‹ Contes et poésiesChapitre 8 sur 30 · TIRE DE GRIMM · texte numérisé non relu

TIRE DE GRIMM

A LA MÊAIE.

D'un bûcheron la femme était féconde ; La malheureuse accouchait au plus dru.

Tous les dix mois un fils venait au monde.

Une douzaine avait déjà paru, Et le treizième arriva. La fortune De ces gens-là consistait en leurs bras.

Or, tant et tant d'enfants sans rente aucune, Ce n'était pas un petit embarras.

Sous ce toit donc habitait la misère; . Rien dans la huche et rien dans le grenier. Pour le moment tout le souci du père Était comment baptiser ce dernier.

Il ne pouvait trouver une marraine Au nouveau-né ; chacune refusait.

D'une commère à l'autre on se disait :

Voyez ces gens, ils y vont par douzaine I Toute marraine à ce compte est pour eux.

Et quelle espèce encor ! Des malheureux I Un bûcheron qui n'a ni sou ni maille !

Qu'il cherche ailleurs à pourvoir sa marmaille.

Notre bonhomme était aux grands abois;

Il ne savait où donner de la tête.

« Parbleu I dit-il, la première en ce bois

Qui passera, sans faute je l'arrête.

Tant pis pour elle, il faudra, veuille ou non.

Que du marmot elle soit la marraine.

Est-ce un grand cas que de donner son nom ?

Me pourra-t-on refuser cette étrenne ? »

Et ceci dit, il s'alla planter droit Au beau milieu du chemin. Cet endroit Paraissait place assez peu fréquentée.

Pourtant une heure ou moins ne passa pas, Qu'il vit venir une vieille édentée ; ' Elle avait hâte et marchait à longs pas.

Quel teint! quels yeux! quel étrange corsage! Des os sans plus, et pour tout vêtement Un grand linceul. L'herbe sur son passage Se desséchait. « La Mort! C'est justement Ce qu'il me faut, se dit le pauvre hère.

On la maudit, moi, je l'aime au contraire.

Bien qu'elle soit sombre au premier abord, Elle est, dit-on, fort douce au pauvre monde.

rt

Nous allons voir. » Et sans grande faconde Il adressa sa requête à la Mort.

« Très-volontiers, car les gens de ta sorte M'ont toujours plu ; je ne leur fais pas peur. A mon plaisir je viens, je les emporte; Pas de débats, de cris, à peine un pleur :

Mourir pour vous ce n'est pas une aflfaire. » Au logis donc nos gens s'en vont grand'erre.

Le nouveau-né dans les bras de sa mère Fut trouvé beau par la dame et baisé, Puis à Téglise aussitôt baptisé.

A dire vrai la Mort n'arrête guère, Et son emploi souffre peu de retard.

« Mes bons amis, dit-elle à son départ, Je reviendrai, n'en faites aucun doute. »

Et sur-le-champ elle reprit sa route.

Son filleul crût. En sagesse et raison Il surpassait les enfants de son âge ; C'était merveille. Il devint grand garçon, Puis homme enfin. On l'aimait au village Pour son bon cœur et sa gente façon ; Mais de la Mort vent aucun ni nouvelle.

Mon héros donc ne comptait plus sur elle, Quand il la voit arriver un beau jour,-

Toujours pressée et dans le même atour.

« Mon cher enfant, lui dit à peine entrée, D'un air riant sa marraine la Mort, Tu n'as ni biens ni carrière assurée; Te voilà grand, je veux te faire un sort.

Prends cette poudre, elle renferme en elle Une vertu. La plus mince parcelle Guérit sans faute. Eût-on dans le cercueil Un pied déjà, la vie en un clin d'œil Refleurira. Mais donne-toi de garde De l'employer, si tu me vois jamais Près d'un mourant. Il est mien désormais, Il m'appartient et son sort me regarde.

Si tu voulais dans ton aveuglement Me le ravir, pour t'en ôter l'envie.

Apprends que lui guérirait sûrement.

Mais tu paierais ce larcin de ta vie.

Contre mon gré si jamais de ce. don Tu fais emploi, n'attends point de pardon. »

De par là Mort, sans latin et sans thèse,

Voici notre homme établi médecin.

Fièvre n'était si lente ou si mauvaise Qu'il ne guérît : son remède divin Sur toutes gens opérait des merveilles.

Ce n'étaient plus que cures sans pareilles, Que moribonds arrachés au tombeau.

D& maint pays, de tous les bouts du monde On accourait. Cent milles à la ronde n n'était bruit que du docteur nouveau.

Il arriva bientôt une ambassade :

D'un roi voisin la fille était nialade, Mais très-malade, et s'en allait mburir.

De la sauver plus aucune espérance ; Le pauvre père en semblable occurrence Envoyait donc le médecin quérir.

Or, la princesse était une merveille; Elle n'avait en beauté sa pareille, De plus aimable et douce, une âme d'or.

Je ne sais trop ce qu'on disait encor; Mais le docteur (son cœur n'était de roche)

A ces récits se sentait attendri ; D'être en retard il eût été marri .

Le voilà donc parti, sa poudre en poche,

Et se hâtant. Hélas! plus il approche,

Plus son cœur bat. Tout le long du chemin

Il fut suivi d'une vague tristesse.

Dans le palais où gisait la princesse

Toujours courant nous arrivons enfin.

Il était temps; dans sa frêle poitrine

Avec effort un dernier souffle errait.

Près de quitter cette forme divine.

L'âme hésitait; comme un suprême attrait

La retenait; l'enfant était si belle!

Ses grands yeux clos avaient un charme encor,

La dernière heure avait versé sur elle

Une beauté, la grâce de la Mort.

Oui, de la Mort, car elle était assise.

Cette cruelle, à ce chevet charmant;

Elle veillait elle-même à sa prise ;

On n'attendait que le fatal moment.

Le docteur entre;... 6 ciel! à l'instant même Il reconnaît sa marraine au teint blême :

Elle était là, l'air sombre et l'œil hagard, La main levée et disant du regard A son filleul : « Prends-la-moi, si tu l'oses ! » Mais le jeune homme avait vu d'autre part Un tendre objet, pâle et les lèvres closes, Une malade expirant dans sa fleur.

Il la regarde, et cet aspect l'enchante.

En la voyant si belle et si touchante, De prime étrenne il lui donna son cœur. Mais sans espoir. Il attachait son âme A ce rameau, sachant qu'il se brisait.

Ah ! quelque cher qu'il dût payer sa flamme.

Il s'y livrait; sa raison se taisait.

Devant la Mort un vain rêve s'envole ; Grâce, beauté, tout cela va périr.

Pour cette enfant qu'il aimait d'amour folle. Pauvre docteur, que pouvait-il? — Mourir!

11 mourut donc; ayant donné sa poudre.

D'un mal subit sur l'heure il tombe atteint.

La Mort le prit, prompte comme la foudre ;

n se livra de lui-même au Destin.

Mais, 6 miracle I à l'instant la mourante

Vit ses attraits et charmes refleurir;

On aurait dit une rose expirante

Se ranimant au souffle du zéphyr.

Dans leur éclat, sur ce front la jeunesse

Et la santé brillèrent désormais.

Le médecin n'en vit rien ; la princesse

Lui prit sa vie et ne le sut jamais.

Ah! l'heureux sort! Mourir pour ce qu'on aime ! * Après son cœur offrir ses jours encor!

Un pareil don ne va-t-il de soi-même ?

Et nous aussi, nous avons vu la Mort Assise auprès d'une couche bien chère.

Plainte ni vœux, désespoir ni prière.

Rien n'arrêta son bras ; il nous fallut Livrer l'objet d'une tendresse extrême.

Ce n'est rameur à cette heure suprême Qui nous manqua.... La Mort n'a pas voulu I

Novembre 1859.

TIRE DU SANSCRIT

Un brahmane, vivant en dévot personnage, Logeait au fond des bois pour plus de sainteté ;

S'il sortait de son ermitage,

C'était par pure charité.

Il eût été fâcheux que cette vie austère Ne profitât qu'à lui; l'exemple en était dû

Aux citadins. Quand le bon père Mettait un pied en ville, il est bien entendu Qu'il ne manquait jamais de tonner sur le vice ; Sauver Tâme des gens est un devoir sacré.

Par lui donc au prochain ce genre de service

Était rendu bon gré, mal gré.

Un matin qu'il avait quitté son domicile.

C'est-à-dire les bois, notre homme, par la ville, Encor qu'il levât peu les regards en marcbant. Au fond d'une boutique aperçut au passage Une esclave bien mise et que pour son usage

Tenait chez lui certain marchand.

La dame était pour lors sur la fleur de son âge. Toute belle d'ailleurs ; elle avait en partage

Ces mille dons qu'on nomme appas.

Et qu'à moins d'être un saint on ne dédaigne pas ; Sur le commun des cœurs ils ont un grand empire. Notre homme qui savait, du moins par ouï-dire. Que de pareils objets sont cause de péché.

D'un zèle charitable au même instant touché.

Entra dans la boutique, et s'adressant au maître :

« Mon fils, dit-il, sans vous connaître

Je vous tiens pour homme de bien.

Je serais désolé qu'il vous arrivât rien

De fâcheux. — Je vous suis, mon père,

Fort obligé. — Ma charité A sur vos intérêts les yeux ouverts ; j'espère Vous le prouver sous peu. — Comment, en vérité,

Reconnaîtrai-je ce service ?

— Ne parlons pas de cela ; mon office Est de vous être utile ; or, sachez qu'un péril

Vous menace. — ciel! quel est-il?

Dites-le-moi, de grâce. — Au sortir de ce monde. Apprenez que le corps de quelque bête immonde

Est le logis qui vous attend.

La chose est sûre, à moins pourtant Que vous ne bannissiez de ces lieux au plus vite

Cet objet-ci ; je vous invite

A vous en défaire à l'instant. »

Le marchand se laissait à toutes gens d'Église

Volontiers gouverner. Sans leur bonne entremise En effet que peut-on pour son propre salut ?

Cet homme résista cependant; il fallut Que de maint argument l'ermite fît usage.

L'esclave, outre sa grâce et son charmant visage , Avait quelques talents;^ la perdre nous coûtait.

Mais le brahmane la traitait

De malfaisante créature ; Sa présence en tous lieux laissait une souillure. S'il ne se fût agi que de cet ici- bas, Nous aurions pu chercher quelque demi-mesure ;

Mais le ciel ne plaisante pas.

La peur l'emporta donc. Non sans cris, non sans larmes, En un vieux coffre on mit notre esclave et ses charmes.

Deux grands gaillards les devaient de ce pas Porter à l'eau ; le Gange en ferait son affaire.

Nos bonnes gens n'avaient pour s'en défaire Trouvé que ce moyen, et c'était un grand cas : Il fallait à la fois cette femme maudite La détruire et n'y pas toucher.

Pour rien au monde notre ermite N eût en ce dernier point consenti de pécher.

Les dames me diront : « Le moyen de vous lire î La pauvre créature I Eh quoi I vous la noyez?

Voilà des vers bien employés!

— Bien employés, oui-da, car ils comptent vous dire Comment par vos beaux yeux un vieillard fut séduit. Ce sont là de vos traits ; ce n'est pas d'aujourd'hui Que vous avez le don de charmer tous les âges. Un pouvoir est en vous ; les plus vieux, les plus sages, Ne sont pas à l'abri des coups que vous portez. *

Votre présence attire, elle émeut, elle enlève ; Ce qu'un regard commence, un sourire l'achève ;

Rien ne résiste à vos beautés. »

Le saint homme y fut pris, et pour mettre en déroute Sa raison et son cœur une esclave suffit, n la voit, il l'adore et veut, coûte que coûte,

La détourner à son profit.

Par un autre chemin il courut au rivage ; Caché dans les roseaux, il devait, de pied coi,

Attendre le cher coffre, et le prendre au passage, En retirer la dame et remmener chez soi.

S'emparer d'une telle proie, Ce n'était pas un si méchant. dessein.

Le brahmane fondait déjà sur ce larcin L'espoir de maint plaisir. Il s'en promettait joie.

Et vraiment à bonne raison :

Il aurait en toute saison Un printemps sous les yeux, c'est-à-dire un visage Plein de roses, de lis et d'attraits fleurissants ; A son aise et loisir en jouir sans partage, Gela nous l'égaierait sur le déclin des ans.

Tout dans l'abord au gré de son désir succède ;

Le hasard lui venait en aide.

Sans grands efforts de bras le coffre est mis à flot (En ce lieu la rivière était large et profonde) ; Poussé par un bon vent, il voguait à fleur d'onde.

Et doucement suivait le fil de l'eau.

Or, l'Amour a toujours su bien mener sa barque. A deux pas du rivage un étranger de marque

Prenait un bain pour lors; le coffre y courut droit. Le baigneur était beau, bien fait, il avait Tâme

Encline à l'amour ; une dame Ne pouvait aborder en un meilleur endroit.

Lorsque l'étranger vit le coffre à sa portée. Il vous l'attire à soi, le pousse vers le bord.

L'y traîne non sans quelque effort.

Puis il l'ouvre. surprise I à sa vue enchantée Il en sort un objet plein de grâce et d'appas, Une femme attrayante et belle sous ses larmes. L'abandon du moment semblait croître ses charmes, '

Ou du moins ne leur nuisait pas.

Du mieux qu'il peut son sauveur la console.

Il plaisait; on le crut, et la crainte s'envole. Si l'amjour vmt bientôt, prompt à récompenser L'effroi qu'on avait eu, je le laisse à penser.

Le jeune homme aussitôt flaira le stratagème. En pareille monnaie il trouve, à l'heure même.

Plaisant de payer le vieillard.

Un singe aux environs gambadait par hasard ;

n l'encoffre à toute aventure.

Ainsi chargé, Tesquif revogue de nouveau,

Sans s'attarder outre mesure.

En embuscade au bord de l'eau.

L'ermite impatient et que l'espoir transporte, Le voit venir. C'est lui I ce coffre plein d'appas. Ce coffre nos amours, ou qui du moins les porte.

Nos désirs lui servent d'escorte, .

Nos regards ne le quittent pas.

Le bonhomme est au ciel; il s'approche, il retire La botte hors des flots ; il n'eût pour un empire Donné l'heur de l'ouvrir, et déjà sous sa main Le couvercle a cédé. Quel changement soudain ! Il en sort une béte à l'affreuse grimace, Pleine dç rage en outre. Elle saute d'un bond

Au visage de mon barbon, Dont le nez dut pâtir. L'animal sur la place

Crut bon de se venger ; son ongle forcené Y laissa mainte et mainte trace.

Notre héros égratigné,

Penaud, sanglant, presque éborgné.

Revint chez lui. Dans sa cervelle

Il repassait, chemin faisant.

Ce que cette aventure avait de déplaisant.

Il demeurait évident que la belle S'était changée en singe à son intention.

Le vieillard prit dès lors, chose assez naturelle, Ce genre d'animal en grande aversion.

J'entends dire par là les singes; quant aux dames. Il paraîtrait certain que notre sauveur d'âmes Leur conserva toujours un grain d'affection.

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