CHAPITRE IV
Comme il avait résolu, Hân-wen se livra avec ardeur à l'étude \ il fut docile aux leçons des maîtres, et sa bonne nature, aidée par cette docilité, le poussa bientôt à de grands progrès. Pendant deux ans qu'il passa sur la Montagne d'or, il étudia avec la plus grande ardeur les auteurs classiques et les historiens. Bientôt il s'éleva en même temps à une grande science et à une grande modestie. Quand
arriva l'examen annuel du premier degré littéraire, il se présenta au concours et obtint le premier rang sur la liste des Sieout-Saï. 1
Quand cette nouvelle parvint chez ses parens, Rong-fou et sa femme furent transportés de joie.
Durant plusieurs jours on célébra dans sa province le premier succès de Ilàn-wen; il reçut les félicitations de tous ses amis, et lui-même il fit toutes ses visites en habits de fête au milieu des éloges publics. Sa première visite fut au tombeau de son père et de sa mère, comme cela était juste. On entrait justement dans l'époque désirée qu'on appelle Tsing-ming (le mois d'avril) -, c'est alors que les pêchers et les pruniers commencent à fleurir. Hân-wen se mit en route pour porter des fleurs sur la tombe de ses païens.
— Hélas î se disait-il en lui-même, aussitôt que mon père et ma mère ont été
morts, le mari de ma sœur est venu, qui
1 Le mot Sieout-Saï signifie talent en fleurs ; il s'applique à ceux qui ont obtenu le j reraier degré littéraire, qui répond à peu près au titre de Bachelier chez nous.
m'a recueilli et qui m'a servi de père. Il m'a donné lui-même les premières leçons dans la science et dans la vertu. Mainte^ nant me voilà Sieoui-Saï, et j'ai honte de penser que je n'ai pas encore été visiter la tombe de mes parens; je ne leur ai encore offert aucun sacrifice funèbre. — Di^ sant ces mots, il arrivait au cimetière. Quand il fut arrivé près des tombeaux de son père et de sa mère, Hân-wen déposa les offrandes prescrites; il brûla des monnaies de papier doré, et les yeux baignés de larmes , il adressa ces hommages à son père et à sa mère;
Nous prenons jour pour la fête funèbre de nos aïeux. C'est avec un cœur pur, c'est avec une ame déchargée de vices que nous nous préparons à ces cérémonies. Nous préparons le vin et les mets.
En bons fils, en descendans respectueux, nous faisons offrande à nos ancêtres, et cela en temps régie, soit au printemps, et alors la fête s'appelle Yo, soit en été, et alors on l'appelle See, soit en automne, et alors on l'appelle Tching, soit en hiver, et alors on l'appelle Tchang. Par ces cérémonies nous célébrons la mémoire de nos pères, et de ceux qui n'étaient pas rois? et de ceux qu'on
«ppelait rois. Alors l'enfant, qui représente nos aïeux, vous prédit, ô roi, le bonheur et l'immortalité.
L'esprit vous assiste et vous accorde bien des choses. Les peuples sont contens, pourvu qu'ils aient de quoi vivre au jour le jour; car ils sont simples et ne voient pas trop loin. Le peuple chinois, à la chevelure noire, est votre gloire, ô roi!
Soyez comme la lune à son premier quartier, quand elle se hâte d'arriver à son plein; soyez comme le soleil qui jette ses premiers rayons. Vivez autant que la montagne Nan-chan; n'essuyez aucune perte, ne vieillissez en rien. Soyez comme le pin et le cyprès, dont les feuilles sont toujours vertes et naissent toujours les unes des autres. Soyez hors de tous les changemens, et vivez dans la paix et dans le bonheur !
Celte triste cérémonie accomplie, Hâniven sortit du cimetière, et comme l'air était doux et calme, il profita d'un si beau jour pour voir le lac Si-hou et les sites enchanteurs qui des deux cotés bordent son rivage. Il prit donc le chemin du lac, et après avoir parcouru plusieurs lis (lieues), il se trouva sur les bords du fleuve Kiang. Alors il monta sur une barque, et les eaux du fleuve Kiang le portèrent jusqu'aux
rives du lac Si-hou. Le lac est dominé par de riches palais ornés d'élégans pavillons à plusieurs étages; il était couvert d'un millier de barques décorées de sculptures, et présentait l'aspect le plus animé. Hân-wen jetait sur ce brillant spectacle un regard mélancolique, quand tout à coup il aperçut deux jeunes filles qui étaient arrêtées au milieu du pont, et qui, la tête penchée au-dessus de l'eau, regardaient attentivement le spectacle varié que présentait le lac. Bien que ces deux jeunes filles se livrassent entre elles à une familière et amicale causerie, il était facile de voir que l'une était la maîtresse et que l'autre n'était que la servante; cependant elles étaient toutes les deux bien belles. Une coiffure légère, comme un nuage diaphane, caressait leurs noirs cheveux; leur taille était svelte et gracieuse, et leur figure brillait de tous les charmes de la jeunesse et de la beauté. On les eût prises pour les filles de Wangtsiang et de Si-ché ; elles auraient éclipsé les deux Riao T, dont le nom retentit encore à l'orient du fleuve Ki.ing.
1 Les deux Chinois, roman chinois, traduit par M. Abcl Remusat.
De son côté la jeune fille se sentit émue à son tour en voyant la figure riante et fleurie de Hân-vven , sa tournure noble et aisée, et les agrémens répandus sur toute sa personne.
Tout à coup le ciel, qui jusqu'alors avait été serein, se couvre de nuages épais; le vent siffle, la pluie tombe. Tous les joyeux promeneurs qui étaient sur le lac ou sur les bords du lac prennent la fuite, si bien que Hân-vven resta presque seul avec les deux jeunes filles.
— J'ignore, se dit-il, qui elles sont et à quelle famille elles appartiennent; mais voyez quel malheur ! cette pluie va m'emnêcher de suivre leurs pas et de savoir leur demeure. Voici déjà la nuit, et il faut que je traverse le fleuve pour retourner chez mon maître. Demain je reviendrai pour prendre des informations si chères à mon cœur. — Et voilà où vous mène la passion : en ce moment Han-wen, l'ingrat Hàn-wen oubliait que son maître l'attendait et qu'il lui donnait mille inquiétudes !
Chassé par la pluie, il arriva au bord du fleuve Kiang , et il fit signe au batelier
de venir le prendre et de lui faire passer le fleuve, lui promettant de quoi boire. Le batelier se hâta d'obéir, et il prit Hân-wen dans son bateau.
Ils voguaient depuis quelques instans, maîtres du vent et des flots, quand ils entendirent des voix de femmes de l'autre eôlé du fleuve, qui criaient: batelier ! ba^telier ! — et en même temps elles frappaient dans leurs mains. La pluie et l'orage les enveloppait comme d'un manteau, et c'était à peine si le batelier les pouvait distinguer. Mais Hân-wen les distingua si bien qu'il les reconnut tout de suite, et il dit au batelier ;
— Voyez-vous sur le bord opposé ces deux jeunes filles qui vous appellent? Il faut les recevoir dans votre barque. Hâtezvous, hâtez-vous! il y a de l'argent à gagner !
Le batelier joyeux poussa sa barque vers le rivage où l'appelaient les deux femmes.
La suivante descendit la première dans la barque; quand elle fut descendue, elle tendit la main à sa maîtresse, la conjurant de bien prendre garde à ne pas se blesser.
Puis elles prirent place modestement au bord du bateau, l'une contre l'autre. Alors Hàn-wen s'approcha d'elles, et tout en rougissant il leur dit: — Mesdemoiselles, quel est votre pays? quel est le nom célèbre de voire famille? quel est votre noble surnom? où désirez- vous aller sur ce bateau? — Monsieur, dit la suivante en souriant, ma maîtresse habite la ville de Tsien-tang, et sa maison est située dans la rue des Deux Thés. Son père était jadis général, gouverneur d'une ville des frontières, et il n'eut pour enfans qu'une fille , et elle est devant vos yeux. Comme nous sommes à l'époque heureuse qu'on appelle Tsing-ming, ma maîtresse est allée sur la montagne pour déposer des offrandes funèbres sur la tombe de ses parens qui sont morts. En revenant nous nous sommes arrêtées sur les bords charmans du lac Si-hou; mais tout à coup est survenue cette pluie violente qui nous a fermé tous les chemins. Nous sommes heureuses d'avoir trouvé cette barque pour nous reconduire chez nous. A votre tour, Monsieur, j'oserai vous demander quel est votre divin pays, votre célèbre nom de m. 3
famille et votre illustre surnom? Excusez, je vous prie, ma trop juste impatience.
Hàn-wen répondit en ces termes : — • Je suis né moi aussi dans la ville de Tsientang; mon nom de famille est Hin; mon surnom est Sien, et mon nom honorifique Hân-wen. Il y a long-temps que mon père et ma mère ont quitté ce monde, et je suis resté avec ma sœur aînée, qui a épousé un habitant de la même ville, nommé Kongfou. Ma sœur et son mari m'ont comblé de bienfaits, et, après avoir élevé mon enfance, ils m'ont envové au collège de la Montagne d'or. Après un an d'études, j'ai été nommé le premier dans la classe des Sieout-Saï. Aujourd'hui j'étais sorti pour visiter les tombeaux de mes parens, et profitant de cette occasion, je suis allé me promener sur les bords du lac Si -hou.
Mais soudain le ciel s'est couvert de nuages , la pluie est tombée, et j'ai été obligé de monter dans cette barque pour retourner à la maison de ma sœur.
Ayant ainsi parlé, il se tut. Puis il chanta cette chanson sans regarder la jeune fille i
Les oiseaux Tsu-Kiu, mule et femelle, chantent
iour à tour dans les marécages. L'homme sage aime pour femme la jeune fille imposante, belle et vertueuse.
On voit la plante inégale, appelée King-tsai , se porter sans cesse à droite et à gauche, où la pousse l'eau qui la fait croître. Nuit et jour on nous demande notre fille; on la voudrait pour femme, et ne l'obtenant pas, endormi ou éveille, on j pense toujours à l'heure du repos , on se retourne dans le lit en tout sens, tantôt sur le dos, tantôt sur la face.
Voilà nos plantes, voici celles que nous choisissons. La jeune fille est pleine de noblesse; elle est belle, elle est vertueuse. Le Kin et le Ghe forment une harmonie.
Nos plantes ont été recueillies de çà et de là. La jeune fille est pleine de noblesse; elle est belle, elle est vertueuse. Les clochettes et les cymbales charment l'oreille par leur accord.
La jeune fille de son côté, sans avoir l'air d'entendre la chanson de Hân-wen, chantait ces vers :
La jeune mariée, qui n'a point quitté sa famille, recueille dans un long panier les herbes appelées Kuen, et le panier n'étant pas encore plein, voici que je pense, dit-elle, à quelqu'un que je voudrais bien voir; cela dit, elle jette le panier dans le grand chemin.
Elle monte sur cette roche; mon cheval est fatigué, dit-elle; en attendant, je boirai à une bouteille d'or, et je veux noyer dans le vin mes immenses soucis.
Elle gravit la montagne; le cheval qui me porte est rendu ; il va lentement ; en attendant je boirai dans une coupe de corne de sel, et je verrai à calmer cette douleur, qui ne veut pas me quitter.
Elle tâche de monter jusqu'en haut; mais mon cheval est étique; mes amis sont malades. Mal» heureuse ! dit-elle en gémissant.
De son côté, la malicieuse suivante chantait ainsi, en regardant tantôt sa maîtresse, tantôt Hân-wen:
Ah! je t'en prie, Tchong-tsée, ne passe point par notre village ! ne brise pas l'osier que nous avons planté. Comment oserais-je t'aimer? je crains trop mes parens ! Mais toi , Tchong-tsée , réfléchis, examine! n'est-ce pas que je dois craindre les reproches de mes parens?
Ah! je t'en prie, Tchong-tsée, ne monte pas sur notre mur; ne brise point nos plants de mûriers. Comment oserais-je l'aimer? j'ai peur de mes frères aînés! Réfléchis, Tchong-tsée, examine; n'est-ce pas que je dois avoir peur?
Ah! je t'en prie, Tchong-tsée; ne franchis pas la haie de notre jardin; ne brise pas nos plants
d'arbre de Tan. Comment oserais -je t'ai mer? Je crains qu'on n'en parle plus que je ne voudrais. Penses-y-bien, Tchong-tsée, n'est-ce pas que je dois craindre les jugemens trop hardis?
Voilà comment ils arrivèrent de l'autre côté du lac. Le batelier les déposa tous les trois sur le rivage, et, quand il eut été généreusement payé, il s'éloigna avec son bateau en fredonnant cette chanson, dont le refrain est ainsi :
11 y a au midi des arbres qui ne portent de branches qu'à la cime , et l'on ne pourrait pas s'y asseoir. Dans le pays baigné par le fleuve ïïan^ on voit se promener des femmes qu'on n'épouse pas facilement. Le fleuve Han est large, on peut prendre pied dans son lit. Le fleuve Kiang a des rives largement séparées ; on ne peut livrer un radeau à ce fleuve.
C'est ici l'occasion de dire avec le poète : « Songez seulement à enlever la neige qui « blanchit le seuil de votre porte, et ne K faites nulle attention au givre qui couvre « la maison de votre voisin. »
Le lecteur désire savoir, sans doute, comment Han-wen s'introduisit chez le
père de la jeune fille : qu'il lise le chapitre suivant.