Contes et nouvelles litéraires
.Depuis un temps immémorial, et aussi loin que puisse remonter la chronologie la plus fabuleuse, la Chine possède des lettrés et des juges, une littérature et une philosophie. Mais, à vrai dire, si ce sont là des productions sans date, ce sont aussi des lettrés et des philosophes stationnaires ; ouvrages et écrivains, philosophie et philosophes, on dirait, à les voir de loin ou de près, que ce sont toujours les mêmes œuvres, les mêmes hommes. Toute la philosophie des Chinois , depuis qu'ils ont une philosophie, se réduit à des commentaires sur toutes les lois du royaume; leurs histoires se composent de quelques longs récits sans couleur. Quant à leurs ouvrages d'imagination, vous y
rencontrerez partout l'abus de la description et les mêmes formalités d'un frivole cérémonial. Quelle que soit l'époque de ces œuvres diverses, poèmes, histoires , drames, comédies, elles sont toutes empreintes du même caractère ; elles ont toutes le même esprit, le même style, le même âge ; c'est là une littérature qui , depuis qu'elle existe, n'a rien oublié, n'a rien appris.
Cependant l'histoire de la Chine est une longue histoire j elle remplit de gros livres ; elle a occupé plusieurs générations de savans et d'ardens missionnaires ; à l'heure qu'il est, toute l'Europe est tournée du côté de la Chine. Mais nous n'en voulons nous autres qu'à sa poésie et à ses livres : nous ne ferons donc pas d'histoire ; l'histoire nous fait peur.
C'est pourtant un merveilleux spectacle que cet empire delà Chine, déjà si lettré, si savant, si éclairé, pendant que le monde entier est plongé dans 1 ignorance! Ce gouvernement est tout-àfait le gouvernement de l'intelligence, pendant que tous les peuples du monde n'obéissent encore qu'à la force. Nous ne devons donc
parler qu'avec toutes sortes de respects de ce vieil et savant empire , nous autres, qui, comparés aux Chinois, sommes des peuples d'hier!
Il existe en Chine une collection de moralistes entreprise par l'ordre de l'empereur Chantchi, et pour laquelle il a fait lui-même une préface. Voici un passage de cette préface , qui donnera une idée de la sollicitude impériale pour l'instruction des sujets:
« J ai considéré, dit l'empereur, que la loi céleste étant essentiellement bonne, il ne s'agissait que de la faire connaître parfaitement bien à nos peuples, pour que parmi les vivans , il n'y eût personne qui ne se livrât de préférence à la vertu. Chargé par les décrets du Ciel de protéger et d'alimenter tous les pays de l'univers, et voulant m'acquitter respectueusement de la tâche qui m'est imposée, j'ai fait de profondes méditations sur les leçons que les anciens ont données au monde, et sur les exhortations qu'ils ont faites pour encourager la vertu. J'ai pensé que pour eux, le plus grand de tous les plaisirs était de tendre à la perfection. J'ai donc
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rassemblé tout ce qu'il y avait d'essentiel dans tous les livres, et j'en ai rédigé une collection, sous les titres de Discours propres a exciter à la vertu. s
Dans les livres de morale de la Chine, qui, à tout prendre, se ressemblent chez tous les peuples, parce que la morale, écrite dans le cœur de l'homme, est la même pour tous les hommes , on trouve les saintes notions du juste et de l'injuste, de l'immortalité de lame, des récompenses et des châtimens de l'autre vie, qui font la base de toutes les doctrines du monde. On y trouvera en même temps plusieurs préceptes particuliers à la morale indienne. La bienveillance pour tous les animaux, le respect pour les nids du petit oiseau que sa mère élève à la becquée, le respect pour les arbres qui donnent de l'ombre. «L'homme véritablement heureux, dit un de ces livres, voit le bien, fait le bien. » Admirable définition du bonheur !
Une des grandes difficultés qui se soient opposées au progrès des sciences et des lettres dans la Chine , c'est l'écriture chinoise. Les ca-
ractères chinois sont autant Je figures arrêtées, et mille fois plus difficiles à retenir , et mille ibis plus variées que les vingt-quatre lettres si mobiles et si obéissantes de notre alphabet. Voilà pourquoi les Chinois parlent la même langue depuis l'enfance du monde ; ils l'ont trouvée toute stéréotypée, pour ainsi dire. Cette langue est une langue toute d'allusions et d'énigmes ; un homme intelligent doit employer les deux tiers de sa vie à la comprendre ; et» quand il est entré enfin dans le secret de ce grand mystère, il passe l'autre tiers de sa vie à s'en glorifier.
D'ailleurs c'est un peuple qui , par les lois de l'empire (et dans un empire ainsi fait les lois sont toutes-puissantes ) , ne peut pas sortir de sa patrie. Quelle que soit la contrée dans laquelle il est né, le Chinois y reste pour mourir. Et non-seulement les terres étrangères lui sont défendues à lui, mais encore l'intérieur de la Chine est défendu aux nations étrangères, si bien que c'est un empire fermé de toutes parts, si bien qu'aucune commotion extérieure ne s'y fait sentir. Aussi avons-nous fort peu de notions
vraies et complètes de cet empire : il n'y a que les côtes qui soient abordables pour les Européens. Quant aux Chinois voyageurs, ils sont encore plus rares dans cette France ouverte à tous 3 que les Français voyageurs dans la Chine qui leur est fermée. Voici cependant le passage d'un rapport écrit par un Chinois après un voyage en France ? qui vous donnera une idée très-exacte des notions, des idées et des jugemens d'un pareil voyageur :
« Le gouvernement chinois ] a toujours voulu avoir des savans et des sciences , et depuis plus de trente siècles (mais à sa manière et selon les vues de sa politique ) il faut que toutes les études des écoles ? tous les examens qui conduisent aux degrés, toutes les récompenses qui encouragent et qui illustrent les talens, se rapportent à la fin que l'on s'est proposée : autant le gouvernement est attentif à aplanir et à semer de récompenses le chemin qui conduit aux connaissances qu'il veut étendre ou conser-
1 Mémoires sur les Chinois.
ver, autant il laisse croître d'épines dans ceux qui mènent vers celles qu'il dédaigne ou qu'il rejette. Il ne veut que les gens de lettres dont il a besoin pour la chose publique, et les plus beaux génies n'attirent ses regards qu'autant qu'ils se rendent utiles. Il fait nommer dans toutes les gazettes un soldat qui a reçu des blessures : il ne permettrait pas un mot sur mille faiseurs de systèmes. Le talent et le savoir ne sont pour lui que des mots, quand 1 Etat n'en retire aucune utilité réelle. »
« Les sciences ont en Chine une atmosphère beaucoup plus étroite qu'en Europe , et la nation i en général, ne s'intéresse guère à ce qui s'y passe. Point de journaux littéraires, point de papiers publics qui annoncent les ouvrages des savans, hors les grandes compilations et les livres commandés aux lettrés du collège impérial. Les femmes sont séquestrées dans leurs maisons ; on leur apprend rarement à lire. On ferait vingt journées de chemin sans trouver un homme du peuple qui sût parler philosophie, etc. Les mandarins, d'ailleurs, ont le glaive suspendu
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sur leur tête ; ils ne peuvent songer qu'à leurs fonctions; l'étiquette absorbe leur moindre loisir. A Péking même ? ce qui n'a trait qu'aux sciences n'est pas un objet d'attention. Le plébiscisme littéraire y est aussi inconnu que dans les provinces. Les lettrés sont tellement subjugués par le ton du gouvernement, qu'ils laissent jouer des pièces qui ont plus de mille ans, et ne songent point à en rajeuuir le style suranné.
« La gloire des succès littéraires est, en Europe ? nationale : la Chine est entourée de peuples barbares; loin d'y exciter l'émulation y même entre les lettrés ? on les force de travailler en commun à des ouvrages prescrits ; la liberté de la république des lettres n'est que précaire à la Chine. Le sceptre des lois suit les talens et et le génie dans leurs plus brillans efforts; et le glaive de la justice se lève sur eux au moindre écart. »
Et malheureusement ce ne sont pas là les seuls obstacles qui s'opposent aux progrès de ce vieux peuple : ces obstacles sont innombrables* Le premier de tous, et la chose se croit à peine ?