‹ Contes et nouvellesChapitre 4 sur 6 · LE MARIAGE VENDÉEN. I · texte numérisé non relu

LE MARIAGE VENDÉEN. I

se portèrent en même temps sur cette porte ; mais il est vrai que l'assemblée n'eut à cet instant qu'un seul regard, tant ce bal cherchait avidement une distraction à ses ennuis. Alors par cette porte, entr^ouverte comme pour un fantôme, on vit entrer un joli gentilhomme de la cour, un type perdu, un bel officier bien riant, bien paré. Il avait rhabit de la cour, la tournure de la cour, les élégantes manières de la cour. Cette apparition fit un charmant contraste avec Tennui de la soirée et la solennité de cette porte lentement ouverte. Les hommes et les femmes les plus bleus dans le fond de Tàme se trouvèrent surpris d'une manière charmante en retrouvant tout à coup au milieu d'eux un débris de cette vieille société française anéantie en vingt-quatre heures, hélas! Et, de fait, c'était charmant à voir ce jeune homme proscrit, que la mort attend demain, qui vient au milieu d'une fête de républicains pour y ranimer les danses, y rappeler la gaieté, et qui ce soir-là ne songe qu'à une chose, être aimable et plaire aux femmes, fidèle jusqu'à la fin à sa vocation de gentilhomme français.

L'entrée de Baudelot, que je vous raconte sommairement, fut l'affaire d'une minute. A peine au salon, il ne pensa qu'à se livrer au bal. Il alla donc inviter tout d'abord la première femme qu'on

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voit tout d'abord quand on est près d^aimer une femme. C'était cette jeune fille blonde et nerveuse qu'il avait déjà aperçue dans le jardin. Elle accepta l'invitation du jeune homme sans hésiter, et au contraire avec un grand empressement, sachant que la mort républicaine, la plus implacable de toutes les morts, se tenait derrière son danseur pour lui offrir sa main sanglante. Quand donc les hommes virent que Baudelot dansait, tout mourant qu'il était, les hommes rougirent de leur peu d'empressement auprès des femmes : toutes les femmes furent invitées à la danse. Les femmes, de leur côté, acceptèrent la main des danseurs parce qu'elles voulaient voir danser Baudelot de plus près ; si bien que, grâce à cette victime qui allait mourir, ce bal, tout à l'heure si triste et si solennel, prit tout à coup l'aspect d'une fête véritable : ce fut parmi ces hommes et ces femmes à qui se livrerait le plus à la danse corps et âme. Quant à Baudelot, il partageait de son mieux ce plaisir convulsif ; il était le seul, dans toute cette foule, qui s'amusât naturellement, le seul dont le sourire ne fût pas forcé, le seul dont la danse fût légère et gracieuse ; les autres s'amusaient à force de terreur, ils s'enivraient jusqu'au délire à l'aspect de ce beau jeune homme qui dansait sans porter ombrage aux hommes et tout en faisant ré-

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ver les femmes. Baudelot était le roi de la fête bien plus que le fiancé lui-même, bien plus que la fiancée : Baudelot était le fiancé de Péchafaud ! Le bal, animé par tant de passions diverses, par tant de terreurs, par tant d'intérêts sanglants, s'empara de ces hommes de toutes manières. Baudelot était partout, saluant les vieilles femmes en roi de France, les jeunes avec admiration et bonheur, parlant aux hommes le fou langage de la jeunesse, langage naturel mêlé d'esprit; il n'y avait pas jusqu'aux violons auxquels Baudelot n'indiquât les airs les plus nouveaux ; même il joua avec beaucoup de vivacité et de justesse une sarabande de Lulli. Certes la main qui fouettait avec tant de justesse la corde d'un violon ne tremblait pas.

Et cependant, plus Baudelot se livrait à cette gaieté franche et naturelle, plus il oubliait la nuit, qui s'avançait avec une rapidité effrayante. En même temps, plus l'heure avançait, et plus les femmes se mettaient à frissonner dans le fond du cœur et à penser qu'il était mort : car c'était là une époque tellement rapprochée de l'antique honneur français que la seule présence de Baudelot à ce bal détruisait tout espoir de salut pour lui. On le savait plus enchaîné par sa parole qu'il ne l'eût été par des chaînes de fer; et puis, d'ailleurs, en ceci chacun faisait son devoir, Baudelot et Hame-

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lin. Hamelin, en donnant cette fête à Baudelot, ne faisait aucun tort au comité de salut public ; le comité de salut public n'y perdait pas un cheveu de Baudelot.

Vous concevez donc que tous les regards furent bien tendres et tous les sourires bien tendres, et que plus d'un soupir s'échappa de toutes les poitrines à la vue du beau proscrit. Lui, enivré de tant de succès, il n'avait jamais été si plein de passion et d'amour. Aussi, quand pour la troisième fois il vint à faire danser la reine du bal, la blonde fiancée, il sentit que cette petite main tremblait dans la sienne, et il trembla à son tour.

Car, jetant un regard sur cette jeune femme, il la trouva pâle et mourante.

« Qu'avez-vous donc, Éléonore? lui dit-il; qu'avez-vous. Madame? Par pitié pour votre danseur, ne tremblez pas et ne pâlissez pas ainsi ! «

Et alors, se retournant vers les rideaux du salon, qui s'agitaient aux sons de la danse, elle lui montra déjà la première aube du jour qui blanchissait les rideaux.

« Voici le jour ! dit-elle à Baudelot.

— Eh bien! dit Baudelot, qu'importe? voici le jour; j'ai passé la plus belle nuit de ma vie; je vous ai vue et je vous ai aimée, et j'ai pu vous dire : Je vous aime! parce que vous savez bien

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que les morts ne mentent pas. Et à présent, adieu, Éléonore, adieu. Soyez heureuse, et recevez la bénédiction du chouan ! y>

G^était Tusage en Bretagne d^embrasser sa danseuse sur le front à la dernière contredanse.

La contredanse finie, Baudelot appuya ses lèvres sur le front d^Éléonore. Éléonore se trouva mal ; mais elle était si légère que tout son corps s^arrêta immobile, son front restant appuyé sur les lèvres de Baudelot.

Cela dura une seconde.

Elle reprit ses sens, et Baudelot la reconduisit à sa place.

Alors elle le lit asseoir à son côté, et elle lui dit:

c( Écoute, il faut partir; écoute, on met les chevaux à la voiture qui va te conduire à Nantes; écoute, dans deux heures tu es mort... Fuis donc! Si tu veux, je pars avec toi. On ne dira pas que c'est la peur qui te fait fuir, on dira que c'est Tamour ! Écoute, si tu ne pars pas tout seul ou avec moi, je me place sous les roues de la voiture, et tu passeras sur mon corps brisé. «

Elle disait cela tout bas, sans regarder Baudelot et presque en souriant, et tout comme si elle eût parlé d'un autre bal.

Baudelot ne Pécoutait pas, mais il la regardait

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avec une joie qu'il n'avait jamais rencontrée au fond de son cœur.

« Comme je Taime ! » se disait Baudelot.

Quand elle eut tout dit, Baudelot reprit :

« Vous savez bien que c'est impossible, Éléonore. Oh ! oui, si j'étais libre, vous n'auriez pas d'autre mari que moi ; mais je ne suis plus à personne, ni à moi, ni à vous. Adieu donc, mon bel ange ; et si tu m'aimes, rends-moi cette fleur des champs que je t'ai envoyée de mon donjon ; rendsla moi, Éléonore. La petite fleur a paré ton sein, elle m'aidera à mourir. »

Si on eût regardé Éléonore en ce moment, on se serait demandé : Est-elle morte ? Et, en effet, le silence était solennel, la musique se taisait, le jour inondait les appartements. Tout était dit.

Tout à coup un grand bruit de cavaliers et de chevaux se fit entendre au dehors. A ce bruit, qui venait du côté de Nantes, toutes les femmes, par un mouvement spontané, couvrirent Baudelot de leur corps ; mais c'étaient les soldats de Baudelot lui-même qui venaient délivrer leur maître. Ils avaient ouvert la maison ; ils étaient alors dans le jardin, et ils allaient criant : «Baudelot! Baudelot ! »

Les chouans furent bien étonnés de trouver leur jeune chef, qu'ils croyaient chargé de fers, entouré

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de femmes dans une parure d'éclat, et lui-même tout paré, et comme ils ne l'avaient jamais vu.

La première question que leur fit Baudelot fut celle-ci :

« Etes-vous entrés au pigeonnier, Messieurs?

— Oui, dit l'un d'eux; c'est parla que nous avons commencé, capitaine. Vous ne retrouverez plus le pigeonnier, ni vous, ni aucun des pigeons qui l'ont habité : le pigeonnier est à bas.

— S'il en est ainsi, dit Baudelot en tirant son épée, me voilà dégagé de ma parole, et je suis libre. Merci, mes braves ! «

Puis il ôta son chapeau.

« Madame, dit-il avec un son de voix trèsdoux, recevez tous les humbles remerciments du captif. »

Baudelot demanda une voiture.

« Une voiture est là tout attelée, capitaine, dit un des siens : elle devait vous conduire à Nantes, à ce que nous a dit le propriétaire de la maison. y>

En même temps Baudelot aperçut Hamelin attaché avec ses propres cordes.

a Capitaine Hamelin, dit Baudelot, service pour service. Seulement, au lieu de délier vos cordes, laissez-moi les couper. Elles ne serviront plus à personne. »

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Puis, comme Eléonore revenait à elle :

tt Capitaine Hamelin, reprit encore Baudelot, c'est une triste époque pour des fiançailles que ce temps de guerres civiles et de sang répandu : on ne sait jamais si Ton ne sera pas dérangé le matin par un prisonnier à surveiller, ou le soir par des ennemis à recevoir. Remettez donc à un autre jour, s'il vous plaît, votre mariage. Voyez : votre fiancée elle-même vous en prie... Ma noble demoiselle, permettez à de pauvres chouans de vous reconduire au château de Mailly. Madame, le voulez-vous ? »

Et tous les jeunes chouans partirent au galop, tout joyeux d'avoir délivré leur capitaine, et se pavanant au soleil qui se levait. Les pauvres enfants, ils avaient si peu de temps à jouir du soleil !

Tous ces jeunes gens-là furent tués le même jour et à la même bataille où fut tué Cathelineau le père : car, à présent, il y a deux Cathelineau qui sont morts pour la même cause, morts tous deux en royalistes et en chrétiens. Ce que c'est que le bonheur des temps !

Il y a des hommes qui sont immortels, quoi qu'ils fassent. Baudelot de Dairval ne fut pas tué, bien qu'il n'eût pas quitté la Vendée une heure. Quand son pays fut moins inondé de sang, Baudelot épousa Eléonore de Mailly ; le capitaine

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Hamelin signa au contrat comme adjoint municipal.

Ainsi finit cette histoire. Mais n^admirez-vous pas comme moi le bonheur du comte de Baudelot?

^t^S'l^ MILE est un noble enfant; son œil parle et se tait à la fois; son attitude, ses mouvements , ont quelque chose de ferme et de doux qu^on ne sait comment définir. Quand il vous regarde, les bras pendants, les lèvres pressées, le sourire suspendu, vous sentez venir son âme vers votre âme et Finterroger mystérieusement. Il est imposant, il est gracieux, il est mieux que tout cela, car c'est un véritable enfant.

Le voici plus avenant que jamais : il a la conscience de sa petite majesté. Pour raffoler de lui, à peine faudrait-il être sa mère.

Elle est pourtant là, sa mère, indifférente, occupée de tout autre chose que de son enfant, quoique parfaitement désœuvrée.

M'"*^ Montbrisac devrait avoir Tesprit libre, ce-

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pendant : son mari vient de la quitter; il est allé chercher dans les ennuis de la ville le délassement des ennuis de la campagne.

La soirée est belle, l'air s'attiédit et s'embaume, la campagne se couvre de paix et de mélancolie; il fait bon respirer le premier vent du soir; au bord des étangs il fait bon écouter les derniers sifflements des moucherons qui tourbillonnent, et laisser mourir les pensées de son âme dans les douces teintes du crépuscule.

}^{me Montbrisac n'a pas Tair de songer à ces champêtres beautés du soir. Elle commence sa toilette, qui est achevée ; elle gronde sa femme de chambre, dont elle est fort contente; elle parle tendrement à Emile sans se soucier de lui.

Une jolie femme est plus souvent laide qu'une autre. M"^ Montbrisac a des yeux parfaits, une bouche parfaite, une taille parfaite; mais tout cela manque de quelque chose, à en juger par le sourire de la femme de chambre et par le regard étrange de Penfant.

Juliette est vive, décente et gentille; elle est femme dans son geste, dans son port, dans le moindre son de sa voix. Pour M""^ Montbrisac , elle se contraint ; sa roideur semble être encore plus morale que physique. La présence d'Emile produit sur elle un effet extraordinaire ; elle vou-

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drait le caresser, elle ne le veut pas ; elle pourrait le renvoyer, elle ne le peut pas.

Juliette jouit un moment de Pincertitude de sa maîtresse; elle joue avec Emile, qui, tour à tour distrait et folâtre, finit par embrasser les deux femmes à force de les comparer Tune à Tautre.

(c Allons, Monsieur, dit Juliette, Madame a été souffrante toute la journée; elle a besoin d'être seule ; vous allez faire votre promenade du soir, et puis, bonsoir, nous nous mettrons au lit. »

Emile ne répondit rien ; seulement il rougit légèrement [quand il sentit dans sa petite main la petite main de Juliette; son cœur battit, et le tremblement de tout son corps attestait une émotion plus qu'enfantine. Il reçut froidement Tadieu de sa mère, et, à peine sorti de Pappartement, il se jeta au cou de Juliette, Tembrassant avidement partout où il pouvait. Puis il rougit de plus belle.

Juliette n'osa pas comprendre Emile; Emile la contempla un instant, puis il s'éloigna comme un trait et disparut dans le jardin.

Juliette ne fit rien pour le retenir.

Emile courait, courait toujours, poursuivi par quelque chose qu'il n'aurait pas pu nommer. Quand il fut bien seul et certain qu'on ne pouvait l'atteindre, il s'arrêta tout court. Sa fuite, n'était pas une espièglerie : le trouble des sens

qui prélude à de lointaines passions Tavait emporté hors de lui-même; il lui avait fallu liberté, silence, solitude.

Il s'assit sur un banc de mousse, repassant dans son âme d'un jour des joies, des douleurs qui n'étaient qu'à moitié nées. Cette rêverie n'était pas même une rêverie. Emile n'était après tout qu'un enfant , mais un instinct vigoureux le poussait hors de sa situation. Négligé par sa mère, par son père, aimé d'une seule personne au monde, de Juliette, Emile, que son innocence éclairait subitement, sentait son cœur chargé d'un double poids ; il comprenait mieux que par l'intelligence qu'il avait trop peu d'amour pour ses parents et trop de penchant pour Juliette.

Mais ce fut là une pensée vaine et fugitive, un éclair. Emile était déjà en train de jouer; il cueillait des fleurs et les effeuillait en courant, sans se retourner pour voir son ouvrage ; il se couchait de tout son long parmi de hautes herbes, regardant du milieu de ces ondulations la mer bleue et sans bornes du ciel qui s'étendait au-dessus de lui ; quelquefois il s'enfonçait parmi les massifs dont les ombres étaient déjà toutes noires. Là, il s'étonnait de n'avoir pas peur. Les formes fantastiques produites par les accidents du crépuscule lui semblaient cette fois des êtres gracieux et fa-

miliers. Dans un endroit retiré du parc, il y avait un écho singulier, sur lequel on avait fait des contes effrayants. Emile osait à peine Tinterroger en plein jour, et quand Juliette était là il y courait pour essayer son courage.

« Emile ! Emile ! » criait-il à Técho.

Et le nom se répétait sur différents tons, avec un accent mélancolique propre à inspirer une légende. Emile avait fait répéter à Pécho tout ce qu'il avait pu, des gémissements, des jurements, des chansons; il allait finir par un ricanement prolongé, quand un bruit de pas l'interrompit.

Il se cacha derrière une statue à moitié brisée^ croyant bien qu'on venait le chercher; mais il se rassura bientôt.

M™° Montbrisac arrivait droit à lui sans paraître avoir rien entendu. Elle n'avait plus son air sec et disgracieux ; elle marchait vivement, respirant à peine, écoutant tous les bruits et tous les silences.

Quelquefois elle s'arrêtait, les mains posées sur son cœur, abîmée dans ses réflexions ; puis elle reprenait sa marche comme si chaque minute de retard eût décidé de son existence.

C'était pour la première fois qu'elle apparais sait tout entière à Emile. Cet empressement, ce trouble, cet éclat de voix, effaçaient Juliette. L'en-

fant resta ébahi, enchanté, à Taspect de sa mère; il voyait une femme aussi belle de passion qu'un jeune homme eût pu la rêver, et il pouvait sans honte, sans timidité, la contempler longuement. Jusque-là il n'avait guère souhaité ses caresses; maintenant il voulait s'aller jeter dans ses bras. Le mal que lui faisait Juliette serait un bien sous les baisers de sa mère. Volupté, pudeur, noblesse, familiarité, il trouverait à présent dans les bras de sa mère tout ce qu'appelait son cœur.

Dans son imagination, dans ses pauses. M™® Montbrisac avait prononcé le nom d'Emile, et avec un accent tout nouveau pour lui ; et chaque fois elle avait paru prête à revenir sur ses pas. L'enfant n'hésita plus à la joindre. Elle venait de le dépasser; il la suivit, entraîné, hors de lui, l'appelant d'une voix tremblante qui ne l'atteignait pas.

M™® Montbrisac marchait vite ; elle disparaissait peu à peu à travers les arbres, et l'enfant ne revoyait que de loin en loin sa robe flottante.

Il se mit à courir après sa mère, et il arriva près d'une grotte où il lui semblait que sa mère était entrée.

Un trouble inconnu s'empara de lui ; il resta un moment sans pouvoir reculer ni avancer. Le lieu était sombre et désert; de vieux marronniers y jetaient une ombre profonde; on n'entendait

que le bruit confus du feuillage agité par le vent. Emile avait peur, mais il ne joignait pas sa mère. Une autre crainte, dont il était loin de deviner la nature, le retenait à la même place. M™^ Montbrisac venait-elle donc le chercher si .loin? La grotte était-elle donc si vaste qu'elle ne Peut pas encore parcourue? N'y avait-il là aucun mystère, en effet ?

Emile n'osait ni rester seul ni se réunir à sa mère ; il s'imagina pourtant qu'il n'avait peur que de l'obscurité, du vent et du bruit, et il entra dans la grotte, où il venait d'entendre la voix de j^me Montbrisac exprimant une sorte de terreur.

La grotte avait deux issues. Il sembla à Emile qu'on sortait d'un côté pendant qu'il entrait de l'autre; il crut même avoir entendu deux voix parler bas et précipitamment avant qu'il arrivât près de sa mère. Mais le sentiment de la sécurité lui fit oublier tout le reste, et il se serra contre M™^ Montbrisac, qui avait l'air d'échapper aussi à une belle peur.

M'"^ Montbrisac ne put d'abord ouvrir la bouche. Ses regards, attachés à la terre ou tournés vers la seconde issue, évitaient timidement Emile, quoiqu'elle eiàt passé son bras autour de l'enfant et qu'elle semblât s'en faire une protection.

Elle le ramena au château, s'arrêtant sans cesse

pour le couvrir de larmes et de baisers, et baissant la tête devant les grands regards intelligents de Tenfant.

Juliette reçut ensuite Emile des mains 'de M""' Mor^tbrisac. Elle le déshabilla, l'embrassa sans aucun trouble, étonnée de le voir redevenu enfant, et comprenant que M""" Montbrisac et Emile avaient agi Fun sur Tautre.

Dès ce jour, M""^ Montbrisac tint lieu à Emile de Juliette et de tout le monde. Elle devint sa mère à force de repentir; elle s'occupait de lui, le faisait lire, crayonner, réciter ses prières du matin et du soir ; elle passait des heures entières à le contempler, découvrant sans cesse en lui de nouvelles grâces et chassant successivement des souvenirs moins purs et moins permis. Rendue à la dignité maternelle, M""^ Montbrisac s'étonnait d'avoir rêvé autre chose. Ce changement était trop subit pour qu'on n'en parlât point. li y avait commentaires sur commentaires... C'était par désœuvrement qu'elle s'occupait d'Emile, c'était par ton , c'était pour faire ce que ne faisait pas M. Montbrisac. Ainsi parle le monde... Il faut bien qu'il parle.

Juliette en savait plus que le monde, mais elle ne disait rien de ce qu'elle savait. Emile était son orgueil, parce qu'il était son élève. Son dévoue-

ment à cet entant Téclairait sur tout ce qui le touchait. Elle lui avait servi de mère; elle en avait rinstinct. Dans la nouvelle tendresse de M™^ Montbrisac elle voyait une affection meilleure opposée à une autre, une vertu née de quelque faute et un moyen de défense contre un péril secret. Parmi les personnes qui fréquentaient le château , Juliette savait que quelqu'un était remarqué de ^me Montbrisac. N'étant pas la confidente de sa maîtresse, qui Testimait trop pour Taimer trop, Juliette en était réduite à des conjectures sur le progrès de cette liaison. Moitié vertu, moitié malice, elle avait assez gêné M"*^ Montbrisac pour croire que cette passion naissante n'avait pas été loin. Elle achevait de s'en convaincre en voyant sa maîtresse fière d'Emile, gaie et semblant provoquer le regard révélateur de Tenfant cc:r.':":e elle révitait autrefois.

Quand M. Montbrisac reparut chez lui, les choses avaient bien changé. Il n'y comprit rien. Jusque-là il avait rendu à sa femme indifférence pour indifférence; il Tavait laissée libre parce qu'il voulait être libre. M. Montbrisac retrouvait chez lui une mère à son fils ; sa femme était redevenue la mère d'Emile; elle était où il était, elle n'aimait que par lui. Emile la gouvernait entièrement.

Emile, donnait à penser à M. Montbrisac. Cet enfant devait être extraordinaire ; il avait subjugué sa mère, et, en effet, maintenant que son père y pensait, il se sentait subjugué à son tour.

M. Montbrisac avait fait plus de chemin que sa femme ; il avait des maîtresses , et, malgré son indépendance conjugale, il était las de cette vie sans but. Pour tout au monde il aurait voulu aimer sa femme. Mais M""^ Montbrisac était pour ainsi dire restée vertueuse ; une fois seulement elle avait failli s'oublier, et l'apparition d'Emile, en la sauvant d'elle-même, avait daté pour elle une vie droite et soutenue.

M. Montbrisac avait bien, il est vrai, soupçonné

sa femme ; il la négligeait trop pour ne pas être

au courant de ses affaires, et il avait su peut-être

avant elle-même qu^elle réaliserait bientôt sa

iberté.

Quand un mari s^est élevé au courage de la tolérance, rien ne le déconcerte plus que la fidélité de sa femme.

M. Montbrisac vit bientôt où en était la sienne. Tant de vertu dérangeait ses plans de réconciliation. Comment se réconcilier avec elle? il n'avait rien à lui pardonner. Avec la meilleure volonté du monde, il ne pouvait se fâcher ni de ce qu'elle avait eu d'équivoque, ni de ce qu'elle avait de

franc et d'abandonné. Quelque coupable qu^il se sentît envers sa femme, il n'avait pas la force de Taccuser.

•Rien n'égalait l'embarras des deux époux. M"* Montbrisac se mourait de remords, comme si toutes ses pensées avaient été des actions. L'air étrange de son mari lui semblait être tout un réquisitoire ; elle n'avait de recours qu'à aimer son enfant, qu'à se relever par l'orgueil maternel, expiant, puisqu'il le fallait, à force d'oubli d'ellemême, le passé, qui était presque à venir.

Pour M. Montbrisac, il n'avait pas même le plaisir de savoir s'affliger. Ce qu'il sentait à merveille, c'était le ridicule de sa situation. Sa femme le subjuguait; elle avait un maintien tout nouveau, mais tel encore qu'un indifférent n'en eût pas fait la remarque. Elle était belle, de jolie qu'elle avait été. M. Montbrisac se prenait à frissonner rien qu'à la regarder.

Ce réveil des sens achevait le réveil de l'âme. M. Montbrisac, près de sa femme, n'avait plus qu'à surmonter sa propre timidité.

Or Emile intervint entre les époux, et il aida encore'à la réconciliation.

C'était au sortir de ce tumulte endormant, de ce bizarre composé de ville et de campagne, qui marquent de temps à autre par un ennui d'appa-

rat Tennui que les gens comme il faut éprouvent constamment et sans trop en convenir pendant ce qu^ils appellent la belle saison. Il y avait beaucoup de monde au château ; on avait beaucoup ri, par conséquent on avait été fort sérieux; on avait parlé à bride abattue, par conséquent on n^avait pas pensé à rire ; on avait été universellement enchanté, par conséquent personne n'avait été supportable.

Une fois soulagés de tout ce bonheur, les deux époux sentirent, mais sentirent on ne peut mieux, le besoin d'éprouver quelque chose.

M. Montbrisac surtout était à la merci de quiconque aurait du naturel. Il ne demandait qu'à secouer la pesanteur de son âme , mais il n'y parvenait pas, quoique M™^ Montbrisac lui semblât plus belle que jamais.

Emile, courant tout autour d'eux, sautait aux branches abaissées des arbres pour en détacher une feuille, allait d'un pas de fantôme vers un moineau qui barbotait dans le sable, jetait des cailloux en ricochet sur les pièces d'eau ; puis, revenu tout à coup de ses idées d'enfant, il laissait là cailloux, moineaux et branches d'arbres, pour régler son pas sur le pas de son père et de sa mère, son silence sur leur silence, et toute sa petite rêverie sur celle où il les voyait plongés.

Emile était beau , beau comme on Test avec une âme de dix ans, avec une imagination de dix ans, avec des passions de dix ans. La première chose qu^on voyait en lui, ce n^était ni son joli visage, ni ses exquises proportions, ni la richesse de ses mouvements; on né saisissait aucun détail. Dans sa gentillesse comme dans son sérieux il y avait de Phomme. On rêvait à Tavenir de cet enfant pour peu qu'on Teût regardé. Ce qu'il paraissait, il ne Pavait point paru d'abord, il ne le paraissait plus ensuite. Il avait plusieurs existences à la fois ; son âge tenait de plusieurs âges. C'était une physionomie vague et prononcée , un de ces types qui ne se révèlent qu'aux artistes, où le repos est plein d'action, où l'âme enveloppe le corps au lieu d'y être ensevelie.

Emile s'ébattait donc près de son père et de sa mère.

De temps à autre il les regardait tout haletant ; on eût dit que sa pensée répondait à la leur. Il voyait leur préoccupation : à l'air véritablement mélancolique de sa mère, au maintien ménagé et peu naturel de son père, il voyait bien qu'on ne s'entendait pas encore et qu'on voulait s'entendre.

M"^^Montbrisac suivait les mouvements d'Emile; elle l'invoquait du cœur; elle appelait de toute son

âme Pâme de son enfant ; puis, se tournant à demi vers M. Montbrisac, elle se présentait telle que Pavait faite ce commerce rapide. Quelque chose lui disait : « Tu es plus belle qu'auparavant; Emile t'a donné un peu de sa pureté martiale ; tout ce qu'il reçoit du ciel il te le prête ; il ne veut pas que ce soit en pure perte. »

Emile disposait de sa mère ; il le savait sans se l'être jamais dit. L'ayant rendue à elle-même, il avait, grâce à la virginité de tout son être, l'instinct de sa supériorité, au lieu d'en avoir l'intelligence. Chaque fois que M'"® Montbrisac avait une pensée noble, Emile lui apparaissait, près ou loin, comme un bon génie veillant sur son propre ouvrage.

Mais cette intimité si sainte jetait M'"^ Montbrisac dans un autre excès. Échappée aux tentations, elle s'était mise à vivre au delà des sens. De l'avant-dernier degré de la réalité elle avait bondi jusqu'au dernier degré de l'idéal. Elle était beaucoup trop près du ciel.

C'était pitié de voir M. Montbrisac en présence de si belles choses. Il ne savait par où prendre sa femme : tantôt il l'admirait au point de n'oser faire mieux; tantôt il était épris jusqu'à être furieux de son respect. Chez lui tout était douleur, et le raisonnement, et Témotion, et la parole.

et le silence, et le cours du sang, et le jeu des nerfs. Il n'en pouvait plus.

Pendant qu^il avisait à s'élever jusqu'à sa femme, un accident qui n'aurait pas eu de suite un autre jour vint réunir et mélanger ce qu'ils sentaient tous deux et les marier une seconde et première fois.

Emile avait fixé leur attention ; il s'en était aperçu, et il faisait de son mieux pour les intéresser. Folâtre d'abord, et puis insensiblement grave, il avait fini par répandre dans ses jeux toute son âme d'enfant. On lui souriait, et il tranchait du jeune homme; on le regardait mélancoliquement, et il était magnifique dans son ardeur; on était ému et transporté, et il grandissait de tout l'orgueil de sa modestie.

Au milieu de ces riens, l'action marchait au dénoûment. Emile venait de faire le tour d'un bassin dessiné très-anguleusement. Il s'amusait à se faire suivre des cygnes, qui connaissaient sa voix et sa main, faisant semblant de leur jeter quelque chose, et se retournant sans cesse pour voir si l'on prenait part à son espièglerie. A chaque nouveau tour il courait plus rapidement, il regardait plus souvent en arrière. Sa course, mathématiquement dirigée sur la ligne anguleuse de l'enceinte, devint périlleuse par la difficulté de

marquer tous ces coudes, et au moment où M. et jyjme Mombrisac, ravis de sa précision et de sa légèreté, oubliaient comme lui que cela se passait sur le bord d'une pièce d'eau assez profonde, parsemée de roches artificielles où il pouvait se noyer ou se briser la tête, Emile glissa sur la pente du couronnement sans pousser un cri, sans changer de couleur, les yeux fixés sur son père et sur sa mère, qui se précipitaient vers lui.

M. Montbrisac entra dans Peau jusqu'aux épaules, et retira Tenfant, qui avait déjà perdu connaissance. M™^ Montbrisac ne pleurait pas, ne parlait pas ; elle contemplait Emile avec ce regard de mère qui donnerait la vie si la vie ne venait pas de Dieu.

Comme on était à quelques portées de fusil du château, il ne fallait pas songer à y chercher du secours. M. Montbrisac déposa Emile sur le gazon, au soleil, le souleva et le soutint penché pour lui faire rendre Peau, et il étancha d'une main palpitante le sang d'une blessure que l'enfant s'était faite au front.

C'était pour la première fois qu'il s'occupait de lui si vivement. Dans ces soins de père, un remords lointain ajoutait à l'énergie de la tendresse. Jamais il n'avait mieux connu son enfant; jamais il n'avait compris comme alors tout ce

qu'il avait de séduction. Cette belle tête inclinée par une mort passagère, ces membres mollement dénoués, ce mélange violent d'idées gracieuses, terribles, et qui assaillaient Tâme de M. Montbrisac, donnaient à Emile une puissance aussi haute que nouvelle.

L'enfant reprit ses sens, il quitta ses habits ruisselants et glacés ; ses dents claquaient, il tremblait convulsivement, et sa pâleur, admirablement alliée à son regard de l'autre monde, le rendait tellement irrésistible que M. Montbrisac, en le serrant dans ses bras, y mettait moins de compassion que de volupté.

La mère avait vu tranquillement tout cela. Un sentiment plus fort que l'inquiétude, plus religieux que la tendresse maternelle, l'avait rendue incapable d'aider M. Montbrisac. Cette scène, toute présente qu'elle était, se montrait à elle dans une sorte de lointain.

Ce qu'elle regardait c'était moins le corps nu de son enfant, les étreintes passionnées de son mari, que leurs âmes dépouillées et s'enlaçant avec délices. Elle respirait un autre air que celui qui soufflait autour d'elle, son cœur battait d'une émotion qui n'était pas de la terre; elle allait s'entendre avec M. Montbrisac sans explication, sans fin, sans mesure.

En effet, tandis qu'Emile se reconnaissait, se remuait, M. Montbrisac traduisait, par son maintien et ses regards, la vie recommencée de Tenfant. Ce qu'il lui voyait faire il le faisait ; il voulait obtenir de lui la permission de se mouvoir, de sourire, de penser ; il était Emile plus que ne rétait Emile.

Or Emile s'oubliait à son tour; dès qu'il fut bien sûr d'avoir un père, la surprise fit place à un meilleur sentiment. Ses grands yeux avaient été fascinés et comme détachés de leur propre regard pendant les premières démonstrations de M. Montbrisac ; ils se tournèrent ensuite vers sa mère avec une expression dont rien n'égalait la profondeur. Cela voulait dire je ne sais combien de choses. Il y avait la honte de l'avoir oubliée, la conscience de ce qu'il était pour elle ; il y avait de l'obéissance, de la protection. En un mot, ce coup d'œil résumait tout Emile.

M. Montbrisac l'imita encore en ceci : il vit sa femme, il la revit; elle embrassa l'enfant et il en revenait quelque chose au père. Emile, caressé par l'un et par l'autre, devenait l'interprète de leurs pensées mutuelles. Ils se le disputaient ; sa mère baisait et semblait guérir sa blessure ; son père réchauffait ses membres blancs, suaves, délicats comme ceux d'une femme, fermes et nobles dans

leurs mouvements comme ceux d^un homme.

Il y eut un moment solennel, un réveil ineffable de tous les sentiments de la nature quand les deux époux se rencontrèrent dans cette pensée. Emile ne faisait plus un geste, ne disait plus un mot, que toutes les artères de M. Montbrisac ne roulassent du feu, que sa respiration ne fût ardente et craintive, que la grâce plus qu'enfantine du fils ne rappelât pour Fembellir la grâce tout à fait virile du père.

M. Montbrisac sentait tour à tour froide et brûlante la main de sa femme. La beauté douce et chaste empreinte dans la beauté forte d'Emile, cette ressemblance que Tâge lui donnait encore avec sa mère, ce souvenir confus d'amour et d'enivrement qui venait poindre dans l'image natu-^ relie de ce qu'ils avaient jamais été, toutes ces choses, longtemps méconnues, éclataient maintenant avec énergie ; une nouveauté d'anciens plaisirs, une reprise de la vie, remplaçaient les illusions de l'avenir par celles du passé tout en les confondant.

Cependant Emile était entièrement ravivé, il ne pouvait remettre ses habits ni sa chemise ; il fallut lui donner un mouchoir en guise de pagne, et le couvrir du châle de M'"*^ Montbrisac en attendant mieux.

Les deux époux ne purent s^empêcher de rire voyant FeAfant ainsi accoutré, et dès lors rien ne manqua à leur familiarité. M. Montbrisac disait des choses délicieuses. Il plaisantait, s^attendrissait, puis il n^osait ni plaisanter ni s'attendrir, et cette timidité d^un moment n'était pas de rembarras. Il ne s'agissait plus pour lui de baisser les yeux, de faire le coupable, et de maudire son amour pour une femme qui ne Taimait pas ; mais de tempérer par la dignité paternelle la folie conjugale, et de multiplier par le délai un bonheur qui n^était plus douteux.

A ces mouvements succédait un peu de rêverie; les deux époux tâchaient de comprendre et ce qu'ils avaient été Tun pour l'autre, et ce qu'ils allaient être. Le passé, c'était un mariage prosaïque, commun, qui les avait enlevés à mille illusions sans en remplacer une seule ; l'avenir, ce serait Famour, l'amour né tout vieux, il est vrai ; ce serait pour leurs deux âmes une bénédiction nuptiale plus vraie cent fois que celle qu'avaient reçue leurs corps. Sortis tout à coup d'un abîme profond où ils s'étaient longtemps étourdis sur leur malheur, ils commençaient à se rendre compte de quelque chose ; cette région libre et radieuse où ils se sentaient monter les faisait juges de Tétroit et sombre exil où ils avaient

EMILE. 4g

vécu. Ce changement arrivait bien tard, mais il arrivait.

Loin de nuire à leurs transports, la présence d'Emile les servait à merveille. Par lui ces émotions devenaient plus saintes sans perdre de leur charme. Honteux de leurs souvenirs, fiers de leurs espérances, les époux aimaient à se suspendre entre ces deux vies si diverses ; avant d'entrer dans Pune, ils voulaient se regarder sortant de Tautre. Tous deux, et tous deux à la fois, passaient de la réserve à Tabandon, de Tabandon à la réserve. Emile, qui était toujours là, représentant M. Montbrisac à sa femme, et M"^ Montbrisac à son mari, réveillait ou calmait tout leur cœur. Sa bizarre toilette, à la fois très-innocente et trop nue, cachait assez mal les choses pour être pire que la nudité complète ; et quand Tenfant était le plus découvert, il était alors vêtu par la noble liberté de ses mouvements.

Cependant on approchait du château ; les pas et les voix de plusieurs personnes se faisaient entendre de divers côtés. M. Montbrisac et sa femme ne savaient ce que ce pouvait être; mais Juliette, qui parut tout à coup devant eux, les mit au courant. Quand Emile était tombé dans le bassin, le cri de sa mère avait été entendu du château ; Juliette, avec cet instinct si prodigieusement perçant, I 5

si étonnant, mélangé de passion, qui accompagne dans les femmes une affection quelconque pour ce qui n'est pas de leur sexe, pour un enfant comme pour un vieillard, pour un frère comme pour un amant, Juliette avait compris par inspiration, Juliette S'était révélé à elle-même qu^Emile courait quelque péril. Sur ce, elle avait couru, elle avait fait courir, elle avait révolutionné le corps et Tâme de tous les gens.

Juliette arrivait donc; son trouble était inexprimable ; il était sublime. Elle joignait les mains et ne pouvait rien dire. Le léger désordre de sa toilette rehaussait la vérité de sa pâleur ; son effroi qui durait encore, sa sécurité qui renaissait déjà, s'exprimaient tous deux par un seul sourire. Pour Juliette, M"^ Montbrisac n'était pas là, M. Montbrisac non plus ; mais Emile, elle le voyait, elle en était bien sûre ; il lui était arrivé malheur, mais il vivait évidemment.

Juliette était si imposante qu'une seule et même pensée, bien amère il est vrai, mais bien juste aussi, s'éleva dans l'àme de M. et M*"^ Montbrisac : Juliette était pour Emile un père et une mère. Elle l'avait été ; elle avait dû l'être. Le pauvre enfant avait-il pu se passer de l'un ou de l'autre? Il avait toujours été le fils de M"^ Montbrisac ; mais avait-elle toujours été sa mère? Et M. Montbrisac,

EMILE. 5l

depuis quand s'avisait-il d'aimer Emile ? Juliette avait donc rempli ce double vide. Et ce qu'elle avait fait, elle le faisait encore, naïvement, complètement, à présent qu'Emile avait retrouvé son père et sa mère. Juliette était la mère d'Emile pour la dernière fois.

Tout ceci se passait impunément. Le père et la mère se regardaient d'un œil humide et soumis ; c'était se dire : elle nous a remplacés tant que nous avons voulu.

Cette douleur avait aussi son éloquence; une telle résignation était assez nouvelle de leur part pour étonner Juliette, qui commençait à redevenir tout simplement la femme de chambre Juliette.

Cependant Emile avait reçu ses caresses et il y avait répondu , mais sans abandon comme sans contrainte ; ni la grâce impétueuse de Juliette ni ce qu'il y entrait d'autorité n'avaient produit leur effet ordinaire. Il semblait qu'Emile ne la trouvât ni assez femme ni assez homme : plus elle était enivrante, plus il regardait avidement sa mère; plus elle était majestueuse, plus il était saisi de respect pour son père.

Juliette comprit tout; et quand elle vit M. et ]y[me Montbrisac embrasser Emile avec transport, son pauvre cœur ne sut où il en était. Bientôt

pourtant une pensée claire et brûlante vint à y surgir : son adoption tacite avait fait d^Emile son enfant tant qu^Émile n^avait eu ni père ni mère. A présent elle. avait à rendre Emile, tout Emile à ses parents, puisqu'ils lui étaient enfin rendus. Elle n'avait donc plus qu'à prendre congé de cet enfant qu'elle perdait, et c'est ce qu'elle fit sans verser une larme. Même cette résolution arrivait tellement à point que M. et M'"^ Montbrisac y étaient déjà préparés.

Ceci est une histoire du monde; j'ai tâché de saisir quelques-unes de ces mille et une nuances de l'homme riche, oisif et blasé quand il se met à redevenir un homme.

Bagatelle, i833.

^^J 'histoire de Gervais est une charmante ^#]| histoire; mais, comme je Tai lue dans -^-^^lun gros livre riche et rare, peu à notre

portée à nous pauvres artistes, je vais vous la raconter à ma manière, sans façon, si je puis, ce qui est difficile terriblement.

Gervais, aveugle et inconsolable, est assis tout le jour à la même place, sur un rocher couvert de mousse, sous le tilleul en fleurs ou chargé de neige; il faut que Gervais vienne s'asseoir chaque jour à cet endroit qu'il chérit.

Pluie ou vent, orage ou doux zéphyr, qu'importe à Gervais? Gervais est fidèle à ce tendre souvenir qui lui reste là dans le cœur, là dans l'àme, là sous les nerfs ; car c'est tout ce qui reste à Gervais : l'àme et le cœur. Gervais a perdu la vue î I 5.

Plus de paysage pour Gervais, plus d'aurore, plus de soleil couchant, plus de fleuve ondulant qui circule, plus d'étoiles dans le ciel, plus de frais visage qui vous sourit tendrement. Gervais est aveugle ! Heureusement reste à Gervais ce rocher couvert de mousse, ce vieux arbre et le joyeux écho de la montagne, qui répète trois fois le moindre bruit. « Hélène ! Hélène ! » dit le rocher à chaque instant du jour ; Gervais est Fécho du rocher. Pauvre Gervais ! Heureusement qu'à ce sens perdu Gervais a su ajouter un sixième sens, un sixième sens qui marche devant lui, et qui lui parle, et qui lèche ses mains, et qui l'aime; un sens à lui qui n'est pas un sens, un être entier qui voit pour lui, pour lui seul, qui le guide et qui l'aime par-dessus le marché , qui l'aime comme un frère. Grâce à son chien, Gervais est moins aveugle, moins malheureux, moins seul. Gervais sent la tête de son ami qui se relève quand l'écho dit : a Hélène ! Hélène ! » Bon animal, joli, doux et calme, méchant pour les méchants; qui ne vit, qui ne marche, qui ne pense que pour Gervais.

Quand ils sont tous deux, lui assis sur son rocher et son chien couché à ses pieds, rêveur, méditant chacun de son côté, vous diriez d'un sommeil commun, d'un rêve qui se partage, d'un

bonheur double et simple. Le villageois passe et salue ; le chien de Gervais rend le salut le premier, et son maître le rend ensuite pour n'être pas rebelle à la leçon. On plaint Gervais, on flatte le chien de Gervais; on leur apporte à dîner à tous deux, et le soir, quand ils rentrent, ils ont le même feu, le même accueil, le même lit et le même sommeil; seulement le chien de Gervais s'éveille moins souvent que son maître : Gervais est brûlé d'une si profonde blessure dans le cœur!

C'est que Gervais a joué avec l'amour des grands et des riches. Le malheur de Gervais, c'est de n'avoir pas été toujours aveugle. Quand Gervais allait aux champs, jeune enfant, il trouvait une petite fille, enfant comme lui. Les deux enfants allaient ensemble, l'un en rude habit de paysan, l'autre en robe de soie de jeune comtesse; ils couraient, ils riaient, ils se brûlaient au soleil, ils étaient jeunes et fous. Ce qui les unit plus que les fleurs, les nids d'oiseaux et les rayons de miel, ce fut un danger commun.

Un jour ils troublèrent un loup qui dormait ; le loup s'éveilla. Les enfants se sauvent. Gervais fait passer Hélène la première; Gervais arrive le dernier, appelant son père. Gervais allait être dévoré quand son père sauva Hélène. Hélène! c'était à cette même place, sur ce même rocher où

VOUS voyez Gervais et son chien. Gervais ne songeait guère à être aimé d'un chien dans ce temps-là.

Depuis Faventure du loup, Gervais se mit à aimer Hélène sérieusement, en homme. Il n'osa plus rappeler que « Mademoiselle » Hélène. Il se mit à prendre tous les jours ses habits du dimanche. A peine croit-il que c'est la même petite fille. Jamais il ne lui parla ni du loup, ni du coup de hache de son père. Hélène cependant , vive et folâtre, était toujours avec Gervais, toujours à lui faire je ne sais quelles joyeuses et adorables malices. « Va. ici, va là, grimpe à cet arbre, monte à cheval, nage, grimpe, saute, cours, marche à quatre pattes, Gervais. » Gervais obéissait à Hélène comme un esclave n'obéit pas. Cela dura jusqu'à ce qu'Hélène devint grande dame; elle avait seize ans. Un jour, elle donna rendezvous à Gervais, rendez-vous au rocher couvert de mousse. Gervais fut le premier au rendez-vous; il était là debout, Tœil dressé, la poitrine haletante, la bouche ouverte. O douleur! ô pauvre Gervais! Dans cet angle étroit et retiré de la route, il vit passer l'ingrate Hélène, souriante et jolie. La voiture était découverte, elle allait au pas; Hélène était penchée sur un jeune colonel qui lui pressait la main.

Gervais tomba roide mort : il était tué sur la mousse du rocher.

Il a tant pleuré depuis! sa vieille mère s'est tant fatiguée à le consoler ! il a tant abusé des caresses tremblantes de cette pauvre femme, qui lui disait : « Gervais ! mon fils Gervais î pauvre enfant de mon amour! « Que vous dirai-je? il a tant pleuré qu'il est devenu aveugle. Depuis qu'il est aveugle, il est mieux ; sa mère le laisse libre de pleurer, elle n'a plus rien à craindre pour ses yeux.

Ingrate Hélène! non-seulement elle oublia de dire adieu à Gervais, mais elle oublia d'emmener avec elle le chien que Gervais lui avait donné. Le chien revint, et il trouva Gervais pleurant ; il ne le quitta plus. Ils pleurèrent ensemble leur maîtresse absente; ils reconnurent ensemble les lieux qu'ils avaient parcourus avec elle. Elle cependant, riche et belle, aimée et coquette, femme tout à fait, se livrait à la joie, à Tamour, aux parfums, à l'éclat des soirées parisiennes, sans songer à Gervais ni à son chien.

Charles Nodier la vit un jour au milieu d'un salon resplendissant. Elle dansait, folâtre et vive; elle était plongée dans (^ette ivresse nerveuse, si chère aux femmes qui n'aiment pas. Vous connaissez Nodier : c'est un homme d'énergie et de

passion, qui déteste un mauvais cœur partout où il se trouve ; Nodier, si bon, si amoureux, si triste, si fou, si savant, si satiriquement bonhomme, il vit Hélène qui dansait!

Et comme il avait vu pleurer Gervais et son chien, lorsqu'il s^approcha d'Hélène, et sans songer qu'il troublait une fête, peut-être même parce qu'il troublait une fête, il cria tout bas à l'oreille d'Hélène : « Qu'as-tu fait de Gervais, Hélène? » Hélène tomba évanouie sous le lustre flamboyant.

Depuis ce temps, Hélène est bien revenue de sa première frayeur ; elle s'est relevée, elle chante, elle danse, elle vit, elle aime, elle est heureuse, elle ne s'évanouit plus pour si peu de chose. Gervais est encore sur son rocher, s'il n'est pas mort.

Il faut entendre raconter cette histoire, que je gâte, par mon ami Charles Nodier.

L'Artiste, i83i.

E seul endroit de Versailles où l'on puisse s'enivrer décemment, c'est le cabaret des Deux Cigognes. Il est vrai qu'il est situé à l'extrémité de la ville, fort éloigné de ce château de tuile rouge et de ces belles allées où se promène M'"^ de Montespan ; mais c'est un joyeux cabaret. En été, il est protégé par un large tilleul dont les fleurs tombent par intervalles sur les tables de pierre; en hiver, il est chauffé par un poêle aux larges bords, autour duquel se réunissent les mousquetaires et MM. les gardes du corps du roi, plus amoureux de bon vin et de gais propos que de bruit et d'éclat. En un mot, les Deux Cigognes n'ont pas d'égal dans le monde, et je vivrais mille ans que je les aurais toujours devant les yeux, oiseaux plus

6o LE HAUT-DE-CHAUSSES.

unis que les frères d'Hélène, s'envolant du même vol, flanc contre flanc, à la tête élevée, au bec long, à Toeil malicieusement ouvert; oiseaux hospitaliers dont la queue était cachée par le bouchon du cabaret, qui flottait au moindre vent.

Un jour que ma femme, et vraiment elle était jolie ma femme alors, et ce jour-là elle avait de vastes paniers, de blanches dentelles, un chignon relevé avec des épingles d^or, et un petit pied que M. Fouquet avait daigné remarquer quand ma femme n'avait que douze ans ; un jour donc que ma femme avait été présenter, après la messe, un placet à Sa Majesté Louis XIV en personne, relativement aux affaires du régiment de monsieur son père, mon beau-père à moi, feu M. le baron de Saint-Romans, tué en duel sous le cardinal, vis-à-vis Notre-Dame des Champs, j'étais allé attendre le résultat de cette audience au cabaret des Deux Cigognes.

J'étais là depuis deux heures environ , aussi heureux que peut l'être un honnête bourgeois c[ui boit du vin de Mâcon, qui respire un air pur et chaud et qui attend sa femme; j'avais épuisé tous les sujets récréatifs de cette belle ville; j'avais vu passer la maison de Monsieur, vert et or; la maison du grand Condé, toute jaune; puis la Maintenon avec ses deux jeunes élèves, enfants char-

mants qui promettaient d^être de jolis princes, qui saluaient à droite et à gauche ; puis monseigneur de Louvois, qui venait de commander une belle dragonnade ; j^avais même aperçu M, de Condom avec une grande croix violette sur la poitrine, et M. Despréaux en habit neuf : tout ce bruit, tous ces laquais, toute cette foule en habits brodés. Et que suis-je, moi, pauvre diable, dans ce tumulte ? Si bien que Tennui finit par me prendre. Eh! Messieurs, vous qui allez à la cour, renvoyez-moi ma femme, s'il vous plaît.

Vous savez peut-être ce que fait un homme qui boit tout seul? La machine de Marly n'a pas de mouvement plus régulier : un verre suit un autre verre , un soupir un autre soupir. On est là comme une plante en plein midi : la plante est penchée, elle souffre. Arrive le jardinier qui l'arrose et lui rend quelque vigueur : s'il l'arrose plus longtemps, la plante s'affaisse de nouveau ; mais cette fois elle ne souffre plus, elle succombe sous cette bienheureuse fraîcheur. Je vous prie, au reste, de ne pas vous étonner de cette comparaison poétique ; je l'ai entendue sortir de la bouche même du célèbre M. de Bachaumont, un jour que j'eus l'honneur de dîner avec lui.

J'étais donc entre l'être et le non-être de l'ivrognerie, et déjà les premiers arbres de la grande

route se mettaient à défiler devant moi avec leurs têtes rondes et poudrées comme des têtes de chambellans. En général, j'aime ce sabbat champêtre : les sapins élancés se mêlent aux chênes revêtus de chèvrefeuille, les ormes habillés de lierre qui semblent vouloir renverser les buis taillés en pyramides, pendant que le saule qui voile un petit lac apparaît en dessous de Fonde ; Tonde est alors comme un clair miroir d'argent... Le sabbat commençait fort bien , quand dans ce miroir d'argent j'aperçus un homme. « Ventrebleu ! corbleu ! sacrebleu ! disait-il (et je vous prie de croire qu'il disait mieux que ventrebleu!]\ garçon ! une veste ! un haut-de-chausses ! Ah ! malheur ! ah ! damnation ! que je souffre î que je suis meurtri ! Je brûle comme la pucelle Jeanne ! . . . Au secours, garçon ! un haut-de-chausses ! Du diable si je ne vous traite pas comme des Anglais ! Corbleu ! ventrebleu ! sacrebleu ! «

Disant ces mots, Thomme se jeta sur un banc. « Ah ! malheur ! ah ! damnation ! >) dit-il en se relevant tout à coup. Puis il tira son sabre, et, déchirant les aiguillettes de son haut-de-chausses, il renvoya à dix pas de là. Le haut-de-chausses .tomba tout roide; on aurait dit un homme sans tête et sans jambes. Puis il ôta sa veste, qui fut rejoindre le haut-de-chausses. La sueur ruisselait

de tout le corps de ce pauvre homme ; ses cuisses et ses bras étaient rouges comme du sang ; son cou était rouge : une écrevisse n'est pas plus rouge en sortant de Peau bouillante... De sorte que l'homme en question resta en chemise devant moi, dans une espèce d'affaissement satisfait qui lui donnait le plus extraordinaire de tous les airs. .

Oh! vraiment, c'était une hardie figure, une peau de visage tannée, un poil rude et roux, les membres d'un Hercule et le cou tors, un véritable brigand. Il avait conservé sur sa tête un chapeau fin orné de belles plumes blanches et d'une cocarde brodée , le chapeau d'un noble officier du roi.

Il s'approcha de moi, il prit un verre de mon vin et il but, il but tout d'un trait ; il prit ensuite la bouteille et il but ! Cependant un attroupement assez nombreux se faisait au dehors. Messeigneurs du gobelet et de la bouche, qui revenaient dans de grands fourgons chargés de viandes et de légumes, les femmes du voisinage, tout le faubourg fut bientôt là, à la porte, bouche béante, espérant voir un fou.

Alors il me prit la main, et, sans se soucier de son haut-de-chausses, de son habit et de ses épaulettes d'or, il emporta mon verre et son sabre;

il traversa le salon du rez-de-chaussée sans que personne eût envie de rire, et il me conduisit dans Tarrière-jardin, à une autre table, car dans ' un cabaret il y a des tables partout.

« Garçon, du vin! garçon, des habits et du vin! mais avant tout du vin !... »

Puis il ajouta, en mè parlant :

c( Vous êtes un brave homme, bonjour ! «

Un garçon se présenta.

« Nous n^avons à vous offrir. Monsieur, que des habits à moi, de pauvres habits de coton trèslégers et qui seront peut-être un peu courts. »

Il pensa embrasser le garçon.

« Oui, mon ami, reprit-il, des habits à toi, une culotte légère et fraîche, une veste dont les revers ne montent pas jusqu^aux yeux , et dont les basques n'inquiètent pas mes talons; un habit comme le tien, voilà ce qu'il me faut... » Et en même temps il passait le pantalon de coutil, il mettait la veste à raies jaunes et vertes, gardant toujours son chapeau à plumes sur son front.

« Voilà une pièce à votre genou gauche qui jure horriblement, lui dis-je en lui montrant la culotte.

— Si Monsieur voulait mettre un tablier tout blanc sur cette pièce, on ne l'apercevrait pas, dit le garçon.

— Non, pas de tablier! A présent, je suis bien. Va chercher mes habits, mon garçon; je te les donne pour les tiens. Prends garde surtout à la doublure, mon ami ; elle est en or, la doublure, et tu pourras en acheter un cabaret à toi.

— Une culotte en or. Monsieur?

— Oui, en or, me répondit-il. J'ai voulu une fois dans ma vie être habillé comme un grand seigneur ; j'avais imaginé cette doublure pour me distinguer des autres courtisans qui mettent tout leur or en dehors ; mais que j'ai souffert ! mais que je suis tout en sang î O bienheureuse culotte ! » Et il regardait amoureusement la pièce noire qui se détachait à son genou sur un fond blanc.

Je lui servis à boire comme on sert à boire partout : vous prenez la bouteille et le verre, et vous versez en ayant soin, si vous êtes honnête, que le verre soit rempli jusqu'au bord.

Il me regarda fixement ; il avait l'air mécontent. Il vida son verre d'un seul trait.

« Vous ne savez pas verser le vin dans un verre, me dit-il sérieusement. N'êtes-vous donc pas honteux, ajouta-t-il, d'y aller si vite dans une affaire si importante ? Remplir un verre est une grande action, sur ma parole, quand on a le temps; mais quand on a une bonne culotte et une bonne veste, il faut prendre ses aises, et vous y allez comme

un fils de famille qui vient de dérober sa première bouteille à la cave paternelle. »

Disant ces mots, il se posa d^aplomb sur son banc ; il se plaça vis-à-vis de son verre, le coude appuyé sur la table ; il prit la bouteille de sa pleine main, puis il renversa -lentement le petit vin qu^elle contenait. En même temps, un large sourire, un sourire de bonhomme, un sourire de buveur, laissait entrevoir dans sa bouche deux larges rangées de dents blanches et bien faites, pendant que son œil de feu suivait dans le verre la liqueur.

c( Entendez-vous ce son léger, disait-il, cette imperceptible musique aussi douce que le son du canon? Tin! tin! tin!... Le son vibre dans le cœur, le vin est plus souriant , Pécume plus blanche... Tin! tin! Mon Dieu, la bonne culotte! Mon Dieu, mon cher ami, que je suis heureux ! »

Puis il vidait son verre ; puis il reprenait :

« Cest une découverte que j'ai faite dans mes voyages, une grande découverte. Quand le temps est calme et que le vaisseau file ses dix nœuds, je m^amuse souvent à interroger ma bouteille, ma harpe éolienne, mon téorbe, mon clavecin, mon violon, ma viole, tout mon orchestre, mon orchestre, ma fanfare; mon ami, mon bon ami !... Pardieu ! la bonne culotte que j'ai là ! »

LE HAUT-DE-CHAUSSES. ÇiJ

Il s'interrompait pour s'asseoir plus à Taise, puis il reprenait sur le même ton :

« Par ce moyen, par le son, par Todorat, je devine quel vin je me verse. Le bourgogne rend un son sonore et grave comme une voix de chanteur telle qu'en avait M. le Cardinal; le bordeaux a la voix de la première jeune fille que vous rencontrez quand vous êtes resté deux ans à votre bord, et que vous trouvez le soir, au coin d'une rue de comédie, marchant légèrement et fredonnant un air nouveau ; le vin de Champagne frémit et crie, et se démène comme une passion de tragédie qui hurle des vers de douze pieds. Ne me parlez pas du vin des îles, muet comme un empoisonneur : j'aime le vin qui parle. Sur mon honneur et sur ma cocarde, croyez-moi... Ah! la bonne cotonnade, et le frais habit que voilà ! «

J'admirais, j'écoutais, j'étais transporté ; je ne pensais plus à ma femme ni à son régiment ; j'étais seulement honteux de mon silence vis-à-vis un si bon et agréable parleur. Je lui fis donc une question pour être moins honteux.

« Et, à votre sens. Monsieur, quel langage trouvez-vous au punch ?

— Oh! pour le punch... (en même temps il portait sa main à ses lèvres... pour le punch!... « Il se pencha à mon oreille, me passa le bras au-

dessus du cou ; il me fit pencher la tête jusque sur la table, et, s^étant bien emparé de mon oreille, il murmura ces solennelles paroles :

« Pour le punch, aussi vrai que je suis un loyal marin et que j'ai reçu le baptême sous la ligne, j'aime le punch comme jVime Todeurde la poudre. Le punch est un poëme à faire, plus difficile que tous ceux de M"^ Scudéri ; le punch est un enfant qu'on met au monde, un cœur de femme qu'on fait battre ; c^est une âme légère qui folâtre et qui se joue comme une fée ; le punch est le produit des deux mondes, le lien des deux mondes. J'aime à le faire quand j'ai le temps... )> Puis il ajoutait : « Mon Dieu, la bonne culotte et la bonne veste ! Que je suis heureux, mon Dieu !»

Puis il reprenait : « Cet esprit de feu est rempli de courage ; mes marins et moi nous en avions bu, avec de la poudre, un certain jour que nous allions couler bas, et qu'en échange d'une méchante barque, nous donnâmes au roi de France un galion d'Espagne chargé des trésors de l'Amérique, de l'or, des piastres, des diamants, de la cannelle, du rhum. Vive le punch ! »

Il se versa un verre lentement, selon sa méthode, et, après s'être assuré de la qualité de son vin par le bruit de son verre :

« J'oubliais de vous dire que dans la cargaison

LE HAUT-DE-CHAUSSES. 6g

il y avait encore du sucre et du café, un café parfumé qui vous monte au front comme une couronne et qui vous fait découvrir une voile à sept lieues en mer! Hourra! hourra! mes braves, aux voiles! pointez! silence! virez de bord! jetez le pont ! montrez-vous ! — Encore un de pris ! Vive le roi ! ))

Et il agitait son chapeau en Pair, et il était rayonnant, et c'était plaisir de voir ce brave marin se promenant de long en large, dans le jardin du cabaret, en veste et en culotte de nankin. Je criai comme lui : ce Vive le roi ! «

Après un instant d'enthousiasme guerrier, le digne homme vint se rasseoir auprès de moi. « Quel grand roi ! mais aussi quel ennui dans son palais ! » Il fronça les sourcils, et il reprit : « Buvons ! »

Je m'aperçus alors que sa main gauche était saignante et déchirée.

a Qu'avez-vous donc là, lui demandai-je en souriant; une petite main a déchiré la vôtre! O le mauvais coup ! Les jolies femmes de Paris n'en font pas d'autres depuis longtemps !

— Ce n'est pas une jolie femme, Monsieur, qui m'a égratigné de cette sorte; c'est le chat du roi. C'est un beau chat, gros et tout blanc, au collier d'or. Ce chat se promène gravement dans l'anti-

chambre ; j'aperçois le ministre qui le salue, et le confesseur qui le salue, et chacun qui lui fait place. Je n^ivais rien à faire, j'attendais; je m'approche du chat : Minet ! Minet ! viens, Minet !. . . On s'étonnait de mon audace... Miîîet! Minet, ici! Et Minet faisait le gros dos, et je me baisse pour le caresser, et, niais que je suis ! je veux passer la main sur la fourrure de Minet. Tout à coup voilà Minet qui jure et qui s'emporte, et qui me donne un violent coup de griffe, et qui entre chez le roi, avant moi, pour le prévenir contre moi.

« Sacredié! m'écriai-je, vaincu par la douleur.

« Un huissier s'approche de moi : « On ne « jure pas chez le roi, » me dit-il.

« J'allai m'asseoir dans un coin. Le même huissier revint près de moi : « On ne s'assied pas a chez le roi ! y>

« Je me levai, et, pour mieux vaincre ma colère, je me mis à siffler un air de mon pays. Tout mon vaisseau tremble quand je siffle cet air; les matelots sont à leur poste, le pilote à son gouvernail, les canonniers à leurs canons. Quand je siffle cet air , c'est comme une tempête en pleine nuit.

« Je sifflais donc cet air, quand le même huissier vint à moi, et, avec le même sang-froid : « On ne siffle pas chez le roi ! »

LE HAUT-DE-CHAUSSES. 'J l

« Cet huissier me poursuivait toujours... - « Je voulus voir si au moins je pourrais fumer. Je tirai donc ma pipe, je la remplis de tabac. L^huissier me laissait faire, et je pensais que du moins, à la Cour, la famée était permise... « On « ne fume pas chez le roi ! « me dit Thuissier.

« J'ai brisé ma pipe de dépit. Me traiter ainsi, moi, serviteur du roi ! m'empêcher de fumer, et de jurer, et de siffler, et de faire chez le roi tout ce que j'ai appris à faire au service du roi ! Je l'ai dit au roi, qui m'a promis de donner des ordres à son huissier quand je reviendrai. «

Ainsi il parla. Il était si heureux de sa culotte de nankin !

La conversation de cet homme m'intéressait au dernier point. Rapporter tout ce qu'il me raconta m'est impossible.

Je n'ai jamais passé d'heure de bonheur plus courte et mieux remplie; j'en oubliai ma femme et son régiment, même son régiment !

D'ailleurs, je retrouvai ma femme le soir à Paris, qui me gronda plus doucement que je ne m'y étais attendu.

Quant à notre buveur, il s'appelait Jean Bart.

ous ne sauriez croire, me dit-il, tout ce qu'il y a de charme et d'innocence dans un bain de femmes turques : ignorant comme vous l'êtes, vous avez tort d'en parler si légèrement. «

A ces mots, le vieux général reprit sa pipe ; il s'enfonça dans son fauteuil, il croisa les jambes, et il retomba dans cette rêverie tout éveillée qui fait le charme du tabac de la Havane, cet opium bâtard de nous autres orientaux de Paris ou de Saint-Cloud.

La conversation finit là. Je me levai ; — à l'autre extrémité du salon, je fus saluer la fille du général, Fanny, jolie personne, rieuse et folle, qui, sous ce masque de fumée, paraissait aussi nette et aussi brillante qu'une belle gravure de

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Wilkie sous un verre sans défaut, qui lui donne plus de poli et d'éclat.

Cest un charmant contraste que celui-là ; le vieillard qui se fait poëte dans une ondoyante fumée ; une jeune fille qui respire et qui chante dans la tumée. Vous la voyez comme une apparition au delà des sens : à peine vous distinguez son visage, elle n'a plus d'ombre ni de souffle; c'est une femme qui s'est trompée d'élément. Mais j'étais trop accoutumé à voir Fanny avec son père pour faire toutes ces belles réflexions ce soir-là.

Je fus donc m'asseoir près de Fanny, bien plus près d'elle que je n'aurais osé le faire sans la fumée qui comblait les distances : cette atmosphère ondoyante est si favorable à Tamourî — Il y a des moments où vous êtes seul entre deux montagnes de nuages; alors vous rêvez à l'avenir. Puis , le nuage s'entr'ouvre , et vous voilà au sommet de ces Alpes fantastiques, à côté de Fanny, enveloppé du même voile, isolé avec elle du monde extérieur, voyant à vos pieds les mêmes orages, écoutant le même calme sur vos têtes. Alors Fanny sourit avec plus d'abandon, vous la regardez avec plus d'audace. Tout à coup, plus de nuage, plus de rempart mouvant, plus de forme aérienne: vous voilà retombé dans le salon enfumé, au niilieu des guerriers de l'Empire qui

décorent la muraille; vous entendez sonner dix heures, heure terrestre, qui renvoie dans leur empire toutes ces ombres bienfaisantes. C^est à peine si vous avez le temps de reculer votre siège de celui de Fanny.

« Votre pipe est-elle déjà vide, général? »

Le général avait sa tête penchée; ses narines étaient ouvertes dans une béate attitude de recueillement et de plaisir; sa grosse pipe toute noircie reposait à terre à côté de son chien. A voir cette large machine entourée encore de légères vapeurs, on Peut prise pour FEtna, quand il se repose, fatigué de jeter sa lave et sa fumée.

Deux minutes après, le général répondit à ma question :

« C'est assez fumer pour ce soir, Jules; je ne suis plus ce que j'étais : j'ai vu le temps, mon ami, où je serais resté trois nuits et trois jours à jeter en l'air plus de fumée que n'en pourrait faire, en un an, tout un corps de garde de soldats citoyens. C'étaient de grands et vifs plaisirs .'Tout nous manquait, l'habit sur notre corps, la chaussure à nos pieds, le pain et le vin et le calme de la nuit; mais le tabac nous soutenait. Le tabac! beau rêve î II y avait à l'armée d'Egypte des hommes qui avaient le cœur de faire des vers français devant les Pyramides. Un d'entre eux a osé faire

'jÇ) L^ÉCHELLE.

un poëme épique au milieu du désert. J^ai fumé aux Pyramides, j^ai fumé partout et toujours. La première fois que je vis ta mère, ma Fanny, elle reculade trois pas! Moi, j^avais les lèvres enflées à force d^avoir pensé à ta mère. Elle était si douce et si jolie! Elle aimait avec transport les fleurs, les odeurs suaves, le linge brodé et odorant! Son œil était si pur, sa joue si blanche! Eh bien! ma fille, je Tavais apprivoisée, ta mère. Que de fois elle a posé sa lèvre si mince et si fraîche sur mes lèvres enflées par le tabac ! que de fois elle a chargé ma pipe de sa main! Tu as vu le cerf de Franconi, ma fille? Quand le cerf avait tiré son coup de fusil, il respirait Fodeur de la poudre : ainsi était ta mère. J'allais à elle, je lui tendais ma pipe en faisant les gros yeux, Ta mère arrivait à petits pas, elle tendait son joli nez sur ma pipe, chaude encore; puis elle se sauvait en éternuant, la peureuse! Rentrée chez elle, elle déroulait ses cheveux, elle changeait de robe et de mouchoir, et Dieu sait toute Peau de Portugal qui y passait! »

Disant ces mots, Toeil du bon général était légèrement humide. Vous avez vu cela souvent : une larme qui roule dans un œil vif encore, et qui reste suspendue à de gros cils; puis une joue qui se colore, honteuse de se sentir humide! Fanny, entendant parler de sa mère, jeta ses deux

bras au cou de son père; elle appuya sa tête blonde sur la poitrine du vieillard. Ce fut alors seulement que cette larme, après avoir roulé sur le visage du général, rejaillit sur le visage de sa jolie enfant. Le bon père se sentit soulagé.

« Bonsoir, dit-il, bonsoir, ma fille ; bonsoir, mon bon garçon. Voilà une femme, Jules! me dit-il; une femme douce, blanche, parfumée comme sa mère, et ne craignant pas plus le tabac et la fumée que moi, son père. Aussi je Tai élevée pour cela, mon enfant! mon enfant à moi ! ma vie! mon plus beau morceau d'ambre, orné d'or et de diamants ! Quand elle vint au monde et que sa mère me la donna d'une main tremblante et émue, il y avait huit nuits et huit jours que je n'avais fumé; j'étais défait et livide! J'avais prié le bon Dieu, tremblant comme un moine espagnol qui abjure ! Quand j'eus mon enfant, je repris ma pipe. Je plaçai mon enfant au berceau, moi tout seul. Nous étions en Espagne alors : beau pays! J'envoyai chercher une nourrice andalouse, une nourrice comme pour un empereur. Elle arriva, la nourrice; grosse mère rebondie, œil noir, cheveux noirs, visage noir, mais tout le reste très-blanc. Je la vois encore, mon Andalouse; elle tenait à la bouche un long cigaretto que lui avait donné quelque muletier en passant sur la route. «Tenez,

Maria! prenez cet enfant et élevez-le. Bien .'nourrice, garde ton cigare; je n'ai pas peur de la fumée, ni ma femme non plus. « Et ma lille se jeta sur le sein de la nourrice; comme je m'approchai pour voir boire mon enfant, la nourrice Tenveloppa dans un nuage; moi, je me fis apporter ma pipe, et je ne quittai plus la nourrice. Je fumai avec elle aussi bien que j'aurais fumé avec un capitaine de dragons; aussi vous comprenez quel plaisir c'est pour moi de savoir que ma fille aime son père et les plaisirs de son père : c'est un bonheur de pouvoir entrer partout chez soi sans avoir à redouter certaines limites. Aussi bien je te promets un mari qui saura fumer comme ton père, mon enfant. C'est le moyen de n'avoir ni un débauché, ni un joueur, ni un faiseur d'esprit, ni un moqueur, ni un oisif; mais un brave homme qui aime sa maison, sa femme, son feu, et qui soit poëte pour lui tout seul. C'est moi qui te le promets, Fanny, tu n'épouseras jamais qu'un fumeur. »

J'avais pris machinalement la pipe du général, et, l'entendant parler avec tant de véhémence, j'avais approché le tuyau de ma bouche et j'étais placé dans l'attitude d'un homme qui médite ou qui fume, quand le général, me regardant avec la plus profonde pitié : c^ Pauvre espèce ! dit-il.

L ECHELLE. jg

quelle triste génération que celle-là! Allez donc en Egypte ou prenez Moscou avec des gaillards de ce calibre! A ton âge, morbleu! Jules, j'étais un homme de fer : les femmes, le froid, le chaud, la bataille, le sommeil, le plaisir, rien n'y faisait; je n'aurais pas reculé d'un pas devant un excès, quel qu'il fût. C'est qu'alors nous avions des âmes d'une haute tremipe. Vous autres, tout au rebours, vous êtes une race molle et blafarde, pitoyable à voir. C'est une grande misère de voir ces jambes grêles, ces mains mignonnes, ces poitrines rétrécies, ces visages pâles, ces cheveux bouclés, cette barbe qui serpente au hasard, ces voix flûtées, et de dire que tout cela s'appelle un homme! Un homme, morbleu! Un homme aujourd'hui, sais-tu ce que c'est, Jules? C'est quelque chose qui sait le latin, qui lit des journaux, qui déclame des vers, qui se lève à huit heures, qui se couche à onze, qui boit de l'eau et fume des cigares en papier. Vos hommes, à vous, portent des gants jaunes; ils ont des habits étroits, ils affectent de montrer leurs dents et leurs gencives, ils ont un lorgnon à leur cou parce qu'ils n'y voient pas, ils parlent beaucoup et toujours; surtout ils parlent de préférence des choses qu'ils ignorent et des pays qu'ils n'ont pas vus : de l'Espagne, de l'Alhambra, de l'Orient, où ils ne sont jamais allés, et des bains turcs, dont

8o L ÉCHELLE.

ils n'auraient aucune espèce d'idée, même quand ils seraient allés en Orient.

— Général, lui dis-je, vous revenez aux bains turcs par un long détour; il serait plus charitable de me dire tout de suite l'histoire que vous avez envie de me conter à ce sujet.

— Laissez ma pipe! laissez ma pipe, Monsieur! me cria le général sans répondre à ma réponse. Veux-tu bien laisser ma pipe ! Toute muette qu'elle est, toute vide que vous la voyez, il y a epcore assez de feu dans ses cendres , assez d'âme en ce corps éteint, pour vous jeter ivre-mort sur ce tapis jusqu'à demain ! — Et à présent, bonsoir, mon enfant! bonsoir, ma fille! » Et il embrassa la jeune fille qui se retira en me disant, à moi aussi : Bonsoir!

Le général la suivit des yeux; je la suivis des yeux; la porte du salon se referma, et je croyais la voir encore, la charmante apparition. Quand il fut dit que nous ne la reverrions plus que le lendemain, nous fûmes d'une grande tristesse, son père et moi. Il se rejeta dans son fauteuil de trèsmauvaise humeur, et moi, regardant la pendule, tout à l'heure si rapide, si lente à présent, je pensai, avec un soupir, qu'il fallait que cette aiguille fit le tour du cadran avant devons revoir, Fanny! Il y eut entre le général et moi un silence qui

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dura plus d^un quart d'heure. Pendant tout ce quart d'heure, le vieillard et moi, muets tous deux, nous eûmes une de ces longues conversations qui viennent du cœur, si pleines de choses, et de tendresse et de serments d'amitié; une conversation du sixième sens entre un vieillard indulgent et un jeune homme honnête qui se donnent, sans le savoir, celui-ci un second père, celui-là un fils de plus. C'est ainsi que, peu à peu, nous fûmes consolés, pensant tous les deux au lendemain.

Quand nous eûmes bien épanché notre cœur dans ce silence, et quand tous nos secrets intimes, de lui à moi, de moi à lui, furent épuisés, nous retrouvâmes la parole, lui et moi, et la conversation reprit son cours.

« Fais le thé, me dit-il; charge ma pipe, ranime le feu, et buvons du thé, puisque aussi bien, pauvre jeune homme, le rhum vous monte au cerveau comme le tabac. Trop heureux encore si Monsieur peut dormir quand il aura deux ou trois tasses de thé dans le cerveau ! »

Il se prit à sourire. J'approchai le thé, je découvris la théière, je chargeai la pipe; le tabac et le thé jetèrent leur arôme. Le général se retourna pour regarder le portrait de sa fille; puis, de sa fille, son regard se porta sur moi, sur le thé, sur

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sa pipe : il avait, dans cet instant, toute la physionomie d'un homme heureux.

« Quand je suis avec toi, me dit-il, une chose me chagrine et me gêne étrangement; je suis mal à Taise avec vous autres, jeunes gens d'une époque correcte et stupide. Vous n'avez pas assez de vices pour un vieux comme moi : je n'ose pas parler plus librement devant vous que je parlerais devant ma fille; j'aurais peur de vous faire rougir. Enfants! vous n'avez pas vu le Directoire ! Vous n'avez pas assisté à ce moment de. plaisirs solennels, quand toute la France, délivrée de l'échafaud, se ruait dans le vice et dans l'amour comme un écolier échappé à la verge du pédagogue. C'était là une fameuse époque pour sentir la vie : les guerres d'Italie, le général Bonaparte et l'Egypte marchèrent à ce réveil délirant. J'eus le bonheur de faire partie de l'Europe active; je fus soldat à la suite du grand homme, et quant aux voluptés et aux délicieux scandales du Directoire, je ne fis que les entrevoir. Cependant je m'en souviens encore quelquefois, je m'en souviendrai toujours. Ce vice furibond qui déborda en France m'a frappé au visage, ne pouvant me frapper au cœur. Ce vice-là cependant m'a laissé sa chaude empreinte; je la sens encore quelquefois comme on respire l'haleine d'une femme ivre de vin de Chypre. Et voilà

pourquoi, quand je suis seul avec toi, et quand ma fille dort enfermée dans ses rideaux blancs, j'aime à parler de tout cela avec toi , mon enfant.

— Général, répondis-je, il me semble que vous calomniez bien fort la génération présente. Tant s'en faut qu'elle soit aussi chaste et aussi pure que vous l'imaginez. Ce qui lui manque, voyezvous, ce n'est pas le vice, ce sont des âmes capables d'en porter les atteintes, c'est une poitrine comme la vôtre, ce sont des nerfs comme les vôtres : le vice a changé de place chez nous ; il s'est porté à la tête, et, honteux de n'être bon à rien, il s'est mis à dormir; il ronfle à présent, il sera mort demain d'ennui. Voilà tout ce qui fait notre vertu, général; mais, de grâce, ne le dites à personne, et surtout n'en parlez pas à votre chère enfant, l'enfant qui dort! Et à présent, général, à présent qu'il est onze heures, que votre pipe est brillante comme une étoile, que le thé est versé pour nous deux, si vous me racontiez votre scène dans les bains des femmes turques? Faisons cette débauche, cette nuit, tous les deux et tout seuls. Le voulezvous ?

— Oh ! reprit-il, ceci est une belle histoire : je vais te la raconter, puisque tu le veux, mon ami; aussi bien, depuis sept heures du soir, j'en

meurs d'envie. Je suis fatigué de vous entendre parler de TOrient comme vous faites ; je suis las de vos vers, las de vos descriptions, las de vos contes, las de vos grands livres à gravures sur rÉgypte, moi qui ai vu et touché TÉgypte!... »

Et il aspira le tabac à deux ou trois reprises ; le nuage haletant s'amoncela autour de nous. A la fin, il commença brusquement ce récit si longtemps attendu :

« J'étais à bord de V Orient avec le général Bonaparte ; nous allions en Egypte lui et moi, lui général, moi soldat. Nous sommes entrés à Malte ensemble; nous avons débarqué ensemble dans la même chaloupe , suspendus à la même corde, sur le rivage. Il me tendit la main, à moi soldat. Il a tendu ainsi sa main à dix armées; puis nous avons pris tous les deux l'Alexandrie d'Alexandre. Il fallut aller au Caire , traverser le désert et les Arabes. Point de verdure, point d'eau, des puits comblés, et le mirage qui faisait de tous ces sables comme autant de lacs argentés sous un ciel de France! C'était beaucoup souffrir, n'est-ce pas? Puis nous passâmes devant les Pyramides. Tout seul, Desaix passa sans lever son chapeau; puis moi, à l'avant-garde, j'entrai au Caire, moi le premier. A le voir pour la première fois, c'était beau, le Caire ! Nous avions eu tant de chagrins.

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de malheurs et de peines pour arriver à cette ville ! nous avions eu soif si cruellement et si souvent ! Je dis à quelques-uns de nos compagnons : « Mettons-nous quelque peu sur une hauteur a pour nous reposer et voir entrer le général en « chef. »

c( Justement, à Tentrée de la ville, il y avait un petit bâtiment tout noir. Au sommet de la maison, sur le toit, s'étendait une terrasse fort commode qu'abritait la muraille d'un palais. C'est là, sur cette terrasse, que nous fûmes nous placer, mes amis et moi. Il y avait six jours que nous n'avions été à l'ombre, six jours que nous n'avions eu un moment de repos. Que cette halte était belle : nous cinq sur un des toits de la ville conquise ! nous cinq brunis par le soleil, haletants et curieux !

c( Et déjà l'armée française qui se fait entendre ! Déjà les premiers pas des soldats républicains , et Je pas du général, qui battait plus haut à lui seul que tous les autres réunis ; déjà le tambour et la trompette, le coq gaulois aux ailes déployées qui nage dans les trois couleurs, l'arc-en-ciel triomphal ! Que nous étions bien alors !' Nous vîmes entrer tous ces travaux, tous ces dangers, tous ces Français, tout ce général; il nous semblait, du haut de ce toit, que nous nous voyions passer. En i 8

présence de cette gloire, nous nous levâmes, pénétrés de respect ; et, comme nous avions oublié d'être chrétiens, nous criâmes comme les musulmans, comme eux éblouis d'admiration : Dieu est grand !

« Il y a des heures où la religion est un besoin. Cétait la première fois, depuis mon départ, que je m'avisais de croire en Dieu !

« Au moment où nous nous levions tous les cinq, battant des pieds et des mains et criant : Dieu est grand! le toit fragile sur lequel nous étions vient à faiblir; nous le sentîmes s'enfoncer mollement sous le faix. Alors, étonnés, surpris, et ne sachant pas ce que nous devions craindre, nous nous sentîmes descendre au milieu d'une vapeur odorante, chaude vapeur pleine de volupté et de repos : un instant nous nous crûmes descendus au paradis de Mahomet.

(( Vous autres de la génération nouvelle, si vous aviez cette histoire à raconter, vous seriez une heure à décrire ce bain turc, à examiner ces femmes turques presque nues ; vous diriez la blancheur de leur peau , la beauté de leurs lèvres, la petitesse dé leurs pieds, la finesse de leur taille, la couleur de leur prunelle et la longueur de leurs cheveux, éternels descripteurs que vous êtes! Malheur à la description ! elle a tué tout l'intérêt

du récit et du voyage. La description, c'est votre maladie à vous, c'est votre analyse, une fausse analyse, vous ne sentez rien en bloc. Vous les verriez une à une, vous n'en verriez qu'une seule, détruisant ainsi tout l'effet de cet accident heureux.

« Nous, au contraire, nous étions cinq au milieu de vingt femmes effrayées ; cinq Français dont un Corse, qui devenait plus Français chaque jour à mesure que Bonaparte gagnait une victoire; tous les cinq tombés au milieu de vingt baigneuses. Oh ! quel bonheur d'échapper un instant au bruit, au soleil, à la poussière, à la gloire de la ville ! Quel bonheur de voir enfin l'Orient dans ce qu'il a d'intime et de parfumé ! Quel bonheur de retrouver au Caire les voluptés trop souvent regrettées du Directoire ! Aucun de nous ne se mit à réfléchir ni à décrire. Notre premier soin fut de rassurer du geste et du regard ces vingt femmes immobiles et muettes. Bientôt nous fûmes à l'aise comme dans un salon français tout rempli de femmes habillées à la grecque. Ce lieu était silencieux, caché, tout rempli d'une molle vapeur. L'eau froide et l'eau chaude coulaient au milieu, et les mains grêles des baigneuses jetaient cette eau sur leurs beaux corps ; chacune d'elles se jouait avec le miroir transparent. Puis c'étaient de petits cris de joie, puis des cris de

peur, puis des mouvements de curiosité haletante, puis des rivalités charmantes. Elles étaient là, ces vingt femmes, des voisines, des amies, des femmes de hauts seigneurs, qui avaient quitté le harem pour le bain ; elles étaient dans leur moment de liberté, espérant beaucoup de la guerre et de la conquête, n'ayant aucune peur des Français et répétant avec beaucoup de charme le nom de Bonaparte, qu'elles savaient, elles aussi. Le nom de Bonaparte était déjà un nom si grand que les eunuques et les muets eux-mêmes l'auraient tous répété au besoin.

« Alors nous fîmes, nous aussi, nos ablutions au bord du ruisseau d'eau tiède. Nos compagnes, en riant, nous couvrirent d'essence de roses ; elles démêlèrent nos cheveux, elles blanchirent nos visages, elles nous offrirent le sorbet dans des coupes de cristal. Elles murmuraient doucement à nos oreilles ; elles s'étonnaient de nous voir si polis et si doux , leur souriant avec amour , et leur baisant respectueusement les mains , nous , des hommes qui avions l'air plus guerriers que leurs maris.

« Cependant, au dehors, nous entendions retentir les tambours français, et nous vidions nos coupes à la santé de nos frères d'armes, moins heureux que nous.

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« Je n'ai jamais été plus content de ma vie. J''ai été, en Espagne, hébergé dans des couvents de moines tout ruisselants de malaga et de porto ; je suis descendu en Italie au milieu de la vapeur des roses, après avoir traversé les Alpes chargées de neiges ; en revenant de Moscou, mort de froid et de faim, tout nu, tout blessé, j'ai été accueilli par une comtesse polonaise de dix-huit ans, qui me mit dans son lit de batiste et de velours, et me traita comme elle eût traité son propre fils, la pauvre femme ! Eh bien, jamais, dans cette extrême joie qui succède à l'extrême douleur, dans cette extrême abondance qui remplace l'extrême disette, je n'ai éprouvé ce que j'ai éprouvé dans mon bain du Caire ! Au milieu de mon sérail à moi, sultan à trois chevrons , au milieu de mes femmes émues , témoin de leur coquetterie , de leur passion, de leur amour, de leur abandon si complet, de leur gracieuse obéissance à l'heure présente , il me semblait que je prenais ma revanche de toutes mes fatigues, ma revanche de toutes mes privations depuis que j'avais quitté cette France où je m'amusais tant. Moi enfin, j'avais trouvé le premier cet Orient voluptueux après lequel nous courions tous ; je les avais trouvées ces saintes houris qui nous agitaient dans nos rêves sous les tentes du camp ; le pre-

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mier j'avais mis vraiment le pied sur cette étrange terre qui fuyait nos avides embrassements. Tous les cinq, nous étions plus réellement vainqueurs du Caire que ne Tétaient Bonaparte et le reste de Tarmée. C'était encore plus une affaire de gloire et de vanité que ce n'était une affaire d'amour, mon ami : voilà pourquoi je te rappelle tout cela en détail.

a Quand les femmes turques sont au bain, personne n'a le droit de les troubler, pas même leurs maris. Elles restèrent longtemps au bain ce jourlà. Mais enfin il fallut se séparer. Pour leur dire adieu, nous leur donnâmes à toutes un nom : Adieu, Louise ! adieu. Victoire! adieu, Fanchette! adieu, Marion! adieu, toutes! adieu, les belles! adieu, les houris ! adieu, mes amours ! adieu, Fanny ! Quand je dis Fanny, je me trompe: c'est le nom de ma fille; c'est un nom que je ne donnerais pas, pour le bâton d'un maréchal, à la femme légitime du Grand Turc; mais adieu, Clarisse! Agathe, adieu! adieu, Zoé! Nous réunîmes en bloc tous les noms de nos premières amours, et ces noms de Paris, ces noms de nos soirées de bal et d'Opéra, ces noms de nos théâtres ouverts de nouveau, ces noms de nos couvents détruits, ces noms français, ces noms en robes grecques et romaines, aux pieds nus et chargés de

diamants, nous les fîmes retentir dans ce bain, qui les prit pour les noms les plus voluptueux de rOrient. Nos adieux furent longs. Quels sourires! que de larmes! que de belles mains tendues vers nous! Nous avions hâte de partir: déjà battait la retraite du soir; déjà les sons de la diane nous rappelaient à la garde du camp.

« Mais hélas! hélas! comment sortir? Le toit est enlevé, la muraille est glissante. Il était si facile de se laisser glisser sur l'humide mosaïque; mais comment remonter? A la porte, veillent les esclaves ; à la porte, si Ton nous voit, nous entendrons des cris féroces , nous aurons désobéi au général; nous exciterons une révolte dans la ville soumise à peine ; le musulman jaloux invoquera Allah!... nous serons fusillés sur l'heure. Voilà ce que nous disions entre nous, mais tout cela en riant, en plaisantant, en vrais soldats, en disant adieu à nos compagnes, en épuisant les dernières gouttes de nos coupes.

« Albert, qui était déjà caporal, tira gravement de sa poche la proclamation du général , et, imposant silence à nos derniers baisers, il se mit à lire solennellement de la proclamation militaire tous les passages qui pouvaient nous concerner î

« Soldais,

« Les peuples chez lesquels nous allons entrer « traitent les femmes différemment que nous; « mais, dans tous les pays, celui qui outrage une « femme est un monstre.

« Article i". Tout individu de Tarmée qui aura M outragé une femme sera fusillé.

« Signé : Bonaparte,

a Membre de l'Institut nationah »

« Disant cela, Albert embrassait une grosse Géorgienne aux yeux noirs.

« Rufo, qui était Corse et fanfaron : « Bah ! (( dit-il, le général est mon cousin, et il ne vou- « dra pas nous chagriner pour si peu. » Tous les Corses voulaient être déjà les cousins de Bonaparte.

« Eugène, qui était des bords du Rhône, quand le Rhône est au midi, avait été clerc de procureur dans Tétude de sa mère, car dans ce temps-là les gens de loi étaient rares, se mit à rassurer Philippe, qui tremblait de tous ses membres.

« Lis cette loi avec soin, Philippe, interprètece la, ne t'attache pas à la lettre, et tu n'auras pas « peur.

<' Sera fusillé celui qui aura outragé une

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a femme. Or, nous n'avons outragé personne ici, « Mesdames. » Et alors Albert jetait sur elles ses yeux bleus ; et les pauvres femmes, avec leurs yeux humides, avaient l'air de nous répondre : a Vous ne nous avez pas outragées , monsieur « Albert; ni vous non plus, monsieur Rufo; ni « vous non plus, monsieur Philippe; ni vous « non plus, monsieur Eugène. » Quant à moi, j'avais peine à me dégager d'une pauvre jeune fille qui me tenait embrassé de ses deux bras : « Je ne t'ai pas outragée, n'est-ce pas, Elvire ? y>

« Dans ce temps-là, il y avait à Paris beaucoup de femmes qui s'appelaient Elvire, je ne sais pas quels noms elles portent aujourd'hui.

« Et puis nous avons toujours Rufo, le coucc sin germain du général , qui nous empêchera « d'être fusillés, m.on bon Philippe. » Philippe tremblait toujours de tous ses membres, malgré la sage interprétation de la loi.

« La position devenait critique, et "nous étions perdus en effet si l'une de ces femmes, la plus épaisse de toutes, la grosse et bonne Géorgienne, ne se fût avisée d'un stratagème auquel nous n'aurions pas pensé. Au moment où la pâleur commençait à envahir tous les visages, la Géorgienne se plaça sans mot dire contre la muraille, justement sous Touverture du plafond par la-

quelle nous étions descendus : ce fut la base solide sur laquelle nous improvisâmes l'escalier libérateur. Marion au bas du mur, Louise grimpa sur Marion, Fancheite sur Louise, Victoire sur Fanchette ; comme elle était la plus grêle et la plus légère, la pauvre fille qui m'embrassait grimpa sur Victoire ; elle fut le dernier échelon de cette échelle animée, avide, curieuse, pleine d'amour, échevelée et pleurante, qui devait nous rendre à la liberté et au camp. Philippe grimpa le premier sur cette échelle : tremblant qu'il était, il meurtrit plus d'une blanche épaule, il égratigna plus d'un visage, il ne dit adieu à personne, il se vovait fusillé le lendemain matin ! Rufo, tout lourd qu'il était, eut grand soin de ne pas laisser flotter son sabre; mais comme il avait sa chaussure entre les dents, il n'eut pas un seul baiser à donner à cette échelle vivante qui tremblait de tout son poids.

« Restés tous les trois dans le bain, Eugène, Albert et moi, nous oubliâmes toutes nos peines; ce fut à qui de nous monterait le dernier : « A toi, c( Eugène, « disait Albert. Albert montait les premières marches; il arrivait ainsi au troisième échelon ; il l'embrassait avec l'ardeur d'un capitaine de la garde, puis, folâtre enfant qu'il était, il se laissait mollement glisser jusqu'à terre pour

recommencer son escalade. Nous lui disions : c( Monte donc, Albert ! « Albert remontait ; il montait un échelon de plus; il s^arrêtait à cet échelon, puis il redescendait, puis il nous disait : ce Je reste ici, je suis bien ici, je veux être fusillé « ici. Montez, vous autres ! Monte, Eugène ! « Et voilà Eugène, le beau jeune homme, qui lève le bras et qui se tient à ces belles femmes rieuses et pleines de grâces. Eugène les touchait à peine; elles arrêtaient Eugène, elles aimaient beaucoup Eugène. A la fin Eugène monta sur le toit, il voulut redescendre; mais tout à coup plus d'escalier, Pescalier était à bas, qui dansait en pleurant. Et nous voilà narguant Eugène, et Eugène riant à moitié: « Viens donc, Albert! viens donc, « Georges ! venez donc, ou je vais redescendre ! » Nous nous mîmes à danser en rond, narguant Eugène qui était désolé.

« A la fin je dis à Albert : « Albert, il faut « sortir d'ici, absolument. Qui de nous sortira le « dernier? Je suis plus gros que toi, monte le « premier; tu me donneras la main. Sois bon « enfant; je t'ai donné une bonne place sur le « premier rang à la bataille, si bien que tu as « manqué d'être tué à mes côtés : tu dois t'en ce souvenir, Albert. Cède-moi donc une fois dans « ta vie, Albert. »

96 l'échelle.

ce Albert, fort touché de mon discours, m^embrassa comme s^il eût embrassé sa Géorgienne. L^escalier se forma de nouveau ; on choisit les femmes les plus fortes : j'ai toujours été d'un embonpoint si ridicule! Je ne sais comment cela se fit , mais ma jolie brune était encore assise au sommet de Féchelle; elle me regardait d'un air pénétré.

« Je fus fidèle à ma parole; je montai tout de suite après Albert. Je me faisais léger et petit, de mon mieux ; je montai lentement. Je sentis plus d'une poitrine haletante ; j'entendis plus d'une voix qui me disait adieu dans cette langue inconnue qui vient du ciel. J'atteignis enfin au sommet; Albert et Eugène me saisirent de leurs bras nerveux et m'attirèrent à eux. Hélas ! hélas ! à cet instant-là même, j'eus un des plus violents chagrins de ma vie. »

A ces mots, le général déposa sa pipe ; il avait du chagrin dans le cœur. « Figure-toi , Jules, que la jolie brune, cette petite fille de seize ans, le dernier échelon dont je t'ai parlé, s'attachait à moi avec tant de force qu'elle vint avec moi sur la plate-forme; et, une fois sur la plate-forme, elle se jette à genoux devant moi, les mains jointes, sans vêtements, priant, s'arrachant les cheveux, et parlant d'une voix si douce et si plaintive que je

la comprenais comme si j'avais eu le don des langues. Elle se tordait, elle criait; elle se leva, elle m'embrassa. Elle me disait en arabe : « Ne « me laisse pas ici toute seule! emmène-moi, je (c serai ton esclave, je serai ta femme ! >) Eugène, Albert et moi, voyant cette douleur, cette beauté, ces cheveux épars, ce sein nu, cette pauvre femme si hospitalière et si bonne, mon Directoire à moi, qu'il fallait quitter sitôt , nous fûmes près de pleurer aussi fort qu'elle pleurait.

« Ce fut une grande douleur. Je me jetai à genoux à ses côtés ; je l'embrassai avec délire ; je lui dis adieu avec des larmes ; Eugène et Albert la rejetèrent doucement à ses compagnes. Puis, tout à coup, pour la faire revenir à elle, toutes ces femmes se mirent à frapper dans leurs mains, à remplir l'air de leurs cris. La porte fut ouverte avec fracas , les esclaves accoururent , les femmes se voilèrent, et de leurs mains elles montrèrent ce toit entr'ouvert et ces chrétiens qui s'enfuyaient,

« Les époux de ces femmes remercièrent Allah, dans leur prière, du danger dont il les avait préservées.

« Le toit fut réparé, le lendemain , avec du fer.

« Quant à nous, moi pleurant, eux riant, tous les cinq épanouis, frais comme des roses , reposés comme un sultan , couverts d'essence , chargés ï 9

98 l'échelle.

d'amulettes , d'anneaux d'or et de chapelets d'ambre, nous rentrâmes au camp à la faveur de la première confusion.

« Nous fûmes salués à notre entrée comme cela était dû à des gens de Tavant-garde qui s'étaient battus les premiers, et qui étaient signalés nominativement dans Tordre du jour. Seulement, on trouva que nous portions avec nous une odeur insupportable, l'essence de rose étant peu connue alors et peu en usage dans le camp. ■

« Le lendemain, nous étions nommés sousofficiers tous les quatre ; Albert était officier tout à fait.

« Un mois après, j'avais la peste à Jaffa. «

Le général achevait son récit, quand il sentit quelque chose qui touchait légèrement son épaule ; il se retourna vivement et le visage couvert de rougeur.

C'était son lévrier favori qui, dans un accès de tendresse, lui disait bonsoir.

« Tu m'as fait une horrible peur , Vulcain , dit le général ; j'ai cru que c'était ma fille qui nous écoutait. Quelle honte c'eût été pour moi ! ))

Il reprit encore sa pipe, et d'un souffle vigoureux il ranima ses feux éteints.

Je me levai. « Bonsoir général. »

Il me prit la main : « Bonsoir, mon enfant. y>

Je sortais, il me rappela.

a Fais-moi le plaisir, Jules, de couper ta barbe et tes moustaches ; fais-moi le plaisir de ne plus mettre de gants jaunes, et de ne plus porter de lorgnon, veux-tu?

« Nous avions de si belles moustaches, nous autres, dans Parmée; des mains si nerveuses, une barbe si noire et de si bons yeux, que toutes vos moustaches et vos gants jaunes, et votre barbe, et vos lorgnons, me font pitié. »

'ÉTAIT le dernier des trois jours, un jour de joie. Vous savez quelle fête ! la même fête perpétuelle qui commence par des distributions de viandes et qui se termine par quelques fusées jetées dans Pair et qui brillent trois secondes, image trop vraie de la satisfaction d'un peuple. Nous étions donc arrivés, à travers tant de mauvaise musique et de mauvais vers, au dernier des trois jours.

La foule s'assemble et se presse ; on se heurte, on se renverse, tous les yeux sont levés vers le ciel comme si Ton attendait un miracle. Que va-t-il donc descendre de ce ciel ? Quelle rosée bienfaisante? Quel saint ange doit nous apporter le calme et la paix? Pourquoi toute cette population atten- I 9.

tive et recueillie? Demandez-le à elle-même : elle ne vous le dira pas.

La foule sait-elle ce qui la pousse, ce qui l'appelle? La foule marche comme le flot marche; elle regarde en haut parce qu'on regarde en haut ; elle n'a ni foi, ni espérance, ni crainte. On l'appelle aujourd'hui pour regarder : elle regarde ; il y a un an on l'appela pour briser un trône, pour défendre les lois, pour rétablir la constitution de France, pour réclamer les droits de Thomme : la foule vint au premier appel. Elle brisa, elle renversa, elle exila, elle se rua dans la vengeance. Aujourd'hui elle vient voir des fusées qui volent. Sublime foule ! stupide foule !

Or donc elle regardait, bouche béante, attendant qu'il plût à l'artificier de venir.

L'artificier ne se gênait pas , l'artificier était à table, joyeux et tranquille : que la foule attende, le plaisir en sera plus vif. D'ailleurs tout est prêt : les fusées qui s'élèvent en l'air et qui retombent en étoiles tricolores, la bombe qui tourne sur elle-même et qui éclate, le soleil fixe et mobile donnant un éclatant démenti au problème de Galilée, puis la gerbe qui monte, qui hurle, qui crie, qui se démène, échevelée, bizarre, bondissante, joyeuse, poussée par les éclats du peuple, et se perdant dans le nuage comme se

l'enfant perdu. . io3

perd une pensée poétique dans un peuple en révolution.

Quand Tartificier eut dîné, il s'avança au lieu de Pexécution. Un feu d'artifice, c'est comme un homme à immoler : c'est la même attente solennelle, c'est le même battement de cœur. A savoir si l'homme mourra bien, à savoir si les fusées seront de poids et monteront bien haut dans les airs. Ajoutez que c'est un plaisir d'un instant qui passe vite, le temps de couper une corde ou d'approcher une mèche. Ici, quand tout est fait, c'est du silence; au feu, c'est de l'obscurité. Je ne crois pas que jamais, depuis le commencement du monde, on ait entrepris une pareille comparaison.

J'en demande pardon à l'artificier.

Enfin, enfin, dans l'obscurité de la place publique, là-bas, là-bas, à travers ces ponts suspendus, sur ces bords où l'onde éclate et se brise, entre ces statues colossales, monuments sans proportion et sans actualité, à travers cette place de la Révolution si ensanglantée, et qu'attendent des jardins et des groupes d'eaux jaillissantes, voyezvous cette faible lumière qui scintille, vacillante clarté qui paraît et disparaît inégalement, capricieux follet qui se joue autour de la poudre, âme rapide de cet artifice muet encore . Silence î Il faut du silence pour bien voir; la scintillante

lumière va donner le signal. La pâle clarté va faire étinceler tout ce ciel. Vous allez dire que le soleil n^est pas couché et que les étoiles boudeuses se sont enveloppées dans leur voile gracieux de la nuit, boudeuses déesses qui échappent à ces astres inusités !

Et le feu recommence. Vous entendez comme le râle d'un mort ; l'incendie éclate et hurle, il crie, il éclate ; tout le ciel est changé. Le peuple bat des mains. O pouvoir de la poésie sous toutes les formes ! cette poésie colorée de la poudre, facile à comprendre comme une caricature en plein vent; cette poésie des yeux, qui dure une^seconde mais qui va droit au regard, laissant le spectateur maître de se faire son drame à lui comme à une pantomime d'opéra; cette poésie de Tartificier n'a pas d'égale. L'artificier est le poëte -O populaire ; l'artificier est l'enchanteur le plus puissant des temps modernes. Vous qui souriez, savez-vous un peintre plus étudié? savez-vous un chansonnier plus chanté ? savez-vous un refrain plus répété? savez-vous, dans ce monde d'artisans, quelque chose plus fêté, plus vivement, plus naïvement senti, avec plus de passion et de cœur, que cette simple fusée qui sillonne les airs? Tout un peuple regarde et applaudit; à ce spectacle, la pensée de tout un peuple est suspendue. Il y a un

instant, instant rapide, où le peuple aux mille formes, aux désolantes colères, aux passions terribles, aux sentiments multiples, n'est plus un peuple ; ce peuple n'est qu'un seul homme, abusé, oublieux, flâneur, curieux, innocent, et qui regarde en Pair. Ce peuple qui regarde, c'est le grand flandrm de vicomte, dans Molière, qui crache dans un puits pour faire des ronds. Oh ! si ce moment de béatitude et de contemplation silencieuse se prolongeait seulement un jour, qu'il serait facile de gouverner !

Dans les airs, la fête enflammée est à son plus beau moment ; tout un pont de feu s'étend dans les nuages ; sur ce pont des armées sont en présence, c'est le pont d'Arcole, c'est le pont des trois jours, c'est la bataille parisienne. Voyez ! voyez ! Et la pensée est suspendue de nouveau. O miracle ! dans cette grande ville, volcan qui gronde incessamment et qui éclatera quelque jour, inondant l'Europe de venin et de bitume, dans cette capitale des trois couleurs tout se tait, passion, colère, ambition, douleurs, désappointements cruels, misères profondes; on n'entend plus rien, pas même les voix des mourants, les plaintes des captifs, les gémissements de l'hôpital ; la vie sociale est suspendue, la vie réelle fait silence; cœurs et âmes sont tous dans les airs, voltigeant

io6 l'enfant perdu.

après rétincelle enflammée. On dirait des peuples croyants qui écoutent une religion nouvelle. A la dernière fusée, il n'y avait plus dans Paris qu'un seul désir, c'était de voir le dernier éclat de cette fête dans le ciel. Alors, quand tout ce peuple quitte la terre, il n'y a plus sur la terre ni époux, ni père, ni maîtresse, ni haine, ni amour ; il n'v a plus qu'un regard, qu'un simple regard, morne et terne comme tout regard après lequel il n'y a plus rien à désirer.

Même, je vous le dis, une mère, ce jour-là, s'est tellement perdue au ciel qu'elle oublia son enfant, son joli petit enfant qui était à ses pieds.

Elle oublia son enfant, la pauvre mère ! elle l'oublia un instant ; cet instant fera le chagrin de sa vie. Excusable peut-être, car c'était son premier moment de poésie, la pauvre femme ! c'était le seul plaisir qu'elle eût eu en sa vie, c'était la seule page qu'elle eût ouverte, le seul spectacle auquel elle eût assisté, le seul vers qu'on eût murmiiré à ses oreilles; c'était son premier tournoi, sa première logea l'Opéra, ses premiers contes des Mille et une Nuits ; c'était son premier voyage dans la rue Vivienne, sa première entrée dans ks wauxhalls éblouissants ; c'était son premier cachemire, son premier bonnet de gaze, sa première déclaration d'amour ; c'était sa première débauche dans

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la nuit, à la lueur des lustres, au son des instruments, au bruit du vin de Champagne ; c'était son premier moment de repos et de calme, et d'illusion décevante, à cette pauvre femme si fort plongée dans les réalités de la vie laborieuse. Pardonnez-lui donc, si vous pouvez, d'avoir oublié un instant son enfant.

Gela fut prompt comme l'éclair du ciel. Quand le ciel fut redevenu ciel, rien que ciel, son regard se porta vers la terre ; il alla tout d'un coup de l'étoile à l'enfant ; quand il n'y eut plus dans le ciel que des étoiles, vous imaginez bien qu'elle revint à son enfant. Oh ! quelle nuit profonde ! au même instant plus de fusée dans le ciel, plus d'enfant sur la terre, plus d'enfant à ses côtés ; adieu la poésie î Elle oublie sa poésie, son bonheur, son idéal, son rêve, son drame, son extase, le ciel brillant ; elle est sur la terre, sur la terre nue, déserte, triste, sombre, sans jour et sans nuit en même temps, éclairée par un pâle crépuscule, tout pâle; une ombre décolorée, une couleur ombrée, un doute continuel, un mouvement inégal. Tout tremble devant cette mère saisie d'effroi; le ciel s'électrise, la terre s'agite; la foule, devenue compacte et occupée, n'a pas d'oreille pour ces cris déchirants, elle n'a pas de mouvement pour cette tendre mère éplorée ; la foule ,

devant cette étrange douleur qui commence, qui se dompte, qui ne veut pas se livrer encore à son explosion, la foule, c'est un mur de fer, un mur inaccessible, infranchissable, un mur sans portes, sans issue, sans une ruine, sans un trou pour qu'une mère puisse y passer ; le mur est debout devant sa douleur !

Oh ! comme elle s'agite ! Mais où s'agiter ? où courir? où ne pas courir? Quel conseil? à qui parler? Il n'y a pas un homme, pas une femme, pas une mère dans cette foule. Qui est mère ? qui est père? qui a des enfants ? — Alors elle crie, écumante et altérée, et à voix palpitante et enrouée : ce J'ai perdu mon enfant ! mon enfant blond aux blonds cheveux ! mon enfant frêle et riant qu'on va étouffer, qu'on va écraser, qui va mourir ! mon enfant qui se glisse comme un serpent au soleil, mon enfant qui s'ébat devant ma porte, mon enfant qui joue avec son agneau et qui boit du lait dans ma tasse tous les matins, mon enfant joyeux qui chante et qui sourit ! Mon enfant ! mon enfant ! Parlez donc ! dérangez-vous donc, Messieurs et Mesdames ! il me faut mon enfant ! Que regardez-vous donc dans le ciel? Une mauvaise fumée, une mauvaise étincelle, une flamme qui grimace, une salamandre sans queue, une folie qui est ivre et qui se traîne dans les nuages ; mais à vos pieds.

Messieurs, à vos pieds est mon enfant ! regardez à vos pieds, Messieurs, un pauvre enfant joli comme un soleil blond ! » Et elle se tordait les mains, et de courir çà et là appelant à haute voix son enfant; courant et ne s^éloignantpas du cercle où elle Pavait perdu. Pauvre mère ! le peuple insensible regardait le ciel, il criait de joie, il applaudissait. Le feu roulait en flocons ; il y avait des châteaux de feu, des étendards de feu ; la foule regardait de toute son âme, de tout son cœur, de toute sa passion. Que pouvait faire cette pauvre femme pour faire descendre tout ce peuple du ciel? Quand le dernier feu éclata, il y eut une lumière : elle en profita avidement, elle se précipita sous les rayons de ce soleil factice. Point d'enfant ! Le dernier feu brûlé, le mur s'ébranla, la foule redevint foule, mobile, agitée, friable, flexible ; alors la mère désolée se précipite dans la foule, qui s'écarte nonchalamment obéissante. La foule s'en alla, ne regardant plus le ciel; la foule revint chez elle haletante, fatiguée, écrasée ; elle but de la bière à la porte des cafés. Rentrée chez elle, elle se déshabilla, elle ôta son habit et son chapeau, elle se mit en chemise, elle souffla, elle ne se lava ni les pieds ni les mains, elle ne fit pas sa prière, elle ne pensa à rien : elle se coucha, s'endormit, et elle ne rêva à rien.

IIO L ENFANT PERDU.

Paris, cet insensible Paris, ne songea pas un instant à cet accident funeste : une mère a perdu son enfant.

Ce que devint la pauvre mère? Hélas ! hélas ! il y avait en son chemin des bourgeois qui rentraient en parlant politique. Ceux-là ne regardaient pas la mère éplorée ; ceux-là pourtant sont des hommes bons et humains des grandes villes ; mais aussi il y avait des enfants, spectateurs cruels, sans mère et sans père, égarés et curieux, libres comme Tair, qui, entendant la pauvre mère appeler son fils, lui criaient : Le voilà! le voilà! voilà V enfant! Et la mère radieuse courait : point d^enfant ! A la place du pauvre égaré elle trouvait un gamin de Paris qui riait aux éclats : le gamin de Paris, race à part, race bohème, qui se sème et qui pousse comme une plante parasite, le gamin qui s^accroche à la ville comme de Therbe aux vieux murs; le gamin, qui grimpe comme le lierre, plante tenace, crochue, parasite, joyeuse à voir, facile à pousser, inofîensive, pas méchante, rarement nuisible, un fruit à part de la civilisation. Ceux-là, dont les mères ne s^étaient jamais inquiétées, ne comprenaient pas qu^une mère pût pleurer et s^écheveler parce qu'elle avait perdu son fils. Si elle eût perdu son sac, son châle ou sa bourse, ils lui auraient aidé à chercher, ils auraient été sen-

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