CINQUIÈME SOIRÉE
QxrsSL que fût le plaisir que l'on goûtait à la fête que donna Louise , quelle que fut la variété de la conversation qui assaisonnait le repas , la société n'oublia pas la promesse que Gilbert lui avait foite la veille. Le dessert , qui consistait uniquement en fruits du jardin de Louise, servis dans d'élégantes corbeilles d'osier, était à peine sur la table; le bocal réservé aux festins , et rempli du délicieux Saint-Péray doré , avait à peine achevé sa première ronde, que l'on somma le bon vieillard de raconter l'histoire du chevalier de Bclmar. « Il est nécessaire d'observer avant tout , dit Théodore, que Belmar est aussi bon soldat qu'il est homme aimable. Il servait sous les ordres de son ami La Fayette , et quitta l'armée en même temps que lui. Partisan de la première constitution , il ne pouvait , pas plus que son général , se résoudre à porter les armes contre sa patrie ; et il résolut comme moi d'attendre en Suisse ce que le sort lui réservait ; mais le manque d'argent le força de quitter Lucerne plus tôt que moi. »
Gilbert. Pendant quelques mois il put se procurer le nécessaire dans son état de maître de langue. Mais peu à peu cette ressourça lui manqua par l'apparition d'un concurrent, qui , sachant mieux s'exprimer en allemand , et surtout s'humilier davantage, lui enleva la plupart de ses écoliers.
Belmar est né dans les environs de Lyon , et il y avait beaucoup de connaissances. Lorsqu'il apprit que les plus notables habitants de cette ville , poijr fuir la rage de leurs tyrans, s'étaient réfugiés à Constance, il s'y rendit dans l'espoir d'y rencontrer des amis , ou de s*en faire de nouveaux , puisque leurs principes étaient à peu près les mêmes que les siens. Son espoir ne fut pas déçu : un négociant très considéré , avec lequel il avait formé une liaison très intime, lui offrit l'hospitalité d'une manière si noble , qu'il h'hésita pas un instant à l'accepter. H resta chez cet ami jusqu'après la révolution du 9 thermidor, qui roijivrit à la plupart des émigrés lyonnais les portes de leur patrie. Le négociant retourna également dans ses foyers , et laissa au chevalier une recommandation pour un de ses correspondant* à Neufchâtel , qui , sous
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sa caution , devait le recevoir dans sa maison. Belmar quitta Constance peu de jours après le départ de son hôte. Il était habitué depuis long-temps à voyager à pied, et il s'arrêta dans la première auberge d'un village où il voulait passer la nuit. A peine était-il endormi , qu'il fut réveillé en sursaut par un bruit épouvantable. Le feu avait pris dans une auberge située à l'autre extrémité du village. Il s'habilla à la hâte , et se trouva , en peu d'instants , sur le lieu de l'incendie. La nuit était très sombre, mais le feu y répandit bientôt une affreuse clarté. Il avait éclaté dans la cuisine , mais l'étage supérieur était déjà atteint. Une foule de monde entourait la maison , et personne n'osait y pénétrer pour sauver une femme qui , d'une croisée , criait au secours avec les accents du désespoir. «Il n'y a pas moyen de la sauver , dirent tous les spectateurs ; qui oserait se hasarder sur un escalier embrasé ? il faut attendre qu'on apporte des échelles. » — Belmar indigné perça avec violence cette foule pusillanime , et s'élança , avec la rapidité d'un trait , sur les mai> ches embrasées , dans une chambre dont la porte était ouverte. Une jeune personne se
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précipita au-devant de lai : « Hâtez-vous , lui dit Belmar , eh la saisissant par le bras , il n'y a pas un moment à perdre. » — Sauvez , ah ! sauvez mon père malade, ou laissez-moi mourir avec lui , dit en se dégageant la jeune personne , d'un ton qui exprimait également le plus cruel effroi et la plus grande tendresse. Elle l'attira en même temps près du lit du malade, qui s'était caché le visage dans ses coussins , pour ne pas être témoin du trépas de sa fille. Belmar s'empara d'un portefeuille qu'il vit sur une tablé près du Kt du malade ,' chargea celui-ci sur ses épaules , et s'approcha en toute hâte de l'escalier. — Passez devant , dit-il à la jeune personne. — Non, monsieur, lui répondit-elle; je vous suivrai quand mon père sera sauvé. » Belmar lui jeta un regard d'adoration et descendit précipitamment l'escalier avec le père , et le remit au curé du village qui , sur ses cris réitérés , avait eu seul le courage de faire quelques pas dans l'intérieur de la maison. Alors il se retourna vers la fille qu'il croyait l'avoir suivi ; mais la flammé l'avait forcée de rétrograder, et au même instant l'escalier s'écroula. — Allez vers la croisée , lui cria Belmar , car
il ne vous reste plus d'autre issue. U courut aussitôt dans la rue, fit poser l'échelle qu'on venait d'apporter, reçut la fille tremblante dans ses bras , et descendit heureusement avec elle. Il voulut la poser à terre , mais elle avait entièrement perdu connaissance.
Il la porta donc au presbytère qui n'était pas éloigné , et où le bon curé venait d'arriver avec son père. U la plaça à ses côtés sur un lit , et alla chercher un verre d'eau , dont il lui arrosa le front et les tempes. Au bout de quelques minutes elle ouvrit les yeux : «Ou est mon père ?*> forent les premières paroles qu'elle dit d'une voix tremblante. Il est là à côté de vous , lui répondit Belmar en posant la main du vieillard dans la sienne. Henriette se jeta à son cou , et baisa son front couvert d'une sueur froide. Alors elle se tourna vers son sauveur et lui dit : «Ah! monsieur, je vous dois plus, je vous dois infiniment plus que la vie. » Belmar resta auprès d'eux, tandis que le curé était retourné au lieu de l'incendie pour en diriger les travaux. Au bout d'une demi-heure le reste de la maison fut sauvé. Le vieillard voulait essayer de parler, mais il ne put que mouvoir ses lèvres, sans avoir
la force d'articuler une parole. Il tendit la main au chevalier avec un regard douloureux et tendre en même temps. — Dois-je appeler un médecin ? ditBelmarà Henriette ; dites-moi où j'en trouverai un. — Ah ! monsieur, reprit-elle, nous ne sommes arrivés que d'hier; mon, père a été surpris par un accès de goutte, ce qui nous avait obligé de nous arrêter ici. J'ai envoyé de suite notre domestique avec la voiture à Constance pour chercher un médecin, qui sera probablement toi demain avant midi.
Régnier étaitun riche fabricant de soie de Lyon. A la sollicitation de ses deux fils , il s'était sauvé de cette ville avec sa fille deu* jours avant le commencement du siège. Les fils n'avaient point voulu fuir : le cadet avait été tué dans une sortie, et l'aîné périt par la mitraille qu'un tribunal de sa&g employait pour immoler par centaines les prisonniers après la reddition de la ville» Ce père désolé , qui avait converti la plus grande partie de sa fortune en lettres de change sur l'étranger, ne pouvait se résoudre à retourner dans une ville où fumait encore le sang de ses fils et de ses amis. Il avait choisi pour retraite les bords
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charmants du lac de Constance, et il était sur le point d'acquitter le prix d'une belle terre qu'il venait d'acheter. Il allait à cet effet se rendre à Zurich pour y réaliser ses effets , renfermés dans le portefeuille que Belmar avait mis dans sa poche, et qu'il avait tout-àfait oublié pendant qu'il remplissait son bel acte d'humanité.
Régnier resta encore pendant quelque temps immobile sur son lit, et dans un accablement profond; mais tout à coup il fut saisi d'un frémissement douloureux , et ' s'écria d'une voix presque éteinte : « Ah , mon Dieu! » Henriette accourut vers lui : — Que demancez-vous, mon père? — Ah, chère enfant ! as-tu mon portefeuille ? — Henriette pâlit , car elle n'avait pas remarqué que Belmar l'avait serré dans sa poche. — Oh , pardonnez-moi , monsieur ! dit celui-ci en le lui présentant , je l'avais entièrement oublié; le voici. — Noble mortel, lui répondit Régnier d'une voix entrecoupée , il faut donc aussi que je vous doive ma fortune ! je vous remercie, et vous rends -grâce plus encore pour mon enfant que pour moi. Vous aviez pu vous convaincre par vousmême que c'est le meilleur de tous les enfants.
DE LA VIE DE GILBERT. l8l
Henriette gardait le silence , mais Belmar lut dans ses yeux plus qu'elle n'eût pu lui dire dans ce moment.
Le curé , de retour chez lui, offrit une .chambre au malade , qui l'accepta , et le chevalier l'aida à coucher son hôte. Henriette devait occuper une chambre attenante à celle de son père, mais elle ne voulait pas le quitter, et Belmar satisfit à son désir en portant un canapé dans la chambre du malade , sur lequel elle pouvait se préparer un lit à côté de celui de son père.
Il était minuit. « Vous avez tous les deux besoin de repos, dit le chevalier. Permettez* moi de venir demain , avant mon départ , m'informer de l'état de votre santé, » Il les quitta alors , sans attendre leur réponse , et s'empressa de retourner à son auberge.
Ici Gilbert s'interrompit en disant : « J'aurais du commencer mon récit avant le repas ; si je voulais l'achever encore aujourd'hui , je ne finirais pas avant minuit. — - Non , dit Louise , si vous voulez réserver le reste pour demain , nous vous devrons une agréable soirée de plus.
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