LA PEINTURE MYSTÉRIEUSE
Sous le règne de Yong-tching, au quinzième siècle, dans le district de Hiang-ho, yivait un gouverneur, appelé Ni. Il était fort riche et n'avait qu'un fils, nomme Chen-ki. Ni devint veuf; quand son fils se maria , il résigna sa charge, et comme il était encore vigoureux d'esprit et de corps, il n'avait garde de rester oisif. Il visitait ses terres,
assistait à ses recolles, et administrait tout par plaisir.
Tous Jes ans il allait chez sca fermiers pour recueillir ses loyers. Alors c'était à qui s'occuperait de lui; il était fêlé de la manière la plus cordiale. On n'avait rien d'assez bon pour lui : poules, faisans, vins délicieux, conserves de fruits, on lui offrait tout, et toujours avec excuse de n'avoir rien à lui donner.
Le vieillard entrait dans sa soixante-dix -neuvième année; il faisait sa tourné- ordinaire, et l'un de ses fermiers l'arait régalé de son mieux. Un jour qu'il avait le cœur plein et les veux humides à la vue de cette bonne et franche hospitalité, il sortit clans la campagne pour s'abandonner à ses rêveries. Il se promena quelque temps sans savoir où il allait. II jouissait comme un enfant, de la paix , de la fraîcheur , dé la verdure et des /leurs r, il regardait le ciel , qui se déroulait à souhait sur sa tète; il écoutait le chant des oiseaux, le bruissement des insectes, l'agitation du feuillage; son .une vivait largement, et des idées riantes et confuses y naissaient les unes des autres, peu s'en fallait que le vieillard ne redevint jeune homme. Il avait comme des pressentimens ; cette émotion, qu'il n'avait pu vaincre , avait rouvert dans son cœur une source de poésie; tout lui semblait plur. beau, tout le préparait encore à un bien-èlrc in-
connu, qu'il était tenté de croire chimérique, tant il Pëntrevoyait grand et divin.
Au moment où il sen défendait le plus sérieusement de ce retour de jeunesse, et cherchait à s'en distraire une bonne fois, il vit venir une jeune /il le , qui se détourna de lui en rougissant, et prit un chemin oblique pour gagner une pièce d'eau qui était derrière lui.
Ce mouvement de pudeur excita l'intérêt du vieillard. Il feignit de se retirer, et se tint derrière un arbre pour observer la jeune fille. Elle était pauvrement velue, sa démarche était lente et triste, et quoique la timidité virginale fûtempreinte dans toute sa personne, on v voyait encore mieux )a peur qui naît de la misère.
Ni la regardait donc. Il avait cru d'abord n'éprouver que de la pitié; il s'avoua bientôt qu'il avait autre chose dans Famé. La jeune fille approchait de la pièce d'eau, mais elle avait envie de revoir le vieillard, et la curiosité combattant avec la crainte, la pauvre enfant se retournait un peu pour savoir ce qu'il était devenu. Elle était bien faite ; elle avait le pas décent et gracieux, surtout depuis qu'elle avait vu le vieillard. Ses vètemens délabrés n'ôtaient rien à l'élégance, à la pureté de ses mouvemens. Elle s'éloignait toujours, acquérant à chaque instant aux yeux du vieillard \\\\ charme plus doux et plus vague. Arrivée à la
pièce d'eau, elle s'assit toute pensive, quoiqu'elle fut venue là pour antre chose, à en juger par un paquet de liardes et des ustensiles de lavage qu'elle portait péniblement. Puis tout à coup elle se leva, regarda du côté où le vieillard avait disparu, et se mit à l'œuvre avec la précipitation d'une personne qui craint le retour de certaines pensées.
Ni comprit tout cela. En dépit de ses soixantedix-neuf ans, il souriait de tout cœur, en suivant les mouvemens de la jeune fille. Il attendit qu'elle quittât la pièce d'eau; il remarqua l'endroit où la jeune fiile se relirait : c'était une petite maison située au bout du village, entourée d'une haie de bambous entrelacés. Quand elle eut disparu derrière le feuillage, le vieillard revint vivement chez le fermier et lui dit d'aller prendre sur la jeune fille d'exactes informations.
— Demandez surtout, lui dit-il , si elle est fiancée à quelqu'un ; dans le cas contraire, mon intention est de l'épouser en qualité de femme secondaire: mais j'ignore si elle daignera m'éconlcr.
Le fermier revint bientôt avec des nouvelles encourageantes. La jeune fille n'avait pour tout parent qu'une grand'mère infirme, qu'elle soutenait par son travail. L'offre du vieillard était audessus de leurs espérances; la simplicité et la pureté de la jeune fille semblait la rendre indifférente sur lVge d'un mari, et rien n'empêchait le
vieillard de croire qu'elle serait heureuse en le rendant heureux.
Le mariage eut lieu. Tout s'y passa convenablement. Le vieillard était ravi, mais sa joie était grave et décente, el ne lui ôtait rien dans l'esprit des gens qni aimaient et honoraient ses vertus. Meï, ia jeune mariée, se comportait modestement, sans rien perdre de sa grâce et de tous ses avantages. Les conviés admiraient franchement les époux y ils trouvaient dans cette douce et noble fêle quelque chose d'extraordinaire qui frappait tous les cœurs, et aussi assez de calme pour en effacer toute apparence de bizarrerie. Cependant il y avait quelqu'un qui prenait mal la chose. Le fils du vieillard, qui était déjà marié, voyait de mauvais œil le nouveau mariage de son père. Chen-ki était sombre et silencieux au milieu de la gaîté générale. Chaque fois qu'on s'empressait autour des époux , il se tenait à l'écart , la tête baissée, le regard fixé à teire, et toute sa contenance faisait voir le trouble de son aine. A peine eut-il la force d'attendre la fin de cette 'fête. Dès que les époux eurent disparu, il se relira des premiers et courut chez lui pour s'y. livrer a, son mécontentement.
Ni était trop heureux pour remarquer de sitôt les dispositions de Chen-ki. Les premiers mois de ce mariage furent assez sereins pour excuser la
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sécurité du vieillard et la confiance qu'il témoignait encore à son fils. Cependant il fallut bien qu'il ouvrit les jeux. Chen-ki ne pouvait plus se vaincre devant les époux. Sa cupidité d'héritier, alarmée par ce mariage, faisait naitre dans son ame mille passions ignobles. Sa voix, son geste, son regard, trahissaient sa jalousie contre la femme de son père et contre l'enfant dont elle était déjà grosse. Meï pénétrait Chen-ki. L'affection sincère qu'elle perlait à son mari l'aidait à reconnaître la haine qu'il inspirait à Chen-ki, et l'amour plus profond encore qu'elle avait d'avance pour son enfant, la rendait clairvoyante, comme par révélation, sur le mauvais vouloir de Chen-ki.
Meï accoucha heureusement d'un fils. Autant l'extrême vieillesse de Ni lui donnait d'inquiétude, autant elle se sentit calme et forte, quand le premier cri de son enfant vint réveiller son ame toute entière.
Tandis que Chen-ki se désespérait à l'idée d'un partage de patrimoine, tous les amis du vieillard venaient célébrer la naissance de l'enfant. Meï, déjà aimée pour elle-même, l'était encore désormais pour sa dignité de mère. Elle n'avait pas oublié son obscurité première et la grandeur des dons qu'elle tenait de son mari; mais sa modestie ne gênait pas sa fierté, et sa reconnaissance ne l'empêchait pas d'être libre et imposante, comme
il convient à une maîtresse de grande maison.
Les éloges qu'on donnait àMeï mettaient Chen-ki hors de lui-même. Cette misérable, disait-il à sa femme, les aveugle comme elle a aveuglé mon père. C'en est fait de nous , si elle garde tant d'empire ; son orgueil , sa cupidité , sa coquetterie, épuiseront la fortune qui devait passer dans nos mains. Mon père s'est déjà oublié en l'épousant; maintenant qu'elle lui a donné un enfant, il n'y a plus de raison pour qu'il se ravise. Sa tète s'affaiblit de jour en jour; il ne voit que par les jeux de cette femme. Il en est venu à la croire fidèle, et pour la p.oyer de cet effort, le moins qu'il voudra faire, sera de lui laisser tous ses biens.
Chen-ki eut-beau dire, Meï resta en possession de son autorité. Il est vrai qu'il était seul à en blâmer l'usage. La jeune et belle femme rendait tout le monde heureux. Elle était prévenante ? circonspecte, chaste sans ostentation, et facile sans légèreté. Ni oubliait qu'il vieillissait, tant il était vivant et inspiré à la vue de sa femme et de son enfant. Cette illusion ne pouvait durer; Chen-ki était toujours ici ou là, avec son maintien froid et mystérieux. Les pensées coupables qui s'élevaient dans son ame s'annonçaient par tout ce qu'il faisait pour les tenir secrètes.
L'enfant se développait à vue d'œil. 11 se nom-
irait Chen-chu: il ressemblait ex traordinairement
à son père. Sa jolie petite tète avait quelque chose de noble et de senti , qui s'alliait le plus heureusement du monde à l'étourderie de son Age. La majesté naissante de Chen-chu était aussi aimable, au milieu de ses gentillesses et de ses charmantes ignorances, que la simplicité d'enfant qu'on trouvait dans les grandes manières du vieillard.
Chen-chu grandissait vite; son intelligence était remarquable : il questionnait, il répondait, il comparait, non point par babil, comme il arrive souvent, mais par amour et par instinct du vrai. De façon que Ni fondait déjà sur lui de nobles espérances, et qu'il eut le courage de se séparer de Ghen- chu pour l'envoyer à une bonne école , et l'art plus difficile encore de persuader le même sacrifice à Meï.
Ghen-ki avait aussi un fils, cl il lui avait donné le même maître. Il se fâcha encore, quand il vit le neveu et l'oncle, enfans tous deux, et tous deux écoliers , exposés à s'aimer l'un l'autre en dépit de ses sentimens. Malgré son avarice , il souffrait moins encore à l'idée de voir son fils cohéritier de Chen-chu qu'à l'idée de le voir son ami. Chen-chu était franc et bon, il gagnait tous
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les cœurs, comme son père et sa mère; il eût touché jusqu'à celui de Chen-ki. si Clien-ki eût
eu un cœur; mais ii n'en avait pas, et son premier soin fut de sauver à son fils une amitié dont il ne voulait pas pour lui-même. Il le retira de l'école, afin de le tenir sous sa main et de lui mettre dans lame les sentimens qu'il voulait y voir.
Cette nouvelle frappa douloureusement le vieillard. Jusque-là il avait ignoré, sans l'ignorer , la bassesse de cœur et l'envie mortelle de Chen-ki. Tous les doutes qu'il avait cru avoir étaient levés à jamais : Chen-ki était un fils dénaturé; Meï et Chen-chu avaient en lui un ennemi de cœur, et il s'agissait de détourner les effets de sa haine.
ÎSî alla conter sa douleur partout où n'élaient pas sa femme et son enfant. Il avait de dignes amis, qui avaient compris depuis long-temps la pensée de Chen-ki, sans en rien témoigner à son père. Quand ils virent que ce n'était plus un secret, ils pleurèrent librement avec le vieillard, et ils ne surent d'abord lui donner aucun conseil , quoiqu'il en eût besoin bien plus que de leur douleur.
Le vieillard rentra chez lui chancelant et comme enivré par le chagrin; il avait peine à se soutenir, il n'entendait rien, il ne voyait rien; dans son trouble il heurta du pied contre le seuil de la porte et il tomba à la renverse. Meï accourut le relever et le conduisit sur un canapé : il était
prive de sentiment. Sans perdre de temps , eJJc appela un habile médecin, qui, après avoir talé le pouls du vieillard, déclara qu'il était dans le plus grand danger. Il prescrivit quelques médicamens , et le lendemain il en reconnut l'inutilité, sans pouvoir en imaginer de meilleurs.
Ni avait l'esprit calme et ferme, malgré rabattement de son corps. 11 se rendit compte de son éUt, en dépit des paroles rassurantes de Meï, qui cherchait à lui faire illusion. Il est vrai que Chenki se comportait de manière à lui ouvrir les jeux. Il prenait déjà le ton et les manières d'un héritier qui entre en jouissance. A voir son insolence envers les gens de la maison, son empressement à déménager les effets, et tout son sang-froid à s'installer propiiétaire, il n'y avait plus à douter que son père ne fût perdu. Le malheureux vieil laid n'essaya pas même d'ignorer tout cela. Depuis long- temps il avait pénétré Chen-ki, et tel il le voyait à présent, tel il l'avait toujours vu. A mesure que la mort approchait , il concevait mieux l'avenir qui s'ouvrirait pour Meï et son enfant. Afin de les protéger un peu contre la haine de Chen-ki, il s'avisa d'un moyen extrême, dont ils connurent plus tard la profonde saget
Le malade lit venir Chen-ki; il lui remit \t livre qui contenait, avec l'état de ses biens meubles et immeubles, argent et objets précieux, un
testament écrit de s'a main, qui l'instituait légataire universel , à charge par lui de donner à Meï et à Clien-chu une petite maison et quelques arpens de terre , et ce qu'il faudrait pour tirer parti de la propriété et s'y suffire en attendant les récoltes.
Meï aimait surtout dans le vieillard le père de son enfant; quand elle vit Chen-chu comme déshérité et réduit encore à tout demander à Chen-ki, elle ne put cacher sa douleur, et le départ de Chen-ki , qui n'avait plus rien à demander , la laissant libre, pour la première fois, de parler au moribond et de répandre son ame devant lui , elle lui peignit l'état où allait tomber son enfant, et l'abus que ferait Chen-ki des droits déjà abusifs que le testament lui avait donnés.
Ni l'arrêta court , en tirant de dessous son oreiller un rouleau qui ressemblait à un manuscrit. J\ le développa devant elle, et Meï reconnut que c'était le portrait du vieillard.
« Ce portrait, lui dit -il, renferme un secret important. Conservez -le religieusement et secrètement aussi. Quand Chen-chu sera grand, si Chen-ki ne lui donne aucune marque d'intérêt , renfermez votre secret au fond de votre cœur, et attendez qu'on vous désigne un magistrat intègre et pénétrant. Vous lui présenterez cette peinture, et , après lui avoir fait connaître mes dernières
■volontés à cet égard, vous le prierez de vous donner la solution de l'énigme qu'elle renferme. L'explication viendra s'offrir naturellement à son esprit; et dès- lors vous trouverez de quoi vivre vous et votre fils, et même de quoi vous procurer toutes les jouissances de la fortune.*
Meï serra soigneusement la pcintnre et donna ses derniers soins au malade, avec une sécurité maternelle qui redoublait son dévouement d'épouse.
Ni mourut quelques jours après. Chen - ki accourut pour visiter tout dans la maison, tout, excepte son père mort. Meï fut sommée de produire ce qu'elle avait, et ce qu'elle n'avait même pas. Mais son empressement abusa Chen-ki. Quand elle le vit près de la cassette où elle avait caché le portrait, elle l'ouvrit et montra quelques effets qui se trouvaient par-dessus, elle fît même semblant de vouloir tout disperser pour satisfaire Chen-ki, qui n'avait pas encore eu le temps d'en donner l'ordre. Cette bonne volonté la sauva. Chen-ki sortit brusquement, laissant à Meï le soin de veiller sur le corps du défunt, et de préparer ses funérailles.
Une fois entré dans ses droits, Chen-ki ne garda point de mesure. La mort de son père l'avait rendu maître du sort de Meï et de Chcnchu; malgré la lettre du testament. Il fit venir
des architectes, des peintres, des décorateurs, se meubla magnifiquement, et satisfit tous les caprices de son orgueil, autant que le lui permettait son amour de l'argent et de For.
Pendant que Chen-ki faisait élargir et exhausser son hôtel, pendant qu'il augmentait son domestique et conduisait de front deux entreprises, celle d'étonner et de désespérer ses voisins par son faste , et celle de s'assurer les moyens de l'augmenter et d'agrandir ses revenus, Meï et Chenchu vivaient à l'écart dans une maison délabrée, située derrière son jardin , manquant de tout et n'osant pas exposer à Chen-ki des besoins qu'il connaissait déjà.
Chen-chu était pourtant moins timide que sa mère. La voyant mendier et travailler tour à tour, et trouver encore à grand'peine de quoi se nourrir, elle et lui , il se sentit le courage d'aller dire à Chen-ki : Je suis ton frère !
Chen-ki le reçut mal. Il eut l'air d'être déshonoré par la visite du mendiant; il parla haut, il alla même jusqu'à maltraiter Chen-cnu, en lui reprochant sa prétendue illégitimité.
Chen-chu n'était qu'un enfant; mais il avait déjà l'ame d'un homme, dont Chen-ki n'avait que la figure. 11 revint chez sa mère, l'œil en feu, le maintien relevé, et Meï ne vit d'abord que cela, tant cela était beau à voir. Elle serra Chen-chu
eontre son cœur avec un orgueil qui la dédommageait, pour un moment, de tout ce qu'elle souffrait avec son enfant.
L'injustice et la basse insolence de Chen-Ki avaient fait un grand efYel sur Chen-chu. L'enfant était né fier et sensible; l'instinct confus de sa dignité et l'idée plus claire de la douleur de Meï le mirent au-dessus de lui-même. Sa petite léte médita, comme si déjà il en eût été temps; il jura en son petit cœur d'aviser à la punition de Chen-ki.
Les années s'écoulaient et les choses avaient toujours le même cours. Chen-ki devenait plus brillant, plus solidement riche et surtout plus inhumain ; Meï croissait en vertu comme en misère , et le pauvre Chen-chu portait des haillons, quoique ayant dans les manières quelque chose qui n'était pas du mendiant; il était obscur cl négligé de tous, quoique doué d'une de ces physionomies qui éclatent au milieu des plus sombres jours ; il était à la merci de la pitié publique, quoique étant beau d'avance de la générosité qu'il manifesterait un jour.
Quand son cœur fut bien plein et qu'il se crut fait pour aider par son intelligence l'intelligence de Meï, comme ses mains secondaient déjà les siennes, il voulut, mais il voulut gravement, qu'elle lui contât son histoire et celle de Ni, afin
à'y chercher jour à réparer les maux qui commençaient à le lasser pour elle, comme ils la lassaient pour lui.
Meï montra le portrait mjstéiïeux et dit à Chenchu quelles avaient été là-dessus les instructions du vieillard.
« Et je n'en savais rien, s'écria Chen-cliu. Don-* nez, donnez, ma mère. Cette énigme, car c'en est bien une, sera bientôt devinée. J'ai trouvé l'homme qu'il nous faut. »
Chen-chu prit le polirait et courut chez un magistrat qu'il connaissait bien, par le privilège qu'ont les mendians de tout connaître. Dans son oisiveté, Chen-chu avait été partout, il avait tout vu , tout entendu , anecdotes privées et affaires publiques , disputes des lettrés et débals des tribunaux.
Le seigneur Teng, auquel s'adressa Chen-chu, était un de ces hommes rares partout et partout précieux, qui jugent par eux-mêmes et font passer l'esprit de la loi bien avant la lettre. C'était un magistrat renommé, qui s'était produit lentement et en dépit de tous les jurisconsultes de talent, par la raison fort simple qu'il avait du génie. Modeste et circonspect, lors même que ses hauts succès semblaient l'en dispenser, il se souvenait toujours d'avoir été méconnu quand il était déjà ïout ce qu'il devait paraître un jour, et, accoutu-
me qu'il était et qu'il voulait cire à voir la nullité d'un homme derrière son importance sociale et sa grandeur sous sa pclilesse appareille ; il avait pénétré le jeune Chcn-chu, il l'avait profondément jugé à la manière seule dont l'enfant l'avait écoulé rendant ses sentences.
Le magistrat examine le portrait. C'était le seigneur Ni , tenant un enfant d'une main contre son cœur, et de l'autre montrant la terre avec un coup d'ccil expressif.
Chen-chu ne lui dit rien; il se retira d'un air solennel, pour laisser au juge le loisir de percer le mystère.
Teng commença par s'y perdre. Il n'avait pas de recours à questionner Meï. L'histoire de celle femme lui était connue, et il n'y avait rien vu qui pût le mettre sur la voie.
Malgré les lumières qu'il tenait de ses livres, de son expérience et de son noble cœur, le seigneur Teng désespérait de saisir la pensée du défunt. Il prenait le porlrail par tous les sens, il l'éludiait dans toutes les dispositions d'esprit, et lorsqu'il revenait du tribunal , encore rempli d'inspirations de logique et d'équité, el lorsqu'il sortait du temple, le cœur épuré el rendu clairvoyant par ïa communication du grand Etre, et lorsqu'il venait de causer avec ses amis et sa famille , ayant l'ame loule prèle à comprendre ce
qu'avait pu vouloir l'ame si bonne et si vraie du seigneur Ni. Mais rien ne disait de près ou de loin au digne magistrat le mot qu'il voulait savoir.
Il mettait tant de zèle à cette affaire, il en reconnaissait si religieusement l'importance, il y avait quelque chose de si sacré dans ses dispositions, qu'il n'osa point regarder comme un hasard, mais bien comme un avis d'en haut, l'incident qui vint le tirer de sa perplexité.
Un jour, en se mettant à table, il fit placer près de lui Je portrait, qui ne le quittait plus. Il commença, il acheva son repas, en songeant toujours à cette énigme si rebelle, et il se frappait le front, en homme qui se désole et s'humilie, quand il s'aperçut que ce mouvement avait jeté sur le portrait le thé qui remplissait un grand vase. Il releva vivement le portrait, et après l'avoir essuyé avec précaution , il alla le suspendre à la rampe d'un escalier , qui recevait à plein le soleil. L'humidité avait rendu la toile transparente. Teng s'en aperçut : il regarda de plus près pour s'assurer que les couleurs n'étaient point endommagées. Il put alors remarquer que des lignes, devenues tout à coup visibles, traversaient le portrait de haut en bas. C'était de récriture, il n'en pouvait douter. Teng dédoubla le portrait et vit qu'entre les deux toiles il y avait une feuille écrite
à la main et contenant un testament sbné du seigneur Ni.
Le seigneur Ni avait assuré par ce testament le sort de sa femme et de son enfant. Mais pour remplir ses intentions, il fallait que le magistrat usât de quelque prudence.
Il manda Mcï et Chcn-chu, leur dit que tout allait bien , et leur recommanda le silence jusqu'à nouvel ordre.
Le lendemain le seigneur Tcng fit prévenir de sa visite l'insolent Chen-ki, qui ne s'y attendait guère. Chcn-ki eut ordre de réunir ses païens, amis et voisins en bon nombre, et quand l'assemblée fut formée, le seigneur Teng parut en grande pompe judiciaire, le testament roulé dans une main , et de l'autre faisant des gestes qu'on ne comprit point sur-le-champ. Au lieu de répondre aux civilités, aux hommages même de tous les assistans, dont Chcn-ki était le plus humble, par un vague et triste pressentiment 5 au lieu d'avancer jusqu'au siège élevé, qui se trouvait placé par honneur au milieu de la .s;; Ile de réception, le magistrat s'arrêta sur le seuil, la Iclc découverte* contre l'usage des juges en présence du publie; il salua profondément on ne .savait qui, car dam la direction où il faisait ces démonstrations , il n'y avait que le fauteuil v itle.
Le magistrat continua ses mouvemens myslc-
rieux, au grand étonnement et bientôt à la grande frayeur de Chen-ki et de tout son monde. Il se penchait en ayant, tremblait et parlait d'une voix altérée, comme s'il eût tu affaire à une personne invisible pour tout autre que lui.
Ce manège était si soutenu et si grave, que Chen-ki ne douta plus de l'apparition. Il avait beau être attentif à ce qui frappait le magistrat, il ne voyait rien, il n'entendait rien de ce que celui-ci voyait et entendait.
«Je vous entends, disait le seigneur Teng à la personne qui l'occupait ainsi; j'obéirai seigneur Ni , j'obéirai , je vous le jure. Et d'abord ne dois-je pas faire une question à Chen-ki? »
Et s'adrcssantà ce dernier, il lui enjoignit d'où-* vrir l'ancien testament, celui dont il s'était appliqué les dispositions. Il y était question de la maison et du terrain que Chen-ki devait donner à son frère. Chen-ki se déclara prêt à remplir celte volonté, et s'étonna de ce que le seigneur Teng avait mis tant d'appareil pour en réclamer l'exécution. Il promit, il promit tout haut, à sa requête, de laisser à Chen-chu en toute propriété la maison où il était à celle heure, et les quelques arpens qui en dépendaient.
Cela dit et juré par- devant tant de témoins, Chen-ki attendit avec le plus grand trouble que Je magistrat expliquât toule sa pensée.
rendant qu'on rédigeait l'acte en vertu duquel Chen-chu devenait maître de la propriété, le seigneur Teng conversait toujours avec l'esprit du défunt. Quand Chen-ki eut signé, et avec lui les témoins, le magistrat parut recevoir un ordre précis du mort, et il y répondit par un signe d'obéissance, et faisant venir aussitôt un homme armé d'une pelle et d'une pioche, il alla droit à une place que son guide invisible semblait lui indiquer nettement : il ouvrit le sol , creusa , sans ombre d'hésitation , à une certaine profondeur, cl en tira un vase où il j avait une somme considérable, qui égalait le prix des biens laissés à Chenki par l'un des deux testamens. Chen-ki avait commencé à se remettre avant celte découverte, et peu» à peu il s'était hasardé à sourire de ses alarmes; mais quand le seigneur Teng eut ouvert le vase, et l'eut présenté à son guide invisible, comme pour le remercier de l'avoir conduit à la bonne place, Chen-ki changea de couleur et faillit tomber à la renverse.
Le magistrat n'en avait pas fini. Au moment où il se retirait , après avoir remis à Meï et à Chenchu leur fortune inattendue, il se retourna tout à coup, comme si l'esprit du défunt l'eût appelé par derrière; et il revint vers la fosse en se débattant avec lui et en disant d'une voix de plus en plus élevée — Je ne veux pas, seigneur Ni, je n'ai
droit à rien; j'ai rendu la justice, et c'est bien assez pour moi.
Cependant il finit par se rendre ? sur l'invitation 9 sur l'ordre même de Meï et de Cben-chu, qui semblait entendre comme lui les paroles du défunt, et remuant encore une fois la terre, il y trouva un vase plus petit que le premier et contenant une somme qu'il prit pour lui-même, après le refus, accompagné de serment , que Meï etChencbu exprimèrent de prendre pour eux cette somme.
Cette scène s'était passée si sérieusement, que Cben-ki et ses amis n'osèrent pas même interroger le magistrat. ïls restèrent stupéfaits et silencieux, pendant qu'il sortait de la maison, suivi de Meï et de Cbcn-cbu.
Quand le magistrat fut seul avec eux,^l s'expliqua enfin. Il ne leur avait pas lu le lestement, dans" la crainte que leur indiscrétion ne nuisit à ses projets. Le lieu du dépôt était indiqué dans cette pièce, la somme du grand vase l'était encore, avec celle du petit vase, et la destination de cette dernière au magistrat qui aurait pénétré le sens du portrait.
C'est ainsi que Cben-ki fut puni dans son avarice, en voyant passer aux mains de son frère une belle et solide fortune, et dans sa baine, en voyant Cben-cbu s'élever au point de n'avoir plus rien à redouter de sa part.
Après ce récit Hân-wen fut conduit par ses hôtes dans un petit jardin merveilleusement disposé pour le repos et pour la causerie. Un long jet d'eau, qui paraissait sortir du creux d'un rocher, s'échappait en murmurant, et l'onde plaintive circulait à travers les arbustes en fleurs. C'est là qu'ils allèrent tous s'asseoir, Hànwen , le général et sa fille. La fille cependant, après s'être remise de l'émotion que lui avaient inspirée les malheurs du petit orphelin, reprit la parole en ces termes :
— Seigneur, dit-elle à Hân-wen, c'est là sans doute une belle poésie ; mais si votre seigneurie a le temps de m'entend re, je lui raconterai d'autres poésies et d'autres histoires, qui pour être moins solennelles, n'en sont pas moins pleines de charme et d'intérêt. Il est vrai que ce sont des poésies faites par des femmes, ajouta la jeune fille en baissant les yeux d'un air plein de candeur.
— Mademoiselle,- répondit II an - wen , oserai-je vous prier de ne pas me refuser cette grâce, de me conter ces histoires et de me dire ces vers* personne plus que
moi ne se sent un grand respect pour les poésies des femmes. Vous avez lu, sans doute, le Ptecueil des cent femmes chinoises ; quelle mélodie! quel parfum d'amour et d'innocence! quelle tendresse! quelle naïveté! quelle tendre et calme soumission aux ordres du Ciel ! que de larmes elles ont répandues dans leurs vers, ces pauvres femmes, des larmes venant du cœur. Epigrammes, quatrains, chants d'amour, chants de regrets, comme elles savent tout exprimer, tout peindre, tout sentir! Oh, je vous en prie, dites -moi les vers de ces femmes, qui nous paraîtront encore plus mélodieux au murmure de ce petit ruisseau.
Alors elle commença en ces termes :
— Vous avez peut être entendu parler de la belle Chou-scheuh-ching; elle a publié une suite de poèmes intitulés :
Peines du cœur. Elle était belle, elle était sensible, elle avait un mari qu'elle aimait de toute son ame, et qui la trahit, le méchant qu'il était! Alors, pour consoler ses douleurs, Chou^scheuh-ching lit en vers l'histoire de ses malheurs.
u II y a un an , dit-elle, jour pour jour, hélas! ce souvenir est là qui me tue, la lune brillait au ciel et les lampes brûlaient sur la terre (c'était la fête des lampes). La nuit était pure et calme , et mon cœur calme et pur ne connaissait pas l'amour.
(( Hélas! les lampes brillent de nouveau, la lune est encore brillante et pure, le ciel est calme, mais mon cœur brûle ; il aime, et l'ingrat, qui est parti, ne répond plus à mon amour! )}
Mais laissons cette triste histoire. Voulez-vous une histoire plus gaie, écoutez l'histoire de la jeune Jin-she.
Jin-she était poète à dix ans. A dix ans elle confiait aux feuilles volantes ses premiers vers, et puis le vent les emportait comme autant de soupirs. Un jour le riche et beau Hou-te-kou, mandarin lettré, voit tomber sur sa tête une feuille de bambou, sur laquelle elle avait écrit ces vers en caractères très-élégans et très-déliés:
« Viens, ô >iens, toi qui dois essuyer mes larmes ; abandonne ton riche palais; viens apprendre à connaître mon cœur!
<cMa douleur ne sera pas confiée au
papier, ni à la pierre ; j'emprunte le secours d'une feuille volante, et j'aurai pour messager le zéphyr.
« Allez, zéphyr, mon messager, portez au loin la feuille légère; remettez -la à celui que j'appelle, et qu'il vienne; allez zéphyr !
« Mais quoi ! pourra-t-il entendre la voix qui crie? pourra-t-il lire les vers de la feuille messagère, et saura -t- il jamais qui je suis? a
Telle était cette élégie. Hou-te-kou en
fut vivement touché; il prit délicatement la
feuille de palmier et il en faisait le sujet de
ses méditations. Cependant le temps qui
s'écoule amena l'heure du mariage. Hou-
ke-tou choisit une épouse : le hasard, ou
plutôt le Ciel lui fit choisir la belle Jin-
she. Mais dans son mariage le lettré était
triste ; il regrettait la belle main qui avait
tracé les vers; il l'appelait en secret, il
répétait tout bas l'élégie : P^iens , 6 viens,
loi qui dois sécher mes larmes. Un jour
sa jeune femme le surprit au moment où
il se répétait à lui-même ces beaux vers
pour la millième fois. Attends, attends,
lui dit-elle, mon cher époux! les vers que tu répètes, c'est moi qui les ai écrits; où est la feuille de bambou? En même temps elle récita toutes les stances en pleurant; mais c'étaient des larmes de joie cette fois.
— Voilà, dit Hàn-wen, une histoire bien touchante, et c'est une merveille de voir des femmes si savantes et si grands poètes. Que sommes- nous, nous autres pauvres lettrés, comparés à ces grands poètes? Mais de grâce, mademoiselle, ne savez- vous pas d'autres histoires et d'autres vers? Je suis si avide de vous entendre, qu'il me semble assister aux leçons du grand-prêtre de Fo lui-même.
— Oui, vraiment, répondit la jeune fille, je sais encore plusieurs histoires poétiques : l'histoire de Sou-hong, par exemple. Elle était la femme d'un officier nommé Tonlaou, que l'empereur avait exilé dans les déserts de Lohamo. Sou-hong supporta avec le plus grand courage cet exil qui la privait de ce qui lui était cher. Elle écrivait de temps à autre à son époux des élégies pleines de tendresse et d'espérances :
« Que j'ai versé de larmes, quand tu
partis pour l'exil! D'ici je suivais les pas; je gravissais avec toi les montagnes bleues; d'ici je traversais les fleuves et les déserts sablonneux.
« Hors de moi, éperdue, mourante, je voulus parler; mais ma voix expira sur mes lèvres, et tu partis sans entendre le cri de mon cœur. Ne m'oublie pas, mon cher époux î
« Que de temps s'est passé depuis ce jour! Où es-tu et que fais -lu? Et vis -tu encore? Ma maison est triste et t'appelle. Le kioske, élevé par toi est solitaire; la terrasse que tu as bâtie est inculte; la poussière couvre tes salons dorés.
c< Je n'ai plus, plus d'espérance! la vie sans toi c'est la mort! Quand pourrai- je te revoir, mon époux? Que ne suis-je le nuage au sommet de la montagne, ou le mélancolique rayon de lune sur la mer!
« Car le nuage le suit dans ta marche, car le rayon de lune t'éclaire; pourquoi faut-il que je sois réduite à leur envier un bonheur qu'ils ne comprennent pas?
« Au moins, s'il y avait près de toi un cœur ami de ton infortune, une voix pour
oo
te consoler, une main bienfaisante pour joncher de fleurs les chemins de l'exil!... Mais, que dis- je? vœux superflus, songes inutiles, qui s'évanouissent dans l'air!
« Dans les jardins l'herbe a poussé; ton luth est muet; la vallée ne répète plus le son de ta voix ; l'écho s'est endormi : quand donc reviendront-ils nous redonner la vie?
a Nos deux âmes fidèles sont séparées par des montagnes, par des fleuves qui coulent leurs eaux tranquilles; et moi, pendant le jour, caché sous un saule, je te pleure , et pendant la nuit , sur ma couche glacée, je te pleure.
« Voici trois printemps, hélas! trois fois les oiseaux sont revenus de leur exil, tout joyeux et chantant la chanson du retour. Et toi, et toi, quand reviendra ton printemps? La douleur brise mon cœur! mais il faut que je m'arrête; voici que les larmes inondent mon papier.
« Souviens-toi, souviens-toi de celle qui t'aime! Elle t'aime toujours; elle ne vit que pour toi. Peut-être le Ciel, touché de nos malheurs, fléchira la colèrede notre maître, qui te rendra à mes cmbrassemens!"
Ainsi écrivait la pauvre Sou-hong; et cependant elle obsédait de ses plaintes toute la cour de l'empereur et l'empereur lui-même. Nuit et jour elle brodait sur un tissu de soie les plus beaux et les plus savans caractères. Quand elle les eut tous brodés, au nombre de plus de deux cents, elle envoya son écharpe à l'empereur , qui se laissa fléchir et qui rappela Tou-taou de l'exil.
Cette histoire fut trouvée encore plus touchante que les autres. La jeune fille , voyant que Hàn-wen avait les larmes aux yeux , lui raconta l'histoire de la belle Mei-Je, la favorite de l'empereur Mingtang. Ming-lang, l'ayant répudiée, lui envoya un collier de perles. Mei-fe répondit ainsi à son mari :
«Ne voyez-vous pas comme je suis affligée? vous m'envoyez des perles , à moi qui pîeure votre amour! )}
Et encore l'histoire de la reine Fansi-
seung-Iin :
Quand la Chine fut envahie par les Tartares, celte noble princesse fut jetée dans un cachot. Elle charmait les heures de sa
captivité en cultivant la musique et la poésie. Comme, en présence de son maître, elle jouait du luth, une corde se cassa, et alors la princesse improvisa ces vers:
« Je chantais, ô grand roi, et j'étais triste, pensant à mon époux. Regardez cette corde brisée : voilà l'état de mon cœur ! »
La jeune fille termina son récit par une histoire toute récente; touchante et naïve histoire, quelle raconta en ces mots :
Kae-yen était une des filles de l'empereur Yen-tsung. C'est une des habitudes des filles et des femmes de l'empereur de coudre les habits destinés aux soldats qui gardent les frontières. Ces soldats ne se doutent pas que plus d'une fois leur habit de guerre a été cousu par des mains impériales : cela est pourtant ainsi. Quel plus noble emploi de leur temps pourraient faire les filles de l'empereur ?
Un jour que la jeune Kae-yen était occupée à ce rude travail, l'aiguille lui tomba des mains, et, prenant sa plume, elle écrivit ces vers à la hâte, tels que le lui inspirait le découragement du moment:
« 0 loi, que j'aime sans te connaître, lorsque tu veilleras au milieu d'une nuit glacée, quand tu reposeras sur ton sabre tes bras victorieux, pense à cela, qu'une jeune fille a cousu ces vêtemens pour toi!
« Ce travail m'est doux et cher. Les heures s'écoulent rapides. Quand tu regarderas cette éto'Ie, songe que chaque point tracé par l'aiguille a fait battre mon cœur î
a Mais toi, soldat, inconnu pour moi, répondras-tu à ces vers, ou plutôt n'es- tu pas sur le point d'appartenir à une autre femme? Ah, je sens que je mourrais alors! )}
Quand elle eut écrit ces vers, elle les mit dans la poche de l'habit qu'elle avait cousu de ses mains. Et l'habit fut emporté, destiné aux soldats des frontières.
Dans le camp des soldats de l'empereur se faisait remarquer un jeune et beau soldat, d'un esprit vif, d'un grand courage, et ce qui vaut tout le reste, d'un grand bonheur; il était plein de feu et de cœur. C'est à lui que le sort, ou plutôt, c'est à lui que sa grande lai lie fit échoir en partage l'habit cousu par la fille de Tempe-
reur. Quand il eut porté cet habit, je ne sais quelle vertu nouvelle s'empara de son ame. Ses yeux brillaient d'un feu plus vif; son cœur bondit plus violemment dans sa poitrine j il se distingua dans tous les exercices et dans toutes les guerres. Un jour que dans une grande bataille il s'était signalé contre l'ennemi, le jeune soldat, accablé de fatigue, s'étendit sous un arbre le long du chemin. Il portait ce jour-là le bel habit impérial. Tout à coup, dans une poche où il n'avait pas encore plongé la main, le jeune homme sent un papier mystérieusement plié. Il saisit le papier, il lit les vers. Il y avait tant de candeur et tant de passion naïve dans ces vers, qu'il versa d'abondantes larmes. Justement l'empereur passait, précédé d'une légère escorte. L'emjj reur \ it pieurer son soldat, et, s'arrêtant devant lui — Pourquoi pleurestu? lui dit-il. Lui, troublé à l'aspect du maître souverain du céleste empire, ne sait que répondre, et pour toute réponse il présenta a l'empereur les vers qu'il venait de trouver dans son habit et qui faisaient couler ses larmes.
Quelle fut la surprise de l'empereur , quand, en lisant ces vers, il reconnut l'esprit et l'écriture de sa fille chérie! C'était donc bien elle, elle élevée avec tant de soins et de mystères dans l'intérieur du palais, qui avouait ainsi son amour à un soldat inconnu! A l'aspect de ces vers et de cette écriture, qu'il connaissait si bien, l'empereur est saisi d'une vive colère. Il ordonne que le soldat soit jeté dans un cachot, où il*attendra sa sentence. La princesse, sa fille, est jetée, elle aussi, dans un cachot ? non moins profond. Les deux coupables sont condamnés à mort.
Le jour fatal arrivé, on conduit le soldat au supplice. Il y marche d'un pas ferme, revêtu de son habit de fête et de bataille. En même temps les bourreaux et les gardes vont chercher la princesse pour la mener à la mort. Elle y marche d'un pas ferme et couverte d'un long voile. Ils arrivèrent ainsi tous les deux, elle et lui à la même place, au pied de l'échafaud : ce fut seulement alors qu'ils purent se voir l'un l'autre. Lui, la voyant si belle et si résignée, se du à lui-même qu'il était trop heureux de
mourir avec elle, puisqu il ne pouvait pas vivre avec elle. Elle, de son côté, le voyant si brave et si beau, rendit grâce au Ciel que ses vers fussent tombas entre des mains si généreuses et qu'ils eussent fait battre un si noble cœur. En même temps ils se préparaient au dernier supplice. Les bourreaux tremblaient, les spectateurs se voilaient les yeux de leurs mains.
Tout à coup un grand cri se fait entendre.... c'esl 1 empereur! Il arrive : le pardon est sur son auguste visage. — Relevez-vous, dit-il aux deux coupables. Toi, dit-il au soldat, je te pardonne, parce que lu es le plus brave de l'armée. Et toi, ma fille, je te pardonne, parce que tu es la plus savante du céleste empire! Disant ces motsv, il la maria à l'heureux soldat, en lui disant : Je te donne celui que tu as tant appelé.
Ici s'arrêta le récit de la jeune fille. Pouvait-elle mieux finir que par le récit de cette mémorable action de l'empereur?
Ainsi se passa celte journée, qui remplit le cœur de Ilàn-wen d'espérance et de bonheur.