LETTRE XV
Tétais maintenant justifié aux yeux de Marianne. Mais vous pensez bien » mon amie, que mon impatience de recevoir une réponse de sa part ne se laissa pas dépowager par le peu de succès d'une première tentative. Je ne pouvais, toutefois, rien entreprendre, sans avoir trouvé pour cela une occasion sûre. Le même ami gui avait fait remettre ma première lettre , me la fournit enfin lui-même. Deux années après <#i4 -eut &** J* première tentative , il revint *d^ns sa patrie pour y remplir une fonction publique. Dès que je lui eus rendu un compte plus sirconsiancié .que je n'avais pu le faire dans nia prenûèçe lettre, du sort de la pauvre Marianne,, il s'offrit de lui faire parvenir un^e lettre de apoi, par l'en* tremise d'une amie qjj'ij aurait laissée dans la capitale qu'il venait de quitter. Je jutpfitai de cette offre avec la joie la plus vi,ve. J'écrivis à Marianne. Ma lettre éi$it coçcué de manière à ne pais trop affecter spn çjoeur , ni lui attirer le moindre 4e$^grément dans le cas où elle serait interceptée. Elle lui parvint
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heureusement, et quinze jours après j'en reçus une réponse. Mais Dieu ! quelle ré* ponse ! elle annonçait bien toute la sensibilité qu'elle éprouvait à cette preuve de mon sou* venir, mais en même temps un affaiblissement marquant de ses facultés mentales. Elle me conjurait d'aller la joindre à N** pour la délivrer du couvent , et lui aider à retrouver son pope. A la page suivante die me regardait moi-même cosime son père , et me priait à genoux de ne pçs la rejeter plus long-temps. Puis e}le pie fit le tableau de sa situation. Ses grands-parents étaient morts ; sa mère parais«sait l'avoir totalement oubliée, et sa santé était détruite pour jamais, lai, me dit-elle, de fréquents accès de convulsions., mais je ne suis pas encore morte. Elle finissait par me demander l'aumône.
Vous me connai^ez, «ion amie , et je vous connais aussi. J'offenserais donc votre cœur, si je tentais de vous peindire les sensations que cette lettre fit éprouver au .mien. Je me servis d>u même moyen pour répondre à Marianne. Je lui rappelais les premiers mois de notre connaissance , les preuves .d'amitié et d'intérêt que jen'avais jamais cessé de lui don-
ner, et le moment de notre séparation; je lui témoignais le souhait d'être son père, pour être en état de la délivrer. Si je Tétais , continuai-je , et si j'avais pu vous éloigner de moi , ou vous laisser consumer vos jours dans un couvent , je serais le plus grand monstre de la terre. Je lui fis observer, de plus, que je n'étais pas toutà-fait de quatorze années plus âgé qu'elle, et que je n'avais , de ma vie , connu aucune personne de sa famille. Je lui nommais son père, ce que , jusqu'ici , je ne m'étais pas cru autorise de faire, et je l'instruisis de tout ce que j'en savais, rajoutais à ma lettre un petit secours que , malheureusement, je ne pouvais renouveler aussi souvent que je l'eusse désiré , et qui fut toujours augmenté par notre commune amie S** , dont l'ame noble avait placé Marianne parmi les premiers objets de sa bienfaisance. Mais cette pauvre victime était encore destinée à perdre ce soutien; madame S¥¥ mourut, et Marianne était condamnée à lui survivre. Elle m'a écrit plusieurs fois depuis. Ses lettres respiraient la plus vive tendresse , et la reconnaissance la mieux sentie ; il y régnait moins de désordre , et si elle me nommait quelquefois son père , c'est parce
que j'étais le seul ami qu'elle eût au monde. Son cœur abondait en plaintes les plus touchantes sur la perte de sa bienfaitrice, qui lui était inconnue. Dans une de ses dernières lettres, elle m'instruisit de la mort de sa mère à la suite d'une maladie longue et douloureuse , sans qu'elle eût adouci le sort de sa malheureuse fille par le don de la moindre partie de ses richesses.
Que mon cœur se trouverait allégé , mon amie , de quelle joie pure et céleste ne serais-je pas pénétré , si je pouvais dire à la fin de cette lettre : «Marianne a cessé de souffrir ! Marianne est morte!» Mais Marianne vit, elle existait du moins encfore au mois de janvier de la présente année. *
Une des meilleures créatures humaines, qui , depuis les premières années de son existence jusqu'à ce moment , c'est-à-dire jusqu'au delà de la moitié de sa carrière , a été la victime innocente d'un barbare préjugé ; à laquelle la cessation momentanée de ses souffrances devait rendre encore plus douloureux ses tourments subséquents , et qui , jusqu'à
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son dernier soupir, ne prévoit aucun adoucissement à sa misère; un tel être, s'il réunit, comme Marianne, au cœur le plus pur la sensibilité la plus exquise , et s'il est, comme elle, susceptible au suprême degré de ressentir toutes les peines morales et physiques.... un tel être est pour moi la plus grande preuve de l'immortalité de l'ame. Marianne doit être récompensée dans un meilleur monde; elle doit, comme le dit Abraham au sujet de Lazare, être consolée 9 ou bien il n'y a pas de Dieu. Aucun sophisme ne peut ébranler en moi cette vérité, que je ne veux forcer personne d'adopter, quoiqu'elle devienne pour moi une conviction ; mais que j'ose vous communiquer, mon amie , parce que je sais que, vous aussi , vous ne regardez le sentiment de notre immortalité , ni comme une pieuse superstition , ni comme un vain compliment que se fait à elle-même notre présomption. Sans cette harmonie entre nos sensations, serionsnous devenus ce que nous sommes l'un à l'autre ?... Trouverions-nous le bonheur dans l'amitié , si nous ne pouvions lui promettre une durée éternelle ?
Marianne a cessé de souffrir, ma chère
amie , mais ce n'est qu'après un combat long et douloureux. Ses souffrances augmentaient d'année en année. C** fut la voir en 1 794 , lors du voyage qu'il fit à .M**. Il la trouva amaigrie, courbée, en tout semblable à une ombre. Sa mémoire était si affaiblie , qu'elle ne se souvenait plus de moi que confusément. J'attribue à cette circonstance, plutôt qu'à la guerre dont là patrie de Marianne avait été le théâtre, de n'avoir plus reçu de ses lettres; maisj'apprennaisde temps à autre qu'elle vivait encore.
Elle mourut au printemps de 1801.
Que la paix soit avec ses cendres !
Fltf DU SECOND VOLUME.