‹ Contes et nouvelles litérairesChapitre 9 sur 62 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ils étaient donc tous les trois sur le rivage, bien tristes d'être arrivés, quand soudain la pluie, qui s'était quelque peu apaisée, se mit à tomber de plus belle, non point par torrens comme tout à l'heure, mais fine, et pressée, et pénétrante.

— Mademoiselle, dit Hân-wen à la jeune fille, votre serviteur a un parapluie; permettez-lui de vous le prêter, afin que vous puissiez retourner à l'abri jusqu'à votre hôtel. — A ces mots il présenta le parapluie à la suivante, qui l'accepta d'un air joyeux et avec toutes sortes de remercîmens.

Mais la jeune maîtresse, prenant la parole, dit à llân-wen: Monsieur, la pluie est froide et le ciel est couvert; l'orage vous menace comme nous, et je ne puis pas souffrir que vous vous exposiez à tous ces dangers pour nous mettre à l'abri.

— Mademoiselle, reprit Hân-wen, je suis grand et fort et léger, je serai bien

\ île de retour à la maison, et vos petits pieds1 sont trop petits pour vous porter aussi vite que je voudrais- ainsi donc acceptez mon offre, et permettez - moi de me dire votre serviteur.

— Monsieur, répondit la jeune fille, nous avons mille grâces à vous rendre pour toutes vos bontés j mais nous ne savons pas votre demeure, et comment ferons-nous demain , pour vous rendre votre parapluie?

— Mademoiselle, répondit Hàn-wen, j'irai moi-même le reprendre demain, si le temps est beau et si vous le permettez.

— Vous avez là une très-bonne idée, répondit la jeune fille; ce disant, elle fit ses adieux à Hàn-wen, et prenant le bras de sa compagne , ils se séparèrent.

Hàn-wen, tout occupé de la belle inconnue, n'arriva que fort tard chez son frère; sa sœur, en l'apercevant, alla audevant de lui, et le saluant avec amitié,

1 Les femmes de distinction; dont les pieils ont été comprimés dès l'enfance pour acquérir cette petitesse, qui est un si grand mérite aux 3 eux des Chinois, ne peuvent marcher commodément, si quelqu'un ne leur donne le bras.

elle lui demanda par quel bonheur il avak trouvé assez de loisir pour la venir voir?

— Ma sœur, lui dit Hân-wen, je suis allé saluer les tombes de nos parens, et puis je suis venu savoir des nouvelles de mon beau- frère et des vôtres.

A ces mots elle est transportée de joie. — Mon frère, lui dit -elle, voilà qui fait honneur à votre bon caractère. Soyez le bienvenu dans noire maison! mon mari est absent, mais il sera bientôt de retour.

Alors elle s'empresse de Hure chauffer du vin et de préparer des légumes- elle sert le repas dans le vestibule, et ils se mettent à table, elle et lui. Le repas fini, elle dispose un lit pour son frère dans un appartement séparé, et elle l'engage à prendre du repos.

Toute la nuit Hân-wen fut bercé par mille songes heureux.

Le jour venu, Hàn-wen, incapable de résister à son impatience, se leva sur-lechamp; il s'habilla avec un soin recherché et choisit son habit rouge couleur de pourpre. Quand il fut bien vêtu et tout préparé à sa visite, il sortit de la maison

de sa sœur par une porte dérobée, et il courut directement à la rue des Deux TJiés. Un vieillard se tenait debout à l'entrée de la rue.

— Mon vénérable ami, lui dit-il, oserai-je vous demander si je suis dans la rue des Deux Thés?

— Vous y êtes, répondit le vieillard.

— Et serai- je indiscret de vous demander rhô tel du général Pé-ing?

— Vous voyez ce jardin, dit le vieillard, et cette grande maison; c'est l'hôtel du général Pé-ing.

Hàn-vven, transporté de joie, alla frapper à la porte du général. Aussitôt la porte s'ouvrit; la suivante vint au-devant de lui, et Hàn-wen, s'approchant d'elle d'un air empressé, — Mademoiselle, lui dit -il, me voici venu pour vous voir !

— Monsieur, répondit la jolie suivante avec un petit air tout épanoui, veuillez entrer!

Et elle introduisit Hàn-wen dans un vestibule appelé le Pavillon des Parfums.

— Prenez la peine de vous asseoir, lui dit-elle, je vais dans les appartenons

intérieurs avertir ma maîtresse et son père que vous êtes ici.

— Mademoiselle, répondit Hân-wen, gardez-vous bien de déranger votre maîtresse; rendez-moi seulement le parapluie que j'ai eu le bonheur de vous prêter, et remettez-le à votre serviteur qui a hâte de partir.

— Seigneur, répondit la suivante, il faut que vous sachiez qu'hier Mademoiselle m'a ordonné de vous faire entrer auprès d'elle quand vous viendriez ce matin; elle veut elle-même vous remercier.

— Gomment pourrais- je souffrir, répondit Hân-wen, que votre maîtresse soit dérangée à cause de moi? — Disant cela, il n'avait pas même la force de faire semblant de se retirer, et il restait toujours.

A peine la suivante était-elle entrée dans les appartenons intérieurs, qu'un doux parfum s'exhala de toutes parts. En même temps la fille du général, entrant dans la salle, se glissa auprès de Hân-wen. A son aspect Hân-wen, se levant de son siège, la salua avec respeci , et lui présenta ses hommages respectueux.

Elle, à son tour, lui souriant d'un air gracieux, frappa dans ses mains et fit apporter le thé. Le thé répandait une délicieuse odeur dans toute la maison.

Lorsque Hàn-wen en eut pris quelques tasses, Monsieur, lui dit la jeune fille, comment pourrais-je permettre que mon bienfaiteur sortît à jeun de la maison de mon père et sans avoir vu mon père ? Si vous ne dédaignez pas une légère collalion, mon père et moi nous serons heureux de vous l'offrir.

— Mademoiselle, répondit Hàn-wen, je suis confus de vous causer tant d'embarras; personne ne mérite moins que moi une réception aussi distinguée.

Au même instant on servit sur une table élégante les mets les plus rares et les plus exquis ; quand in collation fut arrivée, on annonça le général Pé-ing; sa fille et Hàn-wen se levèrent avec respect. Pé-ing témoigna à Hàn-wen tout le plaisir qu'il avait à le voir et toute la reconnaissance qu'il avait du service qu'il avait rendu à sa fille. — C'est une bagatelle, répondit Hàn-wen, et je suis confus

des pompeux eompiimens que votre excellence daigne me donner.

On se mita table, et pendant que les convives se livraient aux douceurs du festin, la jeune suivante chanta ces vers:

Les glaces fondent , et les fleuves Tchin et Ouei recommencent à couler. Le mari et la femme ont à la main la fleur de Lan. — Oh I j'irai à la découverte , dit la femme. J'y avais été, répond le mari, et j'irai encore. Au-delà du fleuve Ouei il y a une grande foule ; on s'y réjouit, on y est en fête. Les hommes et les femmes se divertissent et se donnent des fleurs de pivoine.

Les fleuves Tchin et Ouei sont limpides et profonds. Quelle foule d'hommes et de femmes! Irai -je à la découverte? dit la femme. J'y avais été, répond le mari, et j'irai encore.

Voici que les grillons se sont glissés au logis ; Tannée est sur son <^pclin : eh bien, égayons-nous; qu'il ne soit pas dit que le soleil et la lune ont fait une course inutile. Mais que le plaisir ne soit pas de la licence , et que tout reste dans les bornes. Le souvenir de nos devoirs sera encore une jouissance. Le plaisir est bon , mais il faut que la décence s'en mêle. Au fort de la joie, l'homme de bien se lient sur ses gardes.

Voici que le grillon s'est glissé au logis; Tannée

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touche à sa fin. Il faut nous égajer, et ne pas attendre que le soleil et la lune aient achevé leur cours. Mais que le plaisir ait ses bornes. Soyons vigilans , non-seulement dans l'exercice de nos charges, mais encore en toutes choses. Le plaisir est bon , mais il doit aller avec la décence. L'homme de bien est partout attentif et scrupuleux.

Voici que le grillon s'est glissé au logis; les chars ne roulent plus. Si nous ne sommes pas gais maintenant, le soleil et la lune n'en finiront pas moins leur carrière. Ayons soin pourtant de rester dans les bornes des convenances; tout en riant, il est bon de songer aux peines qui nous attendent. Le plaisir est bon, mais il doit être décent. L'homme de bien ne fait rien à l'étourdie; il est toujours maître de lui-même.

A la fin du repas, Pé-ing pria Hânwen de chanter, et alors Hàn-wen déclama ces vers, qu'il venait d improviser, à la grande satisfaction de Pé-ing et de sa fille :

Le poirier montre ses fleurs et son beau feuillage. A votre approche, mon cœur bondit de joie, comme s'il me quittait; mon cœur est hors de moi; tant vous êtes admirable à mes jeux.

Le poirier a des fleurs jaunes et ^ives. Je vous vois dans un tel éclat, dans une si grande pompe, que cela doit bien prouver votre bonheur.

Le poirier a des fleurs jaunes; il en a de blanches. Je tous vois sur des chars attelés de quatre chevaux blancs ; oui ? sur des chars attelés de quatre chevaux blancs; que vous avez bonne grâce à tenir les six rênes!

Que je regarde à gauche, tout m'annonce l'homme sage; que je regarde à droile, tout cela va à l'homme sage. Tout ce qu'on voit ici révèle une ame bien réglée et parée de ses vertus.

Comme ils achevaient leur collation , un des serviteurs de Pé-ing accourut d'un air empressé, annonçant que les comédiens étaient à la porte, qui demandaient la permission de jouer devant l'illustre assemblée le beau drame Tchao-chi-KoucuL Pé-ing ayant consulté le regard de sa fille, ordonna qu'on fit entrer les comédiens, et ceux-ci jouèrent de leur mieux ce drame, qui signifie : le petit Orphelin de la famille de Tcliao, qui se venge d'une manière éclatante.

Si le lecteur veut connaître ce beau drame, qu'il en lise l'analyse au chapitre suivant.

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