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Contes et rêveries d'un planteur de choux

— C'est donc bien convenu , Messieurs ; sur la proposition de Raoul de Domazan , président de notre club , séant actuellement à Plombières , la belle Bénédicte , marquise de Tresmes , est mise à l'index, à dater de ce soir, 29 juillet 1829 et jusqu'à la fin de la saison !...

— Et personne ne la fera plus danser. . .

— Ni walser. . .

— Ni galoper. . .

— Et nous nous tiendrons constamment à une distance respectueuse de sa chaise. . .

— C'est dommage pourtant, dit un éclectique ; la marquise est de ces femmes qui font rêver ; nulle part mieux que sur son front je n'ai lu cette dualité mystérieuse , cet antagonisme harmonieux de l'intelligence et de la matière , commentées et complétées l'une par l'autre ; sa beauté est plus qu'un fait ; c'est un symbole ; l'analyse est dans son sourire et la synthèse dans son regard ; ceci fait comprendre. . .

— Que vous êtes incompréhensible , mon cher Antonin, interrompit un touriste ; oui, cette femme est belle ! J'ai vu, l'an dernier, au palais Pitti, une Niobé d'AngeUco del Piombo ; elle ressemble à la marquise ; c'est la même perfection de galbe ; les méplats du nez et du front ont les mêmes plans fins et polis ; l'ovale est d'un grand style ; les attaches des bras et des épaules semblent fouillées dans le plus pur marbre de Paros... Oui , c'est dommage.

— Mais enfin, qu'a-t-elle donc fait de si coupable, celte femme ? hasarda timidement un jeune blondin de dix-huit ans, qui pâlissait à vue d'œil, en se débattant contre son cigare; car on n'était pas, en 1829, aussi aguerri qu'aujourd'hui.

— Conimeiil ! oo qu'elle a fait ? répliqua Raoul de Domazan , qui était évidenuueut, coiunu' luius disons encore eu province, le lion de l'assemblée; ce qu'elle a fait, Messieurs... j'en appelle h vous: ne sommes-nous pas convenus qu'il éiail temps , si nous voulions marcher avec notre siècle , de mettre un frein aux coquetteries de la moins laide moitié du genre humain ?

— Oui, oui, exclama l'auditoire.

— N'avous-nous pas arrêté, connue base des règlcmcns de nolie club, que toute femme convaincue d'avoir , pour me servir d'une expression triviale , mais pittoresque , fait aller un ou plusieurs d'entre nous , serait à l'instant passible des peiiu's fixées par Icsdits règlemcns?

.\ou\elle exclamation aussi affirmative et plus bruyante que la première.

— Or esi-il viai , ou ne l'est-il pas , que , depuis trois semaines que nous sommes ici, la marquise de Tresmes , charmante femme du reste , nous a successivement passés par les armes de son arsenal féminin , que nous avons tous attrapé, |)ar-ci par-là , quelques égratignures , et qu'après tout, nous en sommes pour les frais de la guerre ?

— Hélas! oui, s'écria-t-ou de nouveau.

— Eh bien ! je le répète , il est temps de se conduire en hommes ; ce n'est pas parce que je m'appelle Raoul de Domazan, qu'à vingt six ans je suis capitaine des chasseurs de la garde , que j'ai eu la croix en Morée , et que les femmes ne m'ont jamais trop maltraité, ajouta le charmant officier en se regardant des pieds à la tête d'un air passablement fat ; mais enfin , si une pareille énormité restait impunie, ce serait d'un mauvais exemple ; d'autant plus mauvais que la mar((uise réunit toutes les conditions requises pour faire école. Elle porte un des plus grands noms de France, elle est merveilleusement belle, elle est veuve, elle a cent mille livres de rente, et son mari avait quarante ans de plus qu'elle : ainsi donc , Messieurs , point de lâcheté, nous serons tous ce soir comme des statues de marbre ; et honni soit qui se sentirait mollir sous le ravon de ces beaux yeux noirs ; il aurait affaire à moi ! . . .

— Et à moi, dit Antonin.

— Et h moi, cria Léon.

— Et à moi, hurla Gustave.

— Bravo! Messieurs : quant à moi , si pareille faiblesse m'arrivait , je me demanderais raison à moi-même, et je m'appellerais sur le terrain plutôt que de ne m'en prendre à |)ersonne ! . . . Et maintenant la bouillote ! . . .

— Oui, oui, la bouillote ! vive Raoul !

Et nos étourdis se mirent à jouer avec une attention qui bientôt les absorlw complètement : car il faut rendri; cette justice aux jeunes gens actuels , s'ils aiment à dire du mal des femmes , ((iielquefois même à leur en faire un peu , ils ont la bonté de n'y plus penser dès qu'ils ont les cartes à la main.

Cependant les heures s'écoulaient, et l'on savait que le bal de ce soir là devait être un des plus brillans de l'été.

Il en est un peu pour les pays où des eaux plus ou moins thermales attirent les oisifs et même quelques malades, comme pour les chevaux de course : chaque année a ses favoris. En 1829, le bruit s'était répandu que Plombières serait visité par une princesse qui n'a eu d'égales à ses grandeurs que ses infortunes, et de supérieures à ses infortunes que ses vertus. Il n'avait pas fallu davantage pour y amener en partie la société de la Restauration, ce monde d'élite qui n'eut le temps ni de refaire le passé , ni de comprendre le présent, ni d'apprivoiser l'avenir. Créé trop à l'improviste pour ne pas se composer d'élémens divers, et trop vite emporté pour avoir pu les refondre, ce monde qui se rapprochait, par certains côtés, et de l'élégance sérieuse du grand siècle, et de la frivoUté séduisante du siècle dernier, et de l'abandon un peu plébéien de celuici, n'eut point, dans son ensemble, une physionomie homogène ; mais parmi les femmes, toujours si habiles à tout nuancer parce qu'elles devinent tout, il y en eut qui surent réahser en leur personne le type harmonieux et complet de leur époque ou plutôt de leur moment , et parmi celles-là, nulle ne fut plus belle et plus admirée que la marquise de Tresmes.

Fille d'un des plus illustres généraux de la république et de l'Empire, ami de Bonaparte, et marié par lui, lors de son retour d'Egypte, à l'unique héritière d'une de nos races historiques , Bénédicte de Bray tenait de son père cette beauté sculpturale et un peu romaine dont la cour impériale offrit tant de modèles, comme si la nature elle-même avait voulu se faire complice du goût qui dominait alors. Mais sa mère, prde et aristocratique fleur, grandie parmi le sang et les orages, avait transmis à Bénédicte cette expression rêveuse, poétique, qui fait le charme des physionomies modernes, et qui se répandant sur ses traits comme un voile, adoucissait par mille gracieuses demi-teintes, ce que leur régularité pouvait avoir de trop splendide. Cette ineffable pureté de bgnes, idéalisée par ce regard empreùit d'une mélancolie pénétrante et sereine, la faisait ressembler à une statue de Phidias , s'éveillant tout-à-cou]) au milieu des catacombes chrétiennes. Ses yeux noirs eussent paru trop sévères, si la blancheur de son front, si la nuance presque dorée de ses cheveux, n'en eussent amolli l'éclat; sa taille eût semblé trop riche et trop imposante, si son élégante souplesse, l'exquise proportion des pieds et des mains, la grâce natureUe de l'attitude et de la démarche n'avaient uni chez elle , en les relevant l'une par l'autre, la beauté à la distinction et la forme à la poésie ; mais j'en reste là de ma description ; car outre qu'elle devient un peu verbeuse , je ne suis pas encore assez expert dans l'art du conteur pour adopter ce système de détails techniques qui fait de plusieurs chapitres de nos romans, des rapports d'anatomistes des inventaires de marchandes de modes ou des mémoires de tapissiers.

-i NAPOLÉON POTARD.

Vers 181 s, Bénédicte allait dans le monde depuis deux ans. Elle y était admirée, fêtée, recherchée par les plus beaux partis du faubourg-St-Gerniain, et elle eût p«i riioisir «'nlrc cimiiianto lils de |)airs de Fiance, cerpii avait un sens, alors que la pairie comptait pour quelcpie chose et la France pour beaucoup ! A cette époque , elle perdit son |)ère, et bientôt l'on apprit qu'elle épousait le marquis de Tresmes. La surprise fut générale : pourtiuoi unir tant de jeunesse et de grâce à un homme riche et illustre sans doute, mais qui eût pu être le grand-|>ère de sa fiancée? Le public soupçonna, mais ne sut jamais le vraimotU (If ce mariage : Bénédicte s'était sacrifiée à une de ces plaies de famille , causes mystérieuses de tant de drames ignorés. Malgré les dotations, malgré les libéralités de l'empereur, le général de Bray avait laissé en mourant des dettes si énormes , que sa fortune personnelle n'y pouvait suffire. Bénédicte adorait son père: peut-être, grâce à cette pénétration si précoce chez les jeunes filles, a\ait-elle deviné qu'il n'y avait pas entre ses parens cet accord intime qui confond tous les intérêts, en identifiant tous les sentimens. Elle vit sa mère prête à recourir aux tribunaux, pour mettre à couvert sa propre fortune. La noble enfant la suppliait en vain de n'en rien ftiire, de tout payer, et de se contenter du pi'ii qui leur resteraitaprès; son désespoir échoua contre cet esprit positif et calculateur que tant de Parisiennes savent allier aux plus gracieuses apparences. Alors elle eut l'idée de conter ses peines au marquis de Tresmes , vieil ami de sa famille, et qui l'avait fait souvent jouer sur ses genoux ; le marquis était un de ces vieillards aimables, dont la race s'est perdue, depuis que tout le monde en France est du même âge. Il prit h cœur ce rôle de confident; ses conseils, aidés des bontés de Louis XVIII qui l'aimait beaucoup, el dont la cassette ré- • para quelques unes des brèches laissées par le général, empêchèrent un procès, et une des plus pures illustrations de l'Empire échappa aux criailleries des avocats vt aux colères des créanciers. Le service était grand, la reconnaissance fut immense. Bénédicte l'exprima avec un enthousiasme auquel sa beauté ajoutait un indicible éclat, et qui était presque fait' pour donner le change. Le marquis de Tresme , comme tous les hommes dont la vie a été pure, conservait encore, en dépit de son âge, une grande vivacité de sentimeiu, et, sous ses cheveux blancs , sa tête était jeune. Il s'abandonna involontairement à cet attrait si nouveau ])Our lui, pauvre émigré dout l'existence avait été sillonnée par mille épreuves, et qui n'avait retrouvé la richesse et le repos qu'au moment où il était trop tard pour en jouir. Chaque jour, cet amour étrange, qu'il eût combattu s'il s'en fût douté, creusait dans son âme des racines plus profondes, pareil à ces Heurs qui poussent plus aisément et plus vite à travers les pierres déjetées par le temps. Bientôt la jeune fille, malgré son ignorance, s'aperçut des ravages qu'elle avait faits: à l'instant, son parti fut pris. Klle devina que la délicatesse du marquis, son esprit fiii, la crainte du ridicule l'empêcheraient, sinon

de se trahir , au moins de s'expliquer , et que par conséquent elle devait déplacer les rôles. Un soir que monsieur de Tresmes était venu chez sa mère, et que Bénédicte avait surpris plus souvent que de coutume son regard attaché sur elle avec cette tendresse mélancolique, seul langage qu'il permît à sa passion, elle s'avança vers lui pour lui offrir le thé : soit par hasard, soit à dessein, à mesure qu'il prenait la tasse, sa main rencontra la sienne, et y resta une seconde de plus qu'il n'était nécessaire : Monsieur , lui dit-elle , qu'aimez-vous mieux, la tasse ou la main? — Toutes les deux, répondit-il sans trop savoir ce qu'il disait. — Eh bien ! toutes les deux sont à vous. ... si vous les voulez, murmura-t-elle bien bas, avec un sourire mêlé d'une émotion charmante. Le pauvre marquis fut si troublé et trembla si fort, qu'il laissa tomber la tasse qui se brisa en mille pièces; mais la main lui resta, et il n'eut pas le courage d'y renoncer.

On comprend maintenant tous les commentaires que dut faire naître ce mariage; les chuchotemens des douairières, les soupirs des jeunes gens romanesques, les sourires des prétendus hommes à bonnes fortunes: je dis prétendus, parce que je suis convaincu qu'il n'y en a point , et que ce sont des êtres fabuleux , semblables à ces fossiles que la science de Cuvier a reconstruit par induction. Au reste , chuchotemens et commentaires , soupirs et sourires, la jeune marquise sut tout démentir de la façon la plus spirituelle; non seulement sa conduite fut irréprochable , mais elle donna aux dernières années de son mari ce bienfaisant et tardif rayon qui repose des orages de la journée, et qui, venant au soir de la vie, ressemble presque à l'aurore du lendemain. Ils eurent, au bout d'un an, une jolie petite fille dont ils raffolèrent tous deux; l'un sans doute, parce qu'elle complétait son bonheur; l'autre peut-être, parce qu'elle suppléait à ce qui manquait au sien. Pas un nuage n'avait donc troublé cette union formée sous de bizarres auspices, et lorsque le marquis mourut, bénissant la femme qui avait si doucement souri h sa vieillesse, Bénédicte ])ut le pleurer comme son meilleur ami, avec une de ces douleurs vraies qui ne tuent pas, qui embellissent, et qui portent en elles leur consolation, parce qu'elles rappellent un devoir noblement rempli.

Telle était la femme co'itre laquelle venait de conspirer une vingtaine d'étourdis, avec ce mauvais goût familier à un temps où on ne sait plus même faire d'élégantes sottises. Quant à elle, sans se douter le moins du monde de cette trame perfide, elle commença parfairecouclier sa fille, ravissante enfant qui ne la quittait jamais; puis, lorsqu'elle la vit s'endormir avec un sourire laissé à ses lèvres par les derniers murmures de VAve Maria, elle songea à sa toilette : nouveau piège à descriptions, auquel je n'échapperai qu'après vous avoir dit qu'elle mit dans ses cheveux blonds une guirlande de fleurs de bruyère, et que sa robe de mousseline blanche, chef-d'œuvre de Victorine, pouvait, grâce aux combi-

€ HAPOLÉON POTARD.

naisoiis d'une coup»' savaiilc, contenter tout le monde sans cffarouclicr personne, et défier le célt'hro héniistirhe de Lainarliiic : ni si haut ni si bas ! Jamais Bénédicte n'avait éti- jikis belle : l'idéal, ce Dieu inconnu, cher aux imaginations rêveuses , senii)lait planer sur son front et lui faire une poétique auréole. La sérénité de son cœur, la joie anticipée de ses succès, un peu de coquetterie peutêtre , tout concourait h l'animer et à la rendre irrésistible. Vous le savez, et probablement vous le prouvez, ma chère lectrice, quand une femme belle consent à être jolie, elle est complète.

La marquise entra, vers neuf heures, dans le salon du Cercle; il y avait déjà beaucoup de monde ; tous les conspirateurs étaient à leur poste. Elle s'assit, et coimne si le bal n'avait attendu qu'elle pour commencer, l'orchestre préluda. Aussitôt chacun courut à droite et à gauche ; les invitations, les danseurs prévoyans empressés de se pourvoir d'avance, les recommandations des mamans, tout cela amena un mouvement général, et fit que personne ne s'aperçut qu'on ne s'approchait pas de la chaise de Bénédicte. La première partie du complot fut donc à peu prè's manquée ; mais lorsque les préliminaires furent terminés, et que chaque groupe se dessina, la situation devint fort claire, au moins pour elle. Elle vit ses quinze ou vingt partners habituels disséminés dans le salon, et fort affairés auprès d'autres femmes , probablement enchantées de les retenir. En même temps, quelques regards dirigés vers elle, quelques sourires plus ou moins machiavéliques lui apprirent que le texte et les commentaires s'apprêtaient à marcher ensemble. La maïquise était femme du monde au plus haut degré ; elle devma le péril, et comprit qu'il y avait là pour elle une de ces minutes pendant lesquelles les femmes à la mode gagnent ou perdent leur bataille de Marengo. Elle demeura paisible, pas un pU ne rida son front. Cependant elle voyait le chef d'orchestre balancer déjà son archet pour donner le signal décisif, déjà les danseurs cherchaient leur place, les quadiilles s'organisaient, les vis-àvis s'apj)elaient dans la foule. Encore une seconde, et la bataille était perdue.

En ce moment, un jeune homme que l'on n'avait point remarqué, et (pii s'était tenu dans l'embrasure d'une fenêtre, attachant sur Bénédicte un regard triste et passionné, s'avança vers elle, non point de ce pas précipité qui veut dire: «Vous alliez rester sur votre chaise; je suis là, et je me dévoue, » mais avec cet empressement de bon ton, d'autant plus flatteur qu'il est moins excessif Il paraissait avoir vingt et un ou vingt-deux ans ; sa figure était noble, belle, un peu pfile; sa tournure avait de la distinction, et sa mise de l'élégance; arrivé devant elle , il s'inclina , murmura les paroles d'usage , et la conduisit à un ({uadrille cpii n'avait pas encore achevé de se former; il n'était pas trop tard, mais il éi;iii temps!

La contredaiiM,' se passa sans encombre ; tous les yeux étaient dirigés vers eux.

Ceux qui avaient pris au complot la part la plus active, Raoul de Domazan à leur tête, lançaient de ce côté des regards furieux. Madame de Tresmes , qui avait eu assez de force pour cacher son trouble, avait trop d'esprit pour prendre des airs de triomphe. Elle semblait s'abandonner, sans y songer, à une suite d'incidens ordinaires, et répondait tranquillement aux paroles émues et un peu entrecoupées de son danseur. Quand il l'eut reconduite à sa place, un coup d'œil rapide qu'il promena autour de lui, lui fit comprendre que la victoire n'était pas décisive , et que madame de Tresmes allait encore rester seule. Il demeura donc, à demi-penché vers elle, en ayant l'air de continuer une conversation commencée. EUe sentit tout le prix d'un service rendu avec tant de persévérance et de tact; des larmes de reconnaissance tremblèrent un moment dans ses beaux yeux , mais elle se contint ; elle ne devait pas même paraître soupçonner l'humOiation dont on la sauvait !

Au reste cet intervalle fut court : pour animer tout de suite le bal, l'orchestre joua les premières mesures d'une valse. Nouveau coup d'œil, nouveaux présages d'abandon pour Bénédicte : l'inconnu put encore, sans trop d'affectation, l'inviter pour cette valse, et il la lui demanda, comme s'il ne faisait que suivre un courant d'ailleurs fort naturel; elle se leva, toujours calme et souriante ; mais au moment où elle mit sa main dans celle de son valseur, elle vit à son doigt une bague antique qu'il portait par dessus son gant, selon la mode d'alors ; elle tressailht, et lui dit à demi-voix :

— Au nom du ciel. Monsieur, de qui tenez-vous cette bague ?

— D'un bienfaiteur inconnu, mort il y a deux ans. — Alors vous vous nommez...

— Napoléon Potard.

— Et le beau couple se lança dans la foule en tournoyant.

Bénédicte valsait admirablement, et son partner était digne d'elle ; il y a dans la valse d'une femme, quand elle est bien secondée et que la musique est bonne, je ne sais quoi d'amollissant et de suave, capable d'attendrir les tigres mêmes, et tout le monde sait que les lions ne sont pas aussi méchans que les tigres. Madame de Tresmes était si belle, il y avait tant de grâce pudique dans ses mouvemens, dans la pose de sa tête à demi-inclinée, dans son regard doux et languissant, que, bientôt oubliant tout ce qui n'était pas elle, les autres danseurs s'arrêtèrent comme d'un commun accord. Elle continua jusqu'à la fin, toujours plus agile et plus rayonnante, à mesure qu'elle se sentait plus regardée, et qu'elle entendait frémir autour d'elle ce murmure admiratif, vague langage fort intelligible pour ceux qui le parlent, et surtout pour celle qui l'inspire. A peine les musiciens se furent-ils arrêtés, à peine eut-elle fait quelques pas vers sa place, qu'elle fut littéralement assaillie par tous les rebelles, redevenus les plus empressés de ses esclaves. En une minute, son

carnet de bal se rouvrit des vingt noms les pins élégans ; c'était à qui obtiendrait un mot, un regard, un sourire; à qui replacerait le plus vite cette frêle et gracieuse couronne qui avait tremblé un moment sur sa tète, lille redevenait reine, d'autant plus reine que ses sujets avaient essayé de la révolte, et que sa beauté seule lui avait servi de coup d'État.

— « Décidément, dit un bel esprit, Saint-Iléal a raison : les conspirations ne réussissent jamais ! »

One devenait pendant ce temps notre jeune homme inconnu , cet auxiliaire arrivé si à point pour détourner le sinistre ? hélas ! je suis forcé de l'avouer, depuis qu'il n'était plus nécessaire la marquise paraissait l'avoir oublié : soit coquetterie, soit ingratitude, soit dédain, elle était rentrée, à son égard, dans la plus j)arfaite indifférence ; séparé d'elle par le flot toujours croissant de ses adorateurs, il essaya à plusieurs reprises de se faire jour ; il sollicita un encouragement, un signe ; attristé de l'inutilité de ses efforts, on le vit s'éloigner du groupe brillant dont Bénédicte était le centre, et retourner près de la porte du salon. Il s'y tint debout, ne quittant pas du regard celle qu'il venait de secourir si bien et qui le récompensait si mal : là une nouvelle scène l'attendait.

Raoul de Domazan, et les deux ou trois autres auteurs du complot, avaient bien pu pardonner ou du moins mettre bas les armes devant la marquise de Tresmes ; mais comme si leur rancune avait eu besoin d'une victime, elle se tourna tout entière contre celui qui avait fait manquer leur projet. Etre vaincus par la femme la plus à la mode de Paris, passe encore ! mais être battus par le fait d'un individu arrivé on ne sait d'où, voilà qui n'était pas supportable ! >oulant au moins savoir à qui ils avaient affaire, ils profitèrent d'un moment de répit pour passer dans le premier salon, où le surveillant du Cercle demandait, suivant l'usage, à chaque nouveau venu, ses noms et prénoms, et les transcrivait sur le livre des eaux. Ce surveillant était un homme d'environ soixante ans, qu'à sa figure accentuée et creusée de lides jirofondes, à ses cheveux blancs coupés en brosse, à ses moustaches grises tombant en parenthèse, à sa redingote bleue boutonnée jusqu'au haut et étoilée d'un ruban rouge, on pouvait facilement étiqueter. C'était en effet (mais je vous promets de ne pas trop en abuser) un ancien sergent de la 82' demi-brigade, mis hors de service par bon nombre de blessures , et à (jui la protection d'un de ses anciens chefs a\ail obtenu cette petite place: il se nommait Pierre Aubrespy.

Lue heure auparavant, lorsque le sauveiu' de madame de Tresmes était arrivé, et qu'il avait décliné son nom, il aurait pu, sans le sentiment exclusif qui le dominait déjà, s'apercevoir de l'effet extraordinaire que ce nom produisait sur Pierre Aubrespy. Il avait laissé tomber sa j)lume, et dévorant le jeune homme du regard, lui avait demandé deux fois d'une voix que réi^otion rendait presque inintelhgible :

— Vous. . . VOUS. . . nommez. . . Nap. . . oléon Potard ?

— Oui, sans doute, répondait l'autre d'un air distrait.

Le vieux soldat s'était alors avancé, les mains tendues vers lui, et comme s'il allait le serrer dans une étreinte passionnée ; mais sans doute une pensée subite l'arrêta; maîtrisant son trouble par un énergique effort: Entrez, Mon^ sieur, dit-il en s'inclinant.

Depuis ce moment, debout derrière la porte, il ne l'avait pas perdu un moment de vue. Les regards que le jeune homme attachait sur Bénédicte, n'étaient ni plus ardens, ni plus opiniâtres, que ceux dont Pierre Anbrespy le poursuivait lui-même. Son front avait rayonné de joie , quand il ra\ ait vu engager madame de Tresmes et danser avec elle , puis , lorsqu'il le vit revenir tristement à sa première place, il fronça Je sourcil et grommela entre ses dents: «Pauvre conscrit! le voilà déjà consigné ! » x>Iais qu'on juge de sa stupéfaction et de sa colère, lorsque Raoul de Domazan, Gustave de Miéville, Antonin de Sélinges et un autre élégant de leurs amis, après lui avoir demandé lo livre des eaux, et lu à haute voix ce nom bizarre, Napoléon Potard, se mirent à éclater de rire de la façon la plus insultante, et se répandirent en impertinens quolibets. Pierre Aubrespy ne perdit pas de temps à réfléchir; il entra dans le salon, s'approcha de notre héros toujours perdu dans sa rêverie, et lui frappant sur l'épaule :

— Jeune homme, lui dit-il, entendez-vous?

Le jeune homme le suivit machinalement, et ils purent ouïr tout à leur aise les propos de ces Messieurs :

— Ho ! Ho ! Napoléon Potard ! ce n'est pas pour rien que nous sommes vaincus ! vœ viens \ ... parions que ce Monsieur fait dans la canelle !

— Mascuhn Potard ; féminin potasse. . . puis contrefaisant Odry : épicier, ta réglisse n'est pas sucrèze du tout !...

— Ce que c'est pourtant que l'ambition ! voilà un monsieur qui, non content de s'appeler Potard, a voulu encore s'appeler Napoléon ! sa maman, respectable boutiquière de la rue Saint-Denis, aura, pendant sa grossesse, rêvé qu'elle accouchait d'un bonnet à poil !

Gustave en fausset : Messieurs et Mesdames, ceci vous représente une métamorphose d'Ovide : La colonne Vendôme changée en pain de sucre!...

Antonin gravement : Non, Messieurs, Napoléon, c'est la gloire ; Potard, l'épicerie... le passé et l'avenir de la France résumés dans un seul homme!... ce nom n'est pas un nom, c'est un mythe!...

A la première bordée de ces sarcasmes, Napoléon Potard avait pidi de colère ; sa main cramponnée au bras de Pierre Aubrespy qui ne le quittait pas plus que son ombre, l'avait serré avec une énergie convulsive ; mais il se remit

10 NAPOLÉON rOTARl).

bientôt, et lorstiiic li's acliarnés railleurs curent épuisé leurs plaisanteries, il s'avança vers Raoul d'un air fier et calme, et lui dit froidement :

— Moiisiom-, \ous paraissez savoir si bien mon nom, qu'il est inutile sans doute que je vous doinie ma carte.

— >Iousieur, vous vous exprimez si bien, qu'il est inutile sans doute que je vous demande de \ ous expliquer davantage.

— Ainsi donc?...

— Je suis à vos ordres: les armes, le jour, l'heure, le lieu ?...

— I/épée, demain, sept heures du malin, le pré de Dresny.

Raoul s'inclina gravement cette fois ; puis il dit à deux des jeunes gens : monsieur de Miéville ! monsieur de Sélinges ! vous serez mes témoins !...

— Et moi, dit Pierre Aubrespy à Napoléon Potard, si vous le permettez, je serai le vôtre.

Le tout s'était passé si rapidement, et avec des formes si convenables, que le bal ne fut pas troublé.

— Allons, murmura Raoul en rentrant dans le salon et en se dirigeant vers madame de Tresmes qu'il avait engagée pour le galop, ce sera mon quatrième duel ; mais il serait dur d'être tué par un quidam répondant au nom de Potard...

— Monsieur, lui dit tout bas Bénédicte en le regardant fixement, vous avez fait bien du mal depuis quelques heures : si vous ne le réparez pas demain matin, je ne vous haïrai point, je vous mépriserai....

Puis ramenant sur ses lèvres un de ses plus charmans sourires, elle prit le bras de son brillant danseur, et le bal recommença, plus animé que jamais.

lin duel aiioraynie.

A Plombières, même en été, les matinées sont fraîches. Notre héros, qui n'avait pas dormi de la nuit, et s'était levé deux heures plus tôt qu'il ne fallait, sentit en sortant de sa chambre un léger frisson qui lui fit peur ; il ne s'était jamais battu, et il se posait cette question terrible : suis-jc brave ? — Cependant, arrivé sin- la place, les premiers rayons du soleil dissipèrent cette espèce d'engourdissement inquiet, malaise plutôt physique que moral; mais alors une IM-nséc ( ruelle y succéda. Qui sait si ce n'est pas Raoul qu'elle aime? si ce n'est pas j)our lui qu'elle tremble en ce moment ?.. . Que suis-je pour elle, moi?

NAPOLÉON POTARD. il

un inconnu, importun dès qu'il n'est plus nécessaire, instrument hier, jouet demain. — Et autres métaphores à l'usage des amoureux désespérés.

Tout en ruminant ces pensées mélancoliques, il s'était ainsi dirigé vers la fontaine Stanislas, près de laquelle il avait donné rendez-vous à Pierre Aubrespy. Un quart d'heure après il le vit arriver, accompagné d'un jeune homme d'environ trente ans, dont la figure, quoique passablement large, disparaissait presque entièrement sous une chevelure d'un blond hasardé, avec favoris , barbe et moustaches assortis, le tout d'une longueur ébouriffante et ébouriffée. Un nez camard, de gros yeux bleus à fleur de tête, une casquette, un justaucorps en velours , dont le collet étroit s'applatissait sur une cravate rouge, complétaient cet ensemble à la fois très excentrique et très vulgaire.

— Je vous présente, dit Aubrespy à Napoléon Potard, monsieur Cyprien Sureau, voyageant pour les vins de Bourgogne, et qui sera votre second témoin. Monsieur de Domazan en aura deux, et il n'eût pas été réguUer que vous n'en eussiez qu'un.

— Oui, jeune homme, interrompit le commis- voyageur avec un accent criard, et il ne sera pas dit que ces muscadins nous auront fait saigner du nez. Voyez-vous cette tabatière? portrait de Napoléon, Voyez-vous ce foulard? portrait du général Foy. Voyez-vous ce Uvre ? chansons de Béranger. Je suis comme cela, moi... commis-voyageur, c'est vrai; mais passionné pour la liberté, la charte et l'empereur : vivant dans le commerce des vins de Beaune et des gloires nationales.

Pauvre soldat, je reverrai la France !

La main d'un fds me fermera les yeux ! ( bis )

Ou si vous aimez mieux :

Peuples, formez une sainte alliance !

Et donnez- vous la main l (ter)

Gela m'est égal, je les sais toutes par cœur. — Puis à demi-voix et de l'air d'un homme qui joue sa tête :

Plus de Bourbons, c'est le cri de la France !...

Tant pis. . . «. ^st dit. . . Voilà !. . .

Ce flux de paroles déclamées et chantées d'un ton de bravache, fit faire la grimace à Pierre Aubrespy et à Napoléon Potard : celui-ci à qui le vieux sergent avait inspiré tout d'abord une confiance sympathique, passa rapidement derrière lui, et lui (fil tout bas: où diabU; avez-M)us pèche ce monsieur-là?

— Hier, eu vous quittant, dans un café où il parlait de Waterloo de façon à me faire pleurer comme une bête... Enfin n'importe, je n'avais pas d'ailleurs le temps de vous chercher un maréchal de France.

— Soit ; mais je vous en prie : (luand ces Messieurs arriveront, chargezvous de tout, et portez seul la parole; aulrenieut voire monsieur Sureau les ferait encore rire, et... j'en ai assez comme cela.

— Soyez tranquille; la vieille garde sait son affaire.

Ils niairlièrenl ensuite vers le pré de Dresny. Le ciel était pur, et promettait une de ces eliaudes journées pendant les([uellcs il est si bon de se sentir vi\re. Le brouillard du matin se dissipait peu à peu, ne laissant d'autres traces de son |)assage que quelques gouttes de rosée, étincelant çà et là sur l'herbe des prairies ou la verdure satinée des feuilles. On voyait encore quelques flocons grisâtres s'enfuir vers le couchant ou s'accrocher aux coUines environnantes, dont ils marbraient les sinueux contours. Les travailleurs commençaient gaîment leur ouvrage, n'ayant à cette heure matinale, ni le ressentiment des fatigues de la veille , ni le souci de celles du jour. De l'autre côté du joli torrent de l'Eaugrogne, de longs troupeaux h la physionomie heureuse et hébétée suivaient lentement la rive ou s'abreuvaient en passant. La gaie chanson du pâtre, les voix lointaines des moissonneuses , la fumée bleuâtre s'échappant du toit des chaumières réveillées, le bêlement des vaches mêlé au bruit de leurs clochettes, quelque chant d'oiseau caché dans les arbres, toute cette scène de vie et de fraîcheur, que la nature renouvelle chaque matin, paraissait à Napoléon Potard plus attrayante que de coutume, et le plongeait dans une sorte de rêverie taciturne : il n'en sortit qu'en arrivant au pré choisi pour le duel, et protégé contre les regards indiscrets par de larges fossés qu'ombrageait un double rideau de pruniers sauvages et d'ormeaux.

Là, Pierre Aubrespy s'occupa, avec un soin paternel, de quelques détails dont il avait appris par expérience l'importance relative. Il y avait quelque chose de touchant dans ce mélange de stoïcisme et de sollicitude. Malgré l'affection extraordinaire qu'il paraissait portera son jeune ami, il n'eût pas dit un mot pour empêcher un duel que, d'après ses idées, il regardait comme nécessaire ; et en même temps il ne négligeait rien de ce qui pouvait en diminuer les chances défavorables. Il examina minutieusement de quelle façon .Nai)oléon Potard était habillé, si rien ne pouvait gêner ses mouvemens, etc. Il lui fit étendre dans les |)ochcs de son gilet, et de manière à offrir le plus de surface possible, une douzaine de pièces de cinq francs qu'il avait par hasard sur lui.

— On a vu, dit-il, des coups de pointe s'amortir en tapant là-dessus; puis il lui demanda brusquement : Savez-vous faire des armes ?

— Clouune on le sait, quand on a six mois de salle.

— Connu, reprit Aubrespy avec un léger mouvement d'épaules; c'est égal, avec du cœur tout s'arrange, et vous en avez... Oh oui! ajouta le vétéran, dont le regard s'alluma tout-à-coup.

— Je le crois, répondit simplement notre héros.

— Suffit; maintenant écoutez-moi. Vous avez affaire à un homme brave et adi'oit : ayez toujours l'œil au grain et la pointe au corps : vous êtes leste, souple et fort , ne vous fendez pas, et, pendant les quatre premières minutes, contentez-vous de parer ; à la cinquième, tous les tireurs sont de la même force sur le terrain. Surtout, tâchez d'oublier ce que votre maître d'armes vous a appris; et que Dieu vous garde ! Mais si par malheur. .. oh ! non, non, c'est impossible; il ne sera pas dit que celui que... qui... Tenez, je ne sais pas ce que je dis, mais, par grâce, permettez-moi de vous embrasser!...

Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre ; ce fut l'accolade de chevalier transportée au dix-neuvième siècle. Pendant ce temps, Cyprien Sureau continuait son répertoire grognard , et fredonnait ces deux beaux vers de monsieur Scribe, aujourd'hui académicien :

Un vieux soldat sait mourir et se taire. Sans murmurer !

A sept heures moins quelques minutes, Raoul de Domazan arriva avec ses deux témoins et le chirurgien des eaux, qu'ils amenaient par précaution. Le sémillant officier paraissait triste, contrarié. Pour qui connaissait son extrême bravoure, cette préoccupation voulait dire : Me voilà embarqué dans une sotte affaire, et qui, de quelque façon qu'elle tourne, ne me présage rien de bon. Pas moyen de raconter ce duel, cet hiver, dans le salon de la princesse de B... Et puis, madame de Tresmes va me haïr... Décidément, c'est très ennuyeux, très embarrassant, et je voudrais bien sortir de là.

Après un salut froid et poli de part et d'autre :

— Monsieur, dit Raoul à son adversaire, nous nous sommes hier si vite et si brusquement accordés, que nous n'avons pas même eu le temps de nous dire nos noms : permettez-moi donc une présentation en règle : d'abord, votre serviteur, le vicomte de Domazan, capitaine du 2'" chasseurs dans la garde ; mes amis, le comte de Miéville, lieutenant d'état-major; le baron de Sélinges, second secrétaire d'ambassade à Turin. Maintenant, soyez assez I)ons pour nous dire à qui nous avons affaire. . .

— Soit, Monsieur, dit le vieux soldat ; je me nomme Pierre Aubres|)y, ancien sergent de la 82* demi-brigade, aujourd'hui concierge du Cercle des eaux à Plombières.

Raoul s'incUna gravement.

— VA moi, Cyprien Sureau, commis-voyageur pour les vins de Bourgogne, Raoul fronça le sourcil.

— Et moi, vous le savez bien. Napoléon Potard.

— Je le sais, Monsieur, mais ne pourriez- vous m'apprendra?...

Àh NAPOLÉON POTARD.

— Pas autre chose...

— Kn ce ras-là, ne trouvez pas mauvais que je vous le dise; vous n'ignorez poiiii (|iio (•(> n'est p;is l'usago de so battre avec un inconnu. (Croyez bien que ce n'est pas un sol orgueil qui me fait parler ; mais après tout, je ne puis croiser le fer avec un homme qui ne veut pas dire qui il est, ni ce qu'il est.. Et je me ftMicite presque, ajouta Raoul qui se faisait évidemment une indicible violence, si nous trouvons là, sans déshonneur pour personne... car je vous tiens pour brave... une raison naturelle de ne pas donner suite à une querelle très légère au fond, et qui...

— Alors, monsieur, des excuses! s'écrièrent à la fois Napoléon Potard et Aubrespy.

— Des excuses! moi, des excuses! répliqua Raoul en tressaillant; allons! vous êtes fou! mais, je vous le répète, et j'en appelle à ces Messieurs, je ne puis me battre avec un inconnu !

Messieurs de Sélinges et de Miéville firent un léger signe de tête en guise d'assentiment ; mais ils paraissaient étonnés et soucieux.

Depuis le commencement de ce dialogue on eût pu lire sur le rude visage d'Aubrespy un violent combat intérieur. Son regard allait tour à tour d'un adversaire à l'autre; il voyait Napoléon Potard, pâle de colère et se mordant les lèvres jusqu'au sang; il écoutait avec une exaspération toujours croissante les paroles de M. de Domazan. A la lin, il parut céder à un entraînement plus fort que sa volonté même. Il s'avança vers Raoul, les bras croisés, en le regardant fixcmenL

— Monsieur, lui dit-il, vous vous êtes conduit hier, et vous vous conduisez ce matin, comme un... enfin, suffit, je m'entends ; et cependant vous êtes brave, je le sais; vous êtes homme d'honneur, je le crois. Plutôt que de laisser plus long-temps humilier quelqu'un que j'aime comme mon enfant, je vais commettre un crime : je vais trahir une promesse sacrée; je méfie à vous, et honte sur vous seul si vous m'en faites repentir. . : Venez. . .

Il l'entraîna à quelques pas de là, et lui dit tout bas quelques mots; en l'écoutaiU, la figure de Raoul exprima tour à tour l'incréduUté, l'étonnement, le doute, mais on entendit Aubrespy qui ajoutait d'une voix solennelle.

— De\ant Dieu et sur l'honneur, je jure que ce que je vous dis est vrai, et que je sois soullleté, si je mens!..

Alors monsieur de Domazan revint vers le groupe dont il s'était un moment éloigné ; et saluant Napoléon Potard, il lui dit avec une politesse qui cette fois n'avait rien de factice:

— Monsieur, si vous voulez me faire l'honneur de vous battre avec moi, je suis à vos ordres.

Les témoins donnèrent le signal, et le duel commença.

NAPOLEON PÔTABD. 45

Assurément je ne prétends pas justifier cet impôt de sang prélevé par l'orgueil sur le courage. Mais ces deux hommes jeunes, beaux, sans haine, ne se connaissant que de la veille, et jouant noblement leur vie, offraient un spectacle chevaleresque et poétique , trop rare aujourd'hui , pour ne pas avoir droit à l'indulgence. Ne soyons inexorables que pour ce qui porte l'empreinte glacée de notre siècle d'argent et de boue, et pardonnons à ces fautes où se retrouve un reflet de ce vieil honneur qui peut avoir des taches comme le soleil, mais qui du moins, comme lui, éclaire et réchauffe. Surtout ne craignons pas de compromettre notre orthodoxie en contredisant monsieur Dupin, lequel a intronisé, comme chacun sait, le courage civil, courage bien commode, puisqu'à en juger par son inventeur, il permet de n'être pas civil, et ne force pas d'être courageux.

L'intrépidité était égale de part et d'autre ; mais Raoul de Domazan avait toute la supériorité que donne l'habitude de l'escrime et l'expérience des duels. Dès les premières passes un connaisseur se fût aisément aperçu qu'il ménageait son adversaire: deux fois, la pointe de son épée arriva tout juste à la poitrine de Napoléon Potard, et il l'eût percé d'outre en outre s'il eût porté à fond. Pierre Aubrespy, dont l'œil d'aigle ne perdait pas le plus léger mouvement, pâht et respira tour à tour. Au bout de dix minutes , des gouttes de sueur commencèrent à couler de tous les fronts; de ceux-ci, par anxiété ; de ceux-là, par fatigue. Les témoins firent signe aux combattans de prendre un moment de repos.

Ils abaissèrent leurs épées; les amis de Raoul, aux yeux desquels l'inexpérience de Napoléon Potard relevait encore son courage, le regardaient presque avec admiration. Aubrespy rayonnait; quant à Cyprien Sureau, sa contenance n'était plus tout-à-fait aussi martiale qu'en fredonnant les refrains de Béranger.

Il fallut recommencer: la répugnance de Raoul, son désir d'en rester là, étaient visibles. Mais le mot à'excuse.s avait révolté son orgueil , et une mauvaise honte lui ferma la bouche. Ils se remirent donc en garde; cette reprise fut courte ; vous croyez peut-être que je vais, m'emparant d'un vieux paradoxe, et me souvenant qu'on a vu des conscrits tuer des maîtres d'armes, donner la victoire à mon héros. Hélas ! je suis forcé , en historien véridique, d'avouer tout le contraire. Plus impétueux, plus impatient, animé par ce quart d'heure de feintes et d'estocades sans résultat. Napoléon Potard, décidé à pousser une botte décisive , se fencht h fond, en dirigeant sa pointe en pleine poitrine : la botte fut parée, et pendant que son épée, relevée par un habile coup de tierce, décrivait un demi-cercle au dessus de sa tête, son corps resta à découvert. Raoul vit le péril, il voulut rompre, mais il était trop tard ; son épée retenue IJar la parade, et un moment immobile, rencontra déjà la poitrine de son ad-

versaire, qui se portait on avant. Seulement, par un tour de poignet plus rapide que l'éclair, l'adroit olTicier réussit à donner à sa lame une direction oblique, et le coup, qui eùl traversé le cœur, ne lit qu'atteindre les chairs quelques lignes plus bas : Ce n'est rien, ce n'est rien ! dit Napoléon Potard : en garde encore ! mais en même temps un nuage s'étendit devant ses yeux; il s'appuya sur son épée, pâlit horriblement, murmura quelques mots parmi lesquels on put distinguer le nom de Bénédicte , et tomba évanoui.

A l'instant, tous les témoins s'élancèrent; M. de Domazan, plus pâle que son adversaire, lit un geste de désespoir; Pierre Aubrespy déchira d'une main tremblante le gilet et la chemise du jeune homme, dont le sang coulait à flots; puis il s'élança comme un fou sur Raoul, le prit d'une main, saisit de l'autre le chirurgien et les amenant auprès du blessé: Monsieur, dit-il, sur votre honneur, sur votre vie, la blessure est-elle mortelle? Le chirurgien s'agenouilla, examina la plaie, s'assura de l'état de la poitrine et du cœur, et dit en se relevant : Sur mon honneur, cette blessure n'est ni mortelle, ni dangereuse !

— Monsieur, dit alors Aubrespy à Raoul, en lâchant enfin sa main, qu'il tenait serrée dans la sienne comme dans un étau ; si vous me Taviez tué, je vous

assassmais

Monsieur de Domazan et ses témoins s'éloignèrent, après avoir exprimé leurs regrets dans les termes les plus chaleureux. Ils mirent leur calèche à la disposition d' Aubrespy, qui s'empressa d'y transporter le blessé et lit asseoir le chiruri^ien auprès de lui. La voiture s'achemina au pas vers la ville ; quand ils y arrivèrent, l'horloge sonnait huit heures; il n'y avait encore personne dans les rues. Pierre Aubrespy commença par éconduire poliment Cyprien Sureau, qui voulait monter avec eux dans la chambre de Napoléon Potard : la précaution n'était pas inutile; car lorsque Pierre et le chirurgien y entrèrent, chargés de leur précieux fardeau, il s'y trouvait déjà quelqu'un: c'était la mar- (juise de Tresmes.

Elle se tenait sur le seuil, pâle d'inquiétude et les interrogeant du regard. Pierre eut pitié d'elle, et lui dit brièvement: Il n'y a pas de danger, et il s'est conduit en brave.

— Merci, mon Dieu, merci, s'écria Bénédicte en se jetant à genoux, et avec un accent qu'eût envié la Malibran, lorsqu'au second acte d'Otello elle répétait avec le chœur: Vive!...

Napoléon Potard était toujours évanoui; Aubrespy l'établit sur son lit, et le chirurgien procéda au premier pansement. Bénédicle les aidait tous deux avec un zèle et une adresse de sœur de charité. Le sang avait coulé en abondance et le blessé ne donnait encore aucun signe; de vie. Bientôt pourtant le cercle de bistre qui cernait ses yeux fit place à une blancheur mate ; une teinte rosée se répandit sur ses joues pâles comme le marbre. Sa respiration

revint faible d'abord , puis plus forte et plus égale ; ses lèvres remuèrent , comme pour exhaler quelques sons indistincts : puis, il s'agita comme un homme qui se débat contre un rêve ; enfin ses yeux s'ouvrirent ; il regarda autour de lui , et, instinctivement peut-être, sembla chercher une personne , qui, hélas! n'y était plus; car dès les premiers symptômes de retour à la vie, Bénédicte avait disparu.

Il voulut parler : Aubrespy lui mit la main sur la bouche ; livré h ce vague bien-être qui succède à l'évanouissement, le blessé se laissait faire sans résister. Le chirurgien défît les Ugatures et examina de nouveau la plaie, qui était large, mais sans profondeur, le coup ayant dévié de gauche à droite. Vers le soir, comme il y eut quelqu'annonce d'agitation et de fièvre , il ordonna une potion calmante , dans laquelle la forte constitution de son malade lui permit de mêler une certaine dose d'opium. Quelques momens après , Napoléon Potard commença h s'assoupir, et comme si une fée à la fois malicieuse et bonne eût couru avertir madame de Tresmes, elle rentra, au moment où les yeux de notre héros se refermaient. Le chirurien salua et sortit. Aubrespy s'installa dans un fauteuil, à quelque distance, et Bénédicte resta seule auprès du lit. Une veilleuse posée sur un guéridon , éclairait de sa lueur incertaine cette chambre blanche et nue. Rien au dedans ni au dehors , ne troublait le silence de la nuit. A l'écart et presque dans l'ombre , le vieux soldat , perdu dans ses pensées ou luttant contre le sommeil , penchait sa tête grisonnante ; et sa grande ombre, projetée sur le mur, s'y dessinait en formes bizarres, en silhouette fantastique. Bénédicte veillait : que se passait-il dans son cœur, près de celui dont le sang venait de couler pour elle ? Nul n'eût pu le deviner ; grave, sereine, recueiUie, elle fixait sur le jeune homme endormi un regard empreint d'une tendresse presque maternelle ; ses beaux cheveux dénoués se mêlaient parfois aux cheveux flottans de Napoléon Potard ; son souffle allait au devant de son souffle ; et comme si l'ange gardien du blessé lui eût révêlé la présence de celle qu'il aimait, un vague sourire errait sur ses lèvres décolorées. Il y eut un moment, où, sans s'éveiller et toujours sous l'influence de l'opium, il ouvrit de grands yeux qui rencontrèrent madame de Tresmes , à demi-inchnée vers lui: — Bénédicte! Bénédicte! murmura- t-il ; mais déjà Bénédicte effrayée s'était brusquement cachée derrière le rideau. Sa crainte était vaine ; dans cet état de douce et ineflable somnolence où Napoléon Potard était plongé, la réaUté se perdait dans le rêve en le continuant, et cette vision flottante ne fut pour lui qu'un épisode de ses songes. Bientôt la marquise rassurée se rapprocha de son chevet; le sommeil redevint même si profond qu'elle put oser davantage. Comme si elle cédait à un chaste et mystérieux attrait, elle approcha ses lèvres de ce front blanc et pur. Mais sans doute une pensée soudaine l'arrêta: — Insensée, se dit-elle, qu'allais-je faire? — Et

clic se rassii , la tC-tc ploug«5e dans ses mains , en proie à une mélancolique rCveric.

In peu avant le jour rllc se relira, et, quelques momcns après, Napoléon Potard s'éveillait. Il trouva Aubrespy debout auprès de lui :

— C'est donc vous , lui dil-il, qui m'avez veillé cette nuit?

— Oui, c'est moi.

— Merci, mon ami... Et personne n'est venu? ajouta le malade dont une légère rougeur colora les joues,

— Personne.

— Hélas ! c'est vrai , je suis un fou... j'ai rêvé ; voilà tout.

Les choses se passèrent ainsi pendant quelques jours ; chaque soir, après la visite du chirurgien , et lorsque le malade se rendormait , encore alîaibli par la quantité de sang qu'il avait perdue, la charmante jeune femme arrivait doucement, sur la pointe des pieds , et passait près de lui de longues heures ; elle préparait elle-mOrae les potions qu'il devait prendre , parcourait la chambre qu'elle animait de sa présence , génie invisible laissant partout un parfum de grâce et de bonté. Pierre Aubrespy la regardait faire avec une sorte d'admiration respectueuse : entre Bénédicte et lui , peu de paroles s'échangeaient. Un geste, un signe, un regard établissaient entre eux je ne sais quelle intelligence secrète qui semblait unir dans la même pensée deux êtres si profondément séparés en apparence par la nature et la destinée. On eût dit qu'il y avait là un mystérieux lien dont notre héros était le nœud.

Cependant la convalescence de celui-ci avançait rapidement. Un soir, le chirurgien lui annonça qu'il pourrait partir le lendemain. Ce soir là, la bonne fée vint encore ; mais elle comprit qu'il y aurait danger pour son incognito à rester plus long-temps. Elle s'arma donc de courage , s'approcjia du lit du convalescent qu'elle contempla un moment avec amour ; puis se baissant toutà-coup , elle imprima sur son front ce doux et chaste baiser qu'elle n'avait pas osé lui donner le premier jour ; mais cette fois elle ne rougit pas; seulement une larme à demi-contenue étincela à travers ses beaux cils et descendit sur ses joues ; perle charmante que peut-être la résignation laissait surprendre par le regret : puis elle se détourna brusquement , serra la main de Pierre Aubrespy, et sortit légère comme une ombre.

Le lendemain, un peu avant dans la matinée , Napoléon Potard, en s'éveillant, se sentit à peu près guéri. Sa blessure était fermée et ses forces revenues. Il se leva, s'habilla, et pendant cette opération, s'étonna de ne retrouver personne auprès de lui. Il appela son hôtesse qui lui avait aussi donné quelques soins. Elle parut, les lèvres pincées et avec l'air d'une femme qui sait un peu, croit deviner beaucoup, et ne veut dire ni ce qu'elle sait, ni ce qu'elle devine.

— Madame, luidemanda-t-il, qu'est devenu monsieur Vernier, le chirurgien?

— Il ne reviendra plus ; il a dit que Monsieur n'avait plus besoin de lui.

— Mais ses honoraii-es ?. . .

— Ils sont payés.

— Payés ! et par qui ?

— Par. . . par monsieur Aubrespy.

— Aubrespy... ah! celui-là du moins j'espère que je vais le voir; où est-il ?

— Hélas ! Monsieur, une affaire pressante l'a forcé de partir ce matin ; il m'a chargé d'exprimer à Monsieur ses regrets , ses excuses et son dévoûment.

— Et où, et quand le reverrai-je ?

— Il ne l'a pas dit.

— Quoi ! lui aussi! ce vieux soldat ! si bon , si empressé pour moi... Et parti sans me dire adieu! murmura le jeime homme , tout pensif; puis s'adressant de nouveau à l'hôtesse :

— Et il n'est pas venu d'autre personne ?

— Pardon, Monsieur...

Napoléon Potard frissonna d'espoir ; elle lui remit plusieurs cartes ; M. de Domazan, M. de Sélinges, M. de Miéville, M. Cyprien Sureau, étaient venus, presque tous les jours, savoir de ses nouvelles.

Ce n'était pas , à ce qu'il paraît, tout-à-fait le compte du questioimcur ; il regarda ces cartes , comme s'il eût cherché un autre nom, garda un moment le silence ; puis il reprit, comme avec effort :

— Et outre ces messieurs, il n'est venu personne ?...

— Personne.

— Et personne n'a demandé des nouvelles de ma blessure ?

— Non, Monsieur.

— C'est bien. Madame ; je vais partir ; veuillez me dire ce que je vous dois.

— Vous ne me devez rien ; tout a été payé.

— Payé, et par qui ?

— Par... par Monsieur Aubrespy.

— Oh ! c'est trop fort , s'écria Napoléon Potard ; puis il ajouta : Au fait ! un mystère de plus ou de moins, cela ne vaut pas la peine d'y penser.

Il avait l'air si malheureux , que la pauvre hôtesse , toute embarrassée de son rôle, paraissait se fane violence , et était peut-être sur le point de lui en dire plus qu'elle ne voulait ; mais il était trop amoureux , trop agité pour être bien clairvoyant. Il ne s'aperçut de rien, et commença mélancoliquement ses préparatifs de départ.

Au bout d'une demi -heure, il prit congé de l'hôtesse et sortit. Au moment où il mettait le pied sur la première marche de l'escalier •

âO NAPOLÉON POTARD.

— Ah! mon Dieu! ÎMonsiour! lui cria-t-elle en le rappelant; j'oubliais... voilà ck'iix leUrc's qu'on a laissées j)our vous...

— Deux lettres ! donnez donc !

Il les lui arracha des mains et les ouvrit précipitamment.

L'une d'elles était écrite sur papier de cuisine , et la grosseur des caractères en rendait plus frappantes les excentricités orthographiques ; elle ne renfermait que les mots suivans :

« Môsieu Napoléon Potar : il 6 prié de ce trouvé à Vil d'Avré le 10 juin 1835. »

— Le 10 juin ! se dit notre héros plus intrigué que jamais, c'est justement l'anniversaire de ma naissance ; ce jour-là j'aurai vingt-huit ans!

La seconde lettre était aussi niignoinic, aussi élégante, aussi parfumée que la première l'était peu ; une main sans doute bien légère , et qui ne pouvait être qu'une main féminine , y avait tracé les pieds de mouche les plus jolis du monde ; mais le contenu en était à peu près le même , et le jeune homme y lut ce qui suit ;

« Monsieur Napoléon Potard est prié, par des amis inconnus, de se trouver

à Ville-d'Avray le 10 juin 1835. »

Napoléon Potard relut ces deux billets, trente fois au moins en une minute ;

il les commenta silencieusement , les compara , les retourna, les ferma, les

rouvrit ; puis renonçant probablement à y rien comprendre, il les mit dans sa

poche et s'en alla ; cette fois ou ne le rappela plus.

Lorsqu'il se retrouva sur la place, le ciel était pur, le soleil splendidc, comme le jour de son duel ; mais tout semblait désert. La saison des eaux finissait ; la foule qui avait peuplé Plombières , s'était écoulée peu à peu : déjà les premières influences de l'automne entremêlaient de quelques teintes rembrunies la verdure des ormeaux et des tilleuls.

Napoléon Potard regarda autour de lui ; puis il se frappa tristement le front : — Seul ! toujours seul au monde ! murmura-t-il , et il continua sa route.

Ingratitude*

Vers la fin de l'hiver de l'année suivante, de cette fatale année 1830, où janvier eut des frimas si rudes et juillet de si funestes soleils, madame de ïresmes donnait une soirée dans son délicieux hôtel, rue de Babylone. Depuis

la mort de son mari elle avait cessé de faire danser ; mais ses concerts avaient une réputation européenne. Ses invitations étaient assez restreintes, pour qu'on fût sûr de n'y rencontrer personne qu'il eût été fâcheux d'y voir, et assez recherchées pour que nul n'y manquât, de ceux qu'on aimait à y retrouver. Elle entendait si bien l'art difficile de maîtresse de maison, qu'en sortant de son salon tout le monde était content; les artistes avaient été applaudis et même écoutés; les gens d'esprit avaient eu des mots fins: les jolies femmes avaient été si bien placées, que leurs attentifs s'étaient approchés d'elles sans déranger personne ; les femmes politiques avaient rencontré le ministre influent qui, heureux d'être là, s'était mis en frais pour elles, et leur avait même donné le plaisir de deviner un secret d'État qui n'existait point. Les basbleus avaient parlé poésie avec les diplomates, et diplomatie avec les poètes ; les mélomanes avaient savouré d'excellente musique, et les élégans avaient été vus : on disait que, chez madame de Tresmes, les lumières, les fleurs, le choix des artistes, et les mille détails qui composent une soirée élégante, avaient un charme et comme un parfum qu'on ne retrouvait pas ailleurs ; on disait cela peut-être parce qu'elle était belle, et probablement parce qu'elle était à la mode.

Ce soir-là elle resplendissait; son vieil oncle, le chevalier de Trévenyn, l'aidait à faire les honneurs, et protégeait de l'autorité de ses cheveux blancs ce que sa position de femme jeune et isolée pouvait offrir d'exceptionnel aux susceptibilités du monde. Accrochée à son bras, on eût dit une belle branche de clématites en fleurs suspendue à un mur gothique. Ses diamans, qu'elle tenait de sa mère , passaient pour les plus beaux de Paris. Montés en couronne par Fossin, ils réunissaient sur son front le triple diadème de la richesse, de l'élégance et de la beauté. Sa robe de damas bleu, traversée de haut en bas par des nœuds d'argent, rappelait par sa coupe les souvenirs, si recherchés alors, de la cour d'Anne d'Autriche. Avec ses beaux cheveux crêpés, son cou de cygne, ses blanches épaules, ce suave et noble visage qu'illuminaient à la fois la flamme scintillante de ses diamans et le feu voilé de ses regards, Bénédicte eût inspiré un sonnet de plus à Benserade, ou mieux encore, lui eût fait déchirer tous les autres. L'hôtel de Rambouillet eût recommencé en son honneur cette carte du Tendre, à laquelle elle aurait donné autant de voyageurs que de géographes. Ménage eût oublié pour elle ses plus chères correspondances et perdu même son latin ; et, dans tous les temps, les vrais amans et les vrais poètes eussent tressailli, comme devant l'image vivante de leurs désirs et de leurs rêves!

On se montrait au piano les virtuoses célèbres d'alors : Adolphe Nourrit, artiste plein d'âme et de cœur, mort dans son orgueil, ce linceul païen de tant de gloires modernes ; Bohrer, La Péronse du violoncelle dont Batta de^

2i NAPOLÉON l'OTARD.

vail l'tro le Colomb ; Znchclli, souple <'l habile chanteur, qui n'eut ffuc le tort (le succéder à Pellegriiii el Icmniheur d'être remplacé par Lahiachc ; madame Danioreau, légère et élégante fauvette qui a eu trois chausoiis et trois nids ; Ilenrielle Sontag, l'inimitable doua Anna, que son mariage venait d'enlever au théâtre, et qui, par déférence pour madame de Trcsmes, avait consenti à chanter encore celle fois avant son départ; et vous aussi, artiste inspirée, doux fantôme des jours de notre jeunesse, paie Dcsdémona, sémillante Rosine, passionnée et iwétiquc Malibran !

r/audiloirc était digne de pareils artistes. Tout le monde se souvient que jamais la société du faubourg Saint-Germain ne fut plus brillante que pendant ce dernier hiver. On eût dit qu'au moment d'être dispersée par cet orage bourgeois qui devait, comme les autres, commencer par le tonnerre et finir par la l)oue, un secret instinct la portait à se réunir, à serrer ses rangs, et à jouir à la hâte de ces belles soirées, presque sans lendemain. C'est ce que monsieur de Salvandy eût appelé , ce jour-là, chanter sur un volcan, et ce que les hommes sérieux, amis de la restauration, entremêlaient de réflexions sinistres sur l'état des choses, la perfidie du libéralisme et la direction des esprits. Ces pressentiraens involontaires, qui se peignaient sur plusieurs visages et s'exhalaient en paroles tristes, chuchotces à voix basse, étaient coinmc le fond sombre et mélancolique des riantes broderies de la fête, mais n'en troublaient point l'entrain ni l'éclat. Elles formaient un contraste piquant et parfaitement analogue à la comédie humaine, avec les propos futiles ou joyeux c{ui s'échangeaient dans les groupes de jeunes gens et de jeunes femmes; avec ces usages mondains qui veulent qu'on ne paraisse attacher de l'importance qu'à ce qui n'en mérite aucune, et avec cette musique admirable qui venait, par intervalles, I avir toute l'assemblée à ses préoccupations graves ou frivoles, et montrer toute la dislance qui sépare le paisible domaine de l'art, de celui où s'agitent les passions et les partis, les vanités et les rancunes.

Presque tous les hommes qui se trouvaient là étaient éminens, ou par leur naissance ou par leurs œuvres. A tous momens la voix sonore du valet de service jetait, à travers la porte ouverte à deux battans, quelques uns de ces noms qui parlent à l'imagination, à la mémoire, ou à toutes deux ensemble. Ce que n'avaient pu faire encore le progrès du temps et les leçons de l'histoire, le gracieux empire d'une femme l'accomplissait pour quelques heures. Sous son regard et son sourire, une égalité parfaite, une cordiale entente s'établissait entre le grand seigneur de la vieille roche et le grand dignitaire de l'Empire ; entre le gentilhomme de la chambre et le député en habit noir; entre le marquis, l'artiste, le savant, le publiciste, le poète; entre deux hommes spirituels de partis dilTérens, et, ce qui est bien plus difiicile, entre deux hommes médiocres du même parti. Le valet de chambre annonçait : M. le duc de Fitz-

James! — M. Horace Vernet ! — 31. de Martignac! — M. le vicomlc de la Rochefoucauld ! — M. Rossini ! — M. Biot ! — M. le baron Gérard ! — El pour toutes CCS illustrations si diverses, madame de Tresmes avait un de ces mots flatteurs sans être exclusifs, qui caressent la spécialité d'un homme illustre sans l'y renfermer. Douce et salutaire influence des femmes! la meilleure façon de l'apprécier ce qu'elle vaut , c'est de songer tpie c'est en la perdant qu'on devient ce que nous sommes.

Presqu'en même temps, et comme si le hasard s'était plu à rassemi)ler trois magnifiques renommées, le valet de chambre annonça :

— Monsieur Berryer !

Le jeune député parut au milieu d'un murmure de curiosité sympathique.

Il venait de débuter à la tribune avec un succès immense, et ce vieux monde, qui sentait le sol trembler sous ses pas, se rattachait avec empressement à cet homme nouveau , d'autant plus capable de lui assurer l'avenir qu'il était moins engagé avec le passé. Peut-être aussi se mêlait-il au sentiment qu'inspirait cette merveilleuse éloquence, je ne sais quelle vague inquiétude ; peutêtre les plus clairvoyans de ses admirateurs se disaient-ils, que, puisque Démosthènes se trouvait là, Philippe n'était pas loin.

Madame de Tresmes complimentait encore le brillant orateur, qu'un nouveau nom retentit:

— Monsieur de Lamartine !

L'illustre poète était alors à son apogée ; ainsi qu'il arrive toujours aux renommées qui doivent être durables, la sienne avait eu h subir un moment d'injustice pendant ces années de bruit et d'agitation politique qui avaient accompagné la chute du ministère Villèle. Mais un retour éclatant s'était fait dans les esprits, et l'auteur des Méditations, qui allait être celui des Harmonies, glorifié par la nouvelle école pour avoir révélé la langue des sentimens modernes , était salué par l'ancienne pour avoir su trouver cette langue dans le dictionnaire de Racine. Fidèle aux croyances qui l'avaient si bien inspiré, et auxquelles il allait rendre un public hommage dans son discours de réception à l'Académie française, pas une tache n'avait terni cette chaste muse : heureux temps où les cœurs honnêtes n'étaient pas sans peur, mais où les nobles esprits étaient encore sans reproche !

Puis, comme si tous ces beaux noms devaient se résumer dans un seul, plus beau que tous, on entendit annoncer :

— Monsieur le vicomte de (Chateaubriand!

L'historien des quatre Stuarts n'allait presque jamais dans le monde : son entrée produisit une impression profonde mêlée d'admiration et de tristesse ; son large front paraissait voilé par un nuage de soucis et d'incertitudes : l'avenir de nos destinées lui pesait comme un de ces secrets dont on tient le mot

2i NAPOLÉON rOTARI).

dans sa main, mais qui sont assez redoutables pour qu'on ne sache pas si on doit la former ou l'ouvrir. Poussé par la fatalité dans des rangs qui n'étaient pas les siens et qui lui faisaient porter leur drapeau, jiour mieux en dissimuler les couleurs , prêtant l'appui de son immortel génie à des idées pour lesquelles sa plume fut une arme et son nom un passeport, cette situation étrange et terrible ajoutait à sa gloire une sorte d'intérêt romanesque, moins pur peutêtre, mais plus grand. On éprouvait en le voyant quelque cliosc du sentiment pénible et grandiose qu'éveillerait la vue d'une de nos sublimes basiliques, enlevée par le malheur des temps aux cérémonies de notre culte.

Tout-à-coup, au moment où l'assemblée était encore attentive à l'apparition de ces trois hommes si célèbres, pendant cet instant de sUence qui accompagne les émotions vives, la voix du valet de chambre, plus retentissante que jamais, lança de l'antichambre ce nom insohte :

— lAIonsieur Napoléon Potard !

Notre héros entra, rouge, confus, tremblant sous le regard de gens habitués à se compter et à se connaître, qui semblaient se demander d'où arrivait cet intrus. En l'entendant annoncer, madame de Tresmes pâUt; mais elle se remit aussitôt, et il n'avait pas fait trois pas vers elle que déjà elle avait repris son attitude de reine. Son accueil fut glacial; elle le regarda un moment, comme un étranger dont on ne reconnaît ni le nom, ni la personne, fit un petit signe de tête, le tout en gardant le plus froid silence et d'un air qui voulait dire : Oui êtes-vous, et qui vous autorise à entrer ici ? — Napoléon Potard fut écrasé par ce cahne hautain. Il s'inclina , essaya un geste de soumission qu'elle ne parut pas remarquer, puis , se détournant rapidement , il alla chercher une place bien humble, bien lointaine, où il se tint immobile , promenant son regard attristé sur cette brillante réunion.

Il y a pour les jeunes gens d'imagination une sensation poignante : c'est lorscjue le hasard les transporte dans un de ces salons où sont rassemblés les privilégiés de la fortune et de la naissance , du talent et de la gloire, et qu'en face de ces grandeurs diverses ils se débattent , dans le secret de leur cœur, sous le fardeau de leur petitesse. Leur vanité se révolte alors, et s'ils n'ont pas le jugement assez droit pour reconnaître qu'on ne peut pas recueillir avant d'avoir semé, ni triompher avant d'avoir combattu, il se forme dans leur âme de mystérieuses haines contre toutes ces distinctions sociales qui les humilient de leur éclat. Ils sentent germer en eux ces ambitions confuses , ces |)rojcts orgueilleux , ces rêves insatiables qui les consolent un moment à l'aide de leur décevant mirage, mais dont chaque mécompte doit plus tard les irriter davanlago par la comparaison même des illusions qu'ils ont poursuivies, avec les réa- Utés qu'ils subissent; disposition dangereuse, qui, passant de la théorie à la

NAPOLÉON POTARD. 2b

pratique, se traduit, selon les temps, dans le salon, par des ridicules , et dans la rue, par des révolutions.

Cette sensation , Napoléon Potard l'éprouvait dans toute son amertume. Isolé au milieu de cette foule où il ne pouvait s'appuyer sur rien , où pas une parole, pas un regard , pas une main, pas un sourire ne venait le chercher, il se comparait au naufragé perdu, sur une planche fragile, entre l'immensité des mers et celle des cieux. Il comprenait pourtant que , si grand que fût ce vide , il y avait là une personne qui aurait pu le combler ; et celle-là aussi le traitait en inconnu ! Aussi souffrait-il à la fois dans son orgueil et dans son amour ; mais cet amour était si pur qu'il le sauva de son orgueil. Il se renferma dans sa douleur silencieuse plutôt que d'en faire un sujet de rancune ou de satire , et d'en rendre responsable ou ce monde dont les hiérarchies le séparaient de cette femme , ou cette femme dont les dédains le séparaient de ce monde.

Un fugitif éclair de bonheur vint récompenser sa résignation. Rossini se mit au piano , et derrière lui Adolphe Nourrit et madame Damoreau se levèrent pour chanter le beau duo de Guillaume Tell , alors dans toute la nouveauté de son succès. Nourrit, de sa voix pure et vibrante, commença le magnifique récitatif : Ma présence pour vous est peut-être un outrage !... cette expression ravissante d'un amour ardent et respectueux, luttant contre fccueil d'un préjugé fatal , comme dit "SI. de Jouy, La musique est pour certaines organisations une puissante consolatrice ; dès les premières notes , Napoléon Potard sentit fondre dans son cœur toutes ses velléités de révolte. Puis, à mesure que le duo avançait , les paroles, fort niaises du reste, mais transfigurées par le génie du maître, lui parurent s'appliquer si bien à sa propre situation , qu'il ne put s'empêcher de se tourner vers madame de Tresmes. Elle aussi semblait profondément émue. Lorsqu'arriva le délicieux andante : Doux aveu, ce tendre langage]... il y eut un moment, moment bien rapide, où leurs yeux se rencontrèrent , et ceux de la marquise restèrent attachés sur lui une seconde de plus peut-être que ne l'exigeait sa sévérité. Mais que cet éclair fut court ! A l'instant même, avec cette clairvoyance dont les amoureux ont seuls le secret, surtout pour se désespérer, il remarqua qu'un nuage de dépit et de dédain passait sur son front , et que ce visage enchanteur reprenait une expression méprisante. Hélas! je m'étais donc trompé! pensa-t-il.

Le duo finit au milieu de ces applaudissemens discrets , qui , dans la bonne compagnie , voilent l'enlhousiasme tout comme ils déguisent l'ennui. Dans le mouvement qui suivit, notre héros eut encore une joie. Au milieu d'un groupe qui s'avançait de son côté, il reconnut Uaoul de Domazan. Pvaoul le reconnut aussi, et sans hésitation, avec une franchise charmante, il s'avança vivement vers lui et lui dit en lui tendant la main : « Ah ! monsieur! que je suis heureux

de VOUS revoir, et qu'il me lardait de pouvoir enfin vous demander i)ardon !... » (]eniot, acr()in|)atîn(''(riin sourire amical, cl si exprcssifdaiisla i)ouclicd'uu homme dont la bravoure était proverbiale dans l'armée, fut un baume véritable pour le cœur blessé de Napoléon Potard. Isolé, découragé comme il l'élail, il accueillit ce recours inaiiomlu avec une reconnaisssance si vive, que drs larmes lui en vinrent aux yeux, et qu'en ce moment il eût voulu donner sit vie pour Raoul :

— Ah ! Monsieur, lui répondit-il sous l'influence de cette émotion naïve, combien je regrette aujourd'hui que vous ne m'ayez pas tué !..,

— C'eût été pour moi un éternel remords, reprit Raoul sur un ton d'alTectut'ux badinage, et... croyez-moi, quand on est bon comme je vous crois, brave comme je vous sais, et tourné comme je vous vois; lorsqu'en outre on se trouve dans le salon où nous sommes, à portée d'entendre cette délicieuse musique et de regarder ces deux beaux yeux auxquels je ne vous suppose pas insensible... voyons, si pessimiste que vous soyez, cela ne vaut-il pas la peine de vivre ?

Les deux jeunes gens s'étaient assis à côté l'un de l'autre ; Raoul poursuivit l'entretien :

— Monsieur, vous allez peut-être me trouver encore bien indiscret ; mais en France (on le pensait du moins dans le bon temps), quand deux hommes de cœur avaient loyalement croisé le fer et que le sang de l'un d'eux avait coulé, c'était fini , on pouvait tout se dire , car il ne pouvait plus y avoir entre eux d'autre arrière pensée que celles qui commencent par l'estime et finissent par l'amitié. . . Ceci est diablement couplet de vaudeville ; mais que voulez-vous ? nous sommes tous abonnés au théâtre de Madame...

» Donc, après cepréambide aussi solennel que celui des médecins de Pou rceaugnac, permettez-moi de vous demander : Où en ètes-vous? et que faitesvous ici ?

— Ce qu'on y fait quand on a été accueilli tout juste assez pour ne pas se croire mis à la porte. . . .

— A la porte!... mais... pardon encore de cette sotte question , vous n'étiez donc pas invité ?

— Hélas! non. Depuis que je suis revenu à Paris, je me suis présenté plusieurs fois chez madame de Tresmes, sans avoir le bonheur d'être reçu : j'ai cru que c'était le hasard... Ces jours-ci , j'ai su qu'elle donnait une soirée , et alors, n'y tenant plus... peu au courant d'ailleurs des usages du monde , j'ai fait comme ces joueurs auxquels il ne reste plus qu'une carte et qui jouent tout leur avoir sur cette carte-là; il me semblait que ma conduite aux eaux de Plombières me donnait quelques droits à sa reconnaissance

— Des droits ! de la reconnaissance ! Ah ! mon cher , voilà deux mots qu'il

faut rayer de votre dictionnaire ! Ce que détestent le plus les souverains , c'est qu'on leur ait rendu service : Fouché a été ministre de Louis XVIII , et vous verrez que si la coterie du Palais-Royal réussit à renverser Charles X , avant six mois les Laffitte et compagnie qui auront le plus poussé à la roue , seront parfaitement à charge au nouveau gouvernement. Notre charmante marquise est une reine aussi! Picine par la beauté, l'esprit, la naissance et les diamans qui la couronnent : eh bien ! elle fait comme ses confrères , et nous , ses très humbles sujets , nous n'avons le droit ni de l'accuser , ni de nous plaindi-e. . . . Napoléon Potard ouvrait de grands yeux à ce cours de morale politique et mondaine ; M. de Domazan continua :

— Et puis, il y a encore une chose que les Parisiennes ne peuvent pas souffrir : c'est de retrouver à Paris leurs connaissances des eaux ou de voyage. Vous les rencontrez en Suisse, dans les Pyrénées, à Baden, à Plombières, n'importe où : elles sont accueillantes, gracieuses, irrésistibles ; elles acceptent avec bonhomie toutes les petites corvées que vous voulez bien faire pour leur plaire, depuis la course à ânes jusqu'au coup d'épée. On se quitte, on se dit au revoir ! on se félicite du hasard qui a si heureusement inauguré des relations qui n'en resteront pas là. Vous êtes ravi, enchanté. Vous venez à Paris; vous voilà courant au faubourg Saint - Germain et frappant à la porte de votre belle marquise ou duchesse. . . Hélas !

Votre cœur interroge, et le portier répond !

Je vous raconterais là dessus de très drôles histoires si nous n'étions en aussi bonne compagnie.

... Et cependant, reprit Ptaoul avec mélancolie, s'il y a au monde une persomie digne de faire exception à ce que je vous dis là, c'est bien madame de

Tresmes si supérieure aux autres femmes ! Sous ces dehors mondains et fii-

voles, un cœur si généreux, une âme si sérieuse, un si noble esprit!.. Elle, que vous voyez ce soir, ne songeant en apparence qu'à ses succès et à ses plaisirs , elle sera peut-être demain matin dans quelque mansarde , à un sixième étage, prodiguant la double aumône de la richesse et de la bonté... Moi qui vous parle, vous savez comment je me suis conduit, l'été dernier, envcis elle : comme un fat, et, qui pis est, un fat méchant... Eh bien ! quand je lui ai fait demander la permission de lui présenter ma femme

— Votre femme! interrompit notre héros en tressaillant : quoi, Monsieur! vous êtes marié?..,

— Depuis trois mois avec cette jolie brune que vous voyez là bas, en robe de crêpe rose : un parti superbe, un des plus beaux noms de la Touraiiie, cinq cent mille francs, et pas de belle-mère... 3Iais, grand Dieu! qu'avez-

2S NArOLÉON POTARD.

VOUS? ce troul)lo... celle joie... Je devine: quoi ! mon pauvre ami, vous étiez jaloux î... Ah! vous l'aiuiez donc bien?...

— (loinine un fou, un malheureux fou....

— Oui, je le crains, c'est une folie cl un malheur; mais, puisque nous en souuncs aux confidences , laissez-moi vous interroger encore , cl soyez sûr <|u'autant mes questions étaient impertinentes l'an dernier, autant elles seront aiït'clueuses aujourd'hui. Qui croyez-vous être? Que savez-vous de votre naissance, de \oln' position eu ce monde?

— Bien peu de chose : je crois que je suis né de parens français dans un \illage d'Allemagne, près d'Iéna. J'ai été élevé chez ma nourrice jusqu'à l'âge de sept ou huit ans. Ln peu après les événemens de 1815, je vis arriver un Ijomme d'un aspect sévère^et froid, ayant l'air et la tenue militaires : il me regarda quelques instans avec émotion ; mais il reprit aussitôt la physionomie liisie et sombre qui paraissait lui être habituelle. Il causa avec ma nourrice , la paya généreusement, et m'emmena malgré ses larmes et les miennes. lime mit au collège d'Iéna , sous le nom que je porte aujourd'hui. J'y restai huit ans el j'y fis des études brillantes. J'achevais ma philosophie, lorsqu'un jour le même homme revint; il était horriblement changé, vieilli. Il me dit que, pour (jue mon éducation fût complète, j'allais voyager quatre ans, parcourir rj;iu-o])e, voir l'Orient, et revenir par l'Egypte. lime traça mon itinéraire avec une lucidité, une précision et parfois une beauté de langage qui me dominait. Quoique j'eusse alors seize ans, je me sentais un enfant devant cet houune, tant il y avait en lui de sévérité et de grandeur. Je partis, je voyageai , et mille impressions nouvelles m'étourdirent sur ma destinée. La quatrième année j'étais à Smyrne. Le banquier chez qui j'allai pour toucher le montant d'une des traites que l'homme mystérieux m'avait données à mon départ , me remit en même temps une lettre qui contenait ces mots : « Revejicz, je suis bien mal, et je voudrais vous revoir avant de mourir. » Je ne perdis i)asun moment; mais, si prompt que fût mon retour, j'arrivai trop tard; cet homme était mort sans que personne pût me dire qui il était. Chez ma uourrice, à l'Université, el à la paroisse où le décès avait été déclaré, on ne l'avait connu que sous le nom du capitaine Charles. Une vieille femme qui l'avait sorvi dans les derniers temps, et que je parvins à dénicher dans une des plus sond)res rues de la ville , me remit de sa part celle bague antique que vous voyez à mon doigt, en me recommandant, en son nom , de la porter toujours. Je la pressai de questions; je ne pus rien en obtenir déplus. Depuis ce moment , il y a trois ans de cela , je ne sais trop que faire de ma triste personne; j'ai passé presque tout mon temps à Paris, où j'ai terminé k la française mon éducation allemande; ce qui ne me rend, je le crains, ni plus spi»rituel ni plus raisonnable...

— Et dans vos deux rencontres avec cet inconnu, vous n'avez pu savoir quels liens l'unissaient à vous ?

— La première fois, je n'avais que huit ans ; la seconde, il m'imposa silence, en me disant que je le saurais un jour, et il me dit cela de ce ton impérieux et bref qui n'admettait pas de réplique.

— Et depuis sa mort, de quoi vivez-vous?

— D'une inscription de mille écus de rente sur les fonds français, qui me fut remise par la vieille femme, avec la bague.

— Et la maïquise, où l'avez-vous rencontrée d'abord?

— Aux bords du Rhin, au mois de juin dernier... Ah! Monsieur, vous qui êtes né dans une position brillante, vous qui avez eu tant de personnes à aimer, vous ne savez pas, vous ne pouvez savoir ce qu'a été le sentiment immense, indéfinissable, qu'a éveillé en moi la vue de madame de Tresmes. Je ne m'étais jamais connu de parens; je n'avais point de mère, point d'amis, et je n'avais jamais aimé... Eh bien! il me sembla que pour mon cœur, orphelin de toute tendresse, cette femme pouvait tout suppléer, tout consoler, tout combler!... Mais, pardon, je vous ennuie de mes divagations romanesques : je l'aimai donc avec une naïveté, une énergie de dévoùment qui peut-être méritaient un meilleur sort. Je la suivis de Shaffousen à Constance, puis à Strasbourg, puis à Plombières, toujours sans qu'elle s'en doutât. Le jour où vous me vîtes l'engager à danser, je lui parlais pour la première fois.

— Mais enfin cet homme mystérieux , qu'est-il à vos yeux ? un bienfaiteur ou un père ?

— Je me le suis souvent demandé : vous jugez que mon imagination a souvent couru le pays des suppositions et des chimères. D'abord, ce qui me semble positif, c'est qu'il y a du sang militaire dans mes veines. Je crois, ou que je suis fils de ce capitaine Charles, dont le vrai nom m'est resté inconnu, ou que mon père était tout simplement un soldat s'appelant réellement Potard, et ayant rendu à ce capitaine Charles quelque grand ser\ice qu'il n'a pas cru trop payer en m'adoptant. Mais voici l'embarras : j'ai l'ait des démarciies dans les bureaux de la guerre; de 1790 à 1815 il y a eu cinquante-sept Potard inscrits sur les cacb'es de l'armée... Et vous. Monsieur, que dites-vous de mes conjectures?

— Hum! fit Raoul étourdiment, comme un homme qui en sait ])lus qu'il n'en veut dire.

— Le croiriez-vous ? continua Napoléon Potard, il y a des momens où, combinant plusieurs circonstances, je me suis imaginé que quelqu'un avait la clé de ma destinée.

— Eh! qui donc?

— Ce vieux soldat, ce Pierre Aubrespy , mon bon génie des eaux de Plombières.

30 NÂPOÎÉÔN POTÂRD.

M. de Doinazail ne put retenir un nouveau mouvement.

— .Mais, j'y pense, reinit \ivemenl notre héros en le regardant avec attention et comme si un souvenir soudain s'éveillait en lui... oui, je me le rappelle maintenant, cinq minutes avant notre duel... lorsque vous refusiez encore de \ous Ijallre, sous prétexte que vous ne me connaissiez pas...

— Grâce ! laissons dormir cette triste histoire, dit Raoul un peu inquiet de la tournure que prenait l'entretien.

— Oh! je ne vous en veux plus; mais... vous le savez bien, dans ce moment là, Pierre Aubrespy vous prit à part et vous dit quelques mots qui vous décidèrent..

Raoul, très embarrassé, ne savait trop comment il sortirait de ce mauvais pas ; mais son embarras dura peu. Tandis qu'il cherchait une réponse évasive, madame de Tresmes, qui allait de groupe en groupe, continuant son rôle de maîtresse de maison, passa près des deux jeunes gens; ils se levèrent aussitôt, et M. de Domazan, qui se trouvait le plus près d'elle, lui dit avec le respectueux sourire de l'homme élégant aux prises avec plus fort que soi :

— On se croirait en Paradis, Madame, quand on a l'honneur d'être chez vous.

— Et pourquoi, cher vicomte?

— Parce qu'on y chante comme les anges et qu'on y pardonne comme les saints.

Raoul, cjui, à travers son enveloppe de dandy, était bon et loyal, voulait, par cette allusion à ses propres torts, rappeler à Bénédicte la belle conduite de son jeune ami ; mais son intention généreuse n'eut pas le résultat qu'il attendait. Madame de Tresmes, donnant à sa physionomie et à sa voix une expression de sévérité glaciale, lui répondit :

— Monsieur, ces comparaisons mondaines avec les choses saintes, sont peu de mon goût ; il y a d'ailleurs une différence. . .

— Et laquelle. Madame?

— C'est , dit-elle, en accentuant chaque syllabe, et en fixant Napoléon Potard ; c'est qu'en paradis il y aura beaucoup d'appelés et peu d'élus. . . et qu'ici j'aperçois des élus qui n'ont pas été appelés.

Ce mot cruel traversa le cœur de notre héros comme la lame froide et acérée d'un poignard ; il chancela , jeta sur Bénédicte un regard suppliant et désespéré, qu'elle soutint d'un air Impassible ; saluant alors et faisant un geste d'adieu à Raoul presqu'aussi ému que lui, il se dirigea vers la porte et sortit.

— Oh! Madame, dit Raoul à la marquise, vous êtes sans pitié: et pourtant!....

11 ne put en dire davantage : madame IMalibran et mademoiselle Sontag commençaient le duo de Tancredi.

— Ah ! cet affront cotoble la mesure ! murmurait Napoléon Potard en s'é-

lançant hors de l'hôtel de Tresmes. Ingrate ! hautaine ! perfide ! froidement cruelle ! oui, je l'arracherai de mon cœur, dûl-il se brisci- à jamais !

Aréthuse.

Napoléon Potard était poussé à bout ; son cœur, son orgueil, son unique et secrète espérance, tout saignait à la fois ; et dans ce premier paroxisme il vouait des sentimens de haine à tout ce qu'il avait aimé. Il se trouva, sans trop savoir comment, sur le boulevart des Invalides ; la nuit était irisle, de gros nuages noyaient dans leurs flocons grisâtres les étoiles pâlissantes. Les ormeaux s'agitaient comme de noirs fantômes, et le vent du midi, passant à travers leurs branches encore dépouillées, faisait grincer les réverbères dont la lueur vacillait à chaque raffale. C'était bien une de ces heures de désolation, telles qu'il les faut aux poignantes douleurs de l'âme, et pendant lesquelles elle se sent saisie d'une sorte d'ivresse désespérée.

Le jeune homme marcha ainsi quelque temps sans rencontrer personne ; mais au coin d'une des dernières rues du faubourg Saint-Germain, il lui sembla voir comme des ombres qui passaient rapidement, en se collant aux murailles, et disparaissaient toutes au seuil d'une maison de peu d'apparence, dont la porte s'ouvrait et se refermait sur elles. Napoléon Potard s'arrêta : au même instant il entendit une voix qu'il crut reconnaître et qui approchait en chantant :

Si l'on signale une nef vagabonde.

Serait-ce lui? disent les potentats !...

Le chanteur avançait toujours ; lorsqu'il tourna l'angle de la rue, la clarté du réverbère frappant en plein sur son visage. Napoléon Potard vit qu'il ne s'était pas trompé : c'était Cyprien Sureau.

Il l'avait revu depuis son retour à Paris. Cyprien s'était prévalu auprès de lui de leur rencontre à Plombières, où, pour parler son langage, il lui avait servi de témoin contre des muscadins aristocrates ; mais il lui plaisait peu ; cette politique criarde, mélange de charlatanisme commercial et de trivialités de café, lui était si antipathique, qu'il avait repoussé toutes les ouvertures que lui avait faites Cyprien , relativement à de grands projets , à des assemblées secrètes, à des combinaisons mystérieuses d'où devaient résulter selon lui des changemens décisifs dans le gouvernement et la société.

Mais ce soir-là, telle était la disposition d'esprit de notre héros, que la vue de Cyprien Sureau, au lieu de lui déplaire, lui parut presqu'un coup de for-

tune, parce qu'elle llaltaii les idées de rébellioa et de vengeance qu'il sentait bouillonner en lui. (le fut donc d'un ton très amical qu'il dit au commis voyageur, sans songer que celui-ci était endroit de lui adresser la même question :

— Hé! mon cher Monsieur Cyprien, que faites-vous ici, à celte heure insolite?

Sureau avait cette finesse vulgaire de l'homme forcé, par état, de profiter des circonslances et d'étudier les physionomies. Il comprit tout de suite que Napoléon l'olard était en proie à quelque sentiment violent ([ui donnait prise sur lui : aussi répliqua-t-il en homme qui joue cartes sur table.

— Ce que je fais ? je vous le dirais si j'avais la certitude que vous êtes enfin des nôtres.

— Des vôtres? qu'entendez-vous par là, je vous prie ?

— Oui , de ceux qui disent que la Restauration n'est que de l'ancien régime réchaulTéau profit des voltigeurs de 18 15 et des ennemis de nos libertés publiques; de ccu\ qui pensent que ce n'est pas pour engraisser les suppôts de Polignac et de Montrouge que nos pères ont fait 89 ; de ceux qui trouvent que la Charte n'est pas un vain mot, et que la donner d'une main pour la déchirer de l'autre, est un acte de lèse-nation ; de ceux qui croient que les princes ramenés par l'étranger se jouent trop ouvertement de nos droits, pour que nous ne nous souvenions pas de nos devoirs. Comprenez-vous ?

En toute autre circonstance, cette faconde prise, pièce par pièce, aux premiers-Paris des journaux d'alors, eût été odieuse à Napoléon Potard,qui avait en haine la vulgarité ; mais dans ce moment, toute politique se traduisait pour lui par ces mots : Lhie marquise qui l'avait humilié, et un hôtel aristocratique d'où il venait d'être banni. Il répondit donc à Cyprien :

— Je comprends.

— Et vous dites?....

— Que je suis h vos ordres.

— Bravo! dans ce cas là, suivez-moi !

D'Altorffles chemins sont ouverts!,..

fredonna l'incorrigible commis voyageur.

Ils traversèrent le boulevart; Cyprien frappa doucement et d'une façon particulière à la petite porte où étaient entrés déjà plusieurs individus. Elle s'ouvrit sans bruit; ils descendirent cinq ou six degrés d'un escalier tournant comme celui d'une cave; arrivés au bas, un singulier spectacle s'offrit à leurs yeux.

Une soixantaine de personnes étaient rassemblées dans une pièce spacieuse, nue, démeublée, dont les murailles, passées au lait de chaux, sans papiers ni ten-

tures, n'avaient ponr ornement que quelques mauvaises estampes , représentant le champ d'asile, le soldat laboureur, la famille Bonaparte groupée en pyramide, et les adieux de Fontainebleau. Au milieu était une grande table, couverte de papiers , de liasses de lettres, de brochures, de cartes de géographie; devant la table un fauteuil, accosté, comme dit M. Sue, de quelques chaises en vieux cuir ; puis, dans le reste de la salle, d'autres chaises en paille, des bancs et des pupitres, le tout chauffé par un poèle, et éclairé tant bien que mal par quelques tristes quinquets. Pour un homme qui sortait du plus élégant salon du faubourg Saint-Germain, tout rempli de fleurs, de lumière cl d'harmonie, la chute était rude et le contraste complet. Hélas ! ce brillant salon, c'était la société qui allait finir. Cette salle, c'était le monde qui allait commencer.

Cyprien Sureau nomma tout bas à son nouvel adepte, qui ne savait pas trop où il était, quelques uns des personnages assemblés sous leurs yeux. Là, se trouvaient pêle-mêle des banquiers , des négocians , des journalistes, des députés, des généraux, des artistes; puis une foule d'inconnus, obscurs manœuvres mis au service de ces illustres démolisseurs, qui furent si intelligens pour renverser et si impuissans pour reconstruire. Comment des élémens si divers avaient-ils pu, même dans un intérêt commun , se combiner et s'unir? Comment le banquier millionnaire qui avait tout à perdre à une crise sociale, pouvait-il s'entendre avec le publiciste aventureux et léger d'argent , pressé de chercher le Pactole dans son écritoire ? Comment les vieux débris d'un régime de glorieuse oppression et d'héroïque arbitraire , fraternisaient-ils avec ces hommes nouveaux, auxquels la charte avait appris la liberté, comme ces maîtres qui enseignent ce C|u'ils ne savent pas eux-mêmes ? Fatales rencontres hasards funestes que la Providence permet quand elle veut châtier les peuples.

L'homme qui occupait le fauteuil était un vieillard d'une figure soirituellc et vénérable ; je ne le nommerai point, parce qu'on doit du respect aux morts, surtout à ceux qui se sont repentis.

— Quelle nouvelle des provinces? disait-il à un des secrétaires assis auprès de lui, et qui décachetait une nombreuse correspondance.

— Du bien et du mal : le Midi ne vaut rien... presqu'aussi exailé qu'en 1815... L'annonce de l'expédition d'Alger a produit sur tout le littoral un enthousiasme immense. Aussi les députés qui nous reviendront de là , seront presque tous mauvais.

« L'Est et le Nord vont bien; l'association pour le refus de l'impôt

commence à prendre. . .

» L'arrondissement d'Abbeville demande un candidat : le sien est suspect ; il a dîné à l'évêché. »

— C'est bien ; on lui enverra N***. Nous n'avions encore rien pu en faire.

« Le xl6paitement de la Marue sigaale trois nouveaux refus de sépulture. «

Bion : renvoyé an ComtàtttionneL

„ Qnatrc nouveaux incendies ont eu lieu en Normandie. »

Bien ; ceci vous regarde , mon cher C***. Il faut que le National en

parle demain dans le sens que vous savez.

Le CL'lèbrc journaliste fit un signe de tète ; on continua :

,( F***, le meneur électoral du département de l'Oise est sur le point

de suspendre ses paieraens : ce serait un coup mortel pour le parti ; il lui faut cinq cent mille fiancs d'ici à huit jours ; on s'est adressé au duc d'O... qui a refusé... »

C'est bien, interrompit vivement le président ; je m'en charge.

« Voici une lettre de Romorantin ; on trouve que, depuis quelque temps,

le Comtiiutionnel abuse un peu des Jésuites ; on voudrait autre chose. »

Très confidentiel : une lettre d'un de nos départemens les plus impor-

tans , on ne veut plus de la branche aînée , mais on craint la république ; oû demande si , en cas de crise, le duc d'O

Assez , assez , interrompit de nouveau le président avec impatience ;

ceci ne les regarde pas, — Puis il ajouta tout haut : Demain les Débats auront à publier l'article suivant: « S. A. R. le duc d'O... a été reçu en audience particulière par le roi ; jamais plus de franche cordiaUté n'a existé entre nos princes. »

La lecture recommença :

(, On demande vingt-cinq mille francs pour assurer l'élection de

Quimperlé ; trente mille pour celle de Châteauroux; vingt mille pour celle de Châlons.... »

Kouvelles marcpies d'impatience ; puis tout bas à son voisin :

— Qu'on passe demain à ma caisse...

« M. Fontan, condamné à la détention pour, délit de presse, a été transféré à Poissy. »

Ah ! messieurs les journaux, voici votre affaire ; c'est le cas de frapper fort.

« Trente habitans de la Seme-Inférieure, dont les noms suivent, en-

«raf^ent les principaux députés et écrivains de l'opposition à faire une démonstration énergique et patente ; elle sera soutenue. »

Il n'est pas temps encore , crièrent à la fois vingt bouches effrayées.

<(.... Les Ubéraux de Château-Chinon demandent ce qu'il faut penser des cmpiétemens du parti-prêtre ; les électeurs indépcndans d'Aurillac demandent ce qu'il faut penser de la prochaine lutte parlementaire ; les sommités Ubérales et intelligentes de Nogent-lc-Rotrou demandent ce qu'il faut penser, etc. »

Le président fit un résumé de toutes les questions et de tous les faits suc-

NAPOLÉON POTARD. ZS

cessivenient révélés à l'assemblée ; puis il demauda si quelqu'un voulait prendre la parole.

Alors on vit se lever un petit homme dont les yeux vifs et la figure commune étaient à demi cachés sous une vaste paire de Imiettes. L'exiguité de sa taille, son accent provençal , le perpétuel balancement de ses épaules , la volubilité, l'audace imperturbable avec laquelle il discourait de omni re scibiLi et de quibusdam aiiis , en faisaient un type à part , et, tout en blessant le goût et les convenances, réussissaient à fixer l'attention. Il psalmodia une improT?isation de deux heures, claire, facile, souvent ingénieuse , dans laquelle il passa eu revue toutes les questions du moment : finances , impôts , stratégie, élections , clergé , propagande , esprit des provinces , le tout sans profondeur et sans portée, mais avec cette assurance superficielle qui ne manque jamais son effet , parce que les gens assez naïfs pom* se tah'e sur ce qu'ils ignorent, s'imaginent que l'on connaît ce dont on parle.

Deux sujets l'occupèrent de préférence : la lutte entre les chambres et la prérogative royale, et la prochaine expédition d'Alger.

Au lieu d'indiquer les moyens de terminer à l'amiable la crise parlementaire , il la représenta comme un bonheur, et la résuma par cette phrase célèbre : « Oui, Messieurs, il faut enfermer Charles X dans la charte, l'empêcher de sortir par la porte et le forcer de sauter par la fenêtre. »

Quant à la guerre d'Alger , il s'y arrêta avec complaisance , mit ses maûis derrière le dos , et prit un air beUiqueux qui jurait un peu avec ses besicles et sa figure de clerc d'huissier : il énuméra d'un ton magistral tous les obstacles que devaient rencontrer la flotte et l'armée françaises , obstacles qu'il se réservait de prédire jour par jour dans le National ; il insista sur tous les moyens qu'auraient les ennemis pour nous repousser et nous détruire , moyens qu'il comptait bien, ajouta-t-il , indiquer d'avance dans chaque numéro. Ces développemens, si intéressans qu'ils fussent , commençaient à ennuyer l'auditoire. Le petit homme s'en aperçut et termina en disant qu'il fallait attendre, que le parti de la cour s'enferrerait de lui-même , qu'on devait surtout éviter les imprudences et ne pas se mettre en avant ; car, dit-il, ce n'est pas par les efforts de leurs partisans que les révolutions réussissent, mais par les fautes de leurs ennemis. Maxime commode qui assure les profits, en écartant les périls.

Au moment où l'on allait se séparer, Cyprien Sureau dit tout bas quelques mots à un des principaux personnages qui se trouvaient là, et lui montra Nalx)léon Potard qui, depuis son entrée dans cette salle, restait immobile, se demandant si ce qu'il voyait était une réalité ou un rêve.

— Messieurs, dit alors le personnage important, nous avons à recevoir un nouvel afïihé ; c'est le fils d'un brave de la grande armée.

3G NAPOLÉON rOTARD.

Personne ue rcclainaiil, on fit avancer notre héros ; on lui présenta une plume et un registre, et on lui dit de signer.

11 prit la plume ; mais an lieu d'écrire son nom, il se tint debout devant la table et domanda la permission de dire quelques mots. On s'attendait à quelque emphatique profession de foi, à quelque dithyrambe libéral, selon la mode d'alors. C'étaient les ennuis du métier ; on se résigna et on écouta.

— IMessiems, dit-il, je ne suis qu'un enfant obscur. Je ne m'étais jamais mêlé de politique , et ce que j'entends ici ne m'en donne pas le goût. Je n'ai le droit de faire la leçon à personne; si je l'avais, ma raison et ma conscience vous demanderaient peut-être s'il est patriotique de compromettre les destinées d'un pays pour le plaisir de renverser un roi ; s'il est loyal de déguiser, sous une lutte de principes, un choc d'intérêts et de personnes ; s'il est juste de pousser une monarchie jusqu'à l'alternative de s'humilier par des concessions ou de se perdre par des coups d'état. Encore une fois je ne suis rien, et je ne puis parler de toutes ces choses. Mais il en est une pour laquelle il suffit d'avoir un bras capable de porter une épée. Une guerre se prépare: qu'elle soit glorieuse, utile ou imprudente, je l'ignore; ce que je sais, c'est que ce sont des Français qui vont se battre. Et vous, qu'allez-vous faire ? signaler d'avance chaque obstacle, chaque péril, et faire de ces indiscrétions coupables le premier des périls et des obstacles. Ah ! vous ne parviendrez pas, j'en suis sûr, à décourager nos marins et nos soldats ! Mais les puissances étrangères, si elles hésitent, mais les ennemis, s'ils vous lisent, vont trouver dans vos journaux de quoi se prévaloir pour nous entraver, de quoi s'instruire pour nous combattre. Et je m'associerais à cette œuvre funeste!... non, mille fois non : je sortirai d'ici comme j'y suis entré ; ce que j'ai vu et entendu s'ensevelira dans mon cœur comme dans un tombeau, et je ne conspirerai avec vous... que par mon silence !

En achevant ces paroles, il jeta la plume sur la table et l'écrasa sous ses doigts.

Je renonce à peindre l'impression causée par ce speech inattendu. Chacun se regardait en se demandant quel était le téméraire entré là pour faire entendre à d'aussi illustres citoyens d'aussi impertinentes vérités. Cyprien Sureau s'agitait sur sa chaise ; l'irritation gagnait de groupe en groupe ; déjà le mot inévitable, le mot de mouchard était murmuré çà et là.

Naiwléon Polard l'entendit; une noble rougeur lui monta au front.

— Messieurs, reprit-il, si je suis un mouchard , si vous craignez que je ne vous trahisse, vous avez un excellent moyen de vous défaire de moi. Je n'ai ni parens, ni amis , à peine un nom ; personne qui me réclame demain, si je disparais aujourd'hui. La nuit est sombre , les boulevarts déserts. Je vais les suivre dans toute leur longueur, jusqu'à la rue de Vaugirardque je remonterai

jusqu'au Luxembourg. Je marcherai lenteuient, je suis sans armes , et si l'on me frappe, je ne me défendrai pas. Croyez-moi, mieux vaut faire tuer un espion que faire détruire une armée !

Ces mots, prononcés avec un accent où vibraient l'indignation et la franchise, produisirent une vive impression.

— Au fait, dit le président avec un sourire, si c'était un mouchard, il n'eût rien dit et il eût signé.

Mais il n'eut pas le temps d'intervenir. Une diversion énergique l'en em- : pécha.

Un homme qui s'était tenu aux derniers rangs de l'assemblée, à demi caché dans l'ombre , et qui , à l'entrée des deux jeunes gens , avait ramené sa casquette sur ses yeux et son collet sur ses oreilles, se leva tout-à-coup et s'écria d'une voix saccadée par la colère :

— Qui est-ce qui a osé dire que Napoléon Potard était un mouchard ? Notre héros se tourna vers ce nouvel auxiliaire et reconnut Pierre Au-

brespy.

Le vieux sergent était debout et paraissait grandi d'une coudée. Son crâne à demi dépouillé, ses cheveux blancs et courts se confondaient presque avec le ton mat de la cloison, d'où semblaient sortir ses yeux étincelans.

— Sachez, continua-t-il, que, parmi vous tous , il n'en est pas un qui ait dans les veines un sang plus pur, dans la poitrine un cœur plus brave que celui que vous soupçonnez ! Toucher à un cheveu de sa tête ! n'y a pas de danger, tant que je ne suis pas manchot! Mouchard , eh bien ! je le suis aussi, moi ; car les jambes me démangent de sortir. ' Je n'aime pas les beaux diseurs , et je vois, mes petits amis, que vous vous amusez à la moutarde. Ainsi, bonsoir, motus, demi-tour h droite ; et si quelqu'un n'est pas content, je m'appelle Pierre Aubrespy, ancien sergent de la 82% décoré à léna. Assez causé. Monsieur Napoléon, venez !

L'auditoire, de plus en plus stupéfait, ne soufflait mot. Le président, qui avait une grande et légitime influence, fit un signe pour qu'on ne donnât pas suite à cet incident désagréable, et qu'on laissât Ubrement sortir les deux récalcitrans. Seulement M. Th.... dit à ses voisins,

— Ce diable de général B.... n'en fait jamais d'autres: il nous amène de vieux grognards qui voudraient en vingt-quatre heures nous voir couronner le roi de Rome et ressusciter son père.

Pierre Aubrespy sortit de la salle, suivi de Napoléon Potard.

Arrivés sur le boulevart, il le regarda un moment avec cette expression d'ineffable tendresse que le jeune homme avait déjà remarquée à Plombières. Il tenait sa main dans la sienne, et la serrait comme s'il eût voulu ne plus le quitter. Mais bientôt maîtrisant son émotion, il lui dit:

— Adieu, !Monsicur : nous devons nous S(''parcr, pour long-tomps peut-être, oubliez que nous nous sommes rencontrés ; oubliez ce que vous a\ ez vu et entendu : il le faut pour l'accomplissement de votre destinée. Moi, je vous quitte; n'essayez pas de me retenir, ni de m'interroger ; car je ne pourrais rester un luomcnl ni répondre un mot sans désobéir à quelqu'un... à qui nous devons tous deux obéissance... Adieu...

Un attendrissement irrésistible gagnait le vétéran. Il ])assa sa main calleuse Sttf ses yeux, frotta du revers de son habit ses moustaches grises, secoua de nouveau la main de Napoléon Potard ; et avant que celui-ci, tout étourdi des émotions de la nuit, eût songé à l'arrêter, il lui tourna le dos et disparut derrière un arbre. Bientôt le bruit de ses pas se perdit dans l'éloignenient et l'obscarité.

Notre héros, resté seul, sentit passer sur son front brûlant l'air froid et humide ; peu à peu il sortit de ce vague étonnement où il était plongé comme s'il eût été le jouet d'une hallucination bizarre. Alors il se rendit compte de ce qu'il avait éprouvé; il réfléchit, il s'interrogea, et il se trouva plus calme qn'en sortant de chez madame de Tresmes ; le spectacle auquel il venait d'assister avait réagi contre sa colère et son orgueil.

Aussi, lorsqu'il rentra chez lui, accablé de fatigue, il avait déjà rejeté bien loin ces deux fardeaux si lourds pour les âmes jeunes, le désespoir et la haine. Il s'endormit, à demi réconcilié avec la vie... et peut-être avec Bénédicte.

Le lendemain matin on lui remit une lettre; il tressaillit en reconnaissant l'écriture ; la même main mystérieuse qui lui avait déjà écrit à Plombières, avait tracé cette fois, en caractères élégans et microscopiques, les mots sui- < ans :

« Vivre c'est souffrir, mais c'est espérer.

» Aimer, c'est souffrir , mais c'est pardonner.

» Espoir! pardon! et n'oubliez pas Yille-d'Avray, et le 10 juin 1835. »

4|^ultte ou double.

Dans cet hôtel de Tresmes, où nous avons vu une aimable femme faire les honneurs de son salon à l'élite de Paris, il se passait, quelques mois plus tard , une scène bien différente. Bénédicte, brisée de fatigue, les yeux rougis par les angoisses et les veilles, était assise près d'un petit lit, dont elle soulevait de

temps à autre les blancs rideaux pour contempler avec une anxiété douloureuse une belle et pâle enfant qui dormait d'un sommeil pénible. Cette enfant, c'était Marie, sa fille, qu'une fièvre nerveuse avait tenue pendant quinze jom'S entre la vie et la mort. Quoiqu'elle eût à peine douze ans, il y avait entre Marie et sa mère une si intime union, qu'elles vivaient, pensaient, respiraient ensemble. C'était de part et d'autre un de ces amours infinis qui ont quelque chose d'effrayant comme les abîmes où l'œil se perd, un de ces sentimens immenses qui, en se brisant, emportent tout, l'àme qui s'en va et le cœur qui reste.

Dès que Marie avait ressenti les premières atteintes, madame de Tresme? s'était installée auprès d'elle et ne l'avait plus quittée. Chaque jour Récamier la retrouvait à la même place, soignant sa fille sans relâche, avec un mélange de lucidité et de passion, d'ardeur et de sang-froid qui émerveillait le doctem*. Elle le comprenait à demi-mot, lui décrivait chaque symptôme et chaque incident, allait au devant de ses ordonnances^ et, grâce à ce miracle de tendresse dont les mères ont seules le secret , elle s'identifiait tour à tour avec le médecin pour savoir ce qui pouvait soulager Marie, et avec Marie pour deviner ce qu'elle souffrait. Aussi Récamier lui -disait-il souvent : Je vois. Madame, que j'ai deux malades ; mais l'une m'aidera à sauver l'autre.

La veille, il y avait eu une crise affreuse ; c'était le quatorzième jour, celui qui, dans ces sortes de fièvres, est regardé comme décisif. Après un accès que le déUre de la malade rendait plus alarmant, il y eut vers le soir un peu de mieux. Récamier avait ordonné une potion qui devait être donnée à Marie de deux en deux heures : après quoi, dit-il, elle s'endormira d'un sommeil d'abord agité, mais qui peu à peu deviendra plus paisible, et qui, s'il se prolonge, doit être d'un effet salutaire et certain. — Qu'on juge maintenant de quel regard la mère avait suivi ce sommeil dont chaque seconde était une portion de son cœur.

Tout s'était passé jusque là suivant les prévisions du prince de la science : Marie s'était endormie vers le matin , et après quelques alternatives d'agitation fébrile et de repos léthargique, ce sommeil devenait insensiblement plus régulier et plus tranquille : qu'il durât quelques heures encore, et le principal péril était passé. On n'eût rien pu rêver de plus suave que la pose et le visage de cette enfant ; la fièvre et la souffrance avaient ajouté à sa beauté angéhque une expression idéale et passionnée, bien rare à cet âge. On eût dit que cette chaste et blanche fleur, que le ciel disputait au monde, mêlait déjà dans son mystérieux calice les parfums de ses deux patries. Une boucle de cheveux s'échappant de son petit bonnet de tulle, estompait, comme d'une ombre soyeuse, l'ovale amaigri de ses joues. Une de ses petites mains était ramenée sur sa poitrine comme pour en compter les baltemens insensibles. L'autre s'agi-

iO * NAPOLÉON POTAUD.

taut hors du lit dans les premiers mouvemens d'une vague somnolence, avait lUii par se poser au milieu d'une touffe de camélias blancs et de dalhias que , par un gracieiiv capriee, 3Iarie avait voulu avoir auprès d'elle depuis le comineiueuH-nl de sa maladie. Tout cela était languissamment éclairé par un faible rayon du jour, (pii glissait à peine à travers les jalousies abaissées et qu'aduucissaienl encore les doubles rideaux de mousseline ; cette scène avait un caractère de paix et d'harmonie mélancolique, où semblaient se confondre, sous un rayon d'espérance, le reflet fugitif de la vie et la muette quiétude du tombeau.

Hélas ! la matinée était bien peu avancée, et ce jour-là c'était le 29 juillet

Il n'entre point dans le plan de cette esquisse de recommencer l'histoire de ces journées tant de fois racontées. Les héros qu'elles firent et par qui elles furent faites ont eu de trop éphémères splendeurs et de trop cruels mécomptes, pour qu'il fût généreux de leur disputer le seul bien qui leur reste, un souvenir ! et de remettre en question ce qui fut incontestable , une bravoure aussi ardente qu'aveugle, qui, en commençant ne sut pas ce qu'elle allait faire, et, en finissant, ne comprit pas ce qu'elle avait fait. Autrefois, d'ailleurs, nous aurions pu les juger avec la sévérité permise aux vaincus à l'égard des vainqueurs; aujourd'hui, ils nous paraissent bien plus vaincus que nous-mêmes.

Dans la matinée du 29, un des principaux points d'attaque avait été, comme on sait , la caserne Babylone ; une barricade de pavés et de voitures était établie à la hauteur de la rue des Brodeurs, et les assaillan?, au nombre de Jeux mille environ, avaient concentré là presque toutes leurs forces. Le régunent des chasseurs de la garde avait bravement soutenu le choc; mais sans vivres depuis la veille, déconcerté par le manque d'ordres et d'ensemble, il ne put que faire admirer des prodiges de valeur isolés et inutiles. Au nombre des officiers qui, ce jour là, se seraient couverts de gloire si la guerre civile, cette marâtre injuste, couronnait tous ceux qui en sont dignes, on remarqua surtout le colonel D... et un jeune capitaine aux moustaches blondes, décore ûe la rosette de la Légion d'Honneur, et que nos lecteurs connaissent déjà : c'était le vicomte Raoul de Domazan.

Raoul se battait comme un vrai lion : à la tète d'une cinquantaine de ses hommes il chargea trois fois les assaillanset leur fit éprouver des pertes considérables. Aussi devint-il bientôt le point de mire : « Tirez sur la moustache blonde ! » criait - on de toutes parts. A la troisième attaque, un coup de carabine parti du groupe où il était, blessa griè^ement un étudiant qui paraissait être un des chefs. JJans le même moment, Raoul, emporté par son ardeur, se trouva à queUfucs pas des siens, entre les insurgés et la barricade. Aussitôt il fut enveloppé, et une balle lui laboura l'épaule droite. Son sang-froid ne l'abandonna

pas ; mettant son sabre entre ses dents, il donna un violent coup d'éperon à son cheval, dont le poiti'aU couvert de sang et d'écume renversa les ennemis les plus proches, et qui, franchissant la barricade d'un bond inespéré, se lança à fond de train dans la rue. Mais au bout d'une soixantaine de pas, un coup de leu tiré on ne sait d'où, atteignit le noble aniuial qui tomba raide mort. Raoul un instant engagé sous son cheval, fit un dernier effort, il se releva, regarda derrière lui : les assaillans étaient à quelque distance. Eu même temps, uu sentiment insthictif lui fit jeter les yeux sur le numéro de l'hôtel le plus voisin ; il reconnut l'hôtel de Tresmes. Il le croyait inhabité dans cette saison ; au milieu des derniers événemens il avait complètement perdu de vue Bénédicte. A tout hasard, il frappa : un petit guichet grinça dans l'intérieur : le concierge, vieux serviteur habitué à respecter les uniformes, hésita un moment, puis ouvrit. Raoul entra précipitamment, sans remai'quer dans son trouble un jeune homme qui arrivait du côté opposé, et qui tourna rapidement l'angle de la rue, pour s'enfoncer dans la rue Vanneau.

Tout cela fut plus rapide que la pensée, et surtout que mon récit. Pendant un instant la rue sembla déserte. Un soleil ardent brûlait les toits et les pavés. Au loin une fumée épaisse montait toute droite et se confondait peu à peu avec l'azur de l'air et du ciel ; le bruit de la fusillade s'interrompait par intervalles, puis recommençait

Monsieur de Domazan dit quelques mots au concierge, qui, sans lui répondi'e , se hâta de remettre les verroux ; puis il monta le perron , ouvrit une porte vitrée, entra dans l'antichambre qui donnait sur le jardin par une autre porte pareille. Au moment où il allait ouvrir cette seconde porte, il entendit un léger bruit derrière lui. Il se retom-na, et se retrouva face à face avec Bénédicte.

— Oh ! Madame, lui dit-il en tressaillant, j'étais poursuivi, blessé, seul; je vous croyais absente, et je...

— Silence, interrompit tout bas Bénédicte, en lui montrant une petite porte à gauche ; ne savez-vous pas que ma fille est là !... ma fille malade. Monsieur? Elle dort, et si elle s'éveillait eu ce moment, le médecin l'a cUt, elle serait perdue.

Raoul pâht de honte et de douleur ; il y avait quelque chose de terrible dans cette conversation à voix basse, où s'agitaient deux existences, trois peutêtre. L'officier tomba à genoux, les bras tendus vers Bénédicte.

— Pardon, pardon ! murmura-t-il, je suis un malheureux, destiné à n'apparaître auprès de vous que pour le mal. Oh ! si j'avais su !.. plutôt mille fois

périr à votre porte qu'amener ici l'épouvante, le désordre et la mort î

Mais, ajouta-t-il, peut-être votre hospitahté ne vous coûtera-t-elle pas si cher, ma blessure n'est rien; votre jardin, n'est-ce pas, côtoie la rue Vanneau,

petite rue soÙlairc, et le mur n'en est pas trop haut pour qu'un homme leste et détorniiné ne puisse le francliir ?

Bénédicte fit un signe aflirniatif.

— Eh bien ! alors, adieu, Madame, et que votre céleste bonté me pardonne encore ! grâce à vous, je pourrai retourner auprès de mes compagnons d'armes,

me battre encore pour mon drapeau, pour le roi! oui , plus de doute»

les iévoltés ont perdu ma trace ou renoncent à entrer ici... on n'entend plus rien... adieu, adieu!...

En ce moment des coups violens, réitérés, retentirent à la porte cochère.

— Il est trop tard, dit Raoul.

— Non... Monsieur, il n'est pas trop tard , Germain, le concierge, m'est dévoué. Il tiendra quelques minutes ; pendant ce temps courez au jardin , sautez par dessus le mur, et vous êtes sauvé !

— Oui ; et après ces quelques minutes, Germain effrayé ouvrira, ou la porte finira par céder. En un instant, deux ou trois cents hommes irrités, armés, se précipiteront dans cette cour, puis sur ce perron, puis dans cette antichambre , pais... partout, demandant l'officier qui a fait tirer sur le peuple; et cela avec des cris, un tumulte qui réveillera votre fille! et vous

voulez que je songe à m'enfuir ? oh ! Madame , vous me méprisez donc bien !

— Grâce ! grâce ! ne dites pas ces choses terribles, balbutiait la marquise éperdue.

— Si, Madame ! il faut que je les dise, pour que vous me laissiez faire mon devoir. Entendez-vous ces cris, ces coups qui redoublent ? avant que la porte cède ou soit ouverte je serai dans la cour, et le premier objet qui frappera la vue de ces furieux, ce sera moi !...

— Oh ! jamais cela ! jamais! je vous le défends, au nom du roi, au nom de votre femme !

— Madame ! Madame ! réphqua Raoul arrivé au dernier paroxysme de l'exaltation et du désespoir ; vous n'êtes donc pas mère I ! ! ...

Ce mot acheva de briser le courage de Bénédicte ; elle tomba sur un fauteuil à demi morte, à demi folle.

— Eh bien ! faites ce que vous voudrez, murmura -t-elle.

Aussitôt M. de Domazan s'élança vers le perron ; mais il n'eut pas le temps d'y arriver : un homme parut derrière la porte vitrée qui donnait sur le jardin.

— C'en est fait, tout est perdu! dit Raoul.

— Tout est sauvé , dit Bénédicte , à qui un instinct de femme aimée venait de faire reconnaître Napoléon Potard.

C'était lui en effet ; il ouvrit la porte presque sans bruit ; il avait un bras

en écharpe, mais il était calme ; le feu de son regard trahissait seul l'émotion qui l'agitait.

— Madame, dit-il à la marquise, votre salon est là, n'est-ce pas?

— Oui, Monsieur.

— Et la chambre de votre fille est là tout auprès ?

— Oui.

— Comment s'appelle le concierge de votre hôtel ?

— Germain.

— C'est bien ; maintenant entrez au salon avec M. de Domazan, et laissezmoi faire.

Ils lui obéirent comme dominés par un ascendant irrésistible.

Notre héros se dirigea vers le perron ; la porte cochère paraissait près de tomber sous les coups qui redoublaient toujours :

— Germain, dit-il froidement, madame la marquise vous ordonne d'ouvrir.

Germain, qui mourait de peur, ne se le fit pas dire deux fois ; il tira prestement les verroux, et au bout d'une seconde les insurgés remphssaient cette vaste cour.

C'était un spectacle étrange , où se mêlaient , comme dans toutes les choses de la vie, le bouffon, l'effrayant et le sublime. Le pinceau de Delacroix et de Salvator, le crayon d'Hogarth et de Charlet auraient eu mille traits à saisir parmi ces types divers, accentués, auxquels la chaleur de l'action, le délii'e de la résistance et du combat ajoutaient une nouvelle énergie. Toutes les classes de la société étaient représentées dans ces rangs improvisés, bigarrés, poussés en avant, sans mot d'ordre et sans consigne , par le simoun révolutionnaire ; le gamin de Paris, avec son casque de papier, sa chemise bleue , son bourgeron de cotonade, maniant avec autant d'audace que de maladresse une mauvaise escopette dérobée chez quelque armurier de la cité , coudoyait le bourgeois fashionable dont le brillant fusil de chasse , la casquette de crin et les guêtres de peau composaient une tenue plus élégante que martiale. A côté du grognard des dernières guerres de l'Empire , du vieux débris de Montereau et de Château-Thierry, obéissant à des enthousiasmes poUtiques un peu surpris de militer ensemble , l'artiste , aventureux , goguenard , observateur, paraissait plus heureux de rencontrer une émotion et un spectacle, que pressé de retrouver une charte. Tout auprès, le garde national, arrivé avec sa baïonnette intelhgente, sa mise moitié miUtaire , moitié bourgeoise , et encore un l)€u embarrassé de son rôle, ne savait trop s'il était là en modérateur ou en combattant. L'élève des écoles , enivré de poudre , de jeunesse et de soleil » brandissait au dessus de son béret rouge un sabre de mameluck, pris dans les magasins de l'Odéon. L'ouvrier plus grave, plus passionné , étanchait avec un pan de sa blouse grise , le sang et la sueur de son front et de ses mains. Et

rhoinme des faubourgs, cet être sans date et sans nom , cette écume vivante de louic rt'volution qui bout, regardait à droite et à gauche, calculant ce qu'il y avait à piller dans ces somptueux appartemens.

Tout ce inonde piétinait, parlait, monarait, formait des groupes mouvans comme la houle des mers ; de temps à autre il en sortait des cris : A mort le garde royal ! à mort la moustache blonde! nous le voulons ! il est ici ! on le cache ! qu'»m nous le rende! à l'eau le collet rouge, l'aristocrate, le Pohgnacl...

Napoléon l'otard s'était arrêté sur la troisième marche du perron ; il dominait de là toute cette foule dont la colère en le regardant se mêlait déjà de (juelque surprise. Il était plus grand que Raoul, plus brun, et son costume d'ailleurs rendait toute méprise impossible.

— Que voulez-vous. Messieurs ? demanda-t-il tranquillement.

Les cris redoublèrent : Nous voulons l'officier qui a tué l'étudiant Sorel... à l'eau! à l'eau, la moustache blonde !...

.Napoléon Potard fit un geste ; il y eut un moment de silence.

— Messieurs, leur dit-il, vous demandez un officier de la garde, et c'est un • nfaiit du peuple qui se hvrc à vous.

— Ne le croyez pas ! c'est un aristocrate ! un marquis déguisé qui cache l'autre ! à l'eau ! à l'eau !

— Messieurs, une minute encore , vous me noierez ensuite. Il y a une heure, je me battais, près d'ici, comme vous, pour vous. Blessé au bras, voyez! { Il releva sa manche et montra son bras tout en sang. ) J'ai frappé à la première porte venue : c'était ici ; on m'a ouvert ; on m'a reçu ; on ne m'a pas demandé si j'étais pour Charles X ou pour le peuple , blessé par un Parisien «)u par un Suisse ; non, je souffrais, j'étais en danger ; voilà tout !...

Le silence continua, interrompu çà et la par ({uelques cris.

— Et savez-vous qui m'accueillait ainsi , moi , poursuivi, traqué , moi qui iwuvais apporter ici mille désordres, mille périls ?

Nouveau silence ; notre héros reprit avec plus de force:

— C'est une femme, une veuve, une mère, isolée, sans appui , dont l'uni- ({ue enfant, malade et endormie, ne résisterait pas à l'épouvante d'un semblable réveil. Maintenant, Messieurs, il y va pour elle de la mort ou de la vie de sa fille : si vous faites un pas de plus, vous la tuez ; mais ce pas , vous ne le ferez que sur mon cadavre.

En même temps, se plaçant en travers du perron dont il descendit les dernières marches, il se trouva à quelques pas des groupes. L'énergie de son ^este et de sa parole, son air de franchise, sa jeune et mâle beauté, tout contribuait à émouvoir cette foule plus ardente que sanguinaire ; déjà quelques symptômes plus rassurans se manifestaient dans ces rangs tumultueux. Cepen- <lant l'un des plus acharnés dit d'un ton moqueur :

— Hé ! l'ami ! vous qui parlez si bien , qui ètes-vous donc? dites-nous votre nom, pour que nous allions boire à votre santé!...

— Vous voulez savoir mon nom ?. . . il ne vous apprendia rien ; n'importe , je vais vous le dire : je m'appelle Napoléon Potard.

— Oh! ça, c'est vrai , dit quelqu'un dans la foule; aussi vrai que je me nomme Cyprien Sureau.

Ce fut un coup de partie ; le commis-voyageur était hâbleur , rodomont , séditieux, mais point méchant ; en outre, sa faconde et son érudition chansonnière lui donnaient quelque influence.

— Monsieur Cyprien, lui dit Napoléon Potard , venez à mon aide ; dites à :es Messieurs si je leur en impose !

— Non, répondit Sureau sans hésiter.

— Est-il vrai ou faux que je me nomme Napoléon Potard ?

— C'est vrai.

— Que l'an dernier, à pareille époque, je me battais contre un de ces aristocrates qui vous mitraillent aujourd'hui ?

— C'est vrai.

— Qu'il refusait de se battre à cause de mon nom roturier ?

— Oui.

— Et que mon témoin , qui répondit de moi corps pour corps , était un vieux troupier de la 82% décoré à léna, et nommé Pierre AuJjrespy ?,. .

— Pierre Aubrespy ! c'était mon sergent, dit un ancien soldat à moitié perclus qui s'était traîné là avec son fusil de 1805 ; puis il ajouta, comme se parlant à lui-même : c'est étonnant comme ce jeune homme ressemble à...

Le nom se perdit au milieu du bruit. Déjà , par un de ces reviremens rapides, si communs chez les masses populaires. Napoléon Potard devenait presc{ue un héros aux yeux de ceux qui , un quart d'heure avant , avaient paru prêts à le massacrer. Des bravos , des vivats commençaient à remplacer les menaces ; il vit le changement et en profita :

— Amis, reprit-il, pas plus de cris d'enthousiasme que de mort : les uns n'étaient pas dignes de vous ; je ne suis pas digne des autres ; mais si je vous inspire quelque estime, quelque confiance...

— Oui, oui, vive Napoléon ! vive la Charte !

— Retirez-vous en bon ordre, en silence, et. . . courez à l'Hôtei-de-VilIc où tout se décide en ce moment.

C'est cela ! à l'Hôtel-de- Ville ! vive l'Empereur ! vive Lafayette !

Et la foule docile commença à s'écouler par la porte cochère, toujours en désordre, mais sans clameur. Si l'érudition et l'émeute pouvaient marchei ensemble, on se fût souvenu du forte virum qiiem de Virgile.

Au bout de cinq minutes la cour était vide. Germain, hébété d'étonne«

ment et de frayeur, referma les deux battaiis; on eutendit encore dans la rue quelques cris vagues, puis quelques pas lointains, puis plus rien, que ce silence de midi, dans les jours cliauds, aussi complet et aussi morne que le silence de la nuit.

Notre héros remonta lestement; il retrouva dans le salon Bénédicte et Raoul pâles, mais calmes et résolus.

— Madame, dit-il h la marquise, vous voyez fju'il y a des momens où il vaut mieux s'appeler Potard que Montmorency.

Ce fut sa seule vengeance ; il lendit la main à monsieur de Domazan, qui la serra, muet d'admiration et de reconnaissance. Un moment, mon ami ! lui dit Napoléon Potard; puis revenant à madame de Tresmes.

— Excusez-moi, madame la marquise, reprit-il, si j'ai osé entrer encore dans cet hôtel après que vous m'en aviez chassé. La circonstance me justiûe. Voici deux jours que je cours les rues, sans prendre parti pour personne, en spectateur, espérant attraper quelque balle ou quelque boulet ; car je me savais assez isolé, et je me sentais assez malheureux pour ne pas craindre la mort. Malgré moi , une force invincible me ramenait ici, près de cet hôtel, où je savais que vous étiez avec votre fille malade ; il me semblait qu'au milieu de cet orage de feu qui se déchaînait sur la ville, j'aurais peut-être occasion de vous servir, de vous protéger. C'est encore pour obéir à ce pressentiment, que depuis deux jours j'étudiais le plan de ce quartier, de cet hôtel et de ce jardin, comme pour en faire le siège. Il y a deux heures, une balle morte m'a atteint, sur le quai d'Orsay. Je me suis replié sur cette rue, et au moment où j'en tournais l'angle, j'ai vu monsieur de Domazan frapper à votre porte, puis les insurgés arriver. Mon cœur m'a fait tout deviner, même que cette légère blessure et ce bras en écharpe pourraient vous être bons à quelque chose. J'ai couru à la rue Vanneau, j'ai escaladé le mur du jardin et... vous »avez le reste. Maintenant, madame la marquise, me pardonnez-vous ?

Au moment où il était entré, le visage de Bénédicte avait pris une indicible expression de tendresse ; mais passant du soleil brûlant de la cour au demijour de l'appartement. Napoléon Potard n'avait pu s'en apercevoir. Pendant qu'il parlait, elle se remit peu à peu et redevint impassible ; quand il eut fini, au lieu de lui répondre, elle s'avança sur la pointe du pied jusqu'à la petite porte, prêta l'oreille, se pencha à 1» serrure :

— Marie ne s'est pas éveillée, dit-elle.

Notre héros la regarda avec autant de surprise que de désespoir ; il avait peine à croire à tant de froideur et d'ingratitude ; mais il ne pouvait pas s'y tromper: c'était bien là Bénédicte, pâle et silencieuse comme un fantôme, su. blime et insensible statue sur laquelle l'amour, la pitié, la reconnaissance, la peur, glissaient sans laisser plus de trace que des gouttes d'eau sur du mar-

bre. Après un moment de silence, il se tourna vers M. de Domazan, et lui dit:

— Trouvez-vous, Monsieur, que j'aie quelque droit à votre amitié? Le regard de Raoul répondit pour lui.

— Eh bien ! vous le voyez : Madame me dédaigne parce que je ne suis rien, parce que je suis sans état, sans naissance et affublé d'un nom ridicule. J'en suis sûr, mon ami, vous savez sur ma destinée quelque chose que j'ignore. Pierre Aubrespy, je vous le répète, s'approcha de vous le jour de notre duel ; il vous parla tout bas, et ce qu'il vous dit vous décida à vous battre ; vos manières changèrent à l'instant : de hautaines et railleuses qu'elles étaient, elles devinrent affectueuses et poUe^. Raoul, vous savez qui je suis : dites-le moi, dites un mot, et vous serez quitte au centuple !...

Avant que Raoul horriblement troublé par cette demande, avant que Bénédicte qui avait écouté avec une attention inquiète, eussent eu le temps de répondre, on entendit dans la rue le galop régulier de deux cheVaux qui s'arrêtèrent devant l'hôtel. Raoul, avec cette finesse d'ouïe que donne l'extrême habitude, reconnut qu'ils devaient appartenir à son régiment. En effet, c'était un sous-ofEcier de chasseurs, tenant un cheval en main. Il entra dans la cour, et envoya par Germain le billet suivant, écrit au crayon sur la page déchirée d'un carnet de poche, et adressé à M. de Domazan :

« Le maréchal-des-logis Durand assure vous avoir vu entrer à l'hôtel, u°12, qui est celui de madame de Tresmes. Je l'y envoie, avec un cheval pour

vous, dans le cas où ces b de Parisiens vous auront laissé assez de sang

dans les veines pour reprendre le fil du discours. Les rues voisines sont désertes en ce moment ; l'effort des insurgés s'est porté ailleurs. Je raUie le régiment sur la place Louis XV, pour nous diriger de là aux Tuileries. Nous n'avons perdu qu'une cinquantaine d'hommes ; mais il y a des drôles qui parlent de se débander, sous prétexte que la cause est perdue. Vous, mon cher, qui ne boudez pas, venez vite, s'il vous reste un souffle de vie : je compte sur votre influence et votre exemple pour ranimer mes gaillards. Vous pensez bien, Raoul, que tout ceci n'est pas au nom de la disciphae et de mon grade, mais au nom de notre affection et de l'honneur. Venez : ce n'est pas votre colonel qui vous l'ordonne, c'est votre ami qui vous le demande.

» Le colonel D....»

Raoul bondit à la lecture de ce billet, comme le noble coursier de l'Ecnture au son du clairon. OubUant où il était et qui il avait à remercier, il allait sortir en courant lorsque Napoléon Potard le retint.

— Un mot est vite dit, Raoul ; avant de sortir, dites-le moi.

— Que rqe voulez-vpus? vous voulez que je manque à une promesse sacrée,

que jo trahfsse à la fois ma parole et celle d'un autre ! vous pensez que dan? ce moment terrible, où tout se croise et s'entrechoque dans mon âme, je n'aurai pas la force d'un refus, et vous voulez on profiter, n'est-ce pas?,..

— Eh ! bien, oui, répondit Napoléon Potard, en proie à une exaspération croissante ; il ne sera pas dit que je me débattrai toujours sous le poids d'un mystère que d'autres savent et que je leur demande en vain ; il ne sera pas dit qu'ils passeront toujours auprès de moi comme dos fantômes railleurs, me jetant une énigme dont ils emportent le mot en s'enfuyant !.,. Non, Raoul, non. II est des instans où les lois ordinaires de l'honneur deviennent impuissantes, et nous sommes dans un de ces instans. Il n'y a plus ici ni trahison, ni parjure ; il u'y a qu'un homme qui a le droit d'apprendre enfin un secret qu'il ignore, et qu'il vous demande à genoux !..

Et en achevant ces mots il tomba aux pieds de Raoul qu'il retenait par son ceinturon.

Raoul était fou ; il voyait les minutes s'écouler ; à ses pieds un suppliant qui venait de lui sauver la vie : un vertige affreux s'empara de lui.

— Vous le voulez ? dit-il ; vous voulez que je sois déloyal et traître , et vous me laisserez sortir après ?

— Oui.

— Eh bien!...

Avant qu'il eût pu prononcer une syllabe de plus , Réucdicte s'élança vers la porte, et mettant sa main sur la clé :

— iMonsieur de Domazan , dit -elle , vous voyez cette clé : vous êtes trop bien élevé, trop gentilhomme pour venir me l'arracher de force. Si vous dites un mot, un seul, si vous révélez un secret confié à votre probité par un honnête homme, je ferme cette porte à double tour , je vous emprisonne dans ce salon jusqu'à demain ; votre colonel saura que vous êtes ici , mais il ne vous reverra pas !

— Et je serai déshonoré !. , . oh ! Madame !. . .

— Il ne put en dire davantage ; il était écrasé par cette épouvantable menace. Seulement il jeta sur Napoléon Potard un regard désespéré, que celui-ci comprit.

— Madame, dit-il , vous pouvez ouvrir à M. de Domazan ; je ne lui demande plus rien. Et vous. Monsieur, vous pouvez sortir , je ne vous retiens plus.

Raoul s'inclina, passa, sans mot dire, entre ses deux redoutables interlocuteurs, et disparut. Au bout d'un moment on entendit les chevaux qui piaffaient dans la cour , sortir au galop, puis tout bruit cessa de nouveau.

C'était le tour de Napoléon Potard ; il salua madame de Trcsmes, traversa

le salon en silence ; arrivé à la porte , il se retourna, regarda encore upe fois Bénédicte et lui dit d'une voix étouffée :

— Adieu, Madame, adieu... pour toujours !

— Peut-être , murmura la marquise , sans que le jeune homme pût l'entendre.

Lorsqu'elle fut seule , elle courut à la chambre de Marie qui ne s'était pas réveillée : elle se rassit près de son lit et demeura long-temps, bien long-temps dans une attitude pensive ; le regret , la résignation , la joie, la tendresse, la douleur, les sentimens les plus divers , les émotions les plus contraires , passaient tour à tour sur son front , comme ces nuées d'automne que le vent pousse à travers un ciel orageux.

Cependant la soirée avançait ; le bienfaisant sommeil de Marie s'était prolongé assez long-temps pour rassurer sa mère. Déjà quelques nuances plus animées se répandant sur ses joues charmantes, quelques mouvemens gracieux et légers comme ceux de l'oiseau prêt à retirer son cou de dessous son aile , annonçaient l'approclie d'un paisible et doux réveil.

Un peu avant la nuit , Récamier , malgré les désordres et les périls de la journée , trouva moyen d'arriver jusqu'à l'hôtel de ïresmes. En entrant, un coup d'oeil lui suffit pour juger l'état de la malade :

— Dieu soit béni ! s'écria-t-il ; dans ce jour funeste il y a au moins quelque chose qui me console : votre fille est sauvée ! Madame,

A ce mot décisif, Bénédicte, heureuse d'avoir enfin quelqu'un auprès de qui son cœur pût déborder sans entrave, saisit la main du docteur, avec mille paroles confuses, frémissantes de reconnaissance et de joie, entrecoupées de larmes et de sanglots. Au contact de ses mains brûlantes, Récamier ne put réprimer un mouvement de surprise, et lui dit avec une sollicitude affectueuse :

— Ce soir, Madame, ce n'est plus Marie qui a la fièvre ; c'est vous.

Un lesidomain «l'orage.

Napoléon Potard a la marquise de ïresmes.

« Madame la marquise,

» Je devrais peut-être m' effacer enlièromcnt de votre vie ; mais j'essaie en vain de lutter contre le fatal attrait qui me ramène, au moment même où ma raison et mon cœur me conseillent de vous fuir. Rassurez-vous du moins ; ces

lignes, les premières que vous recevrez de moi, seront aussi les dernières que je vous adresserai jamais : il est trop cruel de vous aimer, trop stérile de vous servir, trop nécessaire de vous oublier.

» Cependant, si indilTérente que je vous suppose à ce qui me concerne, je ne voudrais pas être confondu par vous avec ces insensés et orgueilleux enfans du siècle, qui méritent d'être méprisés et ridicules parce qu'ils ne savent être ni malheureux, ni résignés. Je ne suis point de ceux là. Lorsque je vous vis pour la première fois, j'étais seul comme toujours ; je n'avais personne à aimer; c'est à peine si, en remontant le cours des années enfuies, je retrouvais dans ma mémoire d'enfant l'image à demi effacée d'un inconnu auquel je ne savais quel nom donner : bienfaiteur ou père. Il y avait autour de mon berceau et des premières impressions de ma jeunesse un mélancolique nuage que j'essayais vainement de percer. Vous m'apparûtes, et je fis pour vous comme ces avares, qui dépensent en un jour des trésors long-temps amassés. Vous fûtes pour moi le rayon qui dissipe le nuage, l'ange gardien qui sourit et s'incline sur le berceau des orphelins. Je ne m'en demandai pas davantage ; je ne me rendis compte ni de mes sentimens, ni de mes désirs, ni de mes songes. Je ne réfléchis ni à votre beauté divine, ni à l'éclat de votre rang, ni aux distances infinies qui nous séparaient. Ces distances , voulais-je les franchir? non ; mais il me semblait que, sans vous abaisser un moment, vous pourriez laisser tomber sur moi un regard ; que pour un dévoûment sans bornes, pour une adoration sans fin, vous pourriez m'accorder un peu de cette indulgence qui est au fond des natures exquises , parce que, jugeant tout d'après elles-mêmes, elles ne peuvent comprendre que le bien. Si je me suis trompé, si je vous ai offensée sans le vouloir, pardonnez-moi comme je vous pardonne ce que je souffre en songeant à vous !

» Le hasard m'a permis de vous rendre service.... pardon encore; je sais qu'il n'est ni généreux, ni habile de rappeler de pareilles choses; je ne le ferais point, si j'y cherchais un grief, mais je n'y cherche qu'une excuse. Lorsque j'ai eu le bonheur de vous protéger. Dieu sait que je n'ai point obéi à un calcul coupable ; je ne me disais pas qu'en jetant dans les abîmes creusés entre nous le souvenir d'un service, je parviendrais à les combler; mais que peutêtre votre cœur, guidé par un peu de reconnaissance, devinerait que je ne lui demande qu'un peu de pitié. Ilélas ! il ne l'a pas compris; il a tout repoussé comme s'il avait quelque chose à craindre , ou peut-être tout dédaigné parce qu'il ne redoutait rien. Quel que fût le motif qui me rapprochât de vous, je vous ai vue toujours la même : insensible et glacée comme une statue, sans sourire et sans regard, ou plutôt comme un de ces sphinx, prêts à nous écraser sous le poids d'un secret qu'ils savent, et qu'ils ne disent jamais !

» Un secret I voilà le fardeau sous lequel je me débats, depuis que je pense,

NAPOLÉON POTARD. Bl

depuis que j'existe. Qui suis-je ? ce nom bizarre qui m'a valu vos mépris estil réellement le mien? ma naissance est-elle entourée d'un de ces mystères qui illustrent ou déshonorent, qui sauvent ou qui tuent ? et ce mystère, heureux ou funeste, qui le connaît ? Pierre Aubrespy ! monsieur de Domazan ! vousmême, madame la marquise ! Voilà dans quels doutes je flotte sans cesse, dans quels abîmes vous m'avez replongé par votre inexplicable rigueur. Si j'en crois de mystérieux avis, un étrange rendez-vous assigné à plusieurs années de distance, il viendra un jour où je saurai tout. Mais ce jour arrivera-t-il jamais ? n'est-ce pas encore une mystification terrible dont je suis la victime et le jouet?... D'ailleurs, attendre cinq ans! cinq siècles ! n'ai-je pas d'ici là le temps de me désespérer, de me briser contre les obstacles de la vie, de me perdre dans les voies mauvaises ? Oh ! qu'il m'eût été salutaire de trouver, en attendant, une main bienfaisante cjui m'eût servi de protectrice et d'appui ! avec quelle pieuse ardeur je me serais prosterné aux pieds de la femme qui eût consenti à me guider à travers ce dédale, à éclairer de son sourire la tristesse du passé, l'anxiété du présent, l'incertitude de l'avenir!... Oh ! si cette femme eût existé ! si c'était vous, vous que nous apprend à bénir ce doux nom qui vous va si bien et qu'il m'est défeudu de prononcer !... Mais non, je dois repousser bien loin ces trompeuses et séduisantes chimères ! je dois échanger ce rêve charmant où je vous vois souriante et bonne, contre cette réalité où je vous retrouve inexorable ! Je dois tout oublier, votre nom, votre image, nos rencontres, tout , excepté que je vous aime et que je ne vous maudirai jamais!

» Maintenant, adieu. J'ignore si la révolution qui vient de s'accomplir ouvre pour moi quelques avenues, aplanit quelques obstacles. Je ne l'ai ni désirée, ni approuvée ; pourtant les idées qui lui ont servi de préliminaires et de passeport doivent favoriser l'ambition des hommes sans naissance et sans nom, qui n'apportent dans l'arène commune que l'intelligence et le travail. S'il en était ainsi; si, à force d'énergie et de courage, j'arrivais un jour à cette renommée, blason suprême qui égalise tous les autres, et si alors !. . . Mais pourquoi rêver toujours? pourquoi revenir à de folles espérances qui toutes me ramènent vers vous ? Ah ! c'est parce que je vous retrouve encore en elles, que je n*ai pas la force d'y renoncer!

» Adieu encore. Quel que soit l'avenir de ma destinée, votre nom luira toujours comme un phare pour ma conscience, s'il ne doit pas l'être pour mon cœur. Je périrai peut-être dans la lutte, mais je ne faillirai point : et si je n'espère pas vous faire regretter un jour de m'avoir repoussé, je suis sûr du moins que vous ne rougirez jamais de m'avoir connu. Adieu. »

Après avoir écrit cette lettre. Napoléon Potard courut la porter à l'hôtel de Tresmes j il traversa les rues de ce faubourg Saint-Germain , naguère si bril-

55^ KAP0LÉ05 POTARD-

lant, aloi-s solitaire et triste comme une nécropole. Arrivé au nM2 de la rue de Babylonc, notre héros frappa.

— - Pour madame la marquise de Tresmes, dit-il en présentant sa lettre au fiàôle Germain, immobile dans sa loge.

— Madame la marquise ost partie, dit le concierge.

— Partie, et depuis quand ?

— Depuis hier.

— Et où est-elle allée ?

Aux eaux d'abord, pour la convalescence de mademoiselle Marie. Ensuite elle compte passer quelques années on Italie.

Et le guichet de la loge se referma.

Quelques années! murmura Napoléon Potard, et il lui sembla que son étoile, déjà si tremblante dans un ciel si sombre, achevait de s'y effacer. Un espoir lui restait : il se dirigea vers la rue d'Artois où demeurait M. de Domazan. Il trouva sur la porte une culotte noire surmontant des guêtres olives, et sur- . montée d'un valet de chambre de bonne mine, qui paraissait ne savoir que faire de ses loisirs.

— Monsieur Raoul de Domazan?

— Monsieur le vicomte est parti.

— Parti ! et depuis quand ?

— Depuis deux jours.

— Et où est-il allé?

Xa culotte noire toisa le questionneur comme pour savoir jusqu'où pouvait aller sa confiance : rassurée parla bonne mine de notre héros, elle laissa tom- Jber -cette ^îéjwnse laconique :

— A Cherbourg.

— Et de là ?

— En Angleterre.

— Et <ïuand reviendra-t-il ?

Les guêtres olives montrèrent du coin de l'œil un drapeau tricolore flottant ..à quelques pas de là, et accompagnèrent cette pantomime d'un mouvement ■^'épaules très expressif.

Napoléon Potard n'en demanda pas davantage ; ce départ lui faisait perdre «ncorc une lueur d'espérance ; mais il comprit et apprécia la fidélité de

Raoul.

En sortant de chez M. de Domazan, il jeta par hasard les yeux sur une maison voisine ; le mur en était couvert de ces placards, de ces avis, quelques uns sincères, la plupart provocateurs, que les journées de juillet firent éclore en foule, et où chacun, profitant de ce court intérim monarchique, proclamait son opinion, ses espérances et son candidat. Le nom de Napoléon attira sesrc-

NAPOLÉOiN POTARD. 53

gards, il s'approcha , et lut ce qui suit, grossoyé à la main sur un grand carré de papier blanc :

« Vive Napoléon II ! Français , qui n'avez pas oublié la gloire du père , oublierez-vous les droits du fils? » — Signé: Bernard, capitaine en demisolde, rue Saint-Jacques ; Chapuzot, sous-officier de la Vieille, rue Mouffetard ; Péquignol, flanqueur de la garde, rue Saint-Denys; Pierre Aubrespy, ancien sergent de la 82*, rue Petrelle, etc., etc., etc....

Un quart d'heure après, Napoléon Potard allait de porte en porte, rue Petrelle. La rue n'est pas longue ; après deux ou trois questions infructueuses, il trouva, à l'entrée d'une petite allée étroite et sombre, un ouvrier endimanché, avec des moustaches et une cicatrice toute fraîche qui lui sillonnait la tempe et la joue.

— Monsieur Pierre Aubrespy?

— C'était ici.

— Il n'est donc pas chez lui ?

' — Il est parti.

— Et depuis quand ?

— Depuis une heure.

— Et où est-il allé ?

— A Vienne.

— En Dauphiné ?

— Non , en Autriche.

— En Autriche!...

— Oui, vous savez... voirie fils de l'empereur , et tâcher de le ramener ici. Nous nous sommes cotisés, une centaine, ouvriers ou vieux soldats; nous avons fait deux cent cinquante francs, et nous avons choisi Monsieur Aubrespy, notre ancien, pour entreprendre le voyage. Il vient de partir par la voiture de la rue du Bouloy, à preuve que je l'ai accompagné jusqu'au bureau. Mais, pardon, excuse , j'ai mon ouvrage, et voilà trois heures perdues.

Et il disparut dans l'allée.

Ainsi Napoléon Potard était plus isolé que jamais.

Pour revenir chez lui, il avait à passer par le Palais-Royal. En approchant, il s'aperçut d'un mouvement inaccoutumé. Il suivit la foule qui, grossissant toujours , finit par devenir tout-à-fait compacte dans la cour intérieure du palais. Cette cour était pleine de gens du peuple, de bourgeois bien vêtus, de hussards de Chartres arrivés le matin même, et puis de ces badauds, connus sous le calembourg de bêtes curieuses, et qui abondent à Paris pour tous les spectacles. Au moment où Napoléon Potard entrait, un prince, qui n'était encore que lieutenant-général du royaume, parut au balcon , et aussitôt des cris, des vivats retentirent de toutes parts. Le prince salua, mit plusieurs fois la

main sur son cœur, et se retira en s'incliiiaïu. Aussitôt, h travers les croisées ouvertes , ou put voir d'en bas une véritable nure d'habits noirs qui venaient d'assister par les fenêtres à celle scène liisioriquc, rentrer précipitamment dans le salon, courir au futur roi, el lui offrir la première traduction libre, ou plutôl très obséquieuse, de cet hommage populaire.

— Quoi ! déjà des courtisans ! murmura machinalement Napoléon Potard.

— Oui, mais des courtisans en habit noir, comme vous et moi, lui dit un monsieur en redingote verte qui venait de crier très fort. Ah ! jeune homme ! quelle belle journée pour le pays ! Désormais plus d'habits brodés! plus de cour ! plus de cette liste civile dévorée par les aumôniers, les favoris et les chiens de chasse ! Mais un prince national, éclairé, vivant en famille, donnant à SCS enfans l'éducation commune ! L'escamotage cessant de compter parmi les moyens de gouvernement ! La charte partout ! la liberté toujours ! plus d'aristocratie ! plus de castes ! Moi qui vous parle, je m'appelle Gouju, et je demande la préfecture de la Seine , que je suis sûr d'obtenir !... Ah ! monsieur, quand on a été à "NVaterloo , quand on a souffert de toutes les blessures de la France , quand on a été persécuté par l'absolutisme et l'arbitraire , un pareil jour console de tout !... »

Et le Monsieur attendri, d'une main s'essuya les yeux avec un foulard magnifique, de l'autre pressa dans ses bras Napoléon Potard, qui ne savait trop que répondre à un patriotisme aussi expansif.

Un moment après avoir quitté cet excellent citoyen, il voulut se sécher le front, ruisselant d'une sueur thermidorienne ; il fouilla dans toutes ses poches, et ne put retrouver son mouchoir; un autre instant après, il voulut consulter sa montre , son gousset était vide; notre héros comprit alors les effusions amicales et patriotiques du futur préfet de la Seine.

— Il paraît, se dit-il avec un sourire mélancolique, que, parmi les escamotages tués par la révolution, ce Monsieur ne comptait pas celui des montres et des mouchoirs!...

Il rentra chez lui, accablé, écrasé de chaleur et de fatigue; on lui remit une lettre et une carie. Elles étaient l'une et l'autre de Cypricn Sureau, la seule de ses connaissances à laquelle il n'eût pas pensé.

Voici ce que Cyprien lui écrivait:

•< Mon cher monsieur Potard, nous avons triomphé sur toute la ligne ; le peuple de Paris s'est couvert de gloire, et il est juste maintenant que nous recueillions ce qu'il a semé. Grâce au ciel, le gouvernement imposé par les baïonnettes étrangères a cessé d'exister. Nous mettons à sa place une royauté populaire, sous laquelle on pourra impunément s'appeler Sureau ou Potard. Les services (jue j'ai rendus à la cause nationale ont attiré l'attention sur moi. Tout Français se doit à sa patrie, et je me dévoue.

» Vous aussi, mon cher monsieur Potard, vous vous êtes bien montré dans ces journées glorieuses, et vous avez pleinement réparé la petite incartade qui me contraria si fort, dans cette séance de la société Aide-Toi, où j'eus rhonneur de vous présenter. Venez donc vite, avant que la concurrence soit trop nombreuse, afin que nous cherchions ensemble ce que nous pourrons faire d vous.

» Vous êtes sans doute ambitieux comme tous les hommes întelligens et jeunes. Vous avez été froissé par la société qui s'en va ; acceptez les offres de celle qui vient. Si vraiment, comme j'ai cru le deviner, vous avez élevé vos regards jusqu'à cette aristocratie superbe, où votre nom plébéien vous a attiré des mépris, consentez à marcher aujourd'hui sur ses ruines ; et quand vous serez arrivé au but, quand vous aurez votre part de célébrité, de grandeur ou de pouvoir, quand vous traiterez d'égal à égal, alors, mon ami, vous la verrez venir à vous aussi empressée que vous l'avez trouvée dédaigneuse : adieu , je vous attends demain chez moi, rue Saint-Honoré, 260,

0 Votre affectionné,

» Cyprien Sureau. »

Cette lettre répondait trop bien aux pensées qui fermentaient depuis quelques jours dans l'esprit de Napoléon Potard , pour qu'il s'arrêtât à la discuter avec lui-même. En la lisant, il crut voir flotter à l'horizon, à travers mille nuages dorés, l'accomplissement de ce rêve qui lui était cher, rêve que font tous les jeunes gens assez hardis pour aimer une femme placée au dessus d'eui dans la hiérarchie sociale : « Devenir célèbre, puissant, et se faire alors ou accepter ou regretter ! » Malheureusement cette espérance n'a pour elle ni l'originalité d'un paradoxe , ni la vraisemblance d'un lieu commun ; mais pardonnons à notre héros, il n'avait que vingt-trois ans.

Il demeura quelque temps à réfléchir, comme réfléchissent les hommes très jeunes, c'est à dire à rêver. Le regard de sa pensée plongeait tour à tour dans son passé si obscur, dans son avenir si incertain ; il suivait dans les régions lointaines ces trois voyageurs dont chacun semblait avoir emporté une part du secret qui devait fixer sa vie. Partout il ne rencontrait qu'isolement, mystère, abandon. D'un seul côté reparaissait son étoile, bien faible, bien vacillante encore, mais reflétant un peu de ce vif rayon que la jeunesse porte toujours en elle, semblable à ces corps lumineux qui éclairent tout ce qu'ils approchent.

— Absens tous trois î répéta-t-il : Pierre Aubrespy en Autriche ! madame de Tresmes en Italie l monsieur de Domazan en Angleterre!... J'irai demain chez Cyprien !

S6 NAPOLÉON FOTARD.

liCB extrêmes se touehentw

Si Napoléon Potard n'avait pas clé, grâce aux antécédcns de sa jeunesse, un peu trop allemand pour se consoler de ses chagrins d'après le procédé français, c'est à dire par l'aspect des ridicules d'autrui, la visite qu'il fit le lendemain à Cyprien Sureau lui eût fourni un ample sujet d'observations sardoniqucs. L'ex-commis voyageur , qui jusque là n'av.iit occupé à Paris qu'un ■pied- à-terre, s'était installé à la hâte dans un grand appartement de la rue Saint-Honoré, lequel offrait un assez fidèle emblème de ce qui se passait alors dans la société et dans les esprits. Des échantillons de vins de toute espèce, seul souvenu- de son ancien état, gisaient dans un coin, à côté d'une collection poudreuse de vieux numéros du Constitutionnel. Quelques livres administratifs, achetés le matin, bigarraient de leurs reliures intactes une petite bibliothèque, entourée, en guise d'auréoles, de quatre Hthographies aussi affligeantes pour l'art que glorieuses pour la nation. Une masse de papiers de toutes les dimensions s'élevait en pyramide sur une table-ministre, apportée la veille de chez l'ébéniste. Un habit complet de garde national étalait sur deux chaises de paille ses galons neufs et ses vierges broderies ; le tout avait une apparence d'impromptu et de provisoire en harmonie avec les commencemens du nouveau pouvoir, et surtout avec ses promesses.

Sureau reçut Napoléon Potard avec une bonhomie où perçait de temps à autre une légère pointe de protection.

— Pardonnez-moi, mon cher, lui dit-il, si j'abrège les préHminaires.... Je suis depuis deux jours chef de division provisoire au ministère provisoire de l'Intérieur , et vous jugez si j'ai de la besogne ! Déblayer ce qui n'est plus, et installer ce qui n'est pas encore ! Il n'y a vraiment rien de plus fatigant que de régler, en parties doubles, les comptes d'un gouvernement qui finit, et ceux d'un gouvernement qui commence! J'en ai pardessus la tète, et si je

n'étais soutenu par la pensée d'être utile à mon pays mais voyons! que

pouvons-nous faùe de vous ? avcz-vous quelque instruction ?

— Quelque peu, réix)ndit modestement notre héros.

Or, il n'est pas inutile de rappeler qu'élevé dans une des universités les plus fortes de l'Allemagne, ayant ensuite voyagé quatre ans en observateur et en artiste, puis passé à Paris ces trois dernières années de la Restauration, où l'élan des intelligences fut si magnifique. Napoléon Potard était à coup sûr un des jeunes gens les plus profondément instruits qu'on pût rencontrer. Je

glisse sur cette remarque, parce que les héros de luuiaii ^oni autorisés à ne rien savoir, même ce qu'ils disent et ce qu'ils font.

— Eh bien ! mon cher, que voulez-vous être?. . . percepteur des contributions?

— Percepteur ! qu'est-ce que cela ?

— On va dans une ville de province, de dix-huit cents à trois mille âmes; l'on est chargé de recueillir les impôts; l'on correspond avec le receveur particuUer ; l'on fait des saisies, quand il y a des n'calcitrans ; l'on prélève sur les contributions. . .

— Mais, mon ami, je croyais que sous ce nouveau gouvernement elles seraient abolies?...

— Oh ! fit Cyprien d'un air naïf, il y en aura toujours quelques unes pour ne pas en perdre tout-à-fait l'habitude.

— C'est égal; si c'était possible, j'aimerais mieux une autre place,

— Eh bien ! voulez-vous être... substitut du procureur du roi?...

— Apprenez-moi ce que c'est, mon ami !...

— On est attaché au parquet ( sans calembour); on fulmine contre les crimes qui se sont commis dans le ressort. On s-? fait l'interprète de la société compromise, de la morale outragée, du gouvernemenl menacé ; on soutient les procès politiques, les procès de presse...

— De presse ! prenez garde, mon cher, vous savez bien qu'il n'y en aura plus!

— C'est vrai, je n'y pensais pas... mais enfin que s;ul-on ?... il y a de si méchantes gens dans ce monde, et l'on est toujours si enclin h dire du mal du gouvernement !

— N'importe! je vous serai obhgé de me proposer autre chose.

— Aimeriez-vous mieux être.... sous préfet?

— Qu'est-ce encore que cela, je vous prie ?

— On administre un arrondissement , on correspond avec monsieur le préfet, on s'occupe des chemins vicinaux, on soigne les élections...

— Comment ! mais je croyais que les élections n'a\ aient plus besoin d'être soignées!... qu'elles iraient toutes seules, et que, sans s'en occuper, on aurait tout naturellement les meilleurs citoyens du pays...

— C'est encore vrai, et c'est moi qui déraisonne! c'est la lecture de tous ces vieux papiers-là qui me donne des distractions !

— N'importe ; je crois que cette place ne me conviendrait pas beaucoup mieux...

— Eh bien ! cherchons. . .

— Non, mon ami, ne cherchons plus: je vois que je n'ai point d'aptitude pour ce que vous pourriez m'olTrir ; je vous remercie de tout cœur; mais jusqu'à nouvel ordre je resterai ce que je suis.... Je n'avais vraiment que

Îi8 NAPOLÉON POTARD.

doux vocations ; «Hrc soldat ou poète : il est trop tard pour que je suive la prcDiicrc; quant à l'autre... je ne m'en dissimule ni les déceptions, ni les périls. Je suis né dans un mauvais siècle qui jette dans l'esprit de ses enfans des germes de désirs infinis, et qui les décourage ensuite par la comparaison dérisoire de la grandeur des moyens avec la petitesse des résultats. D'ailleurs, romme vous l'avez peut-être soupçonné , ma position est exceptionnelle ; j'ignore encore qui je suis, et je dois attendre cinq ans pour apprendre le mot de mon énigmalique destinée. Quelque soit ce mot, je dois me préparer à le subir s'il me frappe , ou à monter jusqu'à lui s'il m'élève. Que ferais- je d'ici là, qui ne dût être ou dépassé ou détruit par cette révélation? Mon parti est pris : je vais, pendant ces cinq années, m'isoler entièrement, et chercher dans un travail indépendant un remède aux souvenirs et aux agitaticns qui me tourmentent. Adieu, Cyprien ; à dater de ce jour nous allons voyager tous deux, moi dans la vie idéale, vous dans la vie réelle. Peut-être nos illusions sont- elles destinées à y périr ; peut-être des mécomptes nous attendent-ils, vous, dans ce monde des affaires auquel vous croyez, moi dans ce monde des idées auquel j'aspire. Quoi qu'il en soit, quittons-nous amis, et pardonnez-moi d'avoir eu un jour, vis-à-vis de vous, la plus orgueilleuse des ambitions, celle qui sera, je le crains, la dernière fierté de notre siècle...

— Et laquelle ? demanda Sureau.

— L'ambition de n'être rien.

— Parbleu ! mon cher, reprit gaîment Tex-commis-voyageur, vous êtes un fier original ! savez-vous que vous me faites gagner un pari de dix louis î

— Vraiment 2

— Oui, l'ami Th.... avait parié avec moi que pendant quinze jours il nous serait impossible de rencontrer un seul individu qui ne nous demandât pas une place... Et j'y pense, il devrait me payer double, puisque vous refusez celles qu'on vous offre. . .

Les deux amis se quittèrent : l'un reprit ses travaux administratifs, l'autre retourna dans son modeste logement, près du Luxembourg.

Trois fois dans l'espace de quatre ans, Cyprien Sureau et Napoléon Potard se rencontrèrent: la première fois, ce fut au mois de juin 1832. Sureau entra dans la chambre de son ami ; il avait l'œil morne et la tête baissée :

— Eh bien! mon cher, qu'y a-t-il ? demanda notre héros en lui tendant la main.

— Il y a... il y a que je suis destitué depuis hier.

— Comment cela ?

— Pour m'être fié à des blagues politiques faites avec du bois de campêche ! Quoique employé au ministère de l'intérieur , j'avais cru pouvoir garder une opiûioo. Je blâmais bautemcut l'abandon de la Pologne, l'évacuatioud'Àncône,

et autres gentillesses de nos libéraux frelatés. Est survenue l'émeute Saint- Merry : la garde nationale a donné; moi, bernicle ! j'étais allô me promener aux Batignolles. En outre, mon frère, qui est élève chirurgien, a refusé de signaler h la police trois blessés qu'il avait pansés. Là dessus pas de rémission, et me voilà sur le pavé. Et vous?

— Moi, je n'ai pas été plus heureux ; j'ai essayé de beaucoup de choses, et rien ne m'a réussi. J'ai commencé par où l'on devrait fmir, par la philosophie : mon éducation germanique m'en facilitait l'étude. J'ai porté mes travaux à un grand philosophe français ; mais il s'est trouvé par malheur qu'il s'était occupé des mêmes auteurs que moi, et que, partis tous deux du même point, et à propos des mêmes textes, nous étions arrivés à des résultats tout contraires. Or, comme un professeur a toujours raison, il a bien fallu que j'eusse tort, et me voilà consigné à la Sorbonne...

— Ensuite?

— Ensuite, séduit par le rôle noble et humain de la médecine, j'ai voulu m'y appliquer; j'ai trouvé d'abord un protecteur parmi les maîtres de la science'; mais voici qu'un jour il m'envoie chez un millionnaire hypocondre, qu'il traitait pour une maladie grave et chronique. Un coup d'œil me suffit pour reconnaître que cette maladie si sérieuse et si lucrative n'a qu'un tort, celui de ne pas exister, et que mon patron la traite... par brevet d'invention. Ma découverte m'a coûté cher; j'ai été anathématisé par le moderne Esculape, et mis au ban de l'Ecole de médecine.

— Après?

— Après, j'ai voulu frapper à une autre porte; tout le monde parlait de sectes, de religions nouvelles: j'allai chez la première, elle venait de faire faillite, et le Dieu était congédié par son portier, pour avoir oubhé son terme en cherchant son verbe. Je passai à la seconde : ce jour-là elle prêchait l'harmonie hongrce ; je compris peu, et je m'en tins là.

Cet essai fini, la philanthropie me tenta ; il me sembla que ce serait peutêtre adoucir mes peines que de soulager la misère des autres : je fus découragé dans cette épreuve, par le billet suivant que je reçus :

« .... Monsieur, ayant appris que vous vous occupez de philanthropie, et supposant que vous suivez là dessus les idées de vos savans confrères, je viens vous demander une faveur : c'est de me faire accorder un certificat de nègre ou de repris de justice, vu que les plus illustres philanthropes ne s'occupant que de ces deux classes intéressantes, ceux qui, comme moi, ont le malheur de n'être que blancs, pauvres et honnêtes gens, n'ont rien de mieux à faire que de mourir de faim, etc.... »

Alors, mon ami, après avoir esssayé de ces chimères stériles, j'ai demandé asile à la plus séduisante de toutes, à la poésie ; j'ai terminé un diame et un

(iO NAlULÉON l'OfAKD.

volume de vers ; j'ai porté le tout à un directeur de théâtre et à un libraire: le directeur a refusé nia pièce, parce qu'il n'y avait, m'a-t-il dit, ni adultère, ni viol, ni cimetière, ni poison, ni inceste ; et le libraire a refusé mes vers, sous prétexte qu'ils n'étaient ni assez neufs, ni assez ridicules pour avoir du succès. Voilà où j'en suis de mon odyssée.

— Ainsi donc, Napoléon, le monde des idées?

— Ainsi donc, Cyprien, le monde des affaires ?...

— iManquent tous deux à leurs promesses.

— Et la révolution politique ?...

— Et le progrès intellectuel?...

— Avortés tous deux : au revoir î

La seconde rencontre des deux amis eut lieu un an après. Napoléon Potard savait que dans l'intervalle, et à 1a faveur d'un changement de ministère, Cyprion Sureau avait été nommé préfet. Aussi fut-il étonné de I13 voir arriver chez lui, plus triste encore que la première fois.

— Salut à monsieur le préfet ! lui dit-il.

— Oui, préfet hier , mais rentier aujourd'hui.

— Ah bah !

— Destitué, mon cher, c'est une horreur! Imaginez-vous que j'avais déjà fait dans mon département une foule d'améliorations. J'avais multiplié les routes, achevé un canal, établi des fontaines publiques, créé des caisses d'épargne; enfm tout allait au mieux. Sont arrivées les élections. Moi, j'ai cru tout simplement qu'il fallait laisser voter chacun selon son goût, d'après ce qui avait été convenu en juillet 1830. Savez-vous combien les candidats ministériels ont eu de voix ? Dans mon premier arrondissement, six ; dans mon second, quatre ; dans mon troisième, trois; dans mon quatrième, une : Total, quatorze. . . comme au piquet ; mais c'est moi qui ai été capot. 3Ia destitution m'est arrivée courrier par courrier. Et vous, quelles nouvelles ?

— Point bonnes, mon ami, point bonnes: chaque tentative amène un mécompte; vous savez qu'on m'avait refusé mes vers et mon drame?

— Oui.

— Je ne me suis pas découragé, et la première preuve que j'aie donnée de mon obstination littéraire, a été de brûler mon drame et mes vers. J'ai écrit ensuite une pièce un peu moins raisonnable que la première, et un roman qui avait des chances de succès, vu que j'y avais mis quatre-vingt-quinze, personnages. Cette fois j'ai été accepté, mais à condition que je m'associerais un auteur à la mode. Ce lion poétique a été bien modeste, il s'est contenté de débaptiser un de mes héros, et de mettre trois points d'exclamation là où je n'avais mis qu'une virgule; après quoi, mon drame a été joué et, n^on roman pubUé!..,

NAPOLÉON POTARD. 6i

— Sous les deux noms ?

— Point du tout, sous le sien : ce malheureux nom de Napoléon Potard n'a pas même pu trouver grâce sur l'affiche d'un théâtre et la devanture d'une librairie. Ou m'a dit que cela se pratiquait toujours ainsi pour un début, mais que la seconde fois je serais nommé...

— Et vous allez essayer ?

— Non, Cyprien. Je n'ai plus de courage ; le terrain de rintelligence manque décidément sous mes pas, comme celui de la politique sous les vôtres. Les immortels principes de hberté et d'égalité, au lieu d'être , comme autrefois, froissés par les privilèges, sont écrasés par les intérêts. Et si vous saviez comme les intérêts sont plus égoïstes, plus impitoyables que les privilèges ! Ne l'avez-vous pas senti peser sur vous, cette société dure et froide comme Tacier, qui sacrifie partout la pensée à l'industrie, la science au savoir-faire, et qui bientôt ne travaillera plus que pour les jouissances matérielles , hâtives, dévorantes , pareille à ces terrains dont la fertilité factice brûle et dessèche ce qu'elle produit ? Que voulez-vous que fassent dans cette société hostile les hommes de conviction ou de rêverie ? Qu'ils essayent, qu'ils hésitent, qu'ils souffrent et qu'ils meurent !...

— Ainsi donc la Muse ?. . .

— Ainsi donc la Charte?...

— Toutes deux trompeuses. Adieu.

Cyprien s'en alla ; il ne revint que vers la fm de novembre 183^. Ce jourlà il ne semblait plus le même homme ; on voyait qu'une grande révolution physique et morale s'était accomplie en sa personne ; l'ex-commis-voyageur avait fait peau neuve. Quant à Napoléon Potard , il était plus triste que jamais.

— Eh ! bien, mon ami, que m'annoncez-vous de bon?

— Tout bêtement, qu'une nouvelle crise ministérielle m'a remis sur l'eau. . . Mais, continua Cyprien avec une sorte d'embarras comique, il m'a fallu faire de grands sacrifices. . .

' — Achevez-les, mon cher, en me les racontant.

— Oui, on s'est méfié cette fois-ci de mes vertus administratives, et l'on m'a nommé... chargé d'affaires auprès d'une petite cour du Nord.

— Ah ! fort bien, je vous félicite,

— Mais ce n'est pas tout.... ; on dit que les idées de cette cour sont foit arriérées; et pour mettre en harmonie le représentant de la France, il a fallu...

— Quoi?

— Me résigner à devenir baron,

— Baron ?. . .

$i RiPOLÉOFI POTAjaD.

— Oui, baron des Sureaux : il paraît, poursuivit Cyprien sur un ton de plaisanterie un peu forcé, qu'il y a beaucoup de ces arbustes dans le pays où je suis né, et (ju'avant la révolution, (la mauvaise, celle de 89) , mes païens y jwssédaient une propriété dont ils portaient le nom. Est venue la Terreur qui a tout nivelé, qui a abattu les sureaux béréditaires, et ne m'a laissé que leur nom en guise de couleur locale ; tout cela m'a été expliqué par un notaire de mon pays, à qui j'ai fait avoir la croix d'honneur.

— Ainsi, mou cher, vous qui eu vouliez si fort à l'aristocratie... vous étiez gentilhomme !

— Oh ! bien innocemment, je vous assure. Et vous, mon ami, que faitesvous? reprit vivement Sureau, pressé de détourner l'entretien.

— Moi ! je me suis lassé d'aller au devant des hommes et des choses... j'attends. Dites-moi, Cyprien, ne me trouvez-vous pas changé?

— Oui, vous êtes pâle, maigri ; vos yeux brillent d'un éclat fébrile.

— Ah! c'est qu'on ne peut vivre ainsi, dans cet état, qui n'est ni la vie, ni le rêve, et qui a toutes les souffrances de l'une, tout le vague de l'autre! Dans six mois, si l'on ne m'a pas trompé, je dois tout apprendre ; je dois devenir enfin pour le monde et pour moi-même un être réel. Mais plus j'approche du terme , plus l'attente devient insupportable , les doutes amers , les craintes horribles. Depuis que je suis né, on dirait qu'une puissance invisible et surhumaine se joue de tout ce que je ressens et anéantit tout ce que je touche ; cent fois, je me suis cru au moment de saisir enfin cette lumière toujours en fuite devant moi, et cent fois je l'ai vue disparaître comme ces feuxfollets qui égarent les voyageurs pendant la nuit. Trois personnes sont mêlées dans ma destinée ; elles en tiennent le fil dans leurs mains, et chaque fois que je les ai rencontrées, il semblait que ces mains s'agitaient pour laisser tomber jusqu'à moi ce fil conducteur ; mais elles m'échappaient comme tout le reste au moment où j'allais les atteindre!... Non, Cyprien, poursuivit notre héros en s'animant de plus en plus, ce n'est pas vivre, cela ! c'est se dessécher, c'est dépérir dans l'angoisse d'un avenir peut-être chimérique, peut-être impossible ! cl, en attendant , la société est là , avec ses suggestions perfides , prête à me donner ses biens et ses plaisirs, en échange de celte loyauté que j'ai conservée au prix de tout !... Oh ! mon ami , la tête me tourne ! sauvez-moi, sauvez-moi du vertige et de moi-même !...

— Mais ces trois dépositaires du secret de votre vie, quels sont-ils?

— Le premier est un vieux soldai... vous le connaissez, c'est ce Pierre Aubrespy qui fut mon témoin à Plombières ; le second , vous le connaissez aussi, c'est l'officier avec lequel je me suis battu. . .

— El le troisième î

— Le troisième est une femme, dit simplement Napoléon Potard qu'un invincible sentiment empêcha de nommer Bénédicte.

— Et où sont-ils?

— ■ Depuis quatre ans je ne les ai pas revus.

— Et combien vous faut-il attendre encore, avant d'arriver au terme qui vous a été fixé, et où vous saurez enfin qui vous êtes?

Napoléon Potard compta sur ses doigts.

— Six mois et demi, répondit-il.

Cyprien Sureau n'était encore que la moitié d'un parvenu; il était vain, mais bonhomme ; touché de la situation morale où se trouvait notre héros, il lui dit avec une chaleur affectueuse :

— Eh bien ! mon ami, arrachez-vous d'ici ; quittez cette solitude que vous vous êtes faite dans Paris même, et où vous vous donnez en pâture à vos impatientes incertitudes, comme Prométhée à son vautour ; voyagez , venez avec moi : je ne sais pas 1' î'emand, je ne connais point le pays où je vais, et je serai, je le crains, un as az pauvre diplomate. Vous, vous savez tout cela ; vous me guiderez dans cette vie mondaine où je pourrais bien me fourvoyer encore, et moi, je vous sauverai de cette vie idéale où vous risqueriez de vous perdre. Napoléon , voulez-voui ?. . .

— Ah ! c'est bien, cela! et vous êtes un bon cœur ! s'écria Napoléon Potard en lui sautant au cou.

— Non, mon cher, répliqua Cyprien avec quelque émotion ; j'ai commencé par être un sans-souci; puis, je me suis cru un conspirateur'; ensuite j'ai été une dupe; maintenant je suis un bon enfant, voilà tout.

— Soit, monsieur le baron ; j'accepte : quand partez-vous?

— Dans deux jours.

— Je serai prêt : merci et adieu, Cyprien.

Le lendemain. Napoléon Potard , au moment de quitter cette petite chambre, où, depuis cinq ans, il avait tant rêvé, tant aimé et tant souffert, jeta un regard en arrière ; les souvenirs de sa bizarre destinée lui revinrent en foule, et il se sentit saisi de l'irrésistible désir de passer cette journée hors de Paris et de parcourir ces bois , ces parcs , ces paysages de Ville-d'Avray, qui ressemblaient pour lui aux forêts mystérieuses d'où sortaient les décrets des oracles. Il se fit conduire jusqu'à la barrière, et là il commença sa course à pied. Le temps était froid, mais clair. Par intervalles, un rayon de soleil animait la campagne sans verdure, comme ces sourires qui vivifient tout-à-coup le visage d'un malade. Les futaies et les massifs dépouillés formaient à l'horizon des groupes noirâtres, dont la capricieuse silhouette se détachait sur la blanche uniformité des maisons et la teinte brumeuse des collines et des lointains. Napoléon Potard marchait d'un pas rapide ; de temps à autre son pied craquait

M NAPOLÉON rOTXRD.

sur les fouilles sèches, ou sur le sable encore durci par la gelée du matin. Il suivait depuis un instant la lisière d'une partie de bois dépendant de la forêt de Saint-Cloud, lorsqu'il vit à quelques pas un garde entraînant une pauvre petite fille de treize à quatorze ans, qui, pâle, suppliante, éplorée, venait de laisser tomber à ses pieds un petit fagot de menues broussailles, triste preuve de son délit. Le désespoir de la pauvre enfant faisait pitié :

— Oh ! grâce ! grâce ! monsieur Georges, grâce 1 vous savez bien que je ne suis pas une voleuse ! vous savez bien que c'est le froid, la faim, le besoin, et que ma malheureuse mère!...

— Allons, pas tant de paroles et marchons , répliquait le garde d'un ton bourru.

Napoléon Potard s'était avancé rapidement. Il avait quelques louis sur lui; il en montra un , puis deux : l'incorruptible Georges hocha la tête ; au troisi>me, sa vertu parut chanceler ; au quatrième, elle succomba.

— Soit, monsieur, dit-il ; pour vous faire plaisir et pour cette pauvre jeunesse, qui est réellement bien à plaindre, je risque ma destitution... ah! si vous saviez comme on est sévère maintenant ! autrefois, cela eût passé comme de l'eau sous le pont !...

— Ah ! ça, c'est vrai, reprit la petite encore sanglotant ; je me souviens d'avoir fait du bois du temps des mitres. . . et on ne me disait rien.

Georges, qui ne se souciait pas, à ce qu'il paraît, de causer politique, empocha les quatre louis et s'éloigna en sifflotant.

La petite fdle se jeta alors aux genoux de notre héros, qu'elle remercia avec une effusion de reconnaissance dont il fut touché,

— Vous disiez donc, mon enfant, lui demanda-t-il, que votre mère est bien pauvre ?

— Oh ! mon bon monsieur ! pauvre, pauvre !... que même il n'y a pas un morceau de pain, pas un brin de bois à la maison ! Et nous sommos quatre onfans, dont je suis l'aînée... et mon pe'.it frère Pierre-Paul est bien malade !

Et l'enfant , consolée un moment, se remit à sangloter.

— Et comment se nomnie-t-ellc, votre mère ? — ■ Magdeleine Aubrespy.

— Aubrespy î... Magdeleine Aubrespy!... s'écria le jeune homme en tressaillant; mais alors vous connaissez Pierre Aubrespy, le vieux sergent?...

— C'est mon oncle.

— Et où est-il?

— Bien loin, bien loin, et sa main montrait l'horizon.

— Et votre mère, où est-elle ?

— A dix minutes d'ici, là-bas, près du village.

— Eh bien ! au nom du rid , enfant, menez-moi chez votre mère !

Ce qui eonsole.

Entre Viroflay et Saiiit-CIoud , près d'un chemin tournant qui s'est perdu depuis dans les travaux du chemin de fer, on remarquait en 1834 une petite maison de chétive apparence, dont la toiture décrépite, les vitres à moitié brisées, et les murs crevassés annonçaient la pauvreté et l'abandon. Cette maison, tour à tour logement de garde, auberge à pied et à cheval, magasin de plâtre, malheureuse dans ces destinations diverses, s'appelait la maison Malseigne. Elle avait fini par être louée à très bas prix à la famille qui l'habitait en ce moment. Qu'on jette avec nous un coup d'oeil dans l'intérieur de la pièce principale ou le foyer est vide , froid , glacé : l'absence de cendres prouve qu'on n'a pas fait de feu depuis la veille.

Presque tous les ustensiles de cuisine , les parties les plus importantes du mobilier ayant été successivement vendues, la pièce est à peu près nue. Quatre chaises en paille grossière, une mauvaise table de bois ciré, deux escabeaux , un vieux rouet, voilà tout ce qui reste. Par une porte entr'ouverte on aperçoit dans la chambre contigiie un grand lit en bois blanc, sans matelas , ni rideaux.

Magdeleine Aubrespy, pendant toute la matinée , a essayé de faire tourner ses fuseaux ; mais peu à peu ses doigts se sont raidis ; une torpeur morale et physique s'est emparée d'elle ; ses deux mains amaigries se sont abaissées le long de la chaise ; elle rêve h l'immensité de son malheur sans fin, sans espoir, sans horizon. De temps en temps une larme se fait jour sous ses paupières desséchées.

Une petite fille de six ou sept ans, entre en disant :

— Maman, j'ai bien faim.

Pour toute réponse , Magdeleine lève les yeux au ciel, puis elle dit à la petite :

— Tout à l'heure, Françoise : ta sœur va revenir et nous dînerons tous ensemble.

Et en disant ces mots elle s'efforce de sourire ; mais ce sourire fait mal. Un moment après, un petit garçon, un peu plus jeune, hâve, blême, grelotant de fièvre, crie de l'autre chambre :

— Maman, j'ai bien froid.

M NAP0JLt4»lH 90XARI>.

— Courage, Picrre-PauI ! répond la mère , ta sœur va rentrer avec une bonne charge de bois ; — et son sourire de mourante continue à errer sur ses lèvres pâles.

Quelques minutes s'écoulent ; un autre garçon, d'environ douze ans, entre, les bras croisés, les yeux fixés à terre; celui-là ne dit rien; sa ligure est sombre : il comprend.

Cette scène poignante dure depuis le matin.

Tout-à-coup on entend sur la roule des pas légers, rapides.

— Ah 1 voici Henriette .1 s'écrient à la fois la mère et les cnfans ; — mais elle n'est pas seule, ajoute Magdeleine avec surprise.

Elle entrait, en effet, accompagnée de Napoléon Potard ; d'un regard il mesura cette misère :

— Avant tout , ma chère madame Aubrespy, dit-il d'un ton énergique et affectueux à la fois , il faut pourvoir aux besoins de ces enfans et aux vôtres : me permettez-vous de donner un ordie à votre fds aîné ?

— Jacques, obéis à Monsieur, dit Magdeleine stupéfaite.

— Eh bien! Jacques, courez à Saint-Cloud, chez le premier traiteur que vous trouverez, et rapportez-en tout ce qu'il faut ; je m'en rapporte à vous , mon garçon.

Il lui glissa de l'argent dans la main ; Jacques disparut.

— A vous maintenant, ma petite conductrice; si vous n'êtes pas trop lasst, courez au premier chantier de bois, et faites-en vite apporter !

Henriette prit son vol comme une hirondelle.

La mère, n'osant croire à tant de bonheur, regardait d'un air à demi hébété ce bon génie inconnu dont la charité marchait au but si vite et si droit.

— Oh ! Monsieur ! lui dit-elle lorsqu'elle fut un peu remise, qui êtes-vous donc? C'est Dieu qui vous envoie !... oh! oui, pour sauver mes pauvres enfans ! Soyez béni , heureux, vous qui consolez ! mes bénédictions, mes prières, voilà tout ce que je puis...

— Pardon, Madame, vous pouvez autre chose!

— Dites-le vite alors, pour que je vous obéisse comme à la voix de Dieu...

— Non, je ne vous le dirai que quand la faim de ces enfans sera apaisée, leurs membres réchauffés ; car je sais qu'un'e mère dont les enfans ont faim et froid ne doit rien entendre.

En ce momcul on frappa ; un garçon traiteur portait une grande corbeille d'où il tira successivement une longe de veau, "un poisson de Seine et un morceau de bœuf rôti ; quelques couverts, trois grands pains , deux bouteilles de vin cacheté, et quelques friandises accompagnaient ces plats subtantiels. Lorsqu'ils furent étalés sur la petite table, les enfans battirent des mains , et les yeux de Magdeleine rayonnèrent : presqu'en même temps Henriette rentra , suivie

NAPOLÉON POTABD. 67

d'un commissionnaire dont les larges épaules supportaient une hotte remplie d'une pyramide de bonne bûches de chêne, bourrées de broussailles sèches.

Quelques minutes après, un grand feu pétillait dans l'ûtre ; Magdeleine distribuait à ses enfans les alimens servis devant eux. Elle oubliait tout , même sa propre faim, en assistant à leur joie, en voyant les couleurs reparaître sur leurs joues étiolées.

Napoléon Potard, debout, contemplait celte scène avec un intérêt profond.

Lorsque les enfans furent rassasiés'; lorsque la mère elle-même, cédant aux instances , eût consenti à prendre quelque nourritm^e , elle se tourna vers le jeune homme, et lui dit :

— Maintenant, Monsieur, je suis à vos ordres.

— Madame, d'après ce que m'a dit votre fille Henriette , vous devez être sœur d'un vieux sergent de la 82"' demi-brigade, décoré sous l'Empire , et nommé Pierre Aubrespy?

— Non, Monsieur ; Pierre Aubrespy était le frère de mon mari.

— Et pourriez-vous me donner sur lui quelques renseignemens ?

— Hélas ! moins que je ne le voudrais; car s'il était avec nous, nous ne serions pas aussi misérables ; mon mari était nourrisseur, et nous vivions , tant bien que mal, dans une petite ferme, aune demi-lieue d'ici. Pierre Aubrespy, mon beau-frère, venait nous voir souvent. Dans les momens de gêne , il partageait avec nous sa pension et ses petites économies. En 1830, il partit pour un grand voyage ; son absence dura deux ans : pendant ce temps tous les malheurs fondirent sur nous : une contagion se mit dans nos bêtes ; comme nous avions trop, peu d'avance pour pouvoir en acheter d'autres, le propriétaire nous renvoya. Nous vînmes ici; j'étais grosse de mon quatrième enfant ; mon mari essaya de plusieurs métiers ; mais le pauvre homme commença à décliner visiblement J'accouchai démon Pierre-Paul; il n'y avait pas un sou à la maison ; nous commençilmes à vendre nos meubles pièce à pièce : ah ! monsieur ! c'est bien cruel de voir s'en aller comme ça ces vieux amis!...

Magdeleine s'essuya les yeux, puis elle poursuivit :

— L'armoire, la commode, puis un des deux lits y passèrent, puis un de nos matelas , puis ma croix de jeune fdle , puis mes anneaux de mariage ; nous n'avions presque plus rien à vendre, lorsque mon beau-frère revint : c'était en août 1832 ; il y avait deux ans qu'il était absent.

— Et alors?

— Alors, monsieur, nous espérâmes ; mais son aiTivée ne changea rien ; il avait mangé toutes ses épargnes dans ce voyage ; en outre, il était triste, sombre, abattu; il paraît qu'il avait obtenu de rester auprès du fils de l'empereur; mais le jeune homme était mort, et c'est pour cela que Pierre était revenu.

— Pauvre Pierre I murmura notre héros.

— Oui, pauvre Piorro, car le spociaclc de notre misère lui fendit le cœur; mon mari était déjà si faible qu'il ne pouvait presque plus travailler. Un matin nous vîmes Pierre fouiller silencieusement dans sa poche, et en tirer un petit paquet soigneusement enveloppé; il le baisa, puis sortit précipitamment; le soir il nous apporta cinquante francs ; il avait mis sa croix au Mont-de- Piété.

— Et que ne m'écrivait-il? moi, si près d'ici, et qui aurais tout donné

pour le rencontrer !

— Il parlait souvent à voix basse, et en termes mystérieux, d'un ami qu'il avait à Paris; mais il ajoutait qu'il lui était défendu de le revoir jusqu'à une certaine époque; qu'il craignait de le rencontrer, parce qu'il n'aurait peutêtre pas le courage de lui cacher un secret confié à son honneur nous ne

comprenions pas grand'chose à tout cela; cependant mon mari allait toujours dépérissant ; on ne le voulait plus au chantier ; alors Pierre dénoua le ruban rouge de sa boutonnière, dit à son frère de se reposer, et sortit, comme la première fois, sans mot dire : le soir, il nous rapporta le prix de sa journée,..

Nous vécûmes ainsi pendant quelques semaines ; mais nous manquions des choses les plus nécessaires; j'étais presqu'aussi malade que mon mari, et avec le prix des journées de Pierre nous étions obligés de nous nourrir tous sept. En nous voyant souffrir ainsi, mon beau-frère surmonta sa répugnance : il fit une pétition au gouvernement, il parlait de ses anciens services, de ceux qu'il avait rendus en juillet 1830 ; il exposait la situation . usérable de sa famille, simplement, sans grandes phrases pour apitoyer.... et cependant je pleurai bien fort quand il nous la lut.

— Et que lui envoya- t-on ?

— Quinze francs une fois payés, en l'avertissant que toute demande ultérieure resterait sans réponse, attendu que l'on avait trop de charges. Pierre

était bien pâle et sa main bien tremblante lorsqu'il toucha à cet argent

Tout-à-coup il se frappa le front comme un homme à qui vient une idée subite. Il courut à Paris et y passa toute une journée ; c'était pour découvrir l'adresse d'une grande dame, bien riche, bien riche, qui voyageait en pays étranger. . .

Napoléon Potard pensa à Bénédicte, et tressaillit.

— Quand il revint, continua Magdeleine, il était un peu plus calme; il savait que celte grande dame.... une marquise, je crois, était fixée pour le moment à Pise ; il lui écrivit ; l'attente fut bien longue ; enfin la réponse arriva.

— Et qu'y avait-il?

— Celte dame écrivait de sa propre main, h mon beau-frère, que tout ce qui était à elle était à lui, et qu'elle lui envoyait, sur son banquier de Paris, un crédit en blanc dont lui-même écrirait le chiffre ; mais Aubrespy était trop

NAPOLÉON POÏARD. 69

fier ; il aurait pu meUre sur ce morceau de papier, dix, vingt, trente mille francs il mit cinq cents francs.

— Noble cœur !

— Hélas ! mon mari mourut ; les cinq cents francs, joints aux journées de Pierre, suffisaient, et au delà, à nos besoins; mais un jour, il y a quatre mois de cela, Pierre me dit: « Magdeleine, il faut encore que je vous quitte, que je parte : c'est un devoir que j'ai à accomplir. Cette fois, je pars le sac sur le dos , et s'il le faut, je mendierai en route: uu peu de paille à l'écurie, et un morceau de pain chaque soir, cela ne se refuse pas à un vieux soldat. Vous,

Magdeleine, voilà l'argent qui nous reste J'ai à Paris un ami dont je suis

sur comme de moi-même ; mais celui-là n'est pas riche; il est malheureux,

pour le moment du moins Il doit ignorer quelque temps encore où je suis

et, ce que jefais. . . pourtant voici une lettre pour lui; seulement, je vous conjure de n'en faire usage que si vous n'aviez plus de ressource, si le froid et la faim entraient ici. » — En disant ces mots, il me serra la main, embrassa les enfans, et partit: je ne l'ai plus revu.

— Et cette lettre, où est-elle? demanda Napoléon Potard.

— La voici, Monsieur, car j'ai conliance eu vous; et la pauvre veuve lui remit une lettre pliée dans un morceau de papier gris.

Il jeta les yeux sur l'adresse : « A Monsieur Napoléon Potard, rue de Vaugirard, 37 »

— Mais cette lettre est pour moi ! dit-il,

— Pour vous! bonté divine! s'écria 3Iagdeleine : le ciel a donc enfin pitié de nous !

Il déchira l'enveloppe et dévora la lettre ; voici ce qu'elle contenait, moins les fautes d'orthographe :

« Monsieur, nous devons rester encore quelque temps sans nous revoir ; pourtant il est impossible que vous m'ayez entièrement oublié ! Je suis obUgé de repartir pour un long voyage, auquel vos intérêts ne sont pas entièrement étrangers. Je laisse ici une pauvre femme, veuve de mon frère, avec quatre enfans encore trop jeunes pour gagner leur vie. Je ne veux pas qu'elle vous importune sans nécessité ; mais je suis sur que le jour où elle vous remettra cette lettre, c'est qu'elle aura vraiment besoin de vous. Est-ce trop vous demander, en souvenir des circonstances où nous nous sommes vus, que de vous prier de lui épargner les angoisses de la misère, et de lui envoyer quelques secours à l'adresse de .Magdeleine Aubrespy, maison 31alseigne, près St-Cloud ? Vous êtes généreux et bon : pardonnez-moi de songer à vous quand il s'agit de l'infortunée famille de votre

» Pierre Aubrespy. »

— Oh ! cette chère lettre! murmura Napoléon Potard en y collant ses le-

vres, et les larmes aux yeux : — Mais, reprit-il vivement, pourquoi ne pas me l'avoir remise plus tôt?..

— Parce que, répondit simplement Magdcleine, parce que c'est de ce matin seulement que j'ai vu que mes enfans allaient avoir faim et froid.

— Mais vous ne saviez donc pas que Pierre Aubrespy est pour moi plus qu'un père, plus qu'un bienfaiteur, plus qu'un ami ; que c'est jusqu'ici la seule cr^'aturo humaine en qui j'ai trouvé affection et dévoûment ; que j'ai été insulté, et qu'il m'a défendu; blessé, et qu'il m'a guéri ; soupçonné, et qu'il m'a justifié ? Vous ne saviez donc pas que, n'cussé-je au monde qu'un morceau de pain, je serais le plus vil des hommes si je ne le partageais pas avec lui ou les siens ; et que, pour le revoir, pour l'interroger un moment, je donnerais mon sang, ma vie?... vous ne saviez donc rien de tout cela?... Il ne vous avait donc rien dit?...

— Hélas! non, mon bon monsieur!

— Vous le savez maintenant ; et moi, Dieu merci, je sais où vous êtes. Je ne vous perdrai plus de vue et nous l'attendrons ensemble. Pour aujourd'hui,

prenez ceci ; c'est tout ce que j'ai sur moi, et il lui remit quelques louis

surtout point de refus, Magdcleine, point de fierté, point de fausse honte. Songez que je ne suis pas pour vous un bienfaiteur, mais un obligé ; je ne vous donne rien, je vous rends; et je ne vous rendrai jamais le quart de ce que je dois à Pierre Aubrespy !

— Eh bien donc ! soyez béni une fois encore, et qu'il en soit comme vous le voudrez ! répondit IMagdeleine en le regardant avec une sorte d'adoration.

Napoléon Potard revint chez lui, plus heureux qu'il ne l'avait été depuis quatre ans; son premier soin fut d'écrire deux billets : l'un au baron des Sureaux, pour lui annoncer, avec force remercîmens et regrets, qu'il ne pouvait l'accompagner dans son voyage diplomatique ; l'autre à son agent de change, pour le prier de vendre, h son compte, un coupon de rente de quinze cents francs, ce qui représentait à peu près une trentaine de mille francs de capital; c'était, on s'en souvient, pour le moment du moins, la moitié de la fortune de Napoléon Potard.

lie i»rciuicr are-eii-cicl.

Grâce h l'active bienfaisance de notre héros, la situation de la famille Aubrespy changea rapidement de face. A l'extrémité de la commune de Ville-

NAPOIÊON POTÀRD. f\

d'Avray, dans une position pittoresque et charmante, il avait découvert un petit cottage, appelé la ferme Bonabry, probablement parce qu'il était abrité au nord par une colline boisée que l'on descendait à l'aide d'un chemin habilement adouci. A gauche, des ormeaux masquaient de leur groupe élégant et svelte un autre sentier qui se perdait dans le bois de Ville-d'Avray et allait rejoindre la route sablée. A droite, un jardin entouré d'une haie vive, s'arrondissait autour du bâtiment, qu'ombraient de leurs losanges noirâtres les poiriers et les noisetiers deshabillés par l'hiver. Sur le devant, une prairie d'une certaine étendue, s'allongeait jusqu'à la hsière du bois, dont elle était séparée par un ruisseau festonné d'oseraies et de plantes aquatiques. Trois vaches avaient été établies dans l'étable, bien garnie de foun-age et de paille fraîche. Quelques meubles , des rideaux d'indienne grossière, mais d'une propreté scrupuleuse, des Uts, des instrumens d'agriculture et de jardinage avaient été successivement apportés. Lorsque le petit ménage fut au complet, Napoléon Potard était allé chercher Magdeleine et ses enfans ; il les y avait installés, en leur persuadant que cette ferme lui avait été cédée, presque pour rien, par un de ses amis, riche à millions, et quittant la France pour quelques années.

Magdeleine avait remercié le généreux donateur avec quelques unes de ces larmes qui payent tous les bienfaits. Elevée à la campagne, mais n'en ayant connu que les misères, cet établissement, complet et presque comfortable dans sa simplicité rustique , était pour elle le paradis en ce monde. Encore convalescente, elle passait la journée à filer près du feu ou à préparer les repas de ses enfans. Henriette et Jacques, les deux aînés, sortaient tous les matins, l'une pour garder les vaches, l'autre pour faire du bois dans la forêt ou cépe'r les saules dépendant de la ferme. Françoise et Pierre-Paul, trop jeunes pour travailler, suivaient en jouant les haies sinueuses ou les contours des sentiers, se réchauffant au soleil, s'accrochant aux bidssons, courant après les oiseaux ; gais, bruyans et déjà guéris.

Il y avait déjà deux mois à peu près que ce changement avait eu lieu ; février touchait à sa fm. Quelques mousses, quelques minces filets de verdure rayant çà et là les rochers, quelques bourgeons précoces gonflant la pointe des branches de saules, quelques rayons un peu plus tièdes glissant à travers les froides giboulées, annonçaient, non pas que la belle saison allait commencer, mais que la mauvaise allait finir.

Un jeune homme , profitant d'un de ces premiers beaux jours d'hiver, descendait à cheval la colline qui domine ce frais paysage. Son regaid se promenait sur la riche vallée étendue au dessous de lui, et dont les tons gris et monotones encore, étaient heureusement accidentés par les pins et les ifs du jardin, les masses coquettes des villas, l'inégale dentelure des hameaux, et les

74 NAPOLÉON POTARO.

gracieux méandres- de la Seine, dont les eaux bleuâtres, diainantées sur les premiers plans par les rayons du soleil , pâlissaient peu à peu et se confondaient au loin dans la brume. Mais après avoir insoucieusement parcouru ce poétique panorama , les regards du jeune homme revenaient toujours, avec une vive expression d'intérêt , vers le petit cottage qui protégeait contre la misère la famille de Pierre Aubrespy, Ce jeune homme, on l'a déjà deviné, c'était Napoléon Potard.

Il avait alors bien près de vingt-huit ans ; une màle et généreuse franchise respirait dans son œil noir. Son visage expressif et régulier avait pris au contact des chagrins et des mécomptes, ces teintes pâles, mais saines, aux reflets bruns et dorés , qui vont si bien à la seconde phase de la jeunesse, parce qu'elles prouvent qu'on a souffert sans être brisé, et lutté sans être vaincu. La mélancolie répandue sur ses traits était adoucie et comme éclairée par ce sentiment de sérénité intérieure que cause le souvenir d'une noble action ou l'aspect d'un bonheur qu'on a donné. Comme on n'avait pas encore imaginé de s'habiller dans des sacs , sa taille fine et flexible ressortait admirablement sous une redingote noire , à demi boutonnée avec une heureuse négligence. Il montait à cheval en sportman et en homme comme il faut , ce qui n'est pas toujours la même chose.

Il arriva jusqu'à une petite distance de la ferme Bonabry. Là, il attacha son cheval à un tronc d'arbre, puis il suivit le sentier à demi couvert par la haie. Il n'était plus qu'à quelques pas de la porte, lorsqu'il s'arrêta en frissonnant, et avec une émotion telle qu'il fut obligé de s'appuyer contre le treilUs qui côtoyait cette partie du jardin. Une voix de femme , jeune , pure , vibrante , évidemment assouphe par une méthode exquise, chantait, dans l'intérieur de la maison, les vers suivans que Napoléon Potard reconnut aussitôt :

Je suis seul , toujours seul au mondé î Pas une étreinte pour ma main ; Pas un sourire qui réponde Au regard du pauvre orphelin !

Le passereau sous la feuillée Connaît la place de son nid ; La fleur par le jour réveillée Connaît l'aurore et la bénit.

Le ruisseau qui passe et murmure Connaît sa source fraîche et pme

Qu'abrite un voile de gazon.

Ici-bas rien n'est solitaire ; Les enfans connaissent leur mère , Et les atonies leur rayon !

Mais moi, je suis seul en ce monde; Pas une étreinte pour ma main , Pas un sourire qui réponde Au regard du pauvre orphelin !

Notre héros avait composé ou plutôt ébauché ces vers, quelques jours auparavant, dans une de ses promenades. Il comprit qu'il avait sans doute oublié chez Magdeleine l'album de poche où il les avait crayonnés. Mais comment lui revenaient-ils sous cette forme enchanteresse ? quelle était la fée mystérieuse qui avait écrit sur ces vers si simples la délicieuse musique dont les dernières notes vibraient encore h son oreille? Quelle virtuose inconnue était venue les chanter dans ce champêtre réduit ? Par moniens , une pensée bizarre, extravagante, impossible, lui sillonnait l'esprit. Il lui semblait, ou plutôt le mirage de ses souvenirs lui faisait croire qu'il retrouvait dans cette voix divine quelques intonations de celle de Bénédicte. Il s'effrayait de cette pensée comme on s'effraye de ces éclairs qui , en disparaissant , replongent tout dans la nuit ; mais il y revenait malgré lui. La manière d'accentuer certains mots , je ne sais quel grain charmant répandu sur cette voix et qui lui rappelait de trop dangereuses chimères ; cette image endormie depuis long-temps dans son cœur et qui se réveillait tout-h-coup... il y avait là de quoi devenir fou, et notre héros n'en était pas loin.

Au lieu d'entrer dans la maison, il en fit le tour, passa aussi furtivement qu'un braconnier ou un maraudeur derrière les ormeaux, et, s'enfonçant dans le sentier, du côté du bois, il ne tarda pas à découvrir, à la jonction des deux chemins, un coupé très simple, sans armoiries, attelé à deux magnifiques chevaux gris-pommelés. Un vieux cocher, tout pelotonné de fourrures, et un valet de pied, en hai)it de livrée vert-sombre, achevaient de donner à l'équipage un air sévère et élégant.

Toute la loyauté de Napoléon Potard n'y put tenir ; un bouquet de gros arbres, placé à quelques pas, lui offrait une cachette excellente et lui permettait de tout voir sans être vu. Il s'y blottit et attendit. Je vous laisse, cher lecteur, le soin de juger de son impatience ; ce qui a le double avantage d'exercer votre imagination et de me dispenser de la phrase obligée ; « Les minutes lui parurent des siècles. »

74 NAPOLÉON POTAKD.

Bon nombiT ck- ces minutes séculaires se snccctlèronl lentement ; à lafm, il entendit parler et marcher sur le petit chemin, du côt(^ de la ferme ; un frisson lui courut par tout le corps. Deux femmes s'avançaient vers la voiture; l'une avait l'extérieur respectable et quinquagénaire d'une institutrice de "rande maison ; l'autre, à la taille aérienne, à la démarche jeune et vive, semblait heureuse de respirer l'air pur et frais de ces riantes promenades. Une robe amazone en djap bleu, faisait valoir sa ravissante tournure ; elle portait par dessus un petit mantelet en velours noir tout uni; une capote de même étolîe, merveilleusement coupée, ne laissait voir encore à l'impatient jeune homme qu'une légère boucle de cheveux blonds et soyeux, qui, aidés par le vent d'hiver, s'échappaient de leur charmante prison. Le sentier que suivaient les deux femmes était parallèle aux arbres où Napoléon Potard était caché , de façon qu'il ne pouvait encore les voir que de profil ; mais bientôt elles arrivèrent à la voiture. Le domestique se hâta d'abaisser le marche-pied. L'institutrice y monta la première : la jeune personne la suivit ; dans ce mouvement, elle laissa entrevoir un pied mignon, cambré, d'une petitesse invraisemblable ; en même temps elle se retourna à demi , et Napoléon Potard vit sa figure ; un cri étouffé lui traversa le gosier et vint expirer sur ses lèvres : C'est Bénédicte ! Bénédicte à seize ans ! dit-il. Mais déjà la voiture était partie et disparaissait au premier tournant.

A l'instant, les pensées les plus folles, les chimères les plus impossibles, les conjectures les plus contradictoires se croisèrent dans son esprit. Sa vie ressemblait si bien à un songe, il s'y mêlait tant de mystérieux et de fantastique, que cette fois encore il ne savait s'il devait croire à ce qu'il avait vu , ou s'il avait réellement vu ce qu'il ne pouvait raisonnablement croire. Trop agité, trop avide de solitude pour se résoudre à parler à Magdeleine en ce moment, il courut détacher son cheval, monta dessus et revint à Paris au triple galop, au risque de se tuer vingt fois. S'il ne se cassa pas la tête, je suis forcé d'en conclure qu'il lui eût été difficile de se casser ce qu'il n'avait plus.

Le lendemain il courut chez Magdeleine ; elle le reçut comme à l'ordinaire. Si l'amour est quelquefois diplomate , l'impatience ne l'est jamais ; aussi ne fit-il pas de périphrase.

— Magdeleine, dit-il, vous ne me racontez pas les belles visites que vous avez eues hier ; je me promenais par hasard dans le bois , et j'ai rencontré une jeune personne avec une respectable dame; elles semblaient venir d'ici.

— Non... c'est h dire oui ; au fait, c'est vrai, répondit-elle un peu embarrassée.

— Et c'est la première fois sans doute qu'elles viennent?...

— Non, c'est la seconde. Il y a huit jours à peu près, cette dame et cette demoiselle se promenaient à pied dans les environs. La fatigue les prit., elles

virent cette petite maison d'assez bonne mine , et elles nous arrivèrent toutes lasses et grelottantes. Vous jugez que je les reçus de mon mieux : je leur donnai -nés deux meilleures chaises ; un bon feu de bourrées à la cheminée, et une tasse de lait tout chaud pour chacune. Lorsqu'elles furent un peu remises, oh ! alors ce furent des questions, mais des questions à n'en plus finir.

— Et sur quel sujet?

— Sur tous... depuis combien de temps j'étais établie : mon nom, celui de mon mari, et où était mon beau-frère , et qui m'avait installée ici ? et puis, quand j'ai parlé de vous, il a fallu vous dépeindre, dire si vous étiez grand ou petit, brun ou blond... oh! là, je m'en suisdMmée, je vous en réponds; mon pauvre cœur s'est soulagé : heureusement Henriette était avec moi, et quand l'une avait fini, l'autre recommençait....

— Et vous m'avez nommé ? demanda Napoléon Potard.

— Hélas ! oui, mon bon Monsieur ; je voudrais que tout le monde sût le nom de mon bienfaiteur.

— Ah ! qu'avez vous fait là ? grommela le jeune homme, se souvenant des mésaventures que son nom lui avait values... Enfin, n'importe; le mal est fait, n'en parlons plus. Est-ce là tout ?

— Non, Monsieur ; la jolie demoiselle remarqua un petit cahier que vous aviez laissé sur la table ; elle me demanda la permission de l'emporter ; je résistai un peu, mais elle demandait cela avec une petite mine si douce, si gentille!... ah ! Monsieur, vous n'avez rien vu de pareil.... Enfin elles s'en vont! Hier elles reviennent; elles prennent encore une tasse de lait; la belle demoiselle remet à Henriette cette croix d'or, à Françoise ce bonnet, à Jacques ce joh fouet pour garder les vaches. Puis elle me demande si je veux qu'elle me chante quelque chose de vous; je ne comprends pas très bien, mais j'accepte. Oh ! Monsieur, c'est alors que nous nous sommes crus dans le ciel, d'entendre chanter ce beau petit ange. . . et des choses à faire pleurer un sergent de ville. Oh ! que c'était beau ! que c'était beau !

Ce naïf éloge acheva de justifier Magdeleinc aux yeux du poète.

— Enfin, elles s'en sont allées; mais avant de partir, voyez ce qu'il m'a fallu accepter.... Et elle montra au jeune homme une J)ourse déhcieusement brodée qui renfermait vingt louis.

— Oh ! pour le coup, ma bonne Magdeleinc, dit-il, il faut que vous me fassiez un cadeau : à vous les louis, mais à moi la bourse ; vous y consentez, n'est-ce pas ?

— De bien graïul cœur, et, ajouta-t-cUe en souriant et en posant son doigt sur son front: si le bon Dieu accomplit le vœu que je forme là, ce ne sera pas la seule chose que vous vous donnerez !...

76 NAI'OLÉON l'OTARD.

>"aix)lé()ii Poiard rougit comme une pensiouuaire, rompit briisqiiomciil i't'UlrclJcii, et s'en alla.

En proie à mille inquiétudes, se débattant contre mille visions, craignant de s'interroger, n'osant lire ce qui se passait dans son cœur et se contentant del'épeler, il passa quelques jours sans retourner à la ferme Bonabry. Lorsqu'il y revint , il trouva Alagdeleine soucieuse.

— Avez-vous vu ces dames ? lui dcmanda-t-il.

— Oui, Monsieur.

— Et qu'ont-elles dit cette fois?

— Ah ! des choses qui m'ont fait beaucoup de peine. La jolie demoiselle, qui m'avait bien défendu (mais je n'avais pu y tenir) de vous raconter ses visites, m'a grondé de lui avoir désobéi. Puis elle m'a dit...

— Eh bien ! quoi ?

— Que si, par malheur, vous cherchiez à la voir chez moi, si vous vous rencontriez ici, ce serait fini, elle ne reviendrait plus... jamais

— Hélas, voilà mon nom qui produit son effet, pensa notre héros Et

alors, reprit-il, je dois sans doute cesser de venir vous voir?...

— Oh ! pour cela, non ! qu'à Dieu ne plaise ! interrompit Magdeleinc, ce n'est pas là ce qu'exigent ces dames ; seulement elle désirent que , lorsqu'elles seront ici, vous n'y entriez pas.

— Et comment le saurai-je ?

— Elles laissent leur voiture au rond-point du petit bois, là où commence notre sentier. Quand vous verrez la voiture, vous n'entrerez pas.

— Fort bien, et si je refusais d'obéir à cette singulière consigne, à ce rendez-vous en sens inverse ?. . .

— D'abord vous affligeriez beaucoup cette bonne demoiselle ; ensuite vous ne la reverriez plus.

— Mais il me semble que vous ne me donnez pas un bien bon moyen de la revoir !...

— Peut-être ! niunnura Magdelcine avec une expression de douce malice.

— Peut-être ! en effet, c'est là le mot, l'inévitable mot de ma vie !...

A dater de ce jour une vie nouvelle commença pour Napoléon Potard. La belle inconnue avait bien pu lui défendre de la retrouver à la ferme Bonabry; mais dans lesboischarmansde Ville-d'Avray, mais sur ces chemins qui se croisent, sur ces coteauv d'où l'œil se promène à travers les futaies et les jardins, bien souvent il courut à la rencontre ou à la poursuite d'un élégant coupé, emporté par deux chevaux rapides. Bien souvent, lorsque la voiture lui apparaissait à la place désignée, comme pour lui dire: tu n'iras pas plus loin, il éprouvait un plaisir étrange à errer autour de la prairie , prêtant une oreille attentive, cherchant à surprendre quelque trace de cette apparition à la fois

présente et* invisible. Ses tentatives n'étaient pas toujours vaines : quelquefois son cheval se croisait avec le mystérieux équipage ; alors, pendant un instant plus fugitif que la pensée, son regard plongeant dans l'intérieur de la voilure, pouvait apercevoir un nuage de blonds cheveux, le doux éclair de deux yeux bruns, les bouts flottans d'une écharpe blanche, tout et rien !... Lorsqu'il entrait chez Magdeleine après une visite de l'inconnue, il se faisait répéter chacune de ses paroles ; il aimait à respirer l'air qu'elle venait d'animer de son souffle.

— Elle s'était assise à cette place! elle avait serré la main de Magdeleine

elle avait porté à ses lèvres ce bouquet de violettes des bois!... II y avait dans ce mélange de séparation et de vie commune, dans cette barrière qu'on lui opposait et qui ne l'excluait qu'à demi, je ne sais quel paradoxe attrayant et mélancoHque en harmonie avec le reste de sa destinée.

— « Si du moins, disait-il parfois, son cocher pouvait avoir une distraction... si ses chevaux l'emportaient... ou bien si elle était arrêtée par quatre brigands de mauvaise mine, et si je pouvais être là, arriver à point pour la sauver! » Mais hélas! son cocher était excellent ; il n'y a pas de brigands aux environs de Paris, parce qu'ils aiment mieux se faire fripons dans Paris même, et les chevaux des grandes dames ne s'emportent que dans les drames de la Porte-Saint-Martin.

Cependant le printemps commençait. Ces clairières, ces haies, ces allées, et les rives brumeuses des étangs, et les pentes crayeuses des collines , prirent des teintes, d'abord d'un vert pâle, puis plus vives et plus riches. A chaque nouvelle promenade. Napoléon Potard trouvait ou les aubépines en fleurs, ou les lilas en grappes épanouies , ou les blanches façades à demi voilées sous le rideau neuf des charmilles, ou les sentiers tachetés de lumière et d'ombre , ou les fines oseraies trempant leur flexible chevelure dans les eaux endormies. L'air devenait plus tiède ; de chaudes bouffées passaient à travers les feuilles nouvelles et y éveillaient mille bruits d'insectes et d'oiseaux. Cet immortel rajeunissement de la nature, que nos aïeux exprimaient si bien par le mot charmant de renouveau, notre héros le retrouvait en lui-même. Le printemps du cœur refleurissait en lui, non pas précisément par un autre amour, mais par un sentiment indéfinissable, à la fois constance et changement, souvenir et nouveauté, qui, en l'éloignant de Bénédicte, l'y ramenait encore; pareil en tout à ce printemps extérieur, toujours différent et toujours le nîème, renaissant sur les débris des années évanouies!..,. Pour s'attacher à l'image de l'inconnue qui le fuyait sans le repousser, il lui semblait qu'il n'avait pas besoin d'être infidèle, et que ce nouvel amour continuerait, sans le briser, l'amour d'autrefois. Etait-ce l'effet d'une conscience d'amoureux qui capitule, d'une imagination de rêveur qui se plaît à des chimères , ou d'une destinée exceptionnelle qui admet tout parce qu'elle n'explique rien , et présente tout

comme possible, faute de pouvoir rien donner comme réel? Napoléon Polard se 11' (k'Uiaiula sans doule; mais ce sont là de ces questions auxquelles le cœur ne répond jamais bien clairement

Au milieu de ces alternatives, le temps passait, et le premier juin arriva ; il n'y avait donc plus que dix jours ! A mesure que le terme approchait, le jeune honnne multipliait encore sos courses à travers les bois de Ville-d'Avray, auxquels il avait maintenant deux secrets à demander. Ce jour là il se dirigea, suivant son habitude, vers le cottage de Magdclcinc. Fidèle à la consigne, il passa par le chemin où la voiture de l'inconnue s'arrèlait d'ordinaire : elle n'y était pas. 31oitié heureux, moitié désappointé , il s'achemina vers la maison et y entra sans trouble, croyant n'y trouver que la veuve et ses enfans; mais il s'arrêta sur le seuil, muet d'émotion et de joie : l'inconnue y était.

Elle lui parut plus belle encore que la première fois. Sa ressemblance avec Bénédicte, avec une Bénédicte idéale , se réveillant à dix-huit ans au milieu de la verdure et des fleurs, cette ressemblance merveilleuse ajoutait à sa beauté un inconcevable prestige. Elle s'appuyait sur le bras de son institutrice, comme pour régulariser à ses propres yeux ce que ce moment pouvait avoir de trop romanesque, l'n léger voile vert flottant autour de son chapeau de paille, dérobait à demi ses traits enchanteurs , mais sans cacher ces trois délicieuses beautés des jeunes visages : la rougeur, le regard et le sourire. Son embarras était extrême et celui de notre héros n'était pas moindre: il essaya pourtant de rompre le silence :

— Enhn, Mademoiselle, lui dit-il , il m'est permis de vous voir, de tous dire...

— Pas un mot de plus , ftlonsieur , par pitié , interrompit-elle d'une voix tremblante... pas un mot; car je ne puis vous entendre sans enfreindre un devoir sacré, sans perdre, à vos yeux, un peu de cette réserve... d'où vous même sans doute ne voudriez pas me voir sortir. Si j'ai manr[ué un moment à ce devoir, si vous me voyez ici, c'est que votre obéissance, votre discrétion, vos bontés pour une famille qui m'est chère comme à vous, m'ont encouragée... à vous dire... que vous avez noblement agi. Maintenant , adieu : ne me retenez pas, ne me jugez pas; mais.... confiez-vous à Dieu ! Ma chère miss

Burus, sortons!...

— Yes, my dear ! répliqua l'institutrice, en se tournant vers la iwrle avec une précision de mouvemens qui eût fait honneur à un soldat prussien.

Elles sortirent, et il ne resta plus à Napoléon Potard qu'un souvenir, une illusion de plus peut-être.

Ces dix derniers jours furent terribles ; il eut beau reprendre les mêmes chemins, interroger les mêmes bosquets, parcourir dans tous les sens cespay-

NAPOLÉON POTAED, 79

sages qae depuis quatre mois il aiiiuiait de sa double pensée, la belle inconnue ne reparut plus. Les heures et les minutes tombaient goutte à goutte, le faisant passer successivement du doute à l'espoir, du découragement à l'ivresse. liOrsqu'après avoir vainement exploré tout le pays, il revenait à Paris, brisé de fatigue sur sou cheval haletant, le sommeil qu'il retrouvait pour quelques heures, ne faisait que continuer les ardentes préoccupations de son esprit. De fugitives images, de maUcicux lutins, des fantômes gracieux ou moqueurs venaient s'asseok à son chevet, assignant aux incertitudes de sa vie un dénoùment tour à tour heureux ou triste, grotesque ou lamentable. Cependant comme les espérances qui s'appuient sur la fuite du temps sont toujours plus sûres que celles qui se fondent sur sa durée, ces dix jours passèrent enfin, et le 10 juin 1835 arriva.

La première idée de Napoléon Potard fut de courir à la ferme de Magdeleine et d'attendre là les arrêts de sa fortune. Il y trouva toutes choses comme d'habitude. La veuve travaillait, les enfans couraient au dehors, se poursuivant avec des cris de joie, ou conduisant les vaches dans la prairie. Pas un souffle d'ail' n'agitait les arbres. Cette paix, cette impassibihté extérieure formaient avec les orages que notre héros sentait gronder dans sou âme, un contraste qui le frappa. Il rougit de tant de trouble et d'agitation pour une chose aussi légère que la destinée d'un homme ; il se demanda s'il y avait de la noblesse et du courage à se sentir si ému en face d'un avenir qui ne lui rendrait après tout le cœur ni plus grand, ni plus petit. Dès ce moment il fut cahne : de temps à autre, lorsque l'ombre des ormeaux s'allongeant sur la prakie l'avertissait que le soir approchait, une goutte de sueur mouillait son front : il se levait, parcourait la chambre a grands pas ; mais cette inquiétude dmait peu , " et pendant ces heures suprêmes Napoléon Potard semblait attendre le moment de se mesurer avec un athlète, plutôt que de subir l'arrêt d'un juge.

Déjà le soleil avait disparu derrière l'horizon : le crépuscule, si long à cette époque de l'année, s'assombrissait peu à peu; la nuit commençait : Allons ! se dit-il , encore un rêve évanoui ! encore un mécompte à subir ! ce jour s'est passé comme les autres, et on s'est moqué de moi. — Puis se tournant vers Magdeleine, il lui dit :

— Adieu, ma chère madame Aubrespy. -i

— Oh ! pas encore adieu! répondit-elle"; Voyez, il n'y a pas un nuage, vous aurez le clair de lune : attendez... jusqu'à dix heures.

Cette dernière heure s'écoula ; Napoléon Potard s'était assis et gardait le silence : les enfans , las de jouer et de courir, s'étaient peu à peu assoupis sur le seuil. Magdeleine respectait l'émotion de son bienfaiteur; on n'entendait que le frémissement du rouet, et au loin, dans la campagne, les aboiemens des chiens de ferme et le cri monotone de la chouette. Lés battemens de cœur

80 NAPOLÉON l'OTARD.

de noire héros eussent pu lui servir h mesurer le temps : chaque seconde hi semblait frapper sur sa poitrine.

A la fui, dix heures sonnèrent à une horloge lointaine. Kn même temps un bruit léger, presqu'imperceptible , lit frissonner le sable de la route. — C'est le vent ! se dit le jeune homme ; mais son oreille ne pouvait s'y tromper , c'était une voiture : elle approchait; puis le bruit cessa.

Alors on entendit un pas qui s'avançait dans le sentier vers la maison : on frappa à la porte; Napoléon l'otard s'était levé; un homme vêtu do noir, ayant l'air d'un domestique de confiance, entra et lui dit :

— Le mot d'ordre n'est-il pas: Ville-d'Avray et le 10 juin 1835?

— Oui, répondit-il.

— Eh bien ! veuillez venir : la voiture est Ik-bas ; on nous attend. Napoléon Potard le suivit. L'inconnu se plaça à côté du cocher ; un autre

domestique ouvrit la portière , notre héros y monta , et au bout d'un moment la voiture reprenait, à fond de train, la route du bois de Ville-d'Avray.

La nuit était belle; une nuit d'été , pure et sereine. La lune s'était levée , et sa clarté, tamisée à travers la masse noire des grands arbres, ressemblait à un rayon d'espérance perçant les voiles d'une sombre destinée. Çà et là, dans les clairières. Napoléon Potard voyait tout-à-coup s'ouvrir la plaine azurée du ciel , et ré(iuipage fantastique dessiner, en courant , sur les bords de la route et sur les murailles des parcs ses ombres bizarres et mouvantes. Il s'abandonnait au roulis de la voiture , rapide et doux , comme un malade s'abandonne aux vagues visions que fait flotter devant ses yeux la fièvre et l'opium. A l'entour, tout était silence ; l'attelage, lancé au galop , semblait obéir à une force inconnue ; l'on n'entendait ni la voix, ni le fouet du cocher, et les autres acteurs de cette scène étaient aussi taciturnes. Cette course étrange dura vingt minutes. Les chevaux venaient de longer le mur d'un grand jardin, dont les catalpas, les tilleuls et les tulipiers en tleuis balançaient leurs cimes odorantes au dessus de la route, lorsqu'arrivés à l'angle, ils tournèrent briisquement et s'enfoncèrent dans une avenue : une grille s'ouvrit; ils la franchirent, dépassèrent un massif d'arbustes exotiques, fjui, en se terminant, démasqua la façade d'un élégant château , étincelante de lumière ; arrivée devant la porte , la voiture s'arrêta tout-à-coup, comme fixée au sol par une puissance magique.

— C'est ici, dit le domestique vêtu de noir en ouvrant la portière.

NAPOLÉON POTAHI). 81

E^t-ee un rêve?

Napoléon Potard sauta à bas de la voiture, franchit le seuil du château mystérieux, entra d'abord dans une galerie remplie de (leurs rares et faiblement éclairée par une lampe d'argent; de Ih il passa dans une salle d'attente, où il trouva un valet de chambre en grande tenue, qui s'avança vers lui, et lui demanda avec une impassibilité respectueuse :

— Oui vais-je avoir l'honneur d'annoncer? -- Monsieur Napoléon Potard.

Alors le valet de chambre fit un pas vers une porte qui paraissait être celle du salon, et d'ime voix solennelle il annonça :

— Monsieur le duc Napoléon d'Iéna !

— C'est bien votre nom, [Monsieur, lui dit en accourant à lui une femme f|ui n'était autre que madame de Tresmes; permettez -moi de vous présenter à mes amis et h ma fille !

Ses amis, c'étaient tous ceux qui depuis six ans avaient pris une j)art lointaine ou directe à cette histoire : le vicomte et la vicomtesse Raoul de Doma- /an, monsieur de Sélinges, monsieur de IMiéville, le vieux chevalier de Trévenyn, et le baron Cyprien des Sureaux, revenu la veille de son voyage diplomaticpie.

Sa'fille , c'était la belle et jeune inconnue du bois de Ville-d'Avray : c'était Marie.

— Le duc Napoléon d'Iéna ! répétait machinalement notre héros foudroyé de surprise.

— Oui, Monsieur, reprit Bénédicte ; mais avant de me questionner davantage, venez !

Elle l'entraîna dans un boudoir attenant au salon; là elle tira d'un colTiot incrusté de nacre et d'argent un petit paquet, cacheté de noir. Elle brisa l'enveloppe, et prenant la lettre qu'il renfermait :

— Portez ceci à vos lèvres , lui dit-elle ; c'est une lettre de votre noble père!

Le jeune homme la prit et la baisa avec respect.

— Maintenant, ajouta-elle, je vais vous la lire. Voici le contenu de la lettre :

8i NM'OLÉON POTAUI).

« lôiia, le lu mai 1827.

» Ma chère Bénédicte (l*amitié fraternelle qui m'unissait au général Dcbray, votre père, m'autorise à vous appeler ainsi ), quand vous recevrez cette lettre, il est probable que je nt; serai plus. Oui, le vieux grognard, le vieux fou, le vieil Alcoste de la cour impériale n'a que quelques jours à vivre. Quinze campagnes, six blessures, douze ans de regrets et d'exil volontaire, voilà ma vieillesse et mon agonie. Et ne suis-je pas mort déjà, en détail : à Fontainebleau, le jour de ses adieux ; à Waterloo , le jour de sa chute ; à Sainte-Hélène , le jour de sa mon !

» Bénédicte, ceci est mon testament : ([uoiquc vous soyez bien jeune , il n'y a personne au monde en qui j'aie plus de confiance ((u'en vous. Les momens trop rares que nous avons passés ensemble, ma correspondance avec votre père, ce que j'ai su de votre admirable conduite h l'époque de votre mariage, tout me dit que vous avez l'àme forte et dévouée, généreuse et charmante. Recevez donc ici les dernières confidences, les dernières recommandations d'un ami mourant.

» Immédiatement après la journée d'Austerlitz, où Debray et moi passâmes tous deux généraux de brigade , vous savez que je restai en Moravie avec un cor])s d'armée. J'avais beaucoup de peine à empêcher mes gens de piller les liabitans du pays. Cependant, à force de sévérité, j'y avais à peu près réussi. Une nuit, j'allais de Brùnn à Olmutz pour faire exécuter un ordre de l'Empereur. J'étais à la moitié de ma route, sous les murs d'un château d'assez modeste apparence, lorsque j'entendis des cris. Je prêtai l'oreille , et je reconnus qu'ils partaient de l'intérieur de la maison. J'allai frapper à la porte ; mais, à ma grande suprise, elle céda, la serrure était brisée : je montai précipitamment, et caché dans l'ombre de l'escalier, j'aperçus dans la pièce princi- |)ale cinq ou six de ces traînards indignes de porter l'épaulette. Deux d'entre eux s'étaient emparés du maître du logis, et lui tenaient le pistolet sur la gorge pendant que les autres fouillaient les armoires et les dressoirs. Il ne faisait pas de résistance, seulement il criait d'une voix étouffée : « Ma fille ! ma fille! » — Au moment où j'entrai , j'eus l'explication de ses cris et de sa terreur : une jeune personne, attirée par le bruit, parut sur le seuil ; ses cheveux étaient en désordre, ses yeux en pleurs. Elle ne tremblait que pour son père, et ne savait i)as, la pauvre enfant ! à quel péril elle s'exposait. Dès que ces drôles la vircMit, ils se précipitèrent vers elle, et ils essayaient déjà de l'eniiaîner lorsque je me montrai. J'avais avec moi deux hommes qui ne ra'avaieni jamais quitté pendant mes rampagncs : l'un, simple soldat, nommé Joseph l'olard; lautre, sergent, nommé Pierre Anbrespy.

NAPOLÉON POTAHD. 8S

» J'étais si indigné que je n'eus ni le temps ni l'idée de faire connaître mon grade; aidé de mes deux braves je tombai sur ces misérables ; celte diversion subite les effraya tellement qu'ils résistèrent à peine. Cependant l'un d'eux me tira au hasard un coup de pistolet qui m'atteignit à la poitrine. Mais à l'instant il fut mis en pièces par Pierre et par Joseph, qui, en voyant couler mon sang, étaient devenus de véritables enragés. Il y en eut trois de tués; les autres tombèrent à genoux et demandèrent grâce ; alors je me nommai , et le lendemain ils étaient dirigés sur Brûnn, pour être jugés militairement.

» Ma blessure, quoique sans danger, fut assez grave pour me retenir un mois dans ce château. Je fus soigné par le baron de Riezell ( c'était le nom du propriétaire ) et surtout par sa fille Minna. Le temps que je passai là fut bien doux. Songez que j'avais à peine trente ans, et que depuis quinze je ne connaissais que les bivouacs et les champs de bataille. Le baron était un bonhomme, veuf depuis plusieurs années, et qui avait reporté sur sa fille toutes

ses affections. Minna oh Bénédicte ! Minna était un de ces anges que le

ciel ne fait que prêter au monde. Son âme pure et aimante ne put échapper aux périls de cette situation romanesque; au bout d'un mois je sentis que je l'aimais, et je m'aperçus que j'en étais aimé.

» Les circonstances étaient difficiles : la guerre n'était pas finie, et je ne pouvais épouser une Allemande sans quitter le service. Cesser de servir l'Empereur, c'était là une idée qui me paraissait impossible. Pourtant je ne voulais pas abandonner Rlinna dont la tristesse et la pâleur augmentaient sans cesse. Je la demandai à son père, mais nous convmmes que le mariage serait secret; nous nous mariâmes la nuit, dans l'éghse de Felden, petit hameau à un mille du château. Ce fut une cérémonie mélancolique, et qui faisait naître dans nos cœurs d'involontaires presscntimens. J'eus pour témoins Aubrespy et Potard : je savais qu'entre leurs mains mon secret était comme scellé sous les dalles de l'égUse.

» Nous étions en février 1 806 : à peine marié, je fus obligé de me dérober aux embrassemens de ma femme; je ne pouvais retourner auprès d'elle que rarement et en m'entourant de mystère : elle souffrait horriblement de ces séparations longues et périlleuses. C'était un de ces êtres faibles, aimans, rêveurs, i qui, en s'attachant à une existence active et guerrière, accomplissent, à lenr insu, leur triple destinée: Aimer, souffrir, mourir.

» Chacune de ces radieuses années amenait une campagne, et chaque campagne une victoire. A la fin de septembre 1806, je dis une fois encore adieu à Minna et je rejoignis nos drapeaux à Bamberg; nous marchâmes ensuite jusqu'à Naumbroug où nous passâmes la nuit du 13 octobre : c'était la veille delà bataille d'Iéna. J'étais au bivouac, assis auprès du feu, plongé dans mes pensées; je n'avais auprès de moi que Pierre Aubrespy : quant à Joseph Potard, je lui

avais obtenu un congé pour pouvoir le laisser auprès de ma femme. Aussi quelle fut ma surprise lorsque je me seulis loucher le bras, cl qu'en me retournant j'aperçus Joseph ! sans mol dire, il me remit un billet de Minna ; ce billet étail bien comt , mais il me lit bondir de joie ; elle m'annonçait une nouvelle qu'elle n'avait pas osé me dire avant mon départ : elle était grosse.

» De mes deux mains j'attirai à moi Joseph et Pierre, et je leur dis quelques mots tout bas. Le bonheur de ces braves gens fut presque égal au mien. « Ah! quelle fameuse journée j'ai faite! » disait Joseph: « j'apporte une bonne nouvelle à mon général , et j'arrive à temps pour le régal de demain !

» Le lendemain, vous le savez, nous livrâmes cette grande et glorieuse bataille d'Iéna. Je ne vous en dirai rien ; voire père et moi nous vous avons souvent raconté comment le prince de Porte-Corvo ayant été blessé dès les premières charges, je le remplaçai à l'aile droite ; comment je fus assez heureux pour enfoncer cette cavalerie prussienne qui se regardait comme invincible; et comment, dans la chaleur du combat, enveloppé par un escadron ennemi qui se reformait obstinément sous notre feu , je fus sauvé par le dévoûment et le courage de Potard et d'Aubrespy, dont l'un, hélas! y fut tué, et l'autre criblé de blessures.

» Je pleurai Joseph comme un frère ; les litres, les honneurs que je reçus, ne me consolèrent pas. Un mois après, je pus m'échapper pour quelques temps, et je courus auprès de ma femme. Je vis alors ce que mon égoïsme de soldat ne m'avait pas laissé deviner, que cette alternative d'inquiétudes et de joies, de fugitives réunions et de lentes absences, brisait peu à peu cette organisation frêle, aux impressions naïves et profondes. Pour moi, partagé entre mes deux devoirs, je vous avoue, Bénédicte, que je n'eusse jamais hésité. Minna n'était qu'un épisode de ma vie ; l'Empereur était ma vie elle-même.

» Pendant sa grossesse, la santé de ma femme alla toujours en déclinant,.,, j'abrège ce récit ; car moi-même je sens que la force m'abandonne, et je voudrais retarder mon agonie de quelques momens encore. Je glisse donc rapidement sur ces cruels souvenirs.

» Minna mourut en me donnant un fils, le 10 juin 1807, et le malheureux baron ne lui survécut que de quelques jours ; ils n'avaient point de parens; il ne restait plus une trace de la famille de Riezell. Le père cl la fille m'appelèrent sans doute avant d'expirer; mais je n'étais pas là. L'ordre de l'Empereur me retenait à soixante Ueues.

» Heureusement Aubrespy, à peine guéri de ses blessures, s'était traîné jusqu'à Felden ; ce fut lui qui se chargea des derniers devoirs envers ceux qui n'étaient plus et des premiers soins pour celui qui venait de naître. De concert avec le prêtre qui m'avait marié, il fit constater la naissance et le baptême, dresser les deux actes qu'ils signèrent, et auxquels ils joignirent la dé-

«laration que j'envoyai. Après quoi Aubrespy trouva, dans la campagne, une nourrice qui, séduite par son argent et ses promesses, consentit à se dépayser et à le suivre. Un jour, je les vis arriver tous deux, chargés de leur précieux fardeau qu'ils avaient porté à tour de rôle depuis Felden jusqu'à léna.

» A quelques lieues de la ville, près du village de Salsbach, dans une vallée abritée contre les hasards de la guerre par un double rempart de montagnes, j'achetai une ferme que je donnai à la nourrice de mon enfant. Cette femme ne me connaissait point; je ne fus pour elle que le capitaine Charles. Je ne pouvais encore reconnaître publiquement mon fds. Je décidai donc que pour sa nourrice comme pour tout le monde, il s'appellerait Potard, du nom de ce brave soldat, mort à léna en me couvrant de son corps. Il me semblait que j'acquittais une dette, en mêlant son souvenir au mien ; seulement, en tête de ce nom vulgaire, je laissai rayonner le nom de baptême, que, d'après mes ordres, le prêtre avait donné à mon fils : Napoléon ! »

• — Napoléon Potard ! c'est donc moi, dit notre héros, dont l'émotion étouffait la voix.

— Oui, répondit Bénédicte ; puis elle reprit sa lecture :

« Napoléon Potard! tel a donc été, dès le premier jour, le nom de cet enfant. Il demeura jusqu'à huit ans dans la ferme de Salsbach, chez sa nourrice. Ces huit ans, ce furent les derniers de l'empire. Vous savez comment nous les traversâmes, Debray et moi ; voir la miraculeuse étoile de l'Empereur pâlir peu à peu dans notre ciel; le suivre partout; prendre part à ses victoires si belles, à ses défaites plus belles encore ; le presser dans nos bras à Fontainebleau ; nous retrouver à ses côtés dans les Cent- Jours ; tomber avec lui à Waterloo, te\ fut le rêve, tel fut le réveil de ces huit gigantesques années.

» Emporté dans ce tourbillon de feu, j'avais tout oubhé pendant ces huit ans ; et Minna, et mon mariage, et cet enfant, seul reste d'une courte et malheureuse union. Alors, pour la première fois je me souvins que j'avais un fils, et quelques jours après j'étais à Salsbach.

» Ici, pardonnez à ma folie, et ne traitez pas d'impiété ce qui n'était que du fanatisme. L'empereur tombé, il me sembla que nous, ses créatures, nous dont la gloire n'était qu'un rayon de la sienne, nous serions coupables envers lui, si nous ne nous condamnions pas à mourir tout entiers. N'avait-il pas été soUtaire dans sa grandeur, sans aïeux et sans héritiers? Et nous, dont la noblesse était son ouvrage, ne devions-nous pas emprunter à sa destinée le modèle de la nôtre ? Pourquoi léguer à des fils ces titres qui n'avaient plus de sens, une fois que l'épopée sublime dont ils formaient une page, était pour jamais fermée ! Pourquoi nous continuer en d'autres générations qui ne pourraient servir ni lui, ni sa race?... Telles furent les pensées qui m'assaillirent en embrassant ce bel enfant de huit ans que me présentait sa nourrice. Je. le laiS"

86 Napoléon potari).

sai donc encore s'appeler Pouird ; j'aurais voulu dans ma colère contre les arrêts de la fortune, qu'il n'y eût plus que des Polard en France, ou du moins que tous ceu\ qui tenaient leur noblesse de l'Empereur, s'appelassent Potard comme auparavant!...

» Cependant j'avais à remplir un devoir que je ne négligeai pas. Quelque dût être l'avenii" de mou fds, il fallait qu'il reçût une de ces éducations fortes qui préparent un homme à toutes les destinées en le rendant supérieur à toutes. Un secret pressentiment me disait que l'ère du glaive était finie, que celle de Tintelligence allait commencer : j'emmenai donc mon fils à l'Université d'iéna, et je le recommandai énergiquement à ses maîtres. Puis je repai'tis ; j'avais obtenu l'autorisation d'aller rejoindre l'Empereur à Sainte-Hélène.

» J'y passai six ans; j'assistai à ce long martyre... ici j'abrège encore... j'ai besoin de mon courage , et ce souvenir achèverait de le briser....

)» Après le cinq mai 1821, je revins à Paris, où j'eus le bonheur de vous embrasser, vous et votre petite Marie, encore au berceau, et votre noble époux, si près de la tombe. Nous pleurâmes ensemble votre père, puis j'eus cette longue maladie, où vous me donnâtes des soins si admirables, si dévoués ! Ce ne fut (pie deux ans après que je pus repartir pour l' Allemagne} et arriver à léna.

i> Cette fois, mon fils avait seize ans ; tout ce que ses maîtres me dirent de lui était bien fait pour flatter mon orgueil... Ses études étaient terminées. Il était beau, instruit, loyal, bon camarade, et cependant je résistai : j'eus la force de lui tracer un plan de voyage en Europe et en Orient; j'eus la force de lui

taire mon nom et le sien, en lui disant adieu hélas ! un adieu qui sera le

dernier. Pourquoi cette obstination ? me demanderez-vous. Pourquoi ? je vais vous le dire.

» Lors de mon dernier séjour en France, je me suis convaincu d'une vérité qui m'a aflligé sans me surprendre. C'est qu'à peu d'exceptions près, la noblesse de l'Empire n'aura qu'une génération. Oui, ces plantes élevées dans les serres-chaudes de la gloire, sont déjà étiolées. Ces jeunes gens qui n'ont eu que la peine de naître, pour qui leurs pères ont improvisé en quelques années une illustration séculaire, adulés en outre par l'opposition libérale, heureuse de se faire une arme des souvenirs que leurs noms renferment, ces jeunes gens ne seront pas au niveau de leur rang. Venus à une époque oisive et pensante, le peu de sang guerrier que nous avons mis dans leurs veines, restant sans emploi , ils ne sauront que faire de leur énergie et de leur jeunesse : ils s'empresseront de dévorer sans honneur ce splendide patrimoine conquis à coups d'épée sur l'Europe. Ils n'éviteront aucun des écueils réservés aux aristocraties. Il y aura même cette diflerence, que les hommes intelligens de la vieille noblesse sentiront qu'ils ont à lutter contre les préventions de leur siè-

cle, et que les en£ans de la noblesse impériale n'auront qu'à en écouter les flatteries.

» Voilà les tristes réflexions que j'ai faites en voyant plusieurs des héritiers de mes compagnons d'armes, et voici ce que ces réflexions m'ont inspiré :

» Puisque j'ai eu le courage de voir mon fils sans lui dévoiler le secret de sa naissance, je veux qu'il l'ignore quelques années encore : je vais mourir, j e le sens : il se trouverait donc à vingt ans , hériter subitement d'une belle fortune, et d'un nom glorieux et pur, auquel ma fidélité bizarre ajouterait un nouveau prestige. Ce serait trop ; il y aurait là (fe quoi faire tourner cette j eune tête. Avant un an , vous le verriez peut-être à Paris, grosssir les rangs de ces élégans inutiles qui gaspillent en plaisirs stériles, insensés ou coupables, le prix d'un sang bravement versé. D'ailleurs j'ai sur lui des projets qui ne pourraient s'accomplir en ce moment, et dont il faut que je vous parle. Vous avez une fille ; elle sera bonne et charmante , puisque vous êtes sa mère. Vous vous en souvenez , n'est-ce pas ? lors de notre dernière rencontre , vous avez souvent regretté que je n'eusse pas un fils , pour resserrer, en unissant nos enfans, l'amitié de nos deux familles. Eh bien ! vous savez maintenant que ce fils existe ; vous savez que je vous le confie ; vous savez que le jom* où vous lui donnerez Marie, vous réaliserez le vœu le plus cher de votre vieux père, le général Debray , et de votre vieil ami , le duc d'Iéna. . . Encore quelques lignes, Bénédicte, puis tout sera dit, et je n'aurai plus qu'à mourir.

» J'exige que mon fils continue à s'appeler Napoléon Potard jusqu'à vingthuit ans. A cet âge tout est décidé, en bien ou en mal , pour l'esprit et pour le cœur. Pendant ces huit dernières années , il aura à lutter , avec un nom vulgaire et des ressources médiocres , contre les difficultés de la vie , et les obstacles que la société oppose à ceux qui, sans autre titre que leur mérite, demandent leur place au soleil. S'il succombe dans cette lutte, s'il sort des voies honnêtes, s'il sacrifie sa conscience à son ambition, qu'il ignore toujours à quel nom il a droit ; qu'il vive et meure sous celui de Potard : le mien restera isolé et sans lendemain, comme celui de mon maître. S'il sort vainqueur de ce combat, s'il garde intacte la loyauté de son âme, si quelqu'acte de dévoûraent, de générosité et de courage achève de le rendre digne de votre choix... alors, qu'il apprenne tout. Alors aussi Marie aura dix-sept ans, et vous pourrez dire à mon fils le secret de son avenir, en même temps que celui de son passé. Napoléon ! Marie ! êtres chéris que je ne dois plus revoir ! grandissez pour le bien et pour le bonheur ; et quand vous serez unis , ne maudissez pas le vieux soldat, mort loin de vous en vous bénissant !

» Lorsque mon fils, de retour de ses voyages, arrivera ici, il croira n'avoir à pleurer que le capitaine Charles, son bienfaiteur. Une main étrangère lui remettra de ma part une inscription de mille écus de rente, c'est à dire ce

R8 NAPOLÉON POTAUI).

qu'il lui faut pour être aussi loin de la richesse que du besoin. Il recevra en même temps celte bague antique que vous connaissez si bien , puisque c'est votre pt'ie qui me l'a donnée. On lui recommandera de la porter toujours, et vous qui l'avez vue si souvent, vous la reconnaîtrez à son doigt lorsque vous le rencontrerez.

» J'ai hâte de finir ; ma main tremble, ma vue se trouble... Cette longue lettre vous sera remise par Pierre Aubrespy. Vous et lui serez mes seuls conlidens. Aubrespy me fermera les yeux , puis il partira pour la France ; car je ne veux pas qu'il soit ici, au retour de mon fils , ce serait le condamner à une trop cruelle épreuve ; il s'en ira donc, et sa tâche et la mienne seront finies dans ce monde.

» Vous le verrez, Bénédicte. Malgré sa rude enveloppe, il est digne de vous. Si, pendant ces huit ans, mon fils se trouvait dans quelque circonstance... où il eût besoin d'être protégé contre les autres ou contre lui-même , je confie à Pierre et à vous le soin de cette protection lointaine et discrète. Sur ce point comme sur tous, je suis tranquille en pensant à vous.

» Adieu, Bénédicte, adieu... Quand vous le reverrez, lui. et que vous pourrez l'entretenir de son père , oh ! dites-lui de me pardonner ! dites-lui que pour avoir l'honneur de porter le nom d'un ami fidèle de l'Empereur, ce n'est pas trop que d'avoir un peu attendu, un peu soufTert : et si de cette souffrance, comme du creuset, son cœur sort plus pur, dites-lui que c'est en la subissant qu'il est devenu tout-à-fait digne de sa destinée et de Marie. Adieu !...

» Charles DERCY, duc d'Iéna. »

Madame de Tresmes avait eu peine à aller jusqu'au bout dans cette étrange lecture ; lorsqu'elle eut fini , elle se tourna vers notre héros. Il était tombé à genoux ; ses mains couvraient son visage, et de gj'osses larmes coulaient à travers ses mains.

— Oh! mon père ! oh ! ma mère! disait-il d'une voix entrecoupée par les sanglots, vous que je ne connaissais pas et que j'aimais pourtant! pourquoi faut-il que le premier moment où je puis vous nommer, soit aussi celui où je vous pleure ?

— Monsieur le duc, lui dit Bénédicte , si l'on a pris pour faire de vous ce que vous êtes, un singulier moyeu, nous devons avouer qu'il est justifié par le succès. Votre père me demande de vous donner ma fille, si, arrivé à vingt-huit ans, vous vous êtes montré généreux, brave et dévoué. Vous êtes tout cela. Dieu merci !... maintenant c'est à vous de me dire si vous trouvez la récompense proportionnée à vos mérites?...

— Oh! Madame!...

— Oui, oui , je sais ce qui s'est passé depuis quatre mois ; car vous pensez bien qu'une jeune personne comme 3Iarie n'a rien de caché pour sa mère; mais je sais aussi tout ce que votre conduite a eu de loyal et de délicat. Encore une fois, je vous remercie...

A présent , reprit-elle , non sans un léger trouble dans la voix , nous aurions un vieux compte à régler ensemble. . . Je vous ai fait bien souffrir, n'est-ce pas?... Mais que voulez-vous? le duc d'Iéna n'avait pas prévu que votre cœur se tromperait d'une génération, et qu'à vingt-deux ans vous seriez amoureux d'une femme de vingt-neuf!... Et moi, je ne pouvais pourtant pas vous envoyer mon acte de naissance, convenez-en !

— Je comprends tout maintenant. Madame; vous étiez la plus généreuse des femmes, comme vous en êtes la plus séduisante et cependant...

r— Cependant ?. . .

^—Pourquoi tant de dureté? pourquoi des mots si cruels? N'y avait-il pas moyen de me repousser, de m'ôter tout espoir, sans m'écraser de vos mépris, sans...

Ici le jeune homme s'arrêta ; ses yeux venaient de rencontrer ceux de Bénédicte: elle le regardait fixement. La devina-t-il? je l'ignore; ce que je sais c'est qu'il ne l'interrogea plus.

Ils revinrent au salon :

— Les secrets sont dits ! cria gaîment madame de Tresmes.

Aussitôt le jeune duc d'Iéna fut entouré et complimenté de la façon la plus cordiale. Raoul surtout , qu'une circonstance fortuite avait rendu dépositaire du secret de Pierre Aubrespy, et qui était revenu de Goritz tout exprès pour assister à la réhabilitation de son ami , Raoul lui serrait la main avec une joie enthousiaste.

— Eh bien ! monsieur le discret! lui dit en riant notre héros, qu'auriezvous fait, le 29 juillet 1830 , si j'avais réussi à vous faire parler un peu plus que vous ne vouliez ?...

— Je me serais arrangé pour être tué le soir, répondit simplement Raoul.

— En ce cas-là, mon ami, je ne plaisante plus!,..

Et la phrase s'acheva dans une embrassade réciproque. Napoléon s'approcha de Marie ; une rougeur divine monta au front de la jeune fille :

— Monsieur, lui dit-elle avec un embarras charmant, vous savez maintenant que dans tout ce qui s'est passé, je n'ai fait qu'obéir à ma mère !

— Je le sais : mais si votre mère avait encore à vous demander. . . en ma faveur... une dernière preuve d'obéissance ?...

Elle hésita un moment, puis elle lui dit avec un fin sourire : Oh ! monsieur ! l'obéissance est si douce avec «ne mère telle que la mienne !

OQ NAPOLÉOPl POTAlp).

On amionça IMonsicnr Rcnaudel, notaire de la marquise.

— Allons, Monsieur, lui dit-eUo. Arrivez vite! voici un jeune horaïu^e qui attend depuis vingt-huit ans : il y aurait cruauté à le faire attendre davantage. Asseyez-vous là et écrivez...

Le notiiire savait qu'il s'agissait d'un mariage: il salua l'assemblée avec ujpe dignité courtoise, mit ses lunettes, s'assit devant une table, déploya dessus un grand cahier de papier timbré : les nom cl prénoms du futui* ? demanda- t-il.

— Le duc Napoléon d'Iéna, né à Fcldca, en Moravie, le 10 juin 1807.

— IMaît-il? fil le notaire en regardant le jeune homme sous ses lunettes. ^Madame de Tresmcs répéta les noms.

— Permettez, Madame la marquise! reprit M. Renaudet: vous ave^ sans doute les pièces qui prouvent que Monsieur a droit à ce nom?

— Mais, Monsieur, quand je vous l'affirme ! répliqua Bénédicte impatientée ; <|uand il y a ici plusieurs personnes honorables, prêtes à le certifier co;pime

moi ! quand j'ai là une lettre du duc d'Iéna, soft père, qui ne laisse point de

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doute. . . cela ne suffit-il pas ?

— Pour la conviction morale, oui. . . mais pour la certitude légale, nop , çt je suis ici intermédiaire et organe de la loi.

— Mais cette bague antique?...

— Excellente preuve dans un roman , mais insuffisante dans un acte. On disputa ; on se débattit. Le notaire fut inébranlable.

— Allons, ma fille! dit alors madame de Tresmes, il faut se résigner: vous serez Madame Potard !

— Non, Madame, non, interrompit le jeune homme d'un ton ferme et triste : je ne veux capituler ni avec mon devoir, ni avec mon malheur. Le iliien me condamne à voir encore le but s'enfuir devant moi, au moment où je le croyçiis atteint. C'est une partie à reprendre, voilà tout ; mais je ne profiterai pas de votre consentement avant de l'avoir gagnée. Ce n'est pas à Napoléon Potard, à un homme sans nom, sans état, que vous avez cru donner votre fille: c'est à un jeune homme héritier d'une des plus pures célébrités de l'Empire. Hé ! bien ! ce que le duc d'Iéna acceptait avec transport, Napoléon Potard doit le refuser. Je vais partir, je vais me livrer une fois encore aux caprices de ma fortune. Je chercherai à Felden, à léna, à Salsbach, partout, les actes dont parle mon père dans sa lettre ; je les chercherai comme on cherche ce dont on fait dépendre sa vie. Si je les retrouve , je reviendrai, et si vous ne me jugez pas trop indigne de mademoiselle Marie, je vous prierai d'acfiuitter votre promesse. Si mes recherches sont vaines... alors vous ne me reverrez plus: je cesserai d'importuner de mes misères ceux qui avaient rêvé |X)ur moi le bonheur ; et je ne vous demanderai, en échange de mon affection, qu'un peu d'estiœe; en échange de mon sacrifice, qu'un peu de pitié.

NAPOLÉON POTABD. 91

Tous les témoins de cette scène étaient profondément émus. Marie, malgré la réserve imposée h son rôle, allait répondre, et l'expression de son visage ne permettait pas de douter de sa réponse ; mais avant qu'elle eût pu dire un mot, la porte se rouvrit et Pierre Aubrespy parut.

Cinq ans seulement s'étaient écoulés depuis l'époque oii nous l'avons vu pour la dernière fois , et cependant Pierre paraissait vieilli de plus de vingt années. La fatigue, les longues marches, l'habitude de porter son sac derrière le dos , avaient voûté sa grande taille ; ses moustaches grises étaient devenues blanches ; ses cheveux blancs étaient tombés :

— Pardon, madame la marquise , si j'entre ainsi , dit-il en faisant le salut militaire ; mais j'ai pensé que le duc Napoléon d'Iéna ( il appuya sur ces trois mots avec une expression indicible ) aurait peut-être besoin , pour la cérémonie, de ces quelques chiffons de papier, et je les lui apporte.

En même temps il tira d'un rouleau de fer blanc , pareil à ceux où les sol^ dats enferment leur feuille de route, les papiers relatifs au mariage du général, à la naissance et au baptême de son fils.

— Monsieur le duc, dit-il au jeune homme , ils sont bien à vous ; car j'ai fait cinq cents lieues à pied pour pouvoir vous les donner.

— Ah ! il y a pensé, lui ! s'écria Bénédicte ; et moi, je n'y avais pas songé ! Excusez-moi , monsieur Renaudct, ajouta-t-elle; nous autres femmes , nous sommes incorrigibles : nous ne nous résignerons jamais à mettre les romans d'accord avec les notaires !

— Et nous , Madame , nous ne saurons jamais réconcilier les notaires avec les romans.

— Pierre, dit notre héros à Aubrespy , je ne vous remercie pas ; je ne suis rien ; mes remercîmeus ne seraient pas une récompense ; mais mou père vous dit par ma bouche... que tu es le plus noble, le meilleur ami que je puisse presser contre mon cœur !

— Ne parlons plus de ça ! répondit Pierre en se dégageant , je n'ai fait que mon devoir envers lui et envers vous ; seulement il y a un fameux ruban de queue de Felden ici!... aussi il faut que je vous quitte. J'ai par là, dans le voisinage, ma belle-sœur, une veuve avec quatre enfans , qui , à l'heure qu'il est, ne doivent pas se nourrir de blancs de poulet !

— Oh ! pour ceux-là, dit Bénédicte, soyez tranquille !

Et elle lui raconta ce que le jeune duc d'Iéna avait fait pour Magdeleine et ses enfans.

La taille du vétéran se redressa , ses yeux rayonnèrent d'orgueil , comme s'il se fût agi de son fils.

— Vrai ! s'écria-t-il, vous avez fait cela ! pour mes neveux, pom* la veuve

de mon pauvre frère! cl sans rien savoir?... ah! c'est bien, c'est bien. C'est l'àmcde votre père qui vous inspirait, et c'est J)ieu qui vous a conduit.

— Pierre , reposez-vous , reprit madame de Tresmes. Je viens de les envoyer chercher, et dans un quart d'heure ils seront ici.

Monsieur Renaudet- avait pris connaissance des pièces apportées par le vieux serçent ; il n'y manquait rien et le notaire acheva lestement sa besogne.

Nos auteurs à la mode ont tellement abusé des sacs d'écus comme moyen dramatique, que j'ai jusqu'ici négligé de dire que le duc d'Iéiva avait laissé à son fils un million, lequel, capitalisé pendant ces huit ans d'après le système de monsieur Sue, s'était élevé à quatorze ou quinze cent mille francs.

Le contrat était dressé. Notre héros exigea que Pierre Aubrespy le signât avant tous les autres témoins. Quand ce fut le tour de Cypricn, baron des Sureaux, il dit d'un air de triomphe en prenant la plume :

— Eh bien! sous ce gouvernement dont on dit tant de mal, vous voyez que l'intelligence et la probité peuvent arriver à tout !

— Oui , pourvu qu'elles rencontrent un duché en route , répliqua Raoul.

— Au fait, reprit Bénédicte, l'idée du général a réussi comme tous les paradoxes ; mais il jouait gros jeu : que fût-il arrivé, si son fils avait eu des instincts d'intrigant?...

— Le régime actuel l'eût empêché de les développer, dit Antonin de Sélinges avec le plus grand sang-froid.

— Ah ! mon cher, voilà qui est bien spirituel pour un carliste, riposta Miéville en riant.

— Et bien méchant pour un diplomate, ajouta Raoul.

Napoléon et Marie n'entendaient aucun de ces propos : ils étaient plongés dans une de ces longues et déUcieuses causeries qui ont cela de remarquable, que, depuis Adam , elles servent toujours de préface au même livre , et que le livre n'a pas encore fait tort à la préface. Bénédicte s'approcha de son futur gendre et lui dit à demi-voix :

— Eh bien ! êtes-vous un peu réconcilié avec votre vieille ennemie?

— Ah! Madame! je vois aujourd'hui pourquoi, malgré tous mes efforts, il m'était impossible de vous haïr !

Il y eut légère pause ; puis elle reprit en lui montrant sa fille :

— Et comprenez-vous aussi bien pourquoi vous ne m'aimez plus ?

Pour toute réponse , le jeune homme s'approcha de sa belle fiancée et lui baisa tendrement la main.

Bénédicte contempla un moment ce groupe , rayonnant d'amour et de jeunesse. En même temps le hasard lui fit jeter les yeux sur une glace placée en face d'elle. Elle était bien belle encore : encore ! mot terrible , qui signifiait qu'elle aurîiit pu ue plus l'être.

NAPOLÉON POTAR». 93

Pourtant son visage ne perdit rien de sa sérénité :

— Qu'ils soient heureux ! dit-elle tout bas ; qu'il ignore toujours pourquoi j'ai dû m'armer de tant de rigueur !... Et vous, mon Dieu , pardonnez-moi, si je l'ai trop aimé !

Conelufllon.

Si le lecteur trop bienveillant de cette fugitive esquise est de l'avis de mistriss Buskbody , cette amie de Walter-Scott , qui voulait toujours savoir ce que devenaient , même après le dénoûment , les personnages des romans qu'elle avait lus , je dois m'empresser de satisfaire cette honorable curiosité.

Le duc et la duchesse d'Iéna sont heureux et ils ont quelques enfans ; variante que je propose à l'ancienne formule. Ils ont eu le secret de rendre leur maison fort agréable , quoique leur ménage soit fort tendre : véritable tour de force, puisque, grâce aux penchans un peu pervers des sociétés civilisées, on est toujours porté à trouver plus aimable l'époux indifférent, et plus, séduisante la femme dont le mari est nul ou invisible.

Par un autre prodige qui prouve que le guignon de notre héros s'est enfin lassé, — quoiqu'il soit de plus en plus lié avec Raoul de Domazan, leurs femmes sont amies intimes. La vicomtesse , de quelques années plus âgée que Marie, la dirige à merveille dans le choix de ses liaisons et de ses couturières. Elles ont toutes deux pour attentif le vieux chevalier de Trévenj'n qui vit encore, et qui leur apprend h se méfier des Lovelaces de cinquante-cinq ans, les seuls hommes à craindre aujourd'hui.

Bénédicte est toujours belle, quoique grand'mère. Sa mélancoHe est habituellement douce et sereine. Elle parle quelquefois de se retirer dans un de ces couvens du faubourg Saint-Germain, où les âmes fatiguées du monde trouvent le calme et la solitude , sans aucune des rigueurs du cloître. Mais jusqu'ici ce projet n'a pu tenir contre les prières de sa fille et de son gendre, et surtout contre les caresses de ses deux beaux petits enfans , Charles et Wilhelmine.

Le baron des Sureaux, né Cyprien Sureau, a eu des fortunes diverses. Ses talens diplomatiques n'ont pas mieux été appréciés que ses mérites administratifs. Ln nouveau changement de ministère a amené sa destitution. Alors il est devenu sceptique ; il a nié le gouvernement constitutionnel, et il s'est jeté dans les spéculations. Il s'est mêlé de plusieurs entreprises industrielles. A l'heure qu'il est, il préside une société en commandite pour l'exploitation d'un jour'

nal de vingt ùiètres carrés, desriué à servir de uappe pour les repas de corps... piais non pas d\'s{>rit.

. Pierre Aubrcspy a une heureuse vieillesse. Il a été nommé régisseur en chef du château et de la foret de ïresmcs, qui font partie de là dot de Marie; il exerce sur les gardes-chasse une autorité napoléonienne dont il n'abuse pas. J\Iagdcleine surveille la hngerie , et ses eufans sont assez bien protégés pour faire leur chemin en ce monde, même eu restant honnêtes gens.

Le duc d'Iéna et le vicomte de Domazan sont à la tête de ce que Paris compte de plus remarquable en fait d'élégance, de distinction et de bon goût. Ils ont des chevaux charmans, ce qui n'est pas commun, et ils en parlent peu, ce qui est beaucoup plus rare.

Il y a quelques années , ils firent un voyage en Allemagne , voyage inspiré au duc par une pensée de piété filiale. Après avoir parcouru les pays où avaient vécu ses parens , où s'étaient écoulées son enfance et sa jeunesse, ils visitèrent ce champ de bataille d'Iéna, où notre héros retrouvait son plus beau titre de noblesse.

— C'est ici , lui dit Raoul en lui montrant le détour d'une colline , que Bemadotte...

— Oui , interrompit derrière lui une voix mâle et vibrante , c'est ici que Bemadotte ayant été blessé dès le commencement de l'action , le brave général Dcrcy, depuis duc d'Iéna, prit le commandement de l'aile droite, et, après des prodiges de valeur, enfonça cette cavalerie prussienne , qui , depuis Frédéric, passait pour invincible !...

Raoul tressaillit ; et se retom'nant aussitôt, il se découvrit avec les marques du plus profond respect :

— Monseigneur le comte de Chambord ! dit-il rapidement et à voix basse à son compagnon ; puis s'avançant vers le prince :

— Monseigneur! dit-il, votre altesse royale veut-elle me permettre de lui présenter l'ami dont j'ai eu si souvent l'honneur de lui parler , le duc Napoléon d'Iéna !

— Ah ! Monsieur ! s'écria le prince avec un sourire plein de bonté, je suis fier, pour la France et pour vous , de vous rencontrer sur ce champ de bataille; c'est plus que de l'à-propos , c'est de la couleur locale.

Pois il ajouta :

— Soyez fidèle, Monsiem-, à ces magnifiques souvenirs: seulement permpltcz-moi une illusion qui m'est douce , et qui , au moment où je vous vois avec monsieur de Domazan , me semble acquérir encore plus de vraisemblance!..,

— El laquelle, Rïonseigneur ? demanda respectueusement Raoul.

— Ces! qu'avec un peu de bonne volonté, les souvenirs de l'Empire et les pensées de la Restauration auraient pu s'entendre.

— Monseigneur, tout ce qui est noble et pur s'entendrait sous le regard d'un prince tel que vous, répondit le duc d'Iéna.

La soirée avançait, le prince dit adieu au deux amis, remonta à cheval et bientôt il disparut derrière la colline. Mais cette rencontre a laissé une trace profonde dans l'âme chevaleresque de celui que je me permettrai, en finissant, d'appeler encore une fois Napoléon Potard.

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