TIRÉ DES MILLE ET UNE NUITS
Lorsque d'aimer les gens n'ont point envie, Les y forcer est un mauvais moyen.
L'amour est libre, et jamais de la vie Par la contrainte on en obtiendra rien* OflQrez plutôt (ce serait ma manière) Au cœur objet qui le puisse engager ;
il2 CONTES.
A son devoir il courra se ranger ; Point n'y faudra la croix ni la bannière
Sur les confins du terrestre séjour,
Il arriva qu'une fée en tournée
D'un sien ami fit la rencontre un jour,
Génie aimable et que sa destinée
Portait sans cesse à se mêler d'amour.
Un tel emploi n'était pas mince affaire.
Cœurs à pourvoir et cœurs à désarmer
Ne laissaient point notre lutin chômer.
La fée aussi avait un caractère
De même trempe. Aimer à sa bonté
Donnait des droits. Grand point chez une dame,
Elle admirait dans autrui la beauté,
Quand cet autrui même aurait été femme.
c D'où venez-vous? » Ce fut la question
Qu'on s'adressa de première abordée.
D'un peu jaser trouvant l'occasion,
L'un répondit : « Vous n'en auriez l'idée. •
L'autre aussitôt, du ton le plus discret :
c Je VOUS le donne en cent. — C'est un secret?
— Non pas. Je viens de voir une merveille, Une princesse.... Ah! mon cher, que d'appas!
— Et nous aussi nous venons de ce pas De contempler la beauté sans pareille D'un jeune prince.. Il semble fait au tour !
— D'étonnement mon âme est encor pleine.
— Je suis ravi. — C'est le charme d'Hélène.
C'est la beauté qu'on prête au dieu du jour.
— Dans son palais ma belle est enfermée.
— Mon prince à moi gémit sous les verrous.
— D'un grand mépris nous sommes animée Contre l'amour, et le seul nom d'époux
Nous fait horreur. — Jamais la moindre femme Ne nous sera de rien, nous le jurons.
— Bien qu'à l'envi les rois des environs De leurs soupirs aient étourdi ma dame, Ils n'ont reçu que dédains et qu'affronts.
— Sur notre cœur mille objets pleins de charmes De leurs regards ont émoussé les traits ;
A ces beautés qui l'assiègent de près Mon prisonnier n'a point rendu les armes.
— Notre vieux père est en grand embarras; Si cela dure, il se voit sur les bras
Cent ennemis. Or donc, il nous enferme Pour nous contraindre à choisir un époux.
— De même un père en agit envers nous.
A nos refus il voudrait mettre un terme , A notre cœur forçant aussi la main.
— Depuis deux mois ma princesse tient ferme.
— Mon jeune ami ne prend pas le chemin De rien céder. — Un regard de ma belle Mettrait bientôt ton prince à la raison.
— Le seul aspect de mon joli garçon A ton Hébé tournerait la cervelle.
— Vous vous leurrez. — Ah ! c'est trop vous flatter ! Oh tant d'attraits et beaux yeux en personne Ont échoué, vous pensez l'emporter?
— Me permets-tu, mon cher, de le tenter?
— Très-volontiers; de plus je t'abandonne Tout mon pouvoir sur le jeune Aladin.
Fais de ton mieux. — Va, va, je lui destine Une surprise avant demain matin ,
Et gare à lui si jamais il s'obstine
A refuser hommage à nos appas 1 De ton côté tu peux au cœur d'Aminé Livrer l'assaut. — J^ n'y manquerai pas. »
Or, le garçon dont notre bon génie
Vous entretint, était bien en effet
Des mieux tournés ; point ne l'avait surfait.
De la nature une œuvre aussi finie
Ne s'était vue encore au temps passé.
Vous me direz qu'un tel excès de charmes
Chez les messieurs serait fort mal placé ;
Qu'à leur sujet on voit assez de larmes
Couler déjà ; qu'ils savent désarmer
La vertu même et la prendre en leurs trames,
Et tels qu'ils sont se font encore aimer.
Qu'en sais-je, moi ? je m'en rapporte aux dames.
Si mon héros est trop joli garçon,
J'en suis fâché, vu surtout la façon
Fort à blâmer dont il traitait les belles ;
Point ne voulait entendre parler d'elles,
Même il fuyait leur rencontre avec soin.
De les aimer jugez s'il était loin !
Comment pouvaient dans un cœur de cet âge
S'être logés de pareils sentiments ?
Serait-on vieux, il faut un grand courage
Pour résister à des objets charmants ;
Mais les haïr, cela n'est pas l'usage.
Quoi qu'il en soit, pour mon prince, d'amour Mille beautés raffolaient à la ronde.
En eût-il eu tous les vouloirs du monde,
Il ne pouvait les payer de retour Du même coup. Suffire à tant de flammes, Je le sais bien, dépassait son pouvoir; Mais il fallait faire au moins pour ces dames Tout son possible, et se mettre en devoir De les aimer, en commençant par une ; Ce que voyant, patiemment chacune Dans notre cœur eût attendu son tour.
Mais ce conseil n'allait pas à mon prince, Et n'aimant point, de l'espoir le plus mince Il ne voulait obliger leur amour.
' Chez un garçon de moins haute naissance Un tel refus était sans importance, Et le beau sexe aurait eu seul le droit De murmurer ; mais l'héritier d'un roi Doit au plus tôt pourvoir à sa lignée.
Ce soin n'a rien de bien fâcheux en soi ; Mainte personne y serait résignée, Lui, non.
Un soir, le sommeil le prenant
Dans sa prison.... Ce n'était fosse noire , Humide et basse ainsi qu'on pourrait croire, Mais bonne chambre et boudoir attenant, Bien aérés, pourvus de ntille choses, Comme tapis, beaux sofas de satin ; L'appartement donnait sur le jardin ; Le bruit des eaux et le parfum des roses Sans cesse entraient dans ce charmant réduit. Je disais donc qu'un soir notre jeune homme, Dans sa prison n'ayant autre déduit, S'abandonnait à la douceur du somme.
On dort fort mal et d'un œil Jtotit au plus, Avec l'amour lorsqu'on a quelque affaire.
Libre pour lui de ces soins superflus, Le cher enfant dormait pour l'ordinaire ^ De tout son cœur. Le soir déjà cité, La bonne fée en pouvait être cause, n n'eut pourtant qu'un sommeil agité.
Il se tournait tantôt sur un côté.
Tantôt sur l'autre ; en cherchant une pose Qui lui convint, il étendit un bras.
Oui, mais ce bras rencontra quelque chose
Sur son chemin. La nouveauté du cas
Avec raison, ainsi qu'on le suppose,
Surprit notre homme. « Eh ! grand Dieu I qu'est cela?
Cela, vraiment, c'efet quelqu'un couché là;
Et qui pis est, ce quelqu'un m'a la mine
D'être une dame en son atour de nuit.
Chez un garçon venir sur le minuit,
Et dans son lit entrer à la sourdine,
Ces procédés me semblent peu séants.
Ne puis-je point savoir de vous, la belle,
Comment l'on s'est introduite céans ?
J'avais, autant que je me le rappelle,
Fermé la porte à deux tours de ma main.
Si vous avez passé par la serrure.
Reprenez donc au plus tôt ce chemin. »
Mais ce discours n'émut, je vous assure,
La dame en rien. Vous devinez déjà
Qui ce peut être et toute l'aventure.
Aminé donc nullement ne bougea
A ces propos; on eût dit une souche.
Notre héros, voyant que dans sa couche
L'hôte nouveau semblait vouloir rester.
De son côté crut devoir insister.
Il insista, mais la dame étrangère Le laissait dire en un calme parfait, c Dormirait-on ? Si Ton dort en effet, Nous le verrons. » Et de sa main légère Notre héros prit sur un guéridon La lampe d'or qui faisait de veilleuse La nuit l'office, et sur notre dormeuse En dirigea la clarté sans façon.
Lorsque mes vers trouvent sur leur passage Un bel objet, ils en font un crayon.
Mais quel portrait pourrait de ce visage Rendre la grâce et le divin contour ?
Hélène, Hébé, les trois sœurs de l'Amour, Sa mère aussi, la déesse à la pomme, N'auraient ensemble offert de pareils traits ; Et sous leur voile, en l'abandon du somme, On devinait le surplus des attraits.
Notre héros, encor que de nature Pour l'autre sexe il fût très-peu porté.
A cet aspect resta tout enchanté.
II n'était point connaisseur en beauté,
Mais le devint, grâce à cette aventure.
« Diantre 1 dit-il, que de charmes voilà 1
Si j'avais vu plus tôt cet objet-là,
Je n'aurais pas tant fait le difficile.
Je suis un rustre, un sot, un imbécile.
Lorsque j'enjoins ainsi de déloger
A tant d'appas. Après cela, si j'ose
Les supplier encor de quelque chose,
C'est bien plutôt de ne jamais bouger
D'auprès de moi. Mon lit, mes draps, leur maître.
Tout est à vous. Madame ; ordonnez-en.
Oui, quand j'y pense, ah 1 c'est moi qui crains d'être
De trop, hélas ! en ma couche à présent.
Le voisinage où je suis de vos charmes
A, je le vois, son côté séduisant;
Mais toutefois n'en prenez pas d'alarmes.
Vous réveiller ce n'est point mon dessein.
Pourtant je songe à vous faire un larcin.
Veuillez ou non, c'est résolu, j'enlève
Cette émeraude à votre bras charmant.
Sans m'avertir si partiez nuitamment, Votre visite aurait tout Tair d'un rêve. Mon gage en main, je saurais dans ce cas Ce qu'il faudrait penser de l'aventure.»
Le bijou pris et sous la couverture Dûment caché, le prince (il n'avait pas Cette nuit-là de sommeil eu sa dose) Se rendormit. Tout autre, je suppose.
Chez soi trouvant et sur son oreiller Tant de beautés, se serait de veiller Fait un devoir, mais ce n'était le compte De nos lutins.
Le héros de mon conte Dormait déjà depuis un bon moment, Quand la princesse ayant fini son somme.
Se réveilla. Son premier mouvement, En se voyant couchée auprès d'un homme, Fut de crier ; mais le saisissement Et la terreur lui fermèrent la bouche.
Prête du moins à sauter de sa couche,
La pauvre enfant se mît sur son séant.
Dans quel dessein bizarre et malséant,
A son insu, Tavait-on de chez elle
Portée ici, dans un lit étranger.
Près d'un manant ? Toutefois notre belle
Ne sentant pas ledit manant bouger,
Se rassura. L'ombre n'était pas telle
Qu'on ne pût voir que l'homme en question
Pour le moment dormdt d'un bon courage,
Et ne semblait en cette occasion
Songer à mal. Autour du personnage
Régnait d'ailleurs un certain air décent.
Dormir aussi, quoi de plus innocent?
J'ai déjà dit que n'était la princesse
Femme à daigner un seul coup d'oeil jeter
Sur homme aucun. < Fi ! quelle laide espèce !
Quoi I là-dessus nos regards arrêter 1 »
Après cela, comment il se peut faire
Qu'Aminé ait su dès le premier moment
Que le dormeur était jeune et charmant,
Sans barbe encor, mais qu'il avait pour plaire
Tout ce qu'il faut, de grands yeux, un beau teint
Et des cheveux tirant sur le châtain ;
Comment elle a su tant de choses, dis-je,
M'est un secret. « Cela tient du prodige ,
Qu'un homme soit de la sorte bâti 1
Il ne se peut ; un homme être loti
De tant d'attraits ! Ce vilain sexe atteindre
A cet ovale, à ces contours parfaits !
Ce n'est probable, et je ne le dois craindre.
L'ombre souvent produit de tels effets..
Approchons-nous. Cette lampe me semble
Là mise exprès, et grâce à sa clarté
Nous verrons bien si cet homme ressemble
A son espèce. » Et la jeune beauté
S'avança donc, sa lampe la première.
Qui n'avait vu mon prince à la lumière
N'avait rien vu. Son aspect gracieux
Ne déplut point à la fière amazone.
Et la voici contemplant de son mieux.
Or, mon héros avait en sa personne
De quoi longtemps occuper nos beaux yeux.
Ils ne savaient où courir ; une grâce Logeait ici, plus loin quelque autre appas.
On ne pouvait qu'errer de place en place ; Même souvent on revint sur ses pas.
A nos regards que de beautés offertes !
L'enfant, encor neuve en ces découvertes, De tout son cœur s'applique à regarder ; A ce soin-là sa fierté dut céder.
Qui l'eût pu voir contenter son envie Dans cette pose et dans ce simple atour, Eût dit Psyché, curieuse et ravie, Sa lampe en main, se penchant vers l'Amour.
« Quel enchanteur m'a ménagé la vue D'un tel objet? Je lui dois un plaisir Que j'ignorais. Il eût pour l'entrevue Pu toutefois quelque autre lieu choisir.
Mais les sorciers n'ont pas pour l'étiquette Un grand respect. Moi-même en ce moment En ai-je donc ? sans qu'il nous le permette.
Nous dérobons à ce garçon charmant Son anneau d'or. » Ce disant, la princesse Prit le bijou. Telle fut son adresse.
Que mon héros ne se réveilla pas.
Ce bel exploit accompli, notre Aminé Modestement recouchant ses appas, Se rendormit, ta dame était encline Au somme ainsi que son nouvel amant, Car il Tétait, j'ai tout lieu de le croire.
Les voilà donc à qui mieux mieux dormant.
Point ne s'étaient encor vus, dit l'histoire, Deux plus beaux fronts sur le même oreiller.
— Comment ? dormir au début de leur flamme !
Cela promet ; passe encor pour la dame.
Mais le jeune homme.... — Il aurait dû veiller, J'en suis d'accord. Pourtant si quelque fée Contre iln garçon se ligue avec Morphée, Il faut céder, et dans le cas présent Vous auriez vu dormir l'Amour lui-même.
Dormir n'est crime ; il fait, croyez-nous-en, Très-bon dormir auprès de ce qu'on aime.
Au petit jour, ou pour mieux m'exprimer, A l'heure où vient TAurore parsemer Les deux de fleurs, et pose en quelque nue Timidement le bout d'un pied rosé, Par nos lutins le charme fut brisé.
En s'éveillant, le prince à l'inconnue
L'ENTREVOE NOCTURNE. 129
Se disposait adonner le bonjour.
Vers sa ruelle il fit un demi-tour
Dans ce dessein, mais la belle étrangère
Et ses attraits avaient quitté les lieux.
Mon bon héros se frottait les deux yeux.
Rêvait-il point ? non pas. La nuit dernière,
Me direz-vous, il avait donc rêvé ?
Tout aussi peu, car sous la couverture
Le bracelet fut par lui retrouvé.
Ceci prouvait du moins que l'aventure
Avait au fond quelque réalité.
c Le roi sans doute, en désespoir de cause,
Pour me séduire a ce moyen tenté.
Pensa le prince ; et lui seul, je suppose,
A dans ma couche introduit la beauté.
Ma foi, la ruse est de fort bonne guerre ;
Je capitule. > Un valet diligent
Tout aussitôt vers le roi notre père
Put dépêché. Le cas était urgent.
Sa Mfigesté reçut donc la missive
Au saut du lit. Sa surprise' fut vive.
Le prince enfin désirait lui parler ; »
La chose était pressée et d'importance.
Le vieux monarque ordonna d'assembler Ses conseillers. Bientôt en sa présence Parut son fils, lequel sans se troubler Trois saluts fit à la grave assistance.
« Sire, dit-il, la nuit porte conseil.
La vue aussi d'un objet sans pareil A son pouvoir; j'ai donc depuis une heure Sur bien des points changé de sentiment.
J'en fais l'aveu sans plus longue demeure, Le mariage aurait mon agrément.
Bien mieux, seigneur, j'ai hâte qu'il vous plaise De m'engager en cet état charmant. »
Le bon vieux roi ne se sentait pas d*aise.
Comment? son fils se ravise 1 il se rend î Si son discours était incohérent.
Il n'importait* Le grand point sans conteste Pour le moment était gagné; le reste Viendrait tout seul. Il fut donc reparti  mon héros qu'afin de lui complaire,
Incessamment en quête d'un parti
On s'allait mettre. « Ehl qu'est-il nécessaire,
Répondit-il, de prendre ce souci.
Quand vous avez sous la main mon affaire ?
Ce qu'il me faut est à deux pas d'ici.
A mon avis, l'un et l'autre hémisphère
Ne vous pourrait rien d'approchant fournir.
Je ferai donc fort bien de m'y tenir ;
D'autant, messieurs, que mon âme est éprise
Des doux attraits de cet objet charmant. »
Le roi tombait de surprise en surprise.
« Mon fils, dit-il, je n'entends rien vraiment A ce discours ; la prison aurait-elle Troublé vos sens? J'ai de trop de rigueur Peut-être usé ? — Que non pas ; ma cervelle N'a point bronché; je ne puis de mon cœur En dire autant. Mais aussi que de charmes 1 Ils ont sur moi produit tout leur effet ; Je suis vaincu, je dépose les armes.
Me direz-vous comment vous avez fait
Pour introduire, étant ma porte close,
Auprès de moi cette dame sans bruit?
— Eh! mon cher fils, je n'ai rien introduit.
C'est bien certain. Vous aurez, je suppose.
Rêvé cela. — J'aurais été tenté
De le penser, n'était le témoignage
De ce bijou, lequel me fut en gage
A son insu laissé par la beauté,
Lorsqu'on mon lit elle était de. passage.
Ce n'est pas lui qui me démentirait,
Si je disais qu'au plus beau bras du monde
Je l'ai ravi cette nuit en secret;
Et bien m'en prit. » Le jeune homme à la ronde
Fit là-dessus son bracelet passer.
Chacun loua la matière et l'ouvrage.
De l'admirer ne se pouvant lasser.
« Je le dis net et sans fleur de langage :
C'est peu, messieurs, du iijou que voilà,
Ce que je veux à présent c'est la dame;
Il me la faut, je ne sors pas de là. »
Et le bon roi de jurer sur son âme
Qu'il ne connaît ni d'Eve ni d'Adam
Cette personne ; et pour rendre évident
Son bon vouloir, il allait après elle
Mettre en campagne un millier de ses gens,
De qui le zèle et soin intelligents
Point n'échoûraient à découvrir la belle.
A quoi le prince objecta sur-le-champ :
« Comment, seigneur, pourront-ils reconnaître.
S'ils ne l'ont vu, ce qu'ils iront cherchant?
Ah ! si du moins vous me permettiez d'être
De la partie ! » Avis fut demandé
Au grand conseil. Chose peu surprenante,
Tout d'une voix et séance tenante,
A mon héros ce point fut accordé.
Que risquait-on? une fois en voyage
Il oublîrait ce bel amour naissant.
Ou bien prendrait, confondant leur image,
Pour sa beauté l'objet premier passant.
En un clin d'oeil le bagage et la troupe, Tout était prêt, et le jour ensuivant Notre héros avec l'amour en croupe,
Dès le matin jetait la plume au vent.
Si Ton dit vrai, tout chemin mène à Rome ;
Pour moi je crois, à plus forte raison,
Que tout chemin doit conduire un jeune homme
Vers ce qu'il aime.
A Theure où mon garçon Mettait le pied dans Tétrier, sa belle En son honneur faisait maint pleur couler.
Elle pouvait à moins se désoler.
Après la nuit passée hors de chez elle, En s'éveillant, s'était le lendemain La pauvre enfant dans son lit retrouvée.
Rien n'annonçait qu'on l'avait enlevée.
Et d'amoureux pas plus que sur la main.
Notre princesse autour de sa personne Penmies avait de service et d'atour, Nourrice aussi qui de nuit ni de jour Ne quittait point sa belle nourrissonne.
La chère dame à son poste ronflait Pour le moment. Aminé sans délai
[.a secoua. « N'est-ce pas une honte?
Dormir après un tel événement !
Réveille-toi, nourrice, et me raconte
Tout le détail de mon enlèvement. »
La pauvre femme était embarrassée
D'en dire un mot, ^yant depuis le soir
Dormi d'un trait. « Je voudrais bien savoir
Comment ici la chose s'est passée.
Le beau complot et la belle leçon 1
Je frémissais d'horreur au nom des hommes.
Et me voilà dans le lit d'un garçon!
L'amour me vint surprendre entre deux sommes ;
Car c'est amour que le doux sentiment
Dont j'ai d'abord senti mon âme atteinte.
Ce que n'ont pu, par menace ni plainte.
Cent rois gagner, ce jeune homme en dormant
L'obtint. Mon cœur a rencontré son maître. »
-Notre nourrice essaya de remettre
Quelque raison dans ce jeune cerveau.
Songe c'était, pour sûr. « Et cet anneau.
Rêvé l'aurai-je? » A cela cette femme
Lui répondit par envoyer quérir
Le roi bien vite, et le roi d'accourir,
Sur nouveaux frais, vous pensez si la dame
Recommença son récit, lui venu.
Le suppliant, à grand renfort de larmes,
De lui donner pour mari l'inconnu ;
Elle y tenait. Mais à noyer ses charmes
Et supplier, la princesse gagna
Qu'on la traita de folle et, comme telle.
Vous la purgea, rafraîchit et saigna.
La Faculté remèdes n'épargna
Pour la guérir. Rien n'opérait sur elle ;
La pauvre enfant commençait à maigrir.
Chaque matin on voyait défleurir
Un charme ou deux. Le teint frais de la belle
Tournait au lis de moment en moment.
Un mois encor d'un pareil traitement.
On enterrait attraits et tout. La cure
En était là, quand passa d'aventure
Par le pays un savant renonuné ;
Cet étranger venait à point nommé .
Il dit au père : « A remettre une dame En son bon sens vos gens n'entendent rien.
A mon avis, il n'est qu'un seul moyen De la guérir, c'est d'offrir à son âme D'autres objets qui détournent le cours De ses pensers. Quelque lointain voyage.
En un tel cas, serait de grand secours.
Essayez-en. Votre fille est d'un âge Et d'un visage à trouver amoureux Sur son chemin. Si jamais l'un d'entre eux L'allait charmer, cela comme de cire Viendrait pour nous. Toujours un amour, sire, A chassé l'autre. » Or, l'avis enchanta Le vieux monarque. Il fit mettre en litière Notre princesse , et jusqu'à la frontière, Avec sa cour lui-même il l'escorta.
L'amant courait ce pendant la contrée.
En ville ou bourg faisait-il son entrée, La renommée attirait sur ses pas
Tout le beau sexe. Un tel concours d'appas Ne Farrétait, et parmi tous ces charmes, Ceux qu'il cherchait ne se découvrant pas, Il repartait, sans écouter les larmes De mille objets. Car, bien qu'un mal secret Lui dérobât chaque jour quelque attrait.
Il en restait au jeune personnage Assez encor pour atteindre au passage Et mettre à mal les cœurs qu'il rencontrait.
De ce train-là bientôt son équipage
Put sur les dents, si bien qu'un temps d'arrêt
Il fallut faire au milieu d'un bocage.
Les feux du jour, même en plein cœur d'été.
N'y perçaient point l'épaisseur du feuillage
Par les zéphyrs à toute heure agité.
Le coi du lieu, la fraîcheur de l'ombrage.
Tout autre aurait à dormir invité
Que mon héros. Tandis que sa monture
Va paissant l'herbe, il erre à l'aventure.
Dans le bosquet le désolé garçon
En s'avançant fit une découverte :
Aux alentours des gens sur le gazon
Se reposaient. Dans sa litière ouverte
Et sommeillant une dame il crut voir.
Vite il s'approche, ému d'un vague espoir,
Et pousse un cri. La dame se réveille.
Lève les yeux, l'aperçoit; autre cri.
De nos amants la surprise est pareille.
« C'est lui! »— « C'est elle I » On pleure et l'on sourit.
Un peu de trouble en un tel cas, je pense,
Est de rigueur. On garda le silence
Un bon moment, se trouvant des deux parts
Embarrassé. Mais bientôt les regards
Ayant sur eux pris d'entrer en matière,
On s'expliqua ; chacun à sa manière
Ses désespoirs et désirs raconta.
La chose au clair fut donc bientôt tirée,
Sauf un seul point : conunent était entrée
Chez nous Aminé, et qui l'y transporta?
Le débrouiller eût causé quelque peine.
Énigme était, énigme aussi resta.
de qu'on savait de science certaine.
C'est qu'on s'aimait. L'hymen suivit de près Cette rencontre, et couronna leur flamme.
Comme à l'envi mon héros et sa dame, Virent bientôt refleurir leurs attraits.
De toutes parts chacun portait aux nues, En prose et vers, les grâces ingénues Et les vertus de l'un et l'autre amant.
Es cœurs bien faits l'amour vient en aimant; Le leur crût donc. Ce beau feu, vu leur âge, Avait encor bien du temps devant soi.
Couple jamais n'en fit meilleur emploi ; Le paradis était dans ce ménage.
Nos gens s'aimaient comme on ne s'aime pas.
En vain parmi leurs merveilleux appas, Le cours des ans apporta du désordre ; Ils s'adoraient non moins qu'au premier jour.
Ainsi l'on voit exceller en amour
Les cœurs souvent qui refusaient d'y mordre,