‹ Contes et nouvellesChapitre 79 sur 80 · LETTRE XIV · texte numérisé non relu

LETTRE XIV

Dis que je fus de retour , j'écrivis à mon parent, et lui fis un récit détaillé de tout ce qui s'était passé lors du départ de Marianne. Je joignis à ma lettre la déclaration que je m'étais engagé, vis-à-vis de la pauvre fille, de faire à ses grands-parents. Cette déclaration était conçue en des ternies si précis , qu'elle ne pouvait donner lieu à aucun faux-fuyant ; mais on n'y a jamais répondu.

Le lendemain je reçus une lettre de Marianne , datée de G**, dont la suscription était détaillée exactement comme si elle partait du lieu de sa destination. La bonne enfant m'avait demandé mon adresse; mais sans réfléchir qu'elle se trouvait encore dans notre voisinage , elle y avait mentionné toutes les indications, et y avait apposé tous les signes

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de franchise, comme si elle venait de Fétranger. Elle y disait qu'après notre départ elle était restée long-temps évanouie, et qu'elle avait été bien malade pendant toute la nuit ; qu'elle avait passé la journée du lendemain dans la famille de notre amie , qui l'avait accompagnée dans une visite d'adieux qu'elle avait été faire à son couvent, où elle avait été reçue avec beaucoup de froideur. Enfin , que la femme de chambre se comportait très bien avec elle , et que son départ était fi*é au lendemain. Les expressions de sa reconnaissance étaient aussi tendres que naïves; le style de sa lettre était négligé, l'écriture passable, mais l'orthographe très fautive. Je ne vous en transcrirai aucun passage , mais je vous la montrerai , ma chère amie , la première fois que j'irai vous voir ; j'y joindrai plusieurs autres lettres que je possède d'elle, et vous verrez jusqu'au certificat de remise, que j'ai également conservé. Elle me promettait aussi de m'écrire dès son arrivée à N** , mais rien ne m'est parvenu de sa part. Je lui écrivis , mais sans en avoir reçu de réponse. J'en demandai des nouvelles à mon parent, qui me répondit qu'il ne l'avait jamais vue

mariante. a5g

depuis ioft retour, et que dans sa famille on faisait un îfrystère du Heu de son séjour. Cette incertitude me mettait à la torture, car je ne pouvais plus douter que ld pauvre fille n'eût été sacrifiée, et c'en était déjà assez pour me tourmenter. Mais l'idée que peut-être elle me regardait comme le complice de ses bourreaux, et que dans une sombre prison elle me maudissait comme tel ; c'est cette idée qui me tourmentait souvent pendant des nuits entières: plus d'une fois je vis en songe cette aimable martyre se présenter à mon imagination , une touchante pâleur répandue sur sa figure , et me reprocher ma cruauté , non dans des termes menaçants , mais de ce ton doux et pénétrant qui lui était naturel, et que je n'ai jamais entendu depuis.

Mon parent , rappelé trois années après par notre cour, du poste qu'il avait occupé jusqu'alors, me donna des nouvelles qui n'étaient pas faites pour tranquilliser mon cœur. Il me dit que Marianne était effectivement venue à N¥¥, mais qu'elle était disparue peu de temps après, et qu'il savait très positivement qu'on l'avait vue dans la maison d'un ecclésiastique, auprès duquel elle était employée comme ser-

vante. Cette nouvelle acheva de me briser le cœur. Je résolus de tout tenter pour adoucir le sort de cette innocente victime , et pour la convaincre à tout prix de mon innocence. Je me rappelai un ami de ma jeunesse , employé à notre ambassade à la cour de **. Je le suppliai instamment de se procurer des renseignements positifs sur le sort de Marianne. Ses informations eurent un plein succès. Il me manda quelle se trouvait depuis quelque temps dans le couvent de ** , où le délabrement de sa santé s'était opposé à ce qu'elle y fût reçue comme religieuse, mais qu'elle y était entrée comme pensionnaire perpétuelle. Il s'offrit en même temps, avec le plus noble empressement , de lui faire parvenir une lettre de moi. Quelque triste que fût pour moi cette nouvelle, je ne saurais cependant vous exprimer le plaisir qu'elle me fit. Je lui répondis de suite , et lui envoyai quelques lignes pour Marianne. Je me contentais de lui mander que depuis notre séparation je lui avais écrit plusieurs fois ; que je m'étais même adressé à sa famille, sans jamais avoir reçu de réponse ; que ce n'était que d'aujourd'hui que j'avais pu être instruit du lieu de

sa retraite, que je n'aurais jamais supposé devoir être un couvent ; qu'enfin , ni le temps , ni l'éloignement , ne pouvaient diminuer la tendre amitié que nous lui portions , et que je ne serais tranquille que lorsque j'aurais reçu d'elle une réponse.

Mon ami chargea de cette lettre une femme de confiance , qui fit demander Marianne au parloir. A peine celle-ci eut-elle ouvert ma lettré , qu'elle se mit à pleurer amèrement. « Pour l'amour de Dieu , bonne femme j ditelle à la porteuse , revenez demain à la même heure, et je vous remettrai ma réponse. » Le lendemain cette femme retourna au couvent. Dès que la tourière l'aperçut , elle lui enjoignit de s'éloigner, sinon qu'on la chasserait à coups de bâton. Elle ajouta que la maudite lettre qu'elle avait apportée la veille à la noble demoiselle, était cause que depuis ce moment elle n'avait fait que gémir et pleurer , et que depuis elle était obligée de garder le lit. Mon ami me fit à la fin de sa lettre là prière de l'épargner à l'avenir pour de pareilles commissions , qui n'aboutiraient plus à rien , et pourraient l'exposer lui-même à toutes sortes de désagréments.

26a MARIASSE.

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