‹ Contes et nouvelles litérairesChapitre 2 sur 62 · X1IJ · texte numérisé non relu

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c'est l'abondance des livres sur toutes les matières : ils sont en si grand nombre qu ils deviennent inutiles. On compte des collections de livres dont le nombre se monte jusqu'à cent quatre-vingt mille volumes. Il n'y a pas un particulier assez ricbe pour se procurer tous les livres nécessaires à l'étude des choses de sa nation, et les bibliothèques sont si éloignées des villes, qu'il faut se faire anachorète pour devenir un savant; or, une fois devenu un savant, toute 1 ambition du Chinois se réduit à entrer dans quelque académie, où il s'occupe uniquement à corriger, à commenter, à expliquer, à publier les vieux auteurs. Il n y a du nouveau en fait de livres nouveaux que quelques romans, quelques poésies légères et autres petits riens sonores y comme dit Horace, migœ canorœ. Du reste, le gouvernement de ce pays, dont on ne peut mettre en doute la sagesse non plus que la durée, est toiit-à-fait un gouvernement paternel. Le respect dû au père de famille et la parfaite soumission des enfans, voilà l'idée fondamentale et la base inébranlable sur les-

quelles repose ce grand empire. A la Chine, l'empereur, fils du Ciel 5 est le père de la nation; aussi il est impossible d'avoir une idée du respect des sujets pour leur maître. Ils se prosternent devant son image absente; ils parlent, ils agissent, ils se taisent, toujours comme s'ils étaient en présence de l'empereur; dans chaque maison , un des endroits les plus apparens est consacré à la Majesté impériale.

Le code pénal des Chinois repose tout entier sur le bâton : c'est à coups de bâtons que se châtient toutes les fautes , que se punissent tous les crimes. Les plus grands et les plus petits personnages de l'empire sont également soumis à cette peine , qui n'a rien de déshonorant chez eux. Le magistrat se dépouille de sa robe, courbe le dos, reçoit sa correction, reprend sa robe et rentre dans sa charge de magistrat aussi respecté qu auparavant. Quant aux délits politiques , pour lesquels les nations modernes auront bientôt aboli la peine de mort, ils sont punis en Chine avec la plus atroce rigueur. Les bourreaux chinois sont célèbres par les raffine-

ries de leurs cruautés et de leurs tortures. On a vu des cantons entiers disparaître, totalement ravagés par le feu et par le fer ? en punition de quelque révolte partielle. Voici ce qu'on lit dans un rapport d'un général à l'empereur * : « Et les chefs ont été mis à mort dans « les tourmens; six cents prisonniers seront « décapités bientôt; treize cents ? entraînés par « force, seront renvoyés chez eux avec des « secours. Quant à l'épouse du dernier chef ,< Chinti-fang, son sexe semblait réclamer « notre indulgence; mais comme elle a porté « le deuil de son époux ? comme elle a eu l'au- « dace de conduire des troupes contre l'ar- « mée impériale ? avec un étendard chargé de « cette inscription : Vengeance pour les mal- « heurs de mon époux ? elle n'a plus aucun « titre à la compassion ? et elle a été renvoyée « pour être exécutée avec les autres. a

Telle est la législation ? telles sont les mœurs de cet empire. Rien n'a pu les changer ? ni les

1 Staunton, ambassade chinoise.

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révolutions , ni la guerre , ni la conquête. Les

Tartares se sont emparés de la Gliine par les

K armes : à leur tour les Chinois se sont emparés

des Tartares par leurs lois et par leurs mœurs.

Quant à leurs arts, ils ont atteint bien vite toute la perfection qu'ils pouvaient atteindre ? et ils s'y sont arrêtés. La soie, et la porcelaine, et la science des couleurs, et le vernis et le papier, et l'imprimerie, dont ils ont joui7 comme aussi de la boussole, bien avant les peuples de l'Europe, et l'astronomie , et la géographie , et la théorie des banques et du papiermonnaie, et l'art de la gravure, ce sont là autant de sciences qui ont été poussées bien loin dans la Chine avant que l'Europe en eût connaissance, car l'Europe n'a pas même l'honneur d'avoir découvert la poudre à canon : c est la Chine qui la première a fait cette découverte. Il est vrai qu'en revanche l'Europe peut lui apprendre la manière de s'en servir.

L'agriculture est aussi fort en honneur parmi ce peuple. Le mûrier et le thé sont la principale fortune du Chinois; le riz forme une

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grande partie de sa subsistance ; avec le bambou il compose presque tous ses meubles. Il aime les fleurs avec passion ; les fleurs sont le divertissement le plus cher de sa vie. Les ruisseaux sont couverts du lotus à fleurs doubles et du lotus couleur de rose ; la pivoine se balance gracieusement à côté de l'hortensia; le poirier, l'abricotier sauvage , le pécher nain, le saule pleureur prêtent leur ombrage et se forment en avenues à l'entrée des jardins. La Chine est le pays des jardins : il y a des jardins de plusieurs mille arpens, il y a des jardins de quelques pieds. C'est là que le Chinois se repose, c'est là qu'il respire, c'est là qu'il pense. Un jardin ? c'est passion avouée des Chinois : les plus riches y dépensent toute leur fortune. Rien n'y est oublié, ni les ruisseaux où nagent les cygnes , ni les plates-bandes remplies de fleurs odorantes, ni les bois d'oranger. Les poésies chinoises sont remplies de passages à la louange des jardins, qui laissent bien loin de nous le poème de M. Delille :

« Que d'autres bâtissent des palais pour en-

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fermer leurs chagrins et étaler leur vanité! Moi je me suis fait une solitude pour amuser mes loisirs et causer avec mes amis. Vingt arpens de terre ont suffi à mon dessein. Au milieu est une grande salle ? où j'ai rassemblé cinq mille volumes pour interroger la sagesse et converser avec l'antiquité. Que cette solitude est charmante ! la vaste nappe d'eau qu'elle présente est toute semée de petites îles de roseaux-, les plus grandes sont des volières remplies de toutes sortes d'oiseaux.

« La lune est déjà levée ? je suis encore assis ; c'est un plaisir de plus. Le murmure des eaux? le bruit des feuilles qu'agite le zéphir ? la beauté des cieux ? me plongent dans une douce rêverie ; toute la nature parle à mou aine ; je m'égare en l'écoutant 3 et la lune est déjà au milieu de sa course ? que je suis à peine sur le seuil de ma porte.

« Mes amis viennent souvent interrompre ma solitude, me lire leurs ouvrages et entendre les miens ; je les associe à mes amusemens. Le vin égaie nos modestes repas ; la philosophie

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les assaisonne; et tandis que la cour appelle la volupté j caresse la calomnie , forge des fers et tend des pièges, nous invoquons la sagesse , nous lui offrons nos cœurs; mes yeux sont toujours tournés vers elle; mais hélas! ses rayons ne m'éclairent qu'à travers mille nuages ; qu'ils se dissipent, fût-ce par un orage, cette solitude sera pour moi le temple du plaisir. Que dis-je ? père, époux , citoyen , homme de lettres , je me dois à mille devoirs ; ma vie n'est pas à moi; adieu, mon cher jardin, adieu! L'amour du sang et de la patrie m'appelle à k ville. Garde tous tes plaisirs pour dissiper bientôt tous mes nouveaux chagrins, et sauve ma vertu de leurs atteintes! »

Voici quelques-uns des proverbes de la Chine : on ne peut enregistrer avec trop de soin la sagesse des nations.

Un diamant avec une paille est préférable à une pierre commune sans défaut.

Les roses n'ont de parfum que quand elles sont épanouies.

Cœur étroit nest jamais au large.

Qui est aveugle entend mal.

La raillerie est V éclair de la calomnie.

Les poissons ne voient pas Veau.

Chien qui relève la queue méprise son ennemi; tigre qui baisse la sienne va bientôt le dévorer.

Il n est pas rare de trouver en Chine des poètes qui improvisent des vers. Le Chinois est un grand faiseur de citations : sa mémoire a été exercée de si bonne heure! et il a été obligé de retenir tant de choses! Il n'y a pas d'homme du peuple qui n'ait dans l'oreille le rythme de la poésie ? et qui7 au besoin, ne puisse écrire en vers son imprécation ou sa déclaration d'amour. Le théâtre y est trèsancien j très-compliqué et dans l'enfance ; les meilleurs drames ou comédies sont joués sans façon et par quelques bateleurs au coin des rues . ou dans les maisons des particuliers. On peut dire que toute la littérature de ce peuple ? et par conséquent toute son histoire ? se retrouve dans ses romans. Dans ces romans sont représentées au naturel les mœurs de ce peuple sin-

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gulier. On y retrouve à chaque instant des traces nouvelles de son exquise politesse , de sa soumission à l'autorité, de son respect pour toutes les distinctions sociales, de ses chastes amours et de son innocente sensualité. Aussi ai-je été bien heureux de rencontrer, en entreprenant cette tâche, le roman des deux couleuvres fées , que vient de traduire M. Stanislas Julien, cet homme si savant et de tant d ingénieuse persévérance qu'on retrouve partout et toujours à propos de la Chine, et qui serait mis sans aucun doute au premier rang parmi les Kiaï-youân. C'est encore à M. Stanislas Julien que j'ai emprunté les passages de Y Orphelin de la Chine , cette tragédie qui a eu lhonneur d'inspirer une des belles tragédies de Voltaire, ainsi qu'une nouvelle tout-àfait digne de fournir une tragédie au théâtre chinois.

Grâce à ce puissant auxiliaire, et aussi grâce au travail ■ de traduction auquel je me suis

i Confucii Chi-kiiig, sive Liber carminum , ex latina P. Lacharme intcrpi etalione.

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livré avec beaucoup d'ardeur , et qui m'a coûté plus de soins et de peines que la traduction du chinois n'en peut coûter à M. Stanislas Julien lui-même , j'espère avoir donné une idée de cette littérature 3 qui fait un si étrange contraste avec les autres littératures de l'Orient. Comparez , en effet, un morceau à'Antar ou de toute autre poésie arabe avec les odes chinoises ; comparez Sacountala , ce chef-d'œuvre, avec Y Orphelin de la Chine ; comparez les poètes indiens, et les poètes arabes , indociles , indomptés , vagabonds, avec les calmes et paisibles Chinois, si soumis à toute autorité, et vous jugerez par vous-même de la différence qui existe entre une littérature stationnaire et une littérature en mouvement : l'une est colorée, vivante; l'autre est terne et morte. L'une agit sur lame, et sur le cœur, et sur l'esprit, et sur les sens : c'est à peine si l'autre attire votre attention ou^otre intérêt. Souvenez-vous de ceci, vous, jeunes gens qui entrez dans l'étude des lettres humaines, il faut absolument que les beaux-arts marchent , soit pour avancer, soit pour reculer.

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À cette condition seulement la poésie est de la poésie , la peinture est de la peinture. Heureuse la poésie qui marche en avant ; malheureuse la poésie qui recule; mais trois fois malheureuse, et trois fois à plaindre, et trois fois morte, la littérature d'un peuple qui reste à la même place pendant des siècles sans avancer ni reculer!

Une pareille poésie est bien près de ressembler à la poésie chinoise, et c'est là le plus grand malheur qui lui puisse arriver, malgré ce proverbe chinois , tant soit peu empreint d'amour-propre et de vanité :

« Ce n'est pas par ses cris, dit ce proverbe, c'est en prenant son vol qu'un canard sauvage fait partir les autres canards après lui. Le Chinois tient de l'antiquité qui la vu naître les grâces tendres et naïves de la beauté, qui ne connaît de miroir que celui des eaux. y>

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