‹ Contes et rêveries d'un planteur de chouxChapitre 2 sur 10 · MARGUERITE VIDAL A HORTENSE DE R · texte numérisé non relu

MARGUERITE VIDAL A HORTENSE DE R

«15 niai 1801.

» Il est donc vrai, Hortense, nous sommes séparées, nous qu'on appelait les inséparables. Il y a un mois à peine, nous courions ensemble, le long de notre chère allée de tilleuls , chez cette bonne madame Duvernay , où l'on n'avait pas gardé trace du régime de la Terreur, et aujourd'hui nous voilà aux deux extrémités de la France. Notre destinée, si singuhère et si diverse, n'est-elle pas le reflet et la satire de notre étrange époque? Toi, noble châtelaine, tu es reléguée , par le mauvais génie des révolutions , dans une pauvre ferme bretonne, dont on a bien voulu vous rendre les quatre murailles , sans doute pour mieux vous faire voir qu'on n'a rien laissé dedans. Moi , fdle du peuple, j'habite un beau château de Provence, en face d'un de ces paysages si complets et si ravissans, qu'on irait bien loin pour les voir si on ne s'en trouvait trop près pour les regarder. Flélas! ce château, ce site enchanteur, ces terres fertiles et riantes , c'est là la blessure que je sens saigner dans le plus secret de mon cœur. Comment te parler de ces peines auxquelles je ne puis songer sans accuser l'homme que j'aime et que je respecte le plus au monde? Ecoute pourtant , toi qui t'es fait dans ton âme de si fidèles échos pour la mienne.

» Le château de Montaux, qui appartient aujourd'hui à mon père, est situé à mi-côte, sur une charmante colline toute plantée de vignes et d'oliviers, et qui s'étend en pentes douces, en ondulations insensibles, entre la grande roule de Nismes, qui en dessine les angles el les accldens , et la jolie ville de Ville-

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neuve dont elle domine les jardins aux blancs amandiers, les maisons aux loits bruns , les clochers au\ noires nervures. En face , le Rhône étend ses deux grands bras, dont il ctreint, avec une tendresse un peu perfide, l'île de la Barthelassc , véritable corbeille de verdure , qui penche incessamment sur les eaux turbulentes ou limpides du fleuve la fine chevelure de ses saules ou la tète souple de ses peupliers. Au dessus de ce vert rideau , Avignon étage avec orgueil la dentelure de ses remparts crénelés qu'ombragent çà et là des ormeaux centenaires, les flèches de ses couvens et de ses églises, la grise plateforme de son rocher et la masse jaunie de ce château des papes que l'on dirait l'œuvre des Titans , si l'on ne savait que le génie de la Foi a été le véritable géant des époques chrétiennes. Au loin, à droite et à gauche de la ville, on voit fuir à l'horizon les montagnes du Comtat et de la Provence dont la brume plisse ou borde les légers contours. Tout au fond du paysage , et pour en compléter le grandiose ensemble , le Ventoux élève son immense cône, qui se découpe sur l'azur un ciel ou s'estompe dans les nuages ; à peu près comme ces pensées grandes mais confuses qui se dressent à l'extrémité de toutes choses. Maintenant, imagine-toi ce tableau égayé, doré, réchauffé par un soleil de printemps, qui tamise ses rayons à travers les lointains bleus, l'air humide, la jeune feuillée , l'eau transparente ; de grandes barques , qu'on appelle ici des iraiîis, descendant rapidement le Rhône, ou le remontant à grand renfort de chevaux énormes et de robustes mariniers dont les cris arrivent jusqu'à moi; de petits bateaux, dont les patrons chantent de vieux noëls patois en ajustant leurs filets; partout le mouvement, la lumière, la chaleur, la végétation , la vie ; et demande-toi si elle ne doit pas être bien heureuse ta .-.Marguerite, ta fleur des champs, qui trouvait si lourd l'air de la pension et si étroites ses murailles. Heureuse!.,, ce mot me ramène au tourment qui me consume... Hélas! lorsque je poursuivais avec toi, dans mes rêves de jeune fille, cet idéal que nous définissions, faute de mieux, l'enthousiasme du bien, pouvais-je prévoir par où je commencerais l'apprentissage de la vie réelle?... Et toi, Hortense, ne m'as-tu pas déjà devinée? Faut-il tout te dire? Eh bien ! apprends tout!

» Montaux, avec ses fermes et ses dépendances, formant un revenu d'environ cinquante mille francs, appartenait aux marquis de Séranques. Mon grand-père était leur fermier et mon père leur intendant. Oui, Mademoiselle, vous qui, en regardant mes cheveux blonds et mes mains effilées, prétendiez que j'étais une sotte avec mes prétentions à la roture, et que je découvrirais un jour quelque histoire bien romanesque qui me ferait au moins duchesse, il faut vous y résigner : je n'ai pas d'autres parchemins que ceux sur lesquels mon père écrivait ses comptes. Les Séranques, qui l'aimaient beaucoup, et dont 1 avait amélioré la fortune par son intelligence et sa probité, lui firent

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épouser une jeune personne , fille d'un pauvre gentilhomme du voisinage, et de laquelle je tiens probablement ces signes de distinction que ton amitié s'exagère fort. Je n'ai jamais connu ma mère ; orpheline à deux ans , je fus élevée dans le château , et je me rappelle encore, comme un songe, le marquis de Séranques avec son large cordon rouge; la marquise, frêle et gracieuse femme aux mélancoliques sourires, et Edouard; leur fils unique, bel enfant à peine plus âgé que moi, avec lequel on me permettait de jouer quand j'étais bien sage. Cela dura plusieurs années. J'avais dix ans, Edouard douze , quand tout-à-coup, un son-, je vis partir M. de Séranques, sa femme et son fils. Je me souviens de ce départ nocturne, de cette nuit sombre et agitée. II y avait une grande voiture où ils montèrent à la lueur sinistre de deux torches. Mon père était à la portière, chapeau bas; Edouard m'envoyait de longs baisers, auxquels je ne savais que répondre; il y eut des regards, des adieux, des murmures remplis de frayeur et d'alarmes. La comtesse, pâle, les yeux rouges, les cheveux épars, pressait mon père dans ses bras et lui adressait des recommandations que je n'entendis point. Ce fut tout; le lendemain le château était vide ; mon père et moi l'habitions seuls. On était alors en 93 ; je ne sortais jamais; quelques vagues rumeurs arrivaient à peine jusqu'à moi. xAIon père était tantôt triste, tantôt calme, selon les nouvelles qu'on lui apportait du dehors et les lettres qu'il recevait de l'étranger. Un soir, il en reçut une dont la lecture le plongea dans une agitation indicible. De grosses larmes tombaient de ses joues hâlées; il me regardait, parcourait la chambre à grands pas, revenait à moi, m'attirait à lui, puis se détournait encore. Le lendemain il me dit, en maîtrisant à peine une vive émotion, que j'étais trop grande pour que mon éducation pût se continuer ici, et qu'il allait m'envoyer dans une pension de Paris, où l'on aurait pour moi des soins maternels. Je pleurai beaucoup; mais j'avais pour lui une déférence sans bornes ; je partis, et une semaine après j'étais établie chez madame Duvernay. Tu sais le reste, les six ans que nous y avons passés ensemble, le sentiment instinctif qui nous attira l'une vers l'autre, cette première embrassade qui fit de nous deux amies, cette dernière étreinte qui a fait de nous deux sœurs.

» Aujourd'hui, rappelée par mon père , me voici réinstallée au château de Montaux; mais j'ai près de vingt ans; je réiléchis davantage; je sais un peu de ce qui s'est passé dans ces derniers temps. Je vois les domestiques, les fermiers, les ouvriers parler à mon père comme au seul propriétaire , au seul maître. Je chercherais en vain à me Je dissimuler ; Hortense... oh ! cette pensée m'humilie et me brise, comme s'il s'agissait de ma propre honte, Hortense, ce château a été vendu nationalement, et mon père l'a acheté...

» Oh ! oui , il faut bien que tu sois ma sœur pour que ma main brûlante puisse écrire cet aveu. Tu ne sais pas, toi , la noble fille, toi dont les aïeux ont

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prodigué leur sang et leur nom à touios les grandes époques de notre histoire, tu ne sais pas ce que c'est , pour un enfant du peuple , que la probité de son père! C'est mon seul bien, c'est mon blason, c'est mon sang, c'est ma vie. Et puis j'ai pour mon père un tel culte ! !Mème en ce moment où ma plume te le dénonce, mon cœur le justifie, ou plutôt, en le trouvant coupable, s'attache à lui plus étroitement encore ; je voudrais douter, je l'essaie , je ne le puis ; et alors, me débattant contre moi-même, je souffre de toute l'évidence qui m'accable ; je le chéris, mais pour l'accuser davantage ; je l'accuse, mais pour l'aimer mille fois plus: c'est à devenir folle...

» Et cependant je m'imagine parfois qu'il y a là quelque mystère. Lorsque le soir , à la clarté de notre modeste lampe , je contemple ce rude visage dont la physionomie est encore relevée par ses longs cheveux blancs , je me dis qu'une pensée cupide et vénale ne peut s'être abritée sous ce front noble et pur. Je vois mon père entouré de la considération publique ; serait-il possible que nos dernières tempêtes eussent assez bouleversé le sol des idées morales, pour qu'on pût recueillir l'estime là où l'on a semé l'injustice? Notre porte est sans cesse assiégée par les pauvres du pays dont aucun ne s'éloigne sans avoir reçu une bonne parole et une large aumône. Est-ce le penchant d'un cœur généreux ? Est-ce l'effet d'une conscience tourmentée ? Je remarque , en outre, qu'on a respecté ici tout ce qui appartenait aux anciens propriétaires. Nous occupons les mêmes chambres qu'avant la révolution ; c'est à peine si la mienne est un peu plus ornée. Les grands appartemens, le salon de compagnie, la galerie de tableaux, la salle à manger, tout cela est soigneusement fermé : personne n'y entre, excepté un vieux domestique qui a servi autrefois la famille émigrée, et qui est chaigé de tout maintenir à sa place et en bon état. Pourquoi cette réserve ? Peut-être est-ce économie , peut-être respect , peut-être crainte d'exciter l'envie des voisins, les railleries des gens de connaissance; peut-être mais ma tête s'y perd; j'ignore tout, et ce que je

sais suffit pour me désespérer. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu! si les prières d'une jeune fille qui n'aj amais fait de mal à personne ont le pouvoir de vous fléchir, prenez pitié de moi ! Au prix de ma vie, au prix de mon bonheur en ce monde, rendez-moi l'honneur de mon père! sauvez-moi de ce doute affreux, dnssiez-vous me frapper en me désabusant ! »

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« 28 mai.

» Je sais tout; je suis la plus fière, la plus confuse, la plus rassurée, la plus inquiète, la plus heureuse fille du monde.

» L'autre jour, mon père, me voyant plus triste que de coutume, me proposa une promenade ; je pris son bras et nous sortîmes. Le temps était admirable; une pluie douce, tombée le matin, avait satiné la verdure mate des feuilles. La campagne, comme une belle baigneuse qui sort de ses voiles humides, se réchauffait aux tièdes rayons de son soleil et se revêtait joyeusement de sa parure rajeunie. De temps à autre , un léger souffle , passant à travers les acacias et les aubépines, secouait leurs grappes blanches et eu faisait tomber de frais parfums et des gouttes embaumées. De grosses alouettes au collier noir , soutenant à perdre de vue leur vol immobile , égayaient l'air de leurs gazouillemens infinis, puis descendaient en tournoyant vers les seigles ou les sainfoins aux fleurs roses, où elles avaient caché leur nid. Mon père me montrait les améliorations qu'il avait faites à ces terres: ici des bruyères, ou, en style provençal, des garrigues avaient été défrichées, épierrées, et se couvraient de vignes et d'oHviers. Là, dans des terrains maigres et caillouteux , travaillés par des bras robustes, des mûriers, autre richesse du pays, arrondissaient leurs tôles soyeuses. Tout semblait obéir à une volonté intelligente, habile à répandre autour d'elle la prospérité et la vie. La soirée avançait ; on entendait, dans les oseraies qui festonnent les bords du Rhône, le courhs, messager du beau temps, saluer le crépuscule de son chant monotone et doux. Déjà la plaine massait dans l'ombre les lignes confuses de ses fossés bordés de saules, les groupes inégaux de ses fermes, entourées d'aubes et d'ormeaux. En ce moment l'angclus sonna à une paroisse voisine ; j'étais si émue que je tombai à genoux; mon père se découvrit; un dernier rayon du soleil couchant éclairait encore son front, pendant que les ombres toujours croissantes envahissaient le reste de sa personne et le plateau où nous étions. Pardonne à ma tète romanesque ; en contemplant cette attitude calme, ce mâle visage, ce regard pensif, il me sembla voir le génie des classe!» moyennes, s'emparant du monde pour le féconder et l'enrichir. Je me relevai; ma poitrine était opressée ; une question décisive revenait à tout instant sur mes lèvres ; je la retenais encore; je reculais devant ce secret, j'avais peur de cette explication que j'eusse payée de ma vie. Cependant la nuit était venue ;

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nous rentrâmes ; mais au lieu de me ramener dans ma petite chambre, mon père alla droit au salon ; il était ouvert, éclairé ; tous les vieux meubles frottés, cirés, vernis ; la tapisserie, en damas, semblait posée de la veille. Des deux cotés de la grande cheminée, sculptée et armoiriéc au double écusson des Séranques et des d'Aldémar, deux cadres magnifiques et parfaitement intacts renfermaient deux portraits que je m'étais souvent rappelée dans mes souvenirs d'enfant, et qui représentaient la marquise en habit de cour, et le marquis dans son beau costume de lieutenant-général des armées du roi. En face, dans un ravissant pastel de Latour, je reconnus les traits d'Edouard à douze ans, tel que je le voyais tous les jours, avant le départ de la famille. Je me retournai vers mon père ; il me regardait d'un air grave et attendri, auquel je ne pus tenir : Oh ! pardon ! pardon ! m'écriai-je, et je me jetai dans ses bras ; il ne m'avait encore rien dit , mais déjà je ne l'accusais plus.

» — Marguerite, me dit-il alors, je te pardonne, quoique j'aie peut-être le droit de me plaindre; le monde entier m'eût-il accusé, peut-être ma fille devait-elle encore m'absoudre ; en ce moment du moins tu m'as compris.

» — Oui, je comprends tout, répliquai-je; je comprends que ce château appartient toujours aux mêmes maîtres ; que cette vente, cette acquisition, cette possession fictive n'étaient que des moyens de conserver leurs biens aux vrais propriétaires ; je comprends qu'ils vont revenir, que vous êtes le plus noble, le plus généreux des hommes, comme je suis la plus ingrate, la plus injuste des femmes : mais pardon! pardon! j'étais folle!...

» — Non, je ne suis pas aussi généreux, que tu le dis, et tu n'es pas aussi injuste que tu le crois; tout à l'heure tu me croyais capable d'une action criminelle , maintenant tu m'attribues une action sublime : ni si haut, ni si bas!...

» Je me tus, et j'écoutai.

» — Depuis long-temps, reprit-il, j'avais prévu le bouleversement terrible qui menaçait la France : cette prévision ne m'inspirait d'autre sentiment qu'une profonde tristesse ; tu le sais, des liens d'affection et de dévoûment, des bienfaits reçus, des services rendus m'attachaient à la famille dont nous habitons le château. Je devais mon éducation à la vieille marquise de Séranques ; mais je m'étais presque acquitté en suivant son fils à l'armée, et en lui sauvant la vie dans un combat d'avant-garde. Celui-ci, après son mariage, m'accorda sa confiance entière, me donna les moyens de commencer une petite fortune, et ce fut à lui que je dus d'épouser une jeune fille noble que j'aimais éperdùment, un ange de grâce et de vertu, ta mère h jamais regrettée, Marguerite. Je reconnus ses bienfaits en rétablissant, à force d'ordre et de travail, ses affaires horriblement dérangées. Après la mort de ta pauvre mère, qui ne vécut que quatre ans avec moi, je cherchai un refuge à ma douleur dans ce

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dévoûmeni, dans ces soins infatigables cfue je consacrai à augmenter le revenu de cette terre. J'étais parvenu presque à la doubler; toutes les dettes du marquis étaient payées; je jouissais de mon ouvrage avec la satisfaction d'un homme qui a loyalement fait son devoir, lorsque la révolution éclata.

» Je n'ai pas besoin de te rappeler ses orages; je ne m'en ferai pas juge ; des abus à réformer, des privilèges à détruire, des droits à conquérir pourront expliquer, dans l'avenir, les folies et les crimes ; ils ne les justifieront jamais.

» La famille de Séranques était trop illustre, on connaissait trop bien son dévoûment royaliste pour qu'elle pût traverser sans péril ces années sanglantes; je le compris et je me traçai mon rôle.

» Au lieu ^e montrer une antipathie trop violente pour les idées dont chaque jour complétait le triomphe, j'affectai non pas une exagération révolutionnaire à laquelle on n'eût point cru , mais une tendance à tirer parti des événemens: tendance malheureusement trop commune à cette époque, pour qu'on en suspectât la franchise. On me vit souvent, dans les lieux publics, dans les réunions poUtiques; et, grâce à mon éducation, h une certaine facilité de parole, à quelques intelligences dans le camp ennemi, je ne tardai pas à obtenir une influence réelle ; j'en profitai pour arrêter autant que possible le mouvement terroriste dans nos pays. Mais que pouvais-je contre le torrent ? Au bout de quelques mois, j'appris que l'on devait se porter en armes chez mes anciens protecteurs, devenus mes protégés ; qu'ils seraient arrêtés, mis hors la loi ; et je savais comment finissaient alors les choses ainsi commencées. Je n'eus que le temps de courir au château ; c'était le soir ; d'après mes conseils, le marquis et sa femme avaient en permanence une voiture et des chevaux prêts. Je les mis au fait de ce qui se passait. M. de Séranques , qui depuis long-temps rongeait son frein, et que j'avais eu grand'peine à sauver de ses imprudences, voulait rester, attendre, défier, mourir. Je lui montrai la marquise éplorée et son fils qui jouait avec toi dans un coin du salon. En un moment, la résolution fut prise, les préparatifs terminés, la voiture attelée. Je leur remis un passeport que je m'étais procuré à tout hasard. En une nuit ils devaient être à l'abri des poursuites et le lendemain soir passer la frontière. Tu es trop jeune sans doute, Marguerite, pour te souvenir de ce départ; il fut solennel et lugubre comme tout ce qui s'accompHssait alors. L'agitation matérielle empêchait notre émotion d'éclater. Le petit Edouard ne voulait pas te quitter; il fallut presque l'arracher de tes bras ; sa mère le prit, et au moment où elle montait en voiture, se retournant pour me dire adieu, il me sembla que son regard allait de son fils à toi et vous confondait tous deux, en vous recomjnandant ensemble à ma soUicitude; une minute après ils étaient partis.

» Je restai au château, que je réussis à préserver de la destruction et du

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pillage : hieiiiôl l'on sut que les Sér;mques étaient sortis de France et l'on décréta la vente de leurs terres : je fis sous main des démarches pour qu'elles ne fussent pas morcelées. J'a>ais quehjues économies, je trouvai à emprunter de quoi arrondir la somme , et le jour de la vente je fus assez heureux pour faire une offre qui ne fût point surenchérie. Je devins donc légalement propriétaire du château et du domaine de Montaux : tu devines maintenant pour qui et dans quel hut.

» Grâce à ma connaissance parfaite de ces terres, je pus chaque année y faire des améUorations importantes ; mes efforts, mes travaux, mes essais de culture réussirent au delà de mon attente ; mais en même temps tu grandissais, Marguerite , et chaque jour je sentais s'amassser pour toi, dans mon cœur, un plus riche trésor de tendresse ; chaque jour je retrouvai en toi, avec une joie mêlée de larmes, une plus grande ressemblance avec ta mère. Bientôt tu devins ma plus chère, ma plus ardente, mon unique pensée. Te l'avoueraije? en te voyant ainsi, belle et gracieuse, il me passait dans l'âme des pensées nouvelles : je me demandais s'il était juste que lu fusses, toi, ma fdle, toi, mon seul bien en ce monde, entièrement déshéritée de cette fortune dont je n'étais pas, il est vrai, le légitime maître, mais pour laquelle j'avais tant fait... Oh ! ne te récrie point; tu ignores, ma noble enfant, ce que c'est que cette avarice paternelle, cette abnégation égoïste qui transporte sur une tète chérie tout ce qu'elle répudie pour elle-même : si j'ai besoin d'une excuse, que ce soit la mienne!..

» Monsieur et madame de Séranques m'écrivaient quelquefois ; ils étaient en Allemagne; mais l'oisiveté fatiguait le marquis: j'appris qu'il avait laissé sa femme et son fils à R.... et qu'il avait rejoint l'armée de Coudé. Ensuite, je demeurai plus d'un an sans recevoir de nouvelles; enfin, un jour, on m'apporta la lettre que voici et qu'il est temps de te faire connaître, Marguerite :

(( r..... le 2û février 1795-

» Mon vieil et bon ami, c'est une mourante qui vous écrit : le marquis Antonin de Séranques, mon époux bien-aimé, est mort dans mes bras, il y a huit jours. Une blessure grave, reçue en combattant pour ses princes, les faligties de celte cruelle campagne, les douleurs de l'exil, le présent si triste, l'avenir si sombre, tout s'est réuni pour le conduire au tombeau. Il est mort, sa main dans la mienne, son regard attaché sur son fils...

» Mes yeux ont versé trop de larmes , ils sont secs maintenant ; et quand on ne peut plus pleurer, c'est qu'on ne doit pas survivre. D'ailleurs, vous le

savez, mon ami, ma sauté a toujours été frêle; un peu plus tôt ou un peu plus tard, ne vaut-il pas mieux suivre au ciel celui qu'on a tant aime ici

bas!

» Mais il me reste un fils pardon, à cette pensée ma main tremble et

pourtant je voudrais achever.... Mon Dieu! donnez-moi encore des forces pour quelques minutes et du courage pour quelques lignes , rien que le temps de redemander pour mon fils de quoi remplacer le père qu'il a perdu, la mère qu'il va perdre!...

» Ce fils chéri, c'est pour lui seul que j'ai accepté vos dévoûmens et vos sacrifices: Jacques, vous avez saintement agi en conservant l'héritage paternel à l'enfant, hier proscrit, aujourd'hui orphehn, je ne vous remercie point; il y a dans l'expression d'une trop vive reconnaissance quelque chose qui ressemble à de la surprise; et, entre des cœms comme les nôtres, s'étonner d'une noble action, ce serait cesser d'eu être digne.

» Mais, soyez-en sûr, quel que soit Tégoïsme d'une mère, jamais je n'aurais consenti à ce que vous avez fait, si je n'avais eu une arrière-pensée : gardez auprès de vous, Jacques : vous avez une fille unique , et si Marguerite tient à vingt ans ce qu'elle promettait à dix, elle sera une ravissante jeune fille, comme elle était une déhcieuse enfant. Mon Edouard. , .

» — Ici la lettre était interrompue ; à la façon presque ilUsible dont les derniers mots étaient écrits, on voyait que l'infortunée avait dû faire un effort surhumain pour continuer, et qu'elle avait succombé à cet effort. En effet, le médecin qui l'avait soignée, et à qui elle avait eu le temps de dire mon nom, ajoutait, en quelques lignes, que la marquise épuisée était retombée sur son chevet, et, qu'une heure après, elle était morte.

» Juge, ma fille, avec quelle douloureuse avidité je lus et relus ce testament mutilé par la mort ; avec quel acharnement j'interrogeai la pensée mystérieuse renfermée dans les dernières lignes, et qu'allait sans doute achever de me révéler cette main défaillante, au moment où ses forces l'avaient trahie. Cependant, lorsque j'eus recouvré un peu de calme, il me sembla que cette lettre, si incomplète, en disait assez : elle ne pouvait avoir qu'un sens, c'était celui que j'avais cru vaguement, au départ de la marquise, lire dans le regard si maternel qu'elle avait jeté sur toi. Ce rapprochement de ton nom et de celui d'Edouard, ce souvenir donné à vos jeunes années, cette certitude

d'avoir trouvé un moyen de s'acquitter en vers moi, envers nous plus de

doute ! ce ne pouvait être qu'un projet d'union entre son fils et ma fille

Oui, me disais-je, à mesure que je conunençais k m'accoutumer à cette idée ; oui, c'était bien là le moyen d'arranger cl d'acquitter tout : par là, elle gardait tout sans rien reprendre ; sans sacrifier mes intérêts, elle utihsait mes services; je pouvais me souvenir à la fois que j'avais un dépôt à rendre et un hé-

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ritagc à h'^guor: hcurouv pèro, inandatairo (idMc, mes devoirs étaient récouciliés avec mes tiroits, ma conscience a^ec mon cœur.

» l ne fois que ma conviction fut bien arrêtée, un sentiment nouveau, ineffable, s'empara de mon âme. Je crus voir l'horizon s'ouvrir et s'agrandir devant moi. J'élais heureux, j'étais lier! Je bénissais, avec des larmes de reconnaissance, cette admirable mère qui m'avait deviné mieux que moi-même, cet ange qui, en s'enfuyant vers le ciel, avait voulu couronner l'œuvre de ma vie enlière. Et toi, Marguerite, avec quel redoublement de tendresse je te pressai sur mon cœur! Toi, en qui j'allais être payé au centuple de tout ce que j'avais fait, combien tu me parus belle ! Mais je sentis en môme temps que ce changement dans ta destinée m'imposait des obligations nouvelles, La veille, je n'aurais pu, sans mourir de douleur, me résigner à me séparer de toi; maintenant c'était presque avec calme, presque avec joie, que je reconnaissais que cette séparation était nécessaire. Pour que le vœu de la marquise fût complètement rempli, pour qu'à vingt ans tu fusses digne en tout d'associer ta destinée à celle d'un gentilhomme accompli comme le serait sans doute Edouard de Séranques, il te fallait bien vite quitter ton père, ce paysan aux mains calleuses, qui ne savait que t'aimer ; il te fallait aller à Paris, chercher cette distinction de manières, d'éducation et de langage, qui achèverait en toi ce que la Providence avait commencé si bien. Ce fut alors que je t'envoyai chez madame Duvernay; c'est cette idée qui m'a soutenu pendant les six ans de ton absence. Et maintenant que te voilà de retour, maintenant que je t'entends, que je te regarde et que je trouve mes espérances et mes désirs encore dépassés par la réalité ; maintenant que, te comparant à mes vieux souvenirs du salon de Monlaux, je reconnais que jamais femme ne réalisa mieux que toi ce type d'élégance et de noblesse que la marquise de Séranques eût recherché chez la compagne de son fils, que manque-t-il à mon bonheur ? Le sais-tu ? Peux-tu me le dire ?... »

» Je ne pus répondre; ces dernières révélations donnaient un dénoûmenl si imprévu aux inquiétudes qui m'agitaient depuis quelque temps , que , moi aussi, il me sembla voir un nouvel horizon s'ouvrir devant ma pensée; je levai les yeux vers mon père ; une confiance sans bornes se lisait sur ses traits; mais moi, pouvais-je la partager tout entière! Ces susceptibilités , ces délicatesses, ces craintes vagues, ces pudeurs secrètes qui sont la grâce du cœur chez les femmos, pouvaient -elles céder à cet éblouissement soudain? Non; elles me revenaient en foule ; en un moment je passais par mille senlimens confus, contradictoires : j'essayai de parler; je balbutiai quelques banalités sur la différence des rangs, la disproportion d'une pareille alliance, les répugnances possibles ; mon émotion me suffoquait; mon père m'interrompit en me tendant la lettre de la marquise. ■}•>

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» — Prends cette précieuse page, me dit-il; elle est à toi; que ce soient là tes lettres de noblesse. Je ne suis pas assez habile pour tirer des événemens tous les enseignemens qu'ils renferment , mais il me semble qu'une époque comme la nôtre doit être fertile en leçons pour les esprits droits, et que, si l'ancien compagnon de ton enfance est le digne fils de sa mère, aucune de ces leçons n'aura été perdue pour lui ?

» — Mais, enfin, répliquai-je avec une vivacité qui ressemblait à de l'impatience, ses intentions sont-elles connues? où est-il? que fait-il?

» — Ma fille, me dit mon père avec un accent presque soleimel , M. le marquis Edouard de Séranques sera ici avant huit jours !....

» Tu le comprends, Hortense.... car tu es femme, toi, tu comprends tout. . . Je puis , je dois penser autrement que mon père sur ce projet de mariage. D'abord, les dernières lignes de la lettre de madame de Séranques ont-elles le sens qu'il leur prête ? La marquise (c'était, j'en conviens, une femme d'un cœur bien grand, d'un esprit bien haut ) n'a-t-elle pas voulu lui dire seulement qu'elle n'acceptait qu'en partie son sacrifice; qu'il avait une fille, comme elle avait un fils, et que Marguerite et Edouard pourraient se partager cette fortune comme un frère et une sœur, rien de plus !. . . Frère et sœur, ou mari et femme, c'est bien différent, n'est-ce pas? De cette façon, le cœur n'est point engagé. Eh ! de quel droit en disposer ainsi d'avance ? Ces arrangemens, ces convenances peuvent être nobles et sacrées ; mais ce qui l'est davantage encore, c'est le libre penchant de deux êtres à qui on ne doit pas plus imposer l'affection que l'indifférence.... L'indifférence d'Edouard!.... Et pourquoi . pas? que suis-je pour lui? La fille d'un subalterne, une petite paysanne avec laquelle il a joué autrefois, et qu'il retrouvera un peu plus grande, un peu mieux mise, un peu... Tiens, je n'ai fait que changer d'incertitudes et de tourment ! Peut-être est-il vrai que la révolution, en frappant de si terribles coups les classes privilégiées, a effacé certaines disparates, amoindri certaines nuances; peut-être ce jeune homme... On dit qu'en Allemagne, d'où il vient, la voix du cœur est plus puissante que tout le reste... Mais non, ce ne sont plus là les généreux sentiraens qui m'agitaient avant de connaître toute cette histoire ; je ne dois songer qu'à mon père , qu'à cette suite de belles actions, de dévoûmens si purs, qu'un seul calcul personnel gâterait maintenant. . . C'était ma seule pensée, il y a trois jours ; pourquoi n'est-elle plus seule aujourd'hui? Je te dis, Hortense, que M. de Séranques ne peut pas m'aimer,

que je ne veux pas qu'il m'aime, que je serai froide, maussade, que je vais cacher mon piano, déchirer mes dessins.... Mais il va venir; je ne puis l'empêcher: s'il partage les idées de mon père, s'il croit vraiment que ce soit là le vœu de sa mère mourante, si le souvenir de nos jeunes années... Elles fli étaient douces, et il y a, dans le retour vers ces fraîches Heurs du passé, un

ilO VARGtJSItlTB VIDAL.

inystérieax parfum que l'on respiro oncorc, môme quand ces flenrls ne sont

plus! Je me rappelle un jour non, je ne nie rappelle rien, je ne sais

rien, je ne veux rien ; je suis une folle, et j'effacerais bien vite ces vingt Kgnes, si l'amitié n'avait le droit qu'on lui dise tout haut ce qu'on se dit tout bas k soi-même!... »

MARGUERITE A HORTENSE

« 1" juin.

» n est arrivé, il est ici ; mais rassure-toi: en vérité, J'étais une sotte de mMnquiéter si fort !

» D'abord, ne t'imagine pas une de ces arrivées romanesques, une de ces rencontres entourées de circonstances héroïques telles que nous pourrions les rêver d'après les trois on quatre livres bleus que nous avons lus en cachette chez madame Duvernay. Ainsi, point de coup frappé, vers minuit, à la poterne, pendant que l'orage gronde et que l'éclair brille; point de jeune homme blessé, laissé pour mort sur la grande route, après un combat magnanime contre les brigands, et transporté, tout en sang, au manoir voisin, pour recevoir les soins de la châtelaine. Rien de tout cela : mon père m'a dit en déjeunant: « C'est probablement aujourd'hui qu'arrivera monsieur de Séranques. » Je connaissais de longue date la tendre affection, ou, pour mieux dire, la faiblesse, l'idolâtrie de ce cher père pour mademoiselle sa fille. Profilant de l'occasion, et minaudant en véritable enfant gâté, je lui ai demandé si, dans sa correspondance avec M. Edouard, il lui avait parlé du beau projet matrimonial qu'il m'avait développé. — Pas si, maladroit, ma chère enfant, m'a-t-il dit avec une expression de bonhomie un peu narquoise ; si M. de Séranques en a su quelque chose par sa mère, tout ce que j'aurais pu lui dire n'y aurait rien ajouté. S'il n'en sait rien, ce n'est pas à moi, vieux barbon, à lui gâter cette surprise ; d'autant plus que les plans ainsi préparés, expliqués et imposés d'avance, manquent presque toujours... Non, non, a-t-il repris en souriant, ce sont là des choses qui doivent s'arranger entre les principaux intéressés ; et je me trompe fort , ma belle et sentimentale demoiselle , si vous n'aimez pas mieux Uer et déher de vos jolis doigts ce fil, fort peu embrouillé du reste , que de le laisser entre de prosaïques mains comme les miennes. — « Mon Dieu ! lui ai-jc dit en l'embrassant toute joyeuse , dans quel délicieux roman vous êtes-vous si bien instruit ? — Marguerite , m'a-t-il répondu , et cette fois un nuage de mélancolie s'est répandu sur son iront , le cœur .d'un

honnête homme qui a aimé une fois , en sait plus cpie tous les romans possibles! »

» Les préliminaires étaient donc bien établis. M. Edouard ne savait rien, et moi j'étais censée ne rien savoir ; libre à nous de nous regarder, de nous éviter, de nous trouver déplaisans, de nous haïr même un peu, si nous en avions envie. M. de Séranques n'arrivait ici que comme un gentilliomme rayé de la liste des émigrés, venant retrouver le toit paternel, avec l'idée vague ou positive que mon père était dans l'intention de lui restituer tout ou partie de ses biens : rien de moins, rien de plus.

» Là dessus, me voilà, fidèle à mon plan, poussant mon piano dans l'embrasure de ma fenêtre, et, l'empaquetant tant bien que mal sous mes rideaux de mousseline ; emportant mes dessins au grenier et les cachant sous de vieux portraits de famille ; puis m'afîublant de mon tablier le plus villageois, non moms que d'un chapeau de paille confectionné à Avignon et dont l'auteur aurait droit à un prix de vertu, si la vertu n'était destinée à perdre son prix du moment qu'elle en recevrait un. Ainsi accoutrée, je descends dans la cour et distribue mes largesses aux hôtes de céans, bipèdes, quadrupèdes et palmipèdes. En cet instant on sonne à la porte; mon cœur bat un peu, mais ce n'est rien. Ou ouvre, un jeune homme entre suivi d'un domestique chargé de paquets ; il regarde à droite et à gauche, s'avance vers moi, et, de la façon la plus gracieuse et la plus polie, me demande M. Jacques Vidal. Je fais une révérence un peu écourtée : je cours, j'appelle mon père, bien avant qu'il puisse m'entendre; puis je m'enfuis, je me sauve, je m'envole, je me cache : ma chère, voilà l'entrevue !

» Depuis, je me suis retrouvée avec M. de Séranques. Mais, sans être bien habile, il m'a suffi de quelques minutes pour deviner qu'il n'était pas au cotirant, et que les intentions de sa mère, en supposant qu'elles soient telles que mon père se les imagine, sont restées pour lui lettres closes. Il paraît en effet qu'après la mort du marquis, madame de Séranques, pressentant sa fin prochaine et voulant épargner à son fils cette nouvelle scène de deuil, eut le courage de lui déguiser son état et de l'envoyer faire un voyage aux bords du Rhin avec un de ses amis. C'est pendant ce temps qu'elle mourut.

» Au reste, M. Edouard a été parfaitement naturel, et, ce qui vaut mieux, il s'est montré noble et bon ; lorsque mon père est accouru à sa rencontre : « Mon tuteur ! mon bon génie ! mon père !. . » s'est-il écrié en lui sautant au cou. Puis, lorsqu'est venu mon tour, qu'après avoir été cherchée et appelée dans tous les coins de la maison, il a fallu m'exhiber enfin ; lorsque je suis arrivée, beaucoup plus gauche que je n'aurais voulu, et un peu plus décontenancée que je n'aurais cru l'être, il est venu à moi de la meilleure grâce et, s'inclinant devant la pauvre plébéienne, comme il aurait pu faire, à Versailles, de-

vaut une des amies de sa mère : » Mademoiselle, m'a-t-il dit, serez-vous as- » sez bonne pour accueillir un franc étourdi, votre vieille connaissance î Nous » n'étions alors que camaïadcs : depuis, i! m'a semblé que je devenais votre ami. » Aujourd'hui, en regardant l'homme excellent à qui nous devons tout l'un et » l'autre j'ai plus d'ambition encore: je voudrais être votre frère... Margue- « rite, y consentez-vous? » lime tendait la main; je l'ai prise aussi franchement qu'il me l'a donnée. Vois comme j'avais raison, Ilortense : amis, frère et sœur... Luc bonne poignée de main.... voilà tout: et ne vaut-il pas mieux qu'il en soit ainsi ?

» Je te le répète, et pour une fdle d'Eve c'était bien le moment d'y faire attention. Il a été pour moi aussi affectueux, aussi aimable que possible ; pas la moindre trace de gêne ou d'affectation, mais aussi pas la moindre nuance sentimentale. Le soir, j'ai été bienheureuse, car j'ai assisté à une noble lutte. Mon père avait apporté les titres de propriété, les baux à ferme, une liasse de papiers et de parchemins. « Monsieur le marquis, a-t-il dit avec un respectueux sourire, veut-il permettre que son intendant lui soumette ses comptes ? — .Alon ami, a répliqué gaîment M. Edouard, si vous ne voulez pas que nous nous fâchions, ne m'a])pelez pas M. le marquis ; d'abord parce que les marquis font en ce moment une assez triste figure ; ensuite, a-t-il ajouté avec une expression charmante, parce que l'on ne prend point de titres tant que l'on conserve son père.... et que j'ai encore le mien.

» Je te l'avoue, cette façon d'exprimer son affection, sa reconnaissance, m'a vivement touchée. Mon père, trop ému d'abord pour répondre, a insisté pour parler d'affaires. — Oh ! quant à ceci, a repris M. de Séranques, nous avons tout le temps, et vous trouverez en moi un auditeur très peu attentif. D'ailleurs à quoi bon ? Vous pensez bien que je sais tout ce que vous avez

fait pour moi pour mes pauvres parens. (Chaque fois qu'il rappelle ce

.souvenir, il y a des larmes dans sa voix. ) Ce sont là de ces services dont on serait indigue si on acceptait tout, et indigne encore si l'on n'acceptait rien... .Mon ami , je n'aurai vis-à-vis de vous ni tant d'humilité ni tant d'orgueil. Je vous destitue solennellement de vos fonctions d'intendant pour vous faire passer à celles de propriétaire. C'est comme tel que vous partagerez vos biens que voilà ( et de la main il repoussa les papiers ) à vos deux enfans que voici, et il rapprocha sa chaise de la mienne. Mon père a voulu répliquer, mais M. Edouard lui a lestement fermé la bouche, et courant ouvrir la fenêtre qui donne sur le jardin : « Ma chère sœur, m'a-t-il dit, je ne sais si je me trompe, mais il me semble que les rossignols français chantent mieux que ceux d'Allemagne. »

» C'est de cette façon que s'est passée notre première journée . Je ne sai ce qu'en pense mon père ; mais, pour ma part, j'en suis enchantée. Les situa

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lions réciproques sont nettement posées. Ainsi, plus de préoccupations matrimoniales, plus de ces arrière-pensées qui subordonnent les sentimens aux positions. Oui, Edouard a le cœur généreux et grand; que ce cœur soit libre autant qu'il est noble. De quel droit entraverais-je sa liberté ? Qu'il soit mon ami, mon frère, ma fraternelle amitié ne lui faillira pas, x^Ioi aussi, je n'aurai vis-à-vis de lui ni l'humilité, ni l'orgueil de refuser tout ce qu'il veut que je garde. Avec cela, j'épouserai quelqu'honnête garçon du voisinage, bien loyal, bien digne d'être appécié par mon père et par Edouard... ou bien je resterai (ille, je demeurerai au château, je ne me séparerai jamais de mon père, et je bercerai sur mes genoux les enfans de M. de Séranques, car il se mariera. . . . Eh ! quelle femme, possédât-elle avec profusion tous les dons delà fortune, de la naissance, de l'esprit, de la beauté, ne serait fière d'unir son sort à celui

d'Edouard? S'il rencontre cette femme, si elle le rend heureux, je ne

serai pas jalouse: une petite place à son foyer, une petite part dans son affection, je n'en demanderai pas plus. Que faut-il de plus à une amie, à une sœur ?

» Tu le vois, tout s'arrange à merveille, et me voilà bien calme ; moi, s malheureuse il y a un mois, si troublée il y a six jours: aussi, maintenant, je ne me sentirai plus la moindre gêne vis-à-vis de M. de Séranques. Il ignore encore que j'ai passé six ans à Paris, que j'y ai été élevée, que j'y ai appris un peu de peinture et de musique ; enfin, que je ne suis plus tout-à-fait aussi gauche, aussi campagnarde. Patience ! je me fais un malin plaisir de lui étaler peu à peu toutes mes petites richesses. Ensuite nous nous promènerons ensemble ; il comparera les bords du Rhône aux bords du Rhin Ah ! la rive

natale doit toujours paraître la plus belle !.... Comment remplacer jamais ces impressions charmantes, ces confuses émotions des premières années de la vie ? A mesure qu'on avance, n'aime-t-on pas davantage tout ce qui y ramène? Et quand, après l'absence, on retrouve leurs souvenirs, ne semblet-il pas qu'on retrouve aussi la meilleure partie de son âme qu'on leur avait laissée et qu'elles vous rendent? Mais pardonne-moi, ma chère Hortense, mes digressions poétiques. Il est nuit : une nuit de juin en Provence, douce et embaumée comme une nuit de printemps, chaude et tranquille comme une nuit d'été ! De la table où je t'écris, j'aperçois, par ma croisée ouverte, toutes ces Umpides étoiles, tous ces mystérieux mondes dont les imaginations inquiètes aiment à interroger les secrets. Tout dort ; pas un souffle d'air ne passe à travers les jasmins et les lauriers-roses ; le rossignol même , ce rossignol qu'Edouard a écouté avec délices, se tait maintenant ; tout dort. . . . Non, je me trompe ; je viens d'aller à ma fenêtre, car vraiment on ne saurait se coucher sitôt par une nuit si belle ! La chambre de M. de Séranques est vis-à-vis de la mienne, de l'autre côté du jardin. Il y a encore de la lu-

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inière; il veille donc Dans ce silence universel, dans ce calme de tout ce

qui nous environne, nos cœurs seuls n'ont pu ni s'endormir ni se taire. Que fait-il ? Peut-ôtre recueille-t-il, comme moi, les impressions de cette journée... Peut-être, lui aussi, les écrit-il à un ami lointain.... Que lui dit-il de ce qu'il a vu, entendu, ressenti ? Que lui dit-il de mon père ?.... de moi ?.... Eh! que m'importe? Ai-je déjà oublié ce que nous sommes l'un pour l'autre? Non, Hortense, non; demain je le reverrai, et, grâce au ciel, adieu trouble et contrainte ! Adieu aussi l'embarras, la froideur, le vilain tablier et le chapeau avignonnais ! Maintenant que je suis si bien en sûreté, je n'ai que

faire de songer à me défendre. Me défendre ! et contre quoi, contre

qui?... Demain je mettrai ma robe d'organdi blanc à petits pois bleus, avec laquelle tu me trouvais jolie. Mais, vois-tu, Hortense, nous n'y entendons rien, nous autres; je crois vraiment que M. Edouard ne m'a pas même regardée!... »

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