TAMBURINI EN VOYAGE
Je voudrais bien, en narrateur circonspect, pouvoir choisir, pour lieu de la scène, une de ces petites principautés d'Allemagne qui ont fourni à M. Sue l'inappréciable grand-duc de Gérolstein , et chez lesquelles l'écrivain a d'autant mieux carte blanche, qu'elles ne se trouvent point sur les cartes de géographie : heureux pays où l'on peut placer des princes aimables et des ministres spirituels , sans choquer la vraisemblance , ou des princes ridicules et de sots minisires, sans offenser la diplomatie ! Mais la couleur locale et ma conscience d'historien, deux autorités d'autant plus respectables qu'on abuse plus souvent du mol et qu'on rencontre plus rarement la chose, m'interdisent cette ressource et m'obligent à désigner, comme théâtre de l'aventure, la ville de B. . . ; seulement ne cherchez pas quel est celui de nos quatre-vingt-six chefs-lieux que je cache sous cette initiale ; mon devoir est d'être véridique , mais discret, et, tout en faisant de mon mieux pour éveiller l'intérêt, de ne rien néghger pour dérouter la malice.
Donc B... est une ville de province, comme elles le sont toutes... ou presque toutes , dois-je dire , à l'exemple de ce prédicateur étourdi qui avait affirmé, devant Louis XIV, que nous étions tous mortels. Villes qui comptent de douze à quaranle-neuf mille âmes, et possèdent en outre une promenade où l'on ne va pas, une fontaine qui n'a d'eau que les jours de pluie ; un théâtre superbe, mais en faillite ; un ou plusieurs tronçons de chemins de fer qui ne se feront jamais ; un projet de pont, provisoirement suspendu ; une société philharmonique où règne rarement la bonne harmonie, et deux journaux, l'un littéraire, l'autre politique mais non cautionné, cultivant tous deux, avec un égal succès, le logogriphe et la charade ; au demeurant, villes très belles, très civilisées, très bien bâties et très agréables à habiter.
Or, au moment dont je vous parle, la ville de B... se trouvait dans une si-
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tuatiou perplexe ; elle éprouvait le besoin d'élire un député. Celui qu'elle avait nommé l'année dernière, sur la foi d'une circulaire de quatre pages, où il vouait aux divinités infernales et aux charivaris vengeurs le candidat susceptible de trahir son mandat et de céder aux séductions ministérielles, venait de se laisser cheoir sur le terrain glissant de l'opposition dynastique. Sous prétexte que ses commettans se plaignaient de ce que sa couleur pohtique l'empêchait de rien obtenir pour eux , le pauvre homme s'était décidé à se sacrifier à son pays , et ne voulant pas, une fois en train , faire les choses à demi , il s'était résigné , à obtenir quelque chose pour lui-même et à s'atteler au char de l'Etat, sous le harnais très bien doré d'une direction générale qui le soumettait à une réélection. Aussitôt toutes les passions électorales s'étaient réveillées en sursaut : le préfet avait reçu des ordres pour appuyer chaudement, sous peine de destitution, la candidature de cet honorable ralHé, dont la nomination avait failli le faire destituer l'année précédente. L'opposition , furieuse d'avoir été prise pour dupe, jurait ses grands dieux d'écarter de l'urne un nom désormais entaché d'apostasie. Le journal poUtique publiait chaque jour d'éloquentes tartines qui finissaient invariablement par : Pitié l miLLe fois pitié l... La querelle menaçait de s'envenimer, d'autant plus que les femmes s'en mêlaient, et que la préfète avait ouvert son salon aux partisans du député sortant; elle réchauffait leur zèle au moyen d'un punch hebdomadaire, pendant cpie, pour lui faire pièce, la femme d'un conseiller profitait de l'inamovibilité judiciaire pour protéger de l'hermine conjugale, image des consciences immaculées , le candidat hostile au gouvernement. Malheureusement ce candidat, choyé, prôné, persécuté, exalté, martyrisé d'avance, n'avait qu'un petit défaut : il n'existait pas. Le parti indépendant , mis sur ses gardes par un déception récente, ne voulait que d'un homme ferme, sûr, d'un esprit reconnu, d'un caractère éprouvé , d'une conviction inébranlable , d'une trempe incorruptible , et, en regardant autour de soi, on ne trouvait personne qui réunît ces importantes conditions; peut-être était-ce en vertu du vieil adage, que nul n'est prophète dans son pays ; adage que je trouverais plus concluant en cette circonstance , si je ne songeais que les prophètes étaient des sorciers orthodoxes, et que la plupart de nos députés ne sont ni orthodoxes, ni surtout sorciers.
Dans cette embarrassante conjoncture , les électeurs de B. . . se décidèrent à employer le dernier des moyens qui restent aux arrondissemens qui en manquent; ils jetèrent les yeux sur une capacité, une soinmité, une célébrité parisienne, et ils firent choix de M. Carottinès. M. Carottinès est un habile homme, pubhciste , économiste , socialiste , membre de plusieurs sociétés savantes et décoré ; beau parleur , écrivain disert , univcrsolleinent reconnu cour un ^rand liomme f)Ar le journal où il écrit ; renipli des plus hautes viigs
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politiques, croyant au progrès ralionci, à la marche ascensionnelle de l'hunianili', et inventant des théories d'autant plus belles qu'étant parfaitement inapplicables, elles ressemblent à ces remèdes d.» bonne femme, qui, s'ils ne font pas de bii-n, ne peuvent pas faire ih' mal. On proposa donc la candidature à M. Carottinès ; son nom passa de bouche en bouche ; on l'estropia d'abord un peu, mais on le vanta beaucoup. Pour prendre une idée de son talent, on fit venir ses livres, on les lut même, et comme il fut impossible do les bien comprendre, on ne l'en admira que davantage. La femme du conseiller donna une soirée où sa statuette fut inaugurée en grande pompe et avec force libations d'eau sucrée. Il ne restait plus qu'à contempler face h face l'illustrissime candidat. Mais si l'impatience était vive, l'attente ne devait pas être longue ; il s'annonçait pour la semaine suivante.
Il advint donc , quelques jours après , qu'un des gros bonnets de l'opposition dynastique, reçut une lettre d'un de ses amis p ditiques, fixé à Paris, qui lui annonçait que M. Carottinès arriverait à B... tel jour et à telle heure, qu'il descendrait probablement à l'IIôtel de France (il y a partout un hôtel de Vrance); on recommandait de lui faire un accueil proportionné h son mérite, de l'héberger d'une façon convenable, de le piloter auprès des hommes influens, de lui servir de trucheaiau auprès des électeurs qui parlaient patois, et surtout auprès de ceux qui parlaient français ; en un mot, de lui rendre tous les services qu'un candidat d'une aussi haute portée avait le droit d'attendre de citoyens graves , progressifs , amis de leur pays , dévoués à la garance et à la charte, au sucre indigène et aux libertés publiques.
Par une étrange coïncidence, le même jour un des plus notables habitans de B..., qui ne s'occupait jamais de politique, mais passait, h trente lieues à la ronde, pour un mélomane aussi fervent que distingué, reçut aussi une lettre palpitante d'intérêt. Ln Marseillais de ses amis lui écrivait que Tamburini passerait à B.... le mercredi (justement le même jour), vers les deux heures de l'après-midi (justement la même heure), qu'il devait descendre h l'hôtel des Princes (il y a partout un hôtel des Princes} ; qup tous les dilettantes, artistes ou amateurs , se devaient à eux-mêmes d'attendre Tamburini au passage, de l'accueillir comme un des plus grands chanteurs qu'il y eût au monde, de le fêter de leur mieux, et que, peut-être, pour reconnaître cet accueil hospitalier, il consentirait à se faire entendre : occasion unique et qui laisserait à B.... d'ineffaçables souvenirs!
Vous voyez d'ici l'émolion produite par ces deux lettres sur les deux intéressés : les voilà en campagne , chacun de son côté. Le mélomane arriva essoufflé à l'hôtel des Princes , au motnent même où une chaise de poste y faisait son entrée triomphale; il legarde à travers la portière; c'était bien cela un homme seul , bien vêtu, d'une quarantaine d'années, la physionomie ex-
pressive : C'est lui ! se dit notre disciple d'Euterpe; d'un bond il alla recruter tous les musiciens, virtuoses ou amateurs de sa connaissance , et , une demiheure .nprès , il installait sous Je balcon de l'hôtel une ébouriffante sérénade, composée d'un violon , de quatre grosses caisses et de vingt-deux cornets à piston. Le voyageur se mit gracieusement à sa fenêtre; il sourit d'un air digne à la foule grossissante, et parut accueillir cet hommage spontané avec plus de gratitude que de surprime. Bientôt l'enthousiasme des assistans ayant suivi le crescendo de la symphonie jouée par cet orchestre impromptu, ils montèrent l'escalier quatre à quatre, et entourant l'objet de leur fanatisme musical, ils le prièrent d'accepter un dîner , bien peu digne de lui sans doute , mais qui se changerait en ambroisie s'ils avaient le bonheur de l'entendre. L'idole aspira l'encens de bonne grâce, accepta d'un geste olympien, et descendit, entouré de la masse compacte de ses adorateurs.
Le dîner était fort bon ; si l'on en croit Brillat-Savarin , les musiciens sont en général très gourmands, et tous les appétits se ressemblent, surtout au premier service; les choses allaient donc à merveille jusque là ; mais au rôti, le IMédoc, le Romanée et le Château-Xeuf commencèrent à circuler; les langues se délièrent ; l'illustre invité prononça quelques mots, et l'extase redoubla. — Quoi ! pas le moindre accent! se dirent les convives qui en avaient beaucoup : un Italien, un enfant de Faenza, parlant comme vous et moi! Oh! quel homme ! quel homme ! et la belle chose que le génie ! — Bientôt l'on s'enhardit peu à peu; une contre-basse dit son mot, un cor anglais répliqua, et chacun parla à qui mieux mieux; mais on ne parlait que de musique; l'un demandait des nouvelles du Désert; l'autre déplorait les négligences de Donizelli; un troisième s'informait de la santé de Lablache ; quel dommage que Rossini ne fasse plus rien! criait un quatrième; et ainsi de suite. — Yoilà, se dit tout bas l'étranger, une singulière conversation pour des hommes politiques! — N'importe, tout allait encore; un des dîneurs se leva, et but à l'homme célèbre que B avait en ce moment le bonheur de posséder dans ses murs et que l'Europe entière lui enviait! Cela fit bien, et comme il n'est rien qu'on ne répare avec un compliment, notre homme ne trouva plus ses convives aussi frivoles. Il se leva à son tour, et prenant gravement son verre, il dit d'une voix grave ces paroles graves : A la prospérité commerciale et industrielle de la ville de B.... ! à la peifectibilisalion progressive de cet admirable département ! à l'inévitable intronisation , au développement rationnel des grands intérêts humanitaires, secondés, dans leurs pacifiques conquêtes, par le concours persévérant des hommes sérieux, intelligcns, éclairés, austères, comme ceux qui m'honorent de leurs suffrages ! — Et son regard fatidique se promena lentement de son voisin de droite, guitariste très remarquable, à son voisin de gauche, clarinette de première force. — Quel incroyable toast de la part d'im chanteur !
pcusa rasseniblOc ; mais c'est saus doute une bizarrerie de grand homme : qui n'a pas les sii-nnos ? Rossini ne parle que de macaroni , et EUcviou rêvait les honneurs politiques.
En ce moment, un violoncelle exalté s'adressa à l'illustre auteur de ce toast bizarre, et, le remerciant de ses paroles, il lui dit, au nom de tous, qu'on espérait maintenant, comme marque suprême de sa gracieuse obligeance , qu'il voudiait bien chanter quelque chose. — Chanter ! moi ! répllqua-t-il pourpre d'étonnemeni et d'embarras. Mais il se ravisa aussitôt, et songeant que c'était probablement un usage du pays : Un candidat, se dit-il tout bas, doit se plier aux coutumes nationales ; puis il ajouta tout haut : Oui, Messieurs, je vais chanter, mais que tout ici, même nos chants, nous ramène au but glorieux qui nous rassemble, et nous rappelle l'ère glorieuse de notre régénération politique!— Au diable sa politique! murmura une ophicléide ; cependant tout le monde se tut, et au milieu d'un silence plein d'émotions, le prétendu Tamburiui entonna... La Parisienne !
Peuple français, peuple de braves!...
Nous avons dit : Soyons soldats!...
Il n'était pas arrivé au second vers, que tous ces malheureux mélomanes se regardaient d'un air hagard; il n'y avait pas d'illusion possible! Tambnrini chantait faux, liorriblement faux! Cette douloureuse surprise ne put échapper au chajileur lui même, qui, se méprenant sur la cause, crut que la Parisienne n'était pas d'un assez haut ragoût pour des gosiers patriotes : « Je vois, dit-il en s'intcrrompant, qu'il vous faut quelque chose de plus fort, de plus 89, de plus 31irabeau; » et il attaqua à pleine voix :
Allons, cnfans de la patrie , Le jour de gloire est arrivé!...
Se moque-t-il de nous? telle fut la pensée générale. — Mais non, dit à ses voisins une flûte optimiste; prenons les choses comme il faut; Tambnrini est un farceur, comme tous les artistes, un bouffe comme il y en a peu; il aura entendu dire qu'en France on abusait ridiculement du banquet patriotique, et il nous en fait la charge. C'est charmant ! Tout à l'heure, il va redevenir luimême, et nous chanter quelque chose de beau! — Au même instant, le chanteur, qui avait attaqué trop haut, fit un horrible canard; on applaudit en riant très fort ; le vin circula de nouveau, et une trompette à clés, qui n'avait encore rien dit, prit son verre , et porta le toast suivant : « A l'aimable et spirituel chanteur que nous venons d'entendre, et dont nous avons tous compris l'idée
SUJ^OUEUES P'AaXISTES EN PROVINCE, 2SS
si facétieuse ! A l'excellent comédien que les connaisseui's ont proclamé le meilleur Figaro de son époque ! A l'homme qui, tour-à-tour sérieux et bouffon , sait prendre tous les masques, se plie à tous les rôles, et dont la voix, souple et obéissante, se prête à tous les tons et chante toutes les gammes!... » — Je suis joué, c'est clair, pensa le faux Tamburini; seulement, faisons une retraite digne d'un homme tel que moi ; alors, regardant avec un ineffable dédain et une dignité écrasante les mauvais plaisans qui l'entouraient, il prit son chapeau, se leva et sortit, laissant son monde stupéfait.
Pendant ce temps-là le gros bonnet électoral s'était mis à la recherche de M. Carrotinès. A peine touchait-il le seul de l'hôtel de France qu'il vit arriver une voiture, et, dans cette voiture, un homme seul, en habit noir, l'air sérieux, de trente-six à quarante-cmq ans : pas moyen de s'y tromper ! c'était bien le candidat demandé. Le digne électeur se hâta d'aller avertir ses amis politiques; il voulut aussi organiser une sérénade, mais on avait fait main-basse; il fut réduit à glaner, et ne trouva qu'un fifre, un flageolet, trois tambours et un vingttroisième cornet à piston. Le tout, orchestre en tête, arriva à l'hôtel; la sérénade fut un peu mesquine, mais qu'importe à des gens préoccupés de si grands intérêts ! On monta dans la chambre du docte voyageur, que l'on trouva faisant sa barbe ; une allocution empreinte de la gravité convenable lui fut adressée; une invitation à dîner vint ensuite. Il écouta peu l'allocution, et accepta le dîner.
Là aussi , tout alla bien d'abord ; seulement , comme il y avait des avocats , on commença à parler aux hors-d'œuvre. Mais , hélas ! quelle conversation ! chemins de fer , intérêts vinicoles , affaire d'Haïti, dissolution des chambres , casus beUi , changement de ministère : tels furent les sujets dont les dîneurs régalèrent leur hôte, qui ne put s'empêcher de penser, à peu près comme M. de Pourceaugnac, que, pour des amis de la musique, c'étaient là des gens bien lugubres. Il voulut pourtant dire son mot, et commença par : Zc souiSj Messious , bien hunix , bien èmou.... — O mon Dieu! quel accent! dirent-ils ; c'est bien singulier chez un Parisien ! Voudrait-il se moquer de nous? Bientôt les choses allèrent de mal en pis ; le candidat avait l'air de s'ennuyer horriblement; en vain essayait-on de le mettre sur la voie , de faire vibrer toutes les cordes sociales, industrielles, métaphysiques : pas une syllabe. Un électeur, profond jurisconsulte, lui demanda son avis sur un point de droit poUtique : Zè né se pas , répondit-il avec le plus grand sang-froid. — Zé né se pas ! reprit chacun à part soi ; mais il ne parle pas seulement français , le malheureux ! Voilà pourtant ce que c'est que les réputations parisiennes! — Les figures se rembrunissant à vue d'œil, un des assistans voulut rétablir l'entrain au moyen d'un toast, et il but: « Au savant publicisle, dont les ouvrages jetaient tant de lupiière sur \qs questions les plus ardues, et dont les idées fécondes, lecarac-
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tère éininent et les conviclions (énergiques étaient pour l'arrondissement de si magnifiques promesses! » Zii soins mijsiific , ce soin-, se dit le pseudo-Carrotinès; vki 7iv uaiis fassoris pas. — Monsieur, lui dit quelqu'un, quelle est réellement la part que prend Louis-Philippe à la direction des aiïaires?— Largo al factotum délia ci'tià, largo! répliqua-t-il sur l'air de Rossini. — Monsieur, lui dit un autre, que faut-il vraiment penser de M. Thiers ? — Figaro^ ci, Figaro, là, Figaro! — Monsieur, dit un troisième, quel est, selon vous, le meilleur moyen de gouverner? — AU' idea di quai métallo. — Et notre chemin de fer , Monsieur , se fera-t-il vite? — Piano , piano , piano , piano ! — Et nos vins, conunenl les vendre ? — Fin che d'al vino! fin clie d'al vino ! — Pourquoi s'esl-on tant pressé de marier le duc d'Aumale?... — Nonpiii andrai, farfalone amoroso \... — Et ainsi de suite: tout le répertoire y passa; mais ces messieurs, apparemment, n'aimaient pas la musique; ils furent furieux, crurent que M. Carrotinès était un insolent qui n'était venu h B.... que pour s'amuser à leurs dépens , et l'assemblée se retira en tumulte.
Le lendemain , avant le jour , le voyageur de l'hôtel de France et celui de l'hôtel des Princes, après avoir secoué la poussière de leurs pieds sur cette ville inhospitalière, se hâtèrent d'en partir à petit bruit. Ils se rencontrèrent à quatre ou cinq lieues de là, dans une ville voisine où ils s'arrêtèrent pour déjeuner; on venait d'apporter les journaux du chef-lieu; Tamburini prit par hasard le journal poUtique, et y lut ce qui suit : « L'espérance des électeurs indépendans de B... a été cruellement trompée... M. Carrotinès, arrivé hier, et invité tout de suite à dîner par nos citoyens les plus respectables, s'est donné en spectacle de la manière la plus déplorablement bouffonne. Après avoir contrefait avec une exagération impertinente le prétendu accent de notre pays, il n'a répondu à toutes les questions qui lui ont été adressées que par des lambeaux de chansons italiennes. Nous voulons croire, pour son honneur, que nos vins du Midi lui avaient porté à la lête; mais la déception n'eu est pas moins très pénible »
Dans le même moment, M. Carrotinès avait pris le journal artistique, et lisait ceci : « Nous avons une désastreuse nouvelle à donner à l'Europe musicale. Tamburini chante faux!... et il se livre, en outre, à de bien sottes plaisanteries. Arrivé hier dans nos murs , et invité à dîner par nos dilettanti , U s'est obstiné à ne parler que politique ; puis, prié instamment de se faire entendre, il n'a trouvé à nous chanter que la Parisienne et la Marseillaise, et cela en détonnant de la plus horrible façon, etc.... »
Un double cri fut poussé à la fois par nos deux voyageurs; ils se levèrent, se regardèrent et se devinèrent. — Monsieur Tamburini! — M. Carrotinès? — Un quart d'heure après ils retournaient à B au grand galop.
Tout s'est expliqué à la satisfaction générale : Tamburini , rentré en grâce
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auprès de ses admirateurs détrompés, leur a chanté trois ou quatre de ses plus beaux airs, de façon à faire tooiber en syncope les connaisseurs les plus difficiles, et à repartir chargé de couronnes, de bouquets et de quatrains. M. Carrotinès a fait à ses électeurs un discours de trois heures , où il s'est élevé aux plus hautes considérations politiques; et aujourd'hui, promené, recommandé, présenté, porté aux nues et presque compris, il a chance d'obtenir au moins celte minorité imposante, immémoriale consolation des candidats malheureux.
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vu.
CARPENTRÂS APOCRYPHE.
Raoul de Savigny était trop civilisé pour croire à la province, trop blasé pour s'amuser à Paris, et trop élégant pour y rester passé le mois de juin. Par malheur, le whist ne l'avait ni assez ménagé ni assez ruiné pour qu'il eût envie de courir les eaux d'Ems ou de Vichy ; il ne possédait pas la plus petite de ces villas plus ou moins réelles d'où nos écrivains à la mode datent leurs productions d'été, et il venait de se brouiller avec une spirituelle baronne du faubourg Saint-IIonoré, propriétaire d'un château magnifique , parce qu'il avait découvert qu'elle tournait à la littérature et envoyait clandestinement aux Revues des Nouvelles signées d'un de ces noms supposés qu'on rend suspects en les canonisant. Que faire? Que devenir? Où aller? répétait-il en s'endormant chaque matin et en s'éveillant chaque soir : l'Italie, en été, n'est pas tenable ; d'ailleurs tout le monde y va , veut y aller et en revient ; la Suisse n'est plus qu'un grand parc anglais où l'émotion a des bottes vernies et le pittoresque un lorgnon. L'Espagne est plus neuve; mais je craindrais d'y être pris pour un attaché de l'ambassade française, et le ridicule est toujours bon à éviter : pas moyen donc d'aller nulle part ! — Et le pauvre Raoul se déses. pérait.
Et cependant il voyait tous les soirs , à travers la poussière des Champs- Elysées, passer d'élégantes voitures , emportant des visages connus , de fins sourires, des propos railleurs , de malins regards qui semblaient narguer son ennui. Adieu, Raoul! Bonsoir, Raoul! — Adieu, Ernest, Jules, Prosper , Anatole, amis passagers que le printemps sépare et que l'automne oublie ; compagnons de folies que l'on fait sans être fou , d'ivresses où l'on se plonge
sans être ivre, de gaîté qu'on invente sans être gai ! Adieu à ma belle et
blonde valseuse de l'autre nuit, qui s'enfuit, rieuse, dans cette calèche rapide ! Adieu à mes douces et plaintives romances de Schubert, qui s'en vont, rêveuses, entraînées par ce brishka fragile ! Adieu à cet éclat qui dure une saison.
à ces fêtes qui durent un jour , à ces amours qui durent une heure , à ce monde qui part quand vient l'iiirondelle !.. Soyez riches toujours, long-temps jeunes, joyeux souvent; je n'ajoute pas: soyez heureux quelquefois, car à l'impossible nul n'est tenu ! — Et Raoul devenait chaque jour plus mélancolique.
Tout-à-coup il se souvint qu'il avait , de par le monde , une bonne vieille tante retirée depuis long-temps dans le Midi , et habitant une \ille dont l'existence lui avait toujours semblé un mythe , et qu'il avait entendu appeler Carpentras ! Ceci fut pour lui un trait de lumière : Nous sommes , dit-il , au temps des explorations lointaines et des pèlerinages aventureux. A tout moment on nous parle d'une excursion en Chine et à Tombouctou, au Spitzberg
ou en Islande, chez les Lapons ou chez les Iroquois Pourquoi ne ferais-je
pas, moi aussi, mon voyage et ma découverte ? Impressions de voyage à Carpentras ; observations physiologiques sur les naturels du pays , par un
membre influent du Jokey's Club ! Ce sera chai-mant ! — Et il partit le
lendemain.
Raoul savait par cœur tout le répertoire d'Arnal ; il avait vu aux Variétés le Père de la Débutante, il avait lu les feuilletons de Jules Janin , et tout cela lui avait donné , au sujet de Carpentras , les idées les plus singulières. Pour que le vaudeville, qui a rarement de l'esprit, pour que le feuilleton, qui n'en a pas toujours , se croient en droit de se moquer obstinément d'un pays et d'une ville, il faut que cette ville et ce pays soient vraiment une Béotie au petit pied , où tout le monde est plus bête que le Parisien le plus sot , ce qui n'est pas peu dire, et plus ridicule que le Parisien le plus risible, ce qui donne beaucoup à penser ; tant mieux ! ceci me promet des observations plus piquantes et des caricatures plus drôles ! Je suis trop vieux maintenant pour chercher des sentimens ou des émotions ( il avait vingt-six ans ) ; mais vivent l'ironie et le ridicule ! cela est immortel comme le monde! Courage donc, postillons, et arrivons vite !
Il arriva par une de ces admirables nuits d'été, où la Provence indolente et assoupie , donne aux silhouettes de ses montagnes , aux contours de ses horizons , aux nuages de son ciel , aux pentes onduleuses de ses rives, les teintes lumineuses et les aspects grandioses de l'Itahe. Les étoiles , à demi effacées par l'éclat paisible de la lune , semblaient une poussière argentée répandue par une main capricieuse sur un fond d'azur. Leur pâle reine suspendue sur le monde, blanchissait de sa clarté taciturne les plaines rembrunies, comme une pensée d'espérance ou de souvenir éclaire les ombres d'une âme atlrislée. Dans le lointain, le Ventoux, élevant son gigantesque triangle, prêtait au reste du paysage quelque chose de sa solitaire grandeur. Il y avait dans ce tableau un effet harmonieux et calme qui reposait l'âme et les sens, Raoul, comme la
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plupart d'entre nous, n'était blasé qu'à la surface, et peu à peu , à son insu , il s'abandonna aux charmes de cette scène et aux fugitifs appels de la rêverie. Il écoutait le cri monotone du grillon, les lointains aboiemens des chiens de berger, le sourd frémissement des roues sur la poussière humide, et il retrouvait autour de lui ou en lui-même de confus souvenirs, de vagues images, des affeciions endormies. N'ayant plus à poser devant ses compagnons rieurs, libre de rede\enir lui-même, il semblait penser avec une autre âme, vivre d'une autre vie, et lorsqu'il arriva , ce n'était déjà plus ni le même esprit, ui le même cœur.
11 fut reçu avec cette tendresse indulgente qui ne compte pas les jours d'oubli ; la meilleure chambre, le meilleur lit, toutes les mille douceurs de la bonne vie de province lui furent à l'instant prodiguées, et le lendemain notre héros, bien reposé, n'eut plus qu'à commencer ses explorations. Sa tante j'adressa à des jeunes gens de sa connaissance , qui étaient , lui dit-elle , la fleur des pois de la ville, et avec lesquels il pourrait s'entendre. Aussitôt Raoul se les représenta, d'après la description qu'un touriste spirituel a donnée du bel homme en province , comme de grands et gros garçons en cravate blanche et en habit noir, portant les favoris en parenthèse, râpant de leur col de chemise leurs oreilles empourprées, et emprisonnant de gros pieds dans de grosses bottes et des mains rouges dans des gants verts. Il trouva des jeunes gens mis avec la seule élégance qui soit possible aujourd'hui , c'est ù dire un peu mieux que tout le monde avec les habits que tout le monde a. Evidemment Blain seul a\ait pu harmoniser les couleurs elîacées de ce paletot brun, serrer cette redingote noire autour de cette taille svelte et libre à la fois. On causa ; Raoul crut qu'on allait parler du prix de la garance , des épisodes du dernier marché, des prétentions de ma^/ame une Telle (jui se fait habiller d'après le journal des modes, de la quantiiê de verres d'eau sucrée consommés à la soirée du sous-préfét. Point : on parla de la façon du monde la plus actuelle, c'est à dire des femmes avec dédain , des arts avec goût, des chevaux avec passion. On demanda à Raoul s'il voulait jouer ; il s'imagina qu'il s'agirait d'une partie de boston ou de loto à cinq centimes le jeton. On le fit jouer au wisth, et il reconnut, après avoir perdu son argent, qu'on le jouait beaucoup mieux qu'à Paris. En quittant ses nouveaux compagnons, qu'il devait rejoindre pour dînei-, il entra dans un cabinet de lecture qu'il fut assez surpris de rencontrer sur son chemin ; croyant se mettre à l'unisson, il y demanda les Mystères d'L'dolpIie, les Exilés de Sibérie, ou la Maiwnnclie dans les buts ; ou lui offrit la Croix de Dcrny , le Comie de Monie-Cri^to , Cailurine, les nouveautés qui paraissaient à peine à Paris quand Raoul l'avait quitté. Décidément , à l'exemple d'un général célèbre, mais d'une toute autre façon , on faisait marcher Raoul de surprise en surprise. I.e dîner fut exquis; le vin de
Champagne était frappé à merveille , le gibier cuit à point , et Raoul qui , en vrai Parisien, se serait volontiers figuré que la perdrix et les truffes venaient au inonde à une lieue des barrières, apprit en dînant que, pour arriver jusque chez Véry ou chez Chevet, elles avaient à faire cent quatre-vingts lieues , et à s'éventer en chemin. Pour finir cette journée, rempHe de mécomptes en sens inverse, on conduisit notre héros à une petite soirée où l'on devait danser au piano et faire un peu de musique. Pour le coup, Raoul espéra se rattraper! il avait lu de si jolies choses sur la quantité de fausses notes que peut renfermer un piano de petite ville! Il évoquait de si singulières toilettes, de si ambitieux falbalas , des toques si ébouriffantes et des marabouts si ébouriffés ! L'odeur des quinquets devait être si rance ! l'escalier si obscur ! si peu de meubles dans le salon ! tant de socques dans l'antichambre! On le fit entrer dans un petit appartement, où il n'y avait ni trop de vide, ni trop de cohue : à droite et à gauche de la porte, deux beaux portraits d'Eugène Dévéria ; sur la cheminée et sur les meubles, des statuettes aussi bien choisies par le goût que par le cœur ; de vieilles porcelaines aux couleurs vives , des jardinières remplies de fleurs ; puis, çà et là, ces inutilités à la mode, d'autant plus élégantes qu'elles sont plus inutiles. La chaleur du jour avait fait baisser les tentures et ontr'ouvrir les croisées, et, de temps à autre, un vent tiède, soulevant l'étoffe légère des rideaux et des portières, apportait, par bouffées fugitives, le parfum lointain et adouci des jasmins et des orangers du jardin. Le lorgnon de Raoul eut beau se faire dédaigneux et impitoyable , un groupe de jeunes femmes nonchalamment posé sur une causeuse, ne lui offrit que de doux regards dans des yeux limpides, de beaux fronts sous des cheveux noirs , de blanches épaules sous de pudiques corsages , un ensemble de beauté discrète et pure , d'élégance naïve et chaste. Au piano, une jeune fille de dix-huit ans à peine , jouait, de tout son cœur et avec un exquis sentiment de la mesure , des contredanses de Strauss ; elle semblait s'amuser du plaisir des autres, et rendre à tous ces frais sourires un sourire plus frais encore. Raoul arrêtant un moment ses yeux sur elle, ne put s'empêcher de remarquer combien ce type différait de ses souvenirs de bal et d'opéra. A demi penchée sur le piano , elle soulevait, par instans, un regard où se peignait le bonheur de vivre , d'aimer , de croire. Un léger pli, accentuant un coin de sa johe bouche , trahissait un esprit fin, vif, observateur, un peu espiègle , pendant qu'un vague nuage, que semblaient parfois faire passer sur son front les impressions de la musique , annonçait ce penchant à la rêverie, brume charmante de l'esprit et du cœur. La simplicité de sa mise ajoutait encore au mystérieux attrait de sa personne. Elle portait, pour toute parure, quelques bleuets naturels dans ses cheveux bruns , un bouquet de ces mêmes fleurs à sa ceinture ; sa robe de mousseline
blanche cachait et découvrait, tour à tour , le bout d'un petit pied chaussé de
2f>(» sn.iionaTi-s d'artisti-s in i'uovince.
satin noir, qui battait la mesure avec une impatience joyeuse, chaque lois que les naïfs danseurs commettaient quelque méprise. Après la contredanse , sa mère l'appela. Uaoul s'attendait à un ridicule nom de roman : elle s'appelait Marie.
Ou lui demanda de chanter ; elle rougit un peu, mais ne se fit point prier : elle dit un air de Rellini , sans beaucoup d'ornemens et sans aucune prétention, mais avec une voix jeune et vibrante, un sentiment vrai, une émotion sincère et communicative. Raoul, qui l'avait regardée avec surprise et écoutée avec intérêt, lui adressa quelques mots; elle y répondit d'une façon toute naturelle , sans embarras de pensionnaire, sans être intimidée par ie Parisien; comme une jeune personne de bonne compagnie répondant à un jeune homme bien élevé. A la fin, à force de la regarder, de lui parler et de l'entendre, llaoul ému, étonné, elTrayé lui-même de ce qu'il éprouvait , s'appuya sur le piano, ei se dit avec une joie inquiète, mêlée de trouble , de peur et presque de honte : « Dieu ! mon cœur bat ! »
Ln mois après, Raoul et Marie se promenaient dans le jardin, de ce pas inégal et lent qui est, de temps immémorial , le privilège des amoureux. Les grands j^arens les suivaient à distance avec une discrétion complaisante et sourieuse , symptôme rassurant qui veut dire que le notaire n'est pas loin. Les deux amans marchaient, les mains entrelacées, tout entiers au bonheur de se voir el de s'entendre, échangeant cette causerie intime, ces mots jetés à voix basse , quoique personne n'écoute , ces niaiseries si ravissantes pour ceux qui s'aiment : poésie toujours la même et toujours nouvelle, où le cœur de l'homme s'épanouit une seconde fois sous un souffle amoureux et pur ! bonheur incomplet encore , mais plus grand peut-être parce qu'il emprunte à l'avenir et à l'espérance leurs perspectives infinies! moment délicieux et unique, dont le souvenir revient ensuite comme un regret ou comme un remords, et C[ui prouve une vérité bien vieille : c'est que dans la vie, comme chez nos grands auteurs, les préfaces valent mieux que les livres. '
VA puis, disait Marie à Raoul, si vous vous ennuyez avec nous, si vous avez assez de vos sauvages, vous irez à Paris, vous y reprendrez votre vie brillante et joyeuse ; et quand vous nous reviendrez, vous retrouverez sous notre beau ciel ces rêveries auxquelles vous vous livrez avec charme, à luon piano les mélodies qui vous plaisent , sur mon front ce sourire que vous
aimez, dans mon cœur cet amonr qui a répondu au vôtre
— Non, non, répétait Raoul, je suis trop bien ici pour vous quitter jamais! Là où l'on rêve, où l'on chante, où l'on aime, que peut-il manquer pour être heureux ?