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Contes et nouvelles

La cause réelle de la popularité d'un ouvrage sera longtemps encore une énigme. De grands écrivains n'ont pas laissé un seul livre populaire : Benjamin Constant, par exemjjle. Des écrivains d'une supériorité contestable ont, au contraire, rencontré cette perle de la littérature, la popularité. Ne citons (pie Bernardin de Saint- l'ierre, l'auteur si connu de Paul et Virginie. Ce phénomène inquiétait souvent Balzac dans ses nuits d'insomnie. Apres une longue veillée sous les ombrages des Jardies cl pen-

dant laquelle cette question de popularité avait été fouillée par lui avec une espèce de rage, et par moi avec un grand désintéressement, il avait fini par conclure que, pour devenir populaire, un ouvrage devait reposer sur une idée morale, mais commune, être écrit dans un style médiocre et paraître à propos. De Balzac avait-il raison? Nous aimons mieux croire au bonheur, afin de ne pas maudire l'originalité, l'invention, le style, et ne pas calomnier le goût de ceux qui Usent. Tenons-nous-en donc au bonheur. Du reste, un grand esprit ne demandait pas d'autre raison au succès.

Avant de donner un emploi à l'homme dont on lui vantait le mérite, Mazarin avait pour habitude de demander : — Est-il heureux? Comme il y a des hommes heureux, il y a des livres heureux. Mazarins au rebours, ne demandez pas toujours : — Ont-ils du mérite? Celui que nous réimprimons ici, pour la huitième ou dixième fois, a été des plus heureux sous le titre de les Méandres. Tandis que quatre contrefaçons paraissaient le même jour à Bruxelles, il était traduit à peu près partout. D'où lui est venue cette fortune singulière? — Il était heureux. Le scra-t-il encore cette fois? ^ous avons quelque raison de ne pas le croire, car nous avons commis l'incroyable maladresse de vouloir le rendre meilleur en y ajoutant plusieurs nouvelles bien ac-

cueillies, il est vrai, du public, particulièrement : — Comment on se débarrasse d'une Maîtresse. C'est de cette fantaisie que nous avons tiré une comédie jouée également avec bonheur au Théâtre-Français, sous ce litre: la Fin du Roman.

Oui, tous ces bonheurs réunis nous causent quelque effroi La couleur va changer, comme disent les joueurs. Mais enfin notre éditeur sera prévenu. S'il pense jamais à publier un autre ouvrage qui porte notre nom. il aura soin, dans le cas ou celui-ci ne ferait pas son chemin dans le monde, de s'informer auparavant s'il serait assez heureux pour réimprimer un ouvrage malheureux.

J'annonce un événement dont les Parisiens n'auront officiellement connaissance que lorsqu'il ne sera plus; eux qui sont cependant au courant de tout ce que le monde voit éclore d'un pôle à l'autre, qui sont instruits des choses les plus éloignées de leur quartier: de la santé du roi de la Chine, et des mœurs établies dans la lune; cet événement si simple et si commun, si vite connu des gens de la campagne, prives cependant de journaux, de revues et de télégraphes, c'est tout simplement, — je vous demande pardon d'avoir commencé mon récit par un logogriphc, — c?est le printemps.

Le Parisien connaît tout, excepte le printemj s. El pourtant aucune ville civilisée ne s'occupe autant du printemps que Paris. Il y a encore un tapis de neige sur les toits inclid' ardoises, et sur ces toits d'ardoû - - élèvent ei

o une visite

bien de pâles jets de fumée, que Paris songe sérieusement au printemps. Vous croyez peut-être que le Parisien ouvre la terre comme le veut Virgile au premier chant des Géorgiques, qu'il taille ses arbres, ménage des abris de paille et de jonc à ses abeilles, qu'il va visiter ses couches de melons; erreur. 11 s'occupe du printemps à sa manière. D'abord il enlève ses tuiles d'ardoises amincies par les brouillards, cassées par la chute des pluies, et il les remplace, au grand danger des passants, par de nouvelles tuiles pareillement destinées à être brisées et remplacées Tannée suivante. La tuile est sa première couronne de printemps; il pave ensuite ses rues, peint le vitrage de ses cafés, dore ses devantures de boutiques; tandis que ses journaux annoncent des étoffes, des draps, et des modes de printemps. Quand il s'est ainsi arrangé un printemps de papier, de pierre, d'étoffes, d'ardoises, il achète deux voies de bois supplémentaires, et recommence à se chauffer. Voilà comment les Parisiens et le printemps vivent ensemble depuis qu'il y a un printemps et des Parisiens.

.le puis donc annoncer aux Parisiens, comme un événement réel, que j'ai vu pour eux le printemps de i 836. Je leur apporte la bonne nouvelle parfumée, l'évangile odouiiit de nos plaines. À cette heure, les arbres sont des bouquets. Au lieu de l'exécrable lilas, cette fleur violacée et poivrée, qui croît sur le fumier de Piomainville pour parer plus tard le sein desgrisettes du faubourg du Temple, j'agite dans ma main la branche fleurie du pommier. Saluons la branche du pommier. Pourquoi la colombe rapporta-t-elle de son voyage sur les eaux du déluge le rameau d'olivier, de pet arbre amer et sale? pourquoi

pas une branche de pommier? évidemment, il y a erreur dans la traduction des sainles Écritures: la colombe revint dans l'arche avec une branche de pommier à son bec.

Le pommier devance toutes les floraisons du printemps, ainsi que le retour des oiseaux; les rivières sont encore vaseuses des neiges fondues de l'hiver, le blé n'est pas plus long que la chevelure d'un enfant, que déjà le pommier remplit l'air de son odeur, la terre de ses feuilles roses et blanches.

Ce début ressemble beaucoup à une églogue. Pourquoi n'y a-t-il plus d'églogues? Après avoir presque aboli la peine de mort, on a conservé le poëme épique; ce mensonge de trois ou quatre mille vers, sur un personnage menteur, sur un héros! on chante des héros De plus fameux raffinent sur le poème! et le font précéder de préface! on a donc des poèmes et plus d'églogues. Cependant il y a encore peut-être de belles fermes, de gras pâturages, des vaches fécondes dans les prairies, de charmantes laitières, des couchers de soleil, comme au temps de Virgile, des lézards verts, et des voyageurs fatigués. Où est la poésie qui reproduise cette nature particulière? I.e drame et le roman envahissent tout. Le drame sans doute interprète les passions bourgeoises, comme le roman les dit; mais toute la vie sociale b'est pas là On n'écrit trop que pour ceux dont on co| ie les mœurs. La littérature fait des portraits et va en ville. Inconnus lui sont les champs aussi bien qm- les ?ingl mille communes de France. Négligée par la poésie, l'égloguc est allée vers la peinture, et elle s'est reposé i sur elle du soin de ne pas la laisser tout à fait périr dans l'oubli. 1 n grand poëte viendra qui, reprenant la nature où Vir-

gile l'a laissée, la remettra en honneur dans les vers. Ce n'est pas que j'aie foi à l'âge d'or des champs ni aux torrents de lait, ce qui serait fort peu agréable à voir, ni au?; pommes d'or, ni aux vertus des villageois; mais je crois que la littérature est trop urbaine et pas assez communale, trop parisienne surtout.

Mais y aura-t-il encore longtemps des mœurs villageoises dans les villages, des usages rustiques aux champs? Hélas ! j'ai peur de repondre. La civilisation suit les cours d'eau comme le choléra; l'industrie grimpe aux arbres; le gazon s'écarte déjà pour laisser un passage aux chemins de fer.

Je me disais cela avec amertume en me mettant en marche pour mon pèlerinage à la maison de campagne de Bernardin de Saint-Pierre, où devait avoir lieu une vente mobilière par suite de décès. En route, j'espérais trouver l'églogue; mais j'ai peur de n'avoir rencontré que le printemps dont je me suis fait le messager, un printemps sans plumes encore, et bien loin de la ville pour y voler de sitôt.

J'avais sous mes yeux de belles plaines de verdure à traverser, émaillées de larges bandes de fleurs, de celles qu'on arrache plus tard parce qu'elles étouffent, dit-on, le développement des luzernes, du sainfoin et du sarrasin. Tout ce qui ne tombe pas sous la dent de l'homme ou du cheval est arraché. Enfin, j'allais devant moi dans l'espoir de saluer, comme le bon docteur Margaritus, chacune de ces petites fleurs, quand, ma vue s'eelaircissant, je vis que les lignes colorées que j'avais prises pour îles bandes de fleurs étaient des toiles peintes couvrant un espace de plusieurs lieues! 0 nature des toiles peintes!

Virgile n'a pas chanté celle-là. La prairie de Saint-Jean-

enl'Isle. cette mer de gazon, est un séchoir de toiles. C'étaient bien des fleurs que j'avais vues: mais des fleurs comme il en croit à Mulhouse dans les jardins de MM. Obeikampf: des fleurs peintes à l'indigo. Des chiffons de trois quarts de lieue d'étendue cachent les plus belles plaines de la Brie. Ce n'est pas là que je devais découvrir l'églogne aux longs cheveux verts, soupirant dans les roseaux.

Je gémis en longeant cette prairie artificielle, s'il en fut jamais, me hâtant d'arriver le plus promptement possible à la Mecque poétique où je me reposerais de ma déception. Mon éelo°rue était bien malade.

Quand je fus arrivé sur une petite hauteur, phénomène assez rare en Brie pour qu'un s'y arrête, je me plus un instant à voir verdir autour de moi huit ou dix lieues d'horizon dans tous les sens. La Brie est une mer. moins l'eau. Tout y est de niveau. Le moulin qu'on a vu en passant, on le verra une heure, deux heures, trois heures après. L'implacable moulin ne vous quittera plus. On dirait un immense hanneton acharné à vous poursuivre. Sur cette mer sans îles ni promontoires, flottent à des distances perdues des fermes qu'on prend pour des villages, tant elles sont grandes, et des villages qu'on prend pour des fermes, par la raison contraire. Bien n'est affligeant comme ces trois accidents monotones seines à des distances infinies sur votre chemin; des fermes, des villages, des moulins.

Une ferme est à la fois une nation, un pays, une civilisation, mot qu'il ne faut pas prendre ici dans son acception la plus avantageuse. La poule résume la ferme; vous

en voyez des nuées manger sans relâche sur les toits et dans la cour dune ferme. Vous entrez, des poules! vous pénétrez clans les écuries, sous les hangars, dans la maison du maître, des poules! des poules! Une ferme n'est qu'une grosse paille sur laquelle est juchée une poule.

Ces milliers de fermes d'où ne part aucun cri, que ne trahit aucun mouvement de vie, si ce n'est une rare fumée à midi et le soir, n'ont aucune relation entre elles. On peut gager qu'elles ont leur accent particulier, et des espèces d'idées qui leur sont propres.

Par un ou deux envois annuels de poules,, d'oeufs ou de foin, les fermes savent à dix lieues près à quelle distance elles sont de Melun ou de Meaux; je ne dis pas de Pans, Paris étant Chine pour l'habitant de la Brie; tandis qu'un village de la même circonscription que c\ s fermes n'a pas la conscience de sa topographie particulière. Un village de la Brie n'imagine pas où il est situé. Ainsi informez-vous auprès des habitants du temps de marche qui vous sépare de tel ou de tel autre point, l'un vous dira un quart d'heure, l'autre deux heures, l'autre un jour. J'entends d'ici les économistes s'écrier : C'est qu'ils manquent de grandes routes pour voyager, se déplacer, pour connaître du pays. Je demande pardon aux économistes. Il y a de magnifiques routes en Brie et bien entretenues, mais personne n'y passe. En attente sur celle de Meaux, depuis trois heures jusqu'à cinq, sait-on combien j'ai vu passer de voyageurs et de voitures? — Aucun, aucune

Comme je n'étais pas précisément en pleine Brie, là où je m'étais reposé pour jouir du majestueux coup d'ail d'une des vallées arrosées par l'Étampe. la riche vallée de Vaux, je fus assez heureux pour n'avoir pas devant moi

le fanlùme persécuteur d'un moulin; mais deux opulentes propriétés qui couvrent une étendue de terrain embelli de la plus belle végétation. De l'eau, de l'ombre, des peupliers dégagés, se penchant l'un sur l'autre comme des musiciens cherchant à mettre d'accord leurs instruments; voilà les moindres avantages des deux palais bourgeois assis au fond de la vallée où je les admirais. Là est peutêtre l'églogue, exilée des chaumières, murmurai-je; car, après tout, les paysans sont les gens les moins propres à sentir le charme de la campagne, dont ils ne parlent jamais. Or, si l'églogue est chez eux sans être pour eux, elle est, parle droit des contrastes, aux habitants des villes, nés pour la comprendre et l'aimer. Si Virgile fut toujours reste fermier à Mantoue, il n'eût pas écrit ses Géorgiques. A la cour d'Auguste il aima la campagne.

Je me dis donc : Heureux ceux dont ces deux toits abritent la famille, le repos et l'existence. Allons, voilà décidément la véritable églogue, la seule possible; elle est eniin trouvée! C'est la fortune à la campagne; c'est vingt mille livres de rente avec des goûts simples.

Un villageois vint à passer. — Apprenez-moi, brave homme, lui dis-je. le nom des heureux propriétaires de ces deux belles maisons.

— Le nom des deux propriétaires? mais l'un deux s appelle le gouvernement d'abord.

— Comment donc?

— Mais oui. Dans cette maison on fabrique île la poudre à canon et dans cette autre du papier.

Mon paysage s'évanouit tout à coup; l'églogue s'évapora.

I ie fabrique de poudre à canon ! au fond de cette val-

lée fraîche et ombreuse, entre ces buissons de roses, au pied de ce tapis de gazon, sous le chant du rossignol, dans la demeure des lézards verts chantés par Virgile! Une fabrique de papier, lout auprès, dans un site où le lierre s"unit à l'ormeau comme dans les pastorales. De là à là, de quoi bouleverser le monde et ses idées! Écharcon fabrique de la poudre à canon et du papier. Je n'en voulus pas savoir davantage. Je craignis, en questionnant le villageois officieux, d'apprendre que le pays avait aussi son journal. Certes ce n'est pas ce que je venais chercher à la campagne. Je commençais à douter de l'églogue.

Le lecteur ne me pardonnera pas sans doute de lui faire prendre un chemin si détourné pour arriver, si j'y arrive, à la maison de Bernardin de Saint-Pierre, où je me suis engagé à le conduire, surtout le lecteur qui ne sait pas que, sous une main inhabile, un livre est un passe -port, par lequel on s'oblige à aller au Havre et avec lequel on va à Batavia.

C'est que j'avais singulièrement à cœur d'arriver à mon églogue, fût-ce par les chemins les moins connus et les plus difficiles. Jusqu'ici, on en conviendra, je n'avais pas lieu de me croire au terme du voyage. Je n'avais pas même trouvé la parodie des bergers langoureux, des bergères malades d'amour, au bord des claires fontaines, des agneaux blancs prenant part aux douleurs de leurs maîtresses. La caricature du mensonge champêtre de Florian n'existe même plus. Ainsi plus même de grossiers bergers sauvages, juchés sur la crête de quelque colline, enveloppés dans leur manteau de drap gris; plus de grasse fermière, Estelle en bas de laine, préparant la soupe à quelque agreste Némorin. Un champ, une fume,

un troupeau, uu moulin, sont dos propriétés parisiennes régies par des hommes de confiance envoyés de Pai mandataires prosaïques des intérêts de leur patron. Ordinairement les fermiers sont des hommes d'affaires ruinés, agissant pour le compte de quelque marquis, de quelque député, seigneur terrien en Brie ou en Bcauce. La nature est mise en commandite comme toute autre chose. Némorin et Colas, la fiction et la parodie, ont également disparu de la terre pour faire place à l'homme d'affaires. Mettez l'homme d'affaires en ésrloerue!

Cependant je crus avoir surpris un écho de l'églogue, son dernier soupir au fond du bois, à l'aspect d'un groupe de petites villageoises, déjeunant au bord d'un embranchement de l'Etampe, à l'ombre d'un sycomore, vert parasol de midi. Guide, le grand peintre aurait supérieurement rendu cette ronde de jeunes iilles. empourprées de jeunesse, causant de rien, mangeant avec un appétit de chèvre. J'allai doucement vers elles, bien doucement, de peur de voir mon églogue s'envoler, et j'en approchai de si près. que. lorsqu'elles m'aperçurent, je faisais partie de la ronde. Jetais assis à côté d'elles. J'avais l'églogue!

Et je demandai à la première si elle élevait des tourterelles ou des ramiers; à la seconde si elle durcissait le lait en fromages blancs; à la troisième si elle allait les vendre au marché dans des cages d'osier: à la quatrième si elle tressai) l'osier pour en former ces cages: à la cinquième si elle lilait le lin à la veillée: à la sixième si elle ramassait du bois dans la forêt; et aux autres si elles savaient remplir quelques fonctions rurales analogues.

A mes questions elles se prirent à rire comme des fol-

les. J'eus l'air d'une pastorale tombée à minuit au milieu des bouqïes d'un salon de la Chaussée-d'Antin. Je me vis couvert de faveurs roses et de ridicules.

Qu'avaient donc mes questions de si étrange? c'était bien à des villageoises, à des paysannes, que je parlais. Je me fâchai sérieusement.

— Ah çà! mesdemoiselles, me serais-je trompé? seriez-vous de petites duchesses déguisées en villageoises, ou des divinités descendues sur la terre pour jouer avec les faunes, les égipans et les satyres ?

Quoiqu'elles n'eussent compris que la moitié de mon ironie, elles rirent de plus belle sans pitié.

Je me levai pour partir; quand l'une d'elle m'arrètant me dit avec un naturel desespérant :

— Nous ne faisons, monsieur, ni fromages blancs, ni cages d'osier, ni fagot dans la forêt, ni ne filons à la veillée; mais nous imprimons les romans de madame d'Abrantès et de M. Alphonse Karr; nous mettrons en page aujourd'hui le premier volume d'un roman de madame Gay.

La surprise était trop accablante pour qu'elle ne m'atterrât pas. Je me tus pour me recueillir.

— Répétez, je vous prie.

— Oui, monsieur, nous imprimons des romans; nous sommes typographes. C'est l'heure du déjeuner, et voilà pourquoi vous nous avez trouvées ici. Nous allons partir pour l'imprimerie à l'instant même, si vous le permettez.

— Quoi ! c'est là votre état, imprimeur ?

— Pas d'autre. Nous allions autrefois les unes aux champs, les autres à la filature de coton, les autres à la fabrique fie papier; mais nous ne gagnions pas de quoi

nous nourrir. L'imprimeur de Corbeil a eu l'idée de nous employer, après nous avoir patiemment enseigné luimême à lire et à écrire.

— Et vous srasnaez maintenant?

— Quarante sous, trois francs par jour.

— Vous êtes donc bien heureuses?

— Très-heureuses, à l'écriture près de M. Alphonse Karr. que nous avons beaucoup de peine à lire; mais, que voulez-vous? chaque étal a ses inconvénients.

Voilà l'églogue que je heurtai enfin ; des jeunes filles qui sont imprimeurs! O nature! o églogue ! ô Virgile I Là. des prairies peintes à la colle, là des fabriques de poudre à canon et de papier cachées dans les buissons; qu'allais je voir chez Bernardin de Saint-Pierre? lui, l'amant chaste et lyrique des prairies, des villageoises, de la nature et de Virgile.

Et les jeunes filles me dirent adieu en parlant entre elles de deleatur, de bas de casse, de petit -romain, de coquille, de cicero. d italique et d'alinéa. Et les pommiers étaient en fleurs !

L'industrie a transforme les femmes de la campagne «il typographes; qu'il y ait une fonderie dans le pays, elles seront forgerons, en attendant qu'elles fassent partie de la garde nationale, ou mieux encore en attendant qu'on en fasse des hommes. C'est pourtant logique; quand les bourgeoises écrivent, il faut bien que les paysannes impriment

Au bout de quelques minutes, j'arrivai enfin à la grille delà maison de campagne de Bernardin de Saint-Pierre; mais dépoétisé, ne croyant plus à rien, découragé de trouver des imprimeurs dans les champs, moi qui ai le

privilège d'en voir tous les jours à Paris. Ce n'est donc

qu'au ciel qu'il n'y a pas d'épreuves à corriger.

Douze ou quinze Auvergnats sonnaient à la grille.

Ici. j'invite une troisième ou une quatrième fois le lecteur à me quitter, s'il espère que je vais lui parler enfin de Bernardin de Saint-Pierre. J'ai encore un à-traverscbamp indispensable à jeter au milieu de mon récit. Je n'écris pas, cela se voit assez : je cause en marchant. Me suive et m'écoute qui voudra.

Napoléon disait, avec un sens qu'on a eu quelque intérêt à croire profond : « l'Europe est destinée à être cosaque ou républicaine. » Elle ne sera ni l'une ni l'autre; elle n'appartiendra ni aux républicains, ni aux Cosaques; elle appartiendra, savez-vous à qui? aux Auvergnats. Voici pourquoi. Le monde ne tourne ni à la guerre civile, ni à l'invasion, mais au commerce. Depuis mille ans et plus, on ne se bat que pour établir le commerce, qu'on s'étonne de voir primer, comme s'il usurpait le trône où on l'a élu. C'est le commerce qui faisait combattre, il y a quatre cents ans, les Portugais dans les deux Indes ; c'est le commerce qui met aux prises, dans des steppes glacées, Pierre le Grand et Charles XII, les rois les plus sauvages et les moins négociants de l'Europe; c'est le commerce qui conseille à Napoléon les guerres éternelles dont il enflamme son règne; la gloire réelle de ses conquêtes a seule donné le change sur les causes qui l'avaient armé contre l'Angleterre et contre la Russie. Mais il s'agissait bien de lauriers et de guerriers, de gloire et de victoire, pour Napoléon : il s'agissait pour lui d'empêcher les marchandises anglaises d'entrer à Anvers et à Dantzick, tout bonnement. Le blocus continen-

CIll^Z BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 15

lai, idée fixe de Napoléon, est une grande affaire de bourse jnanquée.

Le commerce la enfin emporté sur la guerre qui ne se faisait que pour le commerce. Entre tous ceux qui l'exercent, le monde doit rester aux plus habiles; les plus habiles sont les Auvergnats.

Quelque décidé que soit un homme à s'ouvrir un chemin à travers la vie, il lui faut toujours quelque chose pour se faire jour. Gil Blas a quelques réaux daus la poche ; l'un a sa plume, l'autre son épée. L'Auvergnat n'a rien. Sa mère ne lui donne ni plume, ni épée, ni réaux. Je me trompe, il apporte à Paris, à Londres, dans toutes les villes où il va se faire citoyen pendant quinze ou vingt ans, des épaules carrées, des ongles longs, des genoux calleux. Il commence à ramper dans la boue des rues pour tâcher d'arriver jusqu'aux genoux des passants dont il débarbouille la chaussure; quand il a rampé peu Eant cinq ans, il se relève à demi comme le chameau, et il devient commissionnaire de décrotteur qu'il était ; puis il se relève encore et il grimpe dans les tuyaux de cheminées, s'il n'est pas trop gros; s'il est trop gros, il vend des peaux de lapin. Une fois au sommet de la cheminée, la maison est à lui. Il a vu la terre! Le Colomb de la suie a découvert l'Amérique à ses pieds. Si la terre lui manque, il aura l'eau. La Seine est aussi sa fortune : l'Auvergnat puise des seaux d'argent là où nous autres ne prenons que des poissons infects et des noyés. La Seine. disent ! se jette dans l'Océan ; elle se jette

dans l'Auvergne.

Ainsi, la boue fétide qui s'attache aux bottes, l'eau pourrie que nou^ buvons, la fumée malsaine qui plane

sur nos yeux et euvelop, e dos poitrines, sont les trois sources de richesses des Auvergnats. Ils doivent rire comme des anges lorsqu'ils voient le mal que se donne l'industrie pour obtenir du sucre avec des betteraves. Et pourquoi obtenir du sucre9 se demande 1 Auvergnat. Pour avoir de l'or sans doute ! l'or, ils l'ont sans planter des betteraves, eux !

Une fois qu'ils ont de l'or, ils achètent des maisons, des rues entières, des quartiers, pour les revendre au bout de dix ans, car ils ne s'inféodent pas là où ils s'enrichissent. Les Auvergnats ne nous emportent rien, rien, excepté notre or; ils ne nous emportent ni nos arts, ni nos métiers, ni nos plaisirs, pas même nos Parisiennes. 11 y a peu d'exemple d'un enfant né d'un Auvergnat et d'une Parisienne; pas deux exemples d un Auvergnat mort volontairement à Paris. S'il y en a quelques douzaines au Père-Lach :ise. c'est sans doute pour y faire les commissions des morts, et pas autre. Que devient cet or? c'est ce qu'on ignore. Ce qu'on sait, c'est qu'il sort de Paris, non pas en billets de banque, ni en inscriptions de renies, mais en napoléons et en quadruples. Je ne gagerais pas qu'il n'y eût en Auvergne une ville bâtie tout en pièces de vingt francs

Or, ces hommes, la plus expressive signification du type commercial incarné, ie symbole de ce que deviendront les peuples, rongés au cœur parla lèpre du commerce, habitent une rue de Paris que l'on appelle la rue de Lippe. En général, ils sont chaudronniers. Mais la chaudronnerie n'est chez eux qu'un prétexte pour avoir un magasin, ou plutôt une bourse où traiter des affaires avec lis compatriotes. Cette rue de Eappe est oxydée

CHEZ BEHNABBIN D« S*INT-PIERRE. \o

comme une vieille casserole; on y respire le vert-de-gris et la poussière de la rouille. Dans l'intérieur des magasins on v,,it îles enfants qui dansent au fond des chaudrons, des jeunes femmes assises sur des tas de clous, et des ouvriers qui déjeunent sur des enclumes. Le enivre est là; l'or est eu Auvergne. Chaudronniers sur l'enseigne, ils sont en realité acheteurs et revendeurs d'habits, de livres, de vieux meubles, de maisons branlantes, de bateaux pourris, de vieux fers. Ils flairent du coin de leur porte toutes les ventes par suite de décès. Ils sentent les morts comme les sentent, dit on, les requins en pleine mer. Tel quartier, ils le savent, aura bientôt trois grands morts : un notaire, un astronome, un peintre. — El quand mourra le peintre? s'in forment-ils l'un l'autre.

— Dam! il n'ira pas loin. — El à quand l'astronome?

— On ne sait pas : l'astronome vit longtemps. — Vous avez donc toujours espoir pour son télescope? — Et vous? — Si nous faisions une affaire? — Je veux bien.

— Si nous poussions tous deux ce télescope à la prochaine vente? Si nous nous entendions? — Cela va. à charge de revanche. — Et l'astronome et le peintre ignorent qne leurs minutes sont comptées par des Auvergnats intéressés à leur mort. Vienne leur mort, les Auvergnats roderont autour du quartier, eu attendant la levée des scellés; ils tâcheront de se dépister réciproquement pour arriver les premiers à la curée, et les lots du mobilier n'auront pas encore été classés par le commissaire-priseur. qu'ils seront assis autour d'une table, le catalogue de vente à la main. Ne vous liez pas à leur figure de t( rre à leurs grosses vestes qui sentent encore la brebis; ils connaissent 'a valeur d< s li rcs mieux que MM. Nodier

1o UNE VISITE

et Leher. Ils vendraient dix fois M. Nodier en une minute. A un sou près, ils connaissent le prix des éditions, le prix moindre de celles qu'une contrefaçon fait confondre quelquefois; et non-seulement les livres sont de leur infaillible ressort, mais les médailles, mais les instruments les plus subtils d'astronomie. Oui. les médailles. Seule ment ils ne se les laisseraient pas voler.

Enfin j'entrai dans la propriété de Bernardin de Saint- Pierre; une tente était dressée devant le perron delà maison, entravé dans tous les sens par des tonneaux, sur lesquels étaient posées des planches. Cette tente abritait de la chaleur du jour une trentaine d'Auvergnats assis sur ces planches portées par ces tonneaux. A huit lieues de distance, ils avaient flairé une vente par suite de décès.

J'ignorais complètement les vicissitudes de cette charmante propriété, et si quelque parent du poétique naturaliste avait, par sa mort, nécessité cette chose douloureuse qu'on appelle une vente. Cette mort avait peut-être créé d'autres héritiers moins respectueux envers des reliques sacrées. Ainsi tout s'avilit dans 'ce monde périssable : le portrait qui a réjoui jusqu'au fond de l'âme une femme aimée, qui est devenu plus tard, en se sanctifiant, une image du père: plus tard encore, l'image moins chérie mais aussi vénérée de l'aïeul; plus tard, l'image indifférente du grand oncle; plus tard, le portrait d'un honorable inconnu, finit par être un paravent de cheminer ! Ah! n'outragez jamais un portrait, tel vieux qu'il soit; vous ne savez pas les larmes de joie et de douleur qui ont coulé devant lui.

Mes Auvergnats étaient tout à la chose qui les occi-

pait. Le Puy-de-Dôme se fût écroulé à côté d'eux, qu'ils n'auraient pas cessé de pousser les objets désignés, et

mis à prix, par le commissaire-priseur qui cria, comme j'arrivais :

— Un arrosoir, dix sous ! Dix sous, messieurs, voyez ! Quoique bossue, il a encore une anse en assez bon état. Dix sous, messieurs !

Un grand silence couvrait la criée du commissaire. - Personne ne dit mot. Dix sous, un superbe arrosoir !

Bernardin de Saint-Pierre s'en est sans doute servi, me disais-je. Quand le soir ^enait, le beau vieillard, à la blanche chevelure, l'ami de Rousseau, prenait cet ariosoir pour rafraîchir quelque arbuste venu avec lui de par delà l'Océan Atlantique. Tout s'évanouit : l'arbuste indien est mort, le poète aussi; l'arrosoir est là, et personne, selon le langage du commissaire-priseur, ne dit mot. Ah! si j'avais un jardin, comme je l'achèterais! non pas dix sous, mais dix francs, cet arrosoir du poëte. Que faire d'un énorme arrosoir à Paris"?

— Vingt sous ! s'écrie tout à coup un Auvergnat. -- Trente sous ! riposte un autre Auvergnat.

Les autres Auvergnats se regardent. 11 y a peut-être une mine d'or, pensent-ils, dans cet arrosoir; on en offre trente sous.

Et les deux concurrents de continuer.

— Quarante sous!

— Cinquante s<mi> !

— Trois fiants! proclame le commissaire-priseur. Moi, j'aérais saute au cou du dernier enchérisseur.

Brave homme! Enfin le cœur lui a battu au souvenir de Bernardin de Saint-Pierre: il a eu honte de voir a lerre,

et poussé du pied, ce meuble vénérable. Allons, tous les Auvergnats ne sont pas à condamner: réparation.

- Une fois, deux fois, trois francs l'arrosoir ! Personne ne dit mot, pas de regrets !... pas de remords !... Deux fois, trois francs ; deux fois, trois fois : adjugé l'arrosoir !

Mon Auvergnat saute sur son arrosoir, et. le heurtant avec une clef: — Tout cuivre, messieurs! écoutez le son. Cuivre peint en vert. Vous avez cru que c'était du ferblanc. Tout cuivre! A moi l'arrosoir; adjugé!

Et moi qui imaginais que le souvenir de Bernardin avait déterminé l'Auvergnat à devenir acquéreur de l'arrosoir; c'était le poids spéciiîque du cuivre!

Je m'éloignai avec douleur de ce lieu de dégoûtant négoce pour visiter la maison bâtie et jadis occupée par l'auteur de la Chaumière indienne. C'est une maison rustique ; les murs n'ont jamais été recrépis ; ils sont frustes comme du roelier uni avec de la terre. On dirait un chalet et une chaumière. Sous un toit aigu, comme deux tuiles rapprochées, s'avance un balcon, autrefois soutenu par des piliers de bois, plus avantageusement, sinon plus pittoresquement remplaeés aujourd'hui par des potences en fer. L'édifice est couronné par une campanille, sorte de belvédère.

Dans sa construction, le poète n'avait oublié ni la salle à manger, ni les cuisines, ni les armoires, ni aucune des facilités mobilières de la bonne vie domestique. L'cx-ingénieur n'avait pas nui à l'harmonieux écrivain pour dresser le plan de sa chaumière. Le peintre de Virginie, cette jeune lîlle que nous avons tous aimée et tant pleurée, avec laquelle nous nous sommes promenés dans lç

CHEZ BERNARD!*! DE SAlST-PIEItRE 9

Lois de Pamplemousse, par la pluie, sous un jupon arrondi: que nous aurions voulu sauver du naufrage, si le capitaine du Saint-Géran nous eût appelés à son aide. et si nous fussions nés: Virginie, la seule jeune fille qui nous soit restée fidèle, et à laquelle nous soyons restes fidèles, malgré Alala. sa sœur cadette, et bien cadette; le peintre de Virginie, disons-nous, a construit une cave, un cellier, un poulailler d'une exacte utilité. Tout cela est encore en bon état, et révèle l'amour du positif chez le peintre suave des Amour* de Paul cl Virginie.

Du haut de la petite chambre carrée où Bernardin de Saint-Pierre avait établi sa ! ibliothèque, je vis toute IVlenduc de sa propriété et le pays qui l'entoure, ainsi que de larges feuilles entourent, en septembre, un panier de pèches et de raisins. Elle est au fond de la vallée de Vaux: l'eau de la Juir.e et de PÉ lampe la cerne de tous les côtés. C'est ici. le coude appuyé sur celte fenêtre, les cheveux agités par les vents qui entrent et ne laissent en passant que la lumière et des parfums, qu'il écrivit les Harmonies de la nature] i uvrage où se réunissent toutes les images, toutes les pensées ondoyantes et don-

- dont il se servit pour colorer ses premiers ouvrages; car bernardin de Saint-Pierre avait trop d'attachement à ses idées pour consentir sans douleur à les renouveler souvent. Son imagination ne fut pas une forêt saui comme l'imagination de Shakspeare, ni un parc bien aligné comme celle de Buffon; elle fut un seul arbre. 11 tira tout de cet arbre, de même que les Indiens tirent presque leur existence entière du cocotier: avec le lait duco-

!;<r. les Indiens se rafraîchissent et s'enivrent; avei fruits ils se nourrissent; avec Pécorce de ses fruits ils se

façonnent des coupes; avec son bois ils construisent des barques; avec ses racines ils tressent des cordages pour leurs barques; avec ses feuilles ils s'habillent.

Dans les Harmonies de la nature, Bernardin relève l'arbre sur lequel il a cueilli tous les fruits de son style. L'idée en est poétique; si l'exécution souvent Test trop. Entre la relation admise des phénomènes de la nature, et la personnification, la consanguinité mythologique des anciens, la distance est si petite, que Bernardin la franchit souvent, et que, sans y songer, il se sent entraîné à chanter les Néréides à propos de la pente des fleuves et des eaux pluviales. Sauf ces défauts, il faut louer, dans les Harmonies de la nature, un amour sans borne pour la création, une sagacité exquise à en suivre l'âme répandue partout, unie à tout, expliquée partout. Depuis la plus haute chaîne des montagnes jusqu'au lichen qui croît sur la pente du toit des chaumières, il trace la chaîne des alliances établies par Dieu entre tous les êtres.

11 montre comment Dieu a donné des glaces lumineuses aux peuples privés du soleil, et les vents alises à ceux qui ont toute l'année le soleil sur leurs têtes. Il explique Dieu par l'union aimante de ses œuvres; raisonnement banal et indifférent dans la bouche des théologiens, raisonnement nouveau sous sa plume. Ses plus belles pages ne sont que le développement de ce système d'association pythagoricienne, né de la nature de son esprit. En allant au Jardin des Plantes, il rencontre un jour, au coin de la rue Saint-Victor, deux enfants qui, surpris par une forte ondée, s'étaient cachés sous le même abri; cet abri était le jupon de la petite lille arrondi en voûte sur sa tète et sur celle du petit garçon qui marchait avec elle.

CHEZ BERNARDIN DE SA1NT-PIEBRE. -21 Vous vous rappelez le parti qu'il a tire de ce jupon el de ces deux enfants de la rue Saint-Victor, dans Paul 1 1

Virginie; vous vous souvenez des deux jeunes enfants indiens égarés dans la forêt au milieu de l'orage, marchant nu-pieds, loin de leur habitation. Le poète ramènera c^tie ingénieuse association du besoin et de l'humanité partout dans ses tableaux. 11 voudra que les papillons, les oiseaux, les plantes, les arbres, les hommes, marchent ainsi deux à deux sous le ciel, soutenus l'un par l'autre. A côté d'une faiblesse, il mettra toujours l'appui d'une ressource providentielle; et il étendra d'un bout du pùle à L'antre, par un développement poétique, cette image qu'il ramassa, un jour de pluie, au coin d'une rue boueuse de Paris. Ainsi de tout pour les hommes de génie. Dieu fait tomber quelques gouttes d'eau; de ces gouttes d'eau liquides Bernardin fait un poëme; et de ces gouttes d'eau congelées Haûy, sa cristallographie.

Dans cette même chambre où le lecteur a bien voulu monter avec moi, afin d'échapper à la vente mobilière et aux. Auvergnats, j'ai oublié de lui offrir un siège, pour qu'il se reposât un instant de mes courses et de mes descriptions. S il veut, maintenant qu'il s'est assis, me prêter son imagination, je lui rendrai en vérité ce qu'il m'aura donne en poésie, en lui rapportant le récit dune entrevue dont cette chambre a garde le souvenir.

Un matin. Bernardin de Saint-Pierre admirait, par ces quatre croisées ouvertes autour de nous, les accidents de lumière du jour naissant. Le ciel avait le doré d'une oran-e: l'air en répandait le parfum. Peut-être cherchaitil eu ce monieut de quelle couleur est la vertu des hommes politiques, dans la crise de- révolutions, afin de men-

tionner ce miraculeux phénomène dans les Harmonies de

l'air, lorsqu'un étranger entra à pas silencieux, s'inclina avec respect devant le poëte, et ne s'assit près de lui qu'après plusieurs invitations.

Ce jeune homme était brun et pâle comme les belles têtes du Midi; une cascade de cheveux noirs roulait en longues ondes sur le collet de son habit militaire, largement rabattu. Son regard était à la fois fier, triste et modeste. La longue coupe de son costume, les hautes bottes qu'il portait, les gants blancs effilés qui cachaient ses mains nerveuses, caractérisaient en lui l'officier de la République française au retour de la campagne d'Italie. Il faisait en effet partie de la valeureuse armée de ce nom; ce qu'il eut soin d'apprendre à Bernardin de Saint- Pierre, dès que l'impression dont il avait été saisi à la vue de l'écrivain fut un peu calmée.

— Je vous félicite, monsieur, lui dit Bernardin de Saint Pierre, d'avoir servi sous le grand capitaine qui a si glorieusement accompli cette campagne. Je comprends sa gloire. J'ai été soldat aussi.

— Je ne voudrais plus l'être, moi, monsieur. La guerre m'est odieuse. Je n'ai ni ambition ni haine. Que me fait le vainqueur? quel bien puis-je faire au vaincu? J'ai tué; voilà tout. Le superbe métier! On m'a brodé des lauriers sur les manches de cet habit; je ne vois que le sang dont ces boties ont été roupies.

Le poëte tendit la m; in au soldat. Le soldat pressa cette main.

— Voilà, dit-il dans son expression brève, la véritable gloire! celle qu'a su vous valoir cette éloquente main qui traça Paul et Virginie, noms éternels dans la mémoire

CHEZ BERNAIHHH DE SAIlfMMERBE. 25 des hommes, et dans leurs cœurs. Ah! monsieur", ce jour

est le plus doux de ma vie. Je demandais au sort de vivre assez pour vous voir, pour vous dire, devenu homme, les moments délicieux que vous doit mon adolescence: mon rêve s'est réalisé. Le voilà ce trésor de mon enfance, lu dans la poudre du collège, toujours avec moi dans ma vie déjeune homme, avec moi, près de moi, sur les champs de Montenotte et de Lodi.

L'étranger sortit de sa poche un exemplaire usé de Paul cl Virginie; les feuilles en lambeaux étaient à peine réunies par de vieux 61s.

Qoelque modeste que fût Bernardin de Saint-Pierre, il fut profondément touché de l'enthousiasme du jeune officiel-; à l'époque de guerre civile et de guerre étrangère où l'on vivait . il était peu ordinaire de voir un soldat se préoccuper si chaudement d'une idylle indienne et d'un poète retire entre un peu d'eau, quelques peupliers et quelques moulins.

— Vous n;e plaisez, dit Bernardin de Saint-Pierre, non à cause de votre admiration trop indulgente pour l'œuviê d'un jour, mais parce qu'une communauté d'amour nous unit pour l'humanité dont mon œuvre n'est qu'une faible inspiration: et pour la nature qui m'en a fourni les couleurs. Il faut se cacher dans ce moment, jeune homme, pour avouer qu'on aime Pieu, le ciel. 1rs fleurs et la paix sur la tene. La discorde règne toujours, n'est-ce pas. à Paris'.'

Le jeune officier leva au ciel ses yeux noirs pleins de mélancolie.

— Changeons de conversation, monsieur, si vous le voulez. Celle-ci vous est trop pénible. Travaillez-vous à

quelque bel ouvrage? Eu sont -ce là les premières

feuilles?

Bernardin sourit.

— Ce sont de vieilles pétitions au comité directeur de Paris. J'ai été le secrétaire, l'homme de lettres du club révolutionnaire d'Essonne. Les républicains d'Essonne, avant plus de patriotisme que de style, m'avaient imposé la rédaction de leurs délibérations; il fallut accepter l'emploi. C'est ainsi que je sauvai ma tête.

- L'auteur de Paul et Virginie, rédigeant les procèsvei baux d'un club révolutionnaire de village!

— Oui, mon ami, c'est peu poétique, mais c'est ainsi. Depuis j'ai eu cependant quelques loisirs que j'ai consacrés à un ouvrage rêvé toute ma vie, dont j'ai promené l'idée dans les glaces de la Suède et sur les pitons de 1 île de France. Je tâche d'y révéler la raison divine à la raison humaine, par la parenté universelle de tous les êtres. De l'ordre physique je fais résulter le bien; du bien, le moral; et du moral, Dieu. Ce livre s'appellera les Harmonies de la Nature.

Quand vous êtes entré, j'y travaillais; je songeais à la sage prévoyance de la nature, qui, n'ayant pas dû donner à des êtres différents les mêmes organes, a suppléé à cette inégalité d'avantages parles qualités particulières dont elle les a doués. Le merle voit la cerise que n'aperçoit pas le bœuf; le rouge éclate pour le merle, le vert pour le mouton. Si d'autres animaux n'atteignent pas à la subtilité de ces consonnances, ils se conduisent aussi sûrement par l'ouïe et par l'odorat. Au bruit du genipa dont la chute ressemble à un coup de pistolet, accourent les crabes voyageuses de la nuit. La poule examine le

grain, le cheval sent le foin. « Et un docteur, avec la meilleure loupe, ne voit qu'une espèce de prune dans tous les pruniers du monde: mais un enfant, fùt-il aveugle, en différencie toutes les espèces avec son palais. » C'est ce soleil qui se lève sur nos tètes, qui répand les couleurs, le goût, les odeurs, et les distribue du haut du ciel sous le doigt de Dieu. Mais pardon, j'abuse de votre attention en vous arrêtant ainsi sur un livre que vos critiques ne serviront point, car j'en ignore la lointaine publication.

— Je vous en prie, parlez, monsieur, parlez toujours. Je vous écoute comme on n'a jamais écouté. Dans vos Harmonies, je le vois, vous exprimerez tout ce que nous avons senti de beau dans le spectacle général de la création sans en deviner le lien. Vous vous mettrez entre Dieu et nous, et vous chanterez.

Les regards pensifs du soldat ne se détachaient pas de la tèle ondoyante de cheveux blancs du naturaliste, i'.luminée par les épanouissements de la lumière du matin.

— Je parlerai aussi des harmonies des astres. Que voulez-vous? ma faible science, je la dois à mon expérience, à mes malheurs. Les aurores boréales, dont j'explique les causes, se lient dans ma mémoire à des .innées d'infortune passées en Russie, où je débarquai avec un petit écu et un plan de république. — cela ne faisait pas deux petits écus; le mirage des nuées de l'Inde m'a été révélé avec la perte de mes plus belles illusions; mais je n'ose me plaindre, les nuits de France sont encore si belles!

— Et les nuits d'Italie, monsieur; chaque étoile j

2(3 l >"E VISITE

un témoignage vivant d'amitié ou damour. Deux amis dans l'exil se promettent de regarder la même étoile à la même heure, et le rayon qu'ils se partagent est le lien qui les unit. Les jeunes tilles baptisent de leur nom et de celui de leurs amants les belles étoiles des nuits d'été. Le firmament est plein à' Jnilonietta et de Cipriano, de Lucia et de Gincomo. Si une de tes associations se désunit parla mort, le survivant est consolé dans sa tristesse en voyant luire le souvenir de l'objet aimé au bord de l'horizon céleste où il est attendu.

— Tendre harmonie du Midi, reprit Bernardin de Saint- Pierre heureux de se voir compris, tendre harmonie qui contraste avec une harmonie semblable du Nord, différente dans l'expression. Dans le Midi, les arbres vivent peu; le cœur ne leur confie pas ses emblèmes et ses chiffres aimés; mais dans le Nord, patrie des arbres éternels, on plante deux chênes à chaque union qui se fait de deux âmes. Les étoiles au midi, les chênes au nord, l'amour partout.

Parlez de la nature, ainsi que nous le faisons, aux astronomes de l'Observatoire de Paris, et ils riront, les athées! Savez-vous que M. Cabanis a donné sa parole d'honneur, en plein Institut, que Dieu n'existait pas; ce qui a été inséré au procès-verbal de la séance.

lue air. ère ironie courut sur les lèvres du vieillard.

— Changions encore une fois de conversation, vous demanderai-je à mon tour. Écrivez-vous? pourquoi, avec une âme énergique comme la vôtre, ne jetteriez-vous pas sur ce siècle remue par le fer et le feu quelque idée utile, ne dût-elle germer que dans cent ans? Tous les soldats écrivent bien.

CHEZ BERNARDIN DE SA I NT-PIE P.RE. *i7

— J'écris, répondit en mugissant le jeune officier, et, puisque vos encouragements vont au-devant de ma timidité, je vous prierai de parcourir ce manuscril tracé dans mes insomnies de guerre; c'est l'œuvre d'un soldat et presque d'un étranger.

— Je vous remercie de votre confiance, répondit Bernardin de Saint-Pierre. J'espère que l'ami n'aura pas besoin d'intéresser le juge dans l'opinion que vous attendez de son impartialité.

Le jeune officier se leva, et, après avoir retire brusquement son gant, il serra dans sa main émue celle de Bernardin.

— Vous me permettez, n'est-ce pas. de faire part

à tout le monde mon admiration pour vos vertus, et de venir quelquefois respirer avec vous l'air matinal des champs?

— Je ne vous donne que cette dernière permission, répondit en souriant le solitaire d'Essonne.

La grille du jardin se ferma entre lui et son hôte.

Et Bernardin de Saint-Pierre attacha longtemps son regard sur le nuage de poussière derrière lequel avait disparu le jeune officier de l'armée d'Italie et le cheval qui l'emportait vers Paris.

Allons, pensa le philosophe d'Essonne en rentrant dans sa chaumière, il existe encore des âmes d'élite que ne dévore pas la fièvre régnante de l'ambition. Je ne me serais jamais attendu toutefois à la visite d'un ami de la nature, eu épaulettes républicaines. Il y a de la simplicité antique dans ce jeune homme : avec quelle modesti il a parle de lui! avec quelle douleur vraie il a gémi sur terre, et comme il a paru jouir, en sage et en poêle,

de cette belle matinée. Le manuscrit qu'il m'a laissé est sans doute quelque savant traité du métier que sa position l'oblige à faire. L'art de la guerre! ironie! — l'art de tuer les arts !

Bernardin de Saint-Pierre se trompait : le manuscrit était un roman pastoral.

Nouvel enchantement ! qu'il sera heureux d'exprimer à ce brave officier, quand il le reverra, l'étonnement où Ta jeté le choix du sujet de son livre. Un roman pastoral! Il a donc une affection vraie comme lui, pour la nature et ses tableaux consolants! Les nobles âmes, pensa-t-il, ont besoin de se réfugier dans la fiction d'une littérature douce, lorsque la société se corrompt.

Mais, à son inexprimable regret, les jours s'écoulaient et il ne voyait pas revenir l'officier de la République.

A quelques mois de là, assis auprès d'une table couverte de fleurs qu'il avait cueillies pour servir à quelque description, il goûtait le calme des dernières heures du jour, sous les arbres plantés de sa main.

On vint lui annoncer la visite d'un officier.

— Un officier ! c'est celui que j'attends, sans doute, celui que je n'ai plus revu depuis trois mois ; qu'il vienne. Accompag'nez-le jusqu'ici.

La surprise fut étourdissante pour Bernardin de Saint- Pierre. Il avait bien devant lui la figure de l'officier qu'il attendait, ses cheveux sombies et lisses, ses yeux noirs incrustés, son teint africain, la mélancolie de sa bouche ironique, mais ce n'était pourtant pas le même homme. Dix ans de différence existaient, au moins, entre l'âge du premier et l'âge de celui-ci.

— Je suis le frère, monsieur, d'un officier de l'armée •

d'Italie: il eut l'honneur d'être accueilli chez vous, il y a quelques mois.

— Je m'en souviens parfaitement, monsieur.

— Je suis son aîné.

— Il revenait de l'armée.

— Comme moi.

— 11 me confia le manuscrit, d'un roman que je suis prêt à vous rendre en vous priant de lui dire combien je suis touché des sentiments qui l'animent pour les merveilles de la création, et surtout de son éloquente indignation contre les tyrans et les ambitieux. Son livre sera longtemps de circonstance. Parlez-lui encore, en mon nom, des qualités distinguées de son style, riche d'images et de formes...

— Assez déloges, monsieur, je vous en prie ; il ne me serait bientôt plus permis de vous avouer que je suis l'auteur de ce livre; n'osant vous le soumettre moimême, mon jeune frère eut ce courage pour moi : il s'estimait trop heureux d'avoir une occasion dans sa vie d'arriver jusqu'à votre retraite. Vous nous pardonnerez la ruse.

Après d'autres paroles gracieuses échangées entre l'officier républicain et Bernardin de Saint-Pierre, celui-ci, en lui montrant les bouquets de fleurs amoncelés sur sa table d'étude, lui dit :

— Je pensais à votre frère, monsieur, au moment où l'on est venu vous annoncer. Quand il me visita, il y a trois mois, je travaillais aux harmonies de la lumière; de propos en propos il m'apprit qu'en Italie on appliquait aux astres les noms affectueux des personnes aimées. Je trouve la coutume poétique, et je ne comprends pas que

les fleurs soient encore restées sous le joug des vieilles nomenclatures. Avec le plus grand sang-froid du monde, un botaniste vide sous vos yeux des sacs de graines de toutes les formes, et il vous dit : « Ceci est le roi des œillets; ceci est la reine des fleurs. » Que voulez vous attendre d'une science livrée à des grainetiers? On la fait détester.

— Vous enseignerez à, l'aimer, monsieur. Déjà vos Eludes de taNatureen ont popularisé le goût en Kurope. Ravi des charmantes leçons que vous en donnez dans votre ouvrage, j'avais établi une horloge botanique dans une villa de Florence, où j'étais logé avec mon régiment. A chaque heure du jour et de la nuit, j'avais une fleur qui s'ouvrait; car je suis passionné pour les fleurs, et je comprends le Hollandais qui prodigué sa fortune à acheter des tulipes, et consume sa vie à les nuancer de couleurs nouvelles.

Famille de cœurs simples, pensait Bernardin de Saint- Pierre en écoutant son visiteur. Un frère adore les magnificences sidérales, et l'autre passe ses loisirs de garnison à cultiver des fleurs, pour en voir épanouir une à chaque heure de la journée. Et ces deux jeunes gens sont soldats; une révolution les a enveloppés de ses replis ; la guerre aurait pu les durcir dans la fatigue des siéyes, et la conquête les achever par l'orgueil.

— Puisque vous aimez sincèrement les fleurs, voulezvous, monsieur, que je vous montre celles que je cultive dans mon petit jardin? Ah ! ce ne sont pas les fleurs de votre conquête, de la féconde Italie ; mais je les ai plantées, et leur parfum est doux au vieillard.

S'appuyant sur le bras de son nouvel ami, le philoso-

CHEZ BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 31 plie sortit du bosquet pour le conduire dans les allées de ses parterres.

La soirée était paisible dans la vallée. l'Étampe riait en mouillant les barbes de nymphéa élargies sur ses eaux: du fond de l'horizon le soleil diamant ail la cime des herbes en s' enfonçant dans le gazon.

El, tout en marchant à petits pas. le vieillard disait dans ses préoccupations de belle latinité :

« Félix qui potult rcrum coguosccro causas, Al |ue mêlas omnes et inexorabile fatum Subjccit pcdibus, slrepitumque Acherontis avari! »

L'officier continua à voix basse : — Oui, heureux le sage1 qui pénètre les secrets de la Nature, et foule aux pieds les préjugés du monde! Il ajouta en cueillant une marguerite : Qui adore les divinités champêtres et voit sans envie la pompe consulaire et l'éclat du diadème.

— Ah! monsieur, vous aimez aussi Virgile; c'est mon poète, s;.vez-vous !

El de fleur en fleur, et de vers en vers, le soldat et le poète recitèrent presque tout le second livre des Géorgi- (fucs eu se promenant.

Encouragé par l'attention de son disciple, Bernardin lui montra les trésors botaniques de ses serres, de belles fleurs dentelées comme avec des ciseaux, d'autres qui regardent toujours le soleil dont elles sont l'image, d'autres prêtes a s'envoler du bout de la tige où elles se balancent.

Après avoir demandé la permission d'emporter quelques fleurs comme un témoignage de sa visite, l'officier républicain prit congé de Bernardin de Saint-Pierre.

— Vos commissions pour Paris, monsieur? je vous prie.

— Portez mes vœux à cette ville désolée ; portez-y mes souhaits les plus sincères pour la concorde, et qu'on y trouve bientôt moins d'ambitieux et plus d'hommes comme vous.

— One désirez vous de Paris? Je veux avoir un prétexte pour me présenter de nouveau chez vous

— Ramenez moi votre frère.

— Nous reviendrons ensemble, puisque vous le permettez.

Et l'officier monta dans la voiture qui l'attendait à la grille.

En rentrant dans sa chaumière, Bernardin s'arrêta sur le perron pour donner un dernier regard, tout de respect, de religion et d'amour, à l'horizon enflammé du soir.

« Si tous les républicains étaient comme ces deux frères, mon Dieu! la République serait le ciel, et l'on ne voudrait plus mourir. »

Bernardin avait raison de se réjouir, car il avait trouvé l'églogue, lui, et quarante ans avant moi, à cette même place où je n'avais heurté que des Auvergnats.

Mais, tandis que j'étais dans la bibliothèque de Bernardin de Saint Pierre, le vent ayant changé de direction, le bruit odieux de la vente monta directement à moi avec ses intonations, ses répétitions et ses prix.

Ce furent alors des cris tels que :

Des instruments de mathématiques, à 20 francs, messieurs.

Six rames de papier à lettres, 12 francs.

Des cartes de géographie, à 6 francs.

Six paires de pantoufles vertes, à 5 francs.

C'était à fendre la tète par le bruit, et le cœur par l'indignation. Jusqu'aux pantoufles des poètes qu'on vend après leur mort! qu'on vend dix sous la paire ! 11 est vrai que beaucoup d'entre eux, prenant leurs précautions, meurent sans même laisser de souliers sur la terre. Ceci console.

Je fermai les fenêtres pour ne plus rien entendre de cette infâme criée.

Je profiterai de l'isolement pour achever dans le silence et l'obscurité, ainsi qu'elle se dénoua, l'histoire des deux officiers de l'armée d'Italie.

Dans cette bibliothèque, une faible lumière rayonnait un soir sur des feuillets épars et sur la tète baissée (t immobile d'un vieillard. Bernardin travaillait en ce moment à la dernière division de son grand ouvrage des Harmonies de la Nature: il en était aux harmonies humaines.

On frappe à la porte du cabinet. Il se lève pour ouvrir; il ouvre, et il croit apercevoir la ligure de l'un des deux officiers de l'armée d'Italie. Comme il ne les avait plus revus depuis la visite que chacun à part lui avait faite, il ne distingua pas tout de suite si c'était le plus jeune ou le plus âgé qu'il avait devant lui. En examinant de plus près, il fut confondu, car ce n'était ni l'un ni l'autre. Ce troisième officier de l'armée d'Italie, car il avait un costume à peu près semblable a celui des deux autres, était aussi pâle qu'eux; aussi pensif, aus^i triste, -nus ses cheveux noirs, que les deux frères, peut-être était-il plus âgé que le premier et plus jeune que 1

coud. L'étrangeté de cette triple ressemblance ne frappa pas moins Bernardin de Saint Pierre qui invita l'étranger à s'asseoir.

Il ne lit pas attendre Bernardin de Saint-Pierre pour lui dire qu'il était le frère des deux officiers de l'armée d'Italie venus successivement à Essonne. Encouragé par la bonté avec laquelle ils avaient été accueillis, il se présentait à son tour pour saluer l'ami de Jean-Jacques Rousseau, le pompeux auteur des Eludes de la Nature, s1 excusant de n'apporter dans la retraite du sage que l'admiration brusque d'un soldat.

Malgré lui, le philosophe fut entraîné à considérer avec plus de réflexion ce dernier des trois frères que les deux autres, soit par suite de l'irrésistible effet dont sa voix sourde, son regard aigu étaient déjà doués, soit que son immense réputation de capitaine lui méritât ce respeet particulier.

Entre ce troisième frère et le poëte. il ne fut question ni de paysages, ni d'étoiles, ni de soleil, ni d'eau, ni de fleurs. L'entretien fut sévère, sans être dépourvu d'onction ; ils parlèrent de l'humanité, de la philosophie et des malheurs du temps; le vif illard avec quelque peu d'amertume et beaucoup d'indulgence ; le jeune homme avec des espérances hardies comme ses conquêtes, il exposa l'avenir avec une lucidité prophétique, indiquant l'anéantissement de tous les partis les uns par les autres et le prochain retour de la paix.

— Dieu vous entende! s'écria Bernardin de Saint- Pierre.

— Dieu, monsieur, entend toujours ceux qui veulent fermement.

Beaucoup de silences expressifs marquaient les intervalles de celte conversation, qui était moins un échange de mots que de pensées. Vainement Bernardin essava-t-il plusieurs fois de ramener sur les campagnes d'Italie, afin d'avoir un prétexte naturel pour louer le courage, le sang-froid, la rare intelligence de son visiteur : celui-ci éloigna constamment ce sujet, autant sans doute par modestie que par l'exquise convenance dont il accompagna toute sa vie ses moindres actions. Sa raison lui avait appris de bonne heure qu'un homme de guerre est une forteresse ; quand il ne foudroie pas, il doit être de pierre. Il savait d'ailleurs combien l'âme du sage est affligée d'applaudir au triomphe de l'épée, même lorsqu'elle n'est point tirée pour servir l'ambition des conquérants.

— L'Italie en feu proclame votre nom.

— J'ai fondé des chaires de philosophie, d'histoire et d'éloquence dans la plupart des villes conquises.

— Montenotte sera une des plus glorieuses victoires de l'armée française.

— J'ai fait pensionner tous les savants de Bologne de Florence et de Milan.

— Vous avez égalé la renommée des immortels capitaines de l'antiquité.

— Toutes les luis que j'ai pris une ville, mon premier soin a ete de commander le respect pour les femmes, les monuments et les propriétés particulières. Avant de faire placer des gardes à ma porte, j'ai toujours ordonné qu'on en mit à l'entrée des temples et des hôpitaux.

— Vous devez avoir de beaux rêves d'avenir, à votre

âge?

— Je me suis retiré dans un petit appartement pour continuer, sans distraction, mes études favorites de mathématiques et d'histoire.

BernartHn ne contint plus son admiration pour cette belle pureté de mœurs; et, cessant de louer à contrecœur les succès militaires de son visiteur Spartiate, il s'étendit avec effusion sur ses nobles qualités de législateur et d'homme. Il s'établit aussitôt entre ces deux âmes une union si parfaite, que Bernardin ne crut pouvoir mieux prouver sa confiance à son hôte qu'en lui lisant quelques pages de ses harmonies humaines, dernier tableau de ses Harmonies de la Nature. A Fun des trois frères il avait montré le ciel; à l'autre, les fleurs; au dernier, plus grave, il avait révélé les pages graves de son livre.

Combien je dois de remerciments au sort, disait en luimême Bernardin de Saint-Pierre, d'avoir connu, au déclin de ma vie, au moment de tout désenchantement, trois hommes comme je n'eusse jamais osé en imaginer. Celui-là, digne de comprendre la majesté calme de l'empire céleste; celui-là, tendre comme Rousseau ; celui-ci, sage comme Marc-Aurèle, plus sage que lui, car il ne consentirait jamais à être empereur. Et tous trois soldats!

J'en étais là des événements que je ressuscitais en imagination dans la chambre de Bernardin de Saint-Pierre, et que je rapporte ici avec tant de négligence, lorsque j'entendis la voix enrouée du commissaire-priseur mettre à prix un buste.

— Un buste, trois francs.

Le buste de Bernardin de Saint-Pierre, trois francs. — Quelle profanation !

— Cinquante francs, m'éeriai-je en ouvrant la fenêtre, cinquante francs!

— Ètes-vous fou? me dit le conimissaire-priseur en relevant la tète, c'est un buste en mauvais plâtre.

— Qu'importe î si c'est celui de Bernardin de Saint- Pierre.

— De Bernardin de Saint-Pierre! Mais c'est le buste du locataire de cette maison, de celui dont nous vendons les meubles, un honnête fabricant de papier.

— Comment! ces meubles, l'arrosoir, le buste, tout cela ne provient pas de la succession de M. de Saint- Pierre ?

— Pas le moins du monde. Depuis vingt-trois ans cette maison était occupée par le marchand de papier qui remplaça Bernardin.

— J'ai donc été dupe d'un faux renseignement ?

— C'est possible. Cependant ne vous y trompez pas. La maison de Bernardin de Saint-Pierre, qui est aujourd'hui à vendre, n'a pas changé de forme: le jardin et les cours d'eau sont tels qu'ils les a laissés. Au mobilier près, vous n'avez pas commis d'erreur.

Et le commissaire-priseur continua :

— A trois francs le buste !

J'achèverai l'histoire des trois officiers de l'armée d'I talie.

Le premier officier, qui aimait les étoiles et les rayons du soleil, et qui n'était pas ambitieux, fut plus tard Louis Bonaparte, roi de Hollande.

Le second officier, qui chérissait les fleurs et les horloges botaniques, et qui n'était pas ambitieux, fut plus tard Joseph Bonaparte, roi des Espagnes et des Indes.

58 DNE VISITE, ETC.

Le troisième officier de la République, frère des deux autres, qui adorait l'humanité, la paix et la philosophie, et qui n'était pas ambitieux, fut plus tard Napoléon Bonaparte, empereur des Français et roi d'Italie.

Voilà l'églogue que Bernardin de Saint-Pierre trouva : deux rois et un empereur!

Je n'osai plus me plaindre d'avoir rencontré, en cherchant aussi Péglogue de mon coté, des prairies peintes à l'indigo, des fabriques de poudre à canon sous les rosiers, et de jeunes paysannes qui sont imprimeurs.

L'hiver dernier, je nie rendais, chaque vendredi soir, au fond du Marais, à une réunion que présidait avec une grâce parfaite une daine d'ancienne famille appartenant à la robe. J'avais plus consulte mes goûts et mes habitudes tranquilles que mon âge, en demandant la faveur d'être introduit au milieu des esprits graves, des caractères solennels dont se composait cette société; on y voyait peu déjeunes gens du monde, rarement des femmes qui n'eussent accompli leurs quarante ans. Si le hasard en fourvoyait d'une date moins certaine, elles ne revenaient pas deux fuis. Le souvenir leur restait des longues bougi< -s jaunes qui répandaient une lueur jaune sur des 6gutaoes; des fauteuils rouges au fond desquels se dessinaient en relief, brodées, fils noirs sur iils blancs, deux mains de justice: de la tapisserie d'Àobusson, vert pomme, où l'on distinguait, divisé par panneaux blafards, le fameux duel du baron de Bouteville avec le marquis de Beuveron, au milieu de la place Hoyale repri

tée au naturel. Plus loin on voyait le baron de Bouteville appréhendé par le prévôt et ses gens, à Yitry-le-Brùlé; plus loin enfin, sur un dernier panneau qui masquait une porte, on assistait à l'exécution en place de Grève du baron de Bouteville, qui obtint, comme grâce royale, d'avoir la tète tranchée tout habillé. — On n'oubliait pas non plus les hautes croisées grises, les tableaux hors de proportion, où noircissait à faire frémir une série de portraits de juges, de présidents à mortier, tous coiffés de perruques qui leur donnaient l'aspect d'autant de lions noirs, rugissant sous leurs crinières.

Au bout de quelques mois, on se familiarisait avec ces terreurs. Graduellement j'osai regarder sans effroi le portrait du grand aïeul de la maison, debout dans son cadre d'un pied d'épaisseur, et en costume rouge déjuge à la chambre ardente. — Je lui aurais touché la main.

Je serais fâché pour ma reconnaissance de repousser dans les ténèbres du fantastique les figures sévères, mais bienveillantes et bonnes, qui m'ont toujours si noblement accueilli, et que j'espère bien retrouver cet hiver dans les mêmes dispositions pour moi : Dieu veuille que la cholérine et les rhumes catarrheux de l'automne n'en aient pas éclairci le nombre !

Ces figures portent un caractère admirable de résignation pour qui sait le chercher sous des rides tracées en 89: élargies sous l'Empire, et que la Restauration n'a pas fermées, les réactions n'ayant jamais réparé les ruines des révolutions. Ce caractère se révèle surtout par des yeux ternes qui ont déteint de bonne heure; effet des grandes tempêtes qui ont soufflé dessus. Voyez le ciel après un orage.

LA MAIN C AGITÉE. il

Cependant, à conservation égale, je préfère les vieilles femmes aux vieillards, et particulièrement celles qu'aucune infirmité ne gène, vivaces et noueuses, qui ont vieilli jusqu'aux dernières branches, en ployant, mais sans rompre. Quel charme de restaurer sous l'huile vive de la pensée ces peintures de l'Herculanuni monarchique; d'unir patiemment écaille à écaille, comme une mosaïque de Pompei, cette peau dont le soleil a repris les couleurs ; glisser derrière la glace de l'œil un rayon bleu ; de meubler d'ivoire cette bouche autrefois si rieuse et si lié re!

Mais ne vaut-il pas mieux prendre la vieillesse pour ce qu'elle est? Et qu'elle est belle la vieillesse de ces fem- [ui n'ont plus de sexe, tant elles ont de philosophie pratique, tant elles ont vu et connu : femmes par leurs dentelles à point d'Alençon. pendantes à leurs poignets, par leurs robes de damas où chantent et voltigent des oiseaux de grandeur naturelle, par leurs mains veineuses et frêles; hommes par leur inflexible mémoire, par les passions qu'elles n'ont plus, mais dont elles ont conserve le souvenir pour les combattre à armes égales chez d'autres; sentant et raisonnant, persuasives, confidentes discrètes, et de bon conseil pour les jeunes, lorsqu'ils souffrent et se plaignent a elles, à voix basse, leur disant : « Vous « voulez mourir parce que vous aimez; nous avons voulu « mourir aussi, et vous voyez!... » Elles s'animent, et, sans amertume pour le passé vers lequel vous les ramenez et vers lequel elles se laissent doucement conduire, elles semblent ajouter : « Vous êtes compris, mon ami, « et, si nous avions encore dix-huit ans, les confidentes « de vos maux en seraient peut-être les réparatrices. »

La maîtresse de la maison m'eut bientôt mis au courant du personnel peu nombreux, mais choisi, de ses soirées. C'étaient des débris d'anciennes familles, qui n'avaient à se reprocher aucune condescendance, fût-ce la plus faible, pour les séductions de l'Empire, et qui n'avaient demandé à la Restauration que l'innocent privilège de reprendre leurs habitudes.

Madame de Ilacqueville m'avait permis de me rendre de bonne heure auprès d'elle, afin de me faire connaître psr ordre les personnes qu'elle honorait comme moi de sa maison. Cette complaisance avait deux fins : celle de me prémunir, en m'indiquant plusieurs points dangereux, contre les méprises de la conversation, et <el'e de m'inspirerdu respect et de l'attachement pour des personnes avec lesquelles j'aurais vécu un siècle, sans que leur modestie cherchât à n'inspirer d'autre vénération que celle de leur âge.

Un soir, comme d'habitude, je pris place auprès d'elle et en face de la large cheminée dont les flammes éclairaient la plaque du foyer chargée d'un Louis XIII métamorphosé en Pluton, dieu de l'enfer. Le doigt dirigé vers le cadran de la pendule, elle me marqua sur le cercle des minutes l'entrée invariable de chaque familier du salon. A neuf heures trois minutes . vous allez voir paraître M. de Guemarec, me dit elle, un descendant de ce magistrat, qui, forcé, par la volonté de son père et de pédantesques traditions de famille, de prendre la robe, pour laquelle il éprouvait un profond éloignement, se promit de juger toujours contre sa conscience. Fidèle à son engagement tacite, il renvoya trois fois d'une accusation qui entraînait la peine capitale trois hommes dont la cul-

pabilité lui était démontrée. Au bout de six ans, ces trois hommes furent reconnus véritablement innocents. M. de Guemarec avait donc été juste en violant comme juge sa raison et sa conscience. Le père du jeune magistrat n'insista pas davantage, et la charge fut vendue. Neuf heures trois minutes! — Et M. de Guemarec entra. - A neuf heures vingt minutes nous avancerons le fauteuil, reprit madame de Hacqueville, pour M. le baron de Grignolles.

— N'est-ce pas, interrompis-je, ce vieillard aux cheveux à peine gris, au regard si pénétrant, dont les manières sont si distinguées?

— Vous le connaissez, répondit madame de Hacqueville.

— Je ne pense pas que sa vie ait été signalée par de grands actes d'énergie.

— Vous vous trompez peut-être.

Poursuivi pendant la Terreur, et arrêté pour je ne sais plus quel crime politique, M. le baron de Grignolles fut enfermé dans une tour bâtie sur le bord de la Loire. 11 y gémissait oublié depuis un an, lorsqu'on se souvint un jour de lui : son sort ne fut plus douteux. Nantes allait bientôt ouvrir son comité de salut public; le baron serait jugé et exécuté en deux heures. Son geôlier était un patriote dur : d'ailleurs sa tache était d'obéir, d'avoir des verrous, des chiens, et non une conscience. Ce geôlier avait, outre ses chiens, une femme et une petite fille belle comme les fleurs qui poussent au pied des tours. M. de Grignolles intéressa par sa jeunesse la femme du geôlier, et par ses blonds cheveux sa fille, qui ne se lassait pas de jouer avec leurs boucles. M. de Grignolles avait alors

ii LA MAIN CACHEE,

vingt ans; il n'en paraissait guère que dix-sept. C'est une demoiselle qu'ils vont tuer demain, murmurait quelquefois le geôlier en lui portant son pain et son eau.— Pour deux jours qu'il a à vivre, tu devrais bien, lui disait sa femme, le faire venir avec nous; il mangerait du moins encore une fois à table, et il verrait le ciel de cette croisée. On ne voyait pourtant pas très-clairement le ciel de la croisée du geôlier, œil-de-bœuf évasé en meurtrière, mais sans grilles ni barreaux; car, dans ces temps de prisons improvisées, la captivité péchait toujours par quelque côté, — pas du moins du côté de la clémence des juges. Ce n'était point le cas toutefois de trouver leur prudence en défaut. Trente pieds mesuraient la distance entre le bord de la croisée et le niveau du fleuve, trèslarge et très-rapide en cet endroit de la Loire. — Qu'il vienne, répondit le geôlier, mû, non par la pitié, mais par l'indifférence; et M. de Grignolles descendit du donjon à la geôle. A sa vue, la femme du gardien de la tour éprouva un vif attendrissement, et la meilleure preuve qu'elle voulut lui en donner, ce fut de tirer le petit rideau bleu de la croisée pour lui laisser admirer le ciel et le fleuve, après avoir déposé sur ses bras la petite fille qui aimait tant ses cheveux blonds. M. de Grignolles remercia avec effusion, s'approcha de la croisée, regarda le ciel, le fleuve, puis il prit l'enfant et le lança dans la Loire.

Le geôlier se précipite sur un couteau, la mère vers l'escalier de la tour, M. de Grignolles par la croisée; désespoir! il peut à peine passer. Par une lueur d'intelligence foudroyante, le geôlier comprend que le premier qui tombera dans l'eau sera le sauveur probable de sa

fille; il aide M. de Grignotiez il le pousse par la plante des pieds hors de la croisée, dans le fleuve. Un instant sur l'eau, une demi-minute sous l'eau, et l'enfant est ramené vivant au bord de la Loire et sans avoir eu le temps seulement d'être imbibé. Ne demandez pas ce que lit ensuite II. de Grignolles: puisqu'il traverse en ce moment la cour, c'est qu'apparemment il fut sauvé par son acte d'héroïsme et d'inhumanité.

Neuf heures vingt minutes. M. de Grignolles s'avança vers madame de Hacqueville, lui baisa galamment la main, et m'envoya un sourire gracieux du bout de ses doigts chatoyants de diamants.

En se penchant à mon oreille, car ses confidences, à mesure que les visiteurs arrivaient, devenaient moins permises, madame de Hacqueville me dit tout bas : — Au tour des dames maintenant. A neuf heures trente-cinq, vous offrirez ce tabouret à madame d'Aiguerousse.

— Madame d'Aiguerousse n'est-elle pas votre amie intime, celle qui tient constamment sa main droite cachée sous son mouchoir, qui ne joue jamais, et offre tout de la main gauche?

— C'est madame de Casa-Bianca que vous venez de me dépeindre, et non madame d'Aiguerousse.

— Elle est donc étrangère?

— Non; mais son mari, gênerai d'un corps d'armée sicilien sous la République, portait ce nom très-illustre en Italie. Je doute fort que madame de Casa-Bianca soit noble du côté de sa famille. Heureusement notre amitié se lie par des nœuds aussi sacrés que ceux du rang et de la naissance. Grâce à elle et à son mari, excellent militaire dont elle est veuve, nos propriétés de la vallée des

Alpes-Maritimes, quoique frappées d'expropriation par la loi, furent épargnées, et nous furent rendues plus tard dans l'état de valeur et de prospérité où elles sont aujourd'hui. C'est un cœur plein de nobles qualités, celui de madame de Casa-Bianca; je vous conseille de les apprécier.

— Et pour quel motif cache-t-elle toujours sa main droite, le savez-vous?

— Je l'ignore, et je ne le lui ai jamais demandé. Si elle n'a pas prévenu ma curiosité sur ce point, c'est que probablement ma curiosité l'aurait blessée. J'aime mieux conserver une amie que d'apprendre un secret qui pourrait me la faire perdre, et qui doit bien peu m'intéresser, je présume.

— Vous excuserez mon indiscrétion, répondis-je à madame de Hacqueville; mais vous m'avez jusqu'à présent appris tant de faits précieux sur vos amis, que j'ai été enhardi à vous demander quelque éclaircissement sur une particularité qui m'a frappé.

Madame de Hacqueville s'appuya avec bonté sur mon épaule. Elle se levait pour saluer madame de Casa- Bianca, la dame à la main cachée.

Durant les quelques instants que madame de Hacqueville mit à recevoir et à complimenter madame de Casa- Bianca, entrèrent, par groupes plus nombreux, tous les habitués de la réunion. Le silence fut le même. On allongea des tables d'écarté, les cartes furent jetées et battues sans bruit comme par des ombres qui semblaient jouer à qui passerait d'abord dans la barque de la Fable.

Tout le monde jouait, excepté madame de Casa-Bianca et madame de Hacqueville. La main droite de la première

LA MAIN CACUEF. 47

était cachée comme de coutume; la gauche se dessinait sous un gant blanc par des formes qui devaient avoir eu une grande pureté, au temps où l'on pouvait hasarder la même remarque sur le pied et la taille de madame de Casa-Bianca.

III 1 e paraissait avoir cinquante ans. quoique, en réalité, elle passât de beaucoup cet âge; mais une constitution naturellement forte, une vie aventureuse avec un mari soldat sous la République, et pendant les premières guerres de l'Empire, avaient trempé, pour ainsi dire, les traits de madame de Casa-Bianca. 11 y a des générations de femmes, comme des générations d'hommes, plus énergiques selon les temps. Sous l'Empire, les femmes, qui, derrière les caissons, les tambours et les drapeaux, suivaient l'armée, la grande armée, se coloraient d'une teinte militaire fort originale. Sans perdre de leurs grâces, elles gagnaient beaucoup, à leur retour, à se prodiguer dans les salons, où, sans citer précisément les coups de sabre qu'elles avaient donnés, elles charmaient l'attention en causant Hulans et Mameloucks, en dépeignant les belles moustaches des uns, les riches cachemires des autres. Sous leurs broderies, leurs soies, leurs chevelures flottantes et un peu bronzées par le soleil, quelque chose de femme et de militaire à la fois se trahis>ait en elles; debout, elles semblaient à l'alignement; assises, elles paraissaient posées en amazones au bord de la selle du cheval. Elles étaient les cravates des drapeaux portés par leurs maris victorieux.

Madame de Casa-Bianca n'avait conservé de cette fierté martiale qu'une tenue exacte, relevée par un costume de la blancheur la plus sévère.

La soirée s'avançait dans la nuit. Allongées par les heures, les mèches des bougies montaient, rouges et en champignons, vers le plafond. Ces portraits de famille, qui, sous une demi-clarté favorable à toutes les crédulités de l'imagination, semblaient vouloir descendre les escaliers sombres et dorés de leur niche, pour s'asseoir parmi les joueurs; l'illusion contraire qui prêtait un cadre à ces vivants, immobiles comme des portraits, et flottants dans' la vapeur de cette immense salle que tout le bois empilé dans la cheminée ne réchauffait pas; ces vieillards, qui vivants ou morts, passaient par tous les degrés de la décoloration, à mesure que l'heure du sommeil les touchait au front; ces tapisseries qui s'animaient et marchaient quand une ombre ondulatoire glissait sur elles, et devenait, pour ainsi dire, la couleur d'un dessin rongé jusqu'au fil, et si bien et si vraisemblablement, que le sieur de Bouteville tirait avec une effrayante vérité sa rapière au milieu de la place Royale, et montait plus loin, sur l'éehafaud en grève, tout babillé; une nuit froide au dehors, tempétueuse, tout remplissait lame de silence et de tristesse.

— Assez joué, dit un vieux marquis en repoussant les cartes. Voilà nos dames qui s'ennuient de nous entendre causer si peu : ce n'est guère galant.

Depuis quelques quarts d'heure, en effet, les dames quittaient une a une la partie, pour se rapprocher du feu, et tenir compagnie à mesdames de Hacqueville et de Casa-Dianca.

— Racontez-nous, président de Page, une histoire du temps passé.

— De ma jeunesse, veut dire madame de Hacqueville ?

LA MAIN CAC1ÏEE. 4<>

— Président, je ne demande jamais un service l'épigramme à la bouche.

— De ma jeunesse: mais de laquelle encore? j'ai eu ma jeunesse de président au parlement, ma jeunesse d'émigré, ma jeunesse de soldat dans l'armée de monseigneur le prince de Condé. Voilà trois jeunesses.

— Dites-nous la meilleure.

— Ce sera la première.

Le président poussa un soupir.

Tous cetix qui avaient été jeunes exhalèrent aussi un soupir.

Je crus entendre soupirer les tableaux.

Ma première jeunesse me vit président au parlement: c'était en 88; j'avais vingt ans. Vous connaissez ma famille: son rang me donnait droit à celte éminente charge. aux yeux du peuple et des philosophes, mes opinions tolérantes, mon déisme, mon admiration sensée ou non pour les encyclopédistes, me rendaient digne, disait on. de distribuer la justice aux hommes, en attendant le jour où les hommes s'en passeraient, devenus tous tolérants, déistes et encyclopédistes.

Quelques sourires malicieux se croisèrent à ces paroles railleuses deM.de Page, lancées en fuyant contre les encyclopédistes dont M. le président avait été le plus ai dent propagateur. Du reste, il lavait avoué.

— Mes opinions philosophiques, mes liaisons étroites et publiques avec les niveleurs, m'imposaient l'obligation, sous peine d'être taxé par eux d'un zèle hypocrite, et tel n'était pas le mien, d'agir sur les masses en proportion de mon influence el de ma position élevée. Tous devaient mettre la main à l'œuvre de la reformation. Place au

o) LA MAIN CACHEE.

sommet de la société, ma tache fut d'adoucir la rigueur des lois dont je commandais l'application; nos lois, vous le savez, horrible mêlée de textes ennemis, confusion de coutumes contradictoires, et se terminant toutes par le même mot : la mort!

Madame de Hacqueville sonna doucement pour qu'on apportât du bois et qu'on fit chauffer de Peau pour le thé.

— Je fus donc chargé d'être indulgent quand la loi était sévère; d'en ignorer le texte sanglant, quand il rougissait sous mes yeux; comme homme, de me mettre à la place du juge; comme juge, de chasser le bourreau. Sans orgueil de ma part, il m'était permis de croire qu'enlre toutes les missions de la philosophie nouvelle j'avais la plus directe et la plus expressive. Car où tendaient toutes les théories? à détruire les préjugés; en quoi se résumaient fatalement, comme fait, ces préjugés? dans la mort. Moi j'avais pour mission de l'anéantir dans la loi.

Malheureusement ma volonté seule ne suffisait pas. Sur douze juges, je n'avais, moi treizième, comme président, que ma voix, isolée; ma voix forcée de prononcer en public les arrêts qu'elle avait combattus dans la délibération. Haï bientôt à la cour pour ma tolérance, suspect à mes confrères, tous routiniers sanguinaires, mon dévouement fut nul. Quelques-uns même, par esprit de corps, se montrèrent plus sévères qu'auparavant envers les accusés, et, mon rôle leur étant devenu à charge, ils le réduisirent à être plus odieux à mesure que je penchais à le rendre plus humain : voici comment ils y parvinrent.

Les moins âgés de nous, — nous n'avons plus d'amour-propre sur l'âge, n'est-ce pas? — les mohs âgés

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