix,, désignait les officiers, l'avaient nompié arçç, fp^çiionsi dei quartier-ritiafare-. Je viens cependant cTapprfendrev ajouta le correspondant, ,qjie 8,v(r la nouvelle de U mort de son p^çg , il vjent de quitter Jle .fpryice pour s'occuper de la.rpgje de sa ferme. Gela avait effec1;iyieinepti;e\iflieu?i Olivier obtint des. ref présentants du, peuple près de l'armée deç Alpes > ^veç sqn congé , un ,€flnploi. dans l'adr ntinistcatio® forestière du département; cet emploi l'qbligeait^ fyi^e defréquen£esi€jQUrs# à Grenoble , ,san> cependant l'éloigner fÇ/K long-temps $e sa fermée, qui,}ui était de iu>Ur

3o JjGICISE.

.veftn de vernie' dbàt pria inestimable dans la situation surtout ou se trouvaient afcrs lés affiqres publiques tde Jsa pâmé, i Tbéodwe avait «déjà passé- six? mois dans *»<ertmtage>ep HeMftd^ et âv&fcsôupî&> -d?u^e semaine à .'l'ddiie,' ap^ des lettres de son père; l^qaW soti>v ««foncé 'dans de* Cornées méitiMbfafaeç-éé te pi*0menant dans sa' chambre , il vit "ewtrèfr Sflf- eitaftgèr ^i -vint, gâws dî*ô un sëûldïioV, lè^errt* $rt<£ ■ment dft*&ses bras*. » v4t fcbultfrW'sès Joue* Jfes kttftéti qui ^'éfchappaiënl? d*s yèiix de-Hn* ^diinu, iet &uf Son ottfu* # aéntit les bfcittelit Mit s du sfeni « Moii Thééfktfe ,» nïoà amî , *riioft 4ïte ! » telles feu^t-léë^termètes paroles xfii , aptfSfc unsileneelort^dt solennel v^ééhappèsent d«!s lèvres tretablànteé; de* Fîncùnriu. «■Gilbert iàb , Gilbert! otiï, c'est' vbus-mêhie % décria Théédtfrë; et tnèh-; 'ëfaéiir', nïudt pour lâ-joîe', né vaus a ytas' hbimrté dès le premier inatarit: Quel 4vénertierit vous iimèhé ieî ? que f&it mon pèfrê * nia sofeur ? — Àb ! faitoeir des choses^ Vente tiaeonter, répondit 1e véhërâMe ▼^îttarth :ÀYihdz<tvous découragé? je iv&$ per- 'àtiïlfté^pie ïnôn Tfi&odarér rt*a pars renonce à Tiëtte Féiigibh que Fori proscrit en ëë moment %

LOUISE. 3î

ainsi que ses serviteurs , eu sol de notre jia» trie opprimée \ elle seule peut vous donner la force de supporter le -poids dm malheur que j'ai à vous annoncer. »

Théodore "Se plaça en cbannefant sur un siège à eôfltuAu bon vieillard j il ne pouvait proférer une seule parole , mais un profond soupir vint soulager sa poitrine oppressée. « Vous rne dewnamhv. ce qui m'ataène ici ? ltri dit Gilbert ; vous ne savea donc pas ce qui se passe dans notre paUrie ? nos temples sont rar vagés y et profariés par l'athéisme; La. honte , |es fers, l'erfil* sont devenus le partage des pasteurs?; les brebis sont dispersées <,éii devenues elles-mêmes des loups. — Et mon père ? dit Théodore d'une vois craintive. et presque éteinte. ~ Votre père ? moa cher fils, ah ! il partage le sort de tant cfh<Mraai es vertueux qui gémissent dans les cachots. Sous l'apparence de soi civisme $ que ees anciens vassaux se plaisaient à retfawnaî tre en «lui,, il vivait parmi eii± aussi tranqœllemènt qu'on peut vivre dans une maison qui edt bâtie sur un volcan. Une lettre, qu'il écrivait à votée ami dé Genève , par laquelle il le priait de faire payer encore mille frottes à la personne* convenue* Eut interceptée

3a louisf.

à la frontière , et remise aux inquisiteurs , qui s'étaient aussi établis dans nos contrées pour guetter et examiner chaque pas , chaque geste des citoyens. Votre père fut arrêté r accusé, après une détention de deux moi», d'une correspondance suspecte * et conAukfixievant le. tribunal révolutionnaire à Paris.*? ft

À ces paroles, Théodore se leva précipitamment de sa chaise, comme frappé (Tune commotion électrique. «Continuez, s'écria* t-il , ne mé cachez rien. »

« Nous n'en savions pas davantage , reprit Gilbert, au moment où j'ai été obligé de fuir; mais je n'ai pas trouvé son nom sur la liste dés innombrables victimes, que je parcourais en, tremblant chaque jour de courrier. — Et ma sœur ? pourquoi n'a-t-elle pasfui avec vous?

Gilbert. Votre père devait donc, à son tour , être privé de. la seule consolation qui eût pu lui rendre son existence supportable ? O mon fils! rendez plus de justice à l'hé* roîsme de votre sœur 1 Elle supporte son malheur comme une sainte; je ne la voyais jamais sans bénir son courage,, sans y puiser de . nouvelles forces pour souffrir mes pro» près infortunés. Lorsque je me vis forcé de la

quitter, je1 me contai au jeune Olivier; je voulais lui .recommander Ixnmc ,. mais à peine

ayais-j,e prononcé son nom en tremblant , que ce noble jeune homme m'interrompit, et me promit solennellement de consacrer à la fille de son bienfaiteur son derniçr morceau de pain , la dernière goutte dç son sang. « Nous autres , dit cet excellent jeune homme en finissant , nous autres qui croyons çncore à. une Providence, nous pouvons espérer de voir des temps plus heureux.. Une puissance qui n'est basée que sur la, violence, doit nécessairement périr sous les débris de son trône écroulé. »

Théodore engagea Gilbert à partager sa chambre avec, lui , et il accepta d'autant plus volontiers, qu'il n'osait compter , dans l'étranger , sur la protection que le crédit des pré» lats, émigrés avait procurée à beaucoup de ses confrères. C'était un théologien trop instruit, trop éclairé, un philanthrope trop ardent, pour se refuser à prêter le serment que la nouvelle constitution du clergé exigeait des fonctionnaire? spirituels , et dont l'intolérance et le fanatisme s'étaient fait un des

34 LÔTJI3E.

principaux motifs jtour déchirer lès entrailles de la pàtrfe.-tt n?avait pas; votrht quitter son poste, 'aussi long-temps qu*3 pouvait flirte quelque bien ; maïs lorsqu'il' ne lui restait plus même- l'espoir â?empêcher le mal , les larmes dte Louise , bien plus eneore qui? le soin de sa propre sûreté , le déterminèrent à une démarche qu'elle lur représenta cofnme ie seul moyen dfe sauver du désespoir son malîreureux fîêrè. Il venait d'atteindre son but , et trouva , sous- un ciel étranger , pltis qu'il n'avait osé espérer, pour ne pas être à* charge à son jeune ami , qui n'avait pu lui cacher long-temps le dénûment dans lequel il se trouvait , ili écrivit à un compatHote , homme, d'un grand mérite , qui s'était réfugié à B**% après que des vexatidns multipliées Meurent forcé de quitter sa pairie. Gilbert était autrefois en relation avec lui ; il! hasarda de se rappeler à' son souvenir, et cet homme, qui tfduvâit tone patrie partout où Fota savaib estimer le vrai mérite , fit à ses nouveaux àmi$ un' tableau si vif, si frappant des qualités éminentes de Gilbert, qu'ils parvinrent bientôt à le faire nommer bibliothécaire d'un

prince protestant , qui «tait digne de le posséder. . ' •

Il en coûta beaucoup au bon Théodore de se séparer de lui. Il l'eâtméitte suivi dans ce nouvel a$ile*rsi cet asile ne l'avait pas trop ékn- .giiédesf frontières de &a patrie, etduseul endroit <foh il pouvait réceVoi¥ des nouvelles de sa faknille» il se passa cependant encore bien des semaines avant qu'il en reçût. M craignait de trouver y chaque jour de courrier 9 le nom de son père sur l'effroyable liste des martyrs xlu gouvernement de la terreur ; et lorsqu'il ne l'y trouvait pas , il lui semblait Sentir uh poids brûlaht ôvé de dessus sa poitrine. Cette torture se renouvelait chaque jour y et dans le village qu'il; habitait il n'y avait personne qu'il eût pu prendre pôw confident dis ses angoisses.-*^

Louise était! danfe la1 théftife sfruattoh. Lorsque lés Stoppât? de i^ toôrt vknteità Itibî arra* cher sort pefre, éltetfaftte^^fô¥ïéfai^it à ïnî, en les suppliant inutilement dé lui permettre de partager son fe&tt. Deux d'entre éùx la rétinrent dans la cour, pendant qtite les autres emmenaient leur proie. Lé vénérable Gilbert parvint enfin à modérer sa douleur. La îtéli-

gion, la raison de Louise, secondèrent se&£Xr hortations ; elle pleurait encore tous les jour*; mais telle que le palmier foulé , son ame se fortifiait sans cesse sous le poids de sa douleur. Pendant que son père était encore détenu à Grenoble, elle obtenait de temps en temps la permission de le voir ou de lui écrire ; mais depuis qu'il avait été conduit à Paris , elle n'en avait aucune nouvelle. Olivier se détermina à la fin à écrire à un ami intime de son père , pour avoir des nouvelles du respectable prisonnier ; mais depuis deux mois il attendait inutilement une réponse.

Les horreurs du gouvernement sanguinaire augmentaient journellement. Les exterminateurs se répandaient partout , et partout s'enivraient de sang ; les parents des émigrés, et les prêtres qui refusaient de renier la religion , étaient incarcérés; Gilbert était loin, et Olivier restait seul pour protéger Louise.»- Son crédit, sa prudence, son «zèle infatigable , la garantirent quelque temps des foudres révor lutionnaires. Elle demeurait au château de son père , malgré les scellés qui y étaient apposés , et vivait du reste des fruits que n'absorbaient pas les réquisitions ; mais chaque

jour qu'elle gagnait ainsi sur la tyrannie, était une conquête qu'on pouvait lui ravir avant le soir; elle ne tremblait cependant que pour son père. Elle avait pris dix fois la résolution de se rendre à Paris , et d'assiéger la porte de sa prison jusqu'à .ce qu'on la lui ouvrît. Olivier lui représenta les innombrables périls d'un pareil voyage 1 auquel le décret qui exilait tous les nobles de la capitale ainsi que des villes frontières , opposait d'ailleurs un obstacle invincible. Il convainquit sa raison , mais son cœur repoussait toutes ses représentations.

Il reçut enfin de Paris , et par un voyageur, la réponse tant désirée. L'ami de son père lui mandait f que ce n'était qu'avec la plus grande peine qu'il avait pu découvrir le prisonnier , et en recevoir , par l'entremise du médecin de la. prison, le petit. billet cacheté qu'il lui envoyait. Le malheureux vieillard vivait encore, mais il était consumé d'une fièvre lente qui empirait tous les jours. Le billet portait pour adresse : A ma Louise. Il était écrit d'une main tremblante ; mais Olivier reconnut pourtant l'écriture de son bienfaiteur. Son cœur saignait de douleur lorsqu'il se rendit

près de Louise : il sentait bien que si son père cachait son état à sa fille , il ne pouvait lui-même lelui taire; et cette cruelle nécessité -lui fit prévoir la scène qui alait avoir lieu, H la trouva lisant au coin de .son feu-. Olivier la connaissait trop bien pour recourir à ces détours qui, même auprès des* âmes faibles, atteignent rarement leur but. Il s'approcha d'elle d'un air ouvert et sans contrainte. « Enfih , mademoiselle , je puis vous donner des nouvelles de monsieur votre père.» Louise se leva précipitamment ; «Ah ! donnez, donnez ! » Son impatience l'empêcha de considérer long -temps l'adresse du billet^ elle l'ouvrit avec vivacité , et n'y trouva qoe ce peu de mots : «Ton père, ma Louise, t'embrasse et te bénit. C **•>* U*e boucle de ses vénérables cheveux Jblanos' y était jointe: Elle la pressa en silence contre ses lèvres , et la mouilla de ses larmes* Elle relut une seconde foie le billet : II i!a écrit1 d'ttne main tremblante, dit - elle tout bas, mais d'un ton à briser le cœur; autrefois il ne tremblait jamais. « N'en saVez-Vons pas davantage , Olivier ? votre ami ne tous a-t-il pas écrit?»-

Olivier. Il m'a écrit, mademoiselle; voilà sa lettre. .....

Louise la kit en silence. Ses larmes cessé* rent de couler, ses yfcux' hagards étaient fixés sur la lettre , son ame s'était resserrée , une gratité solennelle ann^it tous ses traits. C'est ainsi que l'on voit la statue delà Patience sur le tombeau de la Vertu. Tout à coup' la séré* nité vint animer son front; elle plia le billet et le serra dans son sein. «Olivier, dit-elle, ma résolution est prise, et rien au monde ne pourrait m'àrréter. te coups vers mon père , je veux recueillir de mes lèvres son dernier soupir ; je veux essuyer de son front la sueur de la mort- !

Olivier. Mademoiselle*...

Louise. Je sais bien ce que vous allez me dire ; vous me Tavez déjà- souvent répété. Àh ! pourcpioi di-j'e cédé- à vos objections? peutêtre.... Pai*donnez-m6i, mon ami, ô pardon* nez^moi !' vos soins1 pour ma <ïonsef*vntion avaient un noble but, ils méritaient ma recette naissance. Mais maintenant, maintenant...» Qu'ai-jé à craindre?' Us tne jetteront dans la prison de mon père ,' c'est justement ce cpoe je demande ; ou bien s'ils me tuent , j'aurai pré-

4a LOUISE*

cédé mon père de quelques instants , ou» ce qui serait encore plus beau , je lui survivrai peut-être de quelque? «moments.

Olivier. Mais si votre pieux espoir s'évanoubsait en rouie, si Ton vous interdisait l'entrée de la capitale?. Je ne dois pas vous laisser ignorer, mademoiselle, que l'administration ne pourrait vous délivrer un passeport, et sans passe-port vous ue pourriez vous mettre en route. » .

Louise , au. comble du désespoir, se tordit les bras ; tantôt elle parcourait la chambre avec la plus grande vivacité , tantôt elle s'arrêtait tout à coup , en portant la main à son front. Olivier l'observait avec une douleur muette ; ses yeux se remplirent de larmes. Louise les aperçut ; elle vint à lui en .disant : « Homme généreux , je le vois , vous sentez ce que je souffre ; mais n'y aurait-il donc pas dans le monde un moyen pour satisfaire mon désir, le plus saint , le plus innocent de tous les désirs ? p Olivier resta quelques moments plongé dans la plus profonde méditation; il dit enfin avec la plus forte émotion : a Mademoiselle, pouvez-vous encore croire à la vertu ?»

LOUISE. t\i

Louise. Vous nous calomniez* tous lefc deux par cette question.

Olivier. Le moyen que j'ai à vous proposer me J'arrache.

Louise. Parlez.

Olivier. Je vous cçnjure d'abord de ne pas «l'interrompre, » Un regard, dans lequel était peinte tout entière Pâme de Louise , lui or* donna de continuer. «Le remède, le seul remède que je connaisse , c*ejsû.,. l'offre de ma main. En portant mon nom , vous voyagerez sans aucun empêchement , et je vous accompagnerai ; -je pourrai vous préserver des dangers qui menacent, dans ces temps de dissolution , une femme qui voyage. le Vous jure par la vertu à laquelle nous croyons tous les deux, que je vous considérerai constamment comme libre , et comme un dépôt sacré qui m'est confié par la Providence * et par votre vénérable père. Celui-ci bénira votre pieux artifice, et comme vous avez atteint votre vingt-unième année, vous n'avez pas besoin de son consentement. Votre but rempli, et lorsque vous n'aurez, plus besoin de ma protection, je demanderai moi-même notre divorce, et cette loi qui protège si souvent le

vice, sera du moine une fois favorable à la vertu,

Louise rougit , baissa le» y eu** et 9e tut.

Olivier. Dieu ! vous aurai-je offensée ?

Louise ( avec douceur. ) Tons né «'avez point offeftsée , ihais surprise. ElU se jeta dans un fauteuil, et appuya sa tête sur sa main. Olivier lirait dan* chaque «muscle de son vi* sage toutes le& diverses agitations qui remplissaient tour à tour son ante; Après une pause loqg-tempa. prolongée, il lui dit: «Je vous quitte , mademoiselle ; une pareille démarche demande de. la réflexion, p

Louise ( comme si elle sortait d'un profond rêve ), De la réflexion ?. vous me rappelez que je n'en aï pas besoin ; je le vois me tendre les bras , et je devrai» encore réfléchir 1 Olivier , je voua donne ma main. 31 Elle accompagna ces paroles d'un regard et d'un ton où se réunissaient la douleur, (e édcrrage, et la plu» entière confiance. « Chaque délai i continua-t-elle, serait un crime ç j& sui» prête à vou* accompagner encore aujourd'hui à la municipalités. pouc y. faire* ma. déclaration-; mais nest-il pas vrai j nion ami , que nfoui partirons de suite après Ja cérétaonie ? a

Oiipieti La nouvelle foi exige un délai de trois jours entre la publication et le mariage , et il ne m'en Faudra pas dal^htage pour faire mes dépositions, l'espère, au reste* itfademoisétte', qiie vous vous- ferefc accompagner par votfré Babet } vous aVèz besoin de quelqu'un peur vous servir, et il peut venir un temps oh un témoin de notre conduite peut être jrtwraoùk un' point de tranquillité bien doux, peiit + être Thêmt celui d'une haute importunée, "f ;

Louise ( ioirt^émue* ) Je sens toute ¥&totk* due de votre délicatesse. Mon sort est entré vos mains , et ]e rougirais maintenant û j'avais

pu balancer à vtaus le confier. »

Lldée que le trajet pour se rendre à la maison commune' la rapprochait de la prison de son père , lui allégeait cette course f dissipa ses scrupules, et calma le léger frifsëon qui la surprit en entr^rit au greffe. Son ton était éalrrfe, et sort regard a*&i*é. Sa déclaration excita peu ide surprise : on trouva ce mariage conformée l'ordre -éhijowi! Les cir* constances y la pénible situation de Louise , et tes rapports îîitmtes dfOHWer avec la famille , ôtèrent à :cette liîiionce caractère choquant

et romanesque , qui déroute les hommes bons; et aiguise la langue des méchants.

Pendant les jours suivants , les préparatifs dû voyage furent l'unique occupation de Louise. Olivier .vint cependant la voir plusieurs fois ; mais ce n'était que pour recevoir ses ordres* On ne pensa pas aux, arrangements domestiques, parce que le voyage devait se faire immédiatement après la célébration. Louise ne pos$édait pas à beaucoup près l'argent nécessaire pour un voyage aussi dispendieux ; mais elle avait pour plus de deux mille éeus de bijoux qu'elle avait hérités fie &* mère. Elle remit son écrin k Olivier , en le priant de le convertir en argent , parce qu'elle ne voulait pas qu'il fît l'avance de ces frais. Il fut forcé d'y consentir , malgré se? prières et ses refus réitéré s.-4

La veille 4u jour fi*é<pour le mariage , il se. rendit à cheval à la ville, poyr demander un congé à l'administration du cJistricL Là on lui communiqua le décret qui venait d'arriver , et qw ordonnait la cpnfiscation des biçns du bs|ro&, attendu. qp'U , jçftijt ..mort, commij criminel d'état condftjm^ pe qntfnte de per+ die sa proie, le tribunal de sang l'avait Eût

traîner devant lui tout malade qu'il était, et Pavai t eéndarané à mort , sans l'avoir entendu ; maià cette scène , qui ne pouvait ébranler son couïage, épuisa la source de sa vie. A peine fut-il rentré dans sa prison , qu'il tomba dans u*e agonie qui lui épargna l'épouvantable trajet à l'échafaud. Cette rçouvejle fut un coup de foudre pour Olivier ; il retourna précipi* lamment à Saint-Julien ; il était si troublé , qu'il ne s'aperçut pas que son cheval s'était arrête à la porte du château, « Au nom de Dieu ! que vous est-il arrivé ? » lui dit Louise , le voyant entrer dans son appartement, couvert d'une pâleur mortelle. Olivier voulait parler; mais il ne trouva que des larmes* « Dieu \ mon père est mort » 1 s'écria-t-elle en se laissant tomber sur une chaise. — Votre cœur, dit Olivier a prétenu mes fiaroles. Oui , mademoiselle, la Providence a arraché sa tête vénérable à ses bourreaux , qui lui avaient déjà prononcé son arrêt de mort. Votre hé» roïsme me permet , et les circonstances me font une loi de ne point, différer à vous instruire de cette triste nouvelle.» Louise resta* assise y muette et inanimée ; une dé* feiUance eût >ité un bienfait pour elle» Ce

silence dura long-temps; U était cruel : enfin ; la nature vint se soulager elle-même ; un torrent de larmes s'échappa de ses yeux éteints. Tout à coup elle les ouvrit : a Mon Dieu, tu Tas voulu ! » dit - elle en portant sel regards vers le ciel ; il était digne de œ.msiUftW séjour. Ah ! pourquoi suis-je destinée à lut survivre ! que deviendrai-je maintenant ? je sais que l'héritage de mon père est perdu pour ses enfants ; mais j'irai plutôt pourvoir à ma subsistance, sous un eiel étranger, que de vivre des bienfaits de ses bourreaux.»

Olivier. Gela ne doit et ne pourra venir à un tel point; mon casnr est oppressé d'un grand poids.

Lùuise. Keme cachez rien; je suis préparée à tout. \'*~

Olivier* La loi contre. peux que Ton qualifie de suspects est exécutée, avec la plus grande rigueur , et Théodore ,. que l'on comptait pendant long-temps parmi les prisonniers de guerre, est on ce moment .porté sur "la lbte des M**.

Louise* le vo*»ico*nprend&^r les >monstrie$. ! que ne mj? laissaient-ils partager la <sipbi vite de mbn père, je partagerais aujourd'hui sa

tombe avec lui. Je connais vçs principes, Olivier ; mais je connais aussi votre cteur * désapprouvera-***! ma fuite?

Olivier* Mes principes sont pour la liberté , mais non pour la tyrannie; et ma politique cédera toujours à ma morale* le risquerais ma vie pour favoriser voire fuite , si votre patrie. né vous offrait pas un asile au moins aussi tranquille que celui que vous pourriez trouver sous un ciel étranger , où tant de milliers de malheureux n'ont trouvé que le désespoir. Vous vous priveriez , par votre fuite, de tout l'espoir qui retient encore les gens honnêtes dans notre patrie. La tempête est ttop violente pour durer encore longtemps ; pourquoi né voudriez- vous pas en attendre la fin 'dans ma tranquille chaumière?

Louise, le n'ai plus rien à perdre ni à espérer : mais je ne suis pas en état aujourd'hui de prendre une détermination; venez me voir demain : il faut que je consulte ma conscience etlesmânesdemon père. «-«Olivier s'éloigna, et Louise alla s'enfermer dans son cabinet» Ses prfcimèfes sensations furent consacrées à soapère; elle se .pr&sterna déteint son image', et la mooHHa.de ses lavmes; c'était le sacrifice

48 fcOUISE.

le plus pur que la vertu pouvait offrir à la vertu»

La nuit la surprit dans cette sainte occupation ; elle la passa sans pouvoir dormir; mille idées se confondaient dans son ame. Elle était loin de méconnaître la générosité d'Olivier ; mais son cœur se révoltait maintenant contre une démarche par laquelle elle croyait lui de* venir à charge , et qui pourrait troubler les cendres à peine refroidies de son père» Peu à peu son trouble se calma, et sa raison éclairée lui présenta des idées plus tranquilles* Elle voyait , d'un côté, un profond précipice , et toutes les horreurs qui suivent l'exil et l'abandon d'une personne de son sexe et de sa condition ; de l'autre., une chaumière dans laquelle, sans être toutrà-fait heureuse, elle pourrait terminer sa triste vie à l'abri de nouvelle* persécutions,

Elle frémissait cependant à l'idée de pren-> dre une détermination définitive»

Dans cette incertitude, elle fut surprise par le doute ; si la rupture de son mariage déjà public- ne ferait aucun tort à Olivier? Personne, se dit-elle à elle-même, ne -m'at* trjbuera ce changement de résolution, parce

qu'il est contre toute vraisemblance, qu'au moment de mes plus grands malheurs j'eusse pu dédaigner la main d'un sauveur. Le blâme des gens vertueux doit , par conséquent , tomber sur lui ; on l'accusera d'un intérêt sordide, d'une ingratitude révoltante, et d'une barbare cruauté envers sa malheureuse fiancée , qu'il n'aura repoussée que parce quelle n'avait plus de dot à lui offrir. Pourrai-je exposer l'honneur de ce noble jeune homme à un soupçon aussi flétrissant , ou bien livrer sa personne aux persécutions des cannibales, ,par la révélation de notre secret? Ne seraisje point ingrate, égoïste et barbare, si je récompensais .ainsi son amitié? » Ces réflexions accablantes épuisèrent le reste de ses forces ; elle tomba vers le matin dans un assoupissement léthargique , dont elle ne fut tirée que trop tôt par une visite effrayante. — f~

C'était un commissaire de l'administration , accompagné de sa suite, qui venait inventorier et confisquer les biens de son père. Sa servante vint, saisie d'effroi, et en sanglotant, lui annoncer cette triste. nouvelle, « Je n'ai pas besoin de ton aide, bonne Babet, lui dit Louise lorsqu'elle lui présenta ses

5o LOUISE.

vêtements ; dès ce moment je me servirai moi» même. Va trouver Olivier, et dis-lui que je l'attends dans une demi-heure. » La pauvre fille sortit en joignant ses mains , et Louise se préparait , en attendant , à recevoir Olivier. Toute son ame se montrait dans ses traits. « Mon ami , lui dit-elle lorsqu'elle le vit entrer , les ravisseurs de ma liberté sont peutêtre eh route : je ne leur enlèverais pas leur victime, si un motif plus puissant ne me déterminait pas à accepter la main que vous m'offrez pour me sauver. Si je devais le faire devant l'autel de la Religion , je n'abuserais ni de la religion ni de votre amitié. »

Olivier saisit sa main , et dit en se tournant vers le portrait du baron, qui était suspendu dans l'appartement : « Bienfaiteur de mon père et le mien, je jure par tes cendres, qui me sont si sacrées , que je regarderai constamment ta fille comme un ange auquel je donne l'hospitalité. » Louise était profondément émue; ses yeux remplis de larmes restèrent long-temps fixés sur ceux de son père. A la fin, comme si elle y avait surpris un signe d'approbation, elle se tourna vers Olivier, et jeta sur lui un de ces regards célestes

toms£. 5i

que la vertu emploie pour saluer un vieil ami. « J'espère , dit-elle , qu'en considération de ma situation, l'on m'excusera si je recule de huit jours la célébration de notre mariage; mon cœur brisé exige ce délai. — Certainement, répondit Olivier; le comité de surveillance (chaque commune avait le sien, qui était chargé de faire les arrestations) est instruit de vos intentions, et la plupart de ses membres m'ont témoigné leur satisfaction d'être dispensés de la triste nécessité d'ajouter encore à vos chagrins. Je vais cependant, par surcroît de précaution , aller l'instruire des motifs de ce retard : il honorera votre douleur, et plus d'une ame honnête la partagera, du moins en silence, avec vous. » ^

Olivier., qui savait que la Solitude est le bonheur pour une ame affligée, abandonna Louise à ses larmes, la seule consolation qu'elle pût encore éprouver. A peine était-il rentré chez lui, que Babet.vint le trouver 9 et lui dit : a Ah ! mon cher M. Olivier , est-il donc bien vrai que je dois quitter ma chère, ma honne demoiselle? Elle m'a dit ce matin Ah! cela m'a fendu le cœur

5a louise.

qu'elle n'avait plus besoin de moi. Je la sers déjà depuis quatre ans , et j'espérais la servir toute ma vie; je ne puis absolument pas la quitter. Mon excellent M. Olivier, ne me repoussez pas. Je ne demande pas de gages : je travaillerai dans votre jardin , dans la bassecour, dans les champs; vous verrez que je gagnerai ma subsistance, pourvu que je puisse approcher ma chère demoiselle pendant une heure de la journée. Bon Dieu ! elle ne pourra cependant pas tout faire elle-même. N'est-ce -pas que vous ne me repousserez pas? Si cela était, je resterais à genoux à votre porte; j'y pleurerais si long-temps , que vous me l'ouvririez. — « Non, bonne Bàbet, lui répondit Olivier tout ému, tu ne quitteras pas ta maîtresse; au contraire, tu t'en rapprocheras plus que jamais. Sois tranquille, bonne fille; mais ne fais semblant de rien devant elle; j'irai la voir encore ce soir. » ^..

Olivier lui tint parole; lorsque la commis- , sion eut achevé son travail de la journée , il . alla trouver * Louise dans son cabinet. Son arrivée la tira d'un labyrinthe d'idées sombres dans lequel errait son ame. Elle le reçut avec cet air de bonté et de cordialité que la

douleur même ne saurait effacer du regard de la vertu.

Olivier. Mademoiselle!

Louise. Accoutumez-vous dès aujourd'hui à m'appeler Louise ; c'est la seule dénomination qui ne pourra ni trahir, ni démentir notre prochaine situation.

Olivier. Eh bien donc, Louise, j'ai fait mes réflexions sur cette situation. Il me semble que si nous voulons la cacher sous un voile saint et impénétrable , il nous faudra en confier à une personne sûre autant qu'en découvrirait d'elle-même tout autre qui demeurerait avec nous, et qui ne serait pas aussi discrète.

Louise (émue). Je vous ai déjà dit que je mettais mon sort entre vos mains.

Olivier. Si Babet nous eût accompagnés dans notre voyage, je vous aurais proposé d'en faire notre confidente. L'idée de quitter sa bonne maîtresse met cette pauvre fille au désespoir. C'est une orpheline que vous avez recueillie et formée: est-ce qu'elle s'est jamais montrée ingrate?

Louise. Jamais, non jamais; elle réunit à la plus rare fidélité des sentiments délicats,

qui apprécieront notre confiance, et la justifieront.

Olivier. Que serait-ce, si je lui disais que sa maîtresse avait l'intention de différer la célébration de son mariage jusqu'à la fin de l'année de son deuil? Alors, sans en deviner davantage , elle pourrait partager Votre appartement avec vous.

Louise (en levant ses regards vers le ciel , et se parlant à elle-même). Dieu! fais-lui comprendre mon silence 1

Olivier. Je m'en remets à vous du soin d'annoncer votre résolution à la jeune fille ,. et si vous le trouvez bon , vous lui direz en même temps qu'elle devra s'adresser à moi pour régler les conditions.

Une douce satisfaction se peignait sur le front de Louise pendant tout le temps que dura la visite d'Olivier ; et après son départ > elle trouva tant de sujets à méditer et à sentir, en se rappelant les diverses scènes de cette journée , que Babet , qui venait pour lui annoncer le souper, avait été plusieurs minutes devant elle sans qu'elle s'en fût aperçue. « Tu resteras auprès de moi , lui dit Louise ; Olivier ne veut pas consentir à notre sépara-

tion. » La bonne fille était transportée de joie ; elle lui baisait alternativement les mains et le bas de sa robe. « Oh! vous verrez , vous verrez, s'écria-t-elle en pleurant, que je ne vous serai pas inutile. Ce bon M. Olivier, que ' Dieu le bénisse ! Vous me permettrez cependant d'aller le trouver demain pour le remercier? — Certainement, répondit Louise; et il t'instruira probablement de tes devoirs futurs. »

Sa maîtresse dormait encore , que l'impatiente Babet frappait déjà à la porte d'Olivier. Elle voulait lui balbutier des remercîments, mais il ne lui en laissa pas le temps , et reprit de suite : « Babet, jusqu'ici tu as été la servante de Louise , il ne dépend que de toi d'être son amie el la mienne , si tu veux me faire la promesse solennelle que je t'impose. — Je promets tout , tout , s'écria-t-elle en se prosternant à ses pieds. — Lève-toi , mon enfant; tu oublies que nous te voulons pour notre amie. » Il lui répéta alors ce dont il était convenu avec Louise, et elle lui promit saintement le plus profond secret. « Lorsque tu' seras seule avec elle , lui dit-il en continuant,

tu la traiteras comme mademoiselle de C**% mais devant tout autre , elle sera pour toi la femme du citoyen Olivier. Va maintenant lut demander pour toi la permission de venir m'aider à arranger son nouvel appartement. » La ferme d'Olivier pouvait passer pour une jolie maison de campagne; son père l'avait réparée avec goût, et pourvue de toutes lés commodités y sans cependant lui ôter sa forme primitive. Le rez-de-chaussée était entièrement disposé en métairie : les meubles ne se distinguaient de ceux des paysans que par leur propreté. L'étage au-dessus, présentait cinq à six pièces bien distribuées, ornées, les unes de papier peint, les autres de jolies gravures représentant des paysages, et de quelques tableaux ; tout était joli , mais sans aucun luxe. La chambre de Louise avait une agréable vue sur le potager et le verger; c'était la plus belle et la plus grande de là maison , et elle contenait une double alcôve , dont l'une devait recevoir son lit, et l'autre celui de Babet. La chambre à coucher d'Olivier était atte* liante, et avait la même vue : ces deux pièces avaient une porte de communication , et encore

chacune une issue particulière sur le corridor* Olivier et Babet furent occupés pendant plusieurs jours à arranger et à orner ces pièces; et comme la loi ne réclamait pas les pro* priétés particulières de Louise , on transporta peu à peu ses hardes, ses livres et son piano dans sa nouvelle demeure. Elle abandonna tout ce qui pouvait prêter à la moindre con-, testation ; elle sollicita seulement les portraits de ses parents, celui de son frère, et quelques, tableaux de sa main , dont elle avait orné le cabinet de son père. Le commissaire , qui la regardait comme la fiancée d'un patriote , et qui c'était pas un des plus méchants, lui accorda tout ce qu'elle demandait, et aurait fait plus encore , si la fierté de Louise lui eût permis d'en demander davantage. Olivier allait la voir tous les jours , mais une demi-heure seulement, et comme s'il n'avait d'autre intention que de s'informer de l'état de sa santé. Ces ménagements pour sa douleur, et pour l'embarras auquel l'exposait la nouveauté , la singularité de la situation dans laquelle elle allait se trouver, n'échappèrent pas à cette fille sensible , qui écoutait volontiers Babet , lorsqu'elle lui rendait compte du zèle qu'il met*

tait à lui rendre son nouveau séjour commode et agréable.

Le délai que Louise avait demandé pour pleurer son père venait d'expirer. Les dispositions que le commissaire avait faites dans le château changèrent pour elle la demeure de ses pères en une demeure triste et étrangère. Prête à quitter un séjour qui ne servait qu'à' lui renouveler à chaque instant la perte qu'elle venait de faire , elle fixa elle-même le jour de son mariage , et manifesta en mêrr^ temps le désir d'aller voir son habitation future. Olivier n'eût jamais osé lui proposer cette visite , et Louise se plaisait dans la satisfaction qu'il éprouva à sa proposition. Elle connaissait déjà la maison , et fut d'autant plus surprise des dispositions que son zèle délicat avait faites pour sa réception. Sa chambre , garnie d'un papier uni bleu de ciel , n'était décorée que des portraits de sa famille. Elle y trouva un joli secrétaire , son piano , sa petite bibliothèque et ses couleurs. Louise ne parlait pas beaucoup ; mais Olivier trouvait dans ses regards sa récompense de tout ce qu'il avait fait. En sortant, elle porta ses regards sur le portrait de son frère : ce Bon

Théodore, dit-elle avec l'accent d'une douce mélancolie, puisse la Providence t'envoyer aussi un Olivier ! »

Le lendemain, vers le soir, le couple se rendit à la maison commune pour la cérémonie de son mariage. Il ne s'était fait accompagner que des témoins nécessaires ; ce furent quatre soldats invalides qui avaient servi autrefois dans la compagnie du baron , et qui, jusqu'au moment de son arrestation, en avaient reçu une petite pension. Ils tendi* rent à sa fille leurs mains tremblantes , et le plus âgé d'entre eux dit à Olivier : « J'irai bientôt rejoindre notre bon colonel ; tâchez , cher jeune homme, que je puisse lui dire qu'il n'a pas laissé après lui une orpheline. » En revenant de la maison commune , on vit çà et là de bonnes et pieuses matrones observer la mariée de leurs fenêtres , et la bénir par un signe de tête. À la porte d'entrée de la maison , les attendaient plusieurs groupes de gens de différentes conditions , qui les saluèrent bien- cordialement. Olivier était estimé de tout le village , et la considération de ses concitoyens s'était accrue par ses procédés envers leur bonne demoiselle , que la plupart

Go LOUISE.

des habitants aimait et estimait encore au* tant qu'à l'époque où on la voyait porter des secours et des consolations dans la chaumière du pauvre , et se mêler parmi les danses des jeunes paysannes.

Louise fut recueillie et silencieuse pendant la cérémonie, qui ne consistait, comme on sait , que dans la promesse de se prendre réciproquement pour époux. Sa pâleur , la langueur que le chagrin avait imprimée à ses traits, donnaient à son céleste visage quelque chose d'imposant, et qui, en arrachant des cœurs un sentiment qui tenait autant au respect qu'à la douleur, en aurait imposé au plus farouche révolutionnaire. Ces cheveux châtain foncé tombaient sans art sur sa modeste robe blanche, garnie de la même couleur. Celle du deuil eût été un délit aristocratique. Le seul bijou dont elle voulût se parer , était un médaillon renfermant le portrait de son père , et sur son sein était placé un bouquet de violettes que Babet lui avait offert. Après la cérémonie , Louise remit à chaque vieillard une pièce d'argent , pour leur tenir lieu , disait-elle, de repas de noce ; et en entrant dans la maison, elle fut saluée par les

LOUISE. 6l

domestiques auxquels elle distribua également des présents.

Olivier remarqua que les scènes de cette importante soirée avaient profondément affecté son cœur. Il lui proposa de la conduire à son appartement; elle le suivit avec un regard qui lui prouva qu'il l'avait devinée. Elle lui serra long-temps la main en entrant dans sa chambre , et lui dit enfin : « L'alliance de l'amitié est un sacrement de l'Eglise invisible ; que la notre nous soit sacrée, à jamais sacrée ! » Olivier n'était pas en état de lui répondre. Un doux anéantissement s'était ejnparé de tout son être. A la fin il lui avança une chaise, et.se plaça à côté d'elle. Son regard alors se porta sur le médaillon suspendu à son cou. Cette vue parut lui rappeler quelque chose. Il sortit de sa poche l'écrin qu'elle lui avait remis.

Olivier. J'aurais presque oublié de vous remettre la partie la plus précieuse de votre propriété.

Louise. Elle m'eût été précieuse si elle avait pu remplir sa sainte destination. Aujourd'hui ces parures me deviennent inutiles. Gardez-les, et considérez-les comme la dot

6i LOUISE.

d'une pauvre orpheline. Je n'ai plus besoin de diamants , convertissez-les en argent pour en augmenter nos moyens d'existence.

Olivier. Voulez- vous m'offenser ?

Lauise. C'est ce que vous feriez si vous me refusiez ma première prière. — - Il s'inclina eir silence en reprenant l'écrin qui lui rappelait tant d'images douloureuses , et fit tomber la, conversation sur des objets propres à la distraire.

En attendant, Ëabet avait préparé leur modeste couvert. Olivier conduisit Louise à table, et leur jeune confidente y figura en même temps comme convive et comme servante. Un faible rayon de contentement anima le front de Louise pendant ce repas silencieux , et Olivier mit tout en usage pour la maintenir dans cette disposition. Après le repas, il la reconduisit dans sa chambre , sortit de sa poche une clef dont il ferma la porte de communication des deux appartements, posa cette clef sur le secrétaire de Louise , lui baisa respectueusement la main, et sortit par la porte d'entrée.

Le lendemain matin Louise le fit prier à déjeuner; elle le reçut avec une amitié fran-

che, et lui dit, en lui servant une tasse de café : « Vous me permettrez , mon ami , de vous régaler tous les matins chez moi. » Ce sera pour moi , lui répondit Olivier , le plus beau moment de ma journée. — J'espère que ce ne sera pas le seul , reprit-elle , puisque je serai chargée de quelques détails de la maison. L'habitude , et les dispositions actuelles de mon esprit , me font du travail un besoin in-» dispensable; je me suis déjà réservé celui dont je veux me charger avec l'aide de Babet. C'était le soin du jardin, de la basse-cour, ainsi que la surveillance de la cuisine et du linge. Ces occupations ne lui étaient point étrangères ; elle avait conduit le ménage de son père avec cette intelligence, cet esprit d'ordre, qui fait que pour le maître comme pour les domestiques , le travail devient uri jeu , et que l'on pourrait nommer le génie économique. A l'issue du déjeuner elle voulut entrer dans ses nouvelles fonctions avec Babet. Olivier la conduisit dans la salle basse , où elle reçut les salutations cordiales des domestiques avec cette aménité qui lui était propre , qui enchaîne les bons cœurs et désarme souvent les méchants.

64 LOCISE.

Les occupations domestiques la dissipe»

rent , et convertirent sa douleur en une douce langueur qui prête un nouveau charme à la physionomie. Au bout de peu de temps la direction des travaux de la campagne et du ménage lui était devenue aussi familière que si elle y avait été élevée. Ce n'est que l'heure qui suivait son dîner qu'elle consacrait aux doux charmes de la musique. Lorsque les occupations courantes étaient terminées, elle se livrait , aidée de Babet , aux soins de changer sa garderobe , pour l'adapter à sa condition présente. Les jours de fête étaient destinés à la lecture de bons livres : Olivier et Babet étaient ses auditeurs , et quelquefois tous les domestiques de la maison y étaient appelés. Comme ils étaient, depuis plusieurs mois, privés de tout exercice du culte , ils reçurent avec un recueillement empressé les préceptes de la vertu de la bouche de leur maîtresse. Son pinceau , son métier à broder , lui aidèrent à remplir les autres heures de repos. Tantôt elle jetait sur le papier un paysage gracieux, ou représentait sur la toile une fleur du printemps renaissant.

Olivier , que ses fonctions appelaient sou-

vent pour plusieurs jours à la ville , en revenait rarement sans remarquer des améliorations sensibles dans l'intérieur de sa maison i ou de nouveaux ornements dans les appartements. Un regard tendre , un serrement de main timide, étaient alors les interprètes de sa reconnaissance ; car autant l'aimable , l'innocente Louise était toujours restée la même à son égard , autant il s'empressait de se faire pardonner , pour ainsi dire , l'intimité qu'il devait affecter devant des étrangers , par de touchantes et affectueuses démonstrations de respect , quoiqu'il ne pût pas toujours cacher le plaisir qu'il éprouvait dans cette intimité. Mais peu à peu il devint rêveur, et son front s'obscurcit d'un sombre nuage. Il resta souvent silencieux , lorsque , accompagné de Louise , il se promenait dans son beau verger, ou sur les bords fleuris de l'Isère. Les sublimes beautés de la nature qui avaient toujours transporté son ame , perdirent pour lui tous leurs charmes; et le chant harmonieux du rossignol lui arrachait des larmes. Lorsque Louise parvenait à le rappeler de ses rêveries , il reprenait sa sérénité habituelle, mais la violence qu'il se faisait alors ne pouvait lui

échapper. Ses complaisances envers elle étaient toujours les mêmes. Il recherchait toutes les occasions de lui faire plaisir, et lorsqu'on vendit les meubles de son père au profit de la nation , il ne laissa rien passer en des mains étrangères de ce qu'il croyait pouvoir être d'un prix d'affection pour elle. Louise lui reprocha cette prodigalité : «Ne vous souvenez-voùs pas , lui dit-il , de m'avoir recommandé d'employer le prix de vos bijoux à . notre ménage ? — Vous savez bien , mon ami , que ce n'est pas ainsi que je l'entendais. » Bientôt après elle trouva sur sa cheminée la jolie pendule de son père ; elle le conjura alors avec une chaleur touchante , de mettre des bornes à sa générosité. « Vous avez déjà tant fait pour moi , lui dit-elle, et je ne puis rien faire pour vous ! » Il ne put lui répondre que par un soupir étouffé.

Depuis ce moment, sa mélancolie s'accrut, ainsi que la violence qu'il se faisait pour la cacher. Sa santé , jusqu'alors si florissante, déclinait à vue d'œil , et une pâleur mortelle reposait sur ses joues enfoncées. Louise le remarqua ; elle lui cacha d'abord ses appréhensions; mais enfin elle lui demanda avec la plus ten-

dre sollicitude ce qui lui manquait ? — - Il ne me manque rien , mon amie , et il lui faisait la même réponse , chaque fois qu'elle répétait sa question. C'était tantôt une insomnie, tantôt la condamnation d'un homme de mérite, ou d'une femme estimable, qui étaient la cause de son air chagrin. Mais lorsqu'il voyait Louise fixer amicalement ses yeux sur lui , avec un regard qui exprimait le doute , les siens se ranimaient comme une lampe prête à s'éteindre , et à laquelle on donne un nouvel aliment. Sa figure reprenait une nouvelle vie; son ame retrouvait son énergie , et paraissait se rappeler qu'elle avait un secret à cacher. Alors sa sérénité factice se soutenait pendant plusieurs jours sans se trahir, et le triomphe qu'il remportait ainsi sur luimême , aidait encore puissamment à dissiper les nuages qui obscurcissaient son front.

Cependant cette tranquillité feinte était loin de calmer les inquiétudes de Louise ; plus elle employait de soins à l'observer, plus elle était persuadée qu'un chagrin secret devait ronger son cœur. « C'est peut-être une passion malheureuse, se disait-elle, et le noble jeune homme sent maintenant qu'il s'est sacrifié

pour moi. Il a probablement trouvé dans là ville un objet qui est plus que son amie, et maintenant il éprouve dans son ame un combat entre l'amour et l'amitié. Ah ! si j'en étais sûre, comme je m'empresserais de lui alléger ce combat, quelles qu'en pussent être les conséquences pour mon propre sort. 3» C'est ainsi qu'elle pensait , en exerçant sans cesse son cœur à consommer son sacrifice aussitôt que l'amitié le lui commanderait. Elle était chaque jour plus attentive à observer Olivier* Celui-ci semblait s'en douter, et elle crut s'apercevoir qu'il redoublait de soins pour cacher l'état de son cœur, et commander à sa douleur.

Elle vint un soir le chercher dans sa chambre , et le trouva à écrire. Auparavant il venait toujours au-devant d'elle avec un sourire amical. Cette fois il était troublé ; il se leva avec précipitation, et serra le papier dans son secrétaire. Louise voulut se retirer. « Vous êtes occupé , dit-elle. — Non, mon amie, lui répondit-il, je n'ai rien à faire qui ne puisse se remettre. » Peu à peu sa conversation devint plus confiante , ses phrases furent plus animées, ses paroles eurent plus de

'chaleur qu'elles n'en avaient eu depuis longtemps. Son cœur parut délivré d'un fardeau pesant , et son regard annonçait quelquefois un contentement secret et victorieux. Il se promenait avec elle dans la chambre ; la main de Louise était dans la sienne ; mais il ne la serra jamais. Si l'œil scrutateur de celle-ci rencontrait les siens, il les baissait, et une faible rougeur se répandait sur ses joues.

On vint l'appeler au village, où l'attendait un officier qui voulait lui parler. Louise, sous le prétexte de quelque affaire , resta dans la chambre. Elle avait remarqué qu'il avait négligé de tirer la clef de son secrétaire; et après un léger combat , que son cœur décida entièrement selon ses vœux, elle résolut de lire le papier qu'au. moment de son arrivée,

* il avait caché avec tant de précipitation. Comment ma curiosité pourrait-elle être. blâmable? pensa-t-elle , puisqu'elle peut me faire découvrir ce que , depuis si long-temps , je tache en vain de savoir ; ma démarche abré-

• géra son tourment et le mien.

Elle ouvre le secrétaire d'une main tremblante. Le premier objet qui frappe ses regards , est son écrin. Il renfermait encore tous

ses bijoux qu'elle croyait vendus. Elle trouve auprès un acte en bonne forme , par lequel il assure, après sa mort, à Louise la jouissance de sa ferme. Les nouvelles lois ne lui permettaient pas d'en faire davantage. Son ame en fut pénétrée , et elle n'eut pas la force de lire ce document en entier. Elle était prête à fermer le secrétaire , lorsqu'elle aperçut une lettre qui n'était que commencée , et dont les premières lignes contenaient son nom. Elle saisit la feuille ; son cœur battait avec violence , et elle lut ce qui suit :

ce Vous n'avez que trop bien observé, ma a chère amie ; et la triste certitude de n'avoir a pu vous cacher l'état de mon cœur est le « seul reproche qui me tourmente; car je n'ai « jamais eu la témérité de croire qu'il me sea rait possible de demeurer avec vous sous le ce même toit, sans vous aimer. Oui, mon « amie, je vous aime, et je me vois obligé a de vous l'avouer pour justifier une démar- « che qu'exigent également votre tranquilet lité et mes serments. Je m'éloigne pour quelce ques semaines , dans l'unique but de recon- « quérir votre estime et la mienne propre. <c Ah ! chère Louise , le besoin le plus impé-

« rieux de mon cœur , c'est votre bonheur , «et j'espère.... »

Quelle plume pourrait tracer les sensations qui oppressaient le cœur de Louise ! elle n'eut jamais pu le faire elle-même. Ses larmes coulaient en abondance sur ce papier, qu'elle pressa sur ses lèvres avant que de le remettre à sa place. Elle courut dans sa chambre , et s'y jeta dans un fauteuil. L'univers avait disparu devant ses yeux ; elle ne voyait plus que la lettre d'Olivier, ainsi que son image. « O le plus noble des mortels ! dit-elle enfin : pardonne, ô pardonne -moi mes soupçons; je suis assez punie de ne pouvoir te montrer mon repentir, ni te demander mon pardon ! » Son cœur resta long-temps dans la même agitation. L'absence d'Olivier , qui se prolongea au-delà d'une heure , lui laissa le temps de se calmer. Il revint enfin accompagné d'un étranger. « Louise , je vous amène un hôte agréable , qui vous donnera des nouvelles de votre frère. » Louise reconnut en lui le marquis de Verdmont. Elle rougit, baissa les yeux, et ne put répondre à son compliment que par quelques paroles prononcées à voix basse , et presque inintelligibles. Cette scène

SJ

devait, dans sa position actuelle, l'embarrasser d'autant plu , que c'était la première visite qu'elle recevait depuis son mariage. Le présent, le passé , se pressaient dans son cœur comme des éclairs qui se croisent ; ces différentes images s'y confondaient, et lui causaient un trouble qui n'échappa point à l'attentif Olivier.

Quoique Verdmont eut déjà appris à Grenoble le mariage de Louise, cet événement était cependant pour lui trop nouveau, trop surprenant, pour ne pas paraître devant elle sans un embarras très visible. Olivier le remarqua également ; et comme il se rappelait qu'il était dans le cas de s'observer lui-même , il n'était pas en état de mettre fin à cette scène muette. Les regards de Louise rencontrèrent les siens qui paraissaient vouloir lui inspirer du courage. Il lui fut impossible de les soutenir; une voix intérieure lui reprochait son embarras. Cette voix lui disait : « Ne doit-il pas croire que tu te sens honteuse de lui appartenu*? «Cette idée ébranla toute son ame, et réveilla toute son énergie. Elle se représenta Olivier dans toute sa. gloire ; elle se sentit (1ère d'être son épouse. Son

tomsE. * 73

ange tutélaire observa son triomphe; il fit disparaître en souriant la rougeur de son' front, et ôta le lien de sa langue. D'un air aisé et amical, elle engagea le marquis à s'asseoir; prit Olivier par la main , le fît asseoir à coté d'elle, et demanda alors à Verdmont s'il avait parlé lui-même à son frère ?

Verdmont. Certainement. Je fus envoyé en ma qualité d'adjudant-général de l'armée des Alpes , en mission à Genève , et j'eus le bonheur d'y trouver votre frère.

Louise. A Genève ? je croyais qu'il habitait ' le canton de Fribourg.

Verdrnonl. Après avoir attendu inutile- ' ment pendant plusieurs mois des nouvelles ' de sa famille , les lettres qu'il avait adressées à son correspondant de Genève étant restées f sans réponse , il quitta sa retraite isolée dans l'intention de mettre , à tout prix , un terme à sa cruelle incertitude. Ses amis de Morges lui fournirent une occasion sûre de s'embarquer sur le lac pour Genève 9 où le hasard le ' conduisit à mon auberge , et vous pouvez juger vous-même , madame , du plaisir que nous eûmes à nous embrasser.

Louise. Ce bon Théodore ! que de chan-*

y4 LOUISE*

gement* ont eu lieu depuis notre séparation ! est-il instruit de notre perte ?

fTerdmoni.. U l'a été par moi-même, un de mes amis me l'ayant appris peu. de temps auparavant. Je ne vous parlerai de sa douleur que pour vous dire qu'il éprouva quelque soulagement dans mes bras. Nous restâmes trois jours ensemble; je rejoignis l'armée, et je me serais acquitté plus tôt de ma promesse die vous faire parvenir cette lettre y si j'avais osé la confier k la poste, ou à des mains étrangères. Le décret qui éloigne des armées tous les ci-devant nobles , m'a fourni l'occasion de m'acquittes moi-même de sa commission, il, remit la lettre à Louise qui la cacha dans son. sein* « Vous ajves probable** ment quelques ordres: à donner , dit Olivier ; je ferai ,. en attendant, compagnie à notre cher faotei » Il avait lu dans ses yeux, son in>» patjeace ai lire ht lettre de son feène.. Louise les quitta , et OU vieil ,. qui* avait vu souvent le marquis. à> l'armée dfea. Alpes;, s'informa auprès détail d&plu$i<^ra personnes qui lui étaient également connues. Quelques unes étaient dans les fers , d'autres avaient disparu. Us se consolèrent à la fin réciproquement

de l'espoir qu'enfin la nation se réveillerait et enlèverait à la tyrannie le masque de là liberté.

Verdtaont avait fait son voyage sur les ailes dé l'espérance. L'image enchanteresse de Louise était toujours profondément gravée dans son cœur. L'épouse qu'on lui avait destinée avait émigré depuis quelque temps avec son pare. Cette circonstance l'avait affranchi de I» contrainte que l'honneur lui avait imposé jusqu'ici. Il se croyait près du but oit tendaient ses voeu* le&plus chers, lorsqu'il se vit tout à coup réveillé de te songe enchanteur. Son ame fat longtemps en proie à une foule d'idées confuses, comme le nautonier qu'un coup de vent rejette du port dans lequel il allait entrer. Tantôt il voulait envoyer la lettre à Louise par son domestique , tantôt il se décidait à la lui- porter lui-même. Son amitié pour Théodore , et un sentiment secret , qui peut-être était de la curiosité, peut-être même un reste d'amour , le déterminèrent enfin pour le dernier parti. U descendit à l'auberge du village, pour y trouver Poccasion de s'informer de la situation du nouveau couple, et des motifs de ce mariage si inat-

tendu. U n'aurait pu prendre un parti plus convenable : l'aubergiste,, quoique bavard,, était un homme bien pensant, qui lui représentait Louise comme un ange, et Olivier comme un très honnête homme, qui était généralement estimé, « L'on sait bien ajoutat-il, qu'il n'a épousé la fille de notre bon seigneur , que pour lui conserver sa -liberté et la sauver de la misère, et c'est, par Dieu, une belle action qui attirera sur lui les bénédic-^ tions du ciel ! »

Une jalousie naissante contre Olivier,. un mécontentement contre Louise, qui tenait, même du mépris , s'étaient déjà emparés de l'âme du marquis ; ce récit les dissipa entièrement. Il rougit de lui-même , et fit prier Olivier de venir le trouver pour l'avertir de sa commission, et se faire introduire par luimême auprès de Louise. La manière franche et noble dont il fut accueilli par le nouvel . époux, l'eût entièrement désarmé, si le moindre sentiment d'inimitié avait pu rester dans : son cœur, a Louise pourrait croire, lui. dit Olivier, que j'ignore que les amis de son frère : sont aussi les siens , si vous logiez ailleurs que sous mon toit. » En un mot , il ne s'était pas

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écoulé une demi -heure, que le cœur de Verdmont fut entièrement à lui , et qu'il excusa complètement Louise de s'être jetée dans les bras d'Olivier. Elle ne revint auprès d'eux que pour les appeler à souper. Elle y remplit les fonctions de ménagère avec cette grâce naivë qui décèle plutôt un bon cœur qu'une bonne éducation. Son humeur était extraordinairement gaie; elle ne parlait cependant que lorsque la conversation exigeai t qu'elle y prît part. On pouvait aisément s'apercevoir qu'il se passait quelque chose eh elle qui était étranger à la conversation à laquelle elle ne se mêlait quelquefois que pour ne point paraître trop préoccupée. Verdmont et Olivier attribuaient sa gaîté à. la lettre de son frère qu'elle devait avoir lue après les avoir quittés. Tous les deux l'observaient avec une attention également tendre , et chacun se disait souvent en lui-même : « Heureux 9 ô bien heureux celui qui est aimé de cette céleste femme, et qui peut l'appeler son épouse! »

Vers la fin du repas , Verdmont parla de son départ, qu'il avait fixé au lendemain. Olivier l'engagea à plusieurs reprises , et de la manière la plus pressante , à le différer en-

T& vom&w-

core de quelques joui*. Loupe était muette, mais son visage était en feu; Verdmont roogit aussi , et ne savait plus que répandre* «Soyez mou interprète, dit Olivier à Louise ; il n'oserait vous refuser ma prière,» -«-Je ne pense pas, répondit-elle, que M. de Verdiront puisse douter un instant que voire prière ne suit aussi la mienne. » Verdmont s'inclina. «Cette déclaration , .dit-il , m'engage a eesser de me regarder chez vous comme un bâte étranger ; et je jouis de trop peu d'instants de bonheur , pour ne pas accepter avec joie et reconnaisasnee celui que tous (hûgnea m'offirtr. » On se leva de table. Pendant qu'Olivier l'accompagnait dans sa chambre, Louise se jeta dans un fauteuil, comme fatiguée d'une tâche pénible , mais dont l'heureuse issue remplit Famé d'ime douce satisfaction ; son frontétaitrayonnant, sa poitrine , empressée pendant si longtemps , se sentit bientôt soulagée : ce n'était pas mp 4ttQ>ir, c'était Y amen d'une grande résolution. Elle tenait dans sa main la lettre de son frère f lorsque Olivier rentra dans la salle : elle s'approcha de lui , et la lui remit déployée en disant ; « L'amitié n'a point de secrets. » Il lut. Un sentiment inconnu qui

tonsË» 7g

siégeait dans Je plus profond repli de son coeur se répandit dafas toutes ses veines, et ctmvrit son front de là pins vive rougeur. La lettre contenait, entre autres, te passage suivant:

w Verdmoftt m a instruit de notre malheur; ce sa Yufe m'a cependant comblée de joie , parce « qu'il raoflfe* après un si long silence, i'bc* « caston de m'enrtetenir avec ma Louise. 11 «t'aime depuis long -temps, mais ce n'est « qu'aujourd'hui qu'il lui est permis de te le « dire. Je crois avoir remarqué qu'il ne t'était « pas indifférent ; si effectivement je ne me « suis pas trompé, tu dois l'estimer davantage « aujourd'hui qu'il te fait l'offre de sa main « dans une circonstance ôi* bien d'autres la « retireraient. Il ignore que je te fais part de « ses projets. Si ton cœur est libre , Verdmont «n'a pas besoin de mon intercession; s'il ne « Test plus* je dois m'abstenir de te parler « pour lui. »

Au milieu de la tempête qui ravageait lé sein d'Olivier, il avait jeté un regard sur Louise , et il avait suffi pour rendre le calme à son ame agitée' : la sainte innocence , la céleste bonté qu'il lisait dans son regard,

. dissipèrent le nuage, et il redevint luMnême. . v Louise est libre, lui dit-il en lui rendant la lettre. — Je le sais, répondit-elle; et en passant devant lui avec la rapidité d'une sylphide, elle imprima sur sa joue le baiser le plus significatif, et en même temps le plus énigmatique que jamais le sentiment triomphant ait arraché à la modestie virginale. .Elle était déjà loin avant qu'Olivier se fut , assuré s'il était bien éveillé, ou si ce n'était qu'un songe.

Le voyageur dont les yeux sont subitement frappés à la vue d'un météore , le poursuit encore long-temps d'un regard avide à l'horizon dépouillé; c'est ainsi que l'œil. d'Olivier était fixé sur la porte par laquelle Louise était disparue : il poursuivit long-temps cette apparition enchanteresse , mais il ne vit plus que l'image qu'elle avait laissée dans son ame, et il retourna lentement dans sa chambre. Les mouvements inconnus qui l'avaient surpris pendant la lecture de la lettre l'agitaient encore comme l'écho d'un .orage lointain, et il .avait maintenant le temps de les approfondir. Il frémit en y découvrant les symptômes affreux de la jalousie, ce Misérable que je suis!

tomsË* 81

fce dit-il eh lui-même, quel droit ai -je sur Louise? N'ai-je pas moi-même condamné ma passion ? Où est fce courage désintéressé avec lequel, je voulais renoncer à elle, pour aller chercher l'homme que je croyais fait pour la rendre heureuse? Et maintenant que ce même homme, guidé par la main de là Providence, nie prévient ; maintenant que sort frère appose le sceau à mon projet, et au moment ou je dois.prouver à Louise que je n'étais pas un hypocrite, en lui. promettant de ne la regarder q[ue comme un dépôt qui m'a été confié, je Veux, homme vil, m'approprier ce dépôt sacré , et éviter l'accomplissement de mes saintes promesses. — Je sais que je suis libre , m^a-t-elle dit, et son baiser a été ma récoin» pense : ce baiser me sommait de couronner mon ouvrage» —Non, fille céleste, tu ne devras pas t'être méprise sur le compte de ton ami; son sacrifice est grand , mais sa récompense le sera aussi : c'est avec estime que tu prononceras son nom à ton amant; et, au moment de notre séparation , tu auras peut-être quelque regret de ne pouvoir lui être plus qu'une amie. »

Pendant ce monologue il se jeta sur son Ut; il ne put fermer l'œil , et veillait sévère* ment sur «on c*eur. la lettre de Théodore était ouverte devant lui ; il la hit une se* coude fois, puis la relut encore, il en pesa chaque phrase, chaque mot, et s'applaudit de nouveau de sa résolution. Son ame sou* riait à son sacrifice , et jouissait d'avance du Jbonbeqr de Ionise , ainsi que du plaisir que devait éprouver le malheureux Théodore, de voir sa cœur mue à son ami.

tonise ?qssii était contente d'eHe~même.

Elle se retraçait successivement les différentes scènes de cette soirée si riche en événements* L#s rapides pulsations de son cœur marquent chaque moment des heures qui s'écoulaient ; à chemine eHe formait un projet, qu'elle rejetait à la suivante. Eniiq les ailes de son imagination s'affaiblirent; un doux anéaptissemçot lui fit pencher la têle sur son oreiller, et elle s'endormît.

Aussitôt qu'Obvier s'aperçut que Yerd»

mond était debouut, il s'empressa d'aller le trouver ; son. salut fut cordial , et lui fut rendu de même.

Olivier. Verdraont , vous n'étiez jusqu'ici pour moi qu'une connaissance; devenons amis.

Verdmont l'embrassa. «Je le veux bien , et que Louise soit l'ange protecteur de notre pacte. »

Olivier. C'est pour elle que je demande la première preuve de Votre amitié. Ne Connaîtriez-vous pas \*n moyeu sur de faire passer ces vingt-cinq louift à son frère ?

Verdmont. Certainement. Dès le commencement de la révolution , mon pète a sauvé à Genève une partie de ses fonds; ite sont entre bonnes mains, et je n'ai qu'à écrire à son correspondant de compte* le somme à votre beau-frère.

Olivier. Mais ne courrez -vous aucun risque?

Verdmont. Aucun ; ft^tre correspondance est à l'abri de toutes les ruses des espions.

Olivier. Eh ce cas j'accepte votre offre. Bon Théodore, quand pouri-ons-nous nous revoir?

Verdmont. Avec quelle satisfaction ne lui céderai s-je pas la moitié des heures fortunées dont je j ouis dans cette maison ! mais il doit

84 louise;

cependant en jouir dans l'éloignement. Je loi ferai part de l'union de sa sœur avec l'ami de son enfance.

Olivier. Commencez par connaître la nature de cette union. Après lui , yous êtes le seul homme dans le monde qui ait le droit d'apprendre notre secrçt. Louise est toujours mademoiselle de Ç*** ; je lui ai prêté mon nom , parce qu'il pouvait , mieux que le sien , la protéger à cette affreuse époque. Je ne suis que le gardien d'up saint trésor, que je céderai à celui auquel l'amour y donnera des droits. Bref, mon ami, Louise est libre, et dès ce moment yous avez le droit de la considérer comme, telle. — ■

Verdmont fixa avec étonnement les yeux d'Olivier , qui lui confirmèrent ce qu'il venait de lui dire. Après une courte pause , mais qui jn'en était pas une pour son cœur, il saisit sa main brûlante : «Homme inconcevable !»

Olivier. Inconcevable ? pas pour yous , je l'espère , et non plus pour Louise ; elle connaît mon cœur.

Vçrdmont. Elle doit donc le récompenser. N'aimez- vous donc pas cet être céleste?

Olivier { troublé ). Il n'est , en ce moment ,

LOJJISB. 85

question que du bonheur de Louise , et c'est à moi de demander à mon ami Yerdmont s'il jaime cette adorable fille, Il y a quelques années que je le croyais , ejt toutes les fois que nous nous rencontrions dans la campagne , yous m'en parliez ^vec une chaleur, qui ne pouvait que confirmer ma supposition.

Verdmont. Mon ami, votre question.,...

(Ici il s'arrêta.)

Olivier. N'est pas une questipn provoquée par la curiosité ; pour vous la faire , j'étais sur le point de vous chercher à l'armée ou au domicile de votre père. — » (En ce moment Louise vint frapper à la porte. ) «Le déjeuner vous attend, leur dit-elle; » et pet appel fut un coup électrique pour chacun des deux ?unis. Ils se précipitèrent au-devant d'elle et la suivirent dans sa chambre. Louise était de très bonne humeur , et plus séduisante que jamais; aux yeux de Verdmont et d'Olivier. Elle était mise absolument comme le jour de son mariage , à l'exception d'une rose qui remplaçait le bouquet de violettes. Cette circonstance n'échappa point à Olivier; elle réveilla dans son cœur d'augustes souvenirs , et en même temps de fortes appréhensions. «Elle

veut , pensa-t~il , te rappeler tes solennelles promesses , parce que le moment approche où il faut les accomplir. Elle verra que ce n'est pas en vain qu'elle a cru à la vertu. » Le calme que sa résolution avait imprimé à son ame, répandît sur tout son être une sérénité qui alimentait de nouveau la gaîté de Louise. Après le déjeuner elle proposa Une promenade ; c'était un beau jour du mois de mai, et la nature avait couvert le sol de la vallée d'un superbe tapis, que Louise parcourait avec la légèreté de Flore. Les oiseaux paraissaient la saluer avec la douce mélodie de leurs chants , et chaque source qui coulait du haut des collines offrait l'image de sa belle ame. Au retour elle rencontra un petit garçôti avec une fauvette qu'il venait de prendre. Louise acheta l'oiseau , et lui rendit sur le champ la liberté. Elle fit cela sans proférer une parole ; mais Olivier , par un tendre regard , semblait lui dire : je t'ai compris.

Après le dîner , il s'éloigna sous le prétexte d'une affaire très pressée ; mais c'était pour fournir à Louise et à Verdmont l'occasion de se trouver seuls. Elle lut son intention dans son ame , et cette nouvelle victoire , que sa gêné-

rosité venait de remporter sur son amour, lui arracha une larme. Olivier la vit; il l'attribua à un nouveau remercîment pour ses procédés , et s'éloigna rapidement. « Il fait si beau au jardin, dit Louise à Verdmont, ne voulez-vous pas y aller ? » Verdmont lui offrit le bras. Louise lui fit connaître tous les sentiers du jardin. Sa conversation ne portait que sur des objets indifférents. L'accent enchanteur de sa voix , et plus encore la solidité de sa raison , prêtaient un charme aux choses les plus simples 9 sans cependant leur donner la moindre importance. Elle s'arrêta enfin devant une charmille couverte de feuilles de vignes. « Yous devez être fatigué , Verchnont , dit-elle ; reposons-nous sous ce berceau , nous y respirerons te doux parfum de la fleur des vigçtes. » Elle sortit alors son tricot, et amena la conversation sur son frère. Il fallut qu'il lui répétât tout ce qu'il lui en avait déjà dit , et qu'il répondît à vingt questions nouvelles.

Louise. L'idée que je suis à jamais séparée de Iqi, me pèse cruellement; mais bien plus encore celle que, peut-être, il est exposé au besoin.

Verdmont. Il n'en a pas souffert jusqu'ici ;

il sait se plier à sa situation, et je vous ai déjà dit que son vénérable ami Gilbert par* tage son traitement avec lui.

Louise. Gilbert, mon second père, vent aussi être le sien ! mais Théodore a aussi une sœur qui ne l'oubliera jamais. Ne sauriez-vous pas un moyen , cher Verdmont, de lui faire passer une petite somme que j'ai mise de côté pour lui?

Verdmont. La chose est à peu près faite.

Louise. Que voulez-vous dire ?

Verdmont. Olivier m'a remis la somme , et dès que je.....

Louise. Olivier ! Dieu,quemedites-vous-là?

Verdmont. Ah ! aurais-je, sans le vouloir, trahi un secret?

Louise. Oh ! dites , dites , j'en sais, déjà trop , pour ne pas devoir en savoir davantage.

Verdmont. Il m'a remis de votre part vingt-cinq louis pour les faire passer à votre frère.

Louise ( en pleurs ). Je le reconnais là; il prévient tous mes souhaits. Je n'aurais pu en faire autant pour mon Théodore. Ah ! Verdmont, n'est-il pas vrai qu'Olivier est un noble mortel?

Verdmont. Oui , il Test ; son cœur est grand et généreux; il m'en a donné ce matin une -preuve qui m'a ravi d'admiration.

Louise. Je devine quelle était cette preuve; il vous aura confié le secret de notre union ; je connais le motif qui l'y a porté.

Verdmont. U voudrait vous savoir heureuse, et il doute que vous puissiez l'être par lui.

Louise. Ce doute me le rend infiniment plus cher; et si je vous disais encore qu'il m'aime, qu'il m'aime plus que lui-même', sans avoir jamais osé me le dire, et qu'il était prêt à sacrifier à mon bonheur son amour, et le repos de sa vie, il vous sera certainement aussi cher qu'il me l'est à moimême.

Verdmont. Ce qu'il m'a caché le rend encore plus estimable à mes yeux que ce qu'il m'a confié.

Louise. Il y a un secret qu'il ne pouvait pas vous confier ; c'est celui de mon amour pour lui. Je vous l'avoue avec un doux orgueil.

Verdmont. Il en est digne. Hier encore j'aurais pu être jaloux de son bonheur; je jne mépriserais aujourd'hui, si je pouvais lui

9<> louis*:

porter envie» Nous avons formé ensemble Uû Ken d'amitié qui durera éternellement.

Louise ( émue , mais avec noblesse) : <x Verdiront, voulez-vous aussi étire mon ami?»

Ferdmant. Si je le veux 1 Ak ! si vous sa* viez ! mais l'honneur , l'amitié me défendent. . . •

Louise* Je vous comprends, Verdmont!

je ne dirais pas cela à un homme ordinaire ; mais c'est justement parce que je vous comprends , que je vous réitère la question : * Voule&rvous être mon ami , rien que mon ami ? je puis, comme amie, être beaucoup pour vous. *>

Perdmont ( a ses genoux): Divine Louise! la présence d'un ange donne des forces pour tous les genres de sacrifices; reeeirëz4e, ce sacrifice, son gage est dans ma main.

Louise. Et voici ta mienne ; le baiser qui doit mettre le sceau à notre alliance , je vous le donnerai lorsque Olivier pourra eft être

témoin.

« Il le pourra , dit Olivier , qui entrait alors dans le berceau ; i) vient pour unir Vos mains; elles le sont déjà ; il ne manque plus que le sceau du baiser. » Louise h regarda avec un sourire ^céleste; Verdmont, qui tenait tou-

LOUISE. . 9f

jours sa main qu'il voulut porter à sa bouche au miment de l'arrivée d'Olivier, se releva en rougissant. Celui-ci passa son bras autour de la taille de Louise , et la fit approcher de Verdmont , en disant : « Donnez-lui donc le baiser qui doit 'sceller votre union. » Louise baisa la joue brûlante de Verdmont; «et se teurnartt vivement vers Olivier : « J'ai encore quelque chose à vous donner, lui dit- «lie 9 avec l'accent du plus tendre amour* Vous &es déjà possesseur de ma main ; mais vous ne saviez pas que vous possédiez aussi mon cœur, et je ne sais que depuis hier que j'étais la maîtresse du vôtre. Voici ce que j'ai encore à vous donner. » A ces paroles elle lui remit, avec une vivacité enchanteresse, la clef de la porte de communication -qui sépare leurs appartements.

Muet , extasié , tel que Pygmalkm au moment de voir la statue de son Élise s'animer , son sein de marbre palpiter plein de vie , ses yeux se colorer insensiblement, et lui lancer le premier regard d'amour , Olivier contemplait s& Louise, également pénétrée de son bonheur et de sa propre félicité. Elle *e jeta dans ses bras et le pressa contre son

sein : «Pardonne-moi, cher amant, lai ditelle , pardonne mon heureuse curiosité , qui ,m'a Eut connaître le fond de ton cœur trop timide. Je t'avais surpris hier à écrire une lettre; tu oublias de fermer ton secrétaire , et j'étais poussée comme par un pouvoir surnaturel d'en prendre lecture. A l'avenir aucun de tes secrets n'éveillera plus ma curiosité. »

Olivier ( en pressant sa main contre ses lèvres ) : Parce que je n'en aurais plus aucun pour ma Louise, Dieu ! est-il bien possible ? Louise est mon épouse!

Louise. Et Verdmont est notre ami ; il est digne de toi et de moi ; c'est ce que je lui disais au moment où tu es entré dans la charmille.

Olivier les serra tous les deux eu même temps dans ses bras , et Verdmont savoura à longs traits cette précieuse vérité : Que la vertu trouve une suprême jouissance , même dans la privation*

Louise. Que cette charmille soit désormais consacrée à l'amitié. A la place de cette table , mon Olivier élèvera un autel décoré du chiffre de nos noms , et chaque fois que

louise. g3*

nous viendrons le visiter , nous célébrerons le souvenir de cette heure fortunée. —

Us demeurèrent encore long-temps dans ce lieu qu'ils venaient de sanctifier ; les anges , protecteurs de l'amour et de l'amitié , en agitant autour d'eux leurs ailes de roses , faisaient passer leur propre félicité dans leurs ' âmes attendries. Louise , de retour dans sa chambre, porta ses regards sur le portrait de son père , comme pour lui demander sa bénédiction. Tout à coup elle se sentit pénétrée de ce souffle inexplicable par lequel lès bienheureux se manifestent à nous; ce souffle, cause du doux frémissement, qui n'est pas plus une illusion pour ceux qui savent le comprendre , que ne l'est la commotion, électrique , laquelle annonce au Barde inspiré la présence de son génie. Sois bénie > ma JUle^ tu as bienfait; c'est ainsi que Louise interpréta l'oracle mystérieux ; et une larme céleste vint briller dans ses yeux. .

Son second repas de noces fut aussi silencieux que le premier ; mais Louise était bien plus contente. Les heureux époux étaient plus occupés de Verdmont que d'eux-mêmes, et le bonheur de ce dernier était égal au leur.

«O vertu ! vertu ! il n'y a que Dieu qui te surpasse en puissance ; par toi aucun mortel ne trouve la victoire trop difficile ;. tu nons Sais envisager le bonheur de nobre ami comme notre propre bonheur ; tu transformes même les plaisirs des sens , et tu ouvres à tes initiés un paradis là ou le profane ne trouve qu'une arène pour y satisfaire ses passions. * C'est ce que sentait Olivier lorsqu'iLcondumt sahîenaimée dans la chambre nuptiale ; c'est ce que sentait également Louise -, au moment où son amant r transporté de bonheur ,. la serra; dans ses bras en lui répétant les belles, paroles d"Young : « Donne-moi le monde entier y et demande-moi où est ma félicité? Je te sente contre mon coeur y et je réponds : Là.,, dans mes bras. »

Verdmont partit le lendemain; il! était mailleur et plus content qu'il ne l'avait été à son arrivée. Il est vrai qu'il lui. avait fallu abandonner un riche trésor; mais il en emportait un plus, riche encore. IL ne s?air*tfha> qu'avec beaucoup de peine des bras de ses. amis. Leurs bénédictions raccompagnèrent , leurs images voltigeaient sans cesae autour de lui» et lui présentaient alternativement le prix de

la victoire qu'il, venait de remporter. Olivier et Louise commencèrent une nouvelle existence : Us trouvèrent 1b lever du soleil plus beau , et les étoiles qui brillaient sur la voûte du ciel,, leur paraissaient plus scintillantes, La timidité » la contrainte disparurent entré' eux ; F ancienne gaîté de Louise revint peu à. peu , et répandit une nouvelle vie sur tout ce qu'elle faisait : on. voyait souvent la charmante fermière, vêtue» d'une robe- grise de lin, roiffiee d'uni chapeau de paille, s'occuper surte pré ai entassée avec une fourche légère l'herbe séchée de* AJpes. Pendant la mois* son , elle apportait aux moissonneurs altérés de quoi: se rafraîchir , et elle essaya souvent elle-même de manier la faucillls ^efc lorsqu'aux moments du repos les jeunes moissonneuses entonnaient leurs chansons champêtres , elle leur chantait à son tour une touchante romance, qui charmait; leurs oreilles en même temps qu'elle touchait leurs cœurs.

À cette époqjue, il se préparait dans la capi* taie la révolution dite du §thermidbr: les tyrans avaient peu à peu envoyé à Téehafaud les plus redoutables de leurs acolytes; leur rage ne connaissait plus de bornes, parce qu'il n'er*

existait plus à leur pouvoir : ils dirigèrent' leurs foudres sur la Convention , et la vengeance que ne pouvait exercer la justice impuissante, fut enfin éveillée par la terreur. Les Nérons tombèrent, les tribunaux de sang furent fermés, et les cachots s'ouvrirent; un demi-million d'innocentes victimes de l'envie, de la cupidité, de l'intolérance politique et religieuse, rentrèrent dans leurs habitations désertes, et le citoyen pacifique put enfin respirer librement. Olivier et Louise célébrèrent dans le silence cette victoire sur l'humanité ' outragée; ils étaient occupés à la récolte des fruits, et se préparaient pour les vendanges, lorsqu'ils reçurent la lettre suivante de leur v ami Verdmont, qui ne leur avait écrit qu'une * seule fois depuis son départ.

a Un voyage à Paris , mes uniques amis , a a été la cause de , mon long silence , que - « vous excuserez sûrement lorsque vous eh «connaîtrez le résultat. Ce n'est qu'à vous « que je fais part de ma joie, parce que vos « cœurs seuls peuvent la sentir comme je Té- * <c prouve moi-même. Il y a un mois que mon « père m'envoya à une de nos terres située : «dans le Jura, pour en renouveler le bail. *

louise. , 97

« On m'annonça un jour un paysan étranger

« qui voulait me parler : c'était un vieillard

« vénérable , dont les cheveux blancs et le

« grave maintien inspiraient le respect. Je lui

« demandai le sujet de sa visite ; il regarda de

«tous les côtés dans mon cabinet, et après

a que je l'eus assuré que nous étions seuls ,

« il me dit : « Si vous voulez m'accompagner

«jusqu'à ma ferme j qui est située dans une

« forêt de l'autre côté de la montagne, vous

« n'aurez pas à regretter la peine que vous

« aurez prise. Ne me faites pas de questions,

« car je n'ose pas vous en dire davantage. »

« Je ne suis pas naturellement soupçonneux :

« le regard ouvert, l'air et le ton de franchise

« du vieillard m'inspirèrent la confiance , et

«je le suivis à l'instant. Après une marche

« pénible à travers des collines et des rochers ,

« nous atteignîmes enfin la forêt, à l'issue de

« laquelle on voyait une chaumière spacieuse,

« entourée d'une haie vive, autour de laquelle

« paissait un troupeau de moutons et de va-

« ches. Le vieillard me conduisit dans la chau-

« mière, m'ouvrit une chambre, et m'invita.

« à y entrer. Il y faisait sombre, car Te t roi te

« fenêtre de papier qu'on y voyait n'y laissait

ii. 5

<j8 LOUISE.

« pénétrer qu'une faible clarté. Dans un coin « je vis un Ht près duquel était assise une a jeune paysanne occupée à chasser les mouce ches à un malade qui y était couché. « Vectnez vous asseoir, monsieur», dit la jeune « fille d'une voix douce et triste , en m'of- « frant sa chaise. Je m'y assis, et la jeune a garde-malade se plaça debout au pied du « lit. Le malade me tendit la main, « II est « impossible , mon cher Verdmont, me dit-il « avec des paroles entrecoupées , que vous « puissiez reconnaître sous les traits de' la «mort, et dans cette misérable situation, « Pami dé votre père , Ite comte de Lw*. » « Mon ame fut bouleversée'à ces mots ; je me ce jetai sur le malade, je baisai ses joues caves « et décolorées, et les mouillai de mes larmes. « Grand Dieu! m'écriai-je, je vous trouve ici ! « Tout le inonde vous croyait émigré. — C'est « moi-même , dit-il , qui ai fait répandre ce « bruit , pour me dérober d'autant plus sûrece ment aux recherches des sicaires du furieux ce proconsul , qui avait lancé contre moi un « mandat d'arrêt , sous le prétexte bannal « d'une conspiration. L'honnête vieillard qui « me reçut chez lui, après que j'eus erré pen-

« dant trois jours dans ces montagnes, a été, « il y a bien des années , mon palefrenier : il « me reconnut , malgré mon déguisement , « lorsqu'un hasard heureux , ou plutôt la « main invisible de la Providence , me coq- « duisit devant sa porte , et que je lui de- «mandai un peu de paille pour y reposer « pendant une nuit. Depuis cinq mois qu'il «me donne l'hospitalité, il partage avec moi « son pain d'orge et son lait. Le chagrin qui , « depuis long-temps, rongeait mon cœur me « conduisit enfin sur le lit de douleur, au mo- « ment que la nouvelle de la chute du trium- « virât me fit entrevoir une lueur d'espérance. « Mes biens ne sont point encore vendus, et « mon persécuteur sanguinaire est aujourd'hui «lui-même dans les fers. J'appris hier de mon « hôte , mon cher Verdmont , votre arrivée « dan$ cette contrée. J'espérais que le vœu « d'un mourant serait sacré pour vous, et je « résolus de le déposer dans votre sein. Ma «fille a partagé avec un véritable héroïsme «mes dangers et mes souffrances : elle est « devant vous,... » Je me levai vivement de « ma chaise pour saluer Eugénie : ses vêtece ments communs et l'obscurité de la cham-

IOO LOUISE.

« bre me l'avaient rendue aussi méconnais*» «c sable que l'était d'abord pour moi son père ; a je ne l'avais vue, au surplus, que fort rarea ment, et jamais depuis la guerre. Son visage a pâle se colora d'une douce rougeur, et un « profond soupir étouffa ses paroles : elle « s'inclina avec autant de modestie que de « noblesse; et lorsque je .la pris par la main « pour lui céder ma chaise, qui était la seule a qui se trouvait dans la chambre, elle laissa « tomber sur la mienne une grosse larme brû- « lante. J'ai dit sur ma main; non, mes amis, « c'est sur mon cœur qu'elle tomba. Eugénie « n'avait pu me toucher lorsqu'elle était en* « core entourée de l'éclat de sa naissance et « de sa richesse : son air fier, sa frivolité, la « grâce qu'elle croyait me faire en jetant sur « moi un regard de bienveillance, et plus que a tout cela , l'image de notre Louise , pource quoi devrais-je le taire maintenant? oui, « l'image de notre Louise , lui fermèrent « tout accès dans mon cœur : mais qu'Eucc génie , vêtue en paysanne , me parut dif- « féren te, lorsque je la vis enveloppée du oc voile du malheur, une larme dans son œil a abattu, et près du lit de mort de son père,

xomst. 101

« qui Tappélait sa consolatrice et son soutien ! «Son costuihe actuel lui donnait même plus « de ressemblance avec la personne sous ce l'image de' laquelle, j'étais accoutumé à me « créer le plus bel idéal de l'amabilité fémi- «nine. Use passa plus d'une minute avant « que je pusse me remettre de mon trouble. « Je me tus; mais ma main qui, pendant cette «pause, avait constamment pressé sur mon « cœur celle du comte, ne lui permit pas de « mal interpréter mon silence. Je retrouvai « enfin là parole : « Dites , ordonnez , mon- « sieur, que puis-je faire pour vous? Puis-je «acheter votre repos avec mon sang? — - • « Avec du sang? répondit-il; non, bon jeune «homme, on n'achète pas le repos avec- du « sang. Je désire que vous vous rendiez à « Paris pour être mon médiateur auprès du . « Comité de salut public. Ce mémoire, et le . « nom exécré de mon persécuteur , seront, à « ce que j'espère , suffisants pour prouver «y mon innocence : iqais je. suis persuadé que «la municipalité du lieu de ma naissance, qui « n'est plus aujourd'hui comprimée par la ter- • « reur, attestera l'innocence de ma, conduite .« par les témoignages les plus authentiques.

lea rouis*.

« — Eh bien! lui répondis- je, donnez- moi « vos papiers , je suis prêt à partir. Permettez « cependant que je me rende auparavant chez « moi en toute hâte, pour vous chercher quelques provisions. — Ah! monsieur, s'écria « alors Eugénie du ton de la plus touchante « sensibilité , je vous devrai la vie de mon « père. » Le comte .ne manquait pas d'argent; a mais la ville la plus proche «tait à dix lieues « de la ferme , et le bon paysan n'eût pu , sans « se rendre suspect, y acheter les choses né- « cessaires à l'état du comte, dont la maladie « était plutôt la suite d'un épuisement qu'une ■* véritable fièvre lente, le me rendis, en con- « séquence , à ma campagne, accompagné du « vieil Antoine , dont je remplis la hotte de « quelques flacons de vin d'Espagne, de quel- « ques livres de chocolat, d'une sacoche de « farine blanche , et de toutes sortes d'autres « comestibles; je donnai en même temps « l'ordre à notre régisseur, sur la fidélité du- « quel je pouvais me reposer, de délivrer à ce « vieillard tous les objets qu'il pourrait lui « demander. Nous retournâmes alors à la «ferme, où nous ne fumes de retour qu'à « l'entrée de la nuit Eugénie accourut à ma

LOUISE. Io3

« rencontre jusqu'à la porte de sa chambre , « et le vieillard posa sa botte à ses pieds. Pence dant qu'elle en déballait le contenu , son vite sage était rayonnant de joie ; mais je pus « lire dans chacun de ses traits que son père « était le seul objet de son contentement. « Vous auriez dû voir ce superbe tableau de « nuit , ma chère Louise ; il était digne de « votre pinceau. Il y avait sur la table une « lampe, dont la faible lueur éclairait eepenr « dant cette chambre bien plus que ne l'eût a fait le grand jour, Eugénie , dont alors seulement je pus remarquer la physionomie « enchanteresse , et qui ne pouvait cacher « entièrement sa taille de nymphe sous son « costume de paysanne , posa avec un sourire « muet tous les objets sur la table , et chaque « fois qu'elle en sortait un de la hotte , ses « yeux rencontraient les miens , et me lance caient un regard plein de sensibilité. J'avais « eu la précaution d'ajouter quelques usten- « ciles de ménage , et j'eus le plaisir d'offrir « au comte un verre de Malaga avec un biset cuit. Eugénie voulut que je lui fisse raison. « Je ne bois pas habituellement du vin , ditu elle, mais je serai des vôtres pour boire à

Io4 LOUISE.

« la santé de mon père et à celle de son bienci faiteur. » C'est avec plaisir que je l'entendis « nommer d'abord son père ; et lorsque , au « bout d'un quart d'heure , celui-ci fut sente siblement fortifié , que son regard fut plus « serein , sa voix plus assurée , je vis Faima- « ble enfant sourire et pleurer en même « temps; et, dans le transport de sa joie, se « jeter au pied du lit, en couvrant, tantôt de « sa bouche, tantôt de sa joue, là main de ce a respectable vieillard. Ce moment, mes amis , « fit disparaître le rideau qui, jusqu'ici, m'a- « vait caché ma destinée ; je sentis alors que « l'amour pourrait me rendre aussi heureux « que je le suis aujourd'hui par l'amitié. Vous «c connaissez ce sentiment, je n'essayerai donc « pas de vous le peindre.

« Je me disposais à retourner chez moi ; mais « ni le père ni la fille ne voulurent souffrir que « je fisse cette pénible route pour la quatrième « fois. On appela Antoine. Ne pourriez-vous « pas donner un gîte à ce monsieur ? lui de- « manda Eugénie avec tant d'empressement , « tant de bonté, que le bon vieillard, qui « n'avait point de lit à donner , se trouva fort « embarrassé. Je l'eus bientôt tiré d'embarras,

LOUISE. Io5

« en lui disant: « Désignez-moi un endroit dans « votre grenier à foin ; les nuits ne sont pas « encore froides, j 'y serai toujours mieux coûte ché qu'au camp. » Eugénie me regarda avec « un air de commisération ; mais son père me <c tendit la main en disant: «Je souffrirai moins « de vous savoir dans le grenier à foin que « couché en plein champ. » Eugénie sortit pour « préparer un petit repas de lait et cFceufs, et « au bout d'une demi-heure nous nous mîmes « ,à table tout près du lit du malade. Depuis « que je suis loin de vous, mes bons. amis, je « n'ai pas fait un repas aussi délicieux. Je me « trouvais extrêmement bien, et dans cette « situation je devais naturellement me rappe- « 1er Saint-Julien. Je me souvins de nptre re- . « pas d'adieu ; mon cœur était gonflé , heu- « reusement qu'Eugénie me fournit l'occasion « de le soulager. Elle me demanda depuis « quand j'avais quitté l'armée ? Et .moi , avec . « quel délice ipe suisse empressé de parler de « la visite que je vous avais faite à mon re- « tour. Eugénie m'écouta fort attentivement: « Voyons.,, pensai-je en moi-même , si son a cœur est aussi généreux qu'il est tendre. Je « lui racontai de Louise et d'Olivier tout ce

Îû6 LOUISE.

« que je pouvais en dire; c'était plus qu'il n'en « fallait pour électriser une belle ame. Je vis « son visage se colorer d'une vive rougeur, « son sein se gonfler. Cela est beau , sublime ! a dit-elle ; vous êtes heureux, monsieur* « d'avoir de pareils amis. -—J'espère , aimable « enfant., qu'ils deviendront aussi un jour les « tiens, pensai-je en moi-même ; et lorsque « vous aurez lu ceci, mon espoir sera réalisé. « Le malade aussi m'écouta avec plaisir ; Oli- « vier est digne de Louise, dit-il lorsque j'eus « achevé mon récit, il s'est ennobli lui-même* « Les fatigues de la journée , et les images « enchanteresses qui m'avaient accompagné « sur ma couche , me procurèrent un sommeil « long et délicieux. Le malade lui-même avait « mieux reposé qu'il n'avait fait depuis long- « temps. C'est la première chose que me dît de « loin Eugénie , qui venait me joindre sur la « pelouse , oh je me promenais pour jouir des « rayons du soleil du matin. Ce n'est que lors- (f. qu'elle fut près de moi qu'elle m'adressa son « salut , et m'invita d'aller déjeuner. J'eus «c alors occasion de la considérer en plein «jour, car je ne l'avais encore vue qu'à la clarté « d'une faible lampe de nuit. Je vis avec trans-

« port que , pendant les trois années de mon « absence , elle avait autant gagné du côté «des charmes extérieurs, que des qualités « morales. En un mot, Louise, je vis alors « pour la seconde fois que l'adversité, en ema bellissant un cœur noble , imprime aussi à « une figure noble une majesté touchante im- « possible à décrire , et dont on ne doit pas « chercher l'idéal dans l'Olympe , mais dans « le sanctuaire de l'innocence malheureuse. « J'eus Je cœur brisé en prenant congé du « comte. «Que votre voyage soit heureux, me «dit-il; et si, à votre retour, vous ne me « trouviez plus de ce monde , songez que j'ai « partagé ma dernière bénédiction entre ma « fille et vous. Eugénie fondait en larmes, et « n'attendit pas que j'eusse saisi sa main, pour « la mettre elle-même dans la mienne. Je me « crus par là autorisé d'y imprimer le premier « sceau de mon amour. »

« Les détails sur mon voyage ne vous in- « téresseront pas beaucoup , mes chers amis ; « vous ne desirez que d'en connaître le ré* « sultat. H a été très heureux. Les papiers que « j'avais avec moi , et le témoignage de la mu- « njcipalité de £•*** , que j'avais été chercher

IO# LOLISL.

a moi-même, ne me firent pas rencontrer « beaucoup de difficultés auprès du nouveau « comité , d'autant plus , qu'il n'existait pas « d'accusation spécifiée contre le comte , et a que son persécuteur était convaincu d'in- « nombrables actes de cruauté et de perse- «eution. Muni du document qui constatait « ma victoire , je partis de Paris sur les ailes de a l'amour. Je crus cependant nécessaire de «faire un détour de quarante lieues, afin « d'instruire mon père de l'objet et du succès « démon voyage. Jugez de la joie qu'il éprouva a à mon récit, après avoir cru son ami et Eu" «génie perdus pour lui. «Tu sais, mon fils, < me dit-il , qu'Eugénie t'était destinée ; il est « vrai qu'elle a perdu plus de la moitié de son « héritage. » Et quand même elle eût aussi « perdu l'autre moitié , lui dis-je, sa main se- « rait pourtant pour moi un bien inestimable. a Ces sentiments me font plaisir, mon fils ; en « diminuant nos besoins, nous pouvons ap- « prendre à nous passer du superflu que nous <c venons de perdre. Ce n'est qu'après bien des « combats que j'ai reconnu cette vérité ; à mon « âge, on n'aime plus à aller à l'école , surtout « à l'école du malheur. Mais, en nous privant

LOUÎSE. I09

« des titres de nos ancêtres , on ne pouvait « nous ravir aussi leur courage. Je te chargece rai d'une lettre pour mon vieil ami , et j'ap- « puyerai les désirs de ton cœur. «J'étais trans- « porté dé joie lorsqu'il me remit sa lettre, et « je continuai mon voyage avec la plus grande « rapidité, sans avoir voulu passer la nuit sous « le toit paternel. Je crus nécessaire de des- « cendre à ma terre , pour y apprendre , avant « tout , des nouvelles de la santé du comte. « Pendant mon absence le vieil Antoine était « venu à deux reprises chercher quelques pro- « visions , et à sa dernière visite il avait assuré ce mon régisseur que l'état du vieux seigneur « s'améliorait de jour en jour. Il m'eût paru ce beaucoup trop long de faire à pied le trajet « de chez moi à la ferme. Je parcourus au ce grand galop la montée rapide aussi loin que ce le chemin pouvait me le permettre, et je fis ce alors reconduire mon cheval par le valet ce dont je m'étais fait suivre. Au bout d'une c< demi-heure, je me trouvais, non sans éproùcc ver un grand battement de cœur , devant la ce haie qui servait de clôture à la ferme. Je crus ce qu'il était prudent de parler d'abord à Eucc génie, pour ne point causer au malade une

I lO LOUtSË.

a surprise qui pouvait lui être funeste. Voua « pouvez décider vous-mêmes, mes chers amis, a si c'était la prudence seule qui me suggéra <c cette précaution. Antoine se trouvait en de- « hors de la haie , et était occupé à traire ses « vaches. Dès qu'il me vit , il voulut entrer a dans la chaumière ; mais je lui fis un signe a pour l'en empêcher. «Allez, bon vieillard, « lui dis-je alors, allez appeler Eugénie, mais a de manière que son père ne s'en aperçoive « pas ; comment se porte-t-il ? — Oh, très bien, «mon cher monsieur, depuis quatre jours il a a pu quitter le lit, et se promener dans la a chambre appuyé sur le bras de sa fille. Tout « est changé depuis que vous êtes venu ici ; je « ne vois plus de larmes, je n'entends plus de « soupirs; que Dieu vous en récompense, mon « bon monsieur ! — Antoine entra ; le comte « Sommeillait sur son lit , et au bout d'une mice nute Eugénie se précipita hors de la chau- « mière. Elle était prête à parler, mais elle n'en « eut pas la force, ses genoux tremblèrent, et «eje fus obligé de la soutenir dans mes bras. «Remettez-vous, mademoiselle, lui dis-je en « lui baisant la main , remettez-vous , je ne « suis pas un messager de malheur. » A ces pa-

« rôles elle reprit ses esprits , car elle était «prête à tomber en défaillance; une vive a rougeur vint subitement colorer ses joues. « Dieu, que me dites-vous! ah, mon père!» a elle saisit mon bras : « Venez, oh, venez donc ! « mais non , je vais vous précéder pour lui « annoncer votre arrivée.» Quelques instants « après elle revint : « Il est réveillé, me dit-elle, « venez, messager de paix, il vous attend à bras « ouverts. » Elle me prit par la main et nous « entrâmes ensemble dans la chambre. « Est-il « bien possible , me dit-il en in embrassant, ma « fille a-t*eUe bien entendu ? Quelle sentence « m'apportez? vous ? — Une j uste sentence , lui « répondis-je ; votre innocence a triomphé , « voici l'arrêté qui lève Votre mandat d'arrêt. « Dieu soit loué 1 dit-il , mon Eugénie est sauce vée, maintenant je puis mourir.— Vivez, vi- « vez, ô le meilleur des pères ! » s'écria Eugénie « eu se jetant à son cou , et posant sa joue sur « la sienne» L'émotion que venait d'éprouver « lecomteét^itau^dessusde ses forces, illui faite lut s'asseoir sur son lit. Sa fille , qui était trempe blante, se plaça à ses côtés, et passa son bras « de rose autour de son corps» Il se remit bience. tôt , et me prit la main : «Et vous, mon sauce veur , que n'avez- vous point fait pour moi ! »

na LOUISE.

ii Moi. Ce que cet ange eût Eût , s'il avait cr pu s'éloigner de votre lit: Elle jeta sur moi « un regard dans lequel était peinte sa belle * ame , et qui semblait me dire , c'est vrai.

a Le comte. Cber Verdmont, il m'est ima possible de vous récompenser.

« Moi. Si je méritais une récompense , j'en a connaîtrais une qui vous ferait devenir mon « plus grand bienfaiteur. En disant ces mots « je regardais Eugénie , qui rougit et se serra « davantage contre le vieillard attentif. «Perte mettez-moi , continuai-je , de laisser parler « pour moi mon père ; vous pardonnerez plus « volontiers sa hardiesse à votre vieil ami. » Je « lui remis sa lettre et voulus m'éloigner. « Reste tez, restez, me dit-il ; que je serais heureux si « j'avais deviné son contenu!» Il lut la lettre, « et la remit ensuite à sa fille avec un regard de « tendresse et de contentement. Eugénie lut : « le papier trembla dans ses maius ; ses traits « annonçaient le charmant embarras de la pu- « deur virginale ; mais pas lé moindre nuage ne « troubla la sérénité de son front. Toutes les « fibres de mon cœur tremblant étaient dans la « plus douce contraction. Elle rendit la lettre à « son père, et cacha son visage dans son sein. Il « imprima un baiser sur son front , et m'attira

« à côté d'elle sur le lit : alors , sans proférer « une seule parole , il plaça ma main dans celle « d'Eugénie, et les pressa ainsi réunies sur sa « poitrine : jamais prêtre n'a béni plus solen- « nellement l'éternelle union de deux cœurs. « Je portai alors avec respect mes lèvres sur sa « main et sur celle d'Eugénie, et les baisai al- « ternativement avec le vif sentiment d'une «. tendresse religieuse (je ne saurais le nommer « autrement), et sans interrompre cet auguste « silence, je les mouillai long-temps des larmes a du bonheur. Le père et la fille me compri- « rent, et vous, amis intimes de mon cœur, « yous me comprendrez aussi. Eugénie pressa « ma main entre les siennes, et son père me « nomma pour la première fois son fils. « De- « puis long-temps, dit-il , je vous avais destiné « ce nom ; les terribles catastrophes de notre « patrie paraissaient devoir ruiner mon plan; «je vous perdis de vue, mais je vous gardai « toujours dans mon souvenir , sans cela je ne « vous eusse pas choisi pour être mon sauveur. « Les entretiens que j'eus , pendant votre ab- « sence, avec ma fille , nous sont garants à tous « les deux que ce n'est pas seulement par obéis- « sance qu'elle vous donne sa main. — Non ,

Il4 LOUISE.

« cher Verdmont, ce n'est non plus unique— « ment par reconnaissance, » dit la charmante a fille en me présentant sa joue. Demandez à «Olivier, ma chère Louise; il vous dira que « le ciel repose dans le premier baiser de a l'amour vertueux, « Autrefois, continuaa telle , et encore lorsque je vous vis pour la « dernière fois, je ne connaissais ni l'amour, ni «c l'amant que mon père m'avait destiné : mon « cœur était oisif, et pourquoi ne vous l'avoue - « rais-je pas ? il était encore incapable de vous «c apprécier. Le malheur Ta mûri ; et je crois « pouvoir vous dire sans orgueil , qu'il est aujourd'hui digne du vôtre. — Yous n'auriez a pu, chère Eugénie, me faire mieux sentir. « combien il me-reste encore à faire pour être « moi-même digne de vous. » Ce n'était pas un a compliment, mes amis, c'était la plus intime « conviction de mon ame. Ah ! Louise , n'est-il « pas vrai que ma fiancée vous est parente? « n'est-il pas vrai qu'elle est digne d'être reçue a dans notre alliance ? Que pourrais-je encore « vous dire maintenant ? rien , que ce qu'il « vous serait impossible de deviner. Depuis a avant-hier le comte et sa fille demeurent chez « moi , et sous peu de jours nous irons trouver

« mon père , pour célébrer chez lui notre ma- « riage ; nous nous fendrons ensuite avec le « comte dans ses terres, et, au retour du mois « de mai, j'irai célébrer avec Eugénie, et au « sein de l'amitié, l'anniversaire de monpèle- « rinage à Saint-Julien , etc. »

Cette lettre causa à Olivier et à Louise une joie inexprimable : le bonheur de leur ami étaitvne fleur nouvelle et délicieuse dont la Providence venait d'orner leur paradis. Ils y répondirent en commun , et Verdmont reçut leur lettre le lendemain de son mariage. Il la lut à son amante : elle baisa la signature de cette digne femme, et dit à son mari : « Comment pouvais-tu , le cœur rempli de l'image d'une pareille amie , y trouver encore une place pour Eugénie? — r Parce que, repondit-il, mon cœur me désignait Eugénie comme la sœur jumelle de Louise. — Je veux Ja devenir, reprit-elle; et afin de ne jamais . perdre de vue mon modèle , je lui écrirai dès aujourd'hui, et lui demanderai son portrait. »

Depuis la réception de cette heureuse nou- . velle , Olivier se promenait souvent tout pensif dans le salon : Louise le remarqua , mais comme son front restait toujours serein, elle

Il6 LOUISE.

ne voulait pas lui demander le sujet de ce monologue silencieux. Il se précipita une fois -vivement vers elle , lui serra tendrement la main , et lui dît : « Louise, je pars demain.»

Louise. Tu pars ? et pour où ?

Olivier. Pour l'armée du nord, et de là pour Paris.

Louise. Est-ce que tu rêves ?

Olivier. Maintenant encore; mais j'espère que mon rêve se réalisera.

Louise. Puis-je connaître ton rêve?

Olivier. Je devrais répondre par un non à cette question ; mais j'espère que c'était une plaisanterie. * « .

Louise. Eh bien, plaisanterie à part!

Olivier. Ce que Verdmont a fait pour le père de son Eugénie , je veux essayer de le faire pour le frère de ma Louise.

Elle se précipita dans ses bras, et y resta long-temps sans pouvoir parler; mais elle parut tout k coup se réveiller de son extase. a Ah ! mon cher ami , lui dit-elle , le père d'Eugénie n'avait point émigré; mais mon frère était obligé de fuir au-delà des frontières. — C'est cela, reprit Olivier ; il était contraint de fuir ; je pense que cette fuite

forcée nous le ramènera. J'ai appris, il y a quelques jours, d'un officier de son régiment que j'avais rencontré dans la ville, que le sergent qui s'était révolté contre lui, dans l'espoir d'avoir sa place, a été fusillé, il n'y a pas long-temps, comme factieux. Tout le régiment plaint ton frère , et j'espère que ses braves camarades me donneront des certifîcats, qui me mettront à même d'atteindre mon but à Paris. » Louise lui répondit par un. sourire , et elle cherchait à étouffer un soupir pénible. Les innombrables cruautés. du gouvernement de la terreur avaient fermé son cœur' au moindre rayon d'espérance. Ce» pendant le. projet d'Olivier était trop bçau pour le combattre. Elle s'occupa elle-même des préparatifs du voyage , et vit Olivier s'éloi-» gner de ses bras , en répandant sur lui des larmes de bénédiction.

Son voyage fut heureux, et le succès couronna ses vœux. Il vola à Paris , muni des certificats les plus favorables du colonel et des anciens camarades de son beau-frère. La lettre de recommandation qu'il avait reçue à Grenoble pour un des plus estimables députés de son département, lui procura un ap.

1 1 8 eouisï.

pui qui lui facilita beaucoup ses démarches , et accéléra l'issue de sa négociation. Théodore fut rayé de la liste des émigrés, considéré comme prisonnier de guerre, et son échange fut facilité par la paix qui venait d'être conclue avec la Prusse. Olivier fit part de cette heureuse nouvelle à sa Louise ; mais il lui cacha son projet d'aller l'annoncer luimême à son frère ; il lui manda , au contraire, que son départ de Paris pourrait bien être retardé de quinze jours. Il laissa à son hôte une lettre qu'il devait mettre à la poste après ce temps révolu , et par laquelle il mandait à Louise l'entière conclusion de ses affaires.

Pendant ce temps , il se mit en route pour Genève avec un passeport du comité de salut public. Les amis qu'il avait dans cette ville, et qui , depuis long-temps, étaient aussi ceux de Théodore , envoyèrent à celui-ci un exprès , avec une lettre par laquelle ils l'appelaient auprès d'eux, sans cependant lui en expliquer le motif. Théodore arriva, et sentit couler dans lés bras de son nouveau frère, les premières larmes de joie qu'il eût répandues depuis son exil. Verdmont l'avait instruit de son mariage avec Louise. Il ne lui avait ca-

LOUISE. ng

ché aucun détail , pas même la manière noble avec laquelle il lui avait fait passer des secours par son entremise. Théodore voulut lui adresser, en balbutiant, quelques mots de remercîment ; mais Olivier l'interrompit en lui remettant le document qui le rappelait dans sa patrie. Théodore serra étroitement Olivier contre son cœur , et ne put proférer que ces paroles : « Mon frère ! ah mon frère ! » Son front s'obscurcit cependant après quelques minutes : un profond soupir accompagna le regard douloureux qu'il jeta sur son frère. « Eh bien , qu'y a-t-il ? lui dit celui-ci. — Ton bienfait est inappréciable , répliqua-t-il ; mais je ne puis, je ne dois pas l'accepter. — • Et pourquoi pas ? — Privé de l'héritage de mon père , exclu du service de ma patrie , je tomberais à ta charge, à toi, le plus noble de tous les hommes, auquel ma sœur doit déjà....

Olivier. Tu me nommes ton frère , et tu te permets de faire une pareille objection ? O mon Théodore ! ce ne sera que par l'intercession de Louise que je pourrai te pardonner cette offense. « As-tu oublié que la ferme que nous occupons est un présent de ton père? as-tu oublié que Louise est ta sœur ? Nous sommes

frères, et les frères n'ont qu'une seule fortune. Tu m'aideras à cultiver mes champs , à rentrer mes moissons, et à jouir de la bénédiction qui est entrée avec Louise dans ma chaumière. Si tu ne le veux pas , tu profères un mensonge en m'appelant ton frère.

Théodore. Je le puis, oui, par le Dieu tout -puissant, je le puis! voici la main de ton frère.

Olivier. Ce n'est que depuis ce moment que je te possède aussi complètement que je suis à toi. Ah , Louise ! quelle source nouvelle de félicités vient de s'ouvrir à nous !

Le soir du troisième jour les deux frères arrivèrent à Saint- Julien. Louise venait justement de recevoir, et lisait la lettre qui lui annonçait le prochain retour de son mari. Olivier se rendit secrètement avec Théodore par le verger dans la maison, et laissa celuici à la porte de la chambre de Louise. Babet avait seule aperçu les voyageurs , et était sur le point d'aller annoncer cette heureuse nouvelle à sa maîtresse, lorsque Olivier arriva assez à temps pour l'en empêcher. « Préviensla seulement, lui dit-il, que tu viens de me voir arriver. — Il vient ! il vient ! s'écria-

t-elle, en se précipitant dans la chambre. Louise se leva vivement de sa chaise; mais avant qu'elle eût pu gagner la porte , Olivier était déjà dans ses bras. C'est ainsi que l'on voit se confondre en une seule deux âmes lorsque l'amour et la vertu les réunissent sur les bords de Pempirée. Dans cette heureuse ivresse ils ne purent rien se dire , rien penser , rien sentir que l'identité de leur être. «Ah ! ce bon Théodore, s'écria Louise après cette pause délicieuse , peut-il déjà en être instruit ? »

Olivier. Il le sait, et doit être en route en ce moment.

Louise. Ah, Dieu ! et quand crois-tu , mon cher ami , qu'il pourra être ici ?

Olivier. Après demain , demain , peut-être encore aujourd'hui.

Louise. Aujourd'hui encore ? il est donc déjà arrivé....

«Tu l'as deviné, s'écrie alors Théodore en ouvrant doucement la porte : osera-t-il entrer ? » L'effort qu'il avait fait sur lui-même pour ne pas se montrer tout à coup à sa sœur avait été un bienfait pour Louise; il modéra la vivacité de l'impression qu'une surprise aussi prompte avait produite sur ses

raa locise.

sens déjà si fortement émus. Elle se laissa aller dans les bras de son frère, et s'abandonna , dans un doux anéantissement , à ses vives caresses. Depuis la soirée solennelle où , réunie dans la charmille , Verdmont et Olivier , leurs bras entrelacés dans les siens , lui avaient donné les doux noms d'épouse et d'amie, son ame n'avait pas éprouvé ce qu'elle sentait en ce moment. Théodore lui» même put à peine suffire à toutes ses sensations, lui qui, depuis si long-temps, avait été privé de ses embrassements fraternels-, la voyait maintenant réunir à l'amabilité de l'innocente vierge , la maturité de la jeune femme , dont les charmes , relevés par l'élé* gante simplicité du costume villageois, répandaient sur toute sa personne plus de grâce , et même plus de dignité , que n'aurait pu faire tout l'art magique de la toilette. Leur premier transport avait déjà cessé, qu'on voyait encore Louise assise entre son frète et son époux, et pressant leurs bras contre son seià ; les yeux de Théodore fixés sur la céleste figure de sa sœur, ses lèvres collées sur sa main de rose , qui , tantôt caressait sa joue , et tantôt pressait une des siennes

Sur son cœur. Théodore semblait vouloir que chaque instant le dédommageât pour les trois années de sa douloureuse absence , et chaque instant' lui faisait goûter ce dédommagement. Le lendemain il était encore couché, et son imagination lui représentait chacune des scènes de bonheur de la veille , lorsque Louise lui en préparait une nouvelle. Il l'entendit dans la cour rendre le salut du matin à tous ses domestiques, et leur distribuer le travail de la journée. Il venait de s'habiller, et allait la trouver, lorsqu'il la vit entra* pour le conduit^ dans sa chambre où l'attendaient les embrassements d'Olivier, ainsi que le dé. jeûner. Elle se mit alors à son piano, et toucha, suivant son habitude, quelques hymnes du matin, en accompagnant de sa voix enchanteresse les sons argentins de l'instrù«ment. Puis on se plaça autour d'une petite table, servie de lait, de beurre frais, et de pâtisseries faites par les mains de la jeune ménagère, qui, par les grâces naïves avec lesquelles elle exerçait les fonctions de mère de famille, changeait en ambroisie tous les mets qu'elle servait à ses convives. Son frère remarqua avec transport combien elle savait

unir l'esprit de son état présent avec celui de son état passé, sans jamais les confondre; être fermière, sans négliger les talents de la fille du gentilhomme, et sans effacer le moindre trait de l'urbanité de sa première éducation. U se trouvait si bien dans cette chaumière de paix; son ame nageait si délicieusement dans une douce atmosphère , qu'il y oublia entièrement le château de ses ancêtres , ainsi que la splendeur dont il était au* trefois environné , et s'empressa de sommer son beau-frère de lui assigner ses futures fonctions dans son économie domestique, «Jusqu'à ce que tu aies appris d'Olivier à manier la faux, ou à diriger la charrue, lui répondit Louise, tu seras mon pourvoyeur : je me rappelle combien tu aimais autrefois la chasse et la pêche. Olivier n'a pas le temps de s'en occuper ; tu me ferais donc beaucoup de plaisir , si , de temps en temps , tu fournissais à ma cuisine un lièvre ou un brochet. Tu .sais qu'il est permis à chacun de pêcher et de chasser sur sa propriété et dans les forêts communales, et Olivier te fera connaître les cantons où tu.... —Bien, bien, lui dit Théodore en l'interrompant; que l'on me

fournisse les instruments nécessaires, et vous me verrez, dès demain , entrer en fonctions. » Il tint parole , et il mettait souvent Louise à blême de le louer de son adresse.

Leurs jours s'écoulaient ainsi comme le ruisseau limpide qui glisse entre des fleurs et des herbes odoriférantes. Olivier et Louise étaient tout l'un pour l'autre ; rien ne pou-* vait rendre l'un plus riche, et l'autre avait oublié qu'elle l'avait été davantage. Théodore lui-même qui , cependant, n'avait pas dé Louise, pouvait, avec son fusil, passer tranquille* ment devant le parc de son père, qui lui était fermé. Mais lorsqu'il vit un jour sur la porte du château une affiche, qui en annonçait la vente daris le courant du mois , ainsi que de toutes les terres dépendantes, son cœur se serra. Il rentra à la ferme , triste et pensif , chercha son beau-frère, et se concerta avec lui sur les moyens d'arracher à des mains étrangères au moins une partie de l'héritage de ses pères. « Les payements , lui dit-il , se font à' des termes éloignés. Nous sommes jeunes, nous avons de bons bras; tu trouveras partout du crédit, et, à coup sûr, notre riche ami Verdmont ne nous refusera pas son

1 16 LOUISZ.

appui. Achetons le château et les meilleure* terres qui en dépendent. » Olivier, qui connaissait parfaitement la terre, approuva ce projet , et Ton écrivit de suite à Verdmont. Louise devait tout ignorer, jusqu'au moment où le succès aurait couronné leur entreprise. La réponse de Verdmont lut conforme à l'attente des deux frères. Une pluie abondante les avait forcés de rentrer précipitamment de leur promenade , et ils étaient à se concerter ensemble dans la chambre d'Olivier, pour mettre la dernière main à leur plan , lorsque Louise vînt les trouver hors d'haleine; la joie, le bonheur, brillaient dans ses yeux animés. Elle tenait une gazette à la main : ce Tenez , lisez , » dit-elle en tombant presque inanimée sur le sein d'Olivier. Théodore ramassa la feuille , et y lut le décret qui levait la confiscation des biens des condamnés , et les rendait à leurs héritiers. Les deux frères s'embrassèrent, en mêlant ensemble leurs larmes de joie* Louise joignit ses mains ; le soleil , qu'un sombre nuage avait tenu caché,' se montra en ce moment, et releva l'éclat de son teint de rose. « Ceci vient de toi , » dit-elle, et elle se tut; mais son cœur acheva son

hymne. Tout le reste de la soirée , sa joie était calme et solennelle; la bonne Babet fat la seule à qui elle annonça son bonheur. « J'avais commencé, du vivant de mon père, ajoutât-elle, à mettre de côté de quoi, te faire une petite dot ; maintenant je puis la doubler. » Babet n'entendit plus cette déclaration ; elle ne pensa qu'à sa maîtresse, et sa bruyante joie n'eut point de bornes. « Ne va pas devenir folle , lui dit Théodore ; car tu me priverais du plaisir de contribuer aussi , de mon coté, à ton établissement. »

Le lendemain , Louise fit distribuer du blé et du vin aux pauvres du village, et lorsque le décret fut publié à la Maison commune , une foule de paysans et de paysannes conduisirent à leur demeure paternelle les enfants de leur seigneur adoré. Louise , dans cette circonstance, resta toujours elle-même : elle marchait entre son époux et son frère , avec modestie et sans étaler aucun faste , parée seulement de ses charmes et de cette innocence , qui conserve son ingénuité virginale sur le front de la femme qui porte dans son cœur ce précieux trésor. A la porte du château , elle donna avec 'bonté sa main à chacun de ces

êtres aimants qui l'avaient accompagnée. «Ah ! dit alors un des vieillards , en serrant amicalement la main de Louise : c'est un beau jour que celui-ci ! il ne nous manque plus que notre père Gilbert : ne pourrait-il donc pas revenir aussi ?— Certainement , s'écria Théodore ; ce n'est pas la loi , mais c'est la tyrannie qui l'avait forcé de fuir : qui sait ce qui arrivera ? — Oh ! s'il revenaitbientôt! » s'écrièrent-ils tous en même temps , en quittant par petites bandes détachées le fortuné trio. Les trois amis parcoururent ensemble les appartements dp château. Louise s'arrêta, avec un pieux recueillement, dans le cabinet de son père , et montra du doigt à Olivier la place où elle était assise lorsqu'il vint lui offrir sa main protectrice. « C'était là , » dit-elle en saisissant cette main qu'elle pressa fortement contre son cœur, pendant qu'Olivier baisait la joue sur laquelle cet ange venait de ré* pandre une larme. Regardant alors son frère , elle lui dit : a Je retourne dans la chaumière où j'ai goûté le souverain bonheur de la vie. La demeure de nos pères est à toi , mon frère ; j'y ferai tous les jours un pèlerinage ; mais il faut que tu l'habites. — La loi,- lui dit

louîse, ïig

Théodore eh l'interrompant , et en la serrant dans ses bras, la loi, la plus juste de toutes celles qui signalent notre révolution , t'assigne la moitié de l'héritage paternel , et ma Louise ne voudra pas me forcer de profaner les lois de la nature. Permets-moi de te dédommager par des terres, et j'occuperai cette habitation ; mais ce ne sera toujours que lorsque je pourrai te présenter une sœur qui soit digne de toi et de notre Olivier. Elle sera difficile à trouver, je le sais; il faut que , fille de l'adversité, elle soit sanctifiée par le malheur, pour être digne d'entrer dans notre alliance. «—Elle se trouvera, reprit Louise; le nombre de ces filles de l'adversité est grand : quelle félicité ce serait pour moi de pouvoir te présenter la future compagne de ta vie ! »

Elle goûta bientôt cette félicité. Ce fut la sœur du noble Yerdmont qui remplit cette belle destination. Une nouvelle maladie de son beau-père l'avait forcé de remettre, d'un mois à l'autre , la visite qu'il s'était proposé de faire à Saint-Julien avec son Eugénie. Il put maintenant exécuter son plan ; et Olivier et Louise étaient au milieu des travaux de la fenaison lorsqu'ils furent

1 3û LOUISE.

agréablement surpris par cette visite. Eugénie ne parut pas embarrassée on sejil instant dans ce cercle d'êtres intéressants; Louise, Olivier, Théodore, étaient pour elle d'anciennes connaissances, qu'elle ne faisait que retrouver après une longue séparation. Dès les premiers embrassements , ni le cœur ni la bouche n'eu* rent plus rien à se dire. Ils étaient accompagnés d'une femme d'une beauté céleste et d'une taille élancée et majestueuse ; une douce mélancolie était répandue sur son visage expressif. Ce n'était ni Pallas ni yénus-Uranie ; mais Raphaël ou Mengs , pour peindre l'une ou l'autre de ces filles de l'Olympe, eussent emprunté plus d'un trait de la figure d'Adélaïde. Elle considéra les preuves d'amitié que se faisait ce groupe fortuné, avec le sourire qui part de l'ame, que Ton n'observe point sur les lèvres , mais qu'on lit dans les yeux* Son frère l'avait oubliée un instant, mais tout à coup il la conduisît vers Louise, et lui dit: «t Ma sœur, mon unique sœur , et l'amie jusqu'ici inconnue de Louise. —J'en ai donc deux au lieu d'une, » reprit-elle; et son premier baiser dissipa une partie du nuage qui voilait les yeux bleus d'Adélaïde.

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Théodore hébergea les nouveaux hôtes dans son château, que Louise avait déjà pourvu des meubles nécessaires. Il ne se passait cependant pas une heure de la journée sans que les deux belles-sœurs ne vinssent visiter la demeure de l'aimable fermière, ou qu'elle n'allât les voir elle-même lorsqu'elle avait terminé ses occupations de la journée, dont ses nouvelles amies se gardaient bien de la distraire.

Depuis onze mois Adélaïde était veuve ; elle avait donné sa main, plutôt par obéissance que par inclination, à un homme qui cachait, sous les brillants dehors du courtisan , tous les vices qui peuvent rendre malheureuse une femme vertueuse et sensible.

Pendant une union de quatre années , elle avait bu jusqu'à la lie le calice du chagrin. Son père ne pouvait rien sur cet homme abominable, et il eut des regrets trop tardifs de la violence qu'il avait faite au dévouement filial de son enfant, qui , à l'époque de son sacrifice, comptait à peine dix-sept ans. Il la sollicita à plusieurs reprises de profiter de la nouvelle loi pour se séparer de son bourreau. * J'ai promis, lui avait-elle toujours répondu, j'ai promis au pied des saints autels de

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ne pas le quitter ; aucune loi humaine ne peut me dégager de mon serment. » Son mari n'eût pas été si scrupuleux; mais l'espoir de son héritage , qu'il comptait dépenser avec ses Phrynés , l'empêchait de faire cette démarche.

La mort de ce débauché rendit enfin la jeune victime à la liberté ; mais ses souffrances avaient rempli son cœur d'une mélancolie que ne purent dissiper ni [les caresses de son père ni la tendresse de son frère , qui était son unique confident. Celui-ci en augura d'autant plus favorablement du voyage à Saint- Julien, pour lequel il la détermina sans peine.

Théodore n'avait jamais vu Adélaïde; la première et la dernière fois qu'il avait été visiter son amie, elle était déjà reléguée dans une des terres de son tyran , située au pied des Pyrénées. Sa vue devait faire une impression d'autant plus vive sur son ame. Louise s'en aperçut dès les premiers jours, et pour se convaincre de la justesse de son observation , elle lui dit un jour d'un ton indifférent : a Eh bien, mon frère, comment trouves-tu Adélaïde ? — Ah, Louise, lui répondit-il avec un regard enflammé, celle-ci, ou aucune au-

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tre ! » Elle n'eut pas besoin d'en savoir davantage, et, pour cacher sa joie, elle s'éloigna promptemenjt de lui , comme pour cher* cher une chose qu'elle avait oubliée. Mainte* nant elle s'attacha à observer aussi Adélaïde , dont le cœur se réchauffait peu à peu aux saintes flammes de l'amitié ; elle commençait à trouver du bonheur à vivre parmi des êtres heureux. « Dès qu'elle pourra croire au bonheur d'ici-bas, dit Louise à Olivier, elle sera . gagnée. Cette croyance ouvrira son cœur à l'amour; elle ne pourra résister long-temps à la vue de deux couples que ce sentiment rend si complètement heureux. » Louise ne se trompa point. Adélaïde écoutait tous les jours avec plus de plaisir les discours pleins de sentiment de Théodore. Ses yeux étaient fixés sur ses lèvres, et lorsque leurs regards se rencontraient, la touchante pâleur de ses joues se colorait d'une teinte purpurine. Louise ne pouvait plus y tenir. Un jour la belle veuve vint la trouver à son jardin , où elle était occupée à cueillir des cerises. « Voulez-rvous m'aider , Adélaïde ? J'ai destiné les prémices de ce jeune arbre à vous et à Eugénie. » Adélaïde l'aida à remplir son panier. « Allons at-

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tendre maintenant notre amie dans la charmille , car elle a donné rendez-vous ici à son mari , qui , avec Théodore , est allé voir mon Olivier dans ses prairies. » Adélaïde se plaça en face de l'autel antique qui ornait la charmille. Elle contemplait en silence ce monument qui parlait si vivement à la sensibilité de son cœur; son ame répétait visiblement chaque scène de l'épopée sentimentale dont il célébrait le dénoûment. «Adélaïde, lui dit Louise , c'est à cette place auguste que l'amour et l'amitié ont remporté une victoire également belle; puissé-je réussir à convaincre votre cœur qu'il existe aussi un amour heureux! »

Adélaïde. Croyez- vous que je puisse en douter ? je vis avec vous depuis huit jours ; dois-je avoir besoin d'une autre preuve ?

Louise. Eh bien donc, mon amie, daignez répondre encore à une question ; si vous n'étiez pas Adélaïde, je ne vous la ferais pas.

Adélaïde. Cette question prouve que vous me....

Louise,, Que je vous connais , que je vous regarde comme une exception de notre sexe , que j'offenserais si je tâchais de l'amener par

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«n détour au point que je veux traiter avec vous. Pourriez-vous aimer mon frère ?

Adélaïde ( sur le sein de Louise ). Oui.

Louise. Ame céleste ! je m'attendais à cette réponse. Oh , que mon Théodore n'a-t-il entendu ce oui! je serais indigne de lire dans votre cœur, si ma conversation avec vous était un rôle qu'on m'eût fait jouer. Il ignore tout , et mon Olivier aussi ; mais il n'a pu vous échapper que mon frère vous adore en silence. Permettez-moi de me servir de cette expression dont on abuse si souvent; mais c'est la seule qui puisse peindre votre mérite, et les sentiments de votre amant.

Adélaïde. Louise, ma sœur ! ô il y a pour mon cœur autant de félicité dans cette pensée , que dans celle que Théodore sera mon époux.

Louise ( l'embrassant avec le plus tendre transport). Oui, moi ta sœur, et Théodore ton époux. Tu me permettras cependant d'achever mon ouvrage ? si je ne l'osais pas, si je ne pouvais l'achever aujourd'hui encore , l'excès de ma joie briserait mon cœur.

Adélaïde. Tu t'effrayes, Louise; que penses-tu? non, je suis beaucoup trop émue, il

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faut auparavant que je reprenne mes esprits»

Louise. On voit bien que tu n'as jamais aimé, sans cela tu saurais mieux apprécier les instants : tu peux aimer Théodore , et reculer son bonheur et le tien d'un seul jour? Les voilà qui arrivent ; laisse-+moi faire , et dans un quart d'heure tu me remercieras de ma désobéissance»

En ce moment ils entrèrent dans la charmille. Gomme un être immortel on voyait Louise planer à côté de l'autel : sa figure était rayonnante, ses regards ardents; chacune de ses veines éprouvait la pulsation du bonheur. Olivier le remarquai: «Louise, qu'as-tu? lui demanda-t-il en souriant, je ne t'ai jamais vue si radieuse. »

Louise (tendrement). Jamais? tu as peu de mémoire.

Olivier. Tu as raison, ma chère amie; tu étais ainsi lorsqu'à cette même place tu me....

Louise. Remis une certaine clef. Hé bien , oui , je ne suis ainsi que lorsque j'ai une pareille clef à remettre.

Théodore (en riant). Comment trouves-tu cela , mon frère ?

Louise. J'espère qu'il le trouve très bien,

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et toi encore bien davantage : ma clef d'aujourd'hui n'est qu'un dépôt confié , mais , certainement, c'est la clef du paradis. Cependant je ne suis pas un sphinx , et pour un baiser je vous dirai à tous le mot de l'énigme. » Tous les trois s'avancèrent vivement vers elle pour l'embrasser. Théodore était le dernier. En passant devant Adélaïde ses yeux avaient rencontré les siens, dans lesquels il crut démêler les premiers mots de l'énigme.

Louise ( le prenant par la main ). Voici la main dans laquelle je dois placer cette clef, et voici celle qui me l'a confiée. Au même moment elle saisit également la main d'Adélaïde et la réunit dans celle de son frère qui était transporté 9 pendant que l'amour effaça le dernier trait de mélancolie du front de son amante.

Vous , qui êtes initiés dans les mystères de la sympathie des âmes privilégiées , vous seuls pouvez achever de peindre cette scène. Là où se trouve une lacune dans le vocabulaire de la parole , ce serait un blasphème d'entreprendre de la remplir. Ces fortunés mortels se tenaient encore embrassés, lorsqu Eugénie vint les joindre.

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Eugénie. Eh ! eh ! Que s'est-il passé ?

Louise ( qui était accourue , et avait passé son bras autour de sa taille de nymphe). Rien de nouveau ; mon frère , que voici , aime ta sœur, et le pauvre garçon n'avait pas le courage de le lui dire. Ta sœur.... Mais elle me fait un signe , et je me tais. Bref, j'ai deviné le secret de tous deux , et leur ai abrégé le chemin qui les aurait rapprochés demain ou après-demain : n'ai-je pas bien fait ? Au mieux, s'écria Eugénie en se jetant dans les bras du nouveau couple. *

Le vieux Verdmont fut instruit sans délai de cet heureux événement , qui lui était d'autant plus agréable, qu'il le reconciliait avec sa conscience. Il ne cacha pas à sa fille les reproches qu'il s'était faits sans cesse au sujet de son premier mariage. Il disait dans sa réponse : « Mon cœur me dit que l'homme que tu as choisi te dédommagera des souffrances que l'indigne époux que je t'avais donné t'a fait éprouver. Chaque'soupir que tu étouffais était pour moi un coup de poignard , et plus tu t'efforçais à me cacher tes chagrins, plus je les sentais cruellement. Je devrai plus que toi de reconnaissance à Théodore , si tu trou-

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Tes avec lui la félicité dont tu as été privée dans l'union que je t'avais fait contracter , et en lui donnant le titre de mon fils , j'oserai reprendre celui de ton père. »

Pendant que Théodore et son amante attendaient cette réponse dans le cercle enchanteur de l'amour et de l'amitié , ainsi que le jour qui devait les unir, ce cercle fut augmenté de la seule personne qui y manquait encore ; c'était le vénérable Gilbert , qui , cédant aux pressantes sollicitations de ses jeunes amis, retournait auprès d'eux et auprès de son troupeau chéri. Les rides de sa figure de patriarche étaient un peu plus profondes, et ses cheveux étaient .plus blancs que le jour où il s'était éloigné d'eux ; mais son regard était aussi vif et aussi spirituel, son cœur aussi chaud , que dans ces temps heureux où il préparait ses deux favoris à devenir ce qu'ils sont aujourd'hui , et qu'il répandait dans le silence la bénédiction sur ses ouailles. Son retour fit répandre autant de larmes de joie qu'on en avait répandu de douloureuses à son départ.

En lui écrivant , Théodore lui avait imposé la condition d'occuper la place de son père sous

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le toit paternel. Louise et Olivier voulurent lui disputer cet honneur. Gilbert termina cette lutte touchante , en promettant de venir de-* meurer alternativement chez le frère et chez la sœur, a J'ai aussi une prière à vous faire , lui dit Adélaïde, en le prenant amicalement par la main : que le premier acte de votre saint ministère soit l'union de votre élève avec votre fille adoptive. — Il n'y a plus de privilège aujourd'hui , s'écria Louise ; Eugénie et moi nous voulons partager avec vous le bienfait sacré dont le régime delà terreur nous avait privées, — À merveille , Louise, s'écrièrent Olivier et Verdmont ; tu avais lu dans nos cœurs. Vous y aurez trouvé également que l'autel élevé à l'amitié , qui est dans mon berceau, sera l'autel de notre hymen ; le père Gilbert sait bien pourquoi ! » Gilbert approuva Louise : « Je n'aurai pas besoin de le consacrer , il l'est déjà par la vertu et par l'amour. » Que cette scène était sainte et auguste! Et au moment où les trois couples réunissaient leurs mains, la Religion , cette fille du ciel , qui avait si souvent pleuré sur des ruines, jeta d'en haut un regard de bénédiction sur le berceau de leur alliance ; et une paire de tourterelles >

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symbole de la céleste concorde , volait triomphalement sur cet asile de la paix et du bonheur.

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