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de nous ont vécu du temps où la question judiciaire n'était pas encore abolie. La question judiciaire, qui cassait un doigt pour un demi-aveu, un bras pour trois quarts d'aven, une cuisse pour un aveu entier, et qui, avant de savoir tout, vous avait broyé la tète d'un coup de barre de fer, ou crevé la poitrine en remplissant d'eau. En 88 donc — la question ou la torture existait encore. Calculez, cela ne fait pas quarante-cinq ans. Nous avions les uns dix ans, les autres quinze; j'en avais vingt. SS doit être si rapproché pour nous, que je me souviens de quelques événements antérieurs au moins de six ans.
Ainsi, par exemple, cinq ans avant 88, époque sur laquelle je vais rappeler votre attention, en 83, je me souviens forl bien de Françoise, ma sœur de lait, qui, sa mère, ma bonne nourrice, étant morte, vint à pied de Montereau à Paris, à travers vingt lieues de neige. Enhardie par la misère, par le désespoir, et peut-être par le lien commun du même lait que nous avions puisé au sein de sa mère, Françoise m'attendit sur-l'escalier delà Sorbonne, institution où j'achevais mes études de droit; et, lorsque je sortis au milieu des élèves, mes camarades, fils d.s plus hautes familles de robe, elle s'enlaça à mon COU et m'appela son frère!
. Je fus pour elle un frère. Accueillie chez moi, je lui fis une condition heureuse entre 'une domesticité douce et des nitt ntions sans contrainte pour son éducation que j'allais reformer. Ce petit épisode de ma première jeuvous assure avec quelle fidélité ma mémoire garde venir des événements qui la suivirent, et particulièrement de celui sur lequel je vous ramène.
Mes ennemis au parlement, à propos de je ne sais plus
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quel procès en matière de fausse monnaie, imaginèrent, pour abattre mon orgueil de tolérance, et me faire passer au dehors pour aussi redoutable queux, de ressusciter, et ils en avaient le droit, l'application de la torture. La discipline me bâillonnait : je ne pouvais protester ni par mes actes, ni par mes paroles, ni par mes écrits, contre cet infâme attentat à l'humanité. Il y a plus, ma bouche fut obligée de proclamer solennellement l'emploi de la torture dans les procès que dirigeait ma présidence. Ma réputation d'homme sage, de magristiat vertueux, fut perdue. Le peuple me confondit avec mes odieux confrères, et ceux-ci s'applaudirent de m' avoir presque aussi avili qu'eux dans l'opinion. Les philosophes me méprisèrent; dans l'âme je les remerciai.
Ce ne fut pas le soufflet public que j'avais reçu sur la joue qui me blessa le plus : ce fut l'affreuse idée d'avoir fait revivre, par une mesure de vengeance dont j'étais la cause, la torture qui brise les os, déchire les chairs, boit le sang-, et renvoie innocent de l'accusation.
Je fis écrire sous main des mémoires pleins de larmes, de paroles chaudes et vraies, et senties, car j'étais celui qui condamnait ù la question; je fis présenter au roi Louis XVI des placets où je ne déguisais pas même mon écriture : rien n'eut un résultat. Aucun nom ne recommandait ces protestations. Le peuple les lisait avec avidité, mais la cour les bridait : on torturait en attendant.
A celte époque, je fus volé.
Madame de Hacqueville sonna de nouveau pour que la bonne servit le thé et ranimât le feu.
Très-curieuse, la vieille bonne, après avoir métliodi-
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quement rempli son office, s'accroupit près de la cheminée; elle aussi voulut écouter.
— A cette époque, je fus volé, reprit M. de Page, el je portai ma plainte au procureur général, mon confrère.
Le vol consistait en une tabatière en diamants de la valeur de vingt mille livres, et j'y tenais d'autant plus, qu'elle venait de la succession de mon père.
I.e procureur général alla aux enquêtes. Il fallut lui livrer ma maison et ses moindres recoins. Cette condescendance était rigoureusement nécessaire, si je voulais charger la justice de mon affaire.
La tabatière en diamants fut retrouvée.
Un des gens de la cour la découvrit dans la paillasse du lit de Françoise, ma sœur de lait.
11 se lit alors un mouvement général dans le salon de madame de Ilacqueville.
Le président de Page laissa mollement tomber sa main de son jabot sur le côté : ce récit lui coûtait.
— Françoise, ma jolie sœur de lait, la fraîche paysanne de Montereau, celle qui était venue se jeter à mon cou, par la neige et le givre, sur les escaliers de la Sorbonne; Françoise, à la peau encore duvetée de la campagne, mais déjà un peu lisse par la retraite et l'heureuse vie, Françoise...
Le marquis aspira une prise de tabac; mais je vis tomber le tabac à terre.
— On la traîna devant les juges ; je voulus me récuser : on m'imposa le devoir de présider; on se reposa par ironie sur mon impartialité naturelle. Mes ennemis se réjouirent, et le peuple menaça de me lapider quand il sut qui' j'avais ordonné. .
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Ici M. de Page se tut ; je n'entendis plus que le feu qui pétillait, que les oscillations de la pendule. Les portraits étaient plus bruyants que les hommes dans ce moment.
M. de Page reprit haleine : — Que j'avais ordonné la question : car Françoise nia d'abord tout : le vol, les circonstances du vol, en me rappelant toujours Montereau, sa mère, la neige, la Sorbonne, notre fraternité.
J'avais ordonné la question.
Françoise fut dépouillée de sa robe.
Oh ! comme crie une jeune fille qu'on met nue devant des juges! Dieu épargne ce cri à vos arrière-petitsfils !
On lui remplit le ventre d'eau; Françoise cria moins.
Mais Françoise me regarda! J'ai reçu, messieurs, un coup d'epée dans ma vie, qui m'a traversé le foie; j'ai moins souffert.
On lui broya le genou dans une genouillère de plomb.
Françoise cria moins.
A cet endroit du récit du président, la bonne de madame de Hacqueville tomba sur le parquet et frappa du front contre les chenets. M. de Page courut vers elle, lui rejeta la tète en arrière, et, après l'avoir examinée avec terreur, il s'écria : — Françoise était blonde; puis elle est morte !
On lui mit du feu au creux de l'estomac.
Françoise ne cria pas.
Messieurs, Françoise était innocente ; je le savais : c'est moi qui avais caché la tabatière en diamants dans le lit pour faire juger, condamner et mourir Françoise.
Toutes les femmes se voilèrent le visage. Si j'avais eu
un couteau, je l'aurais planté tout droit dans l'estomac du vieux président.
Mais le président ferma les yeux, se recueillit un instant, et dit :
— On lui brisa la main droite, tous les doigts, toutes les phalanges; comme ça.
Le président fit un geste : mes nerfs claquèrent.
— El ma vue, continua le président, se perdit dans un nuage de sang.
Françoise s'était évanouie en avouant le vol; oui, elle
l'avait avoué ! mais ajoutant que j'étais son frère de lait,
qu'elle était venue de Montereau à Paris, à travers la
■. pour m'embrasser sur les escaliers de la Sor-
boâne.
Le président achevait à peine sa phrase agonisante, que je vis se lever d'à côté de madame de Hacqueville, comme un fantôme, une femme qui, retirant avec gêne et douleur son gant, laissa pendre, hors de ce gant, une main flottante, brisée et molle, qu'elle posa sur la tête de M. de Page : écrasé, le vieillard leva les yeux avec épouvante sous cette main qui planait.
Les autres vieillards étaient pâles : je me regardai dans la glace : je l'étais plus qu'eux : j'étais vert.
1 s larmes, des sanglots, sortaient de la bouche de ces deux ruines, l'une brisée par l'autre; et M. de Page prit cette main, la porta sur ses lèvres, la baisa comme l'hostie sainte au moment de mourir, et il fut pardonné, comme au moment de mourir.
Car madame de Casa-Bianca passa le seul bras qu'elle avait de libre autour du cou de M. de Page ; et l'on eût (lit alors la Prière, qui est une femme mutilée, dans le
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ciel, enlevant le Repentir, qui es! un ange sur la terre.
— Le soir, il y avait bal à la cour, acheva le président ; j'y parus en costume de juge, en robe rouge, portant la condamnation à mort de Françoise. Posant un genou à terre, je dis au roi Louis XVI :
— Sire ! on a brise les os, cet après-midi, à ma sœur de lait accusée de vol; c'est moi qui lai accusée : elle a tout avoué dans les tortures, Sire !
— Eh bien? dit le roi.
— Sire, j'avais inventé ce vol !
Le roi recula de terreur.
— Et pourquoi cela, monsieur?
— Parce que je voulais prouver à la France qu'avec la torture, le mensonge le plus affreux était cru, et que la vérité la plus sainte était assassinée. Sire, c'est la jeune fille que j'aimais le plus au monde que j'ai sacrifiée à cette épreuve. On croira désormais à mon opinion.
— Messieurs, que le bal continue, dit le roi Louis XVI. Et, se tournant vers son chancelier :
— Monsieur, dès ce soir, la question est abolie en France; faites savoir cela à notre rovaume.
LA
VILLA MARAVIGLIOSA.
Dlaise, jeune peintre, comptait an nombre de ses belles qualités celle de n'être jamais allé en Italie. Né à Paris et dans la rue Saint-Honoré, ce qui lui donnait le droit de se considérer comme doublement Parisien, il admirait Paris, sans le ravaler par un éternel parallèle avec Home, la ville des Césars, la ville des papes, la ville des rois dépossédés, la ville des villes. Le Louvre l'arrêtait de surprise; il ne méprisait pas le jardin du Luxembourg, quoique un peu symétrique; ni celui des Tuileries. malgré les nourrices assises au pied des marronniers, el eaux perchés au haut des arbres; il pensait avec (rangers que les boule\ards sont une promenade incomparable, Las Champs-Elysées un magnifique dévelop- Qf de perspective, et les quais une assez somptueuse galerie de maisons et de monuments.
J'ai dit ([île Biaise était peintre : on me pardonnera