PREMIÈRE SOIRÉE
Gomment vous êtes-vous trouvé de votre séjour en Allemagne , notre bon père ? demanda Louise au vénérable Gilbert , un soir que les trois couples étaient réunis dans la charmille , autour de l'autel consacré à l'amitié. — Je m'en suis trouvé si bien , que j'aurais passé le reste de mes jours à N**, si la voix de l'amitié et de la religion ne m'avait rappelé dans ma patrie. Nous ne connaissons pour la plupart les Allemands que par l'histoire de nos guerres; peu d'entre nous savent apprécier leur mérite par rapport aux sciences, et quiconque n'a pas demeuré parmi eux , et ne les voit qu'avec des yeux prévenus, peut facilement ne pas apercevoir les traits les plus intéressants de leur physionomie morale. Le caractère constant, droit et solide de
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cette nation , sa loyauté , son respect pour la morale , sa touchante bienveillance , toutes ces qualités n'échapperont point à l'observateur attentif; et, si la vertu et la probité lui sont chères , il doit les aimer et les honorer dans les Allemands. Il est vrai , dit-il en continuant , que dès les premiers jours de mon arrivée à N**, j'eus le bonheur , à l'aide d'une . ancienne connaissance, d'entrer en relation avec des hommes rares, même en Allemagne, et qui le seront encore long-temps dans tous les pays.
Louise. Par une ancienne connaissance ?
comment cela s'est-il fait ? c'était probablement un émigré ?
Gilbert. Non , mais c'était une compatriote dont les ancêtres étaient au moins des réfugiés.
Louise. Une compatriote? peut-être que c'était du temps de la guerre de sept ans. Notre bon père nous a raconté souvent , que dans votre jeunesse vous serviez avec lui dans le même régiment , et que ce n'est qu'après la paix que vous aviez embrassé l'état ecclésiastique. Oh ! racontez - nous quelque . chose de cette compatriote. Cojjuaeqt avez-
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tous trouvé l'occasion de renouveler connaissance avec elle ?
Gilbert. Je devrais commencer par vous raconter l'origine de notre connaissance; mais soit : ce qu'il y a de plus singulier , c'est qu'après une séparation de trente années, nous nous soyons rencontrés, et surtout dans un pays où nous ne nous serions jamais cherchés*
Louise. Oh, notre bon père ! notre curiosité est déjà assez excitée, vous n'avez pas besoin de la stimuler davantage.
Adélaïde. Comme vous m'avez ^ceoitté les
mêmes droits qu'à Louise, vous devez trouver fort naturel mon désir de connaître aussi vos amis.
Gilbert. Je le trouve aussi naturel que juste; mais, mes amis, vous ne trouverez pas aussi naturel que je sois redevable du renouvellement de cette connaissance au sermon d'un ministre protestant. Peu de temps après mon arrivée à N** , où s'était établie , il y a cent ans, une colonie de huguenots, j'eus le désir d'assister à leur culte. On m'avait dit beaucoup de bien de leur prédicateur, M- Durand , et je trouvai bientôt qu'on ne
m'en avait pas dit assez. Son discours , où il avait réuni à la noble simplicité de l'Evangile les plus touchantes effusions d'une arae sensible , fit sur moi une impression si profonde , que je- ne pus résister au désir d'aller voir qe digne homjne, et de lui témoigner ma reconnaissance du plaisir qu'il m'avait fait. Je me fis annoncer sous mon nom. M. Durand mè reçut avec des manières nobles et franches, à travers lesquelles perçait tout son caractère. Je lui dis .que j'étais une victime de l'intolérance philosophique , comme ses ancêtres l'avaient été de l'intolérance jésuitique. Il me tendit la main. « Nos persécuteurs croyaient faire le mal , et ils ont opéré le bien ; j'espère que vous pourrez un jour en dire autant des vôtres. — - Eq attendant, voyez en moi un compatriote, et, si vous voulez , un confrère qui sera reconnaissant de toutes les occasions que vous lui donnerez de vous rendre votre exil supportable. Vous ignorez que nous avons encore ensemble un autre rapport que celui de notre état et de nçtre patrie. Mon épouse porte le même nom que vous ; elle est sortie en ce moment ; mais vous ferez sa connaissance ce soir, si . if. 7
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vôtts vôutefc accepter noire souder. » Cette proposition avait si peu ï'air d'un compliment , que je n'hésitai pas un moment à l'accepter.
l'y tétourhai le soir , et le ministre me présenta à son épôtise. Madattie Durand &a% une fettnhe aimable d'énviPéto trente -si* ans. La beauté de sa Jeunesse n'&àft pé& éfteore etttfèretaent effacée -, fcu «peu* mieux dire , «tte possédait une dé tés physionomies heureuses , éônt ï'êmpfeinte , image dé l*ame<, ne petit être eflàcéfe par l'ftge. J'ai frouVé son poMfaît dans cfe cfeeï^Nfctf vre <!* AngéKqufrKauÂnann, qui est fcuSpfèhdu 'aù-désSus 'du secrétaire de Louise.
Ltmife. An ! Vous :parléte de la charto&rtè estampe dokrtfëe-, ihfifuféè Cànfagàl petite (paik ccmjcrgale)?
^7fe/f.Ju^të*frënt.La Vue «émette belle et dignte fënïihè ^pénétra ^ndn Jfeunfe ç tîfre Véveflla ^bitënrëift éh faroi *tm ancien soutenir 'mal éifecé <^% 'remplît tfé'Wsfessè. Je ïte ptfs ^parier; ^nfin fjè nié remis. Je dois , Itri'dfs-je , des yemeWftrfëhtèà *néh Hirtn., <Jui nie firit faire-, ^ufrfetefccbnftè fois, tm*e connaissance efctïfcôfedinaîrè. il ¥h'étfHappà-î*to*s tin s&ùplv <jue je n'eus pas le pouvoir d'étouffér.-Madartfe
Durand le remarqua, maïs elle crut devoir l'attribuera ma situation d'alors. «Vous n'avez pas besoin de votre nom, monsieur, me dit" elle , pour être le bien-venu ; ne sommes- nous .pas compatriotes? et cljez nous on rendra plus de justice à votre mérite, que dans notre ancienne patrie. — Ah ! madame , lui dis-je, l'Allemagne n'est :pas pour moi tfu pays^traiv ger. Il y a plus de trente ans que, comme ennemi, j'ai trouvé à Cassel de la grandeur d'ame et 4e 1 amitié dans le sein d'une famille qui postait mon nom , et dont le souvenir me sera éternellement cher. — A Cassel ? me dît madame Durand en ra'intert'ompant vivement.; mais c'est ma ville natale. » Muet d'étonnemontje portai alors mes regards sur elle.: « Non , m'iéoriai-je enfin , je ne me trompe pas. GrandDieu ! oui* c'eàt elle ; jeune elle était déjà SQnpertnaîten.minifttune.iLevoile quittait sur mes yeux vient de tomber : comment ai-je pu méc6nnaître un instant les traits d'Amélie? — Amélie! dit madame Durand profondément émue, c'était le nom de ma sœur aînée, j'étais encore un enfant lorsqu'elle mourut. — Vous étiez un enfant de cinq ans , repris-je , que je berçais souvent sur mes genoux. On appe-
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lait cet enfant Lolotte. — C'est cela! s'écria M. Durand.» Sa femme, muette de surprise , était tombée dans une profonde rêverie. Je saisis sa main que je pressai sur mon cœur, et que je mouillai de mes larmes. « Pardonnezmoi ', digne homme , drs-je alors au pasteur étonné ; sans le plus triste événement de ma vie , je serais aujourd'hui le frère de Charlotte et le Vôtre. — Soyez-le pourtant,» repritil en me serrant dans ses bras. Charlotte se réveilla alors comme d'un songe : «Je me souviens encore, dit-elle, d'un lieutenant Gilbert, qui était logé chez nous pendant la guerre de sept ans, et.... »
« C'est moi qui suis le lieutenant Gilbert ; quelque pénible que dût être mon souvenir à votfe père, je suis certain qu'il ne vous a pas laissé ignorer mon histoire. — - Oh non , s'écrièrent-ils tous les deux en même temps ; il nous l'a racontée plus d'une fois.» Charlotte sortit précipitamment, et revint quelques minutes après , tenant une lettre ouverte qu'elle me présenta. « Voici , dit - elle , la prepve que vous n'êtes pas un étranger pour nous. » Je reconnus mon écriture ; car c'était la lettre d'adieu que j'écrivis au père de mon
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Amélie , la nuit qui précéda mon départ de Cassel. Je n'ai pas besoin, mes bons amis, de vous dépeindre la fin de cette scène. Elle fut interrompue par l'arrivée des deux enfants de ce digne couple , qui donnaient les plus grandes espérances. C'était un garçon de treize ans, et une fille de neuf qui venaient assister au souper.
Eugénie* Mais, mon père Gilbert, monsieur et madame Durand savaient votre histoire , et nous l'ignorons encore.
Louise. Pour cette fois Eugénie a prévenu ma curiosité.
Adélaïde. Je pense qu'il n'y a personne parmi nous qui ne partage là curiosité de mes deux sœtfrs.
Théodore. Bien , ma chère Adélaïde ; un trait de la vie d'un homme vertueux est, ainsi que Gilbert nous l'a dit une fois luimême, un chapitre à ajouter à la révélation, divine.
Gilbert. Vous saurez tout, mes enfants, quoique cette partie de l'histoire de ma. vie n'appartienne tout au plus qu'aux suppléments apocriphes de la révélation. Permettez - moi seulement de remettre à demain une narra-
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tion pour laquelle j'ai besoin de rassembler des forées.
BÊtTXfèatE soute*.
Le lendemain matin la société se réunit dans l'allée de marronniers qnr entourait le verger de Théodore. Environ quatre semaines après que nous eûmes pris nos quartiers à Casse! r dit le vénérable vieiHard, un hasard heureux me fit faire la connaissance de M. Gilbert ; j'avais un effet sur Francfort que je voulais réaliser, le m'étais déjà adressé, mais sans succès, à plusieurs négociants ; je fus enfin chez lui. «Dans ce moment, me dit-il , je n'ai pas besoin de fonds à Francfort ; mais en considération de la conformité de nos noms, je prendrai votre lettre de change. » Ce procédé me toucha; j'entrai en conversation avec lui, et j'appris que ses ancêtres étaient originaires du Dauphiné, et même mes parents éloignés.
Le lendemain , j'allai lui faire ma visite de remerciaient ; il me présenta à sa famille. Son épouse était devant son métier à broder ; la petite Charlotte courait et sautait dans la
M LA VIE DE OltBÊRT. *§*
chambre , et ses deu* sœurs travaillaient à cfré de leur wère. Amélie, l'ataée» âgée
ajora 4e dn^huit a.ns , ressemblai* à W&e *oae
dan* t^u^ son é^aiti ma** je veiw ai drç4 ébauçb$ *ea portait ; ma ma» tyemWa^te ne $awart l'achever, Juges, me* enfants, quelle impression une pareille vue devait
ffûrc sur un jeune hommç dont le cour n'était ju#qu te* i*e$té lihf e > que parce qun , au mUieu du tumulte des arae» et dç la dis-i sipation des garnisons > il n'avait pas encore trou vé d^bjet q^i pût le remplir t
On m'aeeorda la permission de réitérer mes visites dans cette estimable maison. Gilbert et sa digne épouse me distinguèrent bientôt
parmi le grand nombre de me* camarades , dont le moindre défaut, était la frivolité , et
qui ont laissé, dans bien des ftmille* en Allemagne* des monuments honteux de. leur immoralité. Mon goût pour we vie simple et retirée, e\ mon amour pour lea productions de l'esprit , me gagnèrent la confiance des parenjs , et m'wvrirejifc bientôt le obemin du oeeur de leur fille , qui réunissait aux plus heureuses dispositions lea sentiments les plus profonds et le goût le plus pur pour tout ce qui
IM FBAGMEHTS
est bon et beau. Nous étions en automne; nous nous rassemblions chaque soir dans la chambre de la mère ; et, pendant qu'elle s'occupait arec ses deux filles ( la seconde n'était âgée que de douze ans ) , des ouvrages de «on sexe, je leur faisais la lecture des anciens et nouveaux chefs-d'œuvre de notre littérature. Les joues d'Amélie se coloraient vivement à chaque trait de génie qu'elle entendait , et je retenais souvent mes remarques pour écouter les siennes, qui, comme un oracle de la simple nature, avaient toujours pour moi un mérite tout particulier, auquel l'amour vint bientôt ajouter un nouveau charme.
Au bout de quelques semaines , l'officier qui avait logé jusqu'ici chez Gilbert , alla en congé , et ma joie fut inexprimable quand toute la famille m'invita à venir occuper sa chambre. C'est ainsi que je passai une grande partie de l'hiver dans la délicieuse jouissance des plaisirs domestiques. Gilbert m'appelait son cher cousin , et son cœur généreux me destinait encore un plus beau titre. Il s'aperçut bientôt de ma tendresse pour Amélie , parce que je ne m'en cachais
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pas; et les parents d'Amélie étaient trop les. confidents de leur fille pour qu'elle dût leur dissimuler le penchant qu'elle ressentait pour moi.
Un soir cet excellent père me conduisit dans son cabinet. Il me fit asseoir près du feu et se plaça à coté de moi. « Gilbert, me dit-il alors , vous aimez ma fille , et Amélie répond à votre amour. Vous m'avez dit plus d'une fois que votre père ne vous avait laissé pour tout héritage que son épée; je puis réparer cette injustice du sort. Si vous pouvez vous décider à changer votre état contre le mien , et à rester dans ce pays, vous deviendrez mon fils. » A ces mots je sautai de ma chaise pour me jeter dans les bras de ce respectable mortel, a Réfléchissez , me dit-il en me serrant sur son cœur ; je ne recevrai pas ce soir votre réponse ; vous n'avez, au reste, nul motif pour rien précipiter , puisque ma proposition ne se réaliserait toujours pas avant la fin de la guerre. Si vous aviez des biens en France, ou d'autres* raisons pour ne pas la quitter, je ne pourrais envisager votre connaissance comme un bonheur, ni pour moi ni pour Amélie , et je vous avoue franchement qu'il
m'en coûterait beaucoup de me séparer de ma fille pour la renvoyer dans un pays , qu'à la vérité nous aimons toujours, mais auquel nous préférons la liberté de nos consciences , qui a ooûté de si grands sacrifices à nos pères. N'attribuez pas cette façon de penser à de la bigoterie ; gardez votre croyance , vous pouvez l'exercer ici publiquement , et je vous mépriserais si vous pouviez la changer pour une belle femme , ou pour une riche dot. »
« J'espère, dis-je à mon nouveau père, que vous ne fixerez pas un terme trop éloigné pour recevoir ma réponse. Souvenez -vous qu'à mes yeux chaque heure deviendra une année. « Je vous donne trois jours , me répondit-il ; êtes-vous content? Mais je veux votre parole d'honneur, qu'avant ce terme expiré , vous n'instruirez pas Amélie de notre conversation. » Cette contrainte me fut extrêmement pénible ; il est plus difficile de cacher la joie que le chagrin. Amélie lut dans mes yeux celle qui me transportait ; elle me demanda la cause de ma gaité extraordinaire. «J'ai fait la nuit dernière, lui répondisse, un rêve charmant; une figure vénérable m'apparut et me dit : dans trois jours tu trouveras
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un trésor. » Elle se mit à sourire en me menaçant du doigt, s Ne riez pas , loi dis-je; cette figure me regardait trop aipioalement pour avoir voulu me trçmper. »
Les trois jours qui m'avaient paru si longs étaient enfin écoulés. Je répétai à mon bienfaiteur non seulement ma résolution, mais aussi l'expression de ma reconnaissance, ii me conduisit à son épouse et à sa fille , et..... Mais qu'ai-je besoip de peindre à l'amour heureux les .transports de l'amour heureux ! Dès ce moipent Amélie fut ma fiancée ; mais on convint, par des motifs aisés à deviner, de le tenir secret jusqu'après la paix. Cette cou* trainte même. avait un eertain charme qui nous aidait à supporter le délai fiicé à notre bonheur. Je passais au sein de ma future famille toutes les heures qui n'étaient pas destinées au service ; ee$ heures étaient partagées entre Amélie et son père , qui nrinetruisaifc dans les affaires de son corajnerce , et qui louait souvent devant ma future et de* vant sa mère les progrès de son dà sciple. C'ept ainsi que je passai l'bivèr le plus heureux de ceux que j'aie passés pendant la première moitié de mon existence.
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Aussitôt que la saison fut dévenue un peu plus douce , notre régiment eut ordre de se préparer au départ. Nous avions prévu ce moment, et nous y étions préparés d'avance; cependant ce coup n'eût pas pu nous frapper plus douloureusement quand même il eût été inattendu. L'effort que nous faisions réciproquement pour nous cacher nos peines , en augmenta la vivacité , et Amélie ne put soulager son cœur que pendant la triste solitude des nuits qu'elle passait dans les larmes. Son père en eut l'âme brisée , et sa tendre sollicitude lui prépara une consolation dont ni elle ni moi ne nous serions jamais doutés. «Chère enfant, lui dit-il un soir, en séchant par ses baisers lès larmes que ses paupières s'efforçaient en vain dé retenir, j'ai voulu te rendre heureuse, et je vois que je m'y suis mal pris ; mais je crois entrevoir un moyen qui pourra , peut-être , réparer ma faute. Qu'en penses-tu ? si je te faisais unir secrètement ce soir à ton amant. » Je me précipitai dans les bras de ce bon père. Amélie rougit et cacha son visage dans le sein de sa mère. « Mes mesures sont prises , continua-t-il ; l'aumônier du régiment suisse qui est ici en
garnison , et sur la discrétion duquel je puis compter, soupera ce soir avec nous; mon caissier et mon teneur de livres assisteront à la cérémonie en qualité de témoins. » J'eus autant de. peine à me remettre de l'ivresse de ma joie , qu'il fallut de temps à Amélie pour se reconnaître au milieu du tourbillon des sensations nouvelles qui assiégeaient son ame. L'heure solennelle nous surprit tous les deux dans les plus doux épanchements de l'amour et de la reconnaissance ; nos convives arrivèrent , et un joyeux silence régnait pendant tout le temps que dura ce repas de famille. Dès qu'on se fut levé , Gilbert conduisit sa fille dans la chambre de sa mère, qui les suivit avec moi , et le pasteur prononça d'une voix basse, mais imposante, la bénédiction sur nos mains réunies.
Ici Gilbert s'arrêta ; il voulut en vain essayer de continuer , les paroles lui manquèrent. Louise remarqua le combat qui se livrait dans son cœur : «Vous êtes fatigué, mon cher père, lui dit-elle; suivez- nous; Adélaïde a reçu aujourd'hui un nouveau forte et une charmante sonate à quatre mains , que nous allons vous faire entendre. »
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TROISIÈME SQIRiE.
Ojst s'assembla cette fois dans la chambra d'Adélaïde. La soirée était sombre ; il faisait une chaleur étouffante ; un orage grondait au loin sur le sommet voilé des Alpes , et dispos sait les esprits à une mélancolie inquiète. Nous vous ayons imposé y ne rude tâche , dit Louise à son père adoptif ; mais vous avez pris si souvent part à nos larmes , laisseznous aujourd'hui pleurer avec vou&^Vous pleurerez , dit Gilbert ; car ce que j'ai encore à vous raconter n'est qu'une scène d'effroi et de désolation.
Pendant trois jours je fus heureux 9 et doublement heureux , car celle à qui je devais mon bonheur Tétait autant que moi. Notre félicité présenté bannit l'idée de notre prochaine séparation , qu'Amélie envisageait effectivement avec plus de résignation; elle croyait me perdre moins.
Le quatrième jour notre colonel donna un bal d'adieux : il chargea ses officiers d'y inviter toutes les jeunes dames de leur connaissance, et surtout les filles de leurs hôtes.
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Amélie et moi nous nous serions volontiers passés de cet amusement tumultueux; ; mais c'eût été nous singulariser , et nous exposer tous les deux aux moqueries et aux sarcasmes. Il fallut donc nous résigner à ce sacrifice. Amélie était accompagnée de sa mère ; elle dansa peu , et presque toujours avec moi. Une figure comme la sienne ne pouvait cependant manquer d'attirer tous les regards. J'étais sorti pour lui chercher des rafraîchissements; un jeune fat, parent de notre colonel, saisit cet instant, et prit, à côté d'elle, ma place dont je m'étais cependant assuré en y laissant mon chapeau. Je fus retenu au buffet plus long-temps que je ne devais le croire. A mon retour dans la salie, je voyais mon Amélie qui 6e serrait contre sa mère; son visage était couvert de rougeur, ses yeux étaient baissés, tandis que ce libertin éhonté, et échauffé par la boisson , lui débitait les discours les plus indécents. Je jetai sur lui un regard se* vère , pendant que je présentai à Amélie l'assiette avec le verre. Il avait dérangé mon chapeau. «Vous ignorez peut-être , monsieur le marquis , que c'est moi qui ai amené cette dame , et que j'ai des droits sur la place que
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vous occupez. » U me dit des choses offensantes ; mais Amélie , sans me laisser le temps de lui répondre , se leva précipitamment de sa chaise et saisit mon bras en disant : «Venez, je ne me trouve pas bien , nous allons retourner à la maison. » Au revoir , me dit le marquis à voix basse , sans cependant avoir été entendu d'elle.
J'accompagnai à la maison Amélie avec sa mère. « Ah ! Gilbert, me dit-elle, que ne donnera is-je pas pour n'avoir suivi que le désir de mon cœur , et ne pas être allée à ce détestable bal ! » J'eus beaucoup de peine à la calmer, et j'étais loin moi-même d'éprouver la tranquillité que je tâchais de lui inspirer. Vous connaissez , mes enfants , les lois barbares du soi-disant honneur. Je ne craignais leur suite que pour Amélie. Dans la précipitation avec laquelle nous avions quitté le bal , j'avais oublié de reprendre mon épée ; j'eus donc un prétexte plausible pour y retourner. Je promis à Amélie de revenir dans peu d'instants , et elle consentit à mon départ sans concevoir aucun soupçon. A peine fus -je entré dans la salle , que j'aperçus le marquis; je fus à lui : « Me voici , lui dis -je ; vous ne
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m'attendrez jamais en vain. C'est donc pour demain matin à sept heures , derrière le jardin du château, et chacun se fera accompagner d'un second. — C'est bon ; » et je retournai sur-le-champ à la maison. Amélie se précipita au-devant de moi, et me loua de mon exactitude. Sa frayeur s'était calmée, et elle reposait doucement dans le sein de la sécurité la plus parfaite , tandis que les images les plus terribles torturaient mon ame.
Elle dormait encore, lorsque tremblant je quittai ses côtés pour m'habiller en silence. J'avais déjà atteint la porte pour sortir , lorsqu'un pouvoir irrésistible me força de retourner près de son lit pour contempler encore une fois l'image de cet ange endormi : j'avais bien fait ; car je ne devais plus le revoir.
Louise. Ah , Dieu !
Gilbert. Je courus au rendez-vous. Votre père, ma Louise, fut mon second. Nous étions déjà amis alors , quoique sa jeunesse ( il était moins âgé que moi de cinq ans ) m'eût empêché de lui faire la confidence de mon amour. Nous mîmes l'épée à la main ; mon adversaire se précipitait sur moi ; mais je me contentai de parer ses coups. Je ne
voulais pas ne rendre coupable d'un assassinat , et alors déji* j'eusse regardé comme tel la mort de mon ennemi. Koua noua battions depuis dix minutes avee un avantage égal, quoique le maçquis fûrt meilleur tireur qw moi. Il s'aperçut que je le ménageais, ee qui le rendit encore plus furieux ; et au moment où je cherchais à le désarmer , il me porta dans le flanc gauche un coup <|ui me renversa. Son second partit pour chercher une litière, tandis que le mien resta auprès de moi , et tâchait d'arrêter mon sang. Le baron, igno* rant mon mariage , me fit porter à mon logement, sans prendre d'autre précaution que de précéder la litière de quelques pas* Dès qu'il fut arrivé à la maison , il demanda le propriétaire ; on appela M. Gilbert. « J'amène ici mon camarade , qui est hlesgé , htf dit-il ; veuillez me faire donner un fauteuil pour que nous puissions le pprter dans sa chambre. » M. Gilbert était frappé comme de la foudre ; il chercha luMpôme son fauteuil du comptoir, et courut à l'appartement de sa femmg pour la prévenir de cet accident. Il croyait qu'Amélie n'était pas encore levées. Le baron était venu me voir quelquefois, et
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connaissait la cliambre que j'occupais avant mon mariage. Elle était située à un étage au-dessus de celle d'Amélie , et il fallait passer de* vaut pour y arriver. Tétais toujours dans une déÉ&Hfamçe complète. Amélie entendit quel** que bruit devant sa porte; elle l'ouvrit, et crut voir porter mon cadavre. Elle tomba à terre après avoir jeté un cri terrible. Sa mère , qui , appuyée sur son époux, suivait de près mes porteurs , ne put atteindre la porte , et elle perdit connaissance dans ses bras. Ce n'est que long-temps après que mon ami me raconta ces particularités*
L'on me coucha, et le chirurgien , qui avait visité ma blessure,, la trouva dangereuse. Lorsque j'eus repris connaissance , j'aperçus mon beau-père assis au chevet de mon lit ; je lui serrai Isa main, ou plutôt j'essayai de le faire. « Que fait Amélie? lui dis~je. ~-*Le chirurgien Ta tranquillisée, me répondit-il; mais il lui a imposé la défense sévère de venir vous voir avant les sept jours révolus; mais je serai son interprète auprès de vous. — Et le mien auprès d'elle, repris-je; dites-lui que de sa conservation dépend la mienne. »
J'eus la nuit une fièvre violente, et je fus
plus de dix jours entre la vie et la mort. Enfin , mon tempérament robuste prit le dessus, et le premier mot que je pus dire lorsque j'eus repris mes esprits, fut de demander des nouvelles d'Amélie. « Le danger dans lequel vous étiez, me répondit ce bon père, l'avait si cruellement affectée , que le médecin , pour prévenir une maladie, l'a forcée d'aller avec sa mère habiter notre campagne. » Hélas ! au moment qu'il me disait cela, cet être noble et aimable était déjà dans la tombe. Elle fut attaquée d'une fièvre ardente le jour même où je m'étais battu ; tous les secours furent inutiles ; son imagination , entièrement troublée , ne s'occupait que de moi , et c'est encore en me nommant qu'elle mourut le septième jour de sa maladie. Ici Gilbert ne put retenir ses larmes , et toute la société pleura . avec lui. Tous le prièrent de remettre à un autre jour la fin de sa narration.
Non , mes enfants , leur dit - il ; il m'en coûterait bien davantage demain de renouer le fil de mon triste récit ; encore quelques touches d'ombre, et mon tableau sera achevé.
Ma belle-mère mit tant de soins à surveiller mes alentours, que je fus trois semaines
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avant de connaître la perte que j'avais faite. On ne put enfin me la cacher davantage , car je demandais sans cesse mon Amélie , en me plaignant de sa longue absence. Les larmes de Fanny , sa plus jeune sœur , que j'avais un jour attirée dans ma chambre, me dévoilèrent enfin ce terrible secret. Il serait .impossible de peindre ma douleur et mon désespoir ; je faillis en perdre la raison. Je ne sais eneore comment j'ai pu survivre à pe coup ; mais vous me croirez à peine si je .vous dis que, voyant que j'avais pu y résister , j'employai moi-même tout ce qui pouvait hâter mon rétablissement. Je me regardais comme l'assassin de mon amante, et je regardais la maison que j'avais remplie de deuil comme un enfer.
Lorsque le chirurgien m'eut permis de sortir , j'allai trouver mon beau-père et ma belle-mère, pour leur dire que je voulais essayer de faire une petite promenade. (Il faisait un temps superbe. ) Gilbert s'offrit de m'accompagner. Le bras de mon domestique me suffit , lui répondis-je ; veuillez pour cette fois me laisser à mes méditations solitaires. Je me fis conduire sur la tombe de mon Amélie ,
et, après n'être précipité dessus, je l'inondai de mes larmes, dans l'espoir <fu'elles pénétreraient au fond de sa tombe, et parviendraient jusque sur soa cœur.
Une demi-heure après , je quittai ce saint asile, et me rendis à une auberge éloignée, d'où j'écrivis à mon second père la lettre d'adieu que Charlotte m'avait représentée lors de mtre première entrevue. Je pris alors une chaise de poste, et je partis pour rejoindre mon régiment. Je chargeai ie postillon de remettre ma lettre à son retour , et Gilbert y répondit dans les termes les plus ton- ' dres. Il joignit à sa réponse utfe lettre de change qu'il >me força* d'accepter , sous pëkfe de perdre son amitié.
La guerre continuait toujours. Mon régiment se i>attit trois fois ; j'allais constamment au-devant de k mort , et la mort semblait me fuir. A trois pals de moi m* boulet de canon emporta Fautent de tous mes maux , et j'étais condamné à vivre! A k paix je quittai le service pour embrasser l'état ecclédiastique. Mes Nouveaux vœux ne nrônteribsâieiit pas de -célébrer dans le silence choque anniversaire de la mort de mon Amélie ; et si ma
religion me refusait l'espoir de la revoir, soyez sure, mes enfants, que je n'eusse pas préféré l'exil à la liberté de suivre son culte.
La soeieté , étiMÉré jusqu'aux larmes , remercia le htm vieiHbrd potir sa tiatratron. «c L'orage s'est dissipé 9 dit alors Tlhéodore , allons prendre l'air au jardin. J'espère * mon cher père, qute demain vous nous donnerez de nouveaux détails sut* ^Charlotte et sur son épottx ; nofcs ne les ' connaissons pas beaucoup encore , 'iftars nous lete connaissons assez :pour defeirer'de nous Ker avee eux. »
^ÙA*R1*ME SOIRÉE.
Le tendeiiiafoi Ton ne parla presque pendant toute la journée qtre de la malheureuse Amélie. Gilbert sortit tout de suite après le déyetoer , et alla consoler ttnê pauvre veuve malade , et lui porter les secours que les trois -sœurs 4tti avaient remis if>our elle. Il y retourna dès l'issue du dîner , sans qu'on s'ep aperçât, *ét ne revint que te soir. Sa figure était imposante , mais la sérénité se lisait dans ses traits. <c La pauvre souffrante a triomphé ,
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dit-il ; ses dernières paroles furent des vœux et des bénédictions pour ses bienfaitrices, et sa prière à moi, de vous recommander sa fille, âgée de treize ans, qui est une bien bonne enfant. — Je la prendrai , s'écria Adélaïde ; j'essaierai , avec le secours de Louise , d'élever pour moi une seconde Babet. » Théodore et Louise la serrèrent en même temps dans leurs bras. Gilbert la prit amicalement par la main : « Vous aussi, ame généreuse, vous me récompensez de la résolution que j'ai prise de rentrer dans ma patrie, quelle que soit la peine que j'aie eue à me séparer de mes amis de N**. »
Adélaïde. Je sais , mon cher père , combien devait vous coûter cette séparation, car votre- première entrevue avait déjà formé entre vous un lien si durable !
Théodore. Dis plutôt , ma chère amie , qu'elle n'a fait que renouveler un lien déjà formé depuis trente années.
Gilbert. C'est ainsi que nous l'envisageâmes ; et dès la première soirée nous nous séparâmes comme d'anciens amis. Dès ce moment je passai chez cet excellent couple toutes les heures dont je pouvais disposer, et je
le quittai rarement sans avoir découvert en lui une nouvelle vertu , un nouveau mérite. Durand me fit faire la connaissance de quelques savants , et surtout d'un de ses collègues , qu'il me présenta à juste titre comme un Fénélon allemand. Nous nous entretenions souvent de l'effroyable tragédie que nous offrait notre patrie; mais encore plus volontiers sur les sujets les plus importants de la littérature et de la religion.
Olivier. De la religion ? Autrefois vous n'aimiez p^s la. controverse.
Gilbert. Il n'était pas question entre, nous de controverse; au lieu de toucher les points sur lesquels nous différions, nous recherchions ceux sur lesquels nous étions d'accord, et nous en trouvions en si grand nombre , que nous n'avions ni le temps ni l'envie de penser aux autres. Ce n'étaient que de petites dissonnances, qui se perdaient dans une harmonie prépondérante.
Olivier. Si tous les chrétiens et tous les docteurs pensaient ainsi , il n'y aurait ni schismes ni anathèmes. Le feu s^cré de la charité fraternelle ne serait pas éteint sur nos autels , et les bûchers de l'inquisition ne consume-
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raient tout au plus que les écrits des blasphémateurs.
Gilbert. Ces derniers ne sont pas à craindre dans un pays où la religion est employée comme un moyen de propager la saine morale , c'est-à-dire la félicité publique. C'était là le but du sage prince qui m'accueillit, et qui m'avait déjà accordé un asile pour mon fils adoptif , lorsque je reçus l'heureuse nouvelle de son* rappel.
Je communiquai à mon frère et à ma sœur toutes les lettres de Théodore, etleur fismême ïire celle que lui écrivit le noble Verdmont , après sa visite à Saint-Julien, et dont il m'avait envoyé une copie. Mes nouveaux amis connaissent Théodore, Louiseet Verdmont, aussi bien que s'ils avaient vécu parmi eux pendant des années , et depuis mon retour rk ont aussi fait la Connaissance d'Adélaïde et d'Eugénie. Le sage Durand , auquel les devoirs de l'amitié ne sont pas moins sacrés que ceux de pasteur, fut le première lui Conseiller de retourner auprès de vous. Hm'accofripagna avec Charlotte jusqu'au premier rèlhi. Nous pleurâmes longtemps dans les bras Fun de l'autre. Charlotte, dit enfin , 'après av6ir feit tous ses efforts pour
se remettre : ce Je m'afflige comme si nous devions nous quitter pour jamais. Recevez, mon frère , cette marque de souvenir ; file ne doit pas vous rappeler notre séparation ,, mais bien l'espoir de nous revoir. » « Voici ce souvenir, » dit Gilbert en nous présentant une tabatière noire. Dans l'intérieur du couvercle était une peinture représentant une* urne eortourée de saules pleureurs. Ce petit tableau s'ouvrait aH moyen d'un ressort presque impercepti- JbLe, et offrait alors le. portrait d'Amélie, habillée de blatte,, et couronnée de roses blanches,, •
« L'idée de me faire cette douce et inappréciable surprise; dit Gilbert en continuant, appartenait entièrement à la sensible Charlotte» Elle «avait, q^ue sa sœur,, établie à Cassel, possédait* fcfrjpoi'Uîaii df Amélie , q,ue son père avait fait faire secrètement peude temps avant notre idariage; il devait orner une tar batière d'or qui mîéjtait destinée en présent Après; la aaart d'Amélie , il craignit que ce don n/alimenlat trop ma.d'ouleur, et le portraitresta dfems la famille. .Charlotte s'en étant souvenue pria sa seçur d'en faire faire une copie par un peintre habile. Regardez -> le,
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mes enfants , la ressemblance en est frappante. » Alors il fit passer le portrait de main en main. Aucun des membres de lat société ne le remit à l'autre sans y avoir imprimé un baiser respectueux. Gilbert aussi y imprima un baiser lorsqu'il lui revint , et dit alors : «Que j'éprouve de plaisir, de transports, dans l'espoir d'un séjour à venir, où Louise, Adélaïde et Eugénie seront les sœurs d'Amélie! » Nous nourri&sons aussi cet espoir, s'écrièrent-elles toutes , en sanglotant , et en pressant avec une déférence filiale la main du bon vieillard, qui leur sourit d'un air
serein.
Après que tous eurent gardé pendant longtemps un silence religieux, Théodore chercha à ramener la conversation sur un autre $ujet. « Ne pourriez-vous pas me dire , mon cher père , ce qu'est devenu le chevalier de Belmar , que nous avons tous les deux connu en Suisse , et que par votre première lettre vous m'avez dit avoir rencontré dans une ville impériale , où , sous un nom emprunté , il tâchait de gagner sa Vie en donnant des leçons de langue française ?
Gilbert. Il ne fallait rien moins que les
fêtes consacrées à l'amitié, auxquelles depuis mon retour vous m'avez journellement fait prendre part, pour me faire oublier quelques instants un homme estimable , dont je porterai éternellement l'image dans mon cœur. Je suis bien aise que vous m'en parliez ; il m'a chargé de ses amitiés pour vous.
Théodore. Vous l'avez donc revu depuis ? comment se trouve-t-il ?
Gilbert. Très bien. A mon retour d'Allemagne , je l'ai rencontré par hasard à Constance. Il était si enchanté de me revoir , qu'il m'a fait de continuelles instances pour que je consentisse à l'accompagner à sa maison de campagne , où j'ai passé la première journée agréable depuis mon départ de N**.
Théodore. A sa maison de campagne ?
Gomment un maître de langue peut-il avoir une campagne ?
Louise. O racontez-nous cela, bon père.
Gilbert. Comme nous devons demain nous réunir chez vous pour fêter la moisson , je vous raconterai au dessert l'intéressante histoire de Belmar.