‹ Contes et nouvellesChapitre 1 sur 6 · MARIAGE VENDÉEN · texte numérisé non relu

MARIAGE VENDÉEN

ous ne savez donc pas comment s^était marié M. Baudelot de Dairval, qui est mort il y a quatre ans, et qui a été tant pleuré par sa femme qu'elle est morte huit jours après son mari, la noble dame? C'est pourtant une histoire bien digne d'être racontée , parce qu'elle est touchante et spirituelle à la fois, ce qui est rare dans les histoires de notre pays. Je veux donc vous raconter celle-là ; d'ailleurs elle se passe en Vendée, et le héros est un Vendéen trèsbrave, très-jeune, très-hardi, d'un très-beau sang, et qui est mort dans son lit, fort tranquillement,

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sans se douter qu'il y aurait une seconde Vendée un an après sa mort.

Baudelot de Dairval était le petit -fils de ce même César Baudelot dont il est question dans les Mémoires de la duchesse d'Orléans, la propre mère du régent Louis-Philippe. Cette femme, qui a jeté tant de mépris sur les plus grands noms de France, et qui n'a épargné ni son fils ni ses petitesfilles, n'a pu s'empêcher de parler avec éloges de César de Baudelot. Saint-Simon, ce gentilhomme sceptique et moqueur, mais bon gentilhomme, parle avec éloge des Baudelot. Vous comprenez donc que le jeune Henri, avec un pareil nom à porter, ne fut pas des derniers à se rendre dans la première Vendée pour y protester, les armes à la main, contre les excès de la Révolution. Baudelot se fit Vendéen tout simplement parce qu'il n'y avait pas alors autre chose à faire pour un homme de son nom et de son caprice; il se battit comme on se battait là-bas, ni plus ni moins; il était Tami de Cathelineau et de tous les autres; il assista à ces batailles de géants, il y assista en riant et en chantant quand il s'était bien battu et qu'il n'entendait plus le cri des blessés. Quelle guerre, quelles tempêtes livides furent comparables à celles-là? Mais ce n'est pas mon compte de refaire un récit fait si souvent et avec des cou-

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leurs si différentes. Ce n'est donc pas mon fait ni le vôtre de vous raconter les belles actions de Baudelot de Dairval.

Seulement, je veux vous dire qu'un jour, lui treizième, surpris dans une ferme par un détachement de bleus , Baudelot assembla sa troupe à rimproviste.

ce Mes amis, dit-il, la ferme est cernée; fuyez tous ! Emmenez ces femmes et ces enfants ; allez rejoindre notre chef Cathelineau. Pour moi, je reste et je défends la porte; je tiendrai bien dix minutes tout seul. Ils sont trois cents là-bas qui nous égorgeraient tous. Adieu, adieu, mes braves! Pensez à moi. A mon tour aujourd'hui : vous autres, vous vous ferez tuer demain. »

Dans ces temps d'exception et dans cette guerre exceptionnelle on ne s'étonnait de rien; on ne songeait même pas à ces luttes d'héroïsme si fréquentes dans les guerres élégantes. Dans une lutte d'extermination comme celle-là on n'avait pas le temps de faire de la grandeur d'âme; on ne se drapait pas héroïquement : l'héroïsme était tout nu et tout cru. Aussi les soldats de Baudelot, entendant ainsi parler leur chef, jugèrent, à part eux-mêmes, que leur chef parlait bien, et ils lui obéirent aussi simplement qu'il leur avait commandé. Ils se retirèrent par le toit, emmenant les

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femmes et les enfants. Baudelot cependant, resté à la porte, faisait du bruit comme quarante, haranguant, disputant, faisant retentir son fusil. On eût dit que tout un régiment était derrière cette porte, prêt à faire feu; les bleus se tenaient sur leurs gardes. Baudelot fut ainsi sur la défensive tant qu'il eut de la voix.

Mais quand la voix lui manqua et lorsqu'il jugea que sa troupe était en lieu de sûreté, Pinnocent jeune homme se fatigua de cette feinte guerrière; il se sentit mal à Taise de commander ainsi une troupe absente, et, sans plus parler davantage, il n'eut plus d'autre souci que d^étayer en dedans la porte, qui était fortement ébranlée au dehors. Alors, après avoir parlé comme dix, il fit l'ouvrage de dix. Cela dura encore quelques minutes. Cependant la porte craqua, les bleus firent feu par les jointures. Baudelot ne fut pas blessé, et, comme il avait été interrompu dans son repas, il se mit à table, achevant tranquillement de manger un morceau de pain et de fromage et de vider un pot de piquette, se disant à lui-même qu'il faisait son dernier repas.

A la fin la porte fut forcée, les bleus entrèrent. Il leur fallut quelques minutes pour débarrasser de tous les obstacles la porte de la maison et pour se reconnaître au milieu de la fumée de leurs

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fusils. Les soldats de la république cherchaient avidement du regard et du sabre cette troupe armée qui leur avait tenu tête si longtemps : vous jugez de leur surprise lorsqu'au lieu de tous ces hommes dont ils avaient cru entendre distinctement les voix, ils ne découvrirent qu'un très-beau jeune homme d'une haute taille, d'un visage trèscalme, qui mangeait tranquillement un pain noir arrosé de piquette! Les vainqueurs s'arrêtèrent, muets d'étonnement, appuyés sur leurs fusils, ce qui donna le temps à Henri Baudelot de vider son dernier verre et d'achever sa dernière bouchée.

« A votre santé. Messieurs! leur dit-il en portant son verre à ses lèvres. La garnison vous remercie du répit que vous lui avez donné. »

En même temps il se leva, et, allant droit au capitaine :

c( Monsieur, lui dit-il, il n'y a que moi dans cette maison; je suis tout prêt à passer derrière le buisson que voilà. «

Puis il ne dit plus rien, il attendit. A sa grande surprise, Baudelot ne fut pas fusillé sur-le-champ. Peut-être était-il tombé entre les mains de quelques recrues assez peu exercées pour vouloir attendre vingt-quatre heures avant de tuer un homme; peut-être ses vainqueurs furent-ils arrê-

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tés par sa bonne mine, et par son sang-froid, et par cette honte qu'il y a toujours à se mettre trois cents pour égorger un seul homme. N'oubliez pas que dans cette triste guerre il y avait des sentiments français des deux parts.

On se contenta donc de lier les mains de Baudelot et de le conduire, ainsi garrotté et très-fort surveillé, à un manoir des environs de Nantes, autrefois jolie et élégante maison seigneuriale , qui était devenue depuis les guerres une espèce de forteresse. Le maître de cette maison n^était autre que le chef de ces mêmes bleus qui avaient saisi et garrotté Baudelot. Ce Breton , gentilhomme quoique bleu, avait donné des premiers dans les transports de la révolution. Il était du nombre de ces nobles qui ont fait tant d'héroïsme à leur préjudice, et qui se dépouillèrent en un seul jour de leur fortune, de leurs armoiries et de leurs noms propres, sans songer à ce qu^ils avaient promis à leurs pères, à ce qu'ils devaient à leurs lils, également oublieux du passé et de Tavenir, victimes infortunées du présent. Mais ne leur faisons pas de reproches, à ceux-là : ou bien ils sont morts sous le coup de la révolution, qu'ils ont trop bien servie et qui les a dévorés comme les autres; ou bien ils ont assez vécu pour voir combien leurs sacrifices n'ont profité à personne, et

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comment ils sont restés dépouillés, eux tout seuls, pendant que la France bourgeoise faisait sans eux tout ce rapide chemin.

Baudelot de Dairval fut enfermé dans le donjon, c^est-à-dire dans le pigeonnier de la gentilhommière de son vainqueur. Les colombes, ciiassées par la guerre , avaient fait place aux chouans prisonniers. La prison avait conservé un air calme . et débonnaire; elle était recouverte encore de son ardoise brillante, encore surmontée de sa girouette résonnante; on ne s^était pas cru obligé de mettre des barreaux de fer aux ouvertures par lesquelles s^échappaient les pigeons domestiques pour revenir le soir. Au reste, c'est à peine si Ton avait ajouté un peu de paille à Tameublement ordinaire du pigeonnier. C'est là que fut enfermé Baudelot.

Au premier abord cela lui parut original d'avoir pour prison le colombier d'un manoir rustique. Il se promit de faire là-dessus une romance, avec accompagnement de guitare , aussitôt qu'il aurait les mains libres. Comme il était ainsi à réver romance et guitare, il entendit le son d'un violon et d'un galoubet champêtre. Le violon et le galoubet jouaient une marche joyeuse. Baudelot se souleva sur son coude, et, à force d'amonceler la paille contre le mur avec son épaule, il atteignit

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