CHANT XXIV
Retournons auprès du vieux Priam et du fils d'Hector. Les enfans qui restaient à ce roi, étaient assis dans la cour autour de lui baignés de larmes, et ce vénérable vieillard, tout couvert d'un manteau, fuyait la lumière et s'abandonnait à son désespoir; sa tête et ses épaules étaient souillées d'ordure et de poussière, qu'il y avait entassées à pleines mains en se roulant continuellement à terre. Les princesses ses fdles et ses belles-filles faisaient retenlii' tout le palais de leurs cris et de leurs gémissemens, et appelaient à haute voix tous les va il] ans guerriers qui avaient perdu la vie en combattant contre les Grecs.
A la fin, quand il a bien versé des larmes, le Aïeux Priam, conseillé par Jupiter, ordonne à ses fils d'atteler son chariot, et d'v placer le coffre pour poiler les piéscns.
11 dit, et ces princes, redoutant sa colère, tirent eux-mêmes de la remise un chariot à quatre roues qui ne venait que d'être achevé, y mettent le confie, tirent le joug de sa place avec ses longues courroies, l'attachent au bout du timon, chargent les présens infinis que le roi allait offrir pour la
rançon d'Hector, et attellent des mules que les M\ siens avaient données a. Priam; ils amènent aussi ses chevaux qu'il prenait plaisir à nourrir dans son palais, et ce vénérable vieillard et son héraut, tous deux pleins de sagesse, aident euxmemes à les atteler. Le prince monte sur son char et pousse ses chevaux hors de la cour par un portique magnifique. En cet état il soit de la ville, suivi de ses enfans, de ses gendres, et d'une grande foule de peuple qui, fondant en larmes et jetant de grands cris, l'accompagnent comme s'il allait à une mort certaine.
Arrivé à la tente d'Achille, le vieux Priam descend de son char; il trouve ce héros assis dans sa tente; ses amis étaient assis loin de lui ; il venait de souper, et la table n'était pas encore levée. Priam traverse la salle sans être aperçu, s'approche d'Achille, se jette à ses pieds, embrasse ses genoux et baise ses mains terribles, les mains qui avaient versé le sang de son fils; il embrasse ses genoux, et il lui adresse cette prière , entrecoupée de profonds sanglots :
«Achille, égal aux dieux, en me voyant, souvenez-vous de votre père : il est accablé d'années comme moi, et peut-être qu'à l'heure que je suis ici prosterné à vos pieds, ses voisins, profilant de votre absence, lui font une cruelle guerre, et il n'a personne qui le secoure dans un si pressant
danger! mais hélas! il y a entre lui et moi celle différence., que les nouvelles qu'il reçoit que tous èles plein de vie, entretiennent la joie dans son cœur et le soutiennent dans cette extrémité par la douce espérance qu'elles lui donnent tous les jours qu'il va vous voir de retour , couvert de gloire, triompher de ses ennemis : et moi, le plus infortuné des hommes! de tant de fils si braves que j'avais dans Troie, je ne crois pas qu'il m'en reste un seul; j'en avais cinquante quand les Grecs abordèrent sur ce rivage, dix-neuf d'un lit, et les antres de diverses femmes : l'impiî.ojable Mars me les a presque tous ravis. Le seul , qui faisait toute ma joie, et dont la valeur était le plus fort rempart de ma famille et de tous mes peuples, mon cher Hector, vient d'être tué de votre main, en combattant généreusement pour sa patrie. C'est pourquoi je viens pendant les ténèbres dans le camp des Grecs pour le racheter, et je vous apporte une rançon qui n'est pas indigne de vous être offerte. Achille, craignez et respectez lesdieux, ajez pitié de moi, en rappelant dans votre esprit l'image de votre père! combien suis-je plus malrcux que lui! après tant de calamités, la fortune impérieuse m'a réduit à oser ce que jamais mortel n'osa avant moi : elle m'a réduit à baiser la main homicide et teinte encore du sang de tous mes enfans ! »
Il dit, et ces paroles, en retraçant dans l'esprit d'Achille l'image de son père, l'attendrissent et lui arrachent des soupirs; il prend la main du vénérable vieillard et le repousse doucement comme pour le relever. Un tendre souvenir plonge dans la même affliction ces deux princes; Pria m , toujours prosterné aux pieds d'Achille, toujours l'idée pleine du vaillant Hector, se baigne dans ses larmes; et Achille, portant sa pensée tantôt sur son père, et tantôt sur Palrocle, verse de même des torrens de pleurs. Toute la tente retentit de leurs gémissemens et de leurs plaintes. Enfin, quand Achille eut calmé ses douleurs cl qu'il se fut rassasié de larmes, il se lève, et touché de la vieillesse chenue et de l'humiliation de Pria m, il le relève avec des marques de compassion , et lui parle en ces termes : « Ah, malheureux prince, par quelles épreuves terribles avez-vous passé! comment avezvous osé venir seul dans le camp des Gr^cs, et soutenir la présence d'un homme qui a ôté la vie à on si grand nombre de vos enfans dont la valeur était l'appui de vos peuples! il faut que vous ayez un cœur d'airain , mais asseyez-vous sur ce siège, et donnons quelque trêve à notre affliction : à quoi servent les regrets et les plaintes? les dieux ont voulu que les chagrins cl les larmes composassent le tissu de la vie des misérables mortels, et seuls ils vivent exempts de toutes sortes
de peine; car aux deux côtés du formidable trône de Jupiter il y a deux tonneaux inépuisables, remplis des présens que ce dieu fait aux hommes: l'un est plein de maux, et l'autre de biens; celui, pour qui le maître du tonnerre puise également dans ces tonneaux, mène une vie mêlée où le bonheur et le malheur se suivent réciproquement; et celui pour lequel il ne puise que dans le tonneau funeste , est l'exemple des malheureux ; l'affreuse malédiction le poursuit toute sa vie; il passe ses jours à lutter contre les plus terribles calamités, et il est l'objet de la haine des dieux et du mépris des hommes. Le tonneau de délices est réservé pour les dieux, et jamais Jupiter ne donne de ses biens aux hommes qu'avec ce mélange affreux qui les empoisonne : mon père en est une preuve bien signalée; les dieux l'ont comblé de faveurs depuis sa naissance ; sa fortune et ses richesses surpassent celles des plus grands rois; il règne sur une nation belliqueuse et florissante; et tout mortel qu'il est, les dieux ont daigne en quelque façon l'égalera eux, en lui faisant épouser une déesse. Mais tout ce bonheur extraordinaire et si éclatant est corrompu par l'amertume cruelle qu'ils v ont mêlée. Ils ont refusé a, sa couche des princes qui puissent lui succéder: il n'a de fi ï s <jue moi , qui suis destiné à mourir à la fleur de mon âge, et qui pendant le peu de
jours qui me restent, ne puis cire près de lui pour avoir soin de sa vieillesse , car je suis éloigné de ma patrie, attaché à une cruelle guerre sur ce rivage, et condamné à être le fléau de votre fa* mille et de votre royaume, pendant que je laisse mon père sans consolation et sans secours. Et vousmême n'cles-vous pas encore un exemple épouvantable de cette vérité? la renommée vous avait toujours fait passer pour le plus heureux et le plus grand prince qui eût jamais régné en Asie: vos Etats enfermaient au midi Vile de Lesbos, où régnait autrefois Ma car; au levant ia haute Phrygie, et au nord les rives de l'Hellcspont; vous possédiez des trésors immenses, et vous voyiez autour de vous un grand nombre d'eufans capables de vous succéder; mais les dieux n'ont pas continué jusqu'à la fin de votre vie le cours de ces prospérités; ils ont puisé dans le tonneau funeste, et ils ont versé sur vous un déluge de maux. Depuis ce moment vous n'avez vu autour d'il ion que combats, que meurtre, que carnage ; mais supportez courageusement votre sort, et ne vous abandonnez point à an deuil sans bornes; vous n'avancerez rien quand vous vous désespérerez pour la mort de votre fils, et vous ne le rappellerez pointa la vu-, tuais vous Tirez rejoindre après avoir achevé de vider ici-bas la coupe de la colère des dieux. » « Fils de Jupiter, lui répond le divin Priam, ne
me forcez point à m'asseoir pendant que mon cher Hector est gisant sur la terre sans sépulture } mais renclez-le moi sans différer, que je me rassasie de cette vue désirée, et recevez les dons infinis que nous vous apportons. Puissiez-vous jouir long-temps de ces dons , et vous voir bientôt de retour dans votre patrie, puisque j'ai trouvé grâce auprès de vous, et que vous avez permis à mes jeux de revoir la lumière. »
En même temps Achille sort de sa tente, et appelant ses captives, il leur ordonne de laver le corps d'Hector loin des jeux de Priam. Les captives obéissent. Elles parfument le corps d'essences, elles l'enveloppent d'un double voile, elles îe déposent sur le chariot de Priam : quand tous ces préparatifs sont accomplis, rentrant aussitôt dans sa tente, il se remet sur son siège vis-à-vis de Priam, et lui parle en ces termes : «Priam, votre fils vous est rendu, comme vous Pavez désiré, il est sur le chariot; demain dès que l'aurore aura commencé à dissiper les ombres de la nuit, vous le verrez en le ramenant : il est temps de prendre de la nourriture. La belle Niobé dans une affliction pareille à la vôtre, consentit enfin à se nourrir; suivons son exemple, Priam, et pour prendre quelque nourriture, faisons trêve à nos douleurs, vous a urez assez le temps de pleurer voire fils quand vous l'aurez conduit dans vos murailles; c'est un
grand sujet de deuil et de larmes, tous vos peuples le pleureront avec vous. »
En finissant ces mots, Achille se lève et égorge promplement une brebis blanche, ses compagnons la dépouillent en même temps, la coupent, la font rôtir et la servent. Automédon, prenant les pains (Lins de belles corbeilles, les distribue sur chaque couvert ; Achille fait lui-même les portions : on se met à table, et le repas fini, Priam commence à considérer Achille; il est étonné de le voir si beau, si grand, si plein de majesté; il croit voir véritablement un dieu et non pas un homme. Achille, de son côté, n'est pas moins surpris de la bonne mine et de l'air de grandeur qui éclatent sur toute la personne de Priam, et il est charmé de la sagesse de ses paroles; ils ne se lassent point de se regarder, et leur admiration ne peut être épuisée. Mais enfin Priam, rompant le premier le silence, dit : «Fils de Jupiter, permettez que j'aille prendre un peu de repos, et que quelques inomens de sommeil rétablissent mes forces défaillantes, car je n'ai pas fermé les paupières depuis le jour que mon fils est tombé sous vos coups; j'ai passé tout ce temps-là à soupirer et à gémir, étendu à la porte de mon palais sur la cendre cl sur la poussière; depuis ce moment il n'est entré nulle nourriture dans ma bouche, que celle que je viens de prendre avec vous; je
l'ai prise pour vous obéir, et j'ai reçu de yos mains la coupe 5 achevez* votre bienfait. »
En même temps Achille ordonne à ses compagnons et à ses captives de dresser des lits sous le portique, de jeler à terre des peaux, de mettre sur ces peaux les plus belles étoffes teintes dans la pourpre, de couvrir ces étoffes de beaux tapis et d'étendre sur ces tapis ses plus belles couvertures.
Priam s'endort, il est réveillé par Mercure, le messager des dieux; aussitôt il se met en route, emportant le corps de son fils : le chariot, qui porte le corps, marche le premier; ils s'avancent vers les murailles, sans que personne s'aperçoive de leur retour. Cassandre, dont la beauté était égale à celle de Vénus, fut la première qui , étant montée dans la citadelle, aperçut son père dans son char, et le héraut Idée qui conduisait le chariot où était le corps étendu sur son lit et couvert d'un voile. À cette vue elle se met à pleurer et à crier sur la ville : « Troyens et Troyennes, courez aux portes pour voir le corps d'Hector, si jamais vous avez pris plaisir à sortir au-devant de lui lorsqu'il revenait victorieux des sanglans combats, car il était une source de joie et de triomphe pour Troie et pour tout son peuple. *
Elle dit, et dans un moment il ne reste dans la ville ni homme ni femme, car ils sont tous pressés de la même douleur. Ils rencontrent devant les
portes leur roi qui ramène le corps de son fils ) Ja marche de tout ]e peuple est précédée de ia mère et de l'épouse d'Hector, qui, s'approchantdu chariot, et prenant entre leurs bras la trie de ce cher prince, s'arrachent les cheveux; toute l'assemblée le pleure, et celte Coule innombrable de peuple se répand tout autour du chariot et l'empêche d'avancer. On aurait passé le jour entier jusqu'au coucher du soleil à pleurer Hector devant les portes de Scées, si Priam ne leur eût crié de son char : « Qu'on s'ouvre et qu'on me laisse passer a^ ce le chariot; quand le corps sera dans le palais, alors vous vous rassasierez de soupirs et de larmes. »
Le lendemain, dès que l'aurore vient ramener le jour, toute cette foule innombrable de peuple se rend autour du bûcher. On éteint a^cc le vin la cendre encore fumante, et les païens et les amis d'Hector poussent de profonds soupirs, et baignés de pleurs il ramassent ses os blanchis par les flammes, les mettent dans une unie d'or et les couvrent d'un voile de pourpre. Le jour même on descend cette urne dans une fosse profonde, qu'on remplit ensuite d'une quantité prodigieuse de grosses pierres, et on élève un tombeau par dessus. Cependant des sentinelles posées de tous côtés sur les remparts, veillent pour la sûreté de la ville, et empêchent qu'on ne puisse être surpris par les
Grecs. Le tombeau élevé, tout le peuple s'en retourne dans le palais, et ils célèbrent le repas funèbre que Priam leur donne avec une magnificence rovale. C'est ainsi que les Trojens terminent les funérailles du vaillant Hector.
L'ODYSSEE.
Ces clianis d'Homère, récités d'abord aux habitans des villes et des campagnes, oni été à la fois l'honneur, la gloire et la prospérité de la Grèce. De la Grèce ils ont passé chez tous les peuples policés dont l'Iliade a été le premier amour et la plus noble passion. L'Iliade d'Homère est à la lois un poème et une histoire : histoire du ciel, histoire de la lerre, histoire des dieux, histoire des héros. D'un coté Achille, Hector, Patrocle , Agamemnon , Ulysse , le vieux Priam, et au-dessus d'eux Jupiter, Junon, Neptune , Vénus , le dieu Mars, Iris la messagère des dieux. En même temps qu'il créait l'histoire, la poésie, les beaux-arts, les mœurs, la religion de la Grèce, Homère lui donnait son langage. Il a été tour à tour et à la fois prêtre et guerrier, musicien et homme de guerre, à cheval, à pied, en char, sur les vaisseaux, dans les nuages ; il a été à la fois et le souvenir, et l'inspiration, et la mémoire de la Grèce j il savait
le nom de toutes les montagnes, de tous les fleuves, de tous les coins de terre, de tous les hommes de la Grèce. Aux montagnes, aux fleuves, aux terres, aux hommes qui n'avaient pas de nom, Homère en a donné un qui leur est resté et qui est devenu immortel. Il a parlé tous les dialectes de la Grèce; il s'est assis à la porte de toutes les chaumières avant de prendre place dans tous les temples. Toute poésie vient de lui; théâtre, éloquence, ode, toutes les supériorités des hommes viennent d'Homère.
Il a hérité de l'Orient, lui tout seul, et cet immense héritage il Fa transmis , augmenté par son génie, à toutes, les races à venir; aussi a-t-il été appelé le divin, aussi a-t-il été la passion la plus violente des grands hommes de l'antiquité et de tous les temps. Je vais h mes amours, du ait un philosophe toutes les fois qu'il allait lue Homère, et il le lisait tous les jours. Alexandre le Grand, cet autre Achille, portait Homère partout avec lui dans ses guerres; Homère reposait sous son chevet pendant son sommeil, et un jour au tombeau d'Achille Alexandre se prit à pleurer, en songeant qu'il n'avait
pas cVHonière pour célébrer ses hauts faits et sa vaillance : nobles larmes d'un héros élevé par Arislote! La première fois qu'il avait pleuré, c'était sur les succès de son père Philippe, qui ne nous laissera plus rien à faire, (lisait -il. Alexandre appelait les poèmes d'Homère : les provisions de Fart militaire.
Le second poème d'Homère, Y Odyssée, est, à proprement dire, la continuation de Y Iliade. C'est un récit touchant et mélancolique, habilement ajouté au récit de toutes ces batailles. L'Odyssée est bien plus une histoire qu'un poème. Dans cette histoire ce grand poète raconte tout ce qu'il savait des mœurs, de l'esprit, des superstitions, des aventures, des voyages, de ses contemporains.
« Il faut observer, dit madame Dacier, (( que du temps d'Homère la Grèce était a assez ignorante. Les sciences avaient fait « peu de progrès dans un pays sans cesse « agité par les guerres civiles, et où il n'y « avait ni règle ni police. Homère est le « plus ancien auteur qui nous ait trans- « mis les faits de l'antiquité, tels que FÉ-
a gypte ou la Grèce les croyaient de son a temps, ou tels qu'il avait pu les décou- (< vrir par ses recherches. Aussi a-t-il été c< appelé par quelques anciens auteurs (c le père des ans et des sciences , ce qui {( nous paraît aujourd'hui ridicule; car « comme les sciences et les arts ont été (c portés depuis ce temps-là à un très-haut ce degré, nous faisons peu de cas d'un savoir (( si borné. Mais faisons réflexion que ses « poèmes ne sont pas des traités complets ce sur chaque art et sur chaque science, K que comme poète il n'a dû qu'effleurer, « et qu'employer dans le besoin et même (( à titre d'ornement.
« Avant lui il n'y avait point d'historien (( dans la Grèce. Il est le premier qui, (c conformément à la tradition , à quelques ce monumens et à quelques anciennes poéce sies, a écrit sur ce qui s'était passé avant ce lui, pour en transmettre la connaissance ce à la postérité. L'autorité de notre poète cC a été respectée par toute l'antiquité, et cc même préférée aux témoignages de la ce plupart des historiens, par rapport aux « cérémonies et aux usages des premiers B temps."
L'analyse de l'Odyssée n'offre pas moins d'intérêt que l'analyse de l'Iliade. Plus vous avez vécu avec les héros d'Homère, et plus vous voulez savoir leur vie, et ce qu'ils sont devenus depuis le siège de Troie, et comment ils sont morts. Cette préoccupation poétique de la Grèce a engendré les chefs-d'œuvre de Sophocle. Et en effet, quelle destinée fut plus tragique que celle de tous ces héros, vainqueurs de Troie? Leur retour dans leur patrie est semé d'écueils et de dangers. Ceux qui revoient leur royaume sont assassinés par l'usurpateur de leur trône; ceux qui rentrent dans leur maison, sont assassinés par l'usurpateur de leur lit. C'est une longue et déplorable histoire de meurtres et d'incestes, de dangers et de fatigues de tout genre, une longue suite de récits et de drames, légués par Homère aux poètes à venir, et que ceux-ci, depuis Sophocle jusqu'à Racine et Voltaire, n'ont pas manqué de recueillir.
C'est une longue et belle histoire, l'histoire des voyages d'Ulysse et de son retour de Troie; histoire d'autant plus belle
qu'elle a porté ses fruits; et quels fruits! IlJ Odyssée a enfanté le Télémaque. Homère à trois mille ans de distance, Homère, que lisait Bossuet entre la Bible et l'Evangile, a inspiré Fénélon.
Muse, raconte-nous les aventures de cet homme prudent, qui, après avoir ruiné la sacrée ville de Troie, fut errant plusieurs années en divers pays, visita les villes de différais peuples, et s'instruisit de leurs coutumes et de leurs mœurs.
Ainsi commence le poète pour se rendre la divinité propice. Ulysse est absent; il est retenu loin de son île d'Ithaque, et de sa femme Pénélope, et de son fils Télémaque ? par Calypso , l'astucieuse immortelle. Télémaque, poussé par Minerve, va chercher son père, afin de le ramener dans son royaume et de punir avec lui les orgueilleux prétendans qui aspirent à la main de la sage Pénélope.
Le soleil sortait du sein de l'onde, remontait au ciel et commençait à dorer l'horizon, portant la lumière aux dieux immortels et aux hommes *jm sont répandus sur la surface de la terre ^
lorsque Télémaque arriva à Ja ^ille de Néléc, à la célèbre Pylos. Les Pj liens offraient ce jour-là dei sacrifices sur le rivage de la nier, cl immolaient des taureaux noirs à Neptune. Il y avait neuf bancs, chacun de cinq cents hommes, et chaque banc avait p'our sa part neuf bœufs. Ils avaient déjà goûté aux entrailles et brûlé les cuisses des victimes sur l'autel, lorsque le vaisseau arriva dans le port. On plie d'abord les voiles, on approche du rivage, et Télémaque louche le premier le royaume du vieux Nestor, roi de Pylos.
Le vieux Nestor estait assis avec ses en fans, et autour de lui ses compagnons préparaient le festin. Après ce repas, Nestor dit aux Pylicns : « Présentement que nous avons reçu ces étrangers à notre table, il est plus décent de teur demander qui ils sont et d'où ils viennent; et leur adressant en même temps la parole : étrangers, leur dit-il, qui èles-vous, et d'où les flots vous ont-ils apportés sur ce rivage? Venez -vous pour des affaires publiques ou particulières, ou ne faites-vous qu'écumer les mers comme les pirates, qui exposent leur vie pour aller pilier les autres nations?»
Le sage Télémaque répondit avec une honnête hardiesse que Minerve lui avait inspirée, afin qu'il demandai à ce prince des nom elles de son père, et que celle recherche lui acquit parmi les hommes un grand renom : «Nestor, fils de Nélée , cl le plus
grand ornement des Grecs, lui dit -il, vous demandez qui nous sommes? je vous satisferai: nous venons de File d'Ithaque, et ce n'est point une affaire publique qui nous amène dans vos Etats, mais une affaire particulière. Je viens pour tâcher d'apprendre des nouvelles de mon père, du divin UJjsse, qui a essuyé tant de travaux, qui a rempli l'univers du bruil de son nom, et qui, comme la renommée nous Ta appris, combattant avec vous, a saccagé la superbe ville de Troie. Le sort de lous les princes qui ont porté les armes contre les Troyens nous est connu ; norls savons comment et en quel endroit une mort cruelle les a emportés : Ulysse est le seul dont le fils de Saturne nous cacbe la triste destinée; car personne ne peut nous dire certainement où il est mort, s'il a succombé sous l'effort de ses ennemis dans une terre étrangère, ou si les flots d'Amphitrite l'ont englouti. J'embrasse donc vos genoux pour vous supplier de m'apprendre le genre de sa mort, si vous l'avez vue de vos jeux, ou si vous l'avez apprise par les relations de quelque vovageur; car il n'est que trop certain que sa naissance l'avait destiné à quelque fin malheureuse. Que ni la compassion, ni aucun ménagement ne vous portent à me flatter. Ditesrmoi sincèrement tout ce que vous en avez vu ou appris. »
Nestor lui répondit : « Etranger, vous nie faites
rcssouvei)ir des maux infinis que nous avons soufferts avec tant de constance, soit en courant les mers sous la conduite d'Achille pour fourrager les villes des Trojens, soit en combattant devant les murs du superbe Dion. Là ont trouve leur tombeau nos plus grands capitaines : là gît Ajax, ce grand guerrier, semblable à Mars ; là gtt Achille ; là gît Patrocle, égal aux dieux par la sagesse de ses conseils; là gît mon cher fils, le brave et sage Antiloque, qui était aussi léger à la course que ferme dans les combats de main. Tous les autres maux que nous avons endurés sont en si grand nombre, qu'il n'y a point de mortel qui puisse les raconter. Plusieurs années suffiraient à peine à faire le détail de tout ce que les Grecs ont eu à soutenir dans cette fatale guerre; et avant que d'en entendre la fin, l'impatience vous porterait à regagner votre patrie. Neuf années entières se passèrent de notre part à machiner la ruine des Trojens par toutes sortes de ruses de guerre, et encore après ces neuf années le fils de Saturne ne nous en accorda qu'à peine une heureuse fin. Dans toute l'armée il n'y avait pas un seul homme qui osât s'égaler à Uljsse en prudence, car il les surpassait tous, et personne n'était si fécond en ressources et en stratagèmes que votre père; je vois bien que vous êtes son fils, vous me jetez dans l'admiration, je crois l'entendre lui-même, et il ne serait
pas possible de trouver un autre jeune homme qui parlât si parfaitement comme lui. Pendant tout le temps qu'a duré le siège, le divin Uljsse et moi n'avons jamais été de différent avis, soit dans les assemblées, soit dans les conseils; mais animés tous deux d'un même esprit, nous avons toujours dit aux Grecs tout ce qui pouvait assurer un heureux succès à leurs entreprises. 'Après que nous eûmes renversé le superbe Ilion , nous montâmes sur nos vaisseaux , pour revenir dans nos foyers. Poussée par de tristes dissensions, ia flotte des Grecs se sépara. Le fils de Tydée, le grand Biomède, vint avec nous, et porta ses compagnons à le suivre. Ménélas nous joignit le soir à Pile de Lesbos, comme nous délibérions sur le chemin que nous devions prendre; car il y avait deux avis. Les uns voulaient qu'en côtovant la petite île de Psjria, nous prissions au-dessus de Chio que nous laisserions à gauche; et les autres proposaient de prendre au-dessous entre Chio et le mont Mimas. Dans ce doute nous demandâmes à Dieu un signe qui nous déterminât; il nous l'accorda , et nous obligea de tenir le milieu de la mer et de faire route tout droit vers l'Eubée, pour nous dérober plus lot aux malheurs qui nous menaçaient. Un petit vent frais commence à souffler; nos vaisseaux a oient aisément sur l'humide plaine, et le lendemain avant le jour ils arrivent à Géreslc. INous niellons pied à terre, et nous faisons des
sacrifices à Neptune, pour le remercier tlu grand trajet que nous avions fait. Le quatrième jour après notre départ Diomède et ses compagnons arrivèrent à Argos, et moi je continuai ma route ïers Pvlos; le même vent frais, que Dieu nous avait envoyé j ne cessa point de souffler pendant tout mon voyage. Ainsi, mon cher fils, j'arrivai heureusement à Pylos sans avoir pu apprendre la moindre nouvelle des Grecs. Je ne sais pas même encore certainement ni ceux qui se sont sauvés, ni ceux qui ont péri. Mais pour tout ce que j'ai appris dans mon palais depuis mon retoui , je vous en ferai part sans vous en rien cacher. Ou m'a dit cfue les braves Mvrmidons sont arrivés heureusement chez eux conduits par le célèhrc fils du vaillant Achille; que le grand Philoctèlc, fils de Pœan, est aussi arrivé chez lui; qu'Idoménéc a ramené à Crète tous ceux de ses compagnons que le dieu Mars avait épargnés à Troie, cl qu'il n'en a pas perd,u un seul .sur la mer. Pour le sort du fus d'Alrée, quelque éloigné que vous soyez, il ne se peut qu'il ne soil parvenu jusqu'à vous. Vous savez comment ce prince est arrivé dans son palais, comment Egislhe l'a traîtreusement assassiné, el comment ce malheureux assassin a reçu le chàtiment que méritait son crime. Quel grand bien n'est-ce point de laisser en mourant un fils plein de courage! Ce fils d'Agamemnon s'est glorieuse-
ment vengé de ce traître qui avait tué son père. Et vous, mon cher fils, imitez cet exemple : vous êtes grand, bien fait et de bonne mine; que le courage réponde donc à ce dehors, afin que vous receviez de la postérité le même éloge. »
Ainsi parle Nestor, le roi de Pylos, au jeune Téiémaque, fils d'Ulysse. Nestor ne peut rien lui dire des destinées de son père; mais il lui conseille d'aller à Lacédémone interroger Ménélas. Téiémaque obéit, et part pour Laeédémoile sur les chars du sage Nestor. Il arrive au moment où Ménélas envoyait en mariage sa fille Hermione au fils d'Achille.
Téiémaque et le fils de Nestor, montés sur leur char, entrent dans la cour du palais. Etéonée,un des principaux officiers de Ménélas, va annoncer leur arrivée au prince, et s'approchant, il lui dit : « Divin Mèneras, deux étrangers viennent d'entrer dans la cour; on les prendrait aisément tous deux pour les fils du grand Jupiter : ordonnez si nous irons dételer leur char, ou si nous les prierons d'aller chercher ailleurs des hôtes qui soient en état de les recevoir. a
Ménélas, offensé de ce discours, lui répondit: « Fils de Boëthous , jusqu'ici vous ne m'aviez pas paru dépourvu de sens ; mais aujourd'hui je vous trouve très-insensé de me venir faire une telle demande. En > cri lé, j'ai eu grand besoin moi-même
de trouver tic l'hospitalité clans tous les pavs que j'ai traversés pour revenir dans mes Etats ; veuille le grand Jupiter que je ne sois plus réduit à l'éprouver, et que mes peines soient finies! allez donc promptement recevoir ces étrangers, et ammenez-les à ma table. s
Il dit, et Eléonée part sans répliquer, et il ordonne aux autres esclaves de le suivre. Ils détellent les chevaux, qui étaient tout couverts de sueur, les font entrer dans de superbes écuries, et leur prodiguent le froment mêlé avec le plus bel orge. Ils mettent le char dans une remise donli'éclal éblouit les veux. Et ensuite ils conduisent les deux princes dans les appartenions. Télémaque et Pisistrale ne peuvent se lasser d'en admirer la richesse ; l'or y éclatait partout, et les rendait aussi resplendissans que le soleil. Quand ils furent rassasiés de voir et d'admirer toute cette magnificence, ils furent conduits dans des bains d'une extrême propreté. Les plus belles esclaves du palais les baignèrent, les parfumèrent d'essence, leur donnèrent les plus beaux habits et les menèrent à la salle du festin . où elles les placèrent auprès du roi sur de beaux sièges à marchepied. Une autre esclave porta en même temps dans un bassin d'argent une aiguière d'or admirablement bien travaillée, donna à laver à ces deux princes, et dressa devant eux une belle table, que la maîtresse de l'office couvrit de mets
pour régaler ces hôtes, en leur prodiguant tout ce qu'elle avait de plus exquis. Et le maître d'hôtel leur servit des bassins de toutes sortes de viandes , et mit près d'eux des coupes d'or.
Alors Ménélas, leni tendant les mains, leur parla en ces termes : « Soyez les bien-venus, mes hôtes; mangez et recevez agréablement ce que nous vous offrons. Après votre repas nous vous demanderons qui vous êtes. Sans doute vous n'êtes pas d'une naissance obscure; vous êtes assurément fils de lois à "qui Jupiter a confié le sceptre; des hommes du commun n'ont point des enfans faits comme vous. » En achevant ces mots, il leur servit luimême le dos d'un bœuf rôti, qu'on avait mis devant lui comme la portion la plus honorable. Us choisirent dans celte diversité de mets ce qui leur plut davantage, et sur la fin du repas Téiémaque, s'approchant de l'oreille du fils de Nestor, lui dit tout bas, pour n'être point entendu de ceux, qui étaient à table : « Mon cher Pisistrate, prenezvous garde à l'éclat et à la magnificence de ce vaste palais? l'or, l'airain, l'argent; os métaux les plus rares et l'ivoire y brillent de toutes paris; tel doit être sans doute le palais du dieu qui lance le tonnerre. Quelles richesses infinies !
Ménélas l'entendit, et lui dit : « Mes enfans, il n'j a rien en quoi un mortel puisse s'égaler à Jupiter; le palais qu'il habile et loul ce qu'il pos-
sède, sont immortels comme lui : certainement il y a des hommes qui sont au-dessus de moi pour les richesses et pour la magnificence; il y en a aussi qui sont au-dessous. Dans les grands travaux que j'ai essuyés et dans les longues courses que j'ai laites, j'ai amassé beaucoup de bien que j'ai chargé sur mes vaisseaux, et je ne suis revenu chez moi que la huitième année après mon départ de Troie. J'ai été porté à Cypre, ci* Phénicie, en Egypte; j'ai été chez les Ethiopiens, les Sidoniens, les Erembes ; j'ai parcouru la Libye, où les agneaux ont des cornes en naissant, et où les brebis ont des petits trois fois l'année. Les maîtres et les bergers ne manquent jamais de fromage ni de viande, et ils ont du lait en abondance dans toutes les saisons.
,, Pendant que les vents me font errer dans toutes ces régions éloignées, et mettant à profit ces courses involontaires, j'amasse de grands biens; un traître assassine mon frère dans son palais, d'une manière inouïe, par la trahison de son abominable femme, de sorte que je ne possède ces grandes richesses qu'avec douleur. Mais vous devez avoir appris toutes ces choses de vos pères, si vous les avez encore; car tout le monde sait que j'ai soutenu des travaux infinis, et que j'ai ruiné une ville très-riche et très- florissante. Mais plût aux dieux que je n'eusse que la troisième partie de6
biens dont je jouis, et moins encore, et que ceux qui ont péri sous les murs d'il ion loin d'Àrgos fussent encore en vie; leur mort est un grand sujet de douleurpour moi. Tantôt, enfermé dans mon palais, je trouve une satisfaction infinie à les regretter et à les pleurer, et tantôt je cherche à me consoler ; car on se lasse bientôt de soupirs et de larmes. De tous ces grands hommes il n'y en a point dont, la perte ne me soit sensible; mais il y en a un surtout dont les malheurs me touchent plus que ceux des autres : quand je viens à me souvenir de lui, il m'empêche de goûter les douceurs du sommeil et me rend la table odieuse; car jamais homme n'a souffert tant de peines ni soutenu tant de travaux que le divin Ulysse; comme ses maux sont infinis, l'affliction que sa perte me cause sera infinie et ne passera jamais. Nous n'avons de lui aucune nouvelle, et nous ne savons s'il est en vie ou s'il est mort; il ne faut pas douter que le vieux Laërte, la sage Pénélope et Télémaque son fils, qu'il laissa encore enfant, ne passent leur vie à le pleurer. »
Ces paroles réveillèrent tous les déplaisirs de Télémaque, et le plongèrent dans une vive douleur; le nom de son père (il couler de ses yeux un torrent de larmes, et pour les cacher il mit avec ses deux mains son manteau de pourpre devant son visage. M«'nélas s'en aperçut, et il fut quel-
ques rnomens à délibérer en lui-même s'il attendrait que ce jeune prince commençât à parler de son père, ou s'il l'interrogerait le premier, et s'il tâcherait d'éclairer les soupçons qu'il avait que c'était le fiîs d'Uljsse.
Pendant qu'il délibérait, Hélène sort de son magnifique appartement, d'où s'exhalaient des parfums exquis; elle était semblable à la belle Diane dont les flèches sont si brillantes. Celte princesse arrive dans la salle, et en même temps Adresle lui donne un beau siège bien travaillé; Alcippe le couvre d'un tapis de laine très-fine rehaussé d'or, et Plrylo, la troisième de ses femmes, lui apporte une corbeille d'argent que celte princesse avait reçue d'Alcandre, femme de Poljbe , qui habitait à Thèbes d'Egypte, une des plus riches villes de l'univers. Polybe avait fait présent à Ménélas de deux grandes cuves d'argent pour le bain, de deux beaux trépieds et de dix talens d'or; et sa femme de son côté avait donné à Hélène une quenouille d'or et celte belle corbeillcd'argent, dont le bord élaild'un or très-fin et admirablement bien travaillé. Plrylo met prés de la princesse sa corbeille, qui était remplie de pelotons d'une laine filée de la dernière finesse; la quenouille, coiffée d'une laine de pourpre violette, était couchée sur la corbeille. Hélène se place sur le siège qu'Adreste lui avait présenté et qui avait un beau marchepied; et adressant la pa-
rôle à son mari : «Divin Ménélas, lui dit- elle, savons-nous qui sont ces étrangers qui nous ont fait l'honneur de venir dans notre palais? Me trompé-je, ou ai-je découvert la vérité? je ne puis vous cacher ma conjecture, je n'ai jamais vu ni parmi les hommes, ni parmi les femmes personne ressembler si parfaitement à un autre, j'en suis dansl'étonnemenl et dans l'admiration, que ce jeune étranger ressemble au fils du magnanime Ulvsse! c'est luimême; ce grand homme le laissa encore enfant quand vous partîtes avec tous les Grecs, et que vous allâtes faire une cruelle guerre aux Trojens, pour moi malheureuse qui ne méritais que vos mépris. *
« J'avais la même pensée, répondit Ménélas; je n'ai jamais vu de ressemblance si parfaite; voilà le port et la taille d'Ulysse, voilà ses jeux, sa belle tête. D'ailleurs quand je suis venu par hasard à parler de tous les travaux qu'Uljsse a essuyés pour moi, ce jeune prince n'a pu retenir ses larmes, et il a voulu Jes cacher eu mettant son manteau devant ses jeux. »
Alors Pisistralc, prenant la parole : «Grand Àtride, lui dit-il, prince si digne de commander à tant de peuples, vous voyez assurément devant vos jeux le fils d'Ulysse; mais comme il est trèsmodeste, le respect l'empêche la première fois qu'il a l'honneur de voué voir, d'entamer de longs discours devant vous, que nous écoutons avec le même
plaisir que si nous entendions la voix d'un dieu. Nestor, qui est mon père, m'a envoyé avec lui pour le conduire chez vous; il souhaitait passionnément de vous voir, pour vous demander vos conseils ou votre secours; car tous les malheurs <jui peuvent arriver à un jeune homme dont le père est absent, et qui n'a personne qui le défende, sont arrives à Télémaque; son père n'est plus, et parmi ses sujets il n'en trouve pas un qui lui aide à repousser les maux dont il se voit accablé. s
« O dieux ! s'écria alors le roi Mené las, j'ai donc le plaisir de voir dans mon palais le fils d'un homme qui a donné tant de combats pour l'amour de moi.
«Certainement je me préparais à le préférera tous les autres Grecs, et à lui donner la première place dans mon affection, si Jupiter, dont les regards découvrent lout ce qui se passe dans ce vaste univers, eût voulu nous accorder un heureux retour dans notre patrie. Je voulais lui donner une ville dans, le pays d'Àrgos et lui bâtir un magnifique palais , afin que, quittant le séjour d'Ithaque, il vint avec toutes ses richesses, son fils et ses peuples se transporter dans mes Etats et habiter une ville que j'aurais évacuée de ses habilans; nous aurions vécu toujours ensemble, et il n'y aurait eu que la mort qui eut pu séparer deux amis qui se seraient aimés si tendrement, et dont l'union aurait été si délicieuse. Mais un si grand bonheur a peut-
iv. 8
être attiré l'envie de ce dieu qui n'a refusé qu'à Ulysse seul cet heureux retour.»
Ces paroles les firent tous fondre en larmes. La fille du grand Jupiter, la belle Hélène, se mit à pleurer; Télémaque et le grand Atride pleurèrent, et le fils du sage Nestor ne demeura pas seul insensible ; son frère Antiloque, que le vaillant fils de l'Aurore ayait tué dans le combat , lui revint dans l'esprit, et il se mit à répandre des larmes.
Alors la fille de Jupiter, la belle Hélène, s'avisa d'une chose qui fut d'un grand secours. Elle mêla dans le vin qu'on servait à table une poudre qui assoupissait le deuil , calmait la colère et faisait oublier tous les maux. Celui qui en avait pris dans sa boisson , n'aurait pas versé une seule larme dans toute la journée , quand même son père et sa mère seraient morts, qu'on aurait tué en sa présence son frère ou son fils unique, et qu'il l'aurait \u de ses propres jeux.
Cependant les désordres continuent danslthaque : les fiers poursuivans se divertissent devant le palais d'Ulysse à jouer au disque et à lancer le javelot dans des cours spacieuses préparées avec soin , et qui étaient le théâtre ordinaire de leurs insolences.
Mercure, envoyé par Jupiter, vole à tire d'ailes à Pile de Calvpso , lui ordonnant de laisser partir Ulysse qu'elle relient loin de ses foyers. Calypso obéit à Jupiter.
«Malheureux prince, dit-elle à Uljsse, ne vou» affligez plus sur ce rivage, el ne vous consumez plus en regrets : je suis prête à vous renvoyer aujourd'hui même. Coupez tout à l'heure des arbres de cette foret; assemblez un radeau et couvrez-le de planches, afin qu'il vous porte sur les flots. Je vous donnerai les provisions qui vous sont nécessaires et de bons habits pour vous garantir des injures de Pair, et je vous enverrai un vent favorable, qui vous conduira heureusement dans votre patrie, si les dieux, qui habitent l'Olympe et qui sont plus puissans que moi, soit pour bien penser, soit pour exécuter leurs pensées, veulent vous accorder un heureux retour.»
Le sage Ulysse lui répond : «Vénérable déesse, que ce que je vais prendre la liberté de vous dire n'allume point contre moi votre courroux. Je sais parfaitement combien la sage Pénélope vous est inférieure en beauté et en majesté; car elle n'est qu'une simple mortelle, au lieu que ni la mort ni la vieillisse n'ont point d'empire sur vous. Cependant je ne demande qu'à me revoir dans ma patrie; jour et nuit je ne soupire qu'après cet heureux retour. Que si quelque dieu \eut me persécuter au milieu des flots, je prendrai le parti de souffrir et d'armer mon cœur de patience. J'ai soutenu tant de travaux et essuyé tant de peines et à la guerre et sur la mer, que j',y suis accoutu-
me; ces derniers maux ne feront qu'augmenter le nomLre de ceux que j'ai déjà soufferts.»
Ayant ainsi parlé, le sage Ulysse se mit à construire un vaste radeau; il était soutenu dans son travail par l'espérance d'un prompt départ, qui le comblait de joie. Il abattit vingt arbres en tout, les tailla, les polit et les dressa. Cependant la déesse lui apporta des tarières, dont il se servit pour les percer et les assembler; il les arrêta avec des clous et des liens, et fit un radeau aussi long et aussi large que le fond d'un vaisseau de charge qu'un habile charpentier a bâti selon toutes les règles de son art; il l'environna de planches, qu'il attacha à des soliveaux, qu'il mit debout d'espace en espace, et le finit en le couvrant d'ais fort épais et bien joints ; il y dressa un mât traversé d'une antenne, et pour le bien conduire, il y fit un bon gouvernail, qu'il munit des deux; côtés de bons câbles de saule, afin qu'il résistât à l'impétuosité des flots. Enfin, il mit au fond beaucoup de matière comme une espèce de lest. Catypso lui apporta des toiles pour faire des voiles. Tout cet ouvrage fut fait le quatrième jour. Jupiter envoya un vent favorable. Ulysse, plein de joie, déploie ses voiles, et, prenant le gouvernail, se met à conduire sa nacelle sans jamais laisser fermer ses paupières au sommeil , regardant toujours attentivement les Pléiades, et le Bouvier
qui se couche si lard, et la Grande-ourse, qu'on appelle aussi Je Chariot, qui tourne toujours sur son pôle, observant sans cesse l'Orion, et qui est la seule constellation qui ne se baigne jamais dans les eaux de l'océan.
Mais bientôt Neptune , irrité, déchaîne une violente tempête contre le vaisseau qui porte Uljsse. Ce héros est précipité dans les ondes , et il serait mort, si Minerve n'était venue à son secours et ne l'avait déposé tout nu et expirant sur la terre hospitalière des Phialicns.
C'est à ce moment que le grand poète fait apparaître celte chaste et admirable INausicaa, fille du roi Alcinoùs. Uljsse est caché dans les roseaux, sans vetemens et sans secours. Nausicaa vient au rivage dès le matin pour laver les robes de son père. On lire le char de la remise, on attelle les mules. La reine fait déposer dans une corbeille tout ce qui est nécessaire pour le dîner, avec une outre d'excellent vin. On arrive au lieu où étaient les lavoirs, toujours pleins d'une eau plus claire que le cristal; les nymphes dételèrent les mules et les lâchèrent dans les beaux herbages dont les bords du fleuve étaient revêtus, et tirant les habits du char, elles les portèrent à brassées dans l'eau, et se mirent à les laver et à les nettoyer avec une sorte d'émulation et se défiant les unes les autres. Quand ils furent bien lavés, ces nymphes les élen-
dirent sur le rivage de la mer, que les ondes avaient rempli de petits cailloux. Elles se baignèrent et se parfumèrent, et en attendant que le soleil eût séché leurs habits, elles se mirent à table pour diner. Le repas fini, elles quittent leurs voiles, et commencent à jouer à la paume. Nausicaa se met ensuite à chanter; puis, prenant une balle, elle voulut la pousser à une de ses femmes, mais elle la manqua , et la balle alla tomber dans le fleuve. En même temps elles jettent toutes de grands cris; Ulysse s'éveilla à ce bruit, et se mettant en son séant, il dit en lui-même : « En quel pajs suis-je venu? ceux qui l'habitent sont-ce des hommes sauvages, cruels et injustes, ou des hommes touchés des dieux et qui respectent l'hospitalité? Des voix de jeunes filles viennent de fra*pper mes oreilles : sont-ce des nymphes des forêts ou des fleuves?» En même temps il se glisse dans le plus épais du buisson, et, rompant des branches pour couvrir sa nudité sous les feuilles, il sort de son fort comme un lion pour aborder ces jeunes nymphes presque nues, forcé qu'il est par la nécessité.
Dès qu'il se montre, défiguré comme il est par l'écume de la mer, il leur parait si épouvantable, qu'elles prennent toutes la fuite pour aller se cacher, l'une d'un côté, l'autre d'un autre, derrière des rochers dont le rivage est bordé. La seule fille
d'Àlcinoiïs altend sans s'élonner ; car la déesse Minerve bannit de son a me la frayeur, et lui inspira la fermeté et le courage. Elle demeure donc sans s'ébranler, et Ulysse délibéra dans son cœur s'il irait embrasser les genoux de celle belle nymphe, ou s'il se contenterait de lui adresser la parole de loin, et de la prier dans les termes les plus touebans de lui donner des babils et de lui enseigner la ville la plus prochaine.
Après avoir combattu quelque temps, il crut qu'il était mieux de lui adresser ses prières sansl'approcher, de peur que s'il allait embrasser ses genoux, la nymphe, prenant cela pour un manque de respect, n'en fût offensée. Choisissant donc les paroles les plus insinuantes et les plus capables de la fléchir, il dit: «Grande princesse, vous voyez à vos genoux un suppliant ; vous êtes une déesse ou une mortelle : si vous êtes une des déesses qui habitent l'Olympe, je ne doute pas que vous ne soyez Diane, fille du grand Jupiter; vous avez sa beauté, sa majesté, ses charmes; et, si vous êtes une des mortelles qui habitent sur la terre, heureux votre père et votre mère, heureux vos frères! quelle source continuelle de plaisirs pour eux de voir tous les jours une jeune personne si admirable faire l'ornement des fêtes! Dieu m'a jeté sur ce rivage, peut-être pour me livrer à de nouveaux malheurs; car je n'ose pas me flatter que les dieux soient las
de me persécuter; ils me donneront encore des marques de leur haine. Mais, grande princesse, ayez pitié de moi! après tant de travaux, vous êtes la première dont j'implore l'assistance; je n'ai rencontré personne avant vous dans ces lieux. Enseignez-moi le chemin de la ville et donnezmoi quelque méchant haillon pour me couvrir, s'il vous reste quelque enveloppe de vos paquets. Ainsi les dieux vous accordent tout ce que vous pouvez désirer; qu'ils vous donnent un mari digne de vous et une maison florissante, et qu'ils y répandent une union que rien ne puisse jamais troubler. Car le plus grand présent que les dieux puissent faire à un mari et à une femme, c'est l'union. a
Nausicaa, fille d'un roi, accueille l'étranger comme un hôte. «Où fuyez-vous? dit elle à ses femmes; celui que vous voyez est un homme persécuté par la fortune et que la tempête a jeté sur ces bords. Il faut en avoir soin; car tous les étrangers et tous les pauvres viennent de Jupiter; le peu qu'on leur donne leur fait beaucoup de bien, et ils en ont de la reconnaissance. Donnez- lui donc à manger, baignez-le dans le fleuve à l'abri des vents. »
A ces mots ses femmes s'arrêtent et obéissent; elles mènent Ulysse dans un lieu couvert, comme la princesse l'avait ordonné, mettent près de lui
le linge, la tunique et les autres habits dont il avait besoin, lui donnent la fiole d'or où il restait encore assez d'essence, et le pressent de se baigner dans le fleuve.
Ufysse se jette dans le fleuve, nettoie l'écume qui était restée sur son corps; il essuie sa tête et ses cheveux, et il se parfume..
Minerve répand sur toute la personne d'Uljsse la beauté, la noblesse et la majesté. Ce héros, se retirant un peu, va s'asseoir un moment sur le rivage de la mer; il était tout brillant de beauté et de grâces. La princesse ne peut se lasser de l'admirer, et s'adressant à ses femmes, elle leur dit : «Assurément ce n'est point contre l'ordre de tous les dieux que cet étranger est aborde dans cette île , dont le bonheur égale la félicité qui règne dans le ciel. D'abord il m'avait paru un homme vil et méprisable, et présentement je vois qu'il ressemble aux immortels qui habitent le haut Ofympe. Plût à Jupiter que le mari qu'il me destine fut fait comme lui, qu'il voulut s'établir dans cette ile et qu'il s'y trouvât heureux! Mais donnezlui vile à manger, afin qu'il rétablisse ses forces.» Elles obéissent aussitôt, et elles serrent une table à Uljssc, qui n'avait pas mangé depuis long-temps, et qui avait grand besoin de prendre de la nouniture.
Ulysse , chez le roi Alcinoùs, reçoit tous ha bienfaits de l'hospitalité.
On mange, on fait grand'chère, et quand l'abondance eut chassé la faim, Ulysse, prenant la parole, dit à Démodocus : «Divin chantre, je vous admire, et je vous loue plus que tous les autres mortels, car ce sont les Muses, filles du grand Jupiter, qui vous ont enseigné, ou plutôt c'est Apollon lui-même; vouschantez avec une suite qui marque une connaissance profonde dans les malheurs des Grecs, tout ce qu'ils ont fait et souffert, et tous les travaux qu'ils ont essuyés, comme si vous aviez été présent, ou que vous l'eussiez appris d'eux-mêmes. Mais continuez, je vous prie, et chantez-nous le stratagème du cheval de bois qu'Epée construisit par le secours de Minerve, et qu'Ulysse, par un artifice assez heureux, fit entrer dans la citadelle, après l'avoir rempli de guerriers qui saccagèrent Troie. Si vous me chantez bien en détail toute cette aventure, je rendrai témoignage à tous les hommes que c'est Apollon lui-même qui vous a dicté une si merveilleuse chanson. »
Il dit, et le chantre, rempli de l'esprit du dieu, commença à chanter, et exposa parfaitement toute l'histoire, comme fort bien informé, commençant au moment que les Grecs, faisant semblant de se retirer, montèrent sur leurs vaisseaux après avoir mis le feu à leurs lentes. Ulysse et tous les officiers d'élite, enfermés dans ce cheval, étaient au milieu de la place, car les Tnrycns eux-mêmes
l'avaient traîné jusques dans la citadelle. Ce cheval était là au milieu, et les Trovens assemblés tout autour, discouraient et proposaient plusieurs choses sans pouvoir convenir. 11 y avait trois avis principaux. Les uns voulaient que l'on mit en pièces cette énorme machine : les autres conseillaient qu'on la traînât au haut de la citadelle et qu'on la précipitât des murailles ; et le troisième parti était de ceux qui, frappés de la religion, soutenaient qu'elle devait être inviolable, et qu'il fallait la laisser comme une offrande agréable aux dieux et capable de les apaiser, et ce dernier avis l'emporta ; car c'était l'ordre des destinées que Troie périt; puisqu'elle avait reçu dans ses murs cette grande machine , grosse de tant de braves capitaines, qui portaient aux Troyens la ruine et la mort. 11 chanta ensuite comment les Grecs sortis du ventre du cheval, comme d'une vaste caverne, saccagèrent la ville; il représenta ces braves chefs répandus dans tous les quartiers et portant partout le fer et la flamme. Il raconta comment Ulysse, accompagné de Ménélas et semblable au dieu Mars, alla dans le palais de Deïphobus, et soutint là un grand combat, qui fut long-temps douteux, et dont la victoire leur demeura enfin par le secours de Minerve.
Voilà ce que chanta ce chantre divin. Ulysse fondait en larmes, son visage en était couvert.
Il pleurait aussi amèrement qu'une femme qui, Voyant tomber son époux combattant devant les murailles de sa ville pour la défense de sa patrie et de ses enfans, sort éperdue et se jette sur ce cber mari palpitant encore, remplit l'air de ses gémissemens et le tient embrassé, pendant que ses barbares ennemis l'acbèvent à coups de piques et préparent à cette infortunée, pénétrée de la plus vive douleur, une dure servitude et des maux infinis. Ainsi pleurait Ufysse.
Ulvsse raconte ensuite sa descente aux enfers et son entrevus» avec les béros de la guerre de Troie enlevés par la mort : «Fils d'Atrée, dit Ufysse à Agamemnon, le roi des rois, comment la Parque cruelle vous a-t-elle fait éprouver son pouvoir? Neptune vous a-t-il fait périr avec votre flotte, en excitant contre vous ses flots et en déchaînant ses vents et ses tempêtes? ou des étrangers vous ont-ils fait mordre la poussière, en courant sur vous lorsque vous emmeniez leurs troupeaux? ou enfin, avez-vous été tué devant quelque ville, que vous eussiez attaquée pour la piller et pour emmener ses femmes captives?»
« Fils de Lacrte, me répondit le roi, ni le dieu Neptune ne m'a fait périr en excitant contre moi ses flots et en déchaînant ses tempêtes, ni je n'ai succombé sous l'effort des étrangers qui aient voulu repousser mes violences; ma mort est l'ouvrage du
traître Egisthe et de ma perfide femme, qui par le plus noir des attentats m'ont assassiné à un festin comme on assomme un taureau à sa crèche. Voilà quelle a été ma fin malheureuse. Tous mes compagnons ont été égorgés autour de moi, comme on égorge des moutons dans la maison d'un homme puissant et riche pour un festin de noces, pour quelque grand repas, ou pour quelque grande débauche. Vous avez hien tu mourir des hommes qui ont été tués à vos veux, soit en combat singulier, soit dans la sanglante mêlée ; mais cette vue n'a rien qui approche de l'horrible spectacle de nous voir massacrés autour de l'urne sacrée et de la table où nous étions assis, et de voir le plancher inondé de sang. Dans le moment même' qu'on m'assassinait, j'entendis la voix plaintive de la fille de Priam, de Cassandre, que la perfide CJjlemncslre tuait pour me faire mourir plus cruellement. A ses cris, quoique je fusse déjà à terre et expirant, je fis des efforts pour porter la mainà mon épée, mais cette impudente me l'avait olée. Après ma mort, elle n'approcha point de moi pour me rendre les derniers devoirs, en me fermant les jeux et la bouche. Non , il n'v a rien de plus pernicieux ni de plus impudent (ju'unc femme capable de se mettre en tête des actions aussi abominables que le forfait que Chtemnestre a commis en assassinant son mari, et un mari avec
qui elle avait passé sa première jeunesse. Dans le temps que je pensais que mon retour ferait la joie de mes enfansetde ma famille, cette malheureuse, instruite aux crimes, s'est couverte d'une éternelle infamie, qui rejaillira sur toutes les femmes qui naîtront après elle, même sur les plus vertueuses et sur celles qui aimeront le plus tendrement leurs maris. J>
« O dieux! m'écriai-je, le puissant Jupiter, aux veux duquel rien n'est caché, a donc bien haï la race d'Atrée, puisqu'il lui a fait tant de maux, et toujours par des femmes. A combien de héros Hélène par un seul crime n'a-t-elle pas causé la mort? et voilà Clvtemnestre qui vous prépare un piège mortel pendant votre absence. »
«Mon exemple, reprit promptement Agamemnon, doit vous apprendre à n'avoir pas pour votre femme trop de complaisance, et à ne pas lui faire part de tous vos secrets. Il y a des choses que vous pouvez lui communiquer; mais il y en a d'autres qu'il faut lui tenir cachées. Quand je dis vous, je parle à tous les hommes; car pour vous, vous n'avez rien a craindre de semblable de la fille d'Iearius. Votre Pénélope est un modèle de prudence et de sagesse. Quand nous parti me» pour Troie, nous la laissâmes très- jeune dans votre palais, son fils était encore à la mamelle, et présentement il doit être en âge d'homme. Qu'il est
heureux! son père aura la consolation de le revoir, et il aura le plaisir d'embrasser son père, qu'il n'a pas encore connu. Ma pernicieuse femme n'a pas permis que j'aie eu la satisfaction de voir de mes veux mon cher Oreste, elle m'a assassiné auparavant. El sur cela j'ai un avis à vous donner, gravez-le bien dans votre esprit; c'est que vous ne souffriez pas que votre vaisseau entre en plein jour dans le port d'Ithaque ; tâchez d'y entrer sans être Connu; car, en un mot, il ne faut plus se fier aux femmes. Mais dites-moi une chose, et dites-la moi sans déguisement : avez-vous appris quelque nouvelle de mon fils? Est-il en vie? s'est-il retiré à Orchomène, ou à Fylos chez Nestor, ou à Sparte chez mon frère Ménélas? car mon cher Oreste n'est pas mort, nous ne l'avons pas vu dans ce royaume sombre. »
« Fils d'Àtrée, lui répondis-je, pourquoi me faites-vous ces questions? Je ne sais si votre fils est mort ou s'il est en vie, et il est inutile déparier de ce qu'on ne sait pas.
« Pendant celle conversation pleine de tristesse et de larmes, je vois arriver l'aine d'Achille, celle de Patrocle, celle d'Anliloque et celle d'Ajax, qui était le plus beau et le mieux fait des Grecs après le fils de Pelée. L'ame d'Achille me reconnut, et m'adressanl la parole avec de grandes lamentations, elle me dit : «Divin iils dcLaèrle, Uljsse si
fécond en ressources et en expédiens, quelle entreprise , plus hardie que toutes celles que vous ayez jamais faites, venez-vous d'exécuter? comment avez-vous eu l'audace de descendre dans ce palais de Pluton, dans cette demeure des morts qui sont privés d'entendement, et qui ne sont plus que les vaines ombres des hommes sortis de la vie? »
«Achille, fils de Pelée et le plus vaillant des Grecs, lui répondis -je, ce qui m'a porté à ce vovage, c'est le pressant besoin de consulter Tirésias, pour voir s'il ne pourra pas m'enseigner les movens de retourner dans ma patrie, car je n'ai pu encore approcher de la Grèce ni de ma chère Ithaque; mais je suis toujours accablé de malheurs. Pour vous, il n'v a jamais eu et il n'v aura jamais d'homme si heureux; car pendant votre vie nous vous avons tous honoré comme un Dieu, et après votre trépas vous régnez sur toutes ces ombres. C'est pourquoi, Achille, ne vous plaignez point tant d'être mort.»
« Et vous, généreux Ulvsse, repartit Achille, ne me parlez point de la mort. Je préférerais d'être dans le monde le jardinier d'un fermier, qui ne gagnerait sa vie qua la sueur de son front, qu'à régner ici sur toutes les ombres. Mais ditesmoi, je vous prie, des nouvelles de mon fils. Suit-il mes exemples? se dislingue- 1- il à la guerre, et promet-il d'être Je premier des héros? Apprenez-
moi aussi si vous savez quelque chose de mon père. Ses sujets lui rendent-ils toujours les mêmes honneurs? ou le méprisent-ils à cause de son grand âge? car ne jouissant plus de la lumière du jour, je ne puis le secourir. Si j'étais tel que vous m'avez vu autrefois, lorsque volant au secours des Grecs je fis mordre la poussière à un peuple de vaillans hommes, et que je parusse un moment dans le palais de mon père, je ferais bientôt sentir la force de mon bras à tous ces rebelles qui veulent le maîtriser, et qui refusent de lui rendre les respects qu'ils lui doivent.0
« Je n'ai appris aucunes nouvelles du sage Pelée, lui répondis-je; mais pour ce qui est de votre fils Néoplolème, je vous dirai la pure vérité, puisque vous me l'ordonnez; car ce fut moi qui le menai de l'île de Scyros à Troie sur mon vaisseau. Toutes les fois que nous tenions conseil sous les remparts de cette superbe ville, il parlait toujours le premier, et appuyait fort bien son avis sans s'écarter en vains discours. Il n'y avait que le divin Nestor et moi qui, dans Fart de parler, remportions sur lui L'avantage. Mais lorsque nous donnions des combats, ne croyez pas qu'il se tint au milieu des bataillons ou des escadrons, il devançait toujours les troupes et volait le premier à l'ennemi, rie cédant la gloire du courage à aucun de nos héros. Il a lue de sa main une infinité de
yaillans hommes dans la sanglante mêlée. Je ne saurais vous nommer ici tous ceux qui sont tombés sous ses coups; je vous dirai seulement que c'est à lui que nous devons la défaite du héros Eurypyle, et de ses troupes, qui se firent toutes tuer autour de son corps. Ces belliqueuses bandes de Céléens étaient venues à cette guerre, attirées par des présens et par l'espérance d'épouser des femmes troyennes; leur général devait être gendre de Priam. Je n'ai jamais vu un si beau prince; il n'y avait que Memnon qui fût plus beau que lui. Mais l'occasion où votre fils signala le plus son courage, ce fut lorsque nous nous enfermâmes dans le cheval de bois avec l'élite des généraux de l'armée. C'était moi qui conduisais cette entreprise, et qui devais retenir les Grecs dans cette embuscade, et leur donner l'ordre quand il serait temps d'en sortir. Là vous auriez vu les plus braves capitaines essuyer en secret leurs larmes et trembler de frayeur, au lieu que je ne vis jamais votre fils changer de visage ni s'essuyer les yeux. Au contraire, plein d'une noble impatience il me pressait de donner le signal, toujours une main sur son épée et l'autre sur sa pique, et se préparant à faire un grand carnage des Troyens. Quand nous eûmes saecagé la ville, il se retira sain et sauf, et emporta dans ses vaisseaux sa part du butin et un prix honorable dont on récompensa sa valeur.
II ne fut blesse ni par l'épéc, ni par les traits, comme cela arrive d'ordinaire dans la mêlée où Mars exerce toutes ses fureurs. ^
« A ces mots, l'aine d'Achille, pleine de joie du témoignage que j'avais rendu à la valeur de son fils, s'en retourna à grands pas dans la prairie d'Asphodèle. Les autres âmes s'arrêtèrent près de moi plongées dans une profonde tristesse, et elles me racontaient leurs peines et leurs douleurs. Mais l'ame d'Ajax, fils de Tclamon, se tenait un peu à l'écart, toujours possédée par la fureur où l'avait jeté la victoire que je remportai sur lui, lorsqu'on m'adjugea les armes d'Achille; ce fut la déesse, sa mère, Thétis elle-même, qui proposa ce prix, et ce furent les Tixxyens et Minerve qui me l'adjugèrent. Eh, plût aux dieux que je ne l'eusse pas remportée ! la terre ne couvrirait pas aujourd'hui un si grand personnage, qui, en bonne mine et en exploits de guerre, était le premier des Grecs après le vaillant Achille. Lui adressant donc le premier la parole avec le plus de douceur qu'il me fut possible pour tâcher de l'apaiser : Fils de Télamon, lui dis-je, ne voulezvous point, même après la mort, oublier la colère que vous avez conçue contre moi à cause de ces malheureuses armes que les dieux ont rendues si fatales aux Grecs? car vous, qui étiez leur plus fort rempart, vous êtes mort à cause d'elles. Nous
sommes tous aussi affligés de votre perle que de celle du grand Achille. Il n'y a personne de nous qui soit cause de ce malheur; c'est Jupiter seul qui a pris en haine toute l'armée des Grecs, et qui, pour la punir plus visiblement, a terminé votre vie. Mais approchez, grand prince, afin que vous entendiez ce que j'ai à vous dire; surmontez votre colère et domptez votre fierté.
«Mes paroles ne purent le fléchir, il ne daigna pas me répondre , et il s'en alla retrouver les autres ombres dans le fond de l'Erèbe.»
dette belle histoire du voyage et des aventures d'Ulysse est remplie ainsi de merveilleux détails • récils de guerre, récils d'amour, récits de malheurs de tout genre. Le héros est ainsi errant à travers tous les peuples, en bulle à tous les orages; il traverse toutes les mers ; il aborde à tous les rivages. Mais enfin, après toutes ces aventures, le héros arrive dans sa patrie; il revoit sa belle Ithaque. Il baise cette terre chérie, et, les mains élevées, il adresse aux nymphes cette prière :
«Naïades, filles de Jupiter, o vous que je n'espérais plus revoir, recevez mes vœux, et soyezmoi favorables. Oui, connue jadis, je vous comblerai de présens, si, biemeillantc pour moi, la puissante Minerve rue permet de vivre, et si cette déesse remplit de force mon fils bien-aime. >:>
Sitôt que les chiens à la voix retentissante aperçoivent Ulysse, ils s'élancent en aboyant avec force; alors le héros, usant d'adresse, s'assied à terre, et le bâton échappe de sa main. Hélas! dans sa propre demeure il était près de souffrir d'indignes outrages; mais l'intendant des troupeaux s'élance avec rapidité, franchit le portique en rejetant le cuir qu'il travaillait, et réprime à l'instant, par ses cris et les pierres qu'il lance de tous côtés, la fureur de ses chiens; puis, s'adressant au roi :
«Ah! vieillard, s'écrie-t-il, ces dogues terribles ont failli vous dévorer à mes veux. Combien alors vous répandiez sur moi de douleur et d'opprobre! Cependant les dieux me donnent assez d'autres sujets de chagrin et d'amertume. Oui, sansccs.se je gémis, je pleure sur un maître qui fut l'égal des dieux. Je nourris avec soin ses troupeaux; mais c'est pour qu'ils deviennent la proie de ses ennemis; tandis que, privé de toute nourriture, il erre, lui, misérablement dans quelque ville lointaine, au milieu de peuples inconnus, si toutefois il respire et jouit encore de la clarté du soleil. Mais suivez-moi, venez dans celte demeure; vous partagerez mes alimens au gré de vos désirs, cl vous me direz ensuite de quel pays vous arrivez et quels sont les maux que vous avez soufferts. »
En achevant ces paroles, le noble pasteur pré-
cède Ulysse et l'introduit dans la bergerie. Il répand sur la terre des brandies épaisses, qu'il recouvre avec la peau velue d'une chèvre sauvage, et prépare à l'étranger une couche vaste et commode.
Cependant le palais d'Ulysse est au pouvoir de ses ennemis; ils entourent de leurs soins et de leurs vœux insolens la sage Pénélope, la digne femme du héros. Le jeune Télémaque appelle vainement son père, ne se doutant pas qu'il est près de lui dans son île d'Ithaque, tout prêt à venger ces injures. Les derniers chants de l'Odyssée sont consacrés à l'histoire du retour d'Ulysse.
Ulysse et Eumée se préparaient à prendre le chemin de la ville. Avant que de partir, Eumée dit à Ulysse : « Mon hôte, puisque vous souhaitez d'aller aujourd'hui à la ville, je vous y conduirai, comme mon maître me l'a ordonné en nous quittant. Je voudrais bien vous retenir ici et vous donner la garde de mes étables, mais je respecte les ordres que j'ai reçus; je craindrais que Télémaque ne me fit des reproches, et les reproches des maîtres sont toujours fâcheux : partons donc; car le soleil est déjà haut, et sur le soir, le froid vous serait plus sensible. »
« Je connais votre probité, répond le prudent Ulysse, et je sais tout ce que vous voudriez faire pour moi; mais mettons-nous en chemin, je yous
prie; soyez mon guide, et si vous avez ici quelque bâton, donnez-le-moi pour m 'appuyer, puisque vous dites que le chemin est rude et difficile. J>
En disant ces mots , il met sur ses épaules sa besace toute rapiécée, qui était attachée à une corde, et Eumée lui mit à la main un bâton assez fort pour le soutenir. Ils partent en cet étal. Les bergers et les chiens demeurèrent à la bergerie pour ia garder. Eumée, sans le savoir, conduisait ainsi à la ville son maitre et son roi, caché sous la figure d'un misérable mendiant et d'un vieillard qui marchait appuyé sur son bâton et couvert de méchans habits tout déchirés.
Ulysse et Eumée, étant arrivés près du palais, s'arrêtèrent ; leurs oreilles furent d'abord frappées du son d'une lyre ; car le chantre Phémius avait déjà commencé à chanter. Ulysse, prenant alors Eumée par la main, lui dit : «Eumée, voilà donc le palais d'Ulysse? il est aisé à reconnaître entre tous les autres palais; il est élevé et a plusieurs étages; sa cour est magnifique, toute ceinte d'une haute muraille, garnie de créneaux; ses portes sont fortes et solides; elle soutiendrait un siège, et il ne serait pas aisé de la forcer. Je vois qu'il y a un grand repas, car l'odeur des viandes vient jusqu'ici, et j'entends une lyre que les dieux ont destinée à être la compagne des festins. *
«Vous ne vous trompez pas, reprit Eumée; mais
voyons un peu comment nous nous conduirons. Voulez-vous entrer le premier clans ce palais et vous présenter aux poursuivons, et j'attendrai ici? ou voulez-vous m'attendre? j'entrerai le premier, et vous me suivrez Lien tôt après , de peur que quelqu'un , en vous vojant s<ul dehors, ne vous chasse ou ne vous maltraite. Voyez ce que vous jugez le plus à propos.»
«Je connais votre sagesse, repartit Ulysse, et et je pénètre vos raisons. Vous n'avez qu'à entrer le premier et j'attendrai ici. Ne vous mettez point en peine de ce qui pourra m'arriver : je suis accoutumé aux insultes et aux coups, et mon courage s'est exercé à la patience ; car j'ai souffert des maux infinis et sur la terre et sur la mer : les mauvais traitemens que je pourrais essuyer ici, ne feront qu'en augmenter le nombre. Ventre affamé n'a point d'oreilles : la faim porte les hommes à tout faire cl à tout souffrir. C'est elle qui met sur pied des armées et qui équipe des flottes pour porter la guerre dans les pays les plus éloignés. 8
Pendant qu'ils parlaient ainsi , un chien, nommé Argus, qu'Ulysse avait élevé , et dont il n'avait pu tirer aucun service, parce qu'avant qu'il fût assez forl pour courir, ce prince avait été obligé de partir pour Troie, commença à lever la tète et à dresser les oreilles. Il av^il été un des meilleurs
chiens du pays, et il chassait également les lièvres, les daims, les chèvres sauvages et toutes les bêles fauves ; mais alors, accablé de vieillesse, et n'étant plus sous les yeux de son maître, il était abandonné sur nu las de fumier qu'on avait mis devant la porte, en attendant que les laboureurs d'Ulysse vinssent l'enlever pour fumer les terres. Ce chien était donc couché sur ce fumier et tout couvert d'ordure. Dès qu'il sentit Ulysse s'approcher, il le caressa de sa queue et baissa les oreilles; mais il n'eut pas la force de se lever pour se traîner jusqu'à ses pieds. Ulysse, qui le reconnut d'abord, versa des larmes, qu'il essuya promptemenl , de peur qu'Eu m eé ne les aperçut, et adressant la paiole à ce fidèle berger : «Eumée, lui dit-il, je m'étonne qu'on laisse ce chien sur ce fumier; il est parfaitement beau; mais je ne sais si sa légèreté et sa vitesse répondaient à sa .beauté, ou s'il est comme ces chiens inutiles qui ne sont bons qu'autour des tables, et que les princes nourrissent par vanité.*
« Ce chien, reprit Eumée, appartenait à un maître qui est mort loin d'ici. Si vous ['aviez vu dans sa beauté et dans sa vigueur, tel qu'il était après le départ d'Ulysse, vous auriez bien admiré «a vitesse et sa force. Il n'y avait point de bêle qu'il n'attaquât dans le fort des forets, dès qu'il •'avait aperçue, ou qu'il avait relevé les voies.
à présent il est accablé sous le poids des années et tout-à-fait abandonné; car son maître, qui l'aimait, est mort loin de sa patrie, comme je vous l'ai dit, et les femmes de ce palais, négligentes et paresseuses , ne se donnent pas la peine de le soigner , et le laissent périr. C'est la coutume des domestiques, dès que leurs maîtres sont absens , ou faibles et sans autorité, ils se relâchent et ne pensent plus à faire leur devoir; car Jupiter ôte à un homme la moitié de sa vertu, dès le premier jour qu'il le rend esclave. »
Ayant cessé de parler, il entre dans le palais et s'en va tout droit à la salle où étaient les poursuivans. Au même instant le chien d'Ulysse accomplit sa destinée, et mourut de joie d'avoir revu son maître vingt ans après son départ.
Euryclée, la nourrice d'Ulysse, est la première après son chien qui reconnaisse le héros. Pénélope appela Euryclée et lui dit: «Euryclée, allez, lavez les pieds à cet étranger, qui parai t de même âge que votre cher prince. Je m'imagine qu'Ulysse est fait comme lui et dans un état aussi pitoyable; car les hommes dans la .misère vieillissent très-promptement.
A ces mots Euryclée met ses mains devant son visage, fond en larmes, et d'une voix entrecoupée de sanglols, elle s'écrie : «Ah, malheureuse! c'est voire absence, mon cher fils, mon cher Ulysse, qui cause tous mes chagrins : vous êtes donc l'ob-
jet de la haine de Jupiter avec toute votre pieté; car jamais prince n'a offert à ce dieu tant de sacrifices, ni des hécatombes si parfaites et si bien choisies que vous en avez fait brûler sur ses autels, le priant tous les jours de vous faire parvenir à une heureuse vieillesse, et de vous donner la consolation d'élever votre Cils et de le mettre en état de bien gouverner ses peuples; mais Jupiter, sourd à vos prières, vous a refusé de vous ramener chez vous. Peut-être, continua- t-elle, en se tournant du coté de l'étranger, que chez les princes où mon cher Llvssca cherché un asyle, les femmes du palais l'ont insulté, comme ces insolentes, qui sont ici, vous insultent. C'est sans doute pour ne pas vous commettre et vous exposer encore à leurs insultes et à leurs injures grossières, que vous n'avez pas voulu qu'elles vous lavassent les pieds, et que la sage Pénélope m'a chargée de cet emploi : je l'accepte de tout mon cœur. Je m'en acquitterai le mieux qu'il me sera possible, pour obéira ma maîtresse cl aussi pour l'amour de vous; car je vous avoue que mon cœur bondit au dedans de moi, et que je sens de cruelles agitations, dont vous allez connaître la cause. Nous avons vu arriver dans ce palais plusieurs étrangers persécutés par la fortune, mais je n'en ai jamais vu un qui ressemblât à Ulysse comme vous lui ressemblez: c'est sa taille, sa voix, toute sa démarche.
Ulysse, alarmé de ce soupçon d'Euryclée, lui répondit : «Vous avez raison, car il est vrai que tous ceux qui nous ont vus, Ulysse et moi, ont été frappés, comme vous, de cette ressemblance. » Euryclée prit en même temps un vase de cuivre ; elle y versa d'abord quantité d'eau froide où elle mêla ensuite de l'eau bouillante. Ulysse était assis près du foyer, et il tournait adroitement le dos à la lumière, car il lui vint tout d'un coup dans l'esprit que cetle bonne femme, en lui lavant les pieds, pourrait apercevoir une cicatrice qu'il avait au-dessus du genou, et que cela achèverait de le faire reconnaître. Celte bonne femme commença donc à lui laver les pieds, et aussitôt elle reconnut cette cicatrice, qui lui restait d'une blessure que lui avait faite un sanglier sur le mont Parnasse , où il était allé chasser autrefois.
La bonne Euryclée, touchant avec ses mains la cicatrice de cetle plaie, la reconnut aussitôt, et frappée de cette aventure, et hors d'elle-même, elle laissa aller la jambe qu'elle tenait, et qui tomba dans l'eau si rudement, que le vaisseau fut renversé et l'eau répandue. En même temps clic sentit dans son cœur un mélange de douleur et de joie; ses yeux furent baignés de pleurs et sa voix arrêtée. Enfin, faisant effort sur elle-même et lui portant la main au menton, elle lui dit : «Ah, mon cher fils, vous êtes Ulysse, et je ne vous aï
reconnu qu'après avoir louché celte cicatrice!*
En prononçant ces mots, elle regardait Pénélope, pour lui annoncer que son clier mari était devant ses jeux. Mais elle ne peut attirer ses regards ni son attention; car outre que Minerve avait distrait l'esprit de eette princesse, et la tenait appliquée à d'autres objets, Ulysse , se jetant tout d'un coup sur elle, lui mit une main sur la bouche , et de l'autre il la tira à lui , et lui dit : « Ma chère nourrice, voulez-vous me perdre, vous qui m'avez allaité? Je suis revenu dans mon palais après avoir souffert pendant vingt années des maux infinis. Mais puisque vous m'avez reconnu, et que les soupçons que quelqu'un des dieux vous a inspirés sont changés en certitude, n'en dites rien, de peur que quelqu'un ne vous entende dans ce palais. »
Ainsi toutes choses se préparent pour la vengeance d'Ulvsse. Pénélope, inspirée par Minerve, monte dans une chambre haute toute pleine de coffres, où étaient ses habits, qui répandaient l'odeur d'un parfum très-agréable, et haussant le bras, elle prend un arc merveilleux, qui élait pendu à la muraille dans son étui; elle le tire de cet étui, s'assied, le pose sur ses genoux, el se met à pleurer à chaudes larmes sur cet arc dont Ulysse s'était servi.
Quand elle se lut assez abandonnée au plaisir
qu'elle trouvait à pleurer et à se plaindre, elle
endit dans la salle où étaient les poursuivans,
tenant dans ses mains cet arc et le carquois fout rempli de flèches bien acérées. Ses femmes, qui la suivaient, portaient un coffre où étaient les bagnes qui servaient aux plaisirs d'Uijsse lorsqu'il voulait s'exercer. Elle s'arrêta sur le seuil de la porte, appuyée sur deux de ses femmes, et le visage couvert d'un voile, et adressant la parole aux poursuivans, elle leur dit : «Princes, qui ruinez par vos festins continuels et par vos débauches outrées la maison de mon mari, qui est absent depuis si long-temps ? et vous qui ne donnez d'autre prétexte à votre conjuration que l'envie de m 'épouser, voici Je moyen de vous satisfaire; le combat va être ouvert, vous n'avez qu'à entrer en lice, je vais vous mettre l'arc d'Ulysse entre les mains. Celui qui le tendra le plus facilement, et qui fera passer sa flèche dans toutes les bagues de ces douze piliers, sera mon mari; je le suivrai et je quitterai ce palais où j'ai passé ma première jeunesse, ce palais rempli de toutes sortes de biens, cl dont je ne perdrai jamais le souvenir, non pas même dans mes songes. »
En achevant ces mots elle ordonne à Eumée de prendre l'arc,, de le présenter aux poursuivans avec les bagues. Eumée prend l'arc, et en le voyant il ne peut retenir ses larmes. PhiJoétius pleure aussi de son côté. Antinous, les voyant pleurer, s'emporte contre eux : «Malheureux patres, leur dit-il, qui
\ivez au jour la journée, et qui ne voyez que ce qui est à yos pieds, pourquoi pleurez-vous, et pourquoi venez-vous attendri? ainsi le cœur de la reine, qui n'est que trop affligée ék Ja perte de son mari? Tenez -vous à table sans dire une parole, ou sortez; allez pleurer dehors et laissez démêler aux princes cette grande a fia ire dont ils ne sortiront pointa leur honneur. Sur ma parole ils ne tendront pas facilement cet arc; car, il faut l'avouer, parmi nous il n'y a point d'homme tel qu'Ulysse. Je l'ai vu et je m'en souviens très-bien, quoique je fusse fort jeune.* En parlant ainsi, il se flattait qu'il serait le premier qui tendrait l'arc, et qu'il ferait passer sa flèche dans toutes les bagues; mais il devait le premier sentir les flèches qui partiraient de la main d'Ulysse, comme il était le premier qui l'avait maltraité et qui avait excité contre lui les autres princes.
Alors Télémaque, prenant la parole, dit : «Il faut que Jupiter m'ait envoyé un esprit de vertige et d'élourdissement; je vois que ma mère, toute sage et prudente qu'elle est , se prépare à quitter mon palais et à suivre un second mari, et dans une situation si triste, je ne pense qu'à rire, qu'à me divertir, et qu'à être simple spectateur d'un combat qui doit me coûter si cher. Non, non; comme vous allez faire vos efforts pour m'enlevcr Pénélope, il faut que je fasse aussi les miens pour
la retenir. C'est un prix trop grand : ni dans foute i'Achaïe, ni dans la sacrée ville de Pylos, ni dans Argos, ni dans Mjcèn'es, ni dans Ithaque, ni dans toute l'Epire il n'y a ^point de femme qui puisse être comparée à la reine. Vous n'en êtes que trop persuadés, qu'est-il besoin que j'en fasse ici l'éloge? Ne cherchez donc point de prétexte pour différer. Allons, venez éprouver vos forces, j'essayerai aussi comme vous de tendre cet arc, et si je suis assez heureux pour y réussir et pour faire passer la flèche au travers de toutes les bagues, je n'aurai pas la douleur de voir ma mère me quitter et suivre un second mari ; car elle n'abandonnera pas un fils qu'elle verra en état d'imiter les grands exemples de son père, et de remporter comme lui les prix de tous les combats. »
Il dit, et se levant en même temps, il quitte son manteau de pourpre et son épée, et se met luimême à dresser les piliers dans les trous qu'il fait et dont ii aplanit la terre par le pieil. Il les dresse tous à distance égale sur la même ligne, comme s'il eut assisté plusieurs fois à cette sorte d'exercice, quoiqu'il ne l'eût jamais vu. Les ponrsiiivans en furent étonnés, car ils savaient que Télémaque n'avait jamais vu faire ces préparatifs. Les piliers dressés et les bagues mises, il retourna à la porte de la cour, et prenant Tare, il essaya trois fois de le bander, mais ses efforts furent inutiles. Il eu
approchait pourtant si fort, qu'il espérait qu'à la quatrième tentative il en viendrait à bout, et il v allait employer avec succès toutes ses forces, lorsqu'Ulysse, qui vit que cela pourrait être contraire à ses desseins, lui fit signe de se retenir et d'y renoncer.
Télcmaquc, qui comprit le signe, s'écria: « O dieux! est-ce en moi faiblesse naturelle? ou est-ce seulement que je suis trop jeune encore pour entrer en lice contre des hommes faits, qui ont toutes leurs forces? Je renonce donc au prix. Mais vous, poursuivans, qui êtes plus forts et plus robustes, essayez de tendre cet arc, et achevons cet exercice. » En même temps il pose l'arc à terre sur le seuil de la porte, il met la flèche sur son manche, et lui va reprendre la même place où il était assis. Antinous prit en même temps la parole, et dit : « Mes amis, levez-vous l'un après l'autre pour entrer en lice, en défilant par la droite du coté que l'échanson verse le vin. »
L'avis d'Antinous fut suivi , et Léiodès , fils d'Oenops, qui était toujours assis au bout de la salle près de l'urne, et qui était leur devin, se leva le premier. Il était le seul qui s'opposait à toutes les violences des poursuivans, et qui leur remontrait leurs injustices. 11 prit l'arc et s'efforça de le bander, mais en vain: car ses mains, peu accoutumées à manier les armes, furent lasses avant que d'en
venir à bout; il remet donc Tare, et dit r «Mes amis, je ne puis tendre cet arc, et je suis obligé d'j renoncer. Qu'un antre vienne donc prendre ma place. Mais cet arc va faire perdre la vie à beaucoup de braves gens; car il vaut mille fois mieux périr, que de vivre privé d'un prix tel que celui que nous poursuivons ici depuis tant d'années. Quelqu'un espère et se promet d'épouser bientôt Pénélope, femme d'Ulysse, mais quand il aura manié et considéré cet arc, je lui conseille d'aller faire la cour à quelque autre des femmes grecques, de la disputer par ses libéralités, et de laisser la femme d'Ulvsse se choisir celui qui lui fera les plus beaux présens et à qui elle est destinée. » En parlant ainsi, il met l'arc et la flèche à terre, et va s'asseoir au même lieu d'où il était parti.
Antinous, offensé de cette prophétie , lui dit d'un ton plein d'aigreur : « Léiodès, quelle parole dure tt fâcheuse venez-vous de laisser échapper! je n'ai pu l'entendre sans indignation. Cet arc, dites-vous, va faire mourir bien de braves gens, parce que vous n'avez pu le tendre? Mais votre mère, en vous mettant au monde, ne vous a pas fait propre à manier un arc et des flèches, vos mains sont trop délicates; vous allez voir que les poursuivans vont faire ce que vous n'avez pas fait. » En même temps, s'adressa ni à Mélanllnus: « Allez, Mélanlhius, allez promptemenl dans la salle, allu-
mcz-y du feu, mêliez tout auprès un siège couvert de bonnes peaux, et apportez -nous une grosse masse de graisse . afin que, frottant cl échauffant cet arc avec cette graisse, nous le rendions plus souple et plus maniable, et que nous sortions de ce combat avec honneur. »
Mclanlhius part sur l'heure même; il entre dans la salle, y allume du feu, met auprès du feu un siège garni de bonnes peaux, et apporte un grand rouleau de graisse avec laquelle les poursuivons tachent d'amollir l'arc, et de le rendre flexible, mais inutilement. Ils ont beau frotter et échauffer l'arc, aucun d'eux ne peut venir à bout de le tendre, ils manquent tous de force; Antinous et Eurymaque, qui étaient à la tèle des poursuivans et les plus robustes, sont obligés eux-mêmes d'y renoncer.
Dans ce moment les deux pasteurs, Eumée et Philoélius sortent de la salle, et Ulysse les suit. Quand ils furent hors de la cour et un peu éloignés des portes, Ulysse, prenant la parole, leur dit avec beaucoup de douceur : « Pasteurs, je ne sais si je dois vous déclarer ou aous cacher une pensée qui m'est venue, mais mon cœur m'inspire de m'ouvrir à vous. Dites- moi franchement dans quelle disposition vous êtes pour Ulysse? S'il arrivait ici tout d'un coup, cl qu'un dieu vous l'amenât; prendriez-vous son parti , ou vous déclarericz-vous pour
les poursuivans? Parlez, faites-moi cette confidence,, je ï^en abuserai point. »
« Ah, s'écria Eumée, Jupiter, père des dieux et des hommes, accomplissez notre désir! Que ce cher maître revienne, qu'un dieu favorable daigne nous l'amener! Si ce bonheur nous arrivait, étranger, vous verriez des preuves de l'amour que nous lui conservons, et vous seriez témoin des efforts que nous tenterions pour son service. »
C'est ainsi qu'Eumée priait les dieux de ramener Ulysse; et Philoétius ne désirait pas moins ardemment son retour. Ulysse, instruit des véritables sen'imens de ces deux fidèles serviteurs et assuré de leur zèle, leur dit : ^Yous voyez devant vos jeux Ulysse votre maître; c'est moi, qui après avoir souffert pendant vingt années des maux infinis, suis enfin revenu dans ma patrie. Je connais que vous êtes les seuls de mes domestiques qui fassiez des vœux pour mon retour; car parmi tous le3 autres, je n'en ai pas entendu un seul qui désirât de me revoir, et qui demandât aux dieux que je revinsse dans mon palais. Je suis si touché des marques de votre affection, que vous pouvez compter que si Dieu me donne la victoire sur les poursuivans, je vous marierai l'un cl l'autre, et je vous comblerai de biens; je vous ferai bâtir des maisons près de mon palais, et vous serez non-seulement les amis et les compagnons de Télémaque, mais
tous serez ses frères. Et afin que vous ne doutiez pas de la vérité de ce que je vous dis ? et que vous soyez forcés de me reconnaître, je vais vous montrer une marque sûre qui ne vous laissera aucun scrupule; je vais vous faire voir Ja cicatrice de la blessure que me fil autrefois un sanglier sur le mont Parnasse, où j'étais allé à la chasse avec les fils d'ÀutoIvcus, et qui vous est très-connue. » En achevant ces mots il écarte ses haillons et découvre cette large cicatrice. Les deux pasteurs, en la voyant, se mettent à pleurer, et se jetant au cou d'Ulysse, ils l'embrassent et le baisent avec des transports de joie mêlés d'un profond respect. Uljsse, touché de ces marques de tendresse, y répond par tous les témoignages d'une véritable affection. La nuit les aurait surpris dans ces caresses réciproques, mêlées de larmes et de soupirs, si Liasse n'eut modéré cet excès trop dangereux, en leur disant : «Mes amis, arrêtez ces larmes de joie, de peur que quelqu'un venant à sortir du palais, ne les voie, et n'aille en faire aux princes un rapport qui pourrait découvrir notre intelligence et nous rendre suspects. Rentrez l'un après l'autre et non pas tous deux ensemble. Je vais rentrer le premier, vous me suivrez, et voici l'ordre que je vous donne : 11 est bien sur que les fiers poursuivant ne souffriront point qu'on me remette l'arc et le carquois 5 mais vous, Eumée, dès que vous
l'aurez retiré de leurs mains, ne manquez pas de me le donner, et d'aller ordonner aux femmes du palais de bien fermer les portes de leur appartement, et si eiles entendent des cris et des gémissemens, de ne point sortir, mais de demeurer tranquillement dans leurs chambres. Et pour vous, mon cher Philoétius, je vous donne la garde de la porte de la cour; tenez-la bien fermée à la clef. » En parlant ainsi il rentre et va se placer dans le siège qu'il venait de quitter. Les deux pasteurs rentrent un moment après , mais séparément , comme il leur avait ordonné.
En entrant ils trouvent qu'Eurymaque tenait l'arc, et que, le chauffant et frottant de tous côtés, il tachait de le rendre plus aisé; mais toutes ces précautions ne servirent de rien, il ne put le tendre. Il en soupirail de colère, et dans l'excès de son désespoir, il s'écria : «O dieux, que je souffre pour moi et pour ces princes ! Ma douleur ne peut s'exprimer; elle ne vient pas seulement de ce que je suis forcé de renoncer à l'hymen de la reine; car et dans Ithaque et dans toutes les autres villes de Grèce il y a assez d'autres princesses qui pourront me consoler de celle perle; elle vient de ce que nous nous trouvons si inférieurs en forces au divin Ulysse, que nous ne saurions faire aucun usage d'un arc dont il se servait facilement; quelle houle pour nous dans tous les siècles! »
Antinous, prenant la parole, lui dit : «Non, non, Eurymaque, nous n'j renonçons point, et vous allez penser comme moi ; mais nous avons mal pris notre temps; c'est aujourd'hui une des grandes fêtes d'Apollon et des plus solennelles; est-il permis de tendre l'arc? Tenons-nous en repos pour aujourd'hui, et laissons ici les piliers et les bagues, personne, je crois, ne viendra les enlever. Que l'échanson vienne promptement verser du vin dans les coupes et nous les présenter, afin que nous fassions nos libations avant de nous séparer, et ordonnez à Mélanlhius de nous amener demain matin l'élite de ses troupeaux; nous ferons un sacrifice à Apollon qui préside à l'art de tirer des flèches, et favorisés de son secours, nous achèverons heureusement cet exercice.»
Cet avis fut goûté des poursuivons, les hérauts donnent à laver, et de jeunes gens remplissent de vin les coupes et les présentent à toute l'assemblée. Chacun ayant fait ses libations et bu autant qu'il en avait envie, Ulysse se lève, et plein du dessein qu'il machinait contre eux, il leur dit : «Princes, qui aspirez à l'hymen de la reine, écoutez- moi, je vous prie; je m'adresse surtout à Eurymaque et à Antinous qui vient de parler avec beaucoup de sagesse; cessez pour aujourd'hui ce combat, et céilez aux dieux; demain Dieu donnera la victoire à celui qu'il daignera favoriser. Mais permettez-moi
de manier un moment cet arc, et que j'éprouve ici devant vous mes forces, pour voir si elles sont encore entières et comme elles étaient 'autrefois, ou si les fatigues de mes voyages et une longue misère ne les ont point diminuées. »
Les poursuivans, irrités de cette audace, s'emportent contre lui, moins par mépris, que de crainte qu'il ne vint à bout de tendre l'arc. Antinous surtout, le regardant d'un œil de colère, lui dit: «Ali, le plus indigne de tous les hôtes, malheureux vagabond, c'est ton esprit qui n'est pas en son entier. N'est-ce pas beaucoup pour toi, et n'estu pas content d'être souffert à nos festins, d'être admis à notre table, et d'entendre tout ce que nous disons? Tu es le seul mendiant que nous souffrions dans celte salle; assurément le vin t'a troublé l'esprit, comme il le trouble à tous ceux qui en prennent avec excès, et qui ne gardent aucune mesure. Nest-ce pas le vin qui renversa la cervelle d'Eurylion chez les Lapithes aux noces du brave Pirithoùs? car ce ne fut qu'après avoir bu que ce Centaure, devenu furieux, commit des insolences qui excitèrent la colère de ces héros; ils se jetèrent sur ^ui, le traînèrent hors de la salle du festin, et lui coupèrent le nez et les oreilles. Ainsi ce malheureux fut puni de son emportement; et voilà l'origine de la cruelle guerre qui s'alluma entre les Centaures et ces vaillans hommes, et qui fut fatale
à son auteur , qui porla Je premier la peine de son ivrognerie. Je le déclare donc que quelque grand malheur t'armera si lu riens à bout de tendre cet arc, et n'espère pas trouver aucun secours ni aucun soulagement dans Ithaque ; nous t'en venons sur un vaisseau pieds et poings liés au roi Echélus, qui est Je plus cruel de tous les hommes, et qui ne fait aucun quartier à ceux qui tombent entre ses mains: lu ne t'en tireras pas mieux que les autres. Demeure en repos, si tu m'en crois, et ne cherche point à entrer en lice avec des hommes plus jeunes que loi. »
Alors Pénélope, prenant la parole, dît : « Anlinoiis, il n'est ni honnête ni juste de maltraiter les hôtes de Télémaque, comme vous (ailes. \ous imaginez-vous que si cet étranger, plein de confiance en son adresse et en sa force, entreprend de tendre l'arc d'Ulysse j et qu'il en vienne à bout, il aura pour cela l'avantage de m'épouser, et que je me résoudrai à devenir sa femme? Je m'assure qu'il n'est pas lui-même assez insensé pour se flatter d'une telle espérance. Que celte pensée ne trouble donc point vos plaisirs, elle m'est Irop injurieuse. ~
«Sage Pénélope, répondit Eurymaque, nous ne nous imaginons point que vous puissiez jamais épouser cet homme, mais nous craignons les mauvaises langues. Qui est-ce qui empêchera les plus lâches et les femmes même, de dire : Voilà
des princes qui ont aspiré à l'hymen d'une princesse dont le mari valait mieux qu'eux, ils n'ont jamais pu tendre son arc et remporter une victoire dont elle devait être le prix ; mais un vagabond, un vil mendiant est venu, a tendu l'arc et a traversé toutes les bagues; voilà comme on parlerait, et nous serions couverts de confusion et de honte. »
Pénélope lui répondit avec beaucoup de sagesse: «Eurymaque, il est impossible d'acquérir de la gloire et de la réputation dans le monde, quand on ne fait, comme vous, que déshonorer et ruiner la maison d'un prince d'un très-grand mérite qui n'est pas en état de la défendre. Voilà d'où viendra votre honte et votre confusion ; pourquoi les placez-vous où elles ne sont point? Cet étranger est grand et bien fait, et il se vante d'être issu d'un sang illustre. Donnez- lui l'arc, afin que nous voyions ce qu'il sait faire, car je vous assure que s'il vient à bout de le tendre, et qu'Apollon lui accorde cette gloire, je lui donnerai une belle tunique, un beau manteau et des brodequins magnifiques; je lui donnerai aussi une belle épée et un long javelot, et je l'enverrai cù il désire le plus d'aller. »
Quand la reine eut achevé de parler, Télémaque prit la parole, et dit : «Ma mère, je suis ici le seul des Grecs qui ai le pouvoir de donner ou de
refuser Taie d'Ulysse à qui je voudrai, el il îvv ifc aucun prince, ni d'Ithaque, ni de toutes les iles voisines de l'Elidc, qui puisse m'empécher de le donner, si je yeux, à cet étranger. Mais, ma mère, retirez-vous dans votre appartement, reprenez vos occupations ordinaires, vos toiles, vos fuseaux, vos laines, et distribuez à vos femmes leur ouvrage; les hommes auront soin de ce qui regarde cet exercice, et moi surtout que cela regarde et qui dois commander ici. »
Pénélope étonnée se retire, l'esprit rempli du discours de son fils. Dès qu'elle fut remontée à son appartement avec ses femmes, elle se mit à pleurer son cher mari, jusqu'à ce que Minerve lui eut envoyé un paisible sommeil qui suspendit toutes ses inquiétudes. Cependant Euméc, avant pris l'arc, le portait à Ulysse. Les poursuivons se mettent à faire grand bruit dans la salle et à le menacer, et un des plus insolens lui dit : « Misérable gardeur de cochons, insensé, où portes-tu cet arc? bientôt les chiens, que tu as nourris, mangeront ton cadavre dans quelque lieu désert, si Apollon et les autres dieux veulent nous être propices. »
Eumée, effrayé de ces menaces, pose à terre l'arc, mais Télémaque le menace de son coté, cl lui ciie : «Mon ami, apportez ici cet arc; bientôt vous n'obéirez plus à tant de maîtres, et si vous continuez, vous vous en trouverez fort mal, car je vous.
chasserai, et je vous renverrai à vos troupeaux, après vous avoir traité comme un vil esclave. Plût aux dieux que j'eusse aussi bien la force de chasser de ma maison ces insolens; ils en sortiraient bientôt, et on verrait promptement finir tous ces désordres. »
Les poursuivans se mirent à rire de ces vaines menaces, car toute leur bile s'était changée en douceur. Eumée remet l'arc entre les mains d'Ulysse, et ayant été chercher Euryclée, il l'appelle, et lui dit : « Télémaque vous ordonne de fermer toutes les portes de l'appartement des femmes, afin que si elles entendent des cris et des plaintes dans la salle ou dans la cour, elles ne puissent sortir, et qu'elles se tiennent tranquillement à leur ouvrage.»
Euryclée obéit promptement à cet ordre et ferme les portes de l'appartement. Dans le même temps Philoétius , sans rien dire, sort dans la cour, se saisit de la porte, la ferme, et ajant aperçu sous un portique un câble d'Egjpte dont on se servait pour les vaisseaux, il le prend et s'en sert pour la mieux fermer. 11 rentre ensuite et se remet à sa place, les veux toujours attachés sur Ulysse. Ce héros ayant pris l'arc, le maniait et le considérait de tous côtés, et regardait avec soin si les vers n'en avaient point piqué la corne pendant son absence. Les poursuivans, voyant celle grande attention, en faisaient des railleries. Les uns disaient:
«Celui qui admire si fort cet arc, aurait bonne enlie de le voler. Ou peut-élre qu'il en a chez lui un tout semblable, et que cetle ressemblance réveille en lui quelque agréable souvenir; ou enfin qu'il voudrait en faire faire un de la même tournure ; voyez comme ce vagabond plein de ruses et de malice, le manie et l'examine de tous côlés. » Les autres disaient : « Que les dieux fassent réussir tous ses désirs, comme il viendra à bout de tendre cet arc! J>
Pendant que les poursuivans parlent ainsi, Ulysse, après avoir bien examiné son arc et reconnu qu'il était en bon état, le tend sans aucun effort et aussi facilement qu'un maître de lyre tend une corde en tournant une cheville. Ulysse tendit son arc avec la même facilité, et pour éprouver la corde, il la lâcha; la corde lâchée résonna cl fît un bruit semblable à la voix de l'hirondelle; une douleur amère s'empara du cœur de tous les poursuivans, ils changèrent de couleur ; en même temps Jupiter, pour augmenter leur effroi par ses signes, fait retentir son tonnerre. Ulysse , rr.vi d'entendre ce signe, et fortifié par ce grand prodige, prend la flèche qui était sur une table, car toutes les autres étaient dans le carquois, d'où elles devaient bientôt sortir pour la perte des poursuivans; il la pose sur l'arc à l'endroit par où on l'empoigne, jet après avoir tiré à lui la corde pour le bander,,
j! ajuste la flèche sans se lever de son siège, et tire avec tant d'adresse et de justesse, qu'il enfile les anneaux de tous les piliers depuis le premier jusqu'au dernier, et que la flèche armée d'airain va donner de raideur dans la porte, qu'elle perce de part en part.
Après ce succès il adresse la parole à Télémaque, et lui dit : «Jeune prince, votre hôte ne vous fait point de honte, il n'a point manqué le but; je n'ai pas beaucoup suc à tendre cet arc, et mes forces sont assez entières; je ne méritais pas le mépris, ni les reproches des poursuivans. Mais il est temps qu'ils pensent à souper pendant qu'il est encore jour, et qu'ils se divertissent à entendre chanter et jouer de la fyre, car c'est-là le plus doux assaisonnement des festins. »
En achevant ces mots, il fait signe à Télémaque. Ce prince l'entend, il prend son épée, arme son bras d'une bonne pique, et ainsi armé de ce fer étincelant, il se tient debout près du siège de son lo ère.
Ceci est l'un des derniers chants de l'Odjssée. Ulvsse envoie aux enfers les âmes des prétendans, et il rentre dans son palais pour goûter enfin le repos.
Cette merveilleuse histoire fut ainsi racontée longuement par le vieillard aveugle à ses hôtes attentifs ; on accourait de toutes parts des campagnes et des villes pour mieux l'entendre, pour mieux le voir.
Chacune de ses paroles inspirait le courage, la vertu, la pitié, la reconnaissance envers les dieux. Ce vieillard était évidemment un envoyé du Ciel ; Jupiter reposait en lui. Il savait tout ce que les hommes peuvent savoir, depuis l'art de panser les malades, jusqu'à l'art de conduire les chars à la guerre ; il avait tout vu, tout entendu ; il avait parcouru le monde; il était à lui seul le représentant des premiers âges de la Grèce. Peu s'en fallut que les simples et bons liabilans de ces rivages ne lui élevassent des. autels etne l'adorassent comme un Dieu,
Le vieillard resta ainsi dans cette paisible cabane tant qu'il voulut y rester, et chaque soir ses hôtes priaient le Ciel de leur conserver long-temps encore un hôte si illustre et si grand, qui les charmait, les instruisait, et les rendait meilleurs par ses chants divins.
Mais le vieillard n'était pas le maître de sa destinée; il avait une vocation à remplir
sur celte terre; il savait que la poésie, ce grand présent du Ciel, ne lui avait pas été donnée par les dieux pour la perdre sous les frais ombrages et pour son bonheur particulier, mais bien pour s'en servir pour le bonheur de tous les hommes, pour répandre en tous lieux ces trésors féconds en enseignemens de tout genre, qui font l'honneur et la gloire de l'humanité. Quand donc il eut pris du repos chez son hôte, et quand il eut fécondé par sa parole toute-puissante ce petit coin de terre , le vieillard songea qu'il était temps de reprendre sa course à travers les peuples , afin de faire tout le bien qu'il pouvait faire avant sa mort. Il avertit donc ses hôtes qu'il partait le lendemain. Il ne vit pas les larmes qui roulaient dans leurs yeux en recevant ses touchans adieux.
Le lendemain venu, toute la famille était assemblée. Le vieillard ému lui tendait les mains pour la bénir. Les chiens même, qui avaient voulu le dévorer, le regardaient d'un air tendre et suppliant. Mais il obéissait à ses ordres d'en haut, qui sont sans réplique pour les nobles âmes. — Adieu,
mon hôte, dit-il au berger Glaucus, adieu Phémia, ma fille, adieu mon fils Mentes, mon bon jeune homme! Puisse Jupiter, le dieu de l'hospitalité, vous être toujours favorable! puisse-t-il exaucer les vœux d'un vieillard sauvé par vous ! Adieu, adieu ! nous nous reverrons dans les lieux consacrés aux ombres heureuses. — Disant ces mots , le vieillard retenait ses larmes , et il montrait le ciel.
Il y eut un moment de silence solennel mais le berger Glaucus, réprimant ses sanglots, prit la main du vieillard, et d'une voix ferme et décidée il lui parla ainsi :
— Mon hôte, trois fois soit béni le jour qui vous amena dans ma maison ! vous en êtes l'honneur et la gloire. Désormais ma maison sera remplie de votre souvenir. La peau d'ours sur laquelle vous avez dormi, la coupe que vous avez approchée de vos lèvres, le pain que vous avez touché, nous seront désormais des choses précieuses et sacrées; car vous êtes un envoyé des immortels. Honneur à vous, et que la route vous soit facile , et que le ciel vous soit serein , et que les dieux vous soient proiv. 10
pices, et que les hommes vous soient soumis! Partez donc, puisqu'il le faut, et puisque c'est votre volonté suprême, partez : il ne nous convient pas à nous pauvres laboureurs de vous retenir plus longtemps, vous qui devez instruire le monde. Vous ne vous êtes arrêté que trop dans cette pauvre cabane, vous qui êtes Fait pour être le maître des rois. Partez! de pauvres bergers, comme nous, ont déjà trop retenu un homme inspiré. Adieu donc! Mais cependant, mon hôte, sera-t-il dit que vous serez parti de cette maison aussi pauvre et aussi abandonné que lorsque vous y êtes venu? vous laisserai- je partir n'ayant pour guide qu'un bâton blanc et sans nœuds, et exposé à être dévoré par les chiens du premier berger qui sera loin de son troupeau? Non pas, mon hôte, non! j'en jure le Ciel, Apollon sauveur, Diane protectrice des montagnes, Pan gardien des bestiaux, Hercule dompteur des monstres, vous ne partirez pas ainsi tout seul, sans un ami , sans un appui, sans un guide, sans un esclave, sans un enfant qui éloigne de vous les chiens de la route!-—
Ici la voix du berger devint légèrement tremblante ; mais bientôt elle se raffermit, et il continua ainsi :
— Je te donne, dit-il au vieil aveugle, comme présent de l'hospitalité, ce que j'ai de plus précieux dans le monde; je te donne mieux qu'une tunique, mieux qu'un riche manteau , mieux qu'une coupe d'airain artistement ciselée : je te donne mon fils, mon enfant, mon fils unique, mon jeune Mentes. Prends -le, il est à toi; c'est le présent de ton hôte; prends mon fils, qu'il soit ton ami, ton disciple, ton guide, ton esclave, tout ce que lu voudras; prends-le, il est à toi; je te le donne; sa mère aussi te le donne; sa sœur aussi te le donne; lui aussi il se donne à toi. Prendsle , prends-le , notre hôte; qu'il ne te quitte plus, ni la nuit, ni le jour; qu'il te suive dans les temples des dieux, qu'il te conduise par les chemins ombragés, qu'il écoute tes chants immortels, et qu'il les répète près de toi; afin que lorsque tu ne seras plus , et lorsqu'il t'aura fermé les yeux , il puisse chanter tes poèmes à son tour, et les transmettre ainsi de génération en
génération à tous les peuples de l'univers.
Ainsi parla le berger. Il faisait une de ces offrandes sans réplique, qu'il n'est donné à personne de refuser. Le vieillard, sans autre parole, déposa sur le seuil de la porte hospitalière le bâton blanc qu'il avait repris pour son voyage; puis, posant sa main droite sur l'épaule du jeune homme, ils s'éloignèrent en silence , non pas sans se retourner plusieurs fois, le vieillard qui était aveugle, et le jeune homme, l'un et l'autre pour revoir cette famille dont ils s'éloignaient et qui leur tendait les bras.
Vous savez le. nom de ce vieillard : il s'appelait Homère. Vous venez de lire les plus beaux passages de ses poèmes, Y Iliade et Y Odyssée. Après avoir été ainsi pauvre, méconnu, mendiant, sans patrie, il eut des temples, des autels, des rois pour aieux, et sept villes principales de la Grèce, au plus haut point de sa grandeur, se disputèrent l'honneur de lui avoir donné le jour.