L'ARTISTE INCONNU.— FREISCHUTZ EN BOHÊME
Il y a quelques années, je vis à Prague, à l'hospice des aliénés, un homme d'un âge peu avancé encore, et dont les traits, quoique flétris et contractés par son état habituel de souffrance , avaient conservé des traces d'intelligerce et de distinction ; sa folie était assez douce , et les gardiens le laissaient jouer librement dans le préau et les jardins, où il passait son temps à cueillir des fleurs, et à chanter d'une voix encore expressive quelques fragmens de vieilles ballades. Pendant qu'il passait près de nous, j'étais avec le médecin de l'hospice qu'accompagnait Gaspard de Kranlz, mon camarade de collège, et comme ilm'arriva, dans ce moment, d'appeler celui-ci par son nom de baptême , nous vîmes tout-à-coup le fou s'arrêter en pâlissant. Ses yeux devinrent plus hagards, un frisson subit s'empara de lui; on eût dit qu'il poursuivait dan» les mystérieux replis de sa mémoire quelque souvenir insaisissable et terrible. Gaspard! Gaspard! répéta-t-il d'une voix stridente, en nous examinant tour à tour avec une expression de menace. Mais le médecin fixa sur lui ce regard impérieux et sévère qui donne aux gens de l'art tant de puissance sur ces pauvres malades. Le fou baissa tristement la tête , se détourna de nous , et s'enfuit, avec des cris lamentables, jusque dans sa cellule où il s'enferma.
Une heure après j'étais dans la salle commune de l'hôtel des Deux-^ Archers , avec Kraniz et le docteur. La fumée du cigare nous disposait h la rêverie ; l'aspect des naïves figures allemandes épanoiiies autour de nous, nous communiquait (quelque chose de la bienveillante crédulité qui respirait dan» leur physionomie. Le thé élevait notre imagination vers ces régions vaporeuses , où l'esprit accepte san> peine les disions et le^ fantômes, INous songeâmes que nous étions dans la vieille et fantastique Bohême , patrie des légendes et des traditions merverveilleuses. En même temps nous revint à tous trois le souvenir du fou de l'hospics et du singulier effet qu'avait produit Hur lui le nom qmV
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j'avais prononcé ; tout cela valait bien une histoire ; le docteur ne se fit pas trop prier et nous raconta à peu près co (pii suit :
« Vers lS2'i, Albori de Priesnitz était un jeune homme de vingt-cinq ans, élégant ca\alier, tireur habile, musicien enthousiaste, et de plus très passionnément amoureux de la jolie Louise de Ilosenhcim, à laquelle il allait être fiancé. Le baron de Rosenheim , jK're de Louise , offrait le type respeclnble et complet des braves Allemands de la vieille roche; hospitalier comme un patriarche, chasseur comme Neinrod, infatigable comme sa casaque de buffle, buvant sec, chantant haut , naïf, confiant, et soumis en aveugle au\ volontés de sa fille. Chaque année, en autonuie, il réunissait dans son château de braves et francs gentilshommes, ses compagnons de chasse ; Louise invitait quelques élégantes jeunes femmes et quelques belles jeunes filles du voisinage. Albert amenait ses amis, étudians, artistes ou poètes ; de façon que , pendant deux mois, le manoir de Rosenheim retentissait, soir et matin, de joyeuses fanfares, de douces voix féminines et de mélodieux accens.
» La position du château était pittoresque et sauvage ; sa façade donnait sur une immense forêt, qui s'étageait en pentes douces et dans un espace de près de dix lieues, jusqu'à la rivière du Drank. Derrière , la vue s'étendait sur des collines nues et grises, sillonnées et coupées, à petites distances, par des ravins profonds, où le pied le plus agile avait peine à trouver un sentier. Ce site , par son caractère d'isolement et dp grandeur , parlait puissamment à l'imagination. Aussi Louise, qui ne l'avait pas quitté , et qui depuis seize ans s'était profondément initiée à ses aspects et à ses bruits, y avait contracté une exaltation rêveuse, d'inquiets élans vers un monde idéal, que ses habitudes et ses lectures avaient développés encore, et qui faisaient d'elle la plus poétique et la plus allrayante, mais aussi la moins sensée des jeunes filles de Bohême. Parfois cette disposition d'esjwit inquiétait Albert. Quoiqu'il fût lui-même passionné, son amour profond et vrai pour Louise , en donnant un but à son enthousiasme , l'avait pour ainsi dire régularisé. Louise l'aimait aussi ; mais même en se fixant sur lui , ses yeux bleus et un peu vagues semblaient chercher en d'autres régions je ne sais quelle chimère entrevue ou désirée. Souvent, lorsqu'Albert lui parlait d'amour, elle essayait en vain de lui répondre, ou bien cette réponse lui semblait sans doute peu digne de tous deux ; car elle tressaillait tout-à-coup, portait la main à son front, et quittait brusquement son fiancé.
» Or, il advint, cette année, que la société réunie en automne, au château de Rospnheim, fut plus nombreuse et plus brillante encore que de coutume. Le mariage d'Albeit et de Louise devait être célébré daus la semaine de Noël, et tous les amis des deux familles étaient venus fêter ces heureux préliminaires. Ce fut le signal d'admirables chasses, où le baron fit goûter à ses compagnons
toutes les jouissances de ce nol)le et martial exercice. Le soir, les femmes se groupaient autour du piano et on faisait de la musique. Le Freïschutz de Weber était alors dans toute la fraîcheur de son succès ; on le chantait sur tous les théâtres, et cette musique, si bien empreinte de couleur locale, ce sujet mystérieux et fantastique, ce poème bizarre, toute cette poésie si parfaitement allemande était vite dcA enue populaire. Louise en avait reçu la partition quelques jours avant, et les hôtes de Rosenheim imaginèrent de jouer et de chanter l'opéra tout entier. Il y avait un théâtre au château ; presque tous les amis d'Albert étaient bous musiciens ; les compagnes de Louise chantaient à ravir, et les deux fiancés, qui avaient la voix fort belle, furent chargés des deux admirables rôles de Max et d'Agathe. On sait tout ce que les répétitions musicales et dramatiques amènent de mouvement et de plaisir dans la vie de château ; aussi tous les autres passe-temps furent-ils bientôt négligés. On ne rencontrait plus dans les allées que maëstri graves et impérieux, chanteurs murmurant une cavatine, choristes étudiant une partie. Les musiciens, qui devaient composer l'orchestre, travaillaient sans relâche. Tout allait au mieux, et le jour de la représentation pouvait déjà se prévoir, lorsqu'un matin Ludwig G..., jeune artiste, possesseur d'une belle voix de basse et chargé du rôle de Gaspard, tomba de cheval en courant le daim, et se cassa la jambe. Ce fut une désolation générale; cet accident rendait impossible l'exécution du Frei5c/iM«2. Les autres acteurs avaient beau chercher au fond de leur gosier les notes graves et cuivrées, nécessaires pour chanter ce rôle diabolique, ils reconnaissaient leur insuffisance. Toute la société était donc mélancoliquement réunie au salon, maudissant la chasse et les chutes de cheval. Pour surcroît de tristesse, un orage affreux, tel qu'il en éclate souvent à la fin de l'automne, venait de fondre sur le château. Le bruit du tonnerre et du vent mugissait dans les corridors ; les portes battaient avec un bruit lugubre. Au loin, les grands sapins et les vieux chênes s'agitaient avec fracas sous le souille de la tempête. Louise, toujours enthousiaste, s'était approchée d'une petite fenêtre qui donnait sur les collines situées derrière le château, et de là elle contemplait avec un mélange d'admiration et d'effroi, le déchaînement de l'orage. Tout-à-coup elle poussa un cri de surprise qui attira auprès d'elle tous ceux qui se trouvaient dans le salon. Ils virent, à quelques centaines de pas du château, et à travers les torrens de pluie, un cavalier accourant au grand galop et qui semblait laisser aller son cheval au hasard. Il suivait hardiment l'étroit sentier battu à travers les grandes fondrières et les escarpemens de rocher, sans dévier d'une ligne et sans qu'aucun obstacle arrêtât sa course effrénée. Au bout d'un instant ils touchèrent au perron ; le cheval s'arrêta court et un grand coup retentit à la porte ; tous les assistans se regardèrent avec stu])eur connue si cette apparition avait quelque chose de surnaturel ; mais le baron, rappelé le pre-
mier (\n\ devoirs do l'Iiospitalité , se liâta (h' ùvscondvc pour introduire luiincmc col liôle innltendii; C|iiolqu('S minulos après il reparut suivi do lï-trangcr.
>' l-orsquocolui-ri cûl C)\6 son inanloau irompiî par l'orage, on vit un beau jenno homme d'environ vingt ans, aux cheveux blonds cl à l'oeil noir, vêtu ôf la façon la plus élégante et dont les manières étaient celles du grand monde. 11 remit au baron une lettre dont celui-ci reconnut parfaitement l'écriture, et dans laquelle son ami intime, le comte de "Wilberg, lui recommandait, dans les termes les plus prossans, le jeune TVilhelm "NVarner, voyageant pour son plaisir, et fils aîné d'une des plus riches familles de Dresde. Dès lors l'étranger fut accueilli sur le pied de l'écMlité la plus parfaite; il causa, et tous les hommes ftu'ent ravis du charme piquant de son esprit; il s'approcha des femmes et leur adressa, avec un accent persuasif, quelques uns de ces complimens sans fadeur dont la tradition t'H perdue. On parla poésie, arts, modes, chevaux, politique, et, sur tous ces divers objets, le nouveau-venu déploya une snj)ériorité gracieuse et nonchalante qui se faisait accepter sans presque se faire sentir. Comme on lui racontait l'accident arrivé à Ludwig et la triste nécessité où l'on se trouvait de renoncer à jouer le Freischmz, il s'avança modestement vers le piano, ouvrit la partition, et essaya, comme en se jouahl, les morceaux les plus difficiles du rôle de Gaspard, mais aYec un accent àf' vrai, une méthode si originale, une sûreté d'intonnalion si meiTeil'.cns'é, q^iié toute l'assemblée se récria d'admiration et qu'on le supplia de vouloir bien se charger du rôle; il y consentit, et la représentation fut fi^iée à la veille de Noël, qui devait être aussi 'a veille du mariage d'Albert et de Louise.
)' Aux dernières répétitions, la surprise excitée par le jeune Warner alla toujours croissant Non scidement il chantait sa partie en maître et à première vue, mais encore il donnait aux autres acteurs une intelligence et une verve toute nouvelle ; il faisait ressortir les beautés idéales de cette composition comme s'il en eût été l'àme et la vie. Albert seul se sentait glacé près de "Warner. Ses accens sardoniques, l'étrangclé de son jeu, les éclats sinistres de son chant, tout cela lui semblait si expressif, si fidèlement rendu, qu'il finit par confondre le pcrsoimage avec l'acteur et éprouver à ses côtés un indicible malaise ; en outre, il remarqua que Louise était entièrement captivée par la physionomie poétique et la conversation attachante du jeune étranger. Quand il était là, la vie redoublait en elle , une rougeur soudaine montait à son front ; se» grands yeux étincelaient d'un éclat inconnu ; elle avait l'air inspirée, et une sorte (le poésie mystique découlait de ses lèvres ardentes. Devant lui , elle chantait dune façon toute différente, et entrait bien mieux dans l'esprit de ce beau rôle d'Agathe dont elle exprimait, avec une vérité .saisissante, les angoisses, Ie« espérance», les fraîches amour:», la foi superstitieuse et craintive.
SJLH01*BTTE<i u'aUTISIES EN ritOVl>'CE. 5Ô7
Albert, en déconvraoi ces symptômes, dut ressentir une inquiétude terrible, quoique rien dans la conduite de "NVarner ne pût justifier sa jalousie ; il s'occupait également de toutes les femmes, donnait des conseils à toutes celles qui devaient chanter, et paraissait se renfermer dans une orgueilleuse indifférence.
» A cheval, à la chasse, partout, \\ amer montrait la même habileté insouciante et sûre d'elle-même. Albert, qui jusque là avait été le plus adroit tireur et l'écuyer le plus agile, se vit effacé par les succès de son heureux rival. En vain essaya-t-il, dans sa jalousie, de se surpasser lui-même par des efforts désespérés : son cheval haletant, brisé, couvert d'écume et de sueur, s'arrêtait avant le terme de sa course ou se cabrait sous l'éperon , et il voyait alors, à dix pas devant lui, "SVarner monté sur son cheval noir qu'il n'excitait ni du fouet, ni du talon, et sur lec[uel on n'apercevait jamais ni une goutte de sueur, ni un flocon d'écume. Lorsqu'ils chassaient ensemble, Albert, toujours dominé par la crainte de cei.te supériorité, sentait sa carabine trembler dans sa main et ne retrouvait pluis cette sûreté et cette justesse qui tant de fois l'avaient fait proclamer roi des chasses de Rosenheim. En un mot, il lui semblait voir pâlir son étoile et J'uir entre les "mains de l'étranger toute sa force, tout son espoir, tout sou bonheur.
» Enfin^arriva le grand jour de la représentation; les acteurs étaient prêts; l'orchestre, composé déjeunes gens fanatiques de leur art, avait cet ensemble et ce brio qui tient moins au talent isolé de chaque exécutant, c{u'à l'admirable entente de toutes les parties ; on était venu de plus de trente lieues pour assister à cette soirée. Le petit théâtre de Rosenheim était plein d'un public merveilleusement disposé aux impressions de la musique et du poème. Quand on eut joué la sublime ouverture au milieu d'un religieux silence , la toile se leva , et dès les premières mesures de cette introduction si piquante et si originale, on reconnut que l'exécution serait excellente. Le premier chœur fut enlevé avec verve et entrain ; puis Albert chanta son premier morceau avec une expression mélancolique et pénétrante dont chacun se sentit attristé. Mais lorsque Warner entra en scène et qu'il eut dit quelques notes , un singulier frisson s'empara de l'auditoire; sa seule présence anima tous les artistes, et ils furent à l'instant saisis d'une sorte d'inspiration surnaturelle. Jamais le pathétique andante du grand air d'Agathe n'avait fait couler tant de larmes ; jamais le duo charmant des deux femmes n'avait eu plus de grâce rêveuse et idéale. Bientôt la ronde bachique de Gaspard fit frémir les nerfs les mieux aguerris. A mesure que le drame avançait, les émotions devinrent plus vives, les vagues terreurs s'accrurent. Par une heureuse fantaisie d'artiste , le décorateur avait profité, pour son fond de théâtre, de la forêt même qui s'étendait adroite et à gauche, et dont les grands arbres prenaient dans l'éloignemeut et dans l'ombre des aspects fantastiques. >\aruer dominait la scène; derrière lui,
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les actems et les chœurs avaient l'air d'obéir à quelqn'invisiblc puissance , et de concourir doriliMiienl à luie œuvre dont il était le maître et le chef. Albert, pâle et tremblant, dévoré de jalousie et de crainte, donnait au personnage de .Max une physionomie désespérée cpii navrait les spectateurs; dans son duo avec Gaspard, on eût dit c[u'il succombait réellement à un ascendant irrésistible. A tout ujoment on sentait augiuenter cette effrayante influence. A la scène des enchantemens, tout le monde oublia qu'il n'y avait là qu'un drame imaginaire : on crut voir AVarner grandir d'une coudée, et s'entourer royalement de son pâle et sombre cortège ; les puissances infernales , évoquées par le génie du compositeur , semblèrent planer un instant sur l'orchestre , puis s élever vers le théâtre, et se perdre, avec des murmures bizarres, dans les profondeurs de la forêt. Chaque partie de la décoration prit un corps; les vautours , les hiboux menaçans, les hideuses orfraies battirent de l'aile avec des glapissemens funèbres ; chaque arbre s'anima et eut l'apparence d'un gigantesque fantôme, étendant ses grands bras vers la scène diabolique. Albert, seul au fond du théâtre avec son terrible compagnon, n'agissait plus que par un instinct machinal : Warner le fascinait de son œil fixe, de sa voix gutturale et saccadée, de son chant jeté comme un sarcasme. L'orchestre, entraîné par je ne sais quel infernal attrait, continuait de jouer avec une verve incomparable. Albert contemplait tour à tour les musiciens à l'œil ardent et effaré, les spectateurs pâles et frémissans, l'appareil fantastique qui l'environnait, l'être inystérieux qui le maîtrisait de la voix et du regard. A la fm , au moment où Gaspard triomphant met la main sur l'épaule de son camarade , Albert crut sentir cinq doigts brùlans peser sur son justaucorps et s'enfoncer jusque dans les chairs ; il poussa un grand cri et tomba évanoui : en ce moment l'horloge sonna le premier coup de minuit , et c'était la nuit de Noël l.J.*^
» Quand Albert revint à lui, tout le monde était en rumeur; l'horrible cauchemar qui s'était emparé de l'assemblée entière avait cessé tout-à-coup ; chaque objet avait repris sa forme ; mais , dans le premier tuiuulte, AVarncr avait disparu avec Louise. Le lendemain on retrouva, sur le sentier par où il était venu, des traces profondes d'un pied qui n'avait rien d'humain ; depuis , ce sentier s'est appelé le Chemin du Diable.
» Le baron de Rosenheim écrivit à son ami le comte de Wilberg, et apprit que celui-ci ne lui avait jamais recommandé le moindre "NVilhelm "NVarner ; toutes les tentatives qu'il fit pour retrouver sa fille furent sans résultat. Inutile d'ajouter que le château de Rosenheim a perdu ses joyeuses et bruyantes automnes.
') Albert était fou ; pour le mettre plus à la portée de mes soins, sesparens le placèrent à l'hospice ; c'est lui que vous avez vu aujourd'hui »
" Tout cela est fort beau , re|)rit Krantz , qui , en sa qualité de lecteur de
Heyne et de Voltaire, crut devoir faire l'esprit fort ; mais le docteur n'a garde de te dire que le même Willielm AYarner a été parfaitement reconnu , aux eaux de Carlsbad, par un des anciens hôtes de Rosenheim ; il était toujours fort beau garçon , se faisait appeler le comte de Rudens , portait cinq ou six décorations, etjouait tous les jeux avec une supériorité fort suspecte; on disait qu'il tenait renfermée chez lui une jeune fille de Bohème qu'il avait enlevée, et dont il attendait une immense fortune, si son père, un vieux baron imbécile, mourait sans la déshériter
— Vous voilà bien , vous autres Français , dit tristement le docteur ; avec vous il n'y a pas moyen de rien croire, et le merveilleux fait vite place à l'ignoble. Là où nous voyons Satan , vous ne voyez que Robert-Macaire. »
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£40 SlLHOtErTES d'artistes BN MtOTIIfGt. ,;Jf
JIELPpMÈNE EN PROVENCE.
L'arrivée de mademoiselle Rachel en Provence , a été signalée par un fugitif épisode qui mérite d'être narré , ne fût-ce que pour transmettre à la postérité un souvenir de plus d'Hermione et de Roxane.
Mademoiselle Rachel était à Lyon : l'antique Lugdunum avait tressailli en contemplant dans ses murs la dernière dos romaines ; mais celle-ci ne faisait qu'y passer ; on l'attendait à Marseille , et déjà son cothurne vainqueur se posait sur le marche-pied de ce char que les ignorans s'obstinaient peut-être à appeler chaise de poste , quand tout-a-coup un bruit assez étrange arrive jusqu'à elle. L'Oreste marseillais , gravement malade d'une indigestion de bouillabaisse, se trouvait, pour le moment, dans l'impossibilité de jouer. Comment faii-e ? que devenir ? Certes la gronde actrice avait le droit de dire : La tragédie, c'est moi ! Mais encore fallait-il quelqu'un pour lui donner la réplique, quelqu'un sur qui lancer ce regard ironique et profond qui complète si bien le vers du poète , quelqu'un à qui jeter ces mots d'un eiïet si sûr qui font frémir toute une salle , quelqu'un enfin à qui dire : Qui te l'a dit 1 — Quoi ! pour si peu de chose , faudrait-il déses])érer encore de la tragédie , comme au temps où les Visigoths littéraires rêvaient la ruine des trois unités, l'agonie du confident et le dernier soupir du récit final? Faudra-t-il , faute d'un OresU; de hasard, ou d'un Cinna de rencontre, donner au drame moderne un accès de joie iKislhume au fond de ses caveaux perdus, et cela, Duchâtel étant consul? Aon, les dieux qui veillaient aux desùnées de Melpomène et à l'embonpoint des ministres de l'Intérieur , ne pouvaient pas le permettre : ils ne le permirent point, Rachel rencontra Lélio.
Qu'est-ce que Lèlio ? Lélio , c'est un de ces acteurs nomades , derniers vestiges d'autres mœurs et d'un autre temps , insoucians comme s'ils avaient du génie, spirituels comme les gens qui n'ont rien, éparpillant de cent façons
-U^ taleiU qu'ils ii'ont pas loujouns ; vrais boliéiuiens du tliéâtre , au service de tous les genres , servant toutes les directious sans en emicliir aucune ; toui' à lO:Ur tamisant la roulade comme un baryton de la vieille école , estropiant Vut de poitrine comme un ténor de la nouvelle , vociférant les malédictions d'Antony ou solfiant la tirade académique ; pères nobles , amoureux , tragédiens , comiques, virtuoses, essayant de tout, ne réussissant pas à grand'chose ; plus amusans comme individus que comme acteurs; superbement drapés dans leuijoyeuse et pittoresque misère ; espérant toujours être illustres ce soir , riches demain, et manquant toujours de quelques minutes ou de quelques pas la richesse et la gloire. Lélio ! lui dit Rachel , veux-tu être mon Oreste ? — De pareils acteurs sont constamment maîtres de tout leur temps et sûrs de tous leurs rôles; d'ailleurs , jouer avec Rachel! voyager en chaise de poste! quel rèive! Partons donc, et en chemin nous répéterons tout ce répertoire que je sais si bien, mais que je veux encore mieux savoir. Les voilà partis ! Lélio, la fantaisie, comme Rachel est la science ; Lélio , ne sachant jamais ce qu'il va dire , comme Rachel a fixé d'avance la manière dont elle dira chaque vere ; Lého, qui n'a pas une obole , comme Rachel a cent mille livres de rentes ; les deux extrêmes de l'art dramatique se touchant par un hémistiche !
Mais ils sont en route ! Déjà un rayon plus chaud dore la blanclie poussière que soulèvent les roues bruyantes et rapides; ils avancent; voici l'Hermitage : souriez, Ariane, à ce coteau cher à Bacchus ; voilà Viemie! saluez, Rachel, le tombeau de Pilate ! inclinez-vous , r>leipomène , (kvant le ])erceau de
M. Ponsard, et regrettez de n'avoir pas voulu être une Lucrèce pour lui !
voici Orange, la ville aux monumens antiques, et comme ils semblent choisis tout exprès pour vous faire fête! Lu arc-de- triomphe et un théâtre, romains tous deux ! Saluez donc de votre geste le plus patricien, fière Emilie ! Voici Avignon échelonnant son rocher et ses gigantesques tours papales au dessus de son beau fleuve qui l'entoure de ses periides caresses ; Avignon , cet autre souvenir de Rome, mais d'une Rome nouvelle, et que vous ne connaîtrez que quand vous vous appellerez Pauline ! Et ils vont toujours; rien n'arrête leur course fatidique , ni les théories des jeunes filles vêtues de blancs , ui les harangues des sous-préfets, ni les acclamations des populations empressées ! Ra- . jchel ,souriait à la fouie, elle donnait des pralines aux jeunes filles, elle promettait au sous-préfet sa protection souveraine ; puis elle reprenait .ses livres sacrés ; elle essayait d'en dévoiler (juelques m\ stères à l'indolent Lélio ; elle lui enseignait comment il fallait dire tel passage , non pas pour être applaudi luimême , mais pour qu'elle le fût eu lui répondant ; et pendant ce temps , le soleil méridional lui versait à flots , avec sa chaleur et sa lumière , touLe une in.spiralion nouvelle; cette terre encore remphe des traces monumentales du grand peuple, semblait palpiter de souveniis, et soulevant un coin du voile de
l'Iiisloirc, lui révélait le mythe romain inscrit sur ces livres do pierres. — Oh! cela est beau ! cela cstanti(|ue ! Ce pan de murailles m'apprend comment je dois dire le cinquante-cinquième vers des Horaces , et ce chapiteau donne le vrai sens d'un hémistiche de Ciuna ! Dans ces belles et classiques figures pro\ enraies , je retrouve; des traits et des poses ([ue j'avais long-temps cherchés, et voilà une jupe dont les plis m'en disent beaucoup sur la tunique et le pœplmn !...
Les voyageurs étaient en ce moment à L , joli village de Provence, coquettement posé au penchant d'un coteau couvert de vignes et d'oliviers. L... semble un de ces hameaux bucoliques, d'où l'on s'attend à voir sortir les bergers de Virgile, et derrière eux leur troupeau au cri plaintif et grêle, allant se suspendre aux roches buissonneuses , ou brout<'r les saules amers et le cithise en fleurs; une pauvreté propre et riante , de blanches maisons sous de brunes toitures, égayées par le vert feston des treilles ; çà et là quelques pins d'Italie tranchant leur sombre silhouette sur l'azur du ciel ; au bas, des prairies, des champs de blé à demi mûr, où le vent du Nord fait courir de capricieuses ombres. — Qu'on serait bien ici pour rêver et ne rien faire! dit Lélio. — Que j'aimerais à me reposer ici des soucis de la grandeur ! dit !\leIpo-
mènc — Mais tout beau , Pauline! l'essieu de leur voiture venait de
casser.
Ils descendirent : la première ligure qui s'épanouit à la portière était honnête, grave et surmontée d'un bonnet de coton, c'était celle de l'aubergiste, le digne Lazare Crépissard. Hélas! Crépissard était en même tempsmairedu village, récemment promu à ces hautes fonctions, pénétré du senlimeut de ses devoirs, et dépourvu iXc. littérature. Il s'avança le sourire sur les lèvres, ne songeant encore qu'à offrir ses services aux voyageurs. Mais la tournure et la mine de Lélio l'elTraouchèrent tout d'abord ; Lélio avait une grande barbe d(mt il retardait le sacrifice , un bonnet grec d'une entière rougeur , quelque chose d'égaré dans toute la physionomie. Il se préparait à ses rôles par des roulemens d'yeux et des gestes saccadés qui ne présageaient rien de bon et tioublèrent d'un seul coup la sérénité municipale.
Rachel venait de faire répéter à Horace la grande scène avec Camille ; elle avait encore le regard fixe, le visage en feu, les cheveux en désordre, la voix tremblante ; le tout était fort suspect. L'aubergiste recula de deux pas et se souvint qu'il était maire. Alors cet homme, que la nature avait fait simple , voulut montrer que la société l'avait fait double ; sa tête garda le bonnet de coton , mais sa taille se ceignit d'une écharpe ; le bonnet offrit à déjeuner, mais l'échaipe demanda les noms et prénoms. — Qui je suis? dit Lélio; on voit bien, vertueux magistrat, (jue vous portez votre esprit en écharpe ; puis reprenant d'un ton tiiéâlral : Oui que je sois, je me nomme ton hôte ; donne-
SILUOl'ETTES d'aRTISTES EN PROVINCE, ^45
nous un abri pour quelques heures , des alimens pour notre faim , et fais réparer noire voiture, — Monsieur et Madame ont sans doute leurs passeports, demanda timidement leur perplexe et complexe interlocuteur. — Des passeports ! y pensez-vous ? de viis passeports h nous, comme à des commis-voyageurs ou des députés! des passeports àOreste et à Hermione ? MaisOrestc en a-t-il besoin pour aller égorger Pyrrhus, lloxane pour faire étrangler Bajazet? Où avez-vous jamais vu, digne soutien de l'ordre social, qu'OEdipo avait ses papiers en règle, lorsque, par une distraction funeste, il assassina son père, on qu'Egisthc ait donné son signalement aux maires de ce temps-là, avant de poignarder A gamemnon? Qui nous sommes? voulez-vous le savoir? Moi, je suis tout et rien : hier Ariel, demain Caliban , un bon , un mauvais , un petit génie; millionnaire sans un sou, souverain sans trône, meurtrier innocent, scélérat qui n'ira jamais au bagne , je suis Lélio ! — Mais , Madame , savez-vous qui elle est? — Altesse, ou plutôt Alcade, saluez ! c'est Melpomène, c'est une muse , c'est une reine , et une reine légitime encore ! — Elle n'en est que plus suspecte au temps qui court, répondit le jnaire plus fort en théorie dynastique qu'en littérature. — Bravo l'allusion politique ! exclama Lélio en lui tapant sur le ventre ; c'est pourquoi déjeunons d'abord, nous nous expliquerons ensuite.
A ces mots, Crépissard redevint aubergiste ; il n'entendait pas grand'chose au discours de Lélio, sinon qu'il parlait de meurtre et de tuerie ; mais il pensa qu'il aurait toujours le temps de faire son devoir, et qu'il avait rarement l'occasion de faire la cuisine. 11 se hâta donc de son mieux , installa ses voyageurs dans sa meilleure chambre et commença à les servir : mais, vu l'urgence et le péril, il se crut eo droit d'écouter à la porte. Quel guignon ! disait Lélio ; je suis sûr qu'ils nous attendent là-b:is et que je n'arriverai jamais à temps pour tuer ma sœur vendredi soir ! — Tuer sa sœur ! le malheureux ! marmotta Crépissard, à qui les jambes flageolaient de plus en plus; «h ! c'est donc un monstre que je loge dans ma maison et que je nourris de mes côtelettes ! — Lélio, lui disait sa mystérieuse compagne , profile du moins de
ce contretemps pour te faire un peu à ton rôle ; tu dois finir par tuer ta sœur, c'est très bien ; mais avant d'en arriver là , as- tu compris par quelles phases d'énergie et de violence il te fallait passer ? Et, pour Ginna , c'est plus grave encore. Tu sais qu'il ne s'agit plus là d'un simple meurtre : c'est ton prince , notre prince contre lequel tu conspires ; tu veux sa mort , parce quejelaveux et que tu m'aimes; t'élèveras-Tu au niveau de cette situation tragique ? t'en senstu la force? — Oui, répondit résolument Lélio , tout en dévorant une aile de poulet; parlons, je suis tout prêt! — Non, seigneur, demeurons, reprit Hermione prompte à la réplique :
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Je ne veux pas si loin porter de tels affronts. . . Je veux qu'à mon départ toute l'Epire pleure : Mais si vous me vengez, vengez-moi dans une heure. Tous vos retardemens sont pour moi des refus. Courez au temple : il faut immoler...
— Qui?
— Pyrrhus?
Pyrrhus! Madame
Elle s'était levée, et paraissait grandie de trois coudées ; ses fauves prunelles lançaient des éclairs ; son couteau , qu'elle agitait dans sa main , semblait le signal d'une affreuse boucherie. Il n'y avait plus à en douter : l'infortuné Lazare Crépissard avait chez lui un assassin , un conspirateur , un homme de sang dont une farouche énergumène exaltait encore les instincts sinistres. Décidément c'est h ce pauvre M. Pyrrhus qu'ils en veulent d'abord, se dit-il...
sans doute quelque honnête homme qui les gène ! puis ils parlent de tuer
leur prince Qui sait? le roi des Français, peut-être? Cette dame est
peut-être une princesse déguisée qui revient mettre le pays à feu et à sang! conjurés ! régicides ! fratricides ! rien que cela ! Et ce malheureux M. Pyrrhus, par dessus le marché!... Allons, Crépissard, mon ami, faites votre devoir, au risque de ne pas être payé de voire déjeuner ! Sauvons la France d'abord, et,
s'il le faut, perdons la carte, ou plutôt ne la perdons pas ! Ceci posé,
Crépissard envoya un exprès à la ville voisine pour chercher la gendarmerie ; puis il eut une idée, il alla consulter le curé.
Le curé de L est une de ces natures exquises , telles qu'il s'en trouve
souvent dans nos presbytères de campagne; esprit délicat dans un corps faible, consacrant à la méditation, à l'étude et à la lecture les heures que lui laissent les travaux de son ministère. Lorsqu'il a consolé les malades, secouru les pauvres, posé son bréviaire sur sa vieille table de bois blanc , puis entendu les dernières notes de l' Angélus tinter lentement et s'exhaler dans les airs avec la prière des cœurs simples , il aime à prendre dans sa petite bibliothèque quelques uns de nos bons classiques el à se délasser par quelques iiistans de causerie intime avec Bossuet et Labruyère , Fénélon et Corneille. L'entrée du maire dans sa chambre fut une véritable irruption ; il était pâle , essoufflé, frissonnant; il pliait sous le salut de la patrie. — Eh ! mon bon monsieur, qu'y a-t-ii donc dans noire pauvre village, pour vous mettre dans un tel état? — Il y a que , si nous n'y prenons garde , nous allons tous être assassinés!.... Oui, ils sont là-bas , dans mon auberge, deux scélérats, monsieur le curé! arrivés en poste, c'est vrai, mais n'en allant que plus vite sur le clic-
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min dn crime ; ils ne parlent que de conspirer , de massacrer , de tuer leur prince ; il y a surtout un certain monsieur Pyrrhus , auquel ils en veulent
d'une manière atroce! Heureusement j'étais là ; je ne faillirai pas à ma
mission ; s'ils veulent ma tête , qu'ils prennent ma tête ! je mourrai à mon poste, et en criant : Vive la Charte !
Le curé devinait déjà confusément qu'il y avait là quelque énorme malentendu; il calma de son mieux le pauvre Crépissard, el, lui prenant le bras, il se dirigea avec lui vers l'auberge. Les deux criminels étaient devant la porte et respiraient le parfum des églantiers et des genêts en fleurs que leur apportait l'air du matin ; on leur avait cueilli un panier de fraises , qu'ils mangeaient tranquillement , comme de bien honnêtes gens ou des scélérats bien endurcis, Un mûrier sauvage , aux feuilles fines et soyeuses , abritait ce tableau paisible , où l'œil même d'un agent de police n'eût rien surpris de sanguinaire.
A l'arrivée du curé, les deux inconnus saluèrent avec une déférence d'heureux augure : « Eh bien ! mes enfans, leur dit doucement le bon abbé, il paraît que nous ne nous entendons pas trop bien avec l'autorité municipale ? — Faute de passeports, répliqua gaîment Lélio; nous n'en avons point, c'est vrai, mais nous pouvons en appeler à deux répondans illustres. — Qui sontils? — Corneille et Racine, rien que cela, — Ce sont deux très beaux patronages, reprit le curé , que ces noms mettaient un peu sur la voie ; mais vous n'avez sans doute pas leur signature , et je suis persuadé que les écrivains d'aujourd'hui sont trop modestes pour signer à leur place. » Pendant ce dialogue, Melpomène s'était éloignée de quelques pas en murmurant tout bas : « Voilà donc la gloire ! ô vanité ! ô néant ! Ici, en France, sur la route royale, on ne sait pas même qui je suis! ô Duchâtel ! quels maires tu nous donnes! » Mais ce moment de dépit fut court, et elle se décida en femme d'esprit: « Je vois, dit-elle, M. l'abbé, que nous avons le malheur'd'inquiéter votre respectable maire. — Je ne vous cache pas. Madame, répondit le curé, que vous le tourmentez fort , et je suis tenté d'être de son avis ; car il paraît que tout à l'heure vous parUez de tuer les gens, et vous le savez , ajouta-t-il avec un fin sourire, l'EgUse a horreur du sang ! »
, Melpomène devina tout ; mais elle devina aussi qu'elle avait enfin affaire à un homme d'esprit ; elle fit un signe à Lélio ; celui-ci fronça le sourcil , prit un air belUqueux, et drapant sa serviette sur son paletot, il s'écria fièrement:
Aime, aime cette mort qui fais notre bonheur. Et préfère du moins au souvenir d'un homme, Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome I
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A quoi Camille répondit, avoc un accent plus beau, peut-être, qu'elle n'en avait jamais eu sur lo iliéàtrc:
Bi Rome, l'unique objet de mon ressentiment! etc., etc.
A la fin de ce morceau célèbre , le curé avait tout compris, et le maire, équarquillant de grands yeux et dressant de grandes oreilles , commençait à être assez embarrassé de sa personne.
' Puis elle reprit : L'ardente et vindicative Camille devint la républicaine feihilie, et elle déclama le beau monologue :
Impatiens désirs d'une juste vengeance, etc., etc.
Peu à peu le génie tragique s'emi)arait d'elle : sur cette rustique terrasse, en face de ces deux étranges auditeurs, sa verve s'animait par le contraste ; sa voix avait des vibrations métalliques qui empruntaient 5 la bizarrerie même de la situation je ne sais quelle puissance nouvelle : Oh ! que c'est beau ! dit naïvement le curé.
Alors, par une transformation rapide , la fière Emilie fit place à la coupable épouse de Thésée ; Phèdre fit entendre ses éloquens et poétiques remords : , ,
IMisérable ! et je vis ! et je soutiens la vue, etc. , etc.
Le curé ne cherchait point à cacher son émotion : « Mais qui donc êtes- vous? » disait-il avec une naïve surprise. Avant de lui répondre, Rachel, avec ce tact familier aux esprits d'élite , chercha dans sa mémoire ce qui pouvait mieux convenir encore à celui qui l'écoutait, et levant au ciel des yeux qu'illuminait une soudaine et divine extase , elle déclama , avec un sentiment admirable , la sublime tirade de Polyeucte :
Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée ;
De ce bien heureux sang tu me vois baptisée, etc. , etc.
Au dernier vers, le pauvre abbé admirait , les mains jointes ; une sainte et pieuse larme descendait lentement sur sa joue ridée avant l'âge : « De tous les succès que j'ai obtenus, dit la grande actrice, voilà le plus beau peut-être !... »
Lazare Crépissard s'apercevait qu'il avait fait une lourde méprise ; Lélio le regardait d'un air sardonique : « Eh bien ! mon magistrat, lui dit-il joyeusement, comment trouvoz-vous nos passeports? »
En ce moment la porte s'ouvrit, et l'on put entrevoir sur le seuil la calme et candide figure d'un gendarme. Il avait une physionomie si douce, un habit bleu si bien brossé , une expression do bonhomie si irrésistible , que, loin de rien gâter à ce dcnoûinent pacifique , il le compléta. Lélio courut à lui, et lui donna une cordiale poignée de main. Le maire, toujours effaré, s'excusait avec
force solécismes, de celui qu'il venait de faire. Le gendarme , fidèle à ses attributions, ne comprenait pas. L'illustre actrice semblait remontée sur son trône , et pardonner à des sujets un moment égarés. Le curé regardait celte scène bizarre de cet air spirituel et bienveillant qui lui était habituel. C'était bien une fin tragique, mais la plus douce et la plus charmante de toutes.
Vint le moment de se séparer; la voiture était prête : « M, l'abbé, dit Rachel, vous venez de faire acte de charité bien évangélique ; vous avez prêté aide et protection à une comédienne, à une juive!...
— Une comédienne ! une juive ! reprit le curé tristement, mais sans amertume; je ne le sais pas , je ne veux pas le savoir ; ce que je sais, c'est que vous dites comme personne ne les a dits , des vers comme personne n'en fera jamais! »
Rachel s'inclina devant lui ; elle salua le maire sans rancune, elle sourit au gendarme qui fît le salut militaire ; puis elle monta en voiture, et fouette, cocher! La tragédie était sauvée encore une fois.
Arrivée à Marseille, Rachel a envoyé au curé de L quinze louis pour
ses pauvres, et au maire deux billets pour la représentation à' Andromaque. \
16 juin 1845.
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