SCÈNE III
TCHING-PEÏ, seul.
Mon père a laissé un livre sur la table ; serait» ce un cahier de dépèches officielles? Ouvrons-le.
( II ouçre le livre. )
Voilà qui est bien extraordinaire! Cet homme, vêtu de rouge, excite un méchant chien à s'élancer sur cet homme vêtu de violet. Plus loin , un homme, armé d'une massue en forme de courge, assomme ce méchant chien. Celui-ci soutient un char qui n'a plus qu'une roue ; celui-là se tue en se brisant la tète contre un cannellier. J'ignore quelle ancienne histoire on a voulu retracer ici; aucun nom écrit n'indique les personnages : comment pourrais-je les deviner? — Regardons encore. Ce général a devant lui une corde d'arc, du vin empoisonné et un poignard. Il prend le poignard, s'ouvre la gorge , et meurt. Cet autre général se perce de son épée. Un médecin tient un coffre rempli de simples; il est à genoux devant cette jeune femme, qui semble vouloir lui confier un petit enfant qu'elle porte dans ses bras. Plus loin cette femme se pend avec sa ceinture. Ce spectacle est fait pour arracher des larmes de pitié. Il me semble que toute cette famille me touche par des liens de parenté.
( 17 chante. )
«Si je ne tue pas ce brignnd de ministre, je ne « mérite pas le nom d'homme. Oui, il faut que « je sois le vengeur de toutes ces victimes. Je ne « sais à qui appartient cet enfant qui roule dans « son propre sang; j'ignore aussi quel est ce noble « chef de famille qui périt sur la place publique.*
( II parle. )
Mais, au fond, je ne comprends rien à tout ceci. Je vais attendre que mon père Tching-ing soit revenu. Je l'interrogerai sur cette sanglante histoire. Peut-être pourra-t-il dissiper les doutes qui m'agitent.
( Tching-ing revient. )
Mon père, je vous en prie, expliquez-moi le sujet de ces peintures.
TCHING-ING
C'est une vieille histoire.
TCHING-FEÏ
Racontez-la à votre fils.
TCHING-ING
Écoutes donc. Autrefois cet homme vêtu de rouge était le collègue de ce ministre vêtu de violet. Ces deux magistrats , dont l'un appartenait à l'ordre civil et l'autre à l'ordre militaire, ne purent
■vivre en bonne harmonie. Il y avait déjà longtemps qu'une inimitié implacable régnait entre eux , lorsque l'homme habillé de rouge se dit en lui-même : « Celui qui attaque le premier est toujours vainqueur, celui qui attaque le second est toujours vaincu.» Il envova secrètement un assassin, qui s'appelait Tsou-ni. II avait caché sur lui un poignard , et devait escalader les murs , pour tuer cet homme vêtu de violet. Mais cet homme vêtu de violet était un vertueux ministre, qui toutes les nuits brûlait de l'encens et implorait le Ciel et la Terre. Il oubliait entièrement le soin de sa famille , pour ne s'occuper que des intérêts de l'Etat. Tsou-ni se dit en lui-même: «Si je poignarde ce vertueux ministre, ce sera me révolter contre le Ciel. Non, je ne commettrai pas un crime aussi odieux. Mais, si je retourne vers cet homme vêtu de rouge, je suis sûr qu'il me fera mourir. C'en est fait î c'en est fait ! c'en est fait ! »
TcnmG-PEï.
Cet homme vêtu de rouge était bien cruel; comment s'appelait-il?
TCIIING-ING.
J'ai oublié son nom.
TCHLNC-PEÏ.
Comment s'appelait cet homme vêtu de violet?
TCHING-ING
Son nom de famille élait Tchao. Ii vous touche de bien près, mon fds.
TCHING-PEl.
Il y a encore dans ce livre plusieurs choses que je- ne comprends pas. Veuillez les expliquer à voire fils.
TCHING-ING
Cet homme vêtu de rouge fit massacrer, sans distinction de rang , toute la maison de Tchao-tun , qui se composait de trois cents personnes. Il ne restait plus que son fds Tchao-so, qui était le gendre du roi. Cet homme habillé de rouge contrefit un ordre de Ling-kong, et le lui envoya avec trois présens royaux , savoir : une corde d'arc, du vin empoisonné et un poignard, lui enjoignant de choisir celui qu'il voudrait et de se donner la mort. A cette époque, la princesse, sa femme, était enceinte. Tchao-so lui confia ses dernières volontés, et lui dit: «Si après ma mort vous accouchez d'un fils, vous l'appellerez l'Orphelin de la famille de Tchao, afin qu'il venge un jour la mort des trois cents personnes de ma maison. Après avoir prononcé ces paroles, Tchao se tua d'un coup de poignard. L'homme i élu de rouge emprisonna la princesse dans son palais, où elle mit au monde l'Orphelin de la maison de Tchao. Cet homme velu de rouge, en avant
été informé, envoya sur-le-champ le général Hankioué avec ordre de garder étroitement les portes de son palais, et de veiller à ce que personne n'enlevât secrètement l'orphelin. Cette princesse connaissait un homme dévoué de cœur à sa famille : c'était un médecin nommé Tchingning.
TCHING-PEÏ
Mon père, ne serait-ce pas vous?
TCHING-ING
Il y a dans le monde une foule d'hommes qui portent le même nom. C'était un autre Tchinging. La princesse confia l'orphelin à ce Tchinging , puis elle se pendit avec la ceinture de sa robe. Ce Tching-ing emporta l'orphelin. Quand il fut arrivé à la porte du palais, il rencontra le général Han-kioué, qui le fouilla et découvrit l'orphelin. Mais à peine lui avait-il dit quelques mots, que le général tira son épée et se tua. Et non-seulement celui-là est mort pour l'orphelin, mais encore un vieux ministre nommé Kong-sun mais encore le propre fils de Tching-ing, que celui-ci laissa massacrer par l'homme rouge à la place de l'orphelin de Tchao. Il y a déjà vingt ans que ces événcmens se sont passés; le petit orphelin de la famille de Tchao est maintenant âgé de vingt-ans. S'il ne peut pas venger la mort de .son père et de sa mère, à quoi est-il bon?
( Il récite des vers. )
« 11 est donc d'une haute stature, et son visage « respire une majesté imposante. 11 brille dans « les lettres, il excelle dans l'art de la guerre; « qu'allend-il pour agir? Qu'est devenu son aïeul « qui s'était enfui sur son char? Toute sa famille « a été exterminée, sans distinction de rang! Sa « mère s'est pendue dans son palais isolé, et son « père s'est poignardé lui-même sur la place d'exé- « cution. Cependant ces mortelles injures ne sont « pas encore vengées. C'est en vain que ce fils « passe dans le monde pour un héros. »
TCHING-PEÏ
Vous me parlez depuis bien long- temps, et cependant votre fils est encore comme un homme qui sommeille ou qui rêve. En vérité, je ne comprends rien à. tout ce récit.
TCH1NG-ING
Quoi! vous ne comprenez pas encore? Écoulez : L'homme velu de rouge est l'infâme ministre Tou-'an-kou ; Tchao-lun est votre aïeul; Tchaoso est votre père, et la princesse est votre mère!
( II récite des vers. ) ,) Je vous ai raconté de point en point cette « lugubre histoire. Si vous ne la comprenez pas « encore toute entière, eh bien! je suis le vieux
c< Tching-ing, qui ai sacrifié mon fils pour sauver « l'Orphelin, et c'est vous, c'est tous qui êtes « l'Orphelin de la famille de Tchao ! »
TCHING-PEÏ
O Ciel ! Quoi? je suis l'Orphelin de la famille de Tchao ? Je meurs de colère !
( Tching-pei tombe évanoui. )
tching-ing, le relevant.
Mon jeune maître, revenez à vous!
tching-peï, reprenant ses esprits.
Je suis dévoré d'indignation et de douleur ! [Il chante sur l'air Pou-tien-lo.)
«Le récit que je viens d'entendre m'a dévoilé, « depuis l'origine, tout le mystère de celte peinte turc. Sera-ce en vain que j'ai grandi jusqu'à « l'âge de vingt ans, que j'ai atteint la taille de « cinq pieds? — Il a égorgé ( ter) tous les miens: « moi (^r),je vais à mon tour faire une boucherie « de ses parens. »
( 77 parle. ) Mon père, tranquillisez-vous! Demain, avant tout le monde, j'irai trouver le roi, et à la tète des ministres, j'irai moi-même tuer cet infâme brigand.
( Il chante sur l'air : Choua-haï-eul. ) « Demain matin , si j'aperçois ce féroce ennemi,
je marcherai à sa rencontre et je l'arrêterai de ma propre main. Je n'ai besoin ni de soldais ni de satellites ; il me suffira d'étendre mon bras vigoureux. Je saisirai le frein orne de jade; je mettrai la main sur la selle ciselée, j'arrêterai le char couvert d'une draperie à fleurs d'or; je précipiterai ce monstre du haut de son siège, et je le traînerai dans la fange comme un chien mort; je lui demanderai ce qu'il pense maintenant de la justice des hommes et de la providence du Ciel ! "
Seconde partie. «Qui l'a poussé à accumuler tant de crimes et « à attirer sur ta tête une implacable vengeance? « Mais le Ciel est juste, et le châtiment ne manque « jamais aux forfaits. Jadis tu torturas sans pitié « le vénérable Kong-sun ; mais aujourd'hui l'Or- ,< phelin de Tcbao existe : ne t'imagine pas qu'il « va te faire grâce et te laisser impuni. »