‹ Contes et nouvellesChapitre 66 sur 80 · SIXIEME SOIREE · texte numérisé non relu

SIXIEME SOIREE

Cette soirée avait été précédée d'un beau jour. Olivier et Louise trouvèrent leurs amis au jardin du château et sur les bords qu'ombrageait une double allée de peupliers. Ils s'étaient amusés à pêcher, et n'attendaient que l'arrivée de l'heureux couple pour inviter le père Gilbert à reprendre le .fil de sa narration.

Louise* Je pense que ni Belmar ni Henriette n'ont pu passer tranquillement une nuit aussi orageuse. Quanta moi , il m'eut été insupportable de voir disparaître mon sauveur aussi rapidement ; et en supposant même que Henriette ne fut pourvue que médiocrement de charmes extérieurs , son dévouement filial si héroïque devait nécessairement enchaîner un homme tel que Belmar.

Gilbert* Henriette est une blonde très ai* mable, qui n'avait alors pas plus de seize ans. Elle fit d'abord une impression d'autant plus profonde sur le cœur du chevalier , qu'il avait commencé par connaître son ame, Il avait autant de peine à la quitter , qu'elle en res-

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Sentait elle-même à perdre de vue un homme dont il ne lui restait plus qu'à connaître le nom, et dont le costume simple relevait plutôt la noblesse de sa figure , qu'il ne la cachait. Elle s'entretenait de lui avec son père, que quelques heures de sommeil avaient fortifié aij-delà de tout espoir , lorsque le curé vint leur annoncer sa visite. Les protestations réitérées de reconnaissance du père et de la fille le remplirent d'un trouble qui , à leurs yeux , attachait encore plus de prix à son action. «Oh, s'écria Régnier, faites-moi connaître le nom de mon bienfaiteur! — Ce nom , répondit Behnar, avaitautrefois quelque éclat; c'est pour cette raison que je l'ai échangécontre celui dç Gérard. — - Vous êtes un de mes compatriotes émigrés, reprit Régnier; je l'avais déjà deviné hier. Le malheur nous a rendus parents , monsieur , et des parents ne se ca* client point leurs noms. Je suis le négociant Régnier de Lyon , le plus malheureux , et en même .temps le plus heureux des pères, ~- Du temps de ma prospérité, reprit Belmar, on m'appela le chevalier de Belmar. » Régnier connaissait cette famille , et se souvint bientôt d'avoir connu aussi le chevalier ,. dont , ayant

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la guerre , le régiment avait été cantonné dans la ville et aux environs de Lyon.

Henriette rougit à cette découverte ; il lui semblait que l'étranger dont elle avait été séparée jusqu'ici par un léger obstacle, venait subitement se rapprocher d'elle. « Je désirerais , dit Régnier , que vous fussiez dans l'intention de suivre la même route que moi , et que votre voyage pût souffrir un petit retard, car je pourrais alors vous offrir une place dans ma voiture. — - Mon voyage est dirigé vers Neufchâtel , où je suis recommandé.— Recommandé ! reprit Régnier ; la plus forte recommandation que vous puissiez avoir est auprès de moi , et personne au monde ne pourrait me disputer la préférence. Je ne vous laisserai point partir, monsieur; puis-* sé-je mériter votre confiance au même degré que vous possédez déjà mon estime , fondée sur la plus sincère reconnaissance ! » Belmar resta , et au bout de quelques jours il accompagna le négociant et sa fille à Zurich.

Pendant la route , Henriette fit tomber la conversation sur son histoire , afin de l'engager à la raconter. Régnier lui en avait déjà souvent offert l'occasion , mais il l'avait tou-

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jours éludée. Il ne put cependant résister à l'invitation de son aimable fille. Il la vit sourire pour la première fois, en l'entendant faire mention , d'un ton plaisant , de la fâcheuse catastrophe qui le précipita tout à coup de sa chaire de maître de langue. « Chargez-vous de cet emploi auprès de ma fille , lui dit le père ; elle se lamente tous les jours de ne pas savoir l'allemand , tandis que personne , excepté le curé , dans le village où nous allons nous fixer ne parle notre langue. » Belmar sentit et apprécia la délicatesse avec laquelle Régnier voulait lui assurer un asile. Il ne lui répondit que par un serrement de main. Henriette rougit ; mais on pouvait lire sur son front la ratification du plan de son père. « Il s'agit de savoir si vous serez à votre tour content de votre écolière , dit-elle ; et le regard dont elle accompagna ses paroles dissipa comme un éclair le sombre nuage qui avait caché jusqu'ici son avenir. Semblable au nautonier fatigué , il voyait maintenant dans le lointain le cap d'espérance , sans cependant être certain si son fragile esquif pourrait jamais y atteindre.

Belmar aida son nouvel ami à terminer ses

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affaires à Zurich , et l'accompagna ensuite à sa superbe terre. Il réunit là à ses fonctions d'instituteur celles d'économe , qui , à la vérité , ne lui étaient pas aussi familières que les premières ; mais la reconnaissance lui in* spira aussi promptement les talents du fermier que l'amour l'avait rendu, sinon le plus sa* vant , du moins le plus heujreux des maîtres de langue; car en moins.de six mois Henriette était en état de se faire comprendre de ses gens.. Il lui fallut moins de temps encore pour s'entendre avec son amant, quoique le respect de Belraar pour les devoirs de l'hospitalité lui eût interdit toute espèce de déclaration d'amour. Il veillait attentivement sur lui ; mais le cœur , s'il est compris une fois, n'a pas besoin d'organes pour exprimer ses sentiments ; et Henriette n'eût pu rester insensible à son mérite, si, dès le premier moment de leur rencontre, il ne se fût déjà rendu possesseur de tous ses sentiments de reconnaissance , qui r pour un cœur noble et libre, est le chemin le plus direct de L'amour. L'hiver suivant, Régnier eut un nouvel accès de goutte , et fut obligé de garder le lit. Henriette avait fait tant de progrès dans Té-

tude de la langue allemande , qu'elle pou* vait facilement traduire les idylles de Gessner. Ne voulant point quitter son père , elle proposa à Belmar de prendre sa leçon auprès de son Ht. Elle en était restée la veille à la onzième idylle du premier volume, où la jeune Gloé confie son amour aux nymphes du bocage. Henriette traduisit ses plaintes touchantes avec fidélité et sentiment. Son père tenait entre ses mains la traduction française, et en comparait le texte avec les expressions de sa fille. Quand elle en vint au passage : Ah ! j'aime le plus beau des bergers, et L ne sait pas que je Vaime> elle balbutia, et sa voix s'éteignit. « Eh ! lui dit alors son père en souriant , s'il ne le sait pas , il faut que tu le lui dises. » Henriette, à ces paroles, laissa tomber le livre , et cacha sa tête dans les coussins du lit. Belmar resta pétrifié ; il avait l'air d'une statue ; mais cette statue offrait l'image du plus joyeux étonnement.

« Mon ami , lui dit Régnier, vous aimez ma fille ; et je vous dirai , si vous ne l'avez pas déjà deviné, qu'elle vous paye de retour. Il était beau , il était grand de votre part, de ne pas nous avoir instruit de vos sentiments, et

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cependant l'amitié en murmurait depuis long* temps ; je crois qu'il eût été encore plus beau que vous n'eussiez pas eu de secret pour votre ami. Soyez mon fils, remplacez auprès de moi un de ceux que la rage des tyrans m'a ravi. Embrassez -vous, mes enfants, vous êtes dignes l'un de l'autre. » Belmar se jeta dans les bras du vieillard , et mouilla son visage de ses larmes. Les lèvres, de Henriette étaient collées sur la main de son père. Régnier réitéra son doux commandement, et le baiser le plus pur , le plus doux , scella l'union de leurs cœurs. Ce bon père n'attendit que le moment de son rétablissement pour la faire consacrer par un ministre de la religion; et lorsque j'allai visiter cet heureux couple , il jouissait depuis six moix d'une félicité que je n'entreprendrai pas de vous peindre , mes enfants , parce que votre propre expérience vous apprend qu'elle ne saurait se décrire.

ce Nous le savons bien , s'écrièrent-ils tous , le visage rayonnant de bonheur ; et Louise profondément émue dit au père Gilbert, après avoir serré sa main entre les siennes et l'avoir pressée contre son sein : Oh , que la certitude de n'être pas seul heureux remplit de félicité

un cœur sensible! qu'il bat délicieusement à Tidée qu'il existe çà et là quelque coin où l'humanité peut se réconcilier avec l'humanité , et cueillir la fleur du bonheur sur les ruines et la destruction ! »

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