TIRE DE POUCHKINE
Sur les vieillards, lorsqu'au troyen rivage Hélène un jour eut levé ses beaux yeux, Tous nos barbons disaient à son passage :
« Nous pardonnons pour un pareil visage D'avoir risqué la patrie et les dieux. »
Ne suis barbon, messieurs, et je vous blâme
Pour la beauté d'aventurer votre âme.
Si de la grâce il fut un cœur touché, C'était celui de Termite Fulgence.
n ne rêvait que jeûne et pénitence.
Ame plus ferme en l'horreur du péché Quand il sera, je Tirai dire à Rome.
Sachant du ciel les sentiers fort étroits.
Plus sûr chemin n'avait trouvé notre homme , Pour se sauver, que le fin fond d'un bois.
Ce qu'il fuyait, quant à moi, je soupçonne Que c'était vous, objets doux et tentants; D'autres que lui, saints fameux en leur temps, Vous ont bien pris pour le diable en personne. Le ciel n'a pas de plus grands ennemis, A dire vrai, que vos attraits, mesdames ; Sur cet écueil ont chaviré tant d'âmes I Passer au large est, ma foi, bien permis.
Notre héros se tenait à distance,
Rosaire en main, disant mainte oraison.
Un soir de mai.... Ce sont heure et saison,
Que, pour tenter les âmes d'importance.
Choisit le diable; il a, je crois, raison.
Les gens pieux vous diront qu'à l'aurore
Ils ont toujours senti leur cœur dispos ;
Que le matin y fait sans faute éclore
Comme de soi la fleur des bons propos.
Ils défîraient l'enfer et sa séquelle
En ce moment. Lorsque baisse le jour.
Leur sainte ardeur voit s'alourdir son aile,
Le cœur se tait, la voix s'arrête court ;
Mais c'est bien pis quand le printemps s'en mêle.
Un beau jour donc, à l'heure et mois susdits, Notre héros, toujours plein d'un saint zèle, Vaquait au soin d'aller en paradis, Quand il sentit, pourquoi? je le demande, Tous ses élans se changer en dégoûts.
Dans son effroi d'abord il se gourmande :
« Eh! qu'est cela? Fulgence, y pensez- vous?
ia4 CONTES,
Que vous prend-il? Quoi I tiédir de la sorte I Vous VOUS' perdez, c'est moi qui vous le dis. » Mais vainement il se tance et s'exhorte.
De chers pensers à notre homme interdits, Tout doucement entre^bâillaient la porte, Et laissaient fuir saints désirs et ferveur.
Dès souvenirs, fléau de sa prière, Doux et charmants, de trente ans en arrière, A pas de loup s'approchaient de son cœur.
Il faisait chaud ; Pulgence crut bien faire
De prendre l'air un peu pour se calmer.
Il ouvrit l'huis; ceci gâta l'affaire.
Passe pour l'huis, mais il fallait fermer
Son âme au moins : elle était grande ouverte.
Aux environs, dans la forêt déserte.
Les rossignols chantaient à qui mieux mieux,*
Zéphyr baisait les fleurs avec tendresse ;
La lune aussi, cette antique traîtresse.
Ses doux rayons laissait tomber des cieux.
Écouter seul sur le pas de sa porte
Des chants, à l'heure où la lune paratt^ Même aspirer, quand la brise l'apporte, A pleins poumons l'odeur de la forêt, Ce n'est péché, quand le diable y serait.
Le diable y fut, du moins je le suppose.
A son profit il tourna toute chose. Lune et parfums, et zéphyr et chansons ; C'est son métier, ce lui fut tâche aisée.
De mon héros l'âme ainsi disposée.
Voici qu'un cri sort du fond des buissons, Cri faible et doux; la voix disait : Fulgence I.... L'ermite ému sortit en diligence :
« Qu'arrive-t-il? Grand Dieul que me veut-on? C'est, je le crois, quelqu'un de connaissance. En ces forêts qui peut savoir mon nom ? »
Ce quelqu'un-là c'était plutôt quelqu'une.
Bien le disait la douceur de la voix.
Que venait-on flaire à ce clair de lune Seule, la nuit, sous le couvert des bois î C'était suspect; mais la voix semblait tendre.
Elle annonçait quelque quinze printemps.
Fulgence hier aurait pu s'en défendre,
Mais aujourd'hui.. .. La voix prend bien son temps !
Le voilà donc, notre grave et saint homme
Battant les bois et foulant les gazons.
Au bruit qu'il fait, sort de son premier somme,
Tout en sursaut, l'habitant des buissons.
La voix toujours fuyait à son approche :
Elle échappait à ses désirs déçus.
Elle est là-bas, puis tout près, puis moins proche;
Il ne pouvait mettre la main dessus.
Et, dans l'ardeur d'une vaine poursuite,
Il eût, je crois, couru jusqu'à demain.
Si brusquement à mon vieux fou d'ermite
Un large étang n'eût barré le chemin.
Il s'arrêtait, lorsque sur l'eau dormante, Où s'étalaient des fleurs de neige et d'or.
Une autre fleur plus fraîche et plus charmante
A ses regards parut vers l'autre bord .
Rose n'était ni lis, bien que la grâce Et la couleur pussent tromper de loin.
11 était vieux et de vue un peu basse, Et cependant il ne s'y méprit point.
Il reconnut que c'était femme blonde, Belle à ravir. Ciell pour notre vertu Quel rude assaut I Jamais mortel au monde, Depuis Vénus sortant du sein de l'onde, Ne vit objet plus beau ni moins vêtu.
Ah 1 si vraiment chastes sont les étoiles.
Rougir alors eût été bien le cas,
Tant ce soir-là notre nymphe sans voiles
A leurs regards osa montrer d'appas,
Et de ses yeux, tout noyés de tendresse,
Sur le vieillard fit d'œillades pleuvoir.
Baisers aussi volaient à son adresse.
En souriant la jeune enchanteresse
De ses attraits essayait le pouvoir.
Quoi I de si loin ? — Je voudrais vous y voir I
Même de loin n'affrontez pas les belles ; Tournez plutôt le dos à l'ennemi .
D'autres l'ont dit, le désir a des ailes.
Or, si c'est vrai, ce n'est vrai qu'à demi ; Vers son objet l'âme à grand vol arrive.
Oui, mais le corps? Le corps est bien traité 1 Pour cette fois, demeuré sur la rive, Dieu me pardonne ! il eût le saut tenté, Si justement la lune en quelque nue, N'avait soudain dérobé ses rayons.
Dans l'ombre aussi disparut l'inconnue.
Et mon vieillard resta seul à tâtons.
Le cœur lui bat et l'oreille lui tinte.
Qu'il fut penaud, je le dis le premier.
Il soupirait; en répétant sa plainte.
Écho de loin le prit pour un ramier.
Le lendemain, lorsque la blonde Aurore, Au jour naissant vint dorer l'horizon, Elle sourit de le trouver encore A deux beaux yeux rêvant sur le gazon.
Tout déconfit, en fort triste équipage,
( Sa robe, hélas 1 n'était plus que lambeaux )
Non sans laisser son âme aux bords des eaux,
Fulgence enfin revient à lermitage,
Puis il se couche. Un ermite de bien
Vite en rentrant aurait fait sa prière ;
Lui, non; notez qu'il était en arrière
D'une la veille, autant qu'il m'en souvient.
Mais d'autres soins l'occupaient, et le somme
Sembla d'abord s'éloigner du pauvre homme.
Puis, par pitié, tant il le voyait las,
Il nous le vint prendre entre deux hélas.
Notre dormeur s'éveilla sur la brune ; Au soir d'hier repensant et rêvant.
Non sans espoir il vit poindre la lune.
Son cœur tremblait comme une feuille au vent ; Quand tout à coup, il n'en croit son oreille, La même voix, ou du moins sa pareille, L'appelle au loin. Un trop funeste attrait Poussait l'ermite; il partit comme un trait.
Deux mois plus tard quelque enfant du village, Cherchant des nids, demeura fort surpris.
Sur un étang, et tout près du rivage.
De voir flotter une barbe aux poils gris.
Il eut grand' peur en cette circonstance.
Alors qu'on sut la chose aux environs, Du lieu maudit se tinrent à distance Les dénicheurs, jusques aux bûcherons.
Mais en revanche, il vint des ribambelles D'oiseaux joyeux loger aux alentours ; . Et le printemps^ même encor de nos jours, Y voit, dit-on, moins de feuilles nouvelles Sur les rameaux, que de nids et d'amours.