Contes et romans alsaciens
' C'est pour les gens de bon sens que j'écris cette histoire; c'est mon histoire à moi, pendant la dure guerre que nous venons de traverser. Je l'écris pour montrer à ceux qui
nous suivront, combien de mauvais sujets existent en ce monde, et combien il faut se méfier des belles paroles ; car nous avons été trompés dans ce village, d'une façon abominable. Nous avonsété trompéspartoute espèce de gens : par le sous-préfet, par le préfet et
les ministres , par le curé, par les gazettes du gouvernement, par tous et par chacun.
Est-ce qu'on pourrait se figurer qu'il se trouve autant de gueux sur la terre ? Non ! il faut lavoir vu soi-même pour le croire.
Enfin, nous avons payé; nous avons donné noire foin, notre paille, notre grain, noire farine, noire bétail ; et ce n'était pas encore assez ! Finalement on nous a donnés nousmêmes ; on nous a dit : a Vous n'éles plus Français; vous êtes Prussiens !... Nous vous avons pris vos garçons, pour faire la guerre : ils sont morts, ils sont prisonniers; maintenant arrangez-vous comme vous voudrez avec Bismark, voire alTaire ne nous regarde plus ! » Mais ces choses veulent être racontées clairement, et je vais commencer par lecommen.cement, sans me mettre en colère.
Vous saurez d'aboid que je suis meunier au village de Hôlhalp, dans la vallée de Metting à Dossenheim, entre la Lorraine et l'Alsace. C'est un grand et beau village de cent trente feux, auquel ne manquent ni son curé Daniel, ni son maître d'école .\dam Fix, ni des notables de toute sorte, charrons, forgerons, cordonniers, tailleurs, cabaretiers, brasseurs, marchands d'œufs, de beurre et de volailles ; nous avons aussi deux juifs : Salomon Kàhn, colporteur, et David Herlz, marchand de bétail.
Cela vous montre dans quelle prospérité nous étions avant celte guerre ; car plus un village est riche, plus il attire d'étrangers ; chacun y trouve à vivre et vient y travailler de son état. Nous n''avions pas même besoin d'aller chercher notre viande de boucherie en ville : David tuait de temps en temps une vache dans sa cour, et débitait tout ce qu'il nous en fallait pour les dimanches et jours de fête.
Moi, Christian Wéber, je ne me suis jamais écarté de cette commune à plus de quaranle lieues. Mou moulin me vient du grand-père Marcel Desjardins, un Français des environs de Metz, qui l'a bâti du temps de la guerre dcB Suédois, lorsque notre village n'était encore qu'une misérable bourgade. Je suis marié depuis vingl-huit ans avec Catherine Anios, la fille de l'ancien brigadier forestier; elle m'a apporté cent louis en dot ; nous avons eu deux enfants, une fille, Grédel, et un garçon, Jacob, qui sont encore avec nous.
Vous saurez aussi que j'ai un cousin, Georges Weber, parti voilà plus de trente ans dans les soldats de la marine, pour la Guadclouiie; il a fait la guerre par là : c'est lui qui tapait sur un im tamlour, en avant du
vaisseau la Boussole, comme il me l'a dit cent fois, pendant que la flotte bombardait Saint- Jean-d'Ulloa ; plus tard, il est devenu sergent; ensuite, il a navigué sur un bâtiment danois, qui faisait la pêche à la morue.
Georges pensait toujours à amasser de la fortune.
Vers 1850, il revint en France, et s'élabht fabricant d'allumettes dans larueMouffetard, de Paris ; et comme c'est un très-bel homme, grand, brun, hardi, les yeux vifs, il finit par épouser une riche veuve sans enfants, madame Marie-Anne Finck, qui tenait auberge dans ces environs. Ils gagnèrent de l'argent. Le cousin s'acheta du bien au pays, par le moyen de M. Fingado, notaire, auquel il envoyait exactement le prix de chaque pièce de terre; enfin, à la mort du vieux cliarpentier Joseph Briou, il se rendit adjudicataire de sa maison, pour y demeurer avec sa femme, et tenir un cabaret sur la route de Metting.
Cela se passait l'an dernier, dans le temps du plébiscite. Le cousin Georges vint d'abord visiter sa maison, avant d'y conduire Marie- Anne.
Moi, j'étais maire ; j'avais reçu l'ordre de M. le sous-prétet de faire les publications pour le plébiscite, et d'engager tous les honnêtes gens à voter oui, s'ils voulaient conserver la paix , parce que tous les gueux allaient voler non, pour avoir la guerre.
C'est aussi ce que je fis, engageant tout le monde à venir sans faute, et envoyant le baugard ' porter les billets de la préfecture, jusque dans les dernières baraques de la montagne.
Le cousin Georges arriva la veille du plébiscite. Je le reçus très-bien, comme on reçoit un parent riche, qui n'a pas d'enfants. Il paraissait très-content de nous voir, et dina chez nous de bonne humeur. Il avait, dans une petite malle en cuir, des habits, des souliers, des chemises, tout ce qu'il lui fallait, et ne manquait de rien.
Ce jour-là^ tout alla très-bien ; mais le lendemain, entendant les publications du garde champêtre Martin Kopp, il se rendit à la brasserie Reibell, qui fourmillait de monde, et se mit h prêcher contre le plébiscite.
J'étais justement à la mairie, avec mon écharpe, à recevoir les billets, quand tout à coup l'adjoint Placiard ariiva me dire d'un air d'indignation, que des misérables attaquaient l'ordre , qu'il s'en trouvait un à la
' darde champêtre.
HISTOIRE DU PLÉBISCITE
brasserie Qu Cruchon d'or, et que la moitié du village allait bien sûr l'assommer.
Je descendis aussitôt et je courus à la brasserie, où le cousin traitait tous les autres d'ânes, disant que le plébiscite était pour la guerre ; que l'Empereur, les ministres, les préfets, les .généraux et les évêques trompaient le peuple, et que ces gens jouaient la comédie, pour nous piper notre argent.
Moi, dans l'allée, je l'entendais déjà qui criait ces choses d'une voix terrible, et je pensais : « Le mallieureux a bu! »
Si Georges Wéber n'avait pas été mon cousin; s'il n'avait pas été capable de déshériter un jour mes enfants, je l'aurais fait arrêter et conduire à Sarrebourg; mais, en considération de cela, je résolus d'étouffer cette mauvaise affaire, et je dis à ceux qui remplissaient l'allée :
a Place, vous autres! place ! »
Ces gens furieux, voyant l'écharpe, me firent place; et découvrant alors le cousin derrière une fable, dans le coin à droite, je lui criai :
« One penses-tu, cousin, de faire un scandale pareil? »
Il fut aussi troublé par la vue de l'écharpe, ayant servi dans la marine et sachant qu'un maire est tout ce qu'il y a de plus respectable , qu'il a le droit de vous faire empoigner et conduire au violon d'abord; et puis, si l'on résiste, de vous mener jusqu'à Sarrebourg et Nancy. C'est pourquoi il se calma tout de suite, car il n'avait pas bu du tout, comme je croyais, et disait ces choses sans fiel, sans colère, par conscience et affection de ses concitoyens.
Il me répondit donc très-bien ;
« Monsieur le maire, surveillez vos élections ! Prenez garde là-haut que des gueux, comme il s'en trouve partout, ne fourrent dans la boite des poignées de oui à la place des non, pendant que vous avez le dos tourné : cela s'est vu souvent !... Et puis, ne vous inquiétez pas de moi. Dans les gazettes du gouvernement, il est dit que chacun sera libre de soutenir ses idées et de voter comme il lui plaira ; si l'on me ferme la bouche, je protesterai dans les journaux. »
En entendant qu'il protesterait, pour éviter un plus grand scandale, je lui répondis :
« Dis ce que tu voudras! Qu'on ne vienne pas soutenir que nous avons gêné lesélections. Mais vous autres, vous savez bien ce que vous avez à faire.
— Oui, oui ! crièrent tous ceux de la salle et de l'allée, en levant leurs chapeaux j oui,
monsieur le maire : nous n'écoutons rien; tout ce qu'on peut dire, ou rien du tout, c'est la même chose ! »
Et tous ensemble allèrent voter, laissant Georges seul.
M. le curé Daniel, les voyant sortir, arriva de la cure se mettre à leur tête ; il avait prêché le matin pour le plébiscite, et l'on ne trouva pas un seul non dans la boîte.
Si le cousin n'avait pas eu la grande prairie au-dessous du moulin et les meilleurs arpents de la côte, il aurait été méprisé, pour le restant de ses jours ; mais un homme riche, qui vient encore d'acheter une maison, un verger, un jardin, et de les payer comptant, peut dire tout ce qu'il veut; surtout quand les autres ne l'écoutent pas, et foriï'le contraire de ce qu'il leur conseille.
Enfin, voilà les élections du plébiscite chez nous I Et cela se passa de. même dans tout notre canton : à Phalsbourg, qu'on avait rempli d'imprimés contre le plébiscite, en poussant l'audace jusqu'à surveiller le maire et la boîte, sur quinze cents électeurs, tant militaires que bourgeois, il n'y eut que trentedeux non !
On voit que les choses marchaient bien, et que M. le sous-préfet devait être content de nous.
Il faut dire aussi que nous avions besoin d'un chemin vicinal pour aller à Hangevillcr ; qu'on nous avait promis deux cloches pour l'église, et la glandée pour nos cochons en automne; et que nous savions que tous les villages qui votaient mal n'obtenaient jamais rien , tandis que les autres, moyennant leurs bons conseillers, qu'ils avaient nommés, soit à l'arrondissement, soit au département, pouvaient toujours ravoir un peu de l'argent du percepteur, pour les besoins de leur commune. M, le sous-préfet m'avait expliqué ces avantages, et naturellement un bon maire doit prévenir ses administrés. C'est ce que je faisais : nos députés, nos conseillers généraux, nos conseillers d'arrondissement étaient tous bons ! Par ce moyen nous avions déjà gagné le droit aux feuilles mortes, et notre grand lavoir. Nous ne voulions que notre propre bien, et nous aimions mieux voir les autres villages payer les ministres, les sénateurs, les maréchaux, les évêques et les princes, que de les payer nous-mêmes ! Tout ce que le cousin Georges pouvait donc nous dire pour le bien de tous et l'intérêt de la nation ne nous entrait pas dans la tête.
.le me souviens que ce même jour du plébiscite, ou l'on savait déjà que nous avions
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tous bien volé, et que nous aurions nos deux cloches, avec le chemin vicinal ; je me souviens que le cousin et moi nous eûmes le soir, après souper, une grande dispute, et que je l'aurais jeté dehors, si ce n'avait pas été lui.
Nous prenions un petit verre de kirsch, en fumant nos pipes, le coude sur la table ; ma femme etGrédel étaient montées se coucher, lorsque tout à coup il me dit :
a Ecoute, Christian, sauf le respect que je te dois, comme maire, vous êtes tous des innocents dans ce village; et maintenant il est bien heureux que j'y vienne, pour qu'on y trouve au moins un homme raisonnable. »
Je voulais me fâcher, mais il me dit :
« Laisse-moi finir. Si vous aviez seulement passé deux ans à Paris, vous verriez clair. Mais à cette heure, vous êtes comme une nichée de geais goulus et sans plumes : ils ouvrent le bec, en criant « Jacques » ! pour appeler la nourriture du ciel ; ceux qui les entendent, grimpent sur l'arbre ; ils leur tordent le cou et les mettent au pot en riant. C'est votre position ! Vous avez confiance en vos ennemis ; vous leur donnez le pouvoir de vous plumer à leur aise. Est-ce que si vous nommiez d'honnêtes gens du pays, comme députés, comme conseillers généraux, — au lieu de prendre ceux que la préfecture vous recommande, — est-ce que l'Empereur et les autres bons sujets d'en haut ne seraient pas forcés de vous laisser l'argent que le percepteur vous enlève en trop? Est-ce que tout ce monde pourrait s'enrichir à vos dépens, faire des fortunes immenses en quelques années ? Est-ce qu'on verrait d'anciens paniers percés, — des gaillards auxquels on n'aurait pas confié deux hards avant le coup d'État, — est-ce qu'on les verrait devenus millionnaires, rouler sur l'or, se faire trimbaler en carrosse, eux, leurs femmes, leurs enfants, leurs domestiques et leurs danseuses ? Les préfets, les sûus-préfets vous disent : « Continuez de «bien voter... vous aurez ceci... vous aurez «cela!... T) des choses que vous avez droit d'exiger, d'après les impositions que vous payez, et qu'on vous accorde comme des grâces : des chemins , des lavoirs , des écoles, etc. Est-ce que vous ne les auriez pas, si 1 argent qu'on vous prend restait dans la commune?... Qu'est-ce que l'Empereur fait donc pour vous? Il vous dépouille, et voilà tout ! Votre argent, il vous le montre avant chaque élection, comme on montre un bâton de sucre d'orgo aux enfants, pour les faire rire, et, après l'élection, il le remet dans sa poche ; le tour est joué !
— Comment peut-il mettre cet argent dans sa poche ? lui dis-je indigné ; est-ce qu'on ne rend pas des comptes tous les ans à la Chambre ? »
Le cousin leva les épaules, et me répondit :
« Tu n'es pas malin, Christian ; ça n'est pas difficile de faire des comptes à la Chambre : Tant de fusils Chassepot, qui n'existent pas !... Tant de munitions , dont personne n'a de nouvelles... Tant pour lacaisse des retraites... Tant pour la caisse des remplaçants... Tant pour les changements d'uniforme... On change tous les ans, ça fait rouler le commerce et les pots-de-vin sur votre dos !. . Est-ce que les députés vont y voir ? Qui est-ce qui vérifie les budgets des ministres?... Les députés que le ministre de l'intérieur vous a présentés; que vous ave2 nommés, comme des imbéciles ; et que l'Empereur abandonnerait aux premières élections, si ces messieurs faisaient seulement mine d'aller visiter les arsenaux et vérifier les caisses... Quelle farce !... Tiens, hier, en passant à Phalsbourg, j'ai grimpé sur les remparts, et j'ai vu là des canons du temps d'Hérode, avec des afi"ùts tout rongés par les vers, et repeints à neuf, pour cacher la pourriture. Ces canonslà, j'en suis sûr, sont refondus tous les trois ou quatre ans, — sur le papier, — avec votre argent ! Ah ! mon pauvre Christian, tu n'es pas malin, ni les autres du village non plus ; mais ceux que vous députez à Paris sont malins, trop malins ! »
Il se mit à rire, et j'aurais voulu l'envoyer au diable-
« Sais-tu ce qui vous manque ? dit-il ensuite, en bourrant et rallumant sa pipe, — car je ne lui répondais pas, étant trop ennuyé, — ce qui vous manque, ce n'est pas le bon sens, ce n'est pas l'honnêteté ; nous tous paysans, nous avons encore du bon sens et de l'honnêteté ; nous croyons encore à l'honnêteté des autres, ça prouve que nous en avons encore un peu ! Non, ce qui vous manque, c'est l'instruction. 'Vous avez demandé des cloches, et vous aurez des cloches ; mais vous avez pour école une misérable baraque, et pour instituteur le vieux Adam Fix, qui ne peut rien enseigner aux enfants, par la raison qu'il ne sait rien lui-même. Eh bien, si vous demandiez une véritable école, il n'y aurait pas tl'argcnt dans la caisse. Il en reste pour les cloches ; mais pour un bon instituteur, une grande salle bien aérée, des bancs, des tables de sapin, des tableaux, des ardoises, des cartes de géographie, des livres, il n'y en a pas ! Car si vous aviez de bonnes écoles, vos
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enfants sauraient lire, écrire, calculer; ils sauraient bientôt éplucher les comptes des ministres ; et voilà justement ce que Sa Majesté ne veut pas. Tu comprends , cousin, c'est pour cela que vous n'avez pas d'école et que vous avez des cloches. »
Alors il cligna de l'œil.
« Et, sais-tu , lît-il au bout de quelques instants, sais-tu combien coûtent toutes les écoles de France ? Je ne parle pas des grandes écoles de médecine, de droit, de i^harmacie, des collèges, des lycées, qui sont des écoles pour les jeunes gens riches, capables de s'entretenir eux-mêmes dans les grandes villes et de payer pension ; je parle des écoles pour le peuple, des écoles primaires, de celles où l'on apprend à lire et à écrire, les deux premières choses qu'un homme doit savoir, et qui le distinguent des sauvages qui se promènent tout nus dans les bois de l'Amérique. Eh bien, les députés que le peuple lui-même envoie défendre ses intérêts à Paris, et qui doivent penser — s'ils ne sont pas de véritables filous — à remplir d'abord leur devoir envers lui ; ces députés n'ont jamais voté pour les écoles du peuple plus de 75 millions : l'Etat en donne dix pour sa part ; les communes, les déparlements et les père et mère font le reste. Soixante-quinze millions pour instruire le peuple, dans un grand pays comme le nôtre, c'est honteux • les Etats-Unis en dépensent t.ix fois plus. Mais, en revanche, au budget de la guerre, nous payons près de 500 millions. Ce ne serait pas trop, si nous avions cinq cent mille hommes sous les armes, d'après le calcul qu'on a fait de ce que coûte un homme parjoûr , mais pour une armée de deux cent cinquante mille hommes, c'est la moitié de trop. Où passent les 250 autres millions ? S'ils servaient à bâtir des écoles, à payer des instituteurs capables, à donner un asile aux ouvriers dans leur vieillesse, je n'aurais rien à dire ; mais pour faire sonner la poche de messieurs les sénateurs et les cloches de messieurs les curés, je trouve que c'est trop cher. B
Comme le cousin Georges m'ennuyait avec toutes ses raisons, j'avais envie d'aller nie coucher, et je lui dis :
«Tout ça, cousin, c'est très-bien, mais il se fait tard, et puis ça ne regarde pas le plébiscite. »
Je m'étais levé ; il me posa la main sur le bras, et me dit :
« Causons encore un peu ; laisse-moi finir ma pipe. Tu dis que cela ne regarde pas le plébiscite ; mais ce plébiscite-là, cousin, est
pour que ce beau commerce continue. Si la nation trouve que tout est bien ; qu'on lui laisse assez d'argent, et que même on peut encore lui en prendre , que les ministres, les sénateurs et les princes ne sont pas encore assez gras et florissants ; que l'Empereur n'achète pas assez de propriétés à l'étranger, eh bien, elle va dire par ce plébiscite t « Allez I .. «Continuez!... Nous sommes contentsl ..»
Est-ce que cela te convient ?
— Oui ! J'aime mieux ça que la guerre, lui dis-je de mauvaise humeur; l'Empire c'est la paix !... Je vote pour la paix ! »
Alors, Georges lui-même se leva, en vidant sa pipe au bord de la table, et me dit :
« Christian, tu as raisonj allons nous coucher. Je me repens d'avoir acheté la maison du vieux Briou. Décidément les gens de ce pays sont trop bornés. Tu me fais de la peine !
— Oh ! je n'ai pas besoin de te faire de la peine, lui dis-je en colère ■, je ne suis pas plus bête qu'un autre.
— Comment ! fit-il, toi, maire de Rôthalp, en rapport avec le sous-préfet tous les jours, tu crois que ce plébiscite est pour affermir la paix ?
— Mais oui.
— Comment, tu le crois ? Allons donc ! Mais, est-ce que nous ne l'avons pas, la paix? Est-ce que nous avons besoin d'un plébiscite pour la conserver ? Est-ce que tu te figures que les Allemands donnent là-dedans? Nos paysans, à la bonne heure, on les trompe, on les endoctrine, à la cure, à la mairie, à la sous-préfecture ; mais pas un ouvrier de Paris n'est dupe de celte mauvaise comédie. Tous savent que l'Empereur et les ministres ont besoin de la guerre ; que les généraux et les officiers supérieurs la veulent. La paix est bonne pour les commerçants, les industriels, les paysans , mais les officiers sont las de croupir dans les mêmes grades. On a déjà dégoûté les sous-officiers du métier, à force de fourrer dans l'armée des nobles, des jésuites, des cafards de toute sorte; les troupes sont de mauvaise humeur, il leur faut de l'avancement,ou bien elles finiront par se fâcher, surtout en voyant les Prussiens prendre devant notre nez tout ce qui leur convient, sans nous en demander la permission. Tu ne comprends pas ça ? Tiens, fit-il, j'ai sommeil, allons dormir ! »
Ce soir-là, je vis que le cousin avait appris bien des choses à Paris, et qu'il en savait plus que moi sur la politique. Mais cela ne m'empc'chait pas d'être indigné contre lui, car du^ rant tout ce jour il ne m'avait causé que du
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désagrément, ut je me disais qu'il était impossible de vivre avec un être aussi brutal.
Ma femme, au haut de l'escalier, avait entendu notre dispute ; malgré cela., comme nous montions, elle arriva toute riante et joyeuse au-devant de nous, tenant la chandelle et disant :
« Ah ! vous en avez raconté ce soii", vous devez en avoir assez. Venez, cousin, que je vous mène à votre chambre-, tenez, la voilà ! Vous pouvez voir de votre fenêtre les bois au clair de la lune; et voici votre lit, c'est le meilleur de la maison. Le bonnet de colon est sous l'oreiller.
— C'est bon, Catherine, merci, lui répondit Georges.
— Et dormez bien, » fit-elle, en venant me retrouver.
Cette femme; pleine de bon sens, me dit alors, pendant que je me déshabillais ••
« A quoi penses-tu donc, Christian, de contrarier le cousin ? un homme si riche, et qui peut nous faire tant de bien par la suite. Qu'est-ce que ça te fait, le plébiscite ? Qu'estce que ça peut nous rapporter ? Que le cousin dise tout ce qu'il voudra, tu dois toujours lui répondre amen ! Songe que sa femme a des parents, et qu'elle voudra tout attirer de son côté ! Prends garde de te brouiller avec (leorges ; la grande prairie au-dessous du moulin et le verger sur la côte ne se trouvent pas tous les jours dans le pas d'une vache. »
Je vis tout de suite qu'elle avait raison, et je résolus en moi-même de ne plus contrarier le cousin, qui pouvait nous valoir plus à lui seul que l'Emp-reur, les ministres, les sénateurs et toute la boutique ensemble ; car chacun de ces gens-là ne pensait qu'à ses propres héritages, sans s'inquiéler de nous; et nous devions faire comme eu.x, puisqu'ils avaient si bien réussi à se dorer sur toutes les coutures, à s'engraisser et à vivre en joie dans ce monde^ sans parler des promesses que les évèques leur faisaient pour l'autre.
Rêvant à cela, je me couchai tranquillement, et je m'endormis à la grâce de Dieu.
Le lendemain de bonne heure, Georges, mon fils Jacob et moi, après avoir cassé une croule de pain cl pris un verre de vin sur le pouce, nous attelâmes nos ùevw voitures, pour aller chercher la femme et les meubles du cousin à Lutzelbourg, au chemin de fer.
Avant d arriver au pays, Georges avait
donné l'ordre de reblancliir et de peindre sa maison du haut en bas ; il avait fait mettre des planchers neufs et remplacer les vieux bardeaux par des tuiles. Maintenant la peinture avait séché ; les portes et les fenêtres restaient ouvertes jouret nuit ; on ne pouvait rien prendre dans la maison, puisqu'elle était vide. Le cousin voyant ces choses en bon état, venait d'écrire à sa femme qu'elle pouvait amener leurs meubles de là-bas.
Nous partîmes donc vers si.x heures du matin ; sur la route, les gens de Hangeviller, de Melling, de Véchem, et ceu.x qui se rendaient au marché de la ville, chantaient et criaient •.
et Vive l'Empereur ! »
Partout on avait voté oui , pour la pai.\. C'était une tromperie comme personne n'en a vu de pareille ; à la manière dont le ministre de l'iniérieur, Chevandier de Valdrôme, les préfets et les gazettes du gouvernement nous avaient expliqué le plébiscite, tout le monde avait cru voter la paix.
Le cousin Georges, entendant cela, disait .
« 0 pauvres paysans, que je vous plains d'être si bêtes ! Que je vous plains de croire ce que vous racontent ces filous ! n
C'est ainsi qu'il appelait le gouvernement de l'Empereur, et naturellement j'en étais indigné ; mais les recommandations de Catherine me revenaient à l'esprit, et je pensais :
a Tais-toi , Christian, ne dis rien ; cela vaudra mieux. »
Enfin, sur toute la route nous vîmes le même spectacle ; les soldats du 84". en garnison à Phalsbourg, avaient l'air heureux comme des gens qui viennent de gagner le gros lot à la loterie ; leur colonel avait dit à ses hommes que ceux qui ne voteraient pas oui, seraient indignes de s'appeler des Français, Tous avaient voté oui ! Un bon soldat ne connaît que sa consigne.
Ayant donc passé devant laporte de France, nous descendîmes aux Baraques et puis à Lutzelbourg, Le train de Paris venait de quitter la station; on entendait encore son siffiet sous le tunnel de Saverne.
La femme du cousin, que je ne connaissaij pas encore, se tenait près des bagages, derrière la gare. En voyant arriver Georges, elle s'écria toute joyeuse :
« Ah ! c'est loi !.., Et voici les cousins!... »
Elle nous embrassa de Dien bon cœur, nous regardant tout étonnée, peut-être à cause de nos blouses et de nos grands feutres noirs. Mais, non ! ce ne devait pas être cela, car
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Marie-Anne Finck était native de Wasselonne, en Alsace, elles Alsaciens ont toujours eu la blouse et le grand chapeau, depuis que je me souviens. Seulement cette grande lemme sèche, avec ses yeux bruns, vive et agissante comme la poudre, après avoir passé trente ans à Paris, ayant d'abord été cuisinière cliez Kraulheimer, dans un endroit qui s'appelle barrière de Montmartre, el puis dans cinq ou si.\ auberges de la grande ville, pouvait bien s'étonner un peu de voir des gens simples comme nous autres, et sans doute cela lui faisait aussi plaisir.
VoiKà ce que je pense.
« Les voitures sont là, ma femme, disait Georges tout réjoui. Nous allons charger le plus que nous pourrons de meubles sur la grande, et le reste sur la petite. Tu t'assoiras devant. — Tiens, regarde là-haut, c'est le château de Lutzelbourg; et cette jolie maisonnette en bois, près d'ici, toute couverte de vigne vierge, c'est un chalet, le chalet du père Hoffmann-Forly, le distillateur d'eau de noyaux ; tu connais l'eau de uoyau.x de Phalsbourg ! b
11 lui montrait tout.
Ensuite, nous commençâmes à charger. Le grand Yéri , qui prend les billets à la barrière et qui porle les paquets à l'omnibus de M. André, vint aussi nous prêter un coup de main. Et les deux voitures étant chargées vers midi, la cousine assise devant la première, SLir une botte de paille, nous repartîmes tranquillement pour le village, où nous arrivâmes sur les trois heures.
Mais une chose me revient, que je ne veux pas oublier. Comme nous sortions de Lutzelbourg, une grande voiture de houille descendait de la côte ; son conducteur, un garçon de seize à dix-sept ans, tenait ses chevaux par la bride; et sur la porte de la dernière maison, un petit enfant, assis à terre, regardait passer nos voitures : il était hors du chemin, ne pouvait gêner personne et restait là tout paisible, quand le garçon lui donna, sans aucune raison, un coup de fouet, qui le fit pleurer à chaudes larmes.
La cousine avait vu cela.
« Pourquoi donc ce garçon a-t-il frappé l'enfant? dit-elle.
— Ça, répondit Georges, c'est un conducteur de houille ; il vient de Sarrebruck, c'est un Prussien ; il a frappé l'enfant, parce que c'est un Français ! »
Alors la cousine voulut descendre, pour courir sur le Prussien ; ehe l'appelait: «Grand lâche ! fainéant ! mauvais gueux ! Viens
donc me frapper, moi ! » Et le garçon serait aussi venu l'arranger, si nous n'avions pas été là pour le recevoir-, mais il se méfiait de nous, et fouettait ses chevaux à tour de bras, se dépêchant de passer le pont et lournanlla tête de notre côté, dans la crainte d'être suivi.
Je pensais en ce temps que le cousin Georges avait eu tort de dire que ce garçon en voulait aux Français, parce qu'il était Prussien ; mais j'ai reconnu plus lard qu'il avait raison, et que les Allemands nous en voulaient depuis des années sans nous le montrer, comme de véritables sournois, attendant une bonne occasion de nous le faire sentir.
« C'est encore à nolie brave homme que nous devons cela ! disait Georges ; les Allemands se figurent que nous l'avons nommé empereur, pour recommencer les mauvais coups de son oncle ; et maintenant ils regardent notre plébiscite comme une déclaration de guerre. La joie de nos préfets et de nos souspréfets prouve qu'ils n'ont pas tout à fait tort.
— Oui, criait sa femme ; mais de battre un enfant, c'est lâche !
— Bah! n'y pensons plus, dit Georges, nous en venons peut- être de bien pires, et que nous aurons méritées par notre bêtise... Dieu veuille que je me trompe ! »
C'est en causant de la sorte que nous arrivâmes au village.
Ma femme avait préparé le dîner ; on s'embrassa, on fit connaissance, et puis on s'assit à table, on mangea de bon appétit. La cousine Marie-Anne était gaie, elle avait déjà vu leur maison en passant, et le jardin derrière, avec ses rangées de groseilliers et de pruniers en fleur.
Les deux voitures, que nous avions dételées, attendaient devant leur porte ; on apercevait, par nos fenêtres, les gens du village qui tournaient autour, regardant les caisses, tâtantia literie, et causant entre eux de cette quantité de meubles et d'effets, comme d'une affaire qui les aurait regardés.
Ils se disaient sans doute que notre cousin Georges '\^^éber et sa femme étaient des gens riches, qui méritaient la considération de tout le pays ; et moi-même, avant d'avoir vu ces grandes caisses, je n'aurais jamais cru qu'ils possédaient tant de choses en propre.
Cela montrait que ma femme avait bien fait de me prévenir d'avoir des égards pour le cousin ; elle en avait aussi prévenu notre fille Grédel ; et quant à Jacob, c'est un garçon rempli de bon sens, qui réfléchit à tout, et qui n'a pas besoin qu'on lui dise ce qu'il faut faire.
11 a frappé l'enfant. . . (Page 11 .)
Mais ce qui novis étonna bien autrement, ce fut de voir arriver, sur les trois heures et demie, deux autres grandes voitures du côté de Véchem et d'entendre le cousin s'écrier :
n Voici mon vin de Barr ! o
Avant de venir à Ilôthalp, il était allé luimême à Barr, en Alsace, goûter de tous les crus et faire ses marchés.
0 Allons, Christian, dit-il en se levant, nous n'avons pas de temps à perdre pour décharger tout cela jusqu'au son-. Prends tes pincos ot ton marteau ; tu dois avoir aussi des cordes et une échelle pour descendre les tonneaux à la cave. »
Jacob courut chercher ce qu'il fallait.
Nous sortîmes tous ensemble, ma femme, ma fille, le cousin, tout le monde ; Franiz,
mon garçon, resta seul au moulin ;' et l'on se mit à déclouer les caisses, à porter les meubles dans la maison : des commodes, des armoires, des bois de lit, et des quantités d'assiettes, de plats, de soupières, etc., qu'on portait tout de suite à la cuisine.
Le cousin commandait :
« Posez ça dans ce coin ! Mettez ça dans l'autre ! »
Les voisms aussi nous aidaient, par curiosité. Tout allait rondement.
Et là-dessus les voitures de Barr arrivèrent. Il fallut les faire attendre. Nos femmes avaient déjà monté les lits et placé le linge dans les armoires.
Vers sept heures, tout étant en ordre dans la maison, on pensait pouvoir se reposer jus-
UISTOmE DU PLÉBISCITE.
Grédel qui se peignait les clieveiix. ■ . (Page 17.)
qu'au lendemain ; mais Georges nous dit, en retroussant ses manches :
« Maintenant, camarades, voici le gros ouvrage ; moi, je ne m'endors jamais sur le rôti. Que les hommes de bonne volouté m'aident à décharger les tonneaux, car les voiluiiers veulent retourner en ville, et je leur donne raison. »
Aussitôt la cave fut ouverte, l'échelle posée à la première voiture, la lanterne allumée ; et jusqu'à onze heures, on ne fit que décharger le vin, rouler les tonneaux, les descendre avec mes cordes et les mettre en place.
Je n'ai jamais vu travailler comme ce jour-là.
Seulement après onze heures, le cousin Georges, voyant tout arrangé comme il le
voulait, parut content; il mit la première tonne en perce, remplit un broc de vin, et dit :
« Que les travailleurs arrivent ; nous allons boire un bon coup, et puis nous irons nous co\icher ! »
On referma la cave, on se rafraîchit dans la grande salle ; et tous, les uns après les autres, en ayant assez, allèrent dorjnir chez eux, sur le coup de minuit.
Tout le village s'étonnait de voir comme ces Parisiens travaillaient ; ou ne parlait plus que d'eux. — Tantôt le cousin avait acheté les fumiers de la gendarmerie ; tantôt il avait fait marché pour drainer ses terres basses en automne ; et puis il bâtissait une élable, une buanderie derrière sa maison, une distillerie au fond de sa cour, il agrandissait encore ses
HISTOIRE DU PLEBISCITE
caves, déjà les plus belles du pays... Fallait-il qu'il eût de l'argent!
S'il n'avait pas payé comptant l'architecte, l'ouvrier, le maçon, on aurait cru qu'il se ruinait. Mais il n'avait jamais besoin de deux liards, et son notaire lui faisait toujours bonne mine, le saluant de loin et l'appelant n mou cher monsieur A\'éber. »
Une seule chose ennuyait Georges : tout do suite eu arrivant, il avait demandé à la prélecture la permission d'ouvrir son cabaret : A la Pomme de pin. 11 avait même écrit trois lettres à Sarrebourg et ne recevait aucune réponse. Matin et soir, en m^ voyant passer avec mes voiture-dri grains et de farine, il nie criait par la fenêtre :
« He! Christian ! arrive un peu ! »
Et ne me parlait que de cela; même il venait m'eonuyer à la mairie, pour mettre ma signature et le cachet sur ses lettres, avec des attestations de bonnes vie et mœurs, et l'on ne répondait rien du tout.
Un soir que j'étais à signer le registre des actes dressés dans la semaine par le maiire d'école, il entre comme à l'ordinaire et me dit:
« Encore rien ?
— Non, cousin, je ne sais pas ce que cela siguiQe.
— Bon, dit-il en s'asseyant à la place du secrétaire, donne-moi du papier, que j'écrive encore une fois, et puis nous verrons. »
Il éiait pâle de colère et se mit à écrire, en lisant tout haut :
te Monsieur le sous-préfet,
« Je vous ai demandé l'autorisation d'ouvrir un cabaret à Rôihalp. J'ai même eu l'honneur de vous écrire trois lettres sur ce chapitre, et vous ne m'avez pas répondu. Répondezmoi : oui ou non ! Quand ou paye les gens, çt qu'on les paye bien, ils doivent remplir leur service.
a Monsieur le sous-piéi'el, j'ai l'honneur de vous saluer.
« GeORGKS WKBIiR, - Ancien sergent d'infanterie de marine. >
En écoutant celle lettre, les cheveu.x m'en dres^aieut sur la tète.
« Cousin, n'envoie pas cela, lui disje, h; sous-prôfel serait capable do te faire arrêter.
— Bah 1 (it-il, vous aulns paysans, vous avez l'air de re;.'arder ces messieurs comme de petits hou Dieu ; ils vivent pouriant de notre argent, c'est nous qui les payons ; ils sont nos enijiloyés et rien de plus. Voyons,
Christian, veu.vtu.mettre ton cachet là-dessus !»
Alors, malgré tout ce que pourrait dire ma femme, je lui répondis :
« Georges, au nom du ciel ! ne me demande pas ça... Je serais sur de perdre ma place.
— Quelle place? Ta place de maire, dit-il, où l'on reçoit les ordres d'un sous-préfet, qui reçoit les ordres d'un préfet, qui reçoit les ordres d un ministre qui fait tout ce que veut notre honnête homme! J'aimerais mieux être hardier, que d'avoir une place pareille. »
Le maître d'école, qui se trouvait là, tombait des nues, sesbraspendaient jusqu'au bas de sa chaise, et il regardait le cousin en ouvrant de grands yeux, comme on regarde un fou dangereux.
Moi, j'étais aussi sur les épines d'entendre prononcer des paroles semblables dans la mairie, et je finis par lui dire que j'aimerais mieux aller moi-même à Sarrebourg, demander la permission, que de mettre le cachet sur sa lettre,
« Alors nous irons ensemble », fit-il.
Mais je vis bien que s'il parlait de cette façon à M. le sous-préfet, il nous ferait empoigner tous les deux, et je lui dis que j'irais tout seul^ parce que cela me gênerait.
« Eh bien! c'est bon, je veux bien, dit-il; mais tu me raconteras tout ce que le souspréfet t'aura répondu. »
Il déchira sa lettre et nous sorlîmes ensemble,
Je n'ai jamais passé de plus mauvaise nuit que celle-là. Ma femme me répétait que notre cousin Georges passait avant le sous-préfet et 1 Empereur, qui se moquaient de nous ; que l'Empereur avait aussi des cousins qui voulaient hériter de lui, et que chacun devait tenir à ses héritages.
Le lendemain, quand je partis pour Sarrebourg, tout s'embrouillait dans ma tète, et je [lensais que le cousin et sa femme auraient bien fait de rester à Paris, plutôt que de venir nous troubler tous, lorsque nous étions si tranquilles; quaml chacun payait ses impositions et contributions; que cliacun volait comme on voulait a la sous-préfecture ; qu'on n'entendait jamais une parole plus haute que l'autre au cabaret ; i]u'ou assistait régulièrement à la messe et aux vêpres ; que les gendarmes n'avaient qu'à passer une fois par semaine au village, pourniaiiitenirtouten ordre, et que moi, Christian WebiT, j'étais considéré, respecté, que lorsque j'avais dit nu mot, tous les honnêtes gens disaient:
« C'est la vérité !... M. le maire pense comme ca ! »
HISTOIRE DU PLÉBISCITE
CUii, toutes ces choses et beaucoup d'autres me passaient par l'esprit, et je maudissais le cousin en moi-même.
Voilà comme nous étions dans tout le pays 1 Je ne sais pas encore aujourd'hui par quel moyen les autres nous avaient rendus si bêles. Enfin, nous l'avons payé cher, et cela doit profiter à nos enfants.
A Sarrebourg, il fallut attendre jusqu'à deux heures, pour voir M. le sous-préfet, qui déjeunait avec MM. les conseillers d'arrondissement, en l'honneur du plébiscite. Cinq ou six maires des environs attendaient comme moi; nous voyions passer dans l'allée les grands plats de poisson et de gibier, malgré la fermeture de la chasse et de la pêche, et puis les paniers de vin, et nous entendions nos conseillers rire : « lia ! ha ! ha I » Ils s'amusaient joliment.
A la fin. II. le sovis-préfet sortit ; il avait bien déjeuné.
a Ah I c'est vous, messieurs, dit-il; entrez... entrez un instant au bureau. »
Et nous restâmes encore un bon quart d'heure au bureau. M. le sous-préfet vint alors se débarrasser des maires, qui demandaient différentes choses pour leurs villages. Il avait l'air joyeux et accordait tout; finalement, les autres étant expédiés, il me dit :
« Ahl monsieur le maire, je sais pourquoi vous êtes venu : vous venez me demander pour le nommé Georges Wéber l'autorisation d'ouvrir un cabaret à Rôthalp. Eh bien, c'est impossible ! Ce Georges Wéber est un républicain ; il a déjà fait de l'opposition an plébiscite ; vous auriez dii m'en prévenir, et vous l'avez ménagé, parce qu'il est votre cousin. On donne des autorisations de tenir cabaret h des gens sérieux, dévoués à Sa Majesté l'Empereur, et qui surveillent leurs pratiques ; mais on n'en donne jamais à des gens qu'il faut surveiller eux-mêmes. Vous devez savoir cela. »
Aussitôt je compris que mon adjoint, Placiard, nous avait dénoncés ! Cet être plat, sec, ne faisait que rédiger pétition sur pétition, pour demander des places, des pensions, des bureaux de tabac, des décorations pour lui et son honnête famille, parlant sans cesse de ses services, de son dévouement à la dynastie et de ses titres; ses titres étaient les dénonciations qu'il envoyait à la sous-préfecture, et, pour dire la vérité, dans ce temps-là c'étaient les njeiUeurs,
L'mdignation me prit, mais je ne dis rien, et j'ajoutai seulement quelques mots en faveur du cousin Georges, assurant M. le sous-
préfet qu'on avait menti sur son compte, qu'il ne fallait pas tout croire, etc. Lui bâillait dans sa main; et connue les conseillers d'arrondissement riaient au jardin de la souspréfecture, il se leva et me dit très-poliment :
« Monsieur le maire, vous connaissez ma réponse. D'ailleurs vous avez déjà trois cabarets dans votre village; quatre, ce serait trop. »
Il était inutile après cela de rester ; je le saluai donc, ce qui lui fit plaisir, et je retournai tranquillement à Rôthalp.
Le même soir, j'allai raconter à Georges, mot à mot, la réponse de M. le sous- préfet. Au lieu de se fâcher, comme j'aurais cru, le cousin m'écouta paisiblement; sa femme seule criait contre la mauvaise race; elle ne respectait pas les sous-préfets dans ses propos; mais Georges, qui fumait tranquillement sa pipe, après souper, prit la chose trèsbien.
« Ecoute, Christian, me dît-il. D'abord, je le remercie pour ce dérangement. Tout ce que tu me racontes, je le savais d'avance, mais je ne suis pas fâché d'en être sûr. J'aurais pourlant souhaité que ce monsieur eût reçu ma lettre. A cette heure, puisqu'on me refuse l'autorisation de vendre quelques verres de vin en détail, je vendrai du vin en gros. J'ai déjà ma provision do vin blanc; pas plus tard que demain, je vais à Nancy; j'achète une petite voiture et un bon cheval; de là, je me rends à Thiaucourt, et je fais mes provisions de vin rouge. Après ça je me promène à droite, à gauche dans le pays, et je place mon vin par deux, trois, six hectolitres, selon la solvabilité des gens. Au lieu d'avoir un cabaret, j'en aurai vingt. 11 me faut du mouvement. Avec mon auberge, Marie-Anne aurait été forcée de faire encore de la cuisine; elle en a bien assez!
— Oh ! oui, dit-elle, depuis trente ans, j'en ai fait des plats de choucroute et de saucisses, chez Krautheimer, à Montmartre, et chez Auber, dans le Cloître Saint-Benoît.
— Justement, dit Georges, maintenant tu n'en feras plus; tu surveilleras nos récoltes : la rentrée des foins, des fruits, des pommes de terre ; nous toucherons nos rentes, et moi j'irai courir, avec mon petit cheval, de village en village; M. le sous-préfet saura que Georges Wéber peut se passer de lui ! »
En écoutant cela, j'appris qu'ils avaient encore des rentes par-dissusle marché, et je pensai que le cousin avait raison de se moi|uer de tous les sous-préfets du monde.
HISTOIRE DU PLÉBISCITE
Il me reconduisit jusque dehors, en me serrant la main, et je me dis en moi-même que c'était une véritable abomination de refuser la permission d'ouvrir un cabaret à des gens de bien, quand on donnait celte permission à des Nicolas Rilter et à des André Kreps, que leurs propres femmes appelaient leurs meilleures pratiques, parce qu'ils tombaient sous la table tous les soirs et qu'il fallait le> porter au Ht.
D'un autre côté, je reconnus que cela valait mieux pour moi, car si les gendarmes avaient trouvé Georges en contravention, il aurait fallu verbaliser et me brouiller avec le cousin. De cette manière tout était bien, le commerce en gros ne regardant que les rats de cave.
Tout ce que Georges m'avait dit, il le fit le lendemain. A six beuies il gaguait déjà le chemin de fer; et cinq ou six jours après, il revenait de Nancy sur son propre char à bancs, attelé d'un bon cheval de cinq à six ans, dans toute sa force. Le char à bancs était neuf; on pouvait y boucler un petit ÊOufQet par le mauvais temps; et l'on pouvait l'enlever, pour conduire le vin ou ramener les tonneaux vides, quand c'était nécessaire.
Le vin de Thiaucourt suivait; Georges le mit tout de suite en cave, après avoir payé la facture et réglé le compte du voiturier. — J'étais là!
Quanta savoir combien d'hectolitres il avait alors à la maison, ce serait difficile, à moins d'ouvrir ses livres; mais pas un marchand de vin des environs et même de la ville n'aurait pu se vanter d avoir une cave montée comme la sienne, en bonnes qualités de vin, à tous les prix, rouge et blanc, d'Alsace et de Lorraine.
Vers ce temps, il me fit venir avec mon fils .îacob, pour dresser la liste des gens solvables. H écrivait en nous demandant :
« Combien peut-on donner à celui-ci?
— Tant.
— Combien à celui-là?
— Tant. »
Dans une après-midi, nous avions passé tous les aubergistes et les cabaretiers en revue, de Droulingen aux Quatre-Vents, des Quatre-Vents à Dabo. Jacob et moi nous connaissions ce qu'ils valaient jusqu'au centime, car celui qui paye bien sa farine paye bien son vin, et ceux qui se font tirer l'oreille par le meunier ne se pressent pas d'ouvrir leur bourse à d'autres.
Ainsi s'arrangeait le cousin.
Il prit un garçon du pays, le fils du tonne-
lier Gros, pour conduire, et lui-même se chargea de vendre.
Depuis ce moment, on voyait tous les matins Georges traverser Rôthalp au trot, et son garçon passer avec des chargements.
Le cousin avait aussi l'idée de distiller en hiver; il achetait toutes les vieilles futailles de rencontre, pour serrer les fruits qu'il espérait obtenir à bon marché sur la fin de l'automne; il faisait une grande provision de bois. Tous ceux du pays n'avaient qu'à le regarder faire, pour apprendre quelque chose; mais chez nous, les gens se croient plus malins que leurs voisins, et cela ne les rend pas plus riches.
Enfin, comme on voit, le commerce de Georges Wéber prenait une bonne tournure- Tous les jours en revenant de sa tournée, soit à Saverne, soit à Phalsbourg, il arrêtait sa voiture devant ma porte, et venait me trouver au moulin, en me criant :
« Hé! bonsoir, Christian, comment çavat-il aujourd'hui? »
Nous entrions derrière, dans la chambre, à cause du bruit et de la poussière, et nous causions du prix des grains, du bétail, du fourrage, et de tout ce qui peut intéresser des gens de notre position.
Ce qui l'étonnait le plus, c'était la quantité d'Allemands que l'on rencontrait dans la montagne et en plaine.
« Je ne vois que ça, disait-il . des bûcherons, des garçons brasseurs, des tonneliers, des charbonniers, des photographes, des entrepreneurs. Je parie, Christian, que ton garçon Frantz est aussi un .\llemand?
— Oui, il est du grand-duché de Bade.
— Comment cela se fait-il? disait Georges, qu'est-ce que cela signifie?
— Ce sont de bons ouvriers; et puis, ils se louent à moitié prix.
— Et les nôtres, qu'est-ce qu'ils deviennent?
— Ah ! lu comprends, cousin, ça les regarde.
— Je comprends, disait-il, que nous filons un mauvais coton. A Paris déjà, cette quantité d'Allemands ; balayeurs, garçons de magasin, tailleurs d'habits, cordonniers, traîneurs de charrettes, teneurs de livres, professeurs de toutes sortes, m'étonnail; et, depuis Sadowa, cela redouble... Plus ils ont gagné de terrain , plus leurs regards s'étendent ailleurs. Quel avantage avons-nous d'être Français, de payer chaque année des contributions plus fortes, d'envoyer nos enfants tirer à la conscription et faire leur congé; de supporter
IIISTOIRE DU PLEBISCITE,
toutes les charges de l'État, tous les ennuis despréfels, des sous-préfets, des commissaires de police et les vexations des simples mouchards, si ces gens-la, qui ne supportent rien du tout, ont les mémos avantages que nous, et même de plus grands, puisqu'on renvoie les nôtres pour les placer, et qu'ils font baisser, par leur grand nombre, le prix do la main-d'œuvre ? Cela profite aux fiibricants, aux entrepreneurs, aux bourgeois, mais la grande masse en devient misérable. Je n'y comprends rien. Il faut que nos braves gens de là-haut perdent la tète; si cela continue, les travailleurs ne tiendront plus à la patrie, qui se moque d'eux; et ces Allemands, qu'on favorise et qui nous exècrent, nous mettront tout doucement à la porte de chez nous. »
Ainsi parlait le cousin, et je n'avais rien ii lui répondre.
Mais en ce temps j'éprouvai de grands ennuis, et quoique cette affaire me regarde seul, il faut que je vous en parle.
Depuis l'arrivée de Georges, ma fille Grédel, au lieu de surveiller nos affaires, comme autrefois, de laver le linge, de traire les vaches, etc., était toute la sainte journée chez Marie-Anne. Jacob s'en plaignait, et disait :
« Qu'est-ce qu'elle fait donc là-bas ? Il faudra bientôt que je prépare la lessive, que j'étende le linge sur les haies et que je balte le beurre. Est-ce que Grédel ne pourrait pas faire son ouvrage? Est-ce qu'elle nous prend pour ses domestiques? »
Il avait bien raison, mais Grédel ne s'est jamais gênée; elle n'a jamais eu de considération que pour elle-même. Là-bas elle était avec la femme de Georges, qui lui parlait du m.atin au soir de Paris, des grandes places, dos marchés, du prix des œufs et de la viande, de ce que l'on payait à la barrière, de ceci, de cela ; de la cuisine, qu'est-ce que je sais moi?
Mario-Anne aimait sa société ; mais cela m'arrangeait d'a\itanl moins, que Grédel avait depuis quelque temps un amoureux au village, et que, dans ces cas-là, le meilleur est toujours de garder sa fille à la maison et d'avoir l'œil sur elle.
C'était un simple commis des carrières de Vilsberg, un ancien sergent de canonniers, Jean-Baptiste Werner, qui osait se permettre de jeter les yeux sur notre fille. Nous n'avions rien à dire contre ce garçon, c'était un grand bel homme, sec, les yeux hardis, les moustaches brunes, et qui faisait très-bien son service à ia carrière du père Heilz; mais il ne gagnait que ses trois francs par jour, et l'on pense bien que la fille de Christian Wéber
n'était pas faite pour un garçon qui ne gagne que ses trois francs; non, cela ne pouvait pas aller!
Malgré cela, j'avais vu bien des fois ce Jean- Baptiste Werner, le matin quand il allait à l'ouvrage, son mètre sous le bi'as, s'anêter près de l'écluse, — comme pour regarder les canards et les oies qui se baignaient dans la vanne, ou les poules qui se promenaient autour du coq, sur le fumier, —et en même temps Grédel, qui se peignait les cheveux lentement à sa fenêtre, devant le petit miroir. J'avais aussi vu qu'ils se disaient bonjour de loin, et que ce commis-là devenait tout pâle en apercevant notre fille; et môme j'avais été forcé de prévenir Grédel d'aller se peigner ailleurs, ou de fermer sa fenêtre quand l'autre passait.
Voilà simplement la chose!
Ce garçon m'ennuyait. Ma femme était aussi sur ses gardes.
Vous devez comprendre maintenant pourquoi j'aurais mieux aimé voir notre fille chez nous que chez le cousin; mais il était difficile de lui défendre d'aller là; Georges et sa femme auraient pu se fâcher, et cela nous metlait dans l'embarras.
Par bonheur, en ce même temps, le fils aîné du père Heitz, le maître de la carrière, demanda Grédel en mariage.
Depuis longtemps M. Mathias Heilz fils venait les dimanches, de Vilsberg, à la brasserie du Cruchon-d'or, s'amuseravec Jacob, comme lorsqu'on a des projets sur une famille. C'était un beau garçon, bien nourri, les joues et les oreilles rouges, et toujours bien habillé, avec des gilets en velours et des breloques à sa montre; enfin, un garçon comme une fille de bons sens peut s'en souhaiter un pour mari.
Il avait aussi du bien ; c'était l'ainé de cinq enfants; j'estimais que sa part pourrait bien monter de quinze à vingt mille livres, après la mort des parents.
Eh bien! ce garçon-là demanda Grédel en mariage, et tout de suite Jacob, ma femme et moi, nous fûmes d'accord pour consentir.
Ma femme pensa seulement qu'il fallait aussi consulter le cousin Georges et Marie-Anne. Grédel était justement chez eux quand j'y allai avec Catherine; et voilà qu'en entendant parler de cela, elle se mit à fondre en larmes, et à dire qu'elle aimerait mieux mourir que de se marier avec Mathias Heitz. Vous pensez si nous étions indignés. Ma femme voulait lui donner des soufflets , mais le cousin se fâcha, et dit qu'on ne doit jamais forcer une fille à se marier malgré elle, parce que cela fait de mauvais ménages. Ensuite il nous conduisit
HISTOIRE DU PLÉBISCITE
dans l'allée, en disant qu'il se chargeait luimême de voir cette affaire; qu'il fallait prendre des informations, et dire au garçon qu'on lui demandait un mois de réflexion.
Nous ne pouvions pas lui refuser cela, Grédel ne voulait plus revenir chez nous ; la cousine nous pria de ne pas la tourmenter; il fallut bien faire ce qu'ils voulaient, et c'est encore un des plus grands ennuis que j'aie eus dans ma vie ; je pensais :
« Maintenant, tune peux plus donner tafille à qui tu veux; c'est une véritable abomination I »
Je m'en voulais à moi-même d'écouter le cousin; mais tout cela n'empêcha pas Grédel de rester chez eux toute une semaine; de sorte qu'il fallut engager une femme de journée, et que Jacob criait que Grédel n'avait pu lui faire de plus grand affront, que de refuser son meilleur camarade, un garçon riche, qui payait hardiment dix, quinze et vingt chopes à la société, sans tourner la main.
Il n'en parla pourtant jamais au cousin Georges, qu'il respectait à cause de l'héritage, et dont les paroles brusques le confondaient.
A la fin, ma femme trouva que Grédel restait trop longtemps hors de chez nous; les gens du village auraient fini par eu causer; j'allai donc voir Georges un soir, pour lui demander ee qu'il avait appris sur le fils de Heitz,
C'était après souper. Grédel, en me voyant entrer, sortit tout de suite dans la cuisine, et le cousin me dit franchement :
« Ecoute, Christian, voici la chose en deux mots : Grédel en aime un autre.
— Qui ça?
— Jean-Baptiste Werner.
— Le commis du père Heitz, le fils du forestier Werner, qui n'a jamais eu que des pommes de terre à manger, c'est celui-là qu'elle aime ! Qu'il arrive, le gueux. . . qu'il vienne me la demander ; je le jette en bas de l'escalier I Et Grédel me donne un pareil chagrin !... Ah! je n'aurais jamais cru cela d'elle . . »
J'avais envie de pleurer.
« Voyons, me dit le cousin, il faut être raisonnable...
— Raisonnable I... mais elle mérite que je lui torde le cou I b
J'entrais en fureur; j'aurais voulu la tenir! heureusement elle était allée au jardin, et Georges me retenait; il me força de me rasseoir, et me dit :
« Ou'est-ce que ce Mathias Heitz? Un gros benêt qui ne sait rien, que jouer aux cartes et l'oire des chopes. On l'a mis au collège de
Phalsbourg, chez M. Perrol, comme ions les garçons de gens aisés du pays; il est resté trois ans dans la même classe; maintenant il fait le monsieur, il se promène en char à bancs avec des gilets à fleurs et des breloques; il serait incapable de gagner deux liards, et le vieux voudrait s'en débarrasser en le mariant. J'ai prismes informations : il a peut-être quinze à vingt mille francs à prétendre un jour; mais qu'est-ce que quinze milice francs pour un imbécile"? Il les mangera, il les boira; il en a déjà peut-être avalé la moitié!... Et s'il vient des enfants, qu'est-ce que quinze, et même vingt mille francs à partager entre cinq ou six ? Dans le temps, quand les filles recevaient un trousseau pour dot, et que l'aîné des garçons succédait au père, tout marchait encore; il ne fallait pas grand talent pour continuer un commerce bien établi, ou suivre un métier de père en fils; mais aujourd'hui l'esprit et le bon sens passent d'abord. Le grand-père Heilz était un homme laborieux; il a gagné de l'argent; son fils Mathias n'a pas ajouté un liard à son bien; et le petit-fils n'a pas un grain de bon sens. ..
— Et l'autre?... l'autre n'a rien du tout...
— L'autre , Jean-Baptiste Werner, est un brave garçon qui fait son service chez Heilz; c'est lui qui sait tout, qui mène tout, qui reçoit les commandes, qui s'arrange pour le voiturage, pour les expéditions par le chemin de fer Heitz met l'argent en poche, et Werner a tout le travail, faute d'une petite avance pour s'établir lui-même. Il a fait un congé; j'ai vu ses états de service, en Afrique, au Mexique; ils sont excellents : à ta place, je lui donnerais Grédel. •
— Jamais ! criai-je en tapant sur la table, j'aimerais mieux la jeter à l'eau ! »
La moitié des verres étaient à terre, enmorceaux, mais le cousin ne se fâcha pas.
« Eh bien, Christian, dit-il, tu as tort. . Réfléchis !... Grédel va rester ici. Je réponds d'elle... Tu ne peux l'emmener en ce moment; vous seriez capable de la maltraiter, et puis vous vous en repentiriez...
— Qu'elle reste tant qu'elle voudra, lui dis-je en prenant mon chapeau ; qu'elle ne reparaisse plus devant mes yeux 1 1>
Et je sortis.
Jamais je n'avais eu de colère ni de chagrin pareils; à la maison, je n'osai même pas raconter ce que j'avais appris ; mais Jacob s'en doutait, et comme le lendemain ^^'eI■ner s'arrêtait devant le moulin, il lui montra la fourche en criant ;
« Arrive !... o
HISTOIRE DU PLKinSCITE.
L'autre fit semblant de ne pas l'entendre, et continua son chemin.
n fallut pourtant à la fin tout dire à ma femme, qui parut d'abord indignée j mais elle se consola vite, et me dit :
a Eh bien, puisque Grédel ne veut pas du fils Mathias, nous garderons nos cent louis, et nous n'aurons pas besoin non pluâ de louer une nouvelle servante ; j'aime autant cela, car on ne peut pas se fier aux étrangers dans une maison.
— Oui ; mais comment déclarer à Mathias Ileitz que Grédel refuse son garçon ?
— Oh ! ne t'inquiète pas, Christian, ditelfe, laisse-moi faire ; ne nous brouillons pas avec le cousin Georges, voilà le principal. Je dirai que Grédel est encore trop jeune pour se marier ; c'est ce qu'on dit toujours et les autres n'ont rien à répondre. »
Catherine me tranquillisa de la sorte.
Mais cette affaire me trottait toujours dans la tête, quand il arriva des choses extraordinaires, auxquelles nous étions loin de nous attendre, et qui devaient nous faire pousser des cheveux gris, comme à beaucoup d'autres.
Un matin, M. le secrétaire du sous-préfet m'écrivit devenir à Sarrebourg. De temps en temps nous recevions l'ordre, comme lesjuges de paix, d'aller raconter à la sous-préfecture ce qui se passait chez nous.
Je me dis aussitôt, en recevant cette lettre, qu'il allait être question de notre dernier comice agricole, qui n'avait pas encore délivré tous les prix remportés par les oies et les poules quelques semaines avant.
Les gazettes de Paris parlaient bien depuis trois ou quatre jours d'un prince de Hohenzollern, qui venait d'être nommé roi d'Espagne, mais qu'est-ce que cela pouvait nous faire, à nous autres de Rôthalp, d'Illingen, de Droulingen, de Henridorf, d'apprendre que le roi d'Espagne s'appelait HohenzoUern ou autrement '!
Dans mon idée, ce ne devait pas être de celte affaire-là que M. le sous-préfet voulait me parler, mais de l'ancien ou d'un nouveau comice; onde quelque chose qui nous regardait particulièrement. L'idée du chemin vicinal et des cloches me venait aussi ; c'était peut-être pour cela qu'on me faisait venir.
Enfin, je prends mon bâton et je pars pour Sarrebourg.
En arrivant là- bas, je vis la grande rue
pleine de maires, de commissaires et déjuges de paix. L'hôtel de la mère Adler et toutes les auberges du voisinage n'avaient plus do place.
Je me dis alors (lue, bien sûr, nous allions apprendre du nouveau, comme par exemple une fête dans le genre du passage de Leurs Majestés l'Impératrice et le Prince Impérial, quatre ans avant, à Nancy, pour célébrer la réunion de la Lorraine à la Franre. Là-dessus je vais à la sous-préfecture, où se trouvaient déjà plusieurs maires des environs, qui causaient à la porte. Ils parlaient du prix des grains, de la cherté du fourrage; on les appelait les uns après les autres.
Au bout d'une demi-heure, mon tour arrive ; on appelle M. Christian Wéber, et j'entre en tirant mon chapeau.
M. le sous-préfet et son secrétaire, la plume sur l'oreille, étaient là ; le secrétaire se met à tailler sa plume, et M. le sous-préfet me demande ce qui se passe au pays.
« Au pays ? monsieur le sous-préfet, rien du tout. Nous avons une grande sécheresse , depuis six semaines il n'est pas tombé d'eau ; les pommes de terre sont petites et . .
— Ce n'est pas cela, monsieur le maire , qu'est-ce qu'on pense du prince deHohenzollern et de la couronne d'Espagne '?»
En entendant cela, je megratlai la tignasse, en me disant :
« Qu'est-ce que tu vas répondre maintenant V Qu'est-ce que tu dois dire '/ a M. le sous-préfet alors me demanda :
« Quel est l'esprit de votre population ? » L'esprit de notre population ! Comment sortir de là ?
« Voyez-vous, monsieur le sous-préfet, lui dis-je, dans nos villages, les gens n'ont pas beaucoup d'esprit ; ils ne lisent pas les gazettes...
— Enfin , qu'est-ce qu'on pense de la guerre ?
— Quelle guerre ?
— Mais si nous avions la guerre avec les Allemands, est-ce que les gens seraient contents ? »
Je commençais seulement à comprendre un peu, et je dis :
a Vous savez, monsieur le sous-préfet, que nous avons voté le plébiscite pour avoir la paix, paice que tout le monde aime le commerce et la tranquillité chez nous ; on ne demande que du travail, et...
— Bon... bon... c'est clair, fit-il, nous voulons tous la paix : Sa Majesté l'Empereur, Sa Majesté l'Impératrice, tout le monde aime la
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— Au pay?, monsieur le sous-prcfet, rien du tout. (Page 19.)
paix... Mais si on nous attaque ; si le comle de Bismark, le roi de Prusse nous attaquent?...
— Alors, monsieur le sous-préfet, on sera l)ien forcé de se défundie comme on pourra, par tous les moyens, avec des fourches, avec des bâtons...
— Mettez ça, monsieur le secrétaire, écrivez ça. C'est bien, monsieur le maire... J'en étais sûr d'avance, dit M. le sous-préfet en me donnant la main, vous êtes un bi'ave homme. »
J'en avais les larmes aux yeux. Il me reconduisitjusqu'à la porte, en me disant :
" Vous avez un e.xcellent esprit -, dites cela chez vous, à vos populations. Dites-leur que nous voulons la pai.x, que nous ne pensons qu'à la pai.x ; que Sa Majesté et Leurs Excel-
lences les ministres ne veulent que la pai-x ; mais que la France ne peut supporter les injures d'une puissance ambitieuse. Communiquez votre ardeur au village de Rôtlialp... C'est bien ! c'est très-bien !... Au revoir, monsieur le maire, au revoir ! »
Je sortis tout étonné, un autre maire entra, et je pensai :
«Comment, ce Bismark veut nous attaquer. Ah ! le gueux ! »
Mais je ne savais pas encore ni pourquoi ni comment.
Je me rendis à l'hùlel de la mère Adler, demander du pain, du fromage et une chopine de vin blnnc, selon mon habitude avant de partir. Et là, j'entendis ces messieurs les employés : contrôleurs, percepteurs, juges, re-
HISTOIRE DU PLÉDISr.ITE.
Je les aurais étranglés net. (Page 25;.
ceveurs , réunis dans la grande salle , qui racontaient que les Prussiens voulaient nous envahir ; qu'ils avaient déjà pris la moitié de l'Allemagne; et qu'ils voulaient maintenant nous mettre l'Espagne sur le dos, pour enlever le reste, comme ils avaient mis l'Italie sur le dos des Autrichiens avant Sadowa.
Tous les maires qui se trouvaient là disaient la même chose ; ils avaient tous répondu qu'on se défendrait, si l'on nous attaquait, car les Lorrains et les Alsaciens n'ont jamais été les derniers pour se défendre, chacun sait cela.
J'écoutais toujours ; finalement, ayant payé ma consommation, je sortis pour retourner à la maison.
J'étais déjà hors de Sarrebourg, et je mar-
chais depuis une bonne demi-heure dans la poussière, rêvant à toutes ces choses, lorsque j'entendis une voi ture galoper derrière moi; je me retourne : c'était le cousin Georges, sur son char à bancs, ce qui me fit bien plaisir. « Tiens, c'est toi, cousin? dit-il en s'arrêtant.
— Oui, j'arrive de Sarrebourg, et je ne suis pas fâché de te rencontrer, car il fait terriblement chaud.
— Eh bien, monte, dit-il en riant. Il paraît que vous avez eu grande réunion aujourd'hui; j'ai vu les auberges pleines de maires. »
J'étais monté, je venais de m'asseoir, et la voiture recommençait à trotter.
a Oui, lui dis-je, et c'est une drôle de chose, tu ne devinerais jamais pourquoi nous sommes allés chez le sous-préfet'?
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— Pourquoi ? »
Alors je lui racontai tout en détail, m'indignant contre ce gueux de Bismark, qui voulait nous envahir, et qui venait d'inventer son Hohenzollern, pour nous pousser à bout.
Georges m'écoutait. A la fin, il médit : « Mon pauvre Christian, le sous-préfet a eu raison de t'appeler un brave homme; et tous ces autres maires que j'ai vus là-bas, avec leurs nez rouges, sont aussi de braves gens; mais veux-tu savoir ce que je pense de tout ça?
— Qu'est-ce que tu penses, Georges?
— Eh bien, je pense qu'on vous mène comme des ânes, par le licou . Ce sous-préfet va faire son rapport au préfet, le préfet au ministre, et le ministre à l'Empereur. Ils savent tous que l'Empereur souhaite la guerre, parce qu'il en a besoin pour sa dynastie...
— Comment ! il en a besoin, Georges?
— Sans doute, malgré tout ce qu'on a fait, quarante-cinq mille soldats ont voté contre le plébiscite : l'armée tourne contre la dynastie ; il n'y a plus d'avancement; les médailles, les croix, les grades ont été donnés en masse dans les commencements ; maintenant tout est arrêté ;les sous-officiers en bas n'espèrent plus passer, parce qu'on remplit l'armée de nobles, de jésuites qui sortent des écoles de la sainte congrégation ; on ne voit plus à l'Annuaire que des de ; les soldats, qui viennent du peuple, commencent à comprendre qu'on veut les remettre sous l'éteignoir, ils sont de mauvaise humeur. Mais la guerre peut tout raccommoder , il faut quelques batailles, pour donner du jour aux mécontents; il faut une victoire, pour écraser les républicains, car les républicains s'enhardissent, ils relèvent la tête... Après une victoire, on pourra les envoyer par milliers à Lambessa et à Cayenne, comme au 2 décembre. En même temps les jésuites seront mis à la tête des écoles ; on rétablira le pape ; on défera l'Italie et l'Allemagne, et la dynastie sera ralTermie pour vingt ans. Tous les vingt ans, on recommencera, et la dynastie jettera de bonnes racines; mais il faut la guerre !
— Mon Dieu, c'est pourtant Bismark qui commence, lui dis-jc, c'est lui qui nous cherche une querelle d'Allemand.
• — Bismark, répondit le cousin, sait tout ce qui se passe chez nous, et les derniers ouvriers de Paris le savent aussi ; mais vous autres, vous ne savez rien; vous ne parlez que de vos pommes de terre, de vos choux vous ne pensez qu'à cela. On vous tient dans l'ignorance ; on veut que vous soyez en quelque
?orte le fumier de l'Empire, l'engrais de la dynastie. Bismark sait que notre honnête homme a besoin de la guerre, pour retremper l'armée et fermer la bouche à ceux qui parlent d'économie, de liberté, d'honnêteté et de justice : il sait que jamais la Prusse ne sera plus forte qu'aujourd'hui : elle a gagné les trois quarts de l'Allemagne ; tous les Allemands marcheront avec elle, pour combattri3 la France; ils peuvent mettre plus d'un million d'hommes sur pied dans l'espace de quinze jours, et seront trois ou quatre contre un ; quand on est quatre contre un, on n'a pas besoin de génie, la guerre va toute seule, on est sûr d'écraser l'ennemi.
— Mais l'Empereur doit savoir cela aussi bien que toi, Georges, lui dis-je, il veut donc la paix?
— Non ! il compte sur ses mitrailleuses. Et puis, il veut sa dynastie, et le reste il s'en moque, répondit le cousin. Pour avoir sa dynastie, il a prêté serment devant Dieu et devant les hommes à la République, et puis il a marché sur son serment et sur la République. Il a fait périr des milliers d'honnêtes gens, qui défendaient les lois contre lui; il a enrichi des milliers de filous, qui le soutenaient ; il a gâté la jeunesse, par l'exemple de la fortune des bandits et du malheur des gens de bien ; il a rabaissé tout ce qui est respectable ; il a relevé tout ce qui mérite le dégoût et le mépris. Tous ceux qui se sont approchés de cet homme ont été pourris jusqu'à la moelle des os... Toi, Christian, tu ne peux pas comprendre ces abominations, c'est tout simple ; mais les plus grands coquins de ce pays, les plus mauvais drôles d'entre vos paysans, ne pourraient pas même se faire une idée de la scélératesse de ïlwniiête homme : ce sont des saints auprès de lui ! Rien qu'à le voir, le cœur d'un vrai Français frémit ; pour sa dynastie, il nous vendrait et nous sacrifierait tous jusqu'au dernier. »
Georges, en parlant, était devenu tout pâle; je voyais qu'il pensait dans le fond du cœur ce qu'il me disait. Heureusement, nous étions seuls sur la route, loin de tout village, personne ne pouvait nous entendre.
« Mais ce Hohenzollern, lui dis-je au bout de quelques instants, ce Léopold de Hohenzollern est pourtant cause de tout ce qui se passe.
— Non, dit Georges ; s'il nous arrive malheur, Vhonncte homme seul en sera cause. Si tu lisais seulement un journal, tu saurais que les Espagnols voulaient pour roi Montpensier, un fils de Louis-Philippe, cela ne pouvait que
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nous faire du bien ; Montpensicr serait devenu naturellement l'allié de la France ; mais cela faisait du tort à la dynastie . Vhonnéle Iwinme a menacé l'Kspagne! Alors les Espagnols ont nommé ce prince prussien, à la place de Montpensier, un prince qui ne serait pas seul, et qu'un million d'Allemands pourraient soutenir au besoin ; ils l'ont nommé pour vexer notre monsieur; c'est tout simple, ils n'avaient pas à demander son avis. Est-ce que la France a consulté quelqu'un, est-ce qu'elle s'est inquiétée de l'Espagne, de l'Angleterre, de l'Allemagne, lorsqu'elle a proclamé la République, ou quand elle a nommé Louis Bonaparte empereur? Est-ce qu'il a le droit de mettre son nez dans leurs affaires? Non! c'est ennuyeux pour nous, mais les Espagnols ont eu raison ; ils n'ont pas à s'inquiéler de faire plaisir à notre brave homme et à sa belle famille ! Maintenant, arrive ce qui pourra ! Moi, je ne compte plus sur la paix.
a Les Allemands, de tous les côté», se retirent du pays; ils retournent à leurs régiments ; l'ordre est venu, et ils obéissent : c'est un mauvais signe. Dans tous les villages que je viens de traverser et sur toutes les routes, j'ai rencontré de ces gaillards, leurpaquetsur l'épaule ; ils s'en vont! »
Voilà ce que me dit le cousin, et je pensais que c'était pourtant un peu trop fort; mais en arrivant à la maison, la première chose que me dit ma femme, ce fut :
« Tu sais que Frantz s'en va?
— Notre garçon ?
— Oui, il demande son compte.
— Ah! bon! .. Eh bien, qu'il vienne derrière, nous causerons, o
J'étais bien surpris, et je le fis entrer dans ma chambre, au fond du moulin, où j'ai mes papiers et mes livres ; il avait déjà son sac de peau de vache bouclé sur le dos.
« Comment? tu t'en vas, Frantz? Est-ce que tu as quelque chose contre nous?
— Non, ça n'est pas ça, monsieur Wéber; il faut que je parte, j'ai l'ordre de rejoindre mon régiment.
— Tu es donc soldat ?
— Oui, dans la landwehr. Nous sommes tous soldats en Allemagne.
— Mais si tu voulais rester ici, qui est-ce qui pourrait venir te chercher?
— Ce n'est pas possible, monsieur Wéber ; ou me jugerait chez nous comme déserteur ; je ne pourrais plus rentrer à la maison, et l'on me prendrait tout mon bien ; mes frère et sœur hériteraient de tout.
— Ah ! c'est différent. Maintenant, je comprends... Tiens, voici ton certificat. »
Je lui avais écrit un bon certificat, car c'était un vrai travailleur. Je lui payai son du, jusqu'aux centimes, et lui souhaitai bon voyage.
Le cousin Georges avait raison : ces Allemands partaient tous, et l'on n'aurait jamais cru que nous en avions tant au pays ; les uns se faisaient passer pour dts Suisses, les autres pour des Luxembourgeois ; d'autres étaient établis, et l'on ne se serait jamais douté qu'ils devaient encore deux ou trois ans de service chez eux. Cela causait des disputes; ceux qu'ils avaient remplacés, et qui leur en voulaient, tombaient dessus. La gendarmerie battait la montagne, et nos affaires prenaient une vilaine tournure.
J'avais beau dire à la mairie que l'Empereur voulait la paix, comme les gazettes de la préfecture ne parlaient que de l'affront qu'on nous faisait, de l'ambition de la Prusse, de la revanche de Sadowa, des peuples catholiques, qui allaient se déclarer en masse pour nous, de toutes les puissances, qui nous donnaient raison, l'enthousiasme pour la guerre augmentait de jour en jour, et principalement celui des roulants, des chaudronniers, des gagne-petit, de tous ces bous sujets qui sortent de prison et qui cherchent de l'ouvrage, sans jamais en trouver nulle part I Mais ils trouvent des murs à grimper, des portes à enfoncer, des armoires à vider... Toute cette race-là criait que l'honneur de la France était de faire la guerre aux Allemands.
Et puis, les bonnes gazettes de Paris, payées par le gouvernement, comme nous l'avons su plus tard, continuaient d'arriver et de se répandre pour rien, disant que notre ambassadeur Benedetti était allé voir le roi de Prusse aux eaux d'Ems, pour le prier de ne pas nous précipiter dans les horreurs de la guerre , et que Guillaume avait répondu que tout cela ne le regardait pas ; que son cousin Léopold de HohenzoUern l'avait seulement consulté par égards, comme le chef de la famille, et qu'il était trop bon parent pour l'engager à refuser une pareille aubaine, qui lui tombait du ciel.
C'est alors que l'indignation des gazettes éclata contre les Allemands : il fallait absolument les mettre à la raison ! Figurez-vous la position d'un maire qui, deux mois avant, avait fait voter le plébiscite à tout son village, en promettant la paix, et qui voyait clairement qu'on s'était servi de lui comme d'un imbécile, pour tromper son monde.
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Je n'osais plus regarder le cousin en face, car il m'avait prévenu de la chose, et je savais alors à quoi m'en tenir sur les honnêtes gens du gouvernement.
Les atl'aires allaient si mal, que la guerre semblait déclarée, quand on apprit un beau matin que Hohenzollern venait de donner sa démission de roi d'Espagne. Ah! pour le coup, nous étions hors de la nasse; nous pouvions respirer un peu ! — Ce jour-là, le cousin luimême riait ; il vint au moulin et me dit :
« C'est l'Empereur qui doit avoir le nez long ! Et ses ministres, et ses aides de camp, qui veulent tous le bùton de maréchal !... La chose allait si bien ! 11 va falloir attendre une autre occasion pour recommencer. Doiventils être vexés! »
Nous riions tous les deux.
Plus de vingt-cinq notables du pays vinrent ce jour-là me serrer la main à la mairie. On pensait que Son Excellence M. Emile OUivier ne pourrait jamais raccommoder celte guerre, et que la paix resterait malgré lui, malgré le ministre des affaires étrangères, malgré l'Empereur, malgré le général Lebœuf, qui disait au Sénat que nous étions prêts, cinq fois prêts, et qu'il ne nous manquerait pas un bouton de guêtre pendant toute la campagne.
On gloriflait Hohenzollern d'avoir eu du bon sens pour tout le monde ; et comme les réserves étaient déjà rappelées, plus d'un jeune homme était aussi bien content de rester dans sa famille.
Enfin on croyait l'affaire dans le sac, quand notre brave homme et son honnête ministre nous apprirent qu'on avait tort de se réjouir trop tôt.
Tout à coup le bruit courut que Guillaume avait mis notre ambassadeur à la porte, en disant contre l'honneur de Sa Majesté Napoléon III quelque chose de tellement fort, que personne n'osait le répéter.
Il parait que Sa Majesté Napoléon III, voyant que le roi de Prusse avait retiré son autorisation au prince de Hohenzollern d'accepter la couronne d'Espagne, ne s'était plus contenté de cela ; el qu'il avait donné l'ordre à notre ambassadeur de demander à Guillaume de renoncer encore à lotîtes les couronnes que les Espagnols pourraient lui offrir par la suite des temps , pour lui ou pour sa famille; et que ce roi, qui n'est pas toujours de bonne humeur, avait dit quelque chose de très-fort sur le compte de Vhonmtc homme.
Ce jour-là, j'étais à la mairie, vers onze heures, je venais de célébrer lo inariagg
d'André Fixe avec la fille Haan, la noce était partie pour l'église, et j'allais aussi sortir, lorsque le facteur Michel entre, et jette le Petit Moniteur sur la table. — Alors je me rassois dans mon fauteuil, et je lis la grande bataille, au Corps législatif, de Thiers, Jules Favre, Gambelta Glais-Bizoin et plusieurs autres, contre les ministres, pour défendre la paix.
C'était magnifique !... Mais cela n'avait pas empêché la majorité — nommée pour faire tout ce que voulait l'Empereur — de déclarer la guerre aux Prussiens, à cause de ce que Guillaume avait dit.
Ou'est-ie qu'il pouvait donc avoir dit? Son Excellence Emile Ollivier n'a jamais osé le répéter. Le cousin Georges prétendait qu'il avait dit quelque chose de juste, et que c'était naturellement le pire : mais on sait aujourd'hui, par les rapports de notre ambassadeur, que le roi de Prusse n'avait rien dit du tout, et que l'indignation de M. Ollivier était une abominable comédie, pour tromper la Chambre et lui faire voter la guerre.
Enfin, voilà le commencement de nos malheurs ; et, pour ma part, je trouve que ce n'est pas gai. Non ! après avoir supporté tant de misères, ce n'est pas gai de penser qu'on les doit à M. Emile Ollivier, à M. Lebœuf, à M. de Gramont, à M. Bonaparte et à d'autres hommes pareils, qui vivent aujourd'hui tranquillement dans leurs châteaux, en Italie, en Suisse, en Angleterre, pendant que tant de malheureux ont eu les os cassés, ont été ruinés de fond en comble, ont perdu leur père, leurs enfants, leurs amis, et nous autres Alsaciens et Lorrains, notre patrie!
Le lendemain de cette déclaration, le cousin Georges, qui ne voyait jamais les choses en beau, partit pour Belfort. Il avait commandé du vin à Dijon, et voulait l'arrêter en route. — Nous étions au 22 juillet. Georges ne revint que cinq jours après, le 27, ayant eu des peines extraordinaires pour arriver à temps.
Pendant ces cinq jours, j'en avais aussi vu de dures ! Les ordres m'arrivaient d'heure en heure de presser le départ des réserves, des congés renouvelables et dos gardes mobiles ; la gendarmerie n'avait plus de repos. Les gazettes du gouvernement parlaient de l'enthousiasme des populations pour la guerre; c'était à vous faire lever les épaules ! Figurez-vous donc des garçons assis tranquillement chez eux, en pensant : o Dans cinq ou six mois, je
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serai libéré du service; je pourrai me marier, m'établir, gagner de l'argent ! » et qui, sans rime ni raison, prennent de l'enthousiasme pour aller assommer des gens qu'ils ne connaissent pas, et risquer leur peau contre eux... Est-ce que des idées pareilles ont l'ombre du bon sens ?
Et les Allemands!... Est-ce qu'on va nous faire croire aussi (]u'ils sont venus pour leur plaisii-j tous ces milliers d'employés, de commerçants, de fabricants, de bons bourgeois, qui vivaient paisiblement dans leurs villes et leurs villages? Est-ce qu'on nous soutiendra qu'ils sont venus se ranger devant nos canons, pour leur satisfaction particulière, avec un officier derrière eux, le pistolet à la main, pour leur tirer dans le dos s'ils reculaient? Est-ce (ju'on croit que cela les amusait? Allons donc ! Son Excellence M. le ministre Oliivier est seul parti pour la guerre, comme il l'avait dit, d'un cœur léger! 11 était sûr d'en revenir, lui ; il n'avait pas grand'chose à craindre ! Il se porte bien, il a fait fortune en peu de temps !... Mais les garçons de nos environs, Mathias Heilz, mon fils Jacob et des centaines d'autres, n'étaient pas si pressés; ils auraient bien mieux aimé rester dans leurs villages.
Plus tard, ce fut autre chose ; quand on se battait pour la patrie, alors, oui ! un grand nombre se mirent en route par devoir et sans être appelés, pendant que monsieur OUivier et ses amis se cachaient Dieu sait ofi!... Mais dans ce moment-là, quand ou pouvait éviter encore tous nos malheurs, d'aller se faire hacher pour un tas d'intrigants et de comédiens que l'on commençait à connaître, c'est faux !
Lorsque nous avons vu Jacob en blouse, son paquet sous le bras, entrer au moulin, et me dire :
a Allons, mon père, je pars !.. Il ne faudra pas oublier de lever l'écluse dans une demiheure, parce que l'eau sera montée. »
Quand il me dit cela, je vous réponds que mon cœur grelottait; les cris de la mère, dans la chambre derrière, me faisaient dresser les cheveux. J'aurais voulu répondre quelque chose, encourager le garçon ; mais ma langue ne pouvait pas se remuer; et si j'avais tenu Son Excellence OUivier et son respectable maître par la gorge dans un coin, ils auraient fait une drôle de figure : je les aurais étranglés net !
Enfin Jacol) s'en alla. •
Tous les garçons de Sarrebourg, de Ghàteau-Salins et de nos environs, à quinze ou
seize cents, étaient à Phalsbourg. pour remplacer le 84«, qui, d'un moment à l'autre, s'attendait à partir, en se plaignant de son colonel, parce qu'il ne réclamait pas la première place pour son régiment. Les officiers avaient peur d'arriver trop lard ; ceux-là voulaient de l'avancement, des croix, des médailles ; c'était leur métier de se battre !
Ce que j'ai dit sur l'enthousiasme est vrai : c'est vrai pour les Allemands et pour les Français : ils n'avaient pas l'idée de s'exterminer les uns les autres : Bismark et notre hotinêtc homme ont seuls tout fait ; c'est sur eux que retombe le sang versé.
Notre cousin Georges revint de Belfort le '27 au soir. Je crois le voir encore entrer dans notre petite chambre, à la nuit ; Grédel était rentrée la veille, et nous soupions, la lampe de fer-blanc sur la table. De ma place, à droite, parla fenêtre, je pouvais surveiller l'écluse.
Georges arrive :
« Ah ! te voilà de retour, cousin; est-ce que ton affaire a bien marché?
— Oui, je n'ai pas à me plaindre, dit-il en prenant une chaise, je suis arrivé juste à temps pour arrêter mon chargement ; mais j'ai eu de la chance... il m'en a fallu !... Dieu du ciel ! quand j'y pense, quel encombrement depuis Belfort jusqu'à Strasbourg : les troupes, les recrues, les canons, les chevaux, les munitions, les caisses de biscuit, tout pêlemêle arrive en chemin de fer. On ne s'y reconnaît plus. On demande des ordres partout ; les fils du télégraphe ne vont plus pour les particuliers; les intendants ne savent pas où trouver leurs dépôts ; les colonels cherchent leurs régiments , les généraux leurs brigades et leurs divisions. On demande du sel, du sucre, du café, du lard, de la viande, des brides pour les chevaux, et l'on reçoit des cartes de la mer Baltique, pour faire campagne dans les Vosges ! Mon Dieu... Seigneur Dieu , criait le cousin en levant les mains, est-ce possible? Faut-il que nous eu soyons arrivés là, nous... nous... les descendants des hommes de 92 !... C'est maintenant qu'on va voir ce qu'il en coiile de se laisser gouverner par des filous ! Je t'en préviens, Christian, tout va manquer; nous n'aurons peut-être pas seulement de fusils dans les arsenaux, malgré les centaines de miUions qu'on a votés pour en avoir. Tu verras... tu verras!... »
Il s'était mis à marcher de long en large, tout pâle ; et nous, sur nos chaises, nous le regardions aller et venir, la bouche ouverte,
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touiuant la tête à droite et à gauche. Il s'indignait de plus en plus et disait :
« Voilà le génie de Yhonnéte homme... C'est lui qui mène tout^ c'est notre général en chef. Un capitaine d'artillerie en retraite, aveclequel j'ai fait route de Schlestadt à Strasbourg, m'a dit que, par suite de la mauvaise organisation de nos forces, nous ne pourrions pas mettre plus de deux cent cinquante mille hommes en ligne sur notre frontière, du Luxembourg à la Suisse ; et que les Allemands, mieux organisés et préparés de longue date, pouvaient nous opposer dans huit jours cinq à six cent mille hommes. Ils seront donc plus de deux contre un pour commencer, et nous écraseront malgré la bravoure de nos soldats. Ce vieil officier, rempli de bon sens et qui a voyagé en Allemagne, m'a dit aussi que les canons des Prussiens tirent plus vite et portent plus loin que les nôtres, ce qui permettra aux Allemands de démonter nos batteries et nos mitrailleuses, sans avoir de mal de leur côté... Il paraît que notre grand homnie n'a pas songé à tout cela !...
Alors Georges se mit à rire; et comme nous ne disions rien, il continua :
<i Et les autres, les Prussiens, les Bavarois, les Badois, les Wurtembergeois, le Courrier du Bas-Rhin crie qu'ils arrivent par régiments et par divisions, de Francfort et de Munich à Rastadt, avec des canons, des munitions et des vivres en masse ; que tout le pays en est couvert de Carlsruhe à Baden ; qu'ils ont fait sauterie pont deKehl, pour nous empêcher de les tourner ; et qu'il n'y a pas assez de troupes à Wissembourg... Mais à quoi sert de crier ? Notre général en chef en sait plus que le Courrier du Bas-Rhin ; c'est un gailiard ferré, qui ne reçoit pas de conseils; il faut avoir bien de l'audace, pour oser se permettre de lui donner un avis. »
Et tout à coup s'arrêtant de marcher :
'I Christian, me dit le cousin, je suis venu pour te donner un conseil.
— Lequel ?
— C'est de cacher tout ce que tu peux avoir en argent, car d'après ce que j'ai vu làbas, dans quelques jours les Allemands seront en Alsace. »
Représentez-vous ma surprise en entendant cela. Georges n'était pas un de ces hommes qui plaisantent sur les affaires sérieuses ; ce n'était pas non fihis un être craintif ; au contraire, on aurait été bien loin pour eu trouver un plus courageux ; aussi figurez-vousTépouvante de ma femme et de Grédel.
a Comment, Georges, lui dis-je, tu crois que c'est possible "?
— Ecoute, fit-il, quand d'un côté on ne voit que des êtres nuls, sans jugement, sans prudence et sans ordre ; et qu'on voit de l'autre des gens qui, depuis cinquante ans, se préparent à nous porter un mauvais coup, tout est possible. Oui, je le crois, d'ici quinze jours les Allemands seront en Alsace. Nos montagnes vont les arrêter ; les forts de Bilche, de la Petite-Pierre, de Phalsbourg, deLichtenberg; les abatis et les retranchements que l'on va faire dans les défilés ; les embuscades de toute sorte que l'on dressera, les ponts et les tunnels du chemin de fer, qu'on fera sauter, (ont cela les empêchera d'aller plus loin, pendant trois mois, quatrr- mois, jusqu'en hiver ; mais en attendant, ils enverront par ici des reconnaissances, des uhlans, des hussards, des bandits de toute espèce, qui happeront tout, qui pilleront tout : le blé, le foin, la paille, la farine, le lard, le bétail et principalement 'argent. C'est sur notre dos qu'on fera la guerre, et c'est nous autres, Alsaciens et Lorrains, qui payerons les frais. Je connais ça !... J'ai débarqué sur bien des côtes ; aussi, croismoi, cache tout; je vais en faire autant, et s'il nous arrive malheur, au moins ce ne sera pas notre faute. Je n'ai pas voulu me coucher sans l'avertir. Bonsoir, Christian ; bonsoir, tout le monde ! »
Il sortit, et nous restâmes là quelques instants à nous regarder les uns les autres.
Ma femme et Grédel voulaient tout cacher le même soir. Grédel, depuis qu'elle avait son Jean-Baptiste Werner en tête, ne pensait plus qu'à sa dot ; elle savait que nous avions environ cent louis en pièces de cent sous, dans une corbeille au fond de l'armoire, et elle disait :
a C'est ma dot ! »
Et cela l'inquiétait plus que tout le reste. Elle devenait même hardie et voulait tenir les clefs ; mais sa mère n'est pas une femme qui se laisse conduire; elle lui criait à chaque instant :
« Prends garde, Grédel, prends garde! »
Elle la regardait de travers, et j'étais toujours forcé de venir mettre le holà entre elles, car Catherine n'a pas trop de patience.
Ainsi tous les ennuis venaient ensemble.
Moi, malgré ce que Georges venait de me dire, je n'avais pas peur. Les Allemands n'étaient qu'à seize lieues de nous, c'est vrai, mais ils avaient d'abord à passer le Rhin ; ensuite nous savions qu'à Niederbroun les gens se plaignaient des troupes cantonnées dans les villages ; cela montrait que les sol-
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datsne manquaient pas; et puis, Mac-Mahon était à Strasbourg ; les turcos, les zouaves el les chasseurs d'Afrique arrivaient.
Enfin, je dis à ma fenune que rien ne pressait ; que le cousin détestait l'Empereur de- {luis longtemps ; mais que tout ça ne signifiait pas grand'chose, et qu'il fallait d'abord voir soi-même ; que j'irais au marché de Saverne, et que si les allaires me paraissaient mauvaises, alors je vendrais tout notre blé et toute notre farine, ce qui ferait bien encore cent louis, que nous enterrerions tout de suite avec le reste.
Ma femme reprit courage.
Si je n'avais pas eu beaucoup à moudre pour les boulangers de la ville, je serais allé le lendemain à Saverne ; j'aurais vu ce qui se passait. Malheureusement, depuis que Frantz et Jacob étaient partis, le moulin me restait sur les bras, et j'avais à peine le temps de me retourner.
Jacob m'ennuyait aussi beaucoup, en me demandant de l'argent par le facteur Michel. Ce Michel me racontait qu'on n'avait pas encore fait l'appel des mobiles, qui se promenaient de cabaret en cabaret, par troupes, pour tuerie temps ; qu'ils n'avaient pas reçu de fusils; qu'ils n'étaient pas logés à la caserne, et qu'ils ne recevaient pas un liard pour leur nourriture.
Ce désordre abominable me dégoûtait; je pensais qu'un empereur qui fait venir les jeunes gens dans le temps des récoltes, doit au moins les nourrir et ne pas les laisser à îa cliarge de leurs parents. Cela ne m'empêchait pas d'envoyer de l'argent à Jacob ; je ne pouvais pas le laisser soutï'rir la faim ; mais c'était bien ennuyeux de l'entretenir là de mon argent, à se promener les mains danslespoches, pondant que moi, à mon âge, j'étais forcé de porter les sacs au grenier, de les redescendre, de les charger tout seul, et de surveiller encore le moulin ; car on ne pouvait plus trouver personne, et le vieu.x garçon meunier Donadieu, avec ses deux hernies, était le seul qui m'aidait.
Qu'on se représente après celanolre embarras, nos inquiétudes et nos fatigues !
Lesautres, au village, n'avaientpasl'airplus gais; les vieux et les vieilles ne pensaient qu'à leurs fils enfermés dans la ville; et la grande sécheresse continuant toujours, on ne comptait plus sur rien. La petite vérole s'était aussi déclarée. On ne pouvait plus vendre, ni rien recevoir parle chemin de fer; les planches, les madriers, les bois en grume et les pierres de taille restaient devant les scieries et les
carrières. Le sous-préfet continuait de m'ennuyer, pour rechercher trois ou quatre gueux qui ne se présentaient pas; et tout cela fit que je ne pus pas aller à Saverne dans celte semaine.
Alors on apprit que l'Empereur, à la fin des fins, venait de quitter Taris, pour se mettre à la tête de ses armées , et quatre ou cinq jours après arriva la nouvelle de sa grande victoire de Sarrebruck, oii les mitrailleuses fauchaient les Prussiens, où le petit prince ramassait des balles, « ce qui faisait pleurer les vieux soldats d'attendrissement ! »
En apprenant cela, les gens étaient comme fous de joie, et de tous les côtés on criait : (I Vive l'Empereur I » M. le curé prêchait l'extermination des Prussiens hérétiques ; la racaille voulait tomber sur les luthériens.
Jamais on n'avait rien vu de pareil.
Ce jour môme, vers le soir, comme je venais d'arrêter mon moulin, tout à coup j'entendis au loin, du côté de la route, le ci i :
Aux armes, citoyens ! Formez vos bataillons.
La poussière de la route montait jusqu'au ciel. C'était le 8i« qui parlait de Phalsbourg ; il allait à Metz. Les gens qui travaillaient dans les champs dirent, en rentrant à la nuit, que les pauvres soldats, avec leur gros sac sur les épaules, ne pouvaient presque plus avancer, à cause de la chaleur; qu'on leur donnait de l'eau-de-vie et du vin à toutes les portes de Mctting, et qu'ils disaient :
« Adieu!... Vivez bien !... »
Et que les officiers aussi serraient la main de tout le monde, pendant que les gens leur criaient :
« Courage!... Vive l'Empereur!... »
Oui, cette victoire de Sarrebruck avait tout changé dans nos villages; l'amour de la guerre revenait ; on aime toujours la guerre quand elle nous profite, et qu'on peut s'étendre chez les autres.
Celle nuit-là, vers neuf heures, j'allai prévenir le cousin de retenir sa langue, car après cette grande victoire, un seul mot contre la dynastie pouvait le faire aller très-loin. Il était seul avec sa femme et me dit :
« Merci, Christian ! J'ai vu la dépêche ; on a fait tuer quelques braves garçons, pour montrer le jeune prince à l'armée. Ce pauvre petit être a ramassé des balles sur le champ de bataille : c'est l'héritier de l'oncle, du terrible capitaine d'Iéna et d'Austerlitz ! On n'a perdu qu'un officier. Un officier, ce n'est pas
HISTOIRE DU PLÉBISCITE
Et c'est nous autres. (Page 26).
grand'chose ; mais si l'héritier de la dynastie avait eu la plus petite égralignure, les gazettes auraient pleuré de grosses larmes, et ce serait notre devoir de tomber en faiblesse.
— Tâche seulement do te taire, lui dis-je en regardant si les fenêtres étaient bien fermées; prends garde, Georges; au nom du ciel, mélie-toi de Placiard et des geudarmes !
— Oui, fit-il, les ennemis do la dynastie courent en ce moment de plus grands dangers que le petit prince. Si les victoires vont leur train, ils risquent d'être joliment épluchés ; je le sais bien, cousin, aussi je le remercie d'être venu m'avertir. »
C'est tout ce qu'il me dit, et je rentrai bien pensif à la maison.
Le lendemain, jeudi, jour de marché, je
conduisis mes deux premières voitures de farine à Saverne et je les vendis un bon prix.
Ce jour-là, je vis le grand mouvement des cheminsde fer, dont nous avait parlé Georges : le passage des mitrailleuses, des canons, des caisses de biscuit, et l'enthousiasme des gens pour verser du vin à nos soldats.
C'était une véritable foire dans la grande rue : depuis le château jusqu'à la gare, on aurait dit la fête des petits pains blancs et des cervelas ; mais les turcos, avec leurs vestes bleues, leurs culottes de toile et leurs calottes rouges, passaient avant tous les autres ; tout le monde voulait les goberger.
Je n'avais jamais vu de ces gens-là : leur peau jaune, leurs grosses lèvres, leurs yeu.x blancs m'étonnaient ; et je me disais en les
Cliut!,.. (Page 31).
voyantallonger leurs grandes jambes maigres, le fusil sur l'épaule, que les Allemands ne seraient pas à la noce avec eux; leurs officiers aussi, le sabre à la ceinture et la barbe en pointe, avaient l'air de fameux soldats.
A toutes les portes d'auberge, quelques cb.asseurs d'Afrique avaient attaché leurs petits chevaux, tous pareils et bien faits, comme des cerfs. On ne leur refusait rien. De tous les côtés, dans les cabarets, il était aussi question d'ambulances, de collectes pour les blessés. — Enfin, voyant cela, les idées de Georges me parais'^aient de plus en plus contraires au bon sens, et j'étais en quelque sorte sur que nous allions tout enfoncer.
Vers deux heures, ayant dîné à l'auberge du Bœuf, je repris le chemin de Rôthaip,
par Phalsbourg, pour voir Jacob en passant.
Comme je montais la cote, quelque chose brillait de temps en temps sur la hauteur, à travers les bois. Et voilà que tout à coup des centaines de cuirassiers débouchent sur la route, au tournant de la fontaine d'Alsace ; ils arrivaient lentement, deux à deux; leurs calques et leurs cuirasses jetaient des éclairs à tous les arbres, et le bruit de leurs pas roulait comme le bourdonnement de l'eau d'une grande rivière.
Alors je rangeai ma voiture sur le crjté, regardant défiler ces hommes solides, et comme endormis sur leurs gros chevaux , la tête penchée, les moustaches pendantes, le sac de toile sur la cuisse et le sabre sonnant contre la botte.
HISTOIRE DU PLERISCITE.
Ils défllèrent ainsi pendant une bonne demiheure ; ils s'étendaient, ils s'étendaient jusqu'à la Schlittenbacli; je croyais que cela ne finirait plus.
Ce n'étaient pourtant que deux régiments , deux autres campaient sur les glacis de Phalsbourg, où j'arrivai vers les cinq heures de raprèsrmidi. Ils enfonçaient leurs piquets à coups de hache dans le gazon ; ils allumaient du feu ; les chevaux hennissaient; et les gens de la ville, hommes, femmes, enfants, autour d'eux, regardaient.
Moi je passai mon chemin, songeant à la force d'une armée pareille, et plaignant d'avance les malheureux Allemands qu'elle allait rencontrer.
En entrant par la porte d'Allemagne, je vis les officiers qui cherchaient des logements. Les gardes mobiles, en blouse, montaient la garde ; on leur avait donné des fusils le matin et la veille au soir, M. le sous-préfet de Sarrebourg était venu lui-même nommer les olTiciers de la garde nationale. — C'est ce que j'appris à la brasserie Vacheron, où je m'étais arrêté, laissant ma voiture dehors, dans Je coin de l'auberge des Trois-Pigeons.
Tout le monde parlait de notre victoire de Sarrebruck, principalement ces cuirassiers, qui vidaient des chopes en quantité, pour rabattre la poussière de la route. Us avaient l'air tout contents, et disaient que la grande guêtre recommençait; qu'on allait avoir. besoin de grosse cavalerie. C'était un plaisir de les voir, avec leurs oreilles rouges, et de les entendre se réjouir de rencontrer bientôt l'ennemi.
Au milieu de ce fourmillement de monde, — des servantes qui couraient, des bourgeois qui entraient et sortaient, — j'aurais bien voulu voir .lacob, mais où le rencontrer? A la fin, je reconnus un garçon du village, Nicolas Meisse, le lils du tourneur, notre voisin, qui se chargea tout de suite de le trouver. 11 sortit, et, un quart d'heure après environ, Jacob arriva. Lepauvre garçon voulut m'embrasser; moi j'avais les larmes aux yeux.
« Eh bien, assieds-toi, lui dis-je. Ça va bien!
— J'aimerais mieux être à la maison, dit-il.
— Oui ! mais ça n'est p;;s possible maintenant, il faut prendre patience. »
J'invitai aussi le fils Meisse à prendre une (hope avec nous; et tous les deux se plaignirent de ce qu'on avait nommé lieutenant Malhias Ileitz, qui n'en savait pas plus qu'eux sur l'exercice, et qui s'était fait faire tout de suite un costume d'oflicier chez le tailleur Kuhn, avec des galons jusque sur les épaules.
Mathias était pourtant un ami dé Jacob mais la justice est la justice!
Cettenouvelle m'indigna : pourquoiMathias devait-il être officier? Il n'avait jamais rien étudié dans son collège: il n'aurait pas été capable de gagner deux liards, tandis que notre Jacob était un bon garçon meunier. C'était abominable!
Malgré cela, je ne dis rien, et je demandai seulement si Jean-Baptiste Werner, engagé depuis quelques jours dans l'artillerie de la garde nationale, était aussi officier.
Alors ils me répondirent en colère que Jean-Baptiste Werner, malgré ses campagnes d'Afrique et du Mexique, était simple canonnier dans la batterie de Mairet, derrière la poudrière. Ceux qui ne savaient rien passaient officier, et ceux qui connaissaient la guerre, comme Mairet et Werner, étaient soldats, ou tout au plus sergents.
Tout cela me fit voir que le cousin Georges avait raison de dire qu'on nous conduisait comme des bêtes, et que les chefs manquaient de bon sens.
En regardant aller et venir tout ce monde, le temps se passait.
Vers huit heures, comme nous avions faim, ('•t que je tenais à ne quitter mon garçon que le plus tard possible, je fis servir une bonne salade de cervelas, que nous mangeâmes ensemble, le cœur un peu gros, mais pourtant de bon appétit. El quelques instants après, dans le moment où les cuirassiers sortaient pour aller camper dehors, et que leurs officiers, bien lourds et fatigués, allaient aussi se reposer dans leurs logements, voilà que des coups de trompette partent sur la place d'Armes, et que nous entendons crier :
« .4 cheval!... A cheval !... »
Aussitôt tout est en l'air; il venait d'arriver une dépèche. Les officiers mettentleur casque, attachent leur sabre, et sortent en courant par la porte d'Allemagne. La mine des gens était toute changée ; chacun se demandait : 0 Qu'est-ce que cela veut dire ? »
En même temps, le sergent de ville entre. Il avait vu ma voiture, et cria :
« Que les étrangers sortent; on va fermer les portes de la ville! »
Je n'eus que le temps d'embrasser mon garçon, de serrer la main de Nicolas Meisse, et de partir en galopant vers la porte de France. On levait le pont quand je sortis. Cinq minutes après, je courais sur la grande route blanche au clair de lune, du coté de Metling. Dehors, sur le glacis, je ne voyais plus une
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àme; les deux régiments de cuirassiers étaient en roule pour Saverne.
J'arrivai tard à la maison. Tout le monde dormait au village, et personne ne se doutait decequi nous attendait danscette semaine.
Pendant tonte la route, je n'avais fait que songer aux cuirassiers; cet ordre de partir tout de suite me paraissait louche, il devait s'être passé quelque chose de mauvais. Et comme sur le coup de onze heures je mettais les chevaux à l'écurie, après avoir poussé la voiture sous le hangar, l'idée me vint qu'il était temps de cacher notre argent. Je rapportais seize cents livres de Saverne, et cette grosse bourse en cuir, dans ma poche, fut peut-être cause de mon idée. Je me rappelai tout à coup ce que le cousin Georges m'avait ditsurlesuhlans etles autres gueux de cette espèce, et j'eus comme froid dans le dos.
Étant donc monté tout doucement,j'éveillai ma femrne :
« Lève-toi, Catherine.
— Qu'est-ce que c'est?
— Lève-toi; il est temps de cacher notre argent.
— Mai.s qu'est-ce qui se passe?
— Rien... Sois tranquille.. . Ne fais pas de bruit... Grédeldort. Tu prendras la corbeille, tu mettras dedans ta bague de noces et tes boucles d'oreilles; tout ce que nous avons. Tu m'entends! Moi, je descends vider la grande fosse; nous enterrerons tout au fond. »
Alors, sans rien dire, elle se leva.
Je descendis au moulin, j'ouvris doucement la porte de derrière et j'écoutai : rien ne bougeait au village, on aurait entendu trotter un chat. Le moulin était arrêté et l'eau assez haute; je levai l'écluse, elle se mit à galoper en bouillonnant dans le ravin ; mais nos voisins étaient habitués à ce bruit, même en dormant, ei tout resta dans l'ordre.
Ensuite, je rentrai; et j'étais en train de vider dans itn coin le petit coffre en chêne où je mets mes outils : les pinces, le marteau, le serre-vis et les clous, lorsque ma femme, en savates, se mit à descendre l'escalier; elle tenait la corbeille sous son bras et portait la lanterne allumée. Je la soufflai bien vite, en pensant :
« Peut-on être aussi bête ! »
En bas, je demandai à Catherine si tout était dans le panier.
« Oui.
— Bon !... Moi je rapporte de Saverne seize cents livres; le blé et la farine se sont bien vendus. »
J'avais mis du son dans le coffre. Nous rangeâmes tout en ordre au fond, et puis j'attachai le cadenas, et nous sortîmes, après avoir bien regardé si rien ne bougeait aux environs.
La vanne était déjà presque vide, il n'y restait plus qu'un ou deux pieds d'eau. Je débarrassai les quelques pierres devant, qui fermaient encore la rigole, ensuite je descendis avecla pioche et la pelle jusque sous l'écluse, où je commençai à faire un bon trou; l'eau me gênait, mais elle avait son écoulement tout de même.
Catherine en haut restait en faction; quelquefois elle criait tout bas :
« Chut ! »
Alors nous écoulions ; mais ce n'était rien :
— le crid'un chat, le frémissement des feuilles,
— et je me remettais à piocher. Si quelqu'un avait eu le malheur de nous surprendre, j'aurais été capable défaire un mauvais coup; heureusement personne n'arriva, et vers les deux heures du matin, le trou était profond de trois à quatre pieds. J'y descendis le coffre et le posai bien à plat, en lassant d'abord dessus, avec mes gros souliers, de la terre, et puis des cailloux, et puis de grosses pierres, enfin du sable; la vase devait venir toute seule, il n'en manque jamais dans la fosse d'un moulin.
Après cela, je ressortis couvert de boue, comme on pense ; je refermai bien l'écluse, et l'eau se mit à remonter. Vers trois heures, au petit jour, la vanne était déjà presque pleine, j'aurais pu recommencer à moudre et personne ne se serait jamais douté que dans cette grande fosse tournoyante, à neuf pieds sous l'eau et trois pieds dans la terre, était un coffre carré, en bois de chêne, avec des agrafes en fer, un bon cadenas, et plus de quatre mille livres dedans; non, je riais en moi-même, et je pensais :
« Que les gueux arrivent!... »
Et Catherine aussi.était bien contente.
Mais sur les quatre heures, au moment où j'allais remonter pour dormir, voilà que Grédel descend toute pâle en criant :
« Où est l'argent? »
Elle avait vu l'armoire ouverte et la place de la corbeille vide. Jamais elle n'avait eu d'épouvante pareille; en pensant que sa dot était envolée, ses cheveux touffus se dressaient sur sa tête; ehe était blanche comme un hnge.
« Sois tranquille, lui dis-je, l'argent est dans un bon endroit.
— Où?
HISTOIRE DU PLEBISCITE
— Il est bien caché...
— Où? »
Elle avait l'air de vouloir me prendre au collet, et sa mère lui dit :
« Ça ne te regarde pas. »
Alors elle devint comme furieuse, et dit que si nous venions à mourir, elle ne saurait pas où trouver sa dot.
Cette dispute m'ennuyait ; je lui dis : « Nous ne mourrons pas I... Au contraire, nous vivrons longtemps, pour vous empêcher d'hériter, toi et ton Jean-Baptiste. »
Et là-dessus j'allai me coucher, laissant la mère et Grédel s'arranger ensemble.
Tout ce que je peux dire, c'est que les filles, lorsqu'elles se sont mis quelque chose dans la tête, deviennent trop hardies envers leurs parents, et que toutes les bonnes instructions qu'elles ont reçues ne servent plus à rien. Dieu merci, je n'avais pas de reproches à me faire sur ce chapitre, ni la mère non plus : (irédel avait reçu quatre fois plus de coups que Jacob, parce qu'elle les méritait à cause de son envie de tout garder, de tout mettre dans son armoire et de dire :
« C'est à moi !... »
Oui, elle en avait reçu; mais une fille de vingt ans ne peut plus être battue ; ça n'est pas à cet âge qu'on peut corriger les filles, et voilà justement le malheur : ça devrait être toujours.
Enfin, que voulez-vous y faire?
Elle retourna toute la maison et le moulin de fond en comble ; elle Tisita le jardin, et sa mère lui disait :
« Tu vois, nous avons choisi un bon endroit I Puisque tu ne trouves rien, les uhlans ne trouveront rien non plus. »
Je me rappelle qu'au moment de monter pour dormir, ce jour-là, le 5 août, au malin, Catherine et moi nous avions vu le cousin Georges, sur son char à bancs, descendre la vallée de Dossenheim; et nous pensions qu'il était de bonue heure en roule. Le village s'éveillait, d'aulres gens aussi allaient à l'ouvrage. Moi, je me couchai, et sur les huit heures ma femme vint m'éveiller, pour me prévenir que le facteur iMichel était là.
Je descendis, et je vis Michel debout dans la salle, avec son sac de cuir sous le bras. Il était tout pensif, et me dit que les plus mauvais bruits couraient partout ; que l'on parlait d'un grand combat du côté de Wissembourg, où nous aurions été défaits; que plusieurs soutenaient que nous avions perdu jusqu'à dix mille hommes, et les Allemands dix-sept mille; mais que rien n'était sûr, parce qu'on
ne savait pas d'où ces bruits venaient ! Seulement, que M. le commandant de place Taillant avait fait publier en ville, le malin, que tous les habitants devaient se pourvoir de vivres pour six semaines, et naturellement une publication pareille donnait à réfléchir. On se disait :
« Est-ce que nous aurions à craindre un siège ? Est-ce que nous serions revenus au temps de la grande débâcle du premier empereur? Est-ce que ça devrait toujours finir de la même manière ? »
Ma femme, Grédel ei moi, nous écoutions Michel, les lèvres serrées, sans l'interroger.
« Et vous, Michel, lui dis-je quand il eut fini, qu'est-ce que vous pensez de tout cela ?
— Moi, monsieur le maire, dit-il, je suis nn pauvre facteur qui a besoin de sa place ; si l'on m'ôtait mes cinq cents livres par an, qu'est-ce que je deviendrais, avec ma femme et mes enfants? »
Alorsjecompris qu'il pensait quenosaiTaires n'allaient pas bien.
11 me remit une lettre de M. le sous-préfet, — c'est la dernière!... — qui me disait de surveiller les faux bruits ; que les lausses nouvelles devaient être punies sévèrement, par ordre de notre préfet.
Ah ! tout ce que nous aurions pu souhaiter, c'est que les nouvelles eussent été fausses! Mais en ce temps-là, tout ce qui ne plaisait pas aux sous-préfets, aux préfets, aux ministres, à l'Empereur, était faux; et tout ce qui leur p>aisait, tout ce qui les aidait à tromper les gens était vrai.
Enfin , n'en parlons plus ; quand on y songe, cela dégoûte.
Michel partit ; et tout ce jour-là on voyait une sorte de mouvement au village : des allées, des venues ; des femmes qui épiaient ; des gens qui allaient au bois avec leur sac, la pioche sur l'épaule ; des écuries qu'on vidait ; enfin un grand mouvement, avec des mines extraordinaires; et j'ai toujours pensé qu'en ce moment même, chacun était en train de cacher, d'enterrer ce qu'il pouvait.
Moi, je me repentais de n'avoir pas commencé à vendre mon grain plus toi, quand le cousin m'avait prévenu, huit jours avant , mais les travaux de la mairie m'en avaient empêché : il faut bien que les lionneurs se payent ! J'avais encore au moins quatre voitures de grains au grenier; maintenant où les mettre ? Et le bétail, et les meubles, la literie, les provisions de toute sorte? Dieu du ciel, ces jours-là ne sortiront pas de l'esprit des
HISTOIUE nu l'LKDISCITE.
gens de sitôt, ces jours d'inquiétude, où cliacun attendait, écoutait et se disait :
« Nous sommes comme l'oiseau sur la branche !.. Nous avons travaillé, peiné, sué, épargné depuis cinquante ans, pour amasser un peu de bien ; est-ce que demain nous aurons encore quelque chose?... Et la semaine ijrochaine, dans un mois, ne serons-nous pas morts de faim ? Et dans C3s temps de doute, pourrons-nous seulement emprunter deux liards sur nos terres, sur notre maison? Qui voudra nous prêter? Et tout cela pour qui? pour des gueux qui nou-s ont trompés! »
Ali ! s'il y a quelque chose là-liaut, comme tout honnête homme l'espère, ces êtres abominables auront un terrible compte à rendre ; tant de malheureux, hommes, femmes, enfants les attendent ; ils sont la, pour leur demander compte de tout ce qu'ils ont souffert. Oui, je le crois !... Mais eux, ils ne croient à rien... Il existe pourtant de fameux bundits sur la terre!...
Toute cette journée se passa de la sorte, dans le trouble et l'inquiétude. On ne savait rien, on interrogeait les gens qui revenaient de Dossenheim, de Neuwiller ou de plus loin, mais ils ne répondaient pas et criaient seulement :
(( Préparez-vous. ..lesautress'avancent!... »
El puis, mon imbécile d'adjoint, Placiard, cette espèce de mendiant, qui passait sa vie à dresser des pétitions, entrait au moulin et disait :
tt Monsieur le maire, tout va bien... ça marche!... on les attire eu plaine; ils donnent dans le panneau. Demain, nous apprendrons qu'ils sont tous exterminés ! »
Et les conseillers municipaux, Arnold, Franlz-Sépel, Baptiste Dida, le marchand de bois, venaient à la file, disant qu'il fallait exterminer les ennemis ; qu'il fallait mettre le feu dans la forêt de Haguenau, pour les rôtir.
Ainsi de suite !
Chacun avait son plan. Dieu du ciel, que les hommes sont bétes!...
Mais le pire, c'est quand ma femme, ayant appris par Michel les pubUcations de la ville, monta dans notre chambre au lard, pour envoyer quelques provisions à Jacob, et qu'elle s'aperçut que nos deux plus beaux jambons manquaient, avec une bajoue et des saucisses fumées depuis six semaines.
C'estalorsqu'ilauraitfallu la voir descendre, criant que la maison était pleine de voleurs ; qu'on ne pouvait plus se fier à personne ; et
Grôdel crier plus haut qu'elle, que bien sûr l'rantz, ce gueux de Badois , avait fait le coup.
Malheureusement la mère avait visilé la chambre au lard deux jours après le départ de Franiz ; elle avait vu que tout était encore en place, el sa colère redoublait.
Grédel dit alors que peut-être Jacob, avant de partir, avait mis les jambons dans son sac, avec le reste; mais la mère criait :
« Ce n'est pas vrai, je l'aurais vu ! Jacob n'a jamais rien pris sans le demander... C'est un brave garçon !... »
Le bruit du moulin n'était rien auprès de ses cris ; j'aurais voulu nje sauver.
Vers sept heures du soir, le cousin repassa sur son char à bancs ; il revenait d'Alsace, el je courus aussitôt chez lui pour apprendre du nouveau. Georges, dans la grande salle, ôtait ses bottes et mettait sa blouse quand j'entrai.
« Ah ! c'est toi, Christian, dit-il ; est-ce que votre argent est caché ?
— Oui.
— A la bonne heure!... Je viens d'en apprendre de belles à Bouxviller! Nos affaires vont bien!... Nous avons de fameux généraux!... Ah! oui, ça commence drôlement; et si cela continue, nous sommes dans de beaux draps. »
Sa femme Marie-Anne rentrait de la cuisine ; elle posa sur la table un gigot, du pain et du vin. Georges s'assit, et tout en mangeant, il nous raconta qvi'on avait placé deux régiments de ligne, un régiment de turcos, un bataillon de chasseurs à pied, un régiment de chasseurs à cheval et un de hussards, avec seize pièces de canon, en tout sept à huit mille hommes, en avant de Wissembourg ; et qu'ils étaient là tranquillement campés, se baignant dans la Lauler et lavant leur linge, en face d'environ cinquante mille Allemands, cachés dans les bois, sans parler de quatre-vingt mille autres sur leur droite, qui n'attendaient qu'une bonne occasion de passer le Rhin. On les mettait en quelque sorte dans la gueule du loup, qui n'avait qu'à serrer les dents pour les happer. Aussi cela n'avait pas manqué !
Les Allemands avaient surpris notre [lelit corps d'armée la veille au matin; un combat acharné s'était livré dans les vignes, autour de Wissembourg ; les nôtres manquaient d'artillerie. Les turcos, les chasseurs et la ligne s'étaient défendus un contre six, comme de vrais lions; ils avaient même pris d'abord huit canons; mais les Allemands, arrivant toujours en plus grandes masses, avaient fliîi par tout hacher. Ils avaient bombardé Wis-
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sembourg et mis le feu dans la ville ; quelquesuns des nôtres seulement avaient pu se retirer dans les forêts de Bitche, en remontant la Wisse. On parlait d'un général tué^ de villages en ruines.
C'est à Bouxviller que le cousin avait appris ces malheurs, des chasseurs à cheval étant arrivés le soir même. On parlait aussi de déserteurs, comme si d^s soldats en déroute, sans connaissance d'un pays de bois et de montagnes, allant devant eux pour échapper à l'ennemi, devaient passer pour des déserteurs! C'est encore une des grandes abominations que nous avons vues depuis. Bien des gens sans cœur aimaient mieux crier que ces pauvres soldats avaient déserté, que de leur donner du pain et du vin; c'était plus commode et moins cher!
n Maintenant, dit Georges, toute l'armée de Strasbourg et celle de l'intérieur, qui devraient être en ordre, bien reposées et bien pourvues de tout, à Haguenau, mais dont la queue traîne encore en chemin de fer, jusque derrière Lunéville, tout cela court là-bas, pour arrêter l'invasion. Quatorze régiments de cavalerie, principalement des cuirassiers et des chasseurs, se réunissent à Brumath. On s'attend à quelque chose. Mac-Mahon est déjà sur les hauteurs de ReichshofTen, avec le commandant du gétiie Mohl, de Haguenau, et d'autres officiers d'état-major, pour choisir ses positions. A mesure que les troupes arrivent, elles s'étendent en avant de Niederbronn. — C'est ce que racontaient à l'auberge de la Tourelle, quand j'ai quitté Bouxviller, des gens qui se sauvaient avec fenjmes et enfants, leurs lits et leurs autres effets sur des voitures. Ils voulaient gagner la Petite- Pierre; mais, en apprenant que le fort n'est occupé que par une demi compagnie , ils ont pris la route de Strasbourg. Je crois qu'ils ont eu raison : une grande ville comme Strasbourg a toujours plus de ressources qu'une bicoque, où l'on vient de planter des palissades pour embusquer cinquante hommes. »
"Voilà ce que le cousin Georges avait appris le jour même.
En l'écoutant parler, l'idée me prit de courir au moulin, de charger autant que je pourrais de mon blé sur mes deux voitures, et de le conduire tout de suite à Phalsbourg. Mais le cousin me dit que les portes de la place seraient fermées ; qu'il faudrait attendre dehors jusqu'à l'ouverture des barrières, et que nous devions espérer qu'il serait encore temps le lendemain.
Dans sa manière de voir, la grande bataille
ne devait pas se livrer avant deux ou trois jours, parce qu'une grande partie des Allemands avaient encore à passer le fleuve, et qu'on s'y opposerait sans doute. Il est vrai que les cinquante mille hommes qui s'étaient rendus maîtres de Wissembourg pouvaient descendre sur la Sauer; mais alors nous serions presque à forces égales, et les Allemands avaient intérêt à se meltre trois contre un.
Georges avait entendu des officiers débattre la chose à l'auberge, devant tous les assistants, et croyait d'après cela que nos troupes, qui s'étendaient vers Metz, par Bitche et Sarreguemines, sous les ordres du général de Failly, auraient le temps d'arriver et de soutenir Mac-Mahon.
Je le croyais aussi ; cela tombait sous le bon sens.
Nous causâmes de ces misères jusque vers neuf heures.
Ma femme et Grédel étaient venues se disputer chez la cousine, qui leur disait :
« Mon Dieu, tâchez donc d'être un peu raisonnables !... Qu'est-ce que vous font deux ou trois jambons, Catherine? Peut-être bientôt serez- vous contente de savoir qu'ils ont profilé à Jacob, au lieu de les voir manger sous vos yeux par des uhlans. »
On pense bien que ma femme n'entrait pas dans ces idées. Mais, à dLx heures, la cousine Marie-Anne, toute pensive, nous ayant dit que son homme était fatigué et qu'il avait besoin de repos, nous sortîmes, après nous être souhaité le bonsoir, et nous retournâmes à la maison.
Cette nuit-là, si ma femme ne s'était pas éveillée de temps en temps pour me dire que nous étions volés, qu'on nous prenait tout, et que nous serions ruinés à la fin du compte, j'aurais très-bien dormi; mais elle ne finit pas de m'ennuyer ; et je voyais qu'elle soupçonnait Grédel d'avoir donné les jambons à Michel, pour Jean-Baptiste Werner, sans oser pourtant me le dire.
Le lendemain, tout était calme au village ; chacun avait caché ses affaires. On ne craignait plus qu'une chose : c'était une sortie de Phalsbourg, pour emmener notre bétail.
Tous les enfants étaient en sentinelle sur la côte de Wéchem, et, si la garnison de la ville avait bougé, les bestiaux auraient été sous bois en dix minutes.
Mais rien ne bougea ; tous les soldais de ligne étaient partis, et le commandant de place Taillant ne pouvait pas envoyer les garçons de nos villages enlever le bétail de leurs parents.
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Ainsi, toute celte journée du samedi 6 août fut bien tranquille dans la montagne.
Vers midi, quelques badierous du Krappenfelz vinrent raconter qu'on entendait le canon sur les hauteurs du Fàlberg, du côté de l'Alsace; mais on ne les croyait pas; on se disait :
« Ce sont des inventions pour effraye'- le monde! »
Car beaucoup de gens ont du plaisir à faire peur aux autres.
Tout resta donc paisible jusque vers dix heures de la nuit.
Il faisait très-chaud; j'étais assis sur le banc, devant mon moulin, en bras dechemise, rêvant à tous nos ennuis. De temps en temps, un gros nuage couvrait la lune, ce qui n'était pas arrivé depuis longtemps, et l'on souhaitait la pluie. Grédel lavait la cuisine; ma femme montait et descendait, visitant les armoires, pour voir si l'on n'avait pas encore volé autre chose que des jambons; dans le village, les volets se fermaient l'un après l'autre, et j'allais monter me couc;her, quand une sorte de bruit s'éleva sous bois et me fit écouter : c'était un roulement sourd ; quelque chose galopait là-bas, des voitures roulaient, un coup de vent passait dans la montagne, qu'est-ce que je pouvais savoir?
Ma femme et Grédel venaient de sortir; elles écoutaient aussi. Dans le même moment, à l'autre bout du village, commençait une dispute qui nous empêcha d'entendre plus longtemps ce bruit, et je dis à Catherine :
« Les ivrognes de la brasserie du Cruchon d'or recommencent leurs cris tous les soirs ; il faudra pourtant que cela cesse, car c'est une honte pour la commune. »
Mais je finissais à peine de parler, qu'une foule de gens débouchaient de la rue en face du moulin, criaat :
« Un déserteur !... un déserteur !... » Et la voix de mon adjoint Placiard s'élevait sur toutes les autres, disant :
(( Prenez garde au cheval I... prenez garde qu'il ne s'échappe!... »
Un grand cuirassier marchait lentement au milieu de tout ce monde. Chacun voulait le tenir, l'un parle bras, l'autre par le collet; il ne résistait pas; et son cheval suivait en boitant, la tête basse; le bangard' le tenait par la bride.
Placiard, en me voyant, s'écria :
« Monsieur le maire, je vous amène un dé-
* Garde champêtre.
serteur, un de ceux qui se sont sauvés à Wissembourg, et qui courent maintenant le pays, pour se goberger avec les paysans. 11 est encore gris ; je 1 ai empoigné moi-même. »
Tous les autres , hommes et femmes , criaient :
« Il faut l'enfermer dans une grange... Il faut prévenir la gendarmerie de venir le chercher... Il faut ci... il faut ça!... »
Moi, j'étais bien étonné de voir ce grand gaillard, avec sa cuirasse et son casque, se laisser conduire comme un mouton. Le cousin Geoiges arriva presque aussitôt. Nous ne savions quoi penser de cette affaire, car l'homme et le cheval restaient là devant notre porte, tout abasourdis.
Enfin, il fallait pourtant bien dire quelque chose, et je dis :
« Entrons... »
Le bangard attacha le cheval à l'anneau de la grange, et nous entrâmes pêle-mêle dans la grande salle en bas, refermant la porte de l'allée au nez des braillards, qui n'avaient rien à faire dans la maison. Mais ils restèrent dehors, ne cessant de crier :
« Un déserteur! »
Et la moitié du village arrivait ; de tous les côtes on entendait rouler les sabots.
Une fois dans la salle, ma femme chercha une chandelle dans la cuisine. Alors, voyant cet homme fort, avec ses grosses moustaches, sa figure carrée, le sabre cà^la ceinture, les manches et la cuirasse couvertes de sang, et tout un côté de la joue écorché et bleu jusque derrière la nuque, nous comprîmes que ce n'était pas un déserteur; qu'il devait s'être passé quelque chose de terrible dans nos environs; et Placiard .s'étant remis à dire qu'il avait empoigné ce soldat dans son jardin , où le misérable voulait se cacher, Georges, indigné, s'écria :
« Allons donc I... Est-ce qu'un homme pareil se cache? Je vous dis, moi, monsieur Placiard, qu'il en aurait fallu cinquante comme vous pour l'arrêler, s'il avait voulu se défendre. »
Le cuirassier alors tourna la tête, et regarda Georges; mais il ne dit rien. Le malheureux semblait abruti.
« Vous revenez d'un combat, n'est-ce pas, mon ami ? lui dit le cousin avec douceur.
— Oui, monsieur, fit-il tout bas.
— On s'est donc battu aujourd'hui ?
— Oui.
— Où ça? »
Le cuirassier montra le Fàlberg à gauche, vers la scierie :
HISTOIRE DU PLEBISCITE
Oui, la mitraille les a fauchés. . . (Page 36) .
n Lk-bas, derrière les montagnes.
— A Reichshoffen ?
— Oui, c'est ça! à Reichshoffen.
— Cet homme est épuisé de fatigue, dit Georges; Catherine, apportez donc du vini »
Ma femme prit la bouteille dans l'armoire et remplit un verre, mais le cuirassier ne voulut pas boire; il regardait ii terre devant lui, comme s'il avait vu quelque chose.
Ce qu'il venait de nous dire nous rendait tout pâles.
« Et, demanda Georges, les cuirassiers ont chargé ?
— Oui, dit le soldat, tous !
— Où est votre régiment maintenant? »
Il releva la tête :
0 Mou régiment? Il est là-bas, dans les
vignes, dans les houblons, dans la rivière...
— Comment! dans la rivière?...
— Oui! Il n'y a plus de cuirassiers!...
— Plus de cuirassiers! s'écria le cousin. Les six régiments?
— Oui, c'est fini, dit le soldat, comme se parlant à lui-même; la mitraille les a fauchés, il n'y en a plus !
— Hé, s'écria Placiard, vous voyez bien... Qu'est-ce que j'ai dit? C'est un de ces gueux qui sèment de fausses nouvelles. Est-ce que si.\ régiments de cuirassiers peuvent être fauchés? Est-ce que vous ne m'avez pas dit, monsieur le maire, que ces si.x régiments-la tout seuls allaient tout enfoncer? »
Moi, je ne répondais rien; la sueur me conlait sur le front.
HISTOIRE DU PLEBISCITE
— Celui-là, c'est un oflkier. .. (Page 40.
« Il faut l'enfermer quelque part et prévenir les gendarmes, dit encore Placiard; c'est l'ordre de M. le sous-préfet. »
Le cuirassier s'essuyait avec la manche le sang qui coulait sur sa joue; il avait lair de ne rien entendre. Par toutes les fenêtres, encore ouvertes, étaient penchées les figures du village, dressant les oreilles.
Georges et moi nous nous regardions épouvantés.
« Vous avez là du sang » , dit le cousin, en montrant la cuirasse du soldat, qui se réveilla et répondit :
« Ah! oui, c'est le sang d'un hussard Liane; je l'ai tué!
— Et ce coup-là, que vous avez sur la joue?
— C'est un coup de poignée de sabre... J'ai
reçu ça d'un officier bavarois... Ça m'a comme assommé... je ne voyais plus clair.... mon cheval est parti...
— On s'est donc mêlé '>.
— Oui... deux l'ois... On ne pouvait plus sabrer... on s'empoignait, on s'assommait à coups de pommeau... »
Placiard allait encore recommencer ses réclamations, lorsque Georges lui cria, furieux :
a Taisez-vous, vieuN; flagorneur! Vous n'avez pas honte d'insulter un brave soldat, qi;i s'est liattu pour son pays!
— Monsieur le maire, cria Placiard, est-ce que vous me laisserez injurier dans votre maison, quand je remplis mes devoirs d'adjoint'?»
J'étais bien embarrassé; mais Georges, Je
regardant de travers, allait lui répondre pour moi, quand dehors un grand cri s'éleva, au milieu d'un galop furieux de chevaux, un cri terrible, qui nous traversa jusqu'à la moelle des os :
a Les Prussiens! Les Prussiens!... »
En même tomps, une troupe de cavaliers débandés passaient devant nos fenêtres-ventre à terre ; ils filaient comme le vent. La foule se sauvait et les femmes criaient :
« Seigneur, ayez pitié de nous ! Nous sommes tous perdus !... »
Après ces cris et le passage de ces hommes, je restai là comme cloué sur le plancher, écoulant ce qui se passait dehors ; mais, au bout d'une minute, je n'entendis plus rien. En me retournant, je vis que tout le monde, les voisins et les voisines, Placiard, le garde champêtre, que tous avaient filé par derrière. UréJel, ma femme, Georges, le cuirassier et moi, nous restions seuls dans la chambre. Le cousin me dit :
« Cet homme nous a raconté la vérité : la grande bataille a été livrée aujourd'hui ; elle est perdue ! Voici les premiers fuyards qui viennent de passer. A celle heure, il faut du calme, du courage ; que tout le monde s'apprêle, car nous allons en voir de dures. » El, se tournant vers le soldat :
.1 Vous pouvez partir, mou ami, lui dit-il, votre cheval est là; ou si vous aimez mieux rester ici...
— Non. Je ne veux pas être fait prisonnier...
— Alors arrivez, je vais vous mettre dans voire chemin. »
Nous sorlimes ensemble ; le cheval, devant la grange, n'avait pas bougé; j'aidai le cuirassier à monter dessus; Georges lui dit :
« Voici, sur la droite, la routé de Melz; à gauche, la roule de Phalsbourg; en prenant à droite, aux avancées de la ville, vous serez sur la roule de Paris, o
El le cheval se remil à marcher en boitant. Nous vîmes seulement alors qu'un morceau de la croupe lui jjcndait sur la cuisse, et qu'il avait perdu beaucoup de sang. Le cousin suivait, oubliant de nous dire bonsoir.
Qu'on se figure si nous avions envie de dormir après cela !
D'iieure en heure, dans la nuit, des cavaliers passaienl au galop. Une fois, au pelil jour, j'allai sur l'écluse, pour regarder dans l;i vallée : il en sortait du bois par cinq, six, dix, sautant à travers les haies, cassant les petits ai bres. Au lieu de suivre le chemin, ils passaienl parles champs, traversaient la rivière, et grimpaieut la côte eu face, sans s'in-
quiéter des récoltes; cela n'en finissait plus ! Vers cinq heures, les cloches du village se mirent à sonner matines, c'était le dimanche 7 août 1870; il faisait un temps magnifique. M. le curé traversa la rue à neuf heures, pour se rendre à l'égUse, mais quelques vieilles femmes seulement allèrent à l'office prier Dieu.
Et c'est alors que commença le grand défilé de la retraite sur Sarrebourg, par, la vallée; un spectacle de désolation que je n'oublierai de ma vie ! — Des centaines d'hommes, qu'on ne pouvait plus reconnaître pour des Français, arrivaient par bandes : cavalerie, infanterie, cuirassiers sans cuirasses, cavaliers à pied, fantassins à cheval, les trois quarts sans armes!... Des troupeaux d'hommes sans officiers, allant devant eux en silence...
Ce qui m'a toujours étonné, c'est qu'on ne voyait presque plus d'ofliciers ; où donc avaient-ils passé? •
On ne chantait plus, on ne criait plus : « Vive l'Empereur!... A Berlin!... A Berlin !... »
La désolation, le découragement étaient peints sur tous les visages.
Ceux qui viendront après nous en verront bien d'autres ! Puisque les hommes sont des loups, des renards, des éperviers, des hiboux, il faut bien que tout cela revienne cent fois, mille fois, de siècle en siècle, j usqu'à la cousommation des temps ; c'est la gloire des rois et des empereurs qui passe !...
Us crient tous :
« Oh ! Jésus, mon doux Jésus, ayez pitié de nous, pauvres pécheurs!... Olil Jésus, notre doux Sauveur, bénissez-nous ! »
Mais cela ne les empêche pas de travailler du bec et des ongles, sur le pauvre corps du genre humain, et d'en arracher chacun son morceau. Non!.. .ils ont tous la foi, luthériens et catholiques ; ce sont tous de braves gens, d'honnêtes gens, ainsi soit-il !
Voilà comment les noires s'en allaient après celte bataille de ReichshofTen ; et les autres, les Allemands, suivaient ! Ils étaient à llaguenau, à Ingwiller, à Bouxwiller ; ils s'avançaient du côté de Dossenheim, pour eulrer dans notre vallée; nous allions bienlôl les voir !
Toute cette journée-là, nous fûmes dans l'épouvante. Grédel seule ne craignait rien ; elle sortait, et venait nous rapporter les nouvelles de Rolhalp.
HISTOIRE DU PLEBISCITE
Beaucoup de gens de Neuwiller et de Dossenheim traversaient le village, avec leurs voitures pleines de meubles, de Jiteries, de paillasses, tout pêle-mêle, criant, s'appelant, frappant leurs chevaux, se retournant pour voir si les uhlans n'étaient pas à leurs trousses ; enfin la fuite devant l'inondation.
Ces malheureux avaient perdu la fête : ils disaient que les Prussiens emmenaient les garçons de quinze à seize ans, pour les faire marcher devant eux et leur servir de remparts pendant la bataille.
Deux soldats de ligne, qui passèrent vers midi, avaient encore leurs fusils; ils étaient tout blancs de poussière. Je les appelai par la fenêtre et leur fis prendre un verre de vin. Ils étaient du 18", et nous dirent que leur régiment n'existait plus; que tous les officiers étaient morts ou blessés ; qu'un autre régiment, je ne sais plus lequel, avait longtemps tiré sur eux ; qu'à la fin les munitions manquaient ; qu'au fort de la Petite-Pierre, on n'avait pas voulu les recevoir ; que le cinquième corps d'armée, posté dans les environs de Bitche, aurait pu venir à temps se mettre en ligne... Enfin, qu'est-ce que je sais encore ?
C'étaient de solides gaillards, qui n'avaient pas perdu courage. Ils repartirent du côté de Phalsbourg, et nous leur souhaitâmes bonne chance.
Dans l'après-midi, la cousine Marie-Anne vint nous voir. Son mari était parti de grand matin pour la ville, disant qu'on ne saurait rien de positif chez nous ; que les soldats ne voyaient que leur petit coin dans la bataille, sans s'inquiéter du reste, et qu'il apprendrait au juste là-bas s'il nous restait encore quelques ressources.
Georges devait revenir pour diner ; mais à sept heures du soir il n'était pas rentré; sa femme s'inquiétait. Les mauvaises nouvelles allaient leur train : des paysans arrivant du côté de Neuwiller disaient que les Prussiens marchaient déjà sur Saverne, et qu'ils réquisitionnaient tout sur leur passage. Eux, ils se sauvaient à Dabo, dans la montagne; les femmes, par habitude, récitaient le chapelet eu marchant, pendant que les hommes, de terribles buveurs d'eau-de-vie, faisaient tourbillonner leurs triques et regardaient en arrière d'un air menaçant ; cela ne les empêchait pas d'allonger les jambes.
L'un de ces hommes, auquel je demandai s'il avait vu la bataille, me répondit que les morts étaiententassésdanslescliamps, comme les sacs au fond de mon moulin. Je crois qu'il
inventait cela, ouqu'il l'avait entendu raconter par d'autres.
La nuit venait, la cousine Marie-Anne allait partir, quand tout à coup Georges entra :
« Ma femmeest là, Christian? dit-il.
— Oui, vous souperez avec nous.
— Non, j'ai mangé là-bas. Mais quelle débâcle j'ai vu ! C'est à vous en rendre fou !
— Et Jacob? demanda ma femme.
— Jacob, il apprend l'exercice ; il a reçu un fusil avant-hier, et demain il faudra se battre. »
Georges s'assit dans le coin de la fenêtre, pendant le souper, et il nous raconta qu'à son arrivée à Phalsbourg, vers six heures du matin, la porte de France venait de s'ouvrir; mais que celle d'Allemagne, du côté de Saverne, restait fermée; que de ce côté-là, de l'avancée aux Quatre- Vents, on ne voyait que des fuyards, criant, tirant des coups de pistolet en l'air, pour se faire ouvrir; — qu'il avait encore eu le temps de mettre son cheval et sa voiture à l'auberge de la Ville de Baie, et d'aller sur les remparts regarder ce spectacle ; — qu'au même instant, le pont s'abaissait, et que toute cette foule de turcos, de zouaves, de fantassins, d'officiers, de généraux, pêlemêle, s'était précipitée souslaporte; que, dans le nombre, il n'avait vu qu'un seul drapeau, entouré d'une soixantaine d'hommes du 56s conduits par un lieutenant ; — que les autres étaient confondus ensemble, sans ordre, la plupart sans armes, sans commandement, enfin, la déroute, la grande déroute !.. — Que ces gens ne connaissaient déjà plus de discipline ; qu'ils avaient perdu le respect des chefs; qu'il avait vu des officiers supérieurs, envahis à leur table, sous la tente du café Meyer, au coin de la place Lobeau, par de simples soldats, des vieux, qui s'asseyaient, le dos eu arrière, les coudes en avant, au milieu d'eux, les regardant de travers et criant :
H Une chope ! »
Etquelesgaiçonsvenaientlesservirbienvite, de peur d'esclandre, pendant que les officiers avaient l'air de ne rien voir et de ne rien entendre. — Voilà ce que Georges trouvait de pire et de plus fort !
C'était pourtant mérité, car ces ofilciers-là , ces officiers supérieurs, n'en savaient pas plus sur les chemins, les sentiers, les ruisseaux et les rivières du pays, que leurs soldats, qui n'en savaient rien du tout. Ils ne connaissaient pas même le chemin de Phalsbourg à Sarreliourg, parla grand'route, ce qu'an enfant de huit ans sait chez nous '
HISTOIRE DU PLEBISCITE
Le cousin avait entendu un officier d'élatmajor demander si Sarrebourg était une ville ouverte ; il avait vu des bataillons entiers arrêtés sur cette route, croyant s'élre trompés de chemin.
Nous devions voir nous-mêmes ces abominations le lendemain, car nos soldats en retraite ne faisaient que tourner et retourner dix fois par les mêmes chemins, autour des mêmes montagnes, et finissaient par se retrouver au même endroit, tellement fatigués, tellement abattus et affamés, que les Prussiens, s'ils étaient arrivés, n'auraient eu qu'à les ramasser.
Mais Georges eut pourtant une minute de satisfaction dans cette triste débâcle, ce fut de voir, à ce qu'il nous dit, les soixante hommes du 56« s'arrêter en bon ordre sur la place, et là, poser leur drapeau contre un arbre. Le lieutenant qui les conduisait, les fit coucher à terre près de leurs fusils, et presque aussitôt ils s'endormirent au milieu de la foule qui tourbillonnait. Le jeune officier, lui, alla tranquillement se mettre seul à une petite table du café. 11 sortit de sa poche une carte découpée et se mit à l'étudier en détail.
<i J'avais du plaisir à le regarder, nous dit Georges ; il me rappelait nos officiers de marine : il savait quelque chose ! Et pendant que ses hommes dormaient, que son drapeausauvé restait là debout, lui, il veillait après cette terrible débâcle. Des colonels, des commandants arrivaient, la figure abattue, le lieutenant ne bougeait pas. A la fin, il replia sa carte et la remit dans sa poche, puis il alla se coucher au milieu de ses soldats, et s'endormit à son tour. Celui-là, c'est un officier!... Les autres, je les regarde comme notre perte ; ils n'ont rien conduit, ils n'ont rien appris. Les hommes de mérite ne manquent pas dans l'artillerie et le génie, mais ils ne sont là que pour aider; ils n'ont que le commandement de leur arme; ils sont forcés d'obéir aux ordres supérieurs, même lorsque ces ordres n'ont pas le sens commun. »
Une chose qui faisait frémir le cousin, c'était de savoir que l'Empereur menait tout, et qu'on ne pouvait rien faire sans prendre les ordres de son quartier général : on ne pouvait pas faire sauter un pont, un tunnel, avant d'en avoir reçu la permission de Sa Majesté.
« Allez donc maintenant envoyer et recevoir des dépêches, disait Georges. Dieu veuille qu'on sache au moins oii Vhonnêlc homine se trouve, et qu'il donne l'autorisation de faire sauterie tunnel d'Archevillor, .sans cela, les Prussiens envahiront toute la France ; il» met-
tront leurs canons, leurs munitions, leurs vivres, leurs hommes en chemin de fer, pendant que nos pauvres soldats se traîneront à pied et périront de misère. »
En l'écoutant, la désolation nous gagnait de plus en plus.
11 avait vu sur la place quelques canons réchappes de la déroute, avec leurs chevaux criblés de coups et déjà tellement amaigris par la fatigue, qu'on aurait cru qu'ils revenaient du fond de la Russie. Et tous ces hommes allaient, venaient, se croisaient, s'étendaient le long des murs pour dormir, au risque d'avoir les pieds écrasés cent fois.
Les portes, les fenêtres de toutes les maisons étaient ouvertes ; on voyait les soldats entassés dans les allées, dans les chambres, les vestibules et les cours, eu train de manger. Les gens leur donnaient tout ce qu'ils avaient; les plus pauvres pleuraient de ne rien avoir à leur donner, tant ces malheureux inspiraient de pitié, tant on les plaignait d'être battus. Et dans les bonnes maisons, on cuisait du matin au soir : une troupe rassasiée, elle sortait; une autre entrait.
Georges, en nous racontant ces choses, avait les larmes aux yeux.
« On trouve pourtant de braves gens en ce monde, disait-il ; demain ces pauvres Phalsbourgeois, quand ils seront bloqués, n'auront plus rien à mettre sous la dent : leurs six semaines de vivres ont été avalés, sans parler de leurs autres provisions. A côté de ces pauvres gens du la ville, nous autres paysans, nous sommes de véritables égoïstes. »
Il nous regardait, et nous ne répondions rien. J'avais déjà fait partir mes vaches pour le bois, avec le troupeau du village ; il le savait sans doute!
Mon Dieu, il faut pourtant avoir de quoi manger. Georges avait raison ; mais on ne peut pas s'empêcher de penser au lendemain ; ceux qui n'y pensent pas, s'en repentent toujours plus tard.
Enfin, ça n'en était pas moins beau des pauvres gens de la ville; mais ils ont aussi joliment souffert pendant quatre mois, où le commandant de place gardait tout pour ses soldats, et enlevait encore aux habitants ce qui leur restait, sans s'inquiéter de savoir s'ils avaient eu bon cœur ou non.
Je dis ces choses ; chacun en prendra ce qu'il voudra : c'est la simple vérité.
Ce qui nous rendit encore bien plus tristes, ce fut d'entendre Georges nous raconter ce qu'il avait appris touchant la bataille.
Au milieu de celte grande foule, longtemps
HISTOIRE DU PLEBISCITE
il avait cherché à qui parler. Enfin, un vieux sergent de chasseurs à pied, sec, dur comme du buis, la manche couverte de chevrons el Tceil vif, l'avait lait penser :
'< Voilà mon homme!. . Celui-là, j'ensuis sûr, a vu les choses clairement; et, s'il veut causer avec moi, je saurai le fond de Fliisloire. »
11 l'avait donc prié d'entrer à l'auberge et de prendre un bon verre de vin. Le sergent, après l'avoir regardé deux secondes, avait accepté ; ils étaient entres à la Ville de Baie, au fond de la cour, car les salles étaient pleines de monde; et là, en mangeant une tranche de jambon et buvant deux bouteilles de Tliiaucourt, le sergent, un peu réjoui, ayant encore reçu du cousin une pièce de cent sous, lui avait dit que tous nos malheurs venaient de deux choses : d'abord de ce qu'on n'avait pas occupé une hauteur sur la droite, d'oii les Allemands avaient débouché, vers midi seulement, et d'où l'on ne put pas les déloger, parce qu'ils dominaient le champ de bataille, et que leurs pièces, en bien plus grand nombre et meilleures que les nôtres, nous criblaient d'obus et de mitraille; qu'elles liraient tellement juste, qu'on avait beau reculer, avancer, se porter à droite, à gauche, changer de position, du premier coup les boulets tombaient dans nos langs.
Nous avons su depuis que c'était les hauteurs de Gunstett dont le sergent voulait pailer.
Ensuite, il avait dit à Georges que le cinquième corps, général de Failly, qu'on attendait d'heure en heure, n'était pas venu ; que, s'il était venu, nous n'aurions peut-être pas gagné la bataille, car les Allemands étaient trois ou quatre contre un, mais que nous auiions pu faire une bonne et solide retraite par Niederbronn sur Saverne.
Ce vieux sergent était de la Nièvre; Georges m'en a souvent pai'lé depuis : il m'a dit que, dans son idée, il en savait plus que beaucoup d'officiers de Mac-Mahon; qu'il avait du bon sens, l'esprit net, et qu'avec un pou d'instruction, bien des Français sortis du peuple auraient le talent de la guerre, et qu'on pourrait se reposer sur eux en toute confiance ; mais que l'amour de la danse et de la comédie nous avait fuit le plus grand tort, parce qu'on se figurait qu'un bon danseur et un bon comédien étaient bons à tout, chose qui finirait par causer notre ruine, si l'on ne revenait pas sur cette manière de voir.
Le cousin nous i-aconta, ce même soir, bien d'autres détails que je ne me rappelle pas. F^a
grande inquiétude de ce qui pouvait nous arriver m'empêchait de l'écouter , et puis tous les malheurs du monde n'ont pas le pouvoir de vous enlever le sommeil : depuis deux jours, nous ne dormions plus! .
Georges et sa femme, vers dix heures, retournèrent chez eux, et nous allâmes aussi nous coucher.
Le lendemain, j'avais à célébrer le mariage de Chrétien Richi avec sa cousine germaine Lisbeth; ils étaient affichés depuis huit jours, et, du moment que les invitations sont faites, ce sont des choses qu'on ne peut pas remettre. Moi, j'aurais bien voulu conduire mon foin et ma paille au bois ; le bétail ne vit pas de l'air du temps, cela pressait. J'envoyai chercher Placiard pour me remplacer, mais on ne le trouva nulle pari ; il s'était caché, comme presque tous les fonctionnaires de l'Empire, bons pour toucher des pensions et dénoncer les gens en temps ordinaire, mais vifs à lever le pied, quand il faudrait rester au poste.
A dix heures, il fallut donc mettre mon écharpe et marcher. La noce m'attendait, et je montai dans la grande salle avec elle. Je m'assis dans le fauteuil, en disant aux futurs de s'approcher, ce qu'ils firent naturellement.
Je commençais à leur lire le chapitre des devoirs de l'homme et de la femme, quand un grand bruit s'éleva dehors; on criait :
« Les Prussiens ! »
L'un des compères, avec son bouquet de roses, sortit; Chrétien Richi se retourna ; la future et tous les autres regardaient à la porte, sur l'escalier, et je restais là, planté tout seul, avec le secrétaire Adam Fix.
Tout à coup le compère rentra, en criant que ceux de Phalsbourg faisaient une sortie au bois, poui: enlever nos bêtes, et qu'ils venaient aussi dévaliser nos maisons. Alors j'aurais bien envoyé cette noce au diable, me représentant la position de ma femme et de Grédel dans un moment pareil ; mais un maire est forcé de se respecter lui-même, et je me mis à crier :
« Voulez-vous vous marier, oui ou non ? n
Chrétien Richi et sa cousine revinrent aussitôt et répondirent : — Oui!
« Eh bien, c'est bon, vous êtes mariés. »
Et jo sortis, pendant que les témoins signaient. Jv, "ourus au moulin.
Heureusement, ce bruit de la sortie des gens de Phalsbourg était faux ; un gendarme venait de passer par le village, porteur d'un ordre de Mac-Mahon ; c'est de là qu'était venue l'épouvante.
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Rien de nouveau n'arriva jusque sept heures du soir; quelques fuyards gagnèrent encore la ville ; mais à la nuit tombante commença le défilé du 5" corps, commandé par le général de Failly.
Ces trente mille hommes, au lieu de descendre en Alsace par Niederbronn, arrivaient donc maintenant derrière nous, par la route de Metz, de ce côté-ci des montagnes ; ils ne songeaient pas môme à défendre nos défilés et se sauvaient en Lorraine.
La moitié de notre village était allé sur la route, s'étonnant de voir cette armée tourner en masse vers Sarrebourg et Fénétrange.
Jusqu'alors on avait cru qu'une seconde bataille se livrerait à Saverne; les gens parlaient de défendre le Fàlberg, le Pachberg, tous les passages étroits et couverts de rochers; les chemins qu'on pouvait défoncer et couvrir d'abatis, d'où quelques bons tireurs auraient arrêté des régiments entiers; aussi la vue de ces milliers d'hommes qui nous abandonnaient, sans s'être encore battus, de ces canons, de ces mitrailleuses, de cette cavalerie, qui galopait et roulait au grand trot, pour se sauver plus vite, nous saignait le cœur.
Personne n'y comprenait rien.
' Un pauvre soldat estropié, couché dans l'herbe, me dit qu'on les avait fait aller de Bitche à Niederbronn , de Niederbronn à Bitche, et puis de Bitche à Pétersbach, Ottwiller, par des chemins abominables ; et que maintenant ils n'en pouvaient plus, qu'ils étaient tous éreintésl — Malgré moi, je pensai alors que, si des hommes fatigués à ce point étaient forcés de se battre contre des troupes fraîches, supérieures en nombre, ils étaient vaincus d'avance.
Oui, le manque de connaissance du pays est une des causes de toutes nos misères.
Grédel, Catherine et moi, nous retournâmes au moulin, désolés.
Il s'était mis enfin à pleuvoir, au bout de deux mois; c'était une pluie lourde, qui dura toute la nuit.
Ma femme et Grédel montèrent se coucher; moi, je ne pouvais fermer l'œil. Je me prome-. nais dans le moulin, écoutant le roulement des canons sur la route, le clapotement des pas dans la bouc : cela marchait... marchait sans relAche !
Que c'était triste!... Et que je plaignais ces pauvres soldats, épuisés de faim et de fatigue, forcés de s'éloigner ainsi.
De temps en temps, je les regardais par les petites vitres où coulait la pluie : iJs défilaient
à pied, à cheval, un à un, par compagnies ou par troupes, comme des ombres. Et chaque fois que j'ouvrais la fenêtre pour renouveler l'air, au milieu de tout ce bourdonnement de pas, de ces hennissements, et quelquefois des jurements d'un soldat du train ou d'un cavalier dont le cheval venait de s'abattre ou qui refusait d'avancer, j'entendais au loin, pardessus la grande plaine, à trois lieues de nous, le sifflet du chemin de fer; les trains allaient et venaient au fond des gorges.
Alors, apercevant au mur de la chambre une de ces cartes du théâtre delà guerre, que les gazettes du gouvernement nous avaient envoyées trois semaines avant, et qui s'étendaient de l'Alsace jusqu'à la Pologne, je l'arrachai, je la roulai dans ma main et je la jetai dehors. — Oui, tout me revenait avec dégoût; ces cartes-là, ces grandes cartes étaient encore de la comédie, comme les conspirations inventées par la police et les mensonges des sous-préfels, pour nous faire voter le plébiscite! 0 comédiens! tas de gueux, avez-vous assez trompé notre bête de peuple? Lavezvous rendu assez malheureux, avec vos misérables farces ?
Et l'on dit que cela recommence, qu'on veut nous remettre un anneau dans le nez, pour nous conduire, et que beaucoup de coquins comptent là-dessus pour arranger leurs petites affaires, rentrer dans leurs pantoufles et se rengraisser tout doucement, en faisant le gros dos, comme un chat de curé qui retrouve sa gamelle, après avoir fait un tour au bo> ou dans le jardin : c'est possible ! Mais alors la France sera bien méprisée; et, si la chose réussit, elle sera bien méprisable ; les honnêtes gens rougiront de se dire Français.
Au petit jour, je sortis lever l'écluse, car cette grande pluie avait fait déborder la vanne. Les derniers traînards passaient. Comme je regardais au village, mon voisin Ritter, le cabaretier, sortit sous son hangar, avec sa lan terne. Un étranger le suivait : un jeune homme en paletot gris et pantalon collant, une sorte de giberne en cuir sur la hanche, un tout petit chapeau de feutre sur l'oreille, et le ruban rouge à la boutonnière. Ce devait être un Parisien ; tous les Parisiens se i-essemblent, comme les -Anglais; on les reconnaît entre mille.
Je regardais et j'écoulais :
«Ainsi, disait cet homme, vous n'avez pas de cheval ?
— Non, monsieur, toutes nos bêles sont au bois; et puis, ce n'est pas un moment où l'on peut s'écarter de son village.
TITRTOIRE DU PLKRISCITE.
— Vingt francs sont pourtant bons à gagner eu quatre ou cinq heures.
— Oui, dans des temps ordinaires ; mais aujourd'hui c'est différent. »
Alors je m'avançai, en demandant :
« Monsieur donne vingt francs pour aller où?
— A Sarrebourg, dit l'étranger, tout étonné de me voir.
— Si vous en mettez trente, je me charge de vous y conduire rondement. Je suis meunier, j'ai toujours besoin de mes chevaux, et vous n'en trouverez pas d'autres au village.
— Eh bien, soit ! vous pouvez atteler. » Ces trente francs, pour faire huit lieues,
m'avaient donné dans l'œil. Ma femme venait de descendre à la cuisine; je lui dis la chose , elle trouva que j'avais raison.
Ayant donc pris une bouchée de pain avec un verre de vin, je sortis atteler mes chevaux à la petite voiture. Le Parisien était déjà là, qui m'attendait, sa malle de cuir à la main. Je mis sur le devant une grosse botte de paille; il s'assit près de moi, et nous partîmes au trot.
Cet étranger, voyant mes deux chevaux gris-pommelé galoper à travers la boue, fut content. II me demanda d'abord les nouvelles du pays, que je lui racontai depuis le commencement ; ensuite, il me dit, de son côté, d'autres nouvelles, dout personne ne savait encore rien chez nous.
C'était un faiseur de gazettes, un de ceux qui suivaient l'Empereur, pour raconter ses victoires. Il arrivait de Metz, et me dit que le général Frossard venait de perdre une grande bataille à Forbach, par sa faute, parce qu'il n'était pas présent quand ses troupes se battaient.
On pense bien que je n'ai jamais cru que c'était possible, mais ce Parisien le disait.
« De sorte, dit-il, que les Prussiens nous ont bousculés, et qu'il m'a fallu crever un cheval, pour sortir de cette bagarre. Les uhlans nous poursuivaient; ils sont venus jusque près d'un endroit qu'on appelle Droulingen.
— C'est à quatre lieues d'ici, lui dis-je ; comment, ils sont arrivés jusque-là?
— Oui; mais ils sont repartis aussitôt, pour rejoindre le gros de l'armée, qui s'avance vers Toul. J'avais espéré me rattraper en racontant nos victoires d'Alsace ; malheureusement, à Droulingen, les mauvaises nouvelles de Reichshoffen et l'épouvante des gens qui se sauvaient m'ont appris que nous sommes enfoncés sur toute la ligne. Décidément, ces Prussiens sont forts, ils sont même très-forts !
Mais l'Empereur arrangera tout avec Bismark. »
Alors il me raconta que l'Empereur était très-bien avec Bismark; que les Prussiens prendraient l'Alsace ; qu'ils nous donneraient la Belgique en échange ; que nous payerions les frais de la guerre, et que tout reprendrait Fon ti'ain comme avant.
M Sa Majesté est malade, disait-il; elle a besoin de repos. Nous allons avoir Napoléon IV, avec la régence de Sa Majesté l'Impératrice ; les Français aiment le changement. » Ainsi parlait ce faiseur de gazettes, qu'on avait décoré, Dieu sait pourquoi ! Il ne s'inquiétait que d'arriver h Sarrebourg, et là de prendre le train pour apporter les dernières nouvelles à son journal ; quant au reste, il ne s'en inquiétait pas.
Par bonheur, j'avais attelé mes deux chevaux, car il continuait de pleuvoir. Et toul à coup nous rattrapâmes la queue de l'armée de de Failly : ses canons, ses caissons, ses régiments encombraient tellement la route, qu'il me fallut prendre par les champs; ma voiture s'enfonçait dans la boue jusqu'aux essieux.
En approchant de Sarrebourg, nous vîmes à gauche la queue de l'autre déroute : les turcos, les zouaves, les chasseurs et les files de canons de Mac-Mahon. Nous étions, en quelque sorte, entre deux débâcles : les troupes du général de Failly avaient l'air, par leur désordre, d'avoir été battues comme l'autre armée. Tous ceux qui les ont vues passer dans notre pays pourront le dire ; en y pensaut, encore aujourd'hui cela me paraît incroyable.
Enfin, j'arrivai tout de même à la gare de Sarrebourg, où le Parisien me paya trente francs, que mes chevaux avaient bien gagnés. Les familles des employés du chemin de fer montaient justement dans le train de Paris, et l'on pense si le faiseur de gazettes fut content de s'y mettre; il avait sa carte gratuite, sans cela le pauvre diable serait resté malgré lui comme beaucoup d'autres, qui se vantent maintenant d'avoir attendu l'ennemi de pied ferme.
Je repartis bien vite par les chemins de traverse, et, vers onze heures, je rentrais à Rôthalp.
Le canon tonnait dans la montagne; une foule de gens montaient et descendaient la colline en face de l'église, pour écouter ce bruit. Le cousin Georgesf umait tranquillement sa pipe à la fenêtre, regardant le monde aller et venir.
Le canon tonnait dans la montagne . . . (Page 43.)
n Qu'est-ce qui se passe? lui dis-je, en arrêtant ma voilure devant sa porte.
— Rien, dit-il. Les Prussiens attaquent lepetit fort de Lichtenberg. Mais, toi, dou viens-tu ?
— De Sarrebourg. »
El je lui racontai, en deux mois, ce que le Parisien m'avait dit.
« Ah! maintenant, tout devient clair, fit-il. Je ne pouvais pas comprendre pourquoi le cinquième corps filait en Lorraine, sans tenir un seul jour dans nos montagnes, si faciles à défendre cela me paraissait pourtant trop lâche ; mais du moment que Frossard s'est fait battre à Forbacli, la chose s'e.xplique : nous sommes tournés ; de Failly a peur d'être pris entre deux armées victorieuses ! Il n'a qu'à gagner du terrain, car le marchand de
bétail David vient de me raconter qu'on a déjà vu les uhlans derrière Fénélrange. Enfin, la ligne des Vosges est perdue ! »
Le maître d'école, Adam Fixe, descendait alors la colline avec sa femme ; il s'écria qu'on livrait bataille du colé de Dilche, et que le bruit courait que les Italiens venaient à notre secours; mais il ne s'arrêta pas, à cause de la pluie.
« Les Italiens se moquent bien de nous, dit Georges en levant les épaules ; ils vont profiter de nos malheurs pour mettre la main sur Rome, c'est tout ce qu'ils veulent. Mon Dieu ! mon Dieu ! que le peuple est bête ! »
Ensuiie il me dit d'écouter un instant : on entendait de gros coups sourds et d'autres plus faibles.
HISTOIRE DU l'LKRISCITE.
— Tâchez il'i"li'e toujours dix contre un. (Page 50.)
« Ces gros coups, reprit le cousiu, sont ceux des grosses pièces du fort, et les autres viennent de l'artillerie ennemie. Eu ce moment, à si.\ lieues de nous, l'armée allemande victorieuse en Alsace traverse la montagne, pour se joindre à celle de Melz : elle défile sous les canons du fort ; ce soir ou demain, nous verrons déboucher ici son avant-garde. C'est triste d'être battus par la faute d'un imbécile, mais il faut toujours se souvenir que chacun a son tour. »
Il se remit à fumer, et je continuai mon chemin jusqu'à la maison, où je rentrai mes chevaux à l'écurie.
J'avais gagné trente francs en six heures, mais cela ne me rendait pas plus content.
Ma femme et Grédel étaient aussi sur la col-
line; elles écoutaient le canon ; la moitié du village grimpait là-haut; et tout à coup je vis Placiard, qu'on n'avait pu trouver la veille, arriver par les Jardins, tout essoufflé.
«Vous entendez, monsieur le maire, cria-til, vous entendez la bataille? C'est le roi 'Victor- Emmanuel qui vient à notre secours, avec cent cinquante mille hommes ! »
La colère m'emporta, je ne pus me contenir :
« Monsieur Placiard, lui dis-je, si vous me prenez pour une bête, vous avez tort. Il ne faut plus raconter aux gens de fausses nouvelles, comme vous en avez pris l'habitude depuis dix-huit ans; cela ne peut plus vous rapporter de bureaux de tabac pour vous, ni des bureaux de poste pour vos fils. Le temps
HTSTnTBF DTI PLÉBTRCTTF,.
de la comédie est passé!... J'en ai bien assez de toutes ces abominables tromperies... A cette heure, je vois clair ; nous avons été volé.s du haut en bas, par les gens de votre espèce, et nous allons payer à votre place, sans avoir profité de rien. Hier, je vous ai fait chercher, mais vous étiez caché dans votre cave. Aujourd'hui que les imbéciles comptent sur la reconnaissance des Italiens, vous voilà revenu ! Ce sera toujours comme cela. Tant qu"il y a du sucre et de la graisse, les mouches ne bougent pas de la cuisine. Si les Prussiens deviennent nos maîtres, s'ils donnent des places et des pensions, vous serez leur meilleur ami; vous leur dénoncerez les patriotes de la commune, et vous ferez voler des plébiscites pour Bismark ! — Qu'est-ce que cela vous fait, à vous, d'être Allemand ou Français? Le vrai seigneui-, le vrai roi, le véiilable empereur, pour vous, c'est celui qui paye ! »
A mesure que je parlais, la colère me gagnait ; et tout à coup je lui dis :
«Attendez, monsieur l'adjoint, que je sorte; nous causerons ensemble de plus près ; il faut que je vous parle à l'oreille ! »
Mais j'étais à peine sur la porte, qu'il tournait dijà le coin de la rue.
Ce même jour nous eûmes encore d'autres alertes.
Entre une et deux heures, étant devant mon moulin, il me semblait entendre le bruit du tambour remonter la vallée. On se lamentait dans tout le village; on ne cessait de répéter :
« Les Prussiens arrivent !... »
Tout le long de la rue les gens sortaient, regardaient, écoutaient ; les garçons se sauvaient au bois, les mères criaient. Quelques hommes, plus peureu.x que les autres, s'en allaient aussi, avec une miche de pain sous le bras; les femmes se lamentaient, appelant, et criant qu'elles voulaient les suivre. Et pendant que je regardais ce triste spectacle, tout à coup deu.\ voitures arrivèrent au grand galop de la vallée du Graufthal.
C'est le bruit de ces deux voitures qui m'avait fait croire que des tambours s'approchaient. Je ne me serais pas trompé huit jours plus tard, car les Allemands viennent sans bruit, comme les loups ; ils ne crient pas, ils ne trompettent pas, et vous avez quelquefois vingt mille hommes prés de vous, sans le savoir.
Les gens qui venaient, criaient :
0 Les Prussiens sont derrière la scierie ! »
On les entendait de loin, surtout les femmes, qui se dressaient en voiture, les mains au ciel.
A cent pas du moulin, les voitures se ralentirent; et reconnaissant le père Diemer, conseiller municipal, qui conduisait, je lui criai :
a Diemer, arrêtez-vous donc un instant!
Qu'est-ce qui se passe là-bas?
— Ce sont les Prussiens qui s'approchent, monsieur le maire, dit-il.
— Mon Dieu, puisqu'ils doivent venir, un peu plus tôt, un peu plus tard, cela revient au même. Descendez donc. »
11 descendit, et me raconta qu'il s'était rendu le matin à la maison forestière de Domenthal, en voiture, pour chercher sa femme et ses filles, retirées chez des parents depuis quelques jours; et qu'en revenant il avait vu, dans un petit vallon, — le Fisclibachel, — des Prussiens,, leurs fusils eu faisceaux, en train de se reposer et de préparer leur cuisine sur la lisière du bois, comme chez eux, ce qui l'avait fait se sauver au galop.
C'est tout ce qu'il avait vu.
D'autres arrivèrent alors, des bûcherons, disant que c'étaient des chasseurs à pied, et que Diemer avait mal regardé; puis d'autres, assurant que c'étaient des Prussiens; ainsi de suite, jusqu'au soir.
Vers cinq heures, je vis arriver encore un vieux soldat français, le dernier qui ait passé par notre village; il avait la jambe bandée avec son mouchoir, et s'assit sur le banc de ma maison, en me demandant un morceau de pain et un verre d'eau, pour l'amour de Dieu! J'entrai tout de suite dire à Grédel d'apporter du pain et du vin; elle-même versa le vin à ce pauvre garçon, qui souffrait beaucoup. Il avait une balle dans la cuisse, et, pour dire la vérité, cela ne sentait pas bon, car il n'avait pu se panser lui-même, et s'était traîné dans les broussailles, de Wœrth jusque chez nous.
Il n'avait pas mangé depuis trente-six heures, ut nous raconta que le colonel de son régiment, en tombant, avait crié :
; Mes amis, on vous commande mal!. .
N'obéissez plus à vos généraux ! »
Il se reposa seulement quelques minutes, pour ne pas engourdir sa jambe, et repartit vers Phalsbourg.
C'est le dernier soldai français que j'aie vu après ReichshofTen.
A la nuit, on vint nous lapporler que des paysans du Graufthal avaient trouvé un canon embourbé dans la vallée; el deux heures plus tard, pendant que nous soupions, noire voisine Katel entra loulj pâle et ucus dit :
HISTOIRE DU PLEBISCITE
a Les Prussiens sont devant \otre porte. » Je sortis aussitôt; dix ou quinze uhlans étaient là, fumant leurs petites pipes en bois, et faisant Loire leurs chevaux à la vanne.
Représentez- vous ma surprise, surtout quand un de ces uhlans se mit à me saluer en allemand prussien :
a Hé! bonsoir, monsieur le maire ! Vous allez toujours bien, monsieur le maire, depuis que je n'ai pas eu le plaisir de vous voir ? »
C'était le chef de la troupe. Ma femme et Grédel regardaient sur la porte. Comme je ne répondais pas, il dit :
K Eh! mademoiselle Grédel, vous êtes donc toujours fraîche et réjouie comme autrefois? Vous chantez toujours, matin et soir, en lavant vos assiettes? »
Alors (Irédel, ayant bonne vue, s'écria : « Hé! c'est le grand gueux qui est venu faire le portrait de notre pays, avec sa petite caisse sur des piquets. ■»
El, malgré l'obscurité, je reconnus un de ces photographes allemands qui couraient la montagne quelques mois avant, faisant le portrait de tout le monde dans nos villages. Celui-là s'appelait Otto Krell; il était grand, pâle et maigre; il avait le nez en dos de rasoir, et clignait toujours de l'oeil gauche, en vous faisant des compliments. — Ah! le gueux, c'était lui... c'était un officier de uhlans !
« Justement, mademoiselle Grédel, dit-il sur son grand cheval, c'est moi-même ! Vous auriez fait un bon gendarme; vous auriez reconnu tout de suite lui honnête homme d'un coquin. »
Il se mit à rire, et Grédel s'écria : « Parlez donc une langue qu'on comprenne: je ne comprends pas votre patois. »
Et lui répondit :
« Mais vous comprenez bien le patois de monsieur Jean-Baptiste Wernerl Comment va-t-il donc, ce bon monsieur Jean-Baptiste? Est-ce qu'il est toujours gai? Est-ce que vous avez toujours son petit portrait, là, vous savez, près du cœur? Celui que j'ai recommencé trois fois, parce qu'il n'était jamais assez joli?» Grédel, entajidant cela, se sauva dans le moulin, et ma femme rentra dans notre chambre.
Alors le pendard me dit :
« Je suis content de vous voir, monsieur le maire, toujours en bonne santé. Je suis d'abord venu vous souhaiter le bonjour, mais ensuite, je dois le reconnaître, ma visite est aussi un peu intéressée. »
Et comme je ne disais rien, étant trop indigné, il me demanda :
« Est-ce que vous avez toujours ces belles vaches suisses? Des bêtes magniliq\ies!... Et les vingt-cinq moutons de l'année dernière?»
Je compris tout de suite oii le bandit voulait en venir, et je lui criai :
« Nous n'avons plus rien du tout, rien dans le village; nous sommes ruinés, nous ne pouvons rien fournir.
— Allons, bon, fit-il, ne nous fâchons pas, monsieur Wéber. J'ai fait votre portrait, avec votre gilet rouge et votre grand habit carré; je vous connais : vous êtes un brave homme! J'ai l'ordi'e de vous prévenir, en passant, que demain matin quinze mille hommes viendront ici se rafraîchir; qu'ils aiment le bon bœuf et le mouton, et qu'ils ne méprisent pas non plus le bon pain blanc et le vin d'Alsace, ni le café, ni les cigares français, ni les légumes. Voici, sur ce papier, la liste de ce qu'il leur faut. Ainsi, arrangez-vous pour les contenter. Sans cela, monsieur le maire, ils prendront vos vaches eux-mêmes ; ils les chercheront au bois du Biechelberg, où vous les avez mises ; ils prendront vos sacs de farine et votre vin, — ce bon petit vin blanc de Rikevir! — ils prendront tout, et brûleront ensuite votre maison. Croyez-moi, recevez-les comme des frères allemands qui viennent vous délivrer de la servitude française; car vous êtes Allemands, monsieur Wéber, dans ce pays. Préparez donc les réquisitions vousmême; ce que l'on fait soi-même vaut mieux que si les autres s'en mêlaient; on économise mieux son avoir. C'est à cause de l'amitié que je vous porte, et du bon dîner que vous m'avez donné l'année dernière, que je vous dis cela. — Et maintenant, bonne nuit! »
Il se tourna vers les autres, et tous ensemble se mirent à filer dans la nuit, en remontant à gauche Ja côte de Berlingen.
Aussitôt, sans même rentrer à la maison, je courus chez Georges, le prévenir de ce qui venait de m'arriver. Il allait se coucher quand j'ouvris sa porte.
« Eh bien, qu'est-ce que c'est? » fit-il.
Et, tout bouleversé, je lui racontai la visite de ces bandits, et ce qu'ils m'avaient demandé. Le cousin et la cousine Marie-Anne m'écoutaient avec l'attention qu'on pense.
Georges, ayant réfléchi deux minutes, me dit:
«Christian, la force est la force! S'il doit passer ici quinze mille hommes, c'est qu'il en passera quinze mille à Metling, quinze mille aux Quatre-Vents, quinze mille à Lutzelbourg,
HISTOIRE DU PLEBISCITE
ainsi de suite. Nous sommes envahis! La ville de Phalsbourg sera bloquée ; et, si nous bougeons, nous serons étranglés net, sans avoir eu seulement le temps de dire pipe! — Que veux-tu? C'est la guerre!... Quand on a perdu, on paye. Les braves gens qui nous volaient depuis di.\-luiil ans ont. perdu pour nous, et nous allons payer pour eux; c'est clair! Seulement, si l'on paye en faisant la grimace, les autres demandent plus; et, si l'on y va sans trop rechigner, ils vous écorcbent un peu moins : ils font semblant d'avoir des considérations; ils ne vous volent pas aussi durement; ils y mettent un peu de douceur et vous dépouillent avec plus de politesse. J'ai vu ça dans mes campagnes. — Voici donc le conseil que je te donne, dans ton intérêt et dans notre intérêt à tous.
« D'abord tu feras revenir ce soir même tes vaches du Biechelberg; lu diras à David Hertz de conduire les deux plus belles dans son abattoir; et quand les Prussiens arriveront, qu'ils auront vu ces deux belles bêtes, David les tuera sous leurs yeux ; il leur en distribuera les morceaux d'après l'ordre des chefs. Cela servira juste pour faire le bouillon du matin aux quinze mille hommes; et, s'il n y en a pas assez, tu enverras prendre chez moi ma plus belle vache. Tout le village sera content, et l'on dira :
« — Le maii-e et son cousin se sacrifient pour la commune ! »
«Ce sera très-bien! Mais ensuite, comme nous aurons commencé par nous, et que personne n'aura plus rien à dire, tu mettras un bœuf de Placiard en réquisition, et puis une vache de Jean Adam, et puis une du père Diemer, ainsi de suite, à mesure qu'on aura besoin de viande ; et cela durera jusqu'à la fin des bœufs, des vaches, des cochons, des moutons et des chèvres. Et tu feras de même pour le pain, la farine, les légumes, le vin, en commençant toujours par toi et par moi
H C'est triste, c'est même très-ennuyeux; mais Sa Majesté l'Empereur, ses ministres, ses parents, ses amis et connaissances ont joué notre foin, notre paille, nos bœufs, notre argent, nos prés, nos maisons, nos fils et nousmêmes, en ayant l'air de nous consulter. Ils ont perdu bêtement ; ils n'ont pas fait attention à la partie, parce qu'ils avaient eu soin de mettre leur sac de côté, soit en Suisse, soit en Italie, soit en Angleterre, soit ailleurs ; et qu'ils ne risquaient que ce grand troupeau qu'ils avaient l'habitude de tondre, et qu'on appelle le peuple. Eh bien, mou pauvre Christian, ce troupeau, c'est nous, paysans
si j'étais plus jeune, si je pouvais encore faire des marches forcées, comme à trente ans, j'irais m'engager et me battre. Mais, dans l'état actuel, tout ce que je puis faire, comme toi, c'est de courber les épaules, la rage dans le cœur, en attendant que la nation ait plus de bon sens, et qu'elle nomme d'autres chefs, pour livrer des batailles. »
Ce conseil de Georges me parut le meilleur, et j'envoyai tout de suite le bangard chercher mes vaches au Biechelberg. Je le chargeai de prévenir aussi les notables que, s'ils ne ramenaient pas leur bétail au village, les Prussiens iraient le chercher eux-mêmes, parce qu'ils connaissaient mieux que nous les chemins du pays, et qu'ils mettraient d'abord dans leurs marmites le bétail de ceux qui ne seraient pas venus de bonne volonté.
Ma femme et Grédel étaient là quand je donnai cet ordre à Martin Kopp ; elles crièrent beaucoup, disant que je perdais la tête, mais j'avais plus de bon sens qu'elles, et j'écoutai l'avis de Georges, qui ne m'avait jamais trompé.
C'était la nuit du 9 au 10 août, où le petit fort de Lichtenberg, défendu par quelques vétérans sans munitions, ouvrit ses portes aux Prussiens; où Mac-Mahon quitta Sarrebourg avec le restant de ses troupes, sans faire sauterie tunnel d'Archeviller, parce que l'ordre de Sa Majesté n'était pas arrivé; où les Allemands réunis à Saverne, après s'être étendus à droite et à gauche de Phalsbourg, envoyèrent d'abord leurs uhlans, par la vallée de Lutzelbourg, inspecter le chemin de fer, croyant qu'il avait sauté ; puis lancèrent une locomotive dans le tunnel; puis se hasardèrent à faire passer un convoi de pierres, et furent bien étonnés de voir qu'il arrivait en Lorraine sans encombre : que Mac-Mahon s'en allait à pied, pendant qu'ils montaient en wagons; et qu'ils pouvaient expédier leurs canons, leurs munitions, leurs vivres, leurs chevaux et leurs hommes vers Paris, en vidant les provisions de l'Alsace de l'autre côté des Vosges, pour entretenir leurs troupes.
Tout cela, nous l'avons appris plus tard.
Et, cette même nuit, les Allemands mirent leurs premières pièces en batterie aux Quatre- Vents, pour bombarder la ville, dont ils firent aussi le tour de l'autre côté, par la belle route du Fâlberg, qu'on paraissait avoir ouverte à travers la forêt, tout exprés pour eux.
Ils ne perdaient pas de temps; ils voyaient tout, inspectaient tout, et trouvaient tout à leur convenance, en très-bon étal.
Cette nuit s'écoula donc tranquillement;
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ils avaient trop de choses à voir, pour s'inquiéter de nos pauvres petits villages sous bois, sachant bien que nous ne pouvions pas nous sauver, ni même nous défendre, puisque nos garçons se trouvaient tous en ville, et (pie nous étions sans armes et sans munitions. Ils nous considéraient comme leur gardemanger, en cas de besoin.
Plusieurs ont dit et croient encore qu'on nous a livrés aux Allemands, en échange de la Belgique, parce que l'Alsace, dans l'idée de 1 Empereur, était un pays allemand et luthérien, et que la Belgique est un pays français et catholique. Mais le cousin Georges a toujours dit que ces suppositions-là sont fausses; que notre malheur vient uniquement de la volerie du gouvernement, et principalement de ceux qui, soi-disant pour soutenir la dynastie, faisaient leur sac, s'adjugeaient des pensions, s'enrichissaient par des coups de bourse, devenaient des grands hommes à bon marché; et puis aussi de la bêtise du peuple, qu'on entretenait dans l'ignorance, pour lui faire approuver toutes les gueuseries et les brigandages des autres.
Je pensé comme le cousin.
La volerie des uns, en privant le pays d'une armée forte et nombreuse, capable de nous défendre, et privant d'autre part l'armée ellemême de vivres, d'armes, de munitions nécessaires pour combattre, en voilà bien assez! On n'a pas besoin d'aller chercher ailleurs la cause de notre honte et de nos misères.
Notre bétail rentra donc de Biechelberg sur mon ordre, et mes deux plus belles vaches attendirent dans l'écurie, en mangeant encore quelques poignées de foin, l'ordre de marcher à la première réquisition des Prussiens.
Les gens du village, qui savaient cela, m'approuvaient beaucoup, sans se douter que chacun d'eux aurait son tour.
Enfin, le temps passait, et l'on croyait que cela pouvait durer encore longtemps, lorsqu'un escadron de lanciers, et plus loin un escadron de hussards allemands parurent au fond de la vallée, lis avaient en avant-garde quelques uhlans, que nous avons toujours vus depuis dans le même ordre : à trois cents pas en avant, deux cavaliers le pistolet au poing, qui s'arrêtaient de temps en temps pour écouter et regarder; et derrière eux, le gros de la troupe, toujours à la même distance.
Nous autres, sous nos échoppes, ou penchés à nos fenêtres, hommes, femmes, enfants, nous regardions venir ceux qui devaient nous manger, nous ruiner et nous peler la chairdes os. C'était en quelque sorte le plébiscite qui
s'avançait devant nos yeux, le pistolet et le sabre à la main, les canons et les baïonnettes derrière.
La cavalerie s'étendit d'abord au haut de la côte, de Berlingen au Graufthal, à Véchem, à Mittelbronn, et plus loin; ensuite arrivèrent plusieurs régiments d'infanterie, leurs drapeaux noir et blanc déployés.
Nous regardions cela sans bouger. Les officiers galopaient, avec leurs casques pointus, porter les ordres. M. le curé Daniel, dans son presbytère, avait levé ses petits rideaux blancs, et notre voisine Katel disait :
« Mon Dieu ! nous n'aurions jamais cru qu'il existait tant d'hérétiques dans le monde ! »
Voilà bien l'ignorance qu'on entretenait de père en fils chez les gens, en leur faisant croire qu'ils étaient seuls dans l'univers; que nous étions mille contre un et que notre religion était universelle I Enfin, la bêtise pure, entretenue par le mensonge!
Cela nous avançait beaucoup d'avoir cette grande idée de nous-mêmes; ça nous rendait bien forts !
Mais les hypocrites se tirent toujours d'embarras, ils vont au loin, la poche bien garnie, et laissent les imbéciles enfoncés dans la mare jusqu'au cou.
Puisque nos révérends pères les jésuites ont tant d'espions répandus dans le monde, ils auraient bien dû nous pi-évenir de la force des hérétiques, et ne pas nous laisser croire jusqu'à la fin que nous étions seuls maîtres de la terre. Mais ils se disaient :
a Ces imbéciles de Français vont se faire hacher en notre honneur; s'ils gagnent, les hérétiques seront confondus; et s'ils perdent, Henri V reviendra derrière les Prussiens, comme Louis XVIII derrière les cosaques; de toute manière, nous ferons florès ; le saint père sera infailhble et nous gouvernerons en son nom. »
Ces choses sont si claires aujourd'hui, qu'on a presque honte de les dire.
Une fois la cavalerie postée sur les hauteurs de la place, en arrière des collines, les régiments d'infanterie, l'arme au pied, se déployèrent dans la vallée.
J'entendais de ma porte la voix des chefs, les hennissements des chevaux et le départ des bataillons, qui défilaient en marquant le pas, avec leurs bottes innombrables. — Ah ! si nos officiers avaient été aussi instruits et nos soldats aussi disciplinés que les Allemands, l'Alsace et la Lorraine seraient encore françaises !
On pourra me dire qu'un bon patriote ne de-
vrail pas raconter de pareilles choses; mais à quoi bon les cacher? Est-ce que cela les empêchera d'être vraies? — Je les dis exprès, pour forcer les gens à voir clair; si nous voulons regagner ce que nous avons perdu, il faut que tout change : que nos officiers soient savants; que nos soldats soient bien disciplinés; que nos intendants fournissent les munitions , les habillements , les vivres sans faute; et que, s'ils y manquent, on les fusille; la vie d'une nation honnête et brave vaut bien celle d'un gueux, dont l'ignorance, la paresse et l'avidité, peuvent nous faire perdre des provinces.
Il faut que nous ayons une grande armée, ime armée nationale, comme les Allemands; et pour avoir celte grande armée, il faut que chacun serve : les boiteux et les bossus dans les bureaux, les autres dans les rangs; qu'on ait la permission de porter des lunettes, ce qui n'empêche pas un homme de se battre; et que les bourgeois, aussi bien que les ouvriers et les paysans, aillent au feu... Sans cela nous serons battus, rebattus et détruits !
Et surtout, comme disait le cousin Georges, il faut qu'à la tête de tout cela se trouve un homme de cœur et d'expérience, qui mette l'honneur de la nation au-dessus de son intérêt, et que tout le monde écoute, parce qu'il aura déjà prouvé que la confiance ne l'abandonne jamais, dans les plus grands périls de la patrie.
Mais nous sommes encore loin de là ; et l'on croirait, à voir la mine de ceux qui reviennent d'.\ngleterre, de Belgique, de ia Suisse, ou de plus loin, qu'ils ont remporté de grandes victoires, et que la patrie leur fait tort, en ne les saluant pas comme des sauveurs.
Moi, je continue tranquillement cette histoire de notre village, et celui qui pourra me tromper encore, en se donnant des airs d'honnête homme, sera malin! .
Après que les Allemands eurent posté leur infanterie, ils traînèrent d'abord Jeux ou trois petits canons, avec des munitions, sur les hauteurs de Wéchem, en arriére des collines. C'est alors que l'idée de Jacob et de tous nos pauvres garçons qu'on allait bomliarder, nous revint, et que la mère se mit à sangloter. Grédel, elle, en pensant à son Jean-Baptiste, était devenue furieuse ; si par malheur nous avions eu un fusil à la maison, je suis sur qu'elle aurait été capable de tirer s\ir les Prussiens et de nous faire tous exterminer; elle montait, elle descendait, elle se penchait à sa fenêtre; et l'un de ces Allemands ayant levé la tête, en disant :
a Oh! la jolie fille ! »
Elle lui cria :
« Tâchez d'être toujours dix contre un ; sans ça, malheur à vous! »
J'étais en bas, et l'on peut se figurer mon épouvante. Je montai la prévenir de se taire, si elle ne voulait pas causer la perte de notre village; mais elle me répondit effrontément :
d Ça m'est égal, qu'on brûle tout, tant mieux! Je voudrais être en ville, au lieu de vivre avec ces bandits. »
Je descendis, de peur d'en entendre davantage.
La pluie s'était remise à tomber. Les Prussiens continuaient de passer par régiments et par escadrons; plus de quarante mille couvraient alors la plaine; les uns se formaient dans les champs, dans les prés, écrasant les regains, les pommes de terre : tout était là, couché sous leurs pieds ; les autres poursuivaient leur route; les roues de leurs voitures s'enfonçaient dans la glaise, mais ils avaient de si bons chevaux, que tout marchait à grands coups de fouet, comme ces Allemands en donnent; ils grimpaient sur toutes les pentes; les haies, les petits arbres ployaient et se cassaient.
Quand la force est tout, et qu'on est le plus faible, il faut se taire!
Le bruit courait qu'on allait attaquer Phalsbourg dans l'après-midi; nos pauvres mobiles et nos soixante recrues d'artillerie pour le service des pièces, allaient donc voir une terrible averse tomber sur eux pour commencer ; ces tas d'obus qu'on menait à Wéchem nous faisaient dire :
« Pauvre ville!.... pauvres bourgeois!.... pauvres femmes!.... pauvres enfants!.... »
La pluie redoublait; le ruisseau débordait dans toute la vallée du Grauflhal à Metting. Quelques officiers alors se promenaient au village pour chercher un abri; j'en vis entrer un grand nombre chez le cousin Georges, principalement des hussards ; et dans le même instant un monsieur à chapeau rond, manteau et pantalon noir, arrivait devant le moulin et me demandait :
« Monsieur le maire?
— C'est moi.
— Ah! très-bien. Je suis aumônier de l'armée, et je viens loger chez vous. »
J'aimais mieux ça que d'avoir dix ou quinze gueux à la maison; mais il finissait à peine de parler, qu'un autre arrive, un officier de chasseurs, qui crie :
n Son Altesse a choi.si ce logemeht. »
hou ! je n'avais rien à répondre.
HISTOIRE DU PLERISniTF.
Un brigadier, qui suivait l'officier, saute de son cliuval, entre sous le hangar et regarde dans l'écurie.
« Faites sortir tout ça, dit-il.
— Faire sortir mes chevaux, mon bétail?
— Oui, et vite. Son Altesse a douze chevaux ; il'faut de la place. »
Je voulus répondre; mais l'officier se mit à jurer, à tempêter tellement, sans vouloir ni'entendre, criant qu'on allait emmener mes bêtes lout de suite et les conduire à la boucherie, si je ne me dépêchais pas d'obéir, que, sans plus rien dii-e, j'emmenai tout dehors, le cœur bien gros et la tête penchée. Grédel, voyant cela de sa fenêtre, descendit toute pâle, et dit à l'officier :
« Il faut pourtau'que vous soyez bien lâche, pour être si grossier envers un homme déjà vieux, qui ne peut se défendre.
Les cheveux m'en dressaient sur la tête; mais l'officier ne répondit rien et repartit aussitôt.
Alors M. l'aumônier me dit à l'oreille :
« Vous allez avoir l'honneur de loger M. le duc réguant de Saxe-Meioiugeu, et vous l'appellerez Altesse. >>
Je pensais :
« Que le diable t'emporte, toi et ton Altesse, et toutes les Altesses du monde! Je voudrais vous voir à cinq cent mille pieds sous (erre!... Vous êtes tous de la mauvaise l'ace !... Vous n'êtes faits que pour le malheur du genre humain!... Ah! bandits! Ah! canailles!...»
C'est ce que je pensais, mais je me gardai d'en rien dire. On avait fusillé plusieurs personnes dans la montagne, deux jours avant, et le bruit courait que ces Prussiens avaient pendu onze paysans du Gunstelt, des pères de famille. Dieu sait pourquoi! Ces choses-là vous rendent prudent.
Comme je réfléchissais à notre malheur, Son Altesse arrive avec ses aides de camp et ses domestiques. Ils mettent pied à terre, ils entrent dans la maison, ils accrochent leurs effets mouillés aux murs, et remplissent la cuisine. Ma femme se sauve en haut, moi je me tiens dans un coin, derrière le poêle : — nous n'avions plus rien à nous!
Ce duc de Saxe était si grand, qu'il pouvait à peine entrer sous ma porte. C'était un bel homme, et les deux grands pendards qui le suivaient : le colonel Eglofstein et le major baron d'Eugel, aussi. Oui, pour la taille et le bon appétit, on n'avait rien à leur reprocher. Et je ne les gênais pas non plus : ils riaient, ils parlaient, tournant dans ma chambre, traînant leurs sabres dans l'allée, sur l'esca-
lier, partout, sans s'inquiéter de moi; on aurait dit que j'étais chez eux.
Depuis leur arrivée jusqu'à leur départ, le feu ne s'éteignit plus à la cuisine; mon bois flambait, les casseroles, les marmites, letournebroche allaient leur train; on tordait le cou de mes poules, de mes canards, de mes oies; on les plumait, on les faisait rôtir; on apportait de la viande de bœuf magnifique; on la râpait pour en faire des boulettes, qu'ils appelaient des biftecks; et puis on ouvrait mes armoires, on étendait mon linge sur la table, on rinçait mes verres et mes bouteilles, on cherchait mon vin à la cave.
On servait Son Altesse, ses officiers; les portes et les fenêtres restaient ouvertes; la pluie et le vent entraient; des oidonnances arrivaient à cheval prendre des ordres, et repartaient; et sur les six heures le canon se mit à tonner vers les Quatre-Vents : le bombardement commençait de ce côté-là; les lieux bastions de l'arsenal et de la manutention répondaient!
C'est le bombardement du 10, où la maison Thibault fut brûlée.
Nous devions en voir bien d'autres! Mais comme nous n'avions encore rien entendu de pareil, et que ces coups de tonnerre s'engouffraient dans notre vallée, entre les bois et les rochers de Biechelberg, nous frémissions.
Grédel, chaque fois que nosgros canons répondaient, disait :
cf Ceux-là, ce sont les nôtres!... Nous ne sommes pas encore morts!... Eutendez-vou; ça? »
Je la poussai dehors, et Sun Altesse demanda :
« Qu'est-ce que c'est?
— Ce n'est rien... C'est ma fille, lui dis-je; elle est folle!... »
Vers six heures trois quarts, le feu cessa.
Le baron d'Engel, sorti quelques minutes avant, revint dire qu'un parlementaire était parti pour sommer la ville de se rendre, et que, sur son refus, le bombardement recommencerait aussitôt.
On eut quelque temps de silence. — Son Altesse mangeait.
Tout à coup un général de hussards arrive, un être hideux, le front plat, les yeux louches, I3 poil roux, tout couvert de croix, comme un sauvage d'Amérique. Il entre et l'on se salue, en riant et se donnant la main. Ou se rassoit à table, on avale!... Et ce hussard-là se met à raconter qu'il a pris la tente de Mac-Mahon ; une tente magnifique, avec des glaces, des porcelaines, des chapeaux, des crinolines. Il
HISTOIRE DU PLEBISCITR.
— Nous n'avons pas mérité de devenir Allemands. (Page SC.)
riait, ouvrant la bouche jusqu'aux oreilles; et Son AUesse se Taisait du bon sang, disant que Mac-Mahon avait voulu donner le spectacle de la victoire à quelque grande dame de Paris.
C'était un mensonge abominable, comme on pense, mais les Prussiens ne se gênent pas pour mentir.
Ce hussard, dont je ne me rappelle pas le nom, quoique je l'aie entendu plusieurs fois répéter par les autres , dit aussi qu'après avoir couru deux lieurcs à travers la forêt d'Elsasshausen, il s'était précipité sur le village de GundershofTcn, oij quelques compagnies d'infanterie française avaient établi leur quartier, et qu'il les avait surprises et massacrtcs jusqu'au dernier homme, sans perdre un seul cavalier.
Alors il se remit à rire, disant que le métier de la guerre avait pourtant de beaux moments, et que celui-là compterait parmi ses bons souvenirs.
En l'écoutant, assis derrière le fourneau, je me disais :
« Et l'on appelle cela des chrétiens ! . . . Mais ces êtres-là sont pires que des loups; ils boiraient le sang huntain dans des têtes de mort et s'en feraient gloire. »
Ils continuaient à causer {linsi, quand un officier tout jeune vint raconter que ceux de Phalsbourg ne voulaient pas se rendre, et qu'on allait les bombarder avec des obus enilimmiés, pour mettre le feu dans la ville.
Je ne pus en entendre davantage; Grédel ef ma femme allèrent s'enfermer en haut, danc
HISTOIRE DU PLEBISCITE
lit les crimes des liommes ne dérangent rien là-liaut. (Page 6"2.)
leurs chambres, et moi je sortis respirer un autre air que ces bètes féroces.
Il continuait de pleuvoir. J'avais besoin de fraîcheur ; j'aurais voulu me jeter tout habillé dans la rivière.
Dehors passaient toujours de nouveaux régiments. Maintenant c'étaient des cuirassiers blancs; ils s'étendaient dans la prairie, au bas de Metting; d'autres régiments par masses allaient vers Sarrebourg ; là-bas les baïonnettes et les casques élincelaient au soleil couchant, malgré les torrents d'eau qui tombaient du ciel. Il était facile de comprendre que notre pauvre armée de deux cent et quelques mille hommes ne pouvait résister à ce débordement.
Mais les trois cent mille autres soldats que
nous devions avoir et que nous payions depuis des années, où donc étaient-ils? Us étaient dans les comptes rendus du ministre de la guerre à l'Assemblée législative, et l'argent de leur équipement, de leur armement, était à Londres dans la caisse de Sa Majesté; il avait fait des économies, V honnèle homme ! Tous ces Allemands, campés à perte de vue sous la pluie, commençaient à couper nos arbres fruitiers pour se chauffer; de tous les côtés on voyait tomber nos beaux pommiers, nos beaux poiriers, encore chargés de fruits ; et puis ils étaient dépouillés, mis en morceaux et brilles dans leur sève ; l'eau qui tombait ne les empêchait pas de s'allumer, à cause de la grande masse que le feu de des- ?oi)S finissait par sécher. 7
HISTOIRE DU PLEBISCITE
Toute la plaine et le plateau s'éclairaient au loin par ces brasiers.
Quelle perte pour le pays!
Il avait fallu cinquante-six ans, depuis 1814, pour faire croître ces arbres; ils étaient en plein rapport; avant cinquante ans, nos enfants et nos petits-enfants n'en verront pas de pareils autour du village : tout est détruit!
En regardant ce spectacle, l'indignation m'étouffait ; j'en détournai les yeux, et je me rendis chez le cousin, pensant trouver là quelques paroles d'encouragement.
La maison de Georges était pleine de monde ; la cousine Marie-Anne, femme hardie et sans gêne, cuisait pour tous ses garnisaires; dans le nombre se trouvaient deux de ses anciennes pratiques de la rue MouffetarJ, — un juif, venu à Paris pour apprendre le jardinage et la taille des arbres, au Jardin des Plantes, et im sellier, — assis tous deux près de l'ùtre, d'un air honteux et mélancolique. Tous les autres, qui se trouvaient là, jusque dans l'allée, fumaient leur pipe et regardaient si la viande, les pommes de terre et le reste prenaient une bonne tournure, dans la grande marmite de la buanderie : il n'en existait pas d'autre assez grande à la maison, pour faire bouillir ce tas de vivres.
Chaque soldat avait un énorme quartier de bœuf, une miche de pain, une portion de vin et même de café moulu; quelques- uns avaient aussi sous le bras une botte d'oignons, de navets, une tête de chou, volés à droite et à gauche : c'étaient des hussards.
Dans la grande salle voisine se trouvaient les officiers supérieurs, qui venaient de rentrer l'un après l'autre, de leurs reconnaissances. Ils montaient dans les chambres, on entendait se trimbaler leurs sabres, et leurs grosses bottes ébranler les escaliers.
Comme j'entrais par la porte de derrière, n'ayant pu m'avancer dans l'allée, Georges sortait de la salle, lime vit par-dessus les casques de tout ce monde el me cria :
« Christian, reste dehors ; on étouffe ici ! J'arrive. »
On lui fit place, et nous descendîmes au jardin, sous l'éclioppe de son bûcher. Alors il alluma une pipe et me demanda :
a Eh bien, comment cela s'est-il passé làbas?»
Je lui dis tout.
«Moi, fit-il, j'ai reçu le général des hussards déjà hier dans la nuit. Une heure après la visite des uhlans, vers onze heures, on tape au volet; j'ouvre... deux escadrons de hus-
sards étaient là, tout autour de la maison ; pas moyen de s'échapper.
« — Ouvrez ! »
« J'obéis.
a Le général, une sorte de loup, que j'ai vu tout à l'heure aller chez toi, entre le premier, le pistolet à la main ; il regarde de tous les côtés :
« — Vous êtes seul?
n — Oui, avec ma femme.
« — C'est bien. »
« Il se tourne vers l'allée et appelle un aide de camp. Trois ou quatre soldats entrent; ils portent les chaises, la table dans la cuisine. Le général déroule une grande carte sur le plancher; il ote ses bottes et s'étend dessus. Ensuite il appelle :
H — Y êles-vous, un tel ?
« — Présent, général. »
0 Et six ou sept capitaines, lieutenants, entrent.
« — Un tel, voyez-vous le chemin d'ici Metting? B
tt Tous avaient sorti une petite carte de leur poche.
a — Oui, mon général.
« — Et de Metling à Sarrebourg?
0 — Oui, mon général.
(( — Dites les noms. »
a Et l'officier dit les noms des villages, des fermes, des ruisseaux, des ponts, des bouquets de bois, le tournant des chemins, et même les embranchemenls des sentiers.
« Le général suivait avec son ongle.
« — C'est ça! Eh bien, vous allez prendre vingt hommes , et vous pousserez jusqu'à Saint-Jean, par tel chemin. Vous verrez!... En cas de résistance, vous viendi-ezme prévenir. Allons, vivement! »
« Et l'autre sort.
« Le général, toujours sur .«a carte, en appelle un deuxième.
« — Présent, général.
a — Vous voyez Lixheim.
(I — Oui, mon général. »
« Ainsi de suite !
« Au bout d'une demi-heure, il avait envoyé tout son monde en reconnaissance, à Sarrebourg, Lixheim, Diemeringen, Lutzelbourg, Fénétrange, enfin sur tout ce côté de la ville. Et quand ils furent partis, excepté vingt-cinq ou trente chevaux qui restèrent, il se releva et me dit :
a — Vous allez me donner un bon lit, et vous me préparerez à déjeuner pour demain matin, à sept heures. J'aurai à ma table tous ces officiers que vous venez de voir ; ils au-
HISTOIRE DU PLEBISCITE
loul Lou appétit. Vous avez de la volaille, vous avez du lard ; votre femme est une bonne cuisinière, je le sais; et vous avez aussi du bon vin. J'entends que tout soit bonj vous me comprenez! D
Je ne lui répondis pas, et je sortis prévenir ma femme, qui venait de s'habiller et descendait l'escalier. Elle avait entendu de la cuisine, et répondit :
a — C'est bon ! On obéira, puisque les brigands ont la force ! »
« Ce gueux de général entendit très-bien; mais cela lui était égal ; sa principale all'aire était d'avoir ce qu'il voulait.
B Ma femme le conduisit en haut et lui montra son lit. Il regarda dessous, dans les armoires, dans le cabinet ; puis il ouvrit les deux fenêtres du coin; il vit ses hommes en bas, à leur poste, et se coucha sur le lit.
« Jusqu'au malin tout fut tranquille.
« Alors les autres revinrent ; le général les écouta. Il envoya tout de suite quelques-uns de ceux qui étaient restés, vers Dossenheim, du côté de Saverne, et environ deux heures après ces mêmes hussards revenaient, avec l'avant-garde du corps d'armée.
« Le général avait reconnu que tous les défilés étaient abandonnés, et qu'on pouvait entrer en Lorraine sans danger; que Mac-Mahon et de Failly avaient gagné le large, et qu'il n'y aurait plus de bataille dans nos environs. »
C'est tout ce que me dit le cousin, en fumant sa pipe.
On venait d'ouvrir la porte qui donne sur le jardin, pour avoir de l'air dans la cuisine, et nous regardions de l'échoppe tous ces Allemands , avec leurs casques, leurs habits mouillés, leurs bottes de légumes et leurs quartiers de viande sous le bras. A mesure que cela cuisait, Marie-Anne distribuait le bouillon, la viande et les légumes, à ceux qui se présentaient avec leurs gamelles; ils rassortaient aussitôt et d'autres venaient. On n'a jamais vu de viande plus fraîche et en pareille quantité ; un seul de ces morceaux aurait suffi pour quatre ou cinq Français.
Quelle tristesse de penser que les nôtres avaient tant souffert de la faim dans notre pays même, avant et après la bataille; quel serrement de cœur!
Sans nous être parlé, Georges et moi nous avions la même pensée, car tout à coup il me dit:
« Oui, ces gens-là se sont arrangés un peu mieux que nous! Cette viande ne leur vient pas d'ici, puisqu'ils n'ont pas encore réquisi-
tionné le bétail ; elle leur vient du chemin de fer; j'ai vu cela ce matin, à l'arrivée des fourgons. Ils ont aussi reçu pour les officiers de gros boudins, des estomacs de bœufs, bourrés de hachis, et d'autres comestibles que je ne connais pas; leur pain seul est noir, mais ils le mangent avec plaisir. Leurs intendants ne sortent pas de la haute école comme les nôtres ; ils n'alignent peut-être pas aussi bien les chiffres; mais les soldats ont de la viande, du pain, du vin, du café; et les nôtres mouraient de faim, comme nous l'avons vu nousmêmes. S'ils avaient reçu la moitié des rations de ceux-ci, jamais les paysans ne se seraient plaints d'eux à Niederbronn; ils auraient encore nourri les malheureux sur leur passage.
Vers onze heures du soir, je retournai plus calme au moulin. Les sentinelles me connaissaient déjà. Son Altesse dormait, ses deux aides de camp aussi, et M. l'aumônier pareillement; ils avaient pris nos lits sans façon. Les domestiques s'étaient couchés dans la grange, sur ma paille ; et moi je ne savais où me mettre. Malgré cela, j'étais un peu plus tranquille, en pensant à ce que le cousin m'avait dit : — Si ces Allemands recevaient leurs vivres du chemin de fer, tout pouvait encore aller ; j'espérais que no\is conserverions notre bétail, et puis que ces gens iraient plus loin. C'est dans ces idées que je m'étendis sur des sacs de farine, au moulin, et que je m'endormis profondément.
Mais le lendemain, je vis combien Georges s'était trompé sur le chapitre des vivres. Je ne parle pas seulement de tout ce qu'on avait volé dans notre village ; à chaque instant les gens venaient se plaindre chez moi, comme si j'avais été responsable de tout :
« Monsieur le maire, on m'a pris mon lard dans la cheminée.
— Monsieur le maire, on m'a pris mes bottes sous le liti
— Monsieur le maire, on a fait manger mon foin aux chevaux ; qu'est-ce que je vais faire pour nourrir ma vache ? »
Ainsi de suite.
Les Prussiens sont les plus grands voleurs de la terre ; ils n'ont pas de honte ; ils vous ôteraienl le pain de la bouche pour l'avaler.
Ces plaintes m'avaient tellement indigné, que je pris le courage d'en parlera Son Altesse, qui m'écouta très-bien, et me dit que c'était malheureux ; mais qu'il fallait se souvenir du proverbe français : « A la guerre comme à la guerre! » et que ce proverbe était
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aussi bien fait pour les paysans que pour les soldats.
Tout cela n'aurait encore rien été, si les réquisitions n'avaient pas commencé; mais alors les quartiers-maîtres arrivèrent , — comme ils disaient, — pour s'entendre avec moi.
J'eus beau leur représenter que nous étions de pauvres gens, déjà ruinés aux trois quarts, ils me répondirent :
CI Arrangez-vous!... Il nous faut tant de milliers de foin, tant de quintaux d'avoine, d'orge, de farine, et tant de viande, soit bœuf, ïoit mouton, de bonne qualité; sinon, monsieur le maire, on mettra le feu dans votre village. »
Son Altesse le duc de Saxe et ses ofliciers wnaient de partir, pour visiter le camp autour de la place, j'étais seul. Je voulus faire sonner à l'église, pour convoquer le conseil municipal; mais les sonneries étaient défendues; alors j'envoyai le bangard prévenir chaque conseiller l'un après l'autre; mais les conseillers ne bougeaient pas ; ils croyaient qu'en restant chez eux, les Allemands ne pourraient rien faire.
Dans cette extrémité, je fis publier par Martin Kopp, au son de caisse, la liste de ce que le village avait à fournir en toutes sortes de vivres et denrées, avant onze heures du matin, priant tous les honnêtes gens de se dépêcher, s'ils ne voulaient pas voir mettre le feu aux deux bouts du village.
A peine ces publications étaient-elles faites, que chacun se dépêcha d'arriver, apportant tout ce qu'il pouvait.
Les quartiers-maîtres prirent livraison ; ils emmenèrent aussi ma plus belle vache et me donnèrent un reçu de tout, au nom de Sa Majesté le roi de Prusse.
L'indignation du monde était terrible.
A force de vols et de filouteries dans ces premiers jours, on n'aurait plus trouvé seulement une livre de viande salée à acheter dans le pays ; et quant à la viande fraîche, il ne fallait pas y penser. Eh bien! lorsque les Prussiens réquisitionnaient, on trouvait de tout, à cause de cette menace d'incendie. On savait ce qu'ils avaient fait en Alsace, et naturellement on les jugeait capables de recommencer.
Après ces réquisitions, qu'on pouvait regarder comme le bouquet de Son Altesse, les Prussiens levèrent le camp, en nous annonçant aue d'autres allaient venir. J'entendis aussi monsieur le baron d'Engel donner l'ordre à 1 une de ses estafettes de' commander à
Sarrebourg six mille rations de pain et de café. Alors je compris qu'il était bien entendu que nous allions nourrir tous ces gens jusqu'à la fin de la campagne, et l'on pense quelles tristes réflexions je fis sur notre position. L'intendance allemande ne me paraissait plus si magnifique; je comprenais que c'était tout simplement le pillage organisé.
Le duc et ses gens venaient à peine de partir, qu'un capitaine de hussards, monsieur CoUomb, arrivait le remplacer, avec six chevaux, et puis un adjudant, monsieur le comte de Bernhardy, avec trois autres chevaux. Ils arrivaient de Saverne tout mouillés, ayant passé la nuit sur la côte, et cela leur donnait une faim terrible.
Je leur exposai qu'on nous avait tout pris, que nous n'avions plus de quoi vivre nousmêmes ; mais ils ne voulurent pas me croire, et ma femme fut obligée de bouleverser la maison pour leur trouver à dîner.
Tout en mangeant de très-bon appétit, ces messieurs nous racontèrent qu'ils avaient fait pendre onze paysans de Giinstett, après la bataille de Wœrth.
Us nous dirent aussi que le lendemain un convoi de vivres arriverait.au village, et c'était vrai. Malheureusement, ce convoi s'en alla directement à Sarrebourg.
Les batteries de Phalsbourg avaient démonté celles des Prussiens aux Onatre-Yents. Des morts et des blessés en assez grand nombre étaient partis pour la grande ambulance de Saverne ; quelques-uns se trouvaient encore dans la salle d'école de Pfalsweyer ; cela rendait ces Prussiens de mauvaise humeur. On aurait cru qu'il fallait les laisser venir nous voler, nous piller, nous bombarder et nous brûler, sans se défendre; qu'on commettait des crimes contre eux, et qu'ils avaient des droits sur nous, comme sur leur peuple de valets.
Ils se figuraient cela !
Et j'ai toujours vu ces Allemands se plaindre ainsi, soit qu'ils nous aient pris pour des bêtes, soit qu'ils aient été des bêtes euxmêmes. Je ne sais pas au juste, mais je crois qu'il y avait de l'un et de l'autre.
Après le passage du convoi de vivres, qui dura bien deux heures, arrivèrent des canons, des fourgons de poudre et d'obus; jamais notre pauvre village n'avait entendu de bruit pareil; on aurait dit un torrent qui galope sur des rochers.
Le lie corps passait; il y en avait douze comme celui-là, chacun de quatre-vingts à quatre-vingt-dix mille hommes.
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Nous ne savions absolument plus rien de nos troupes à nous, ni de nos parents et amis en ville; nous étions enfermés comme dans une lie, au milieu de cette inondation de Prussiens, de Saxons, de Bavarois, de Wurtembergeois, de Badois, qui passaient, passaient toujours, et dont il était impossible de voir la fin.
Il paraît que les réquisitions qu'on avait faites la veille et cet immense convoi de provisions que nous venions de voir défiler ne suffisaient pas aux Allemands, et qu'on ne voulait plus s'adresser à M. le maire, car les ofiicicrs que nous logions étant partis de grand malin, tout à coup, vers sept heures, des cris s'élevèrent au village : les Prussiens venaient enlever tout notre bétail d'un coup. Mais, cette fois, ils s'y étaient mal pris : ils n'avaient pas gardé le derrière des maisons, et chacun se mit à chasser ses bêtes au bois : bœufs, vaches, chèvres, tout grimpait à la côte; les femmes et les filles, les vieillards et les enfants derrière.
Us n'attrapèrent presque rien.
Depuis ce moment, malgré leurs menaces, le bétail resta sous bois ; et l'on apprit aussi que nous avions des partisans, qui se promenaient dans le pays; les uns disaient que c'étaient des turcos échappés de Wœrth, les autres que c'étaient des chasseurs français; mais les Prussiens n'aimaient plus à se hasarder en petit nombre, hors des grands chemins; c'est pour cela, sans doute, qu'ils n'allèrent pas chercher nos bêtes au Krapenfelz. Le lendemain, 1 i août, on voyait les Allemands s'agiter sur la côte de Wéchem. Un prince prussien, — le prince Albert, — vieux, le nez et le menton en galoche, mais toujours achevai, était à Metting; le bruit courait que le grand bombardement de Phalsbourg allait commencer ; que plus de soixante canons se rangeaient en batterie au-dessus du moulin de Wéchem ; que l'on remuait la terre pour couvrir les pièces , et que ce serait trèssérieux.
Ce même jour, quand j'y pensais le moins, les quartiers-maîtres revinrent pour réquisitionner de laviande.Mais je leur dis que toutes les bêtes étaient au bois par leur faute ; qu'ils avaient tout vouluprendre d'un coup, et qu'ils n'auraient plus rien.
En écoutant ces observations très-justes, ils me menacèrent. Alors je leur dis :
B Emmenez-moi... Mangez-moi !... Je suis vieux... Vous ne ferez pas gras !... » ' Cependant, comme ils nous menaçaient du feu, je fis publier que les Prussiens récla-
maient encore, au nom du roi de Prusse, dix quintaux d'avoine et d'orge, trois mille de paille et autant de foin, et que si tout n'était pas arrivé sur la place a midi sonnant, ils nous incendieraient sans miséricorde...
Et cette fois encore tout arriva !
Ces Allemands avaient trouvé le vrai moyen de forcer les gens à se dépouiller jusqu'à la chemise : Le feu! Le feu! Voilà le vrai génie des Prussiens. Personne n'avait connu \efcv, la puissance du feu, comme ces bandits. Dieu seul jusqu'alors avait fait descendre le feu sur ses pauvres créatures, pour venger les grands crimes de Sodome et de Gomorrhe; ils l'ont employé, eux, pour nous réduire à la mendicité I C'est la punition de notre bêtise.
Mais espérons que le peuple ne sera pas toujours aussi bête; Dieu prendra pitié de nous. Je ne dis pas le Dieu des jésuites ni celui des Prussiens, — qui sont des jésuites protestants, — mais celui que chacun sent dans pa poitrine; celui qui nous fait répandre des larmes de pitié sur nos frères injustement écrasés; c'est de ce Dieu-là que je parle, et c'est à lui que je crie :
a Regarde ce que nous avons souffert ! Vois si nous l'avons mérité; vois si nous sommes cause de notre ignorance ; et si nous en sommes cause, punis-nous!... Mais si les autres en sont cause, s'ils nous ont refusé des écoles, s'ils ne nous ont rien appris de ce que nous devions savoir ; s'ils ont profité de notre crédulité pour nous tromper, mon Dieu, pardonne-nous et rends-nous notre patrie, notre chère patrie d'Alsace et de Lorraine !... Ne nous fais pas Allemands !... Ne nous réduis pas à recevoir des soufflets , comme les soldais allemands; n'abaisse pas nos enfants, nos pauvres enfants, à être les domestiques et les bestiaux des nobles allemands ! — Mon Dieu, nous sommes bien coupables d'avoir cru ïhorinéte homme, qui t'avait prêté serment, pour le violer, et ses ministres, qui commençaient la guerre d'un cœur léger, — après nous avoir promis la paix, — et qui se sont sauvés la poche garnie; mais nous n'avons pourtant par mérité, nous, Alsaciens et Lorrains, les plus fidèles enfants de la grande Révolution, non, nous n'avons pas mérité de devenir Allemands et Prussiens !... Oh ! quel malheur !... »
Je viens de pleurer... Après tant de misères et d'abominations, mon cœur adébordé... Maintenant je continue, et je tâcherai de ne jamais oublier que je raconte une histoire vraie, que tout le monde connaît, que tout le monde a vue.
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Ce même jour, vers le soir, plusieurs voitures d'Alsaciens, revenant de Lunéville, passèrent par le village pour retourner chez eux. Les Prussiens les avaient forcé? de marcher ; leurs chevaux n'avaient plus que la peau et les os ; et ces gens maigres, jaunes, tombaient à force d'avoir reçu des coups et d'avoir supporlé la faim.
On ne leur avait pas seulement donné une ration de pain sur toute la route ; les Allemands avalaient tout! Ils auraient vu tomber un des nôtres, un de ceux qu'ils avaient forcés de traîner leurs bagages ; ils l'auraient vu tomber là de fatigue et de privations à leurs pieds, qu'ils ne lui auraient pas tendu seulement un verre d'eau. Sans nos pauvres frères lorrains envahis, qui les nourrissaient de leur propre misère, ils seraient tous morts.
■\'oilà la vérité. Nous Pavons vu nousmêmes plus tard, car le même sort nous était réservé.
Après le passage de ces malheureux, auxquels je donnai du pain, quoique nous n'en eussions plus guère, puisque les Allemands, trois jours avant, nous avaient volé vingtsept miches au sortir du four; après ce triste spectacle, nous vîmes arriver coup sur coup, avec un grand fracas etlrainements de sabres, trois aides de camp prussiens, qui nous annoncèrent : le premier , un colonel ; le deuxième, un général, et le troisième, je ne sais plus quoi... un duc, un prince, quelque chose dans ce genre !
C'est le colonel que j'eus l'honneur — comme ils disaient — de goberger, le colonel Waller, du 10" régiment de grenadiers silésiens; et puis le général vint aussi me faire l'honneur de souper à mes dépens. Celui-là s'appelait Mâcha Cowley. Ils nous firent le plaisir de nous annoncer que le lendemain on bombarderait solidement Phalsbourg. Ces gens-là sont pleins de délicatesse ; ils pensaient que cette bonne nouvelle allait nous réjouir, moi, ma femme et ma fille 1
Le drapeau des grenadiers silésiens fut apporté dans lachambredu colonel. Ce régiment arrivait des frontières autrichiennes ; il avait attendu la déclaration de neutralité des bons catholiques de là-bas, pour venir, en chemin de fer, se joindre aux douze corps d'armée qui nous envahissaient avec tant de gloire.
C'est ce que j'appris, en écoutant ce qu'ils se disaient entre eux.
Cette nuit-là fut bien mauvaise pour nous. Lesofficiers voulaient être servischacun àpart, l'un après l'autre ; ma femme était obligée de cuire pour eux, de leur apporter leurs plats,
enfin de se faire leur servante; et Giédel, malgré son indignation, aidait la mère, toute p.'Ue et les dents serrées.
Le général et le colonel ne soupèrent qu'à neuf heures, l'aide de camp à dix, ainsi de suite, durant toute la nuit, sans s'inquiéter des fatigues et de l'épuisement des pauvres femmes.
Ils riaient beaucoup de M. le curé de Vilsbourg, chez lequel ils avaient passé la nuit précédente, etqui leuravaitditque lemalheur de Napoléon venait d'avoir retiré ses troupes de Rome, et que n quiconque mangerait du pape, en crèverait ! »
Ils admiraient ces paroles et s'en faisaient du bon sang.
Moi, dans mon coin, je pensais que d'un imbécile on ne peut entendre que des sottises.
A la fin, je finis par m'endormir, le front sur les genoux ; mais le jourparaissait à peine, que la maison était déjà remplie du bruit des éperons, des sabres, et surtout des cris de M. l'aide de camp:
«Viendras-tu, chenapan? Viendras-tu, bourrique, âne, bélître, pendard? Mauvais drôle, viendras-tu bientôt ? »
i C'est ainsi qu'il appelait son domestique. C'est leur manière de traiter leurs soldats, qui les écoutent gravement, la main près de l'oreille, les yeux fixes, sans murmurer une parole. Bienheureux encore quand le discours ne finit pas par un grand soufflet, ou un coup de pied au bas du dos ! Et c'est comme cela qu'ils pensentnous voir un jour; c'est cequ'ils appellent nous donnera les nobles vertus allemandes. »
Le colonel déjeuna vers cinq heures du matin ; une compagnie vint prendre le drapeau et le régiment partit. Nous étions bien contents, quand le bombardement commença vers sept heures d'une façon épouvantable: soixante pièces de canon sur la côte de Wéchem tiraient à la fois !
La ville répondit aussitôt, maisàseptheures et demie, une noire colonnede fumée s'élevait déjà sur Phalsbourg. Lesgroscanonsdelaplace n'en rcpondaientqu'avecplusderage ;lesobu8 sifflaient, les bombes éclataient sur la côte, et les coups de tonnerre du bastion de A\'ilschberg roulaient dans nos échos jusqu'au fond de l'Alsace.
Mafemme et Grédel, assises l'une en face de l'autre, se regardaient en silence; moi, je me promenais de long en large, la tête penchée, songeant à Jacob et à tous les honnêtes gens, qui, dans ce moment, voyaient se con-
ITTSTOTRK nu PLÉBISCITE.
sumer leurs maisons, leurs meubles, le fruit de leur travail pendant cinquante ans.
A dix heures je sortis, la colonne de fumée était devenue plus large, elle s'étendait vers l'hôpital et l'église ; ou aurait dit uq grand drapeau noir, qui se courbe de temps en temps, et puis qui se relève jusqu'au ciel.
Un escadron de cuirassiers, et derrière, un autre de hussards, filaient sur la colline; mais ils descendirent ventre à terre du côté de Metling, où se trouvait le quartier général du prince Albert.
Les obus des soixante pièces continuaient de monter dans les airs et de retomber dans la fumée ; les bombes et les obus de la ville roulaient derrière les batteries des Prussiens ; elles éclataient dans les champs.
On entendait aussi les échos de Lutzelbourg tonner de seconde en seconde ; le vieux château, là-bas, devait trembler sur son rocher.
Au milieu de cet épouvantable vacarme, le pillage recommençait; pendant que les chefs admiraient l'incendie de la ville avec des lunettes, des bandes de maraudeurs couraient de maison en maison, mettre la baïonnette sur la poitrine des femmes et leur demander du vin, de l'eau-de-vie, du beurre, des œufs, du fromage, enfin tout ce qu'ils espéraient trouver, d'aprèsl'inspection des lieux. Si vous aviez un rucher, il leur fallait du miel ; si vous aviez une basse-cour, il leur fallait des poules ou des œufs.
Ces bandits dévalisaient tout. Ils commettaient encore d'autres horreurs, qu'il n'est pas même permis de dire.
Voilà ce qu'on appelle les bonnes vieillei mœurs allemandes!
Et puis ils nous reprochent nos turcos; mais lesturcos sont des saints auprès de ces êtres sales, crasseux, goinfres, infestés de maladies honteuses, et qui remplissent encore aujourd'hui nos hôpitaux.
En arrivant près de chez nous, ces bandits virenlunhomme qui les attendait SHr sa porte: je tenais ma fourche, et Grédel derrière avait la hachette. Alors, n'ayanlsansdoule pasd'ordre écrit de volei", et craignantaussile secours des voisins, ils passèrent leur chemin
Mais, vers onze heures, un lieutenant, avec un canlinier, vint me dire de lui céder quelques litres de vin, qu'il me payerait exactement. C'était une manière polie de piller, car allez donc refuser crédit ù ceux qui vous tiennent par la gorge.Je les conduisis au cellier; le cantinier remplit ses deux tonnelets, et puis ils repartirent.
Le colonel levint plus lard à la tète de ?on régiment ets'avança, sans descendre de cheval, jusqu'à la porte, demandant un morceau de pain et un verre de vin, que ma femme lui présenta. Il ne pouvait s'arrêter davantage.
A peine était-il parti, qu'on vint encore remplir les tonnelets de la cantine; cette fois c'était un feld-ioeibel, qui jurait que tout serait payé le soir même. Il vida le restant de la barri(jue et s'en alla fièrement.
Pendant que cela se passait, le canon tonnait toujours et la fumée montait plus épaisse. Les bombes de Phalsbourg éclataient sur le plateau de Berlingen. A quatre heures et demie, la moitié de la ville était en feu; à cinq heures, l'incendie paraissait s'étendre encore, et la tour de l'église, toute en pierres, restait debout, mais vide comme une cage : les cloches étaient fondues, les poutres et le toit brûlés; on voyait à travers, de six kilomètres.
Vers six heures, les gens du village, devant leurs maisons, les mains jointes, virent tout à coup la flamme monter jusqu'au haut de cette fumée, dans le ciel.
Le canon ne tonnait plus. Un parlementaire venait de partir, poursommer encore la place; mais nos garçons n'étaient pas de ceux qui se rendent, ni les gens de Phalsbourg non plus ; au contraire, plus on brûlait, moins il leur restait à perdre; et par bonheur le biscuit et la farine qu'on voulait envoyer à Metz, depuis la bataille de Reichshoffen, étaient restés à la manutention : on avait des vivres pour longtemps! Seulement la viande et le sel allaient manquer bientôt; comme si des gens de bon sens ne devaient pas avoir toujours dans une ville do guerre, au fond d'une cave, du sel pour dix ans! Le sel n'est pas cher, il ne se gâte pas ; au bout d'un siècle, on le retrouverait à la même place. Mais nos intendants sont si forts! Un pauvre meunier ne pourrait pas se permettre de leur donner ce simple avis. C'est pourtant la privation de sel qui fit le plus souffrir les habitants, pendant les deux derniers mois du siège.
Le pai-lemeniaire revint à la nuit, et nous apprîmes qu'on ne se rendait pas.
Quelques obus furent encore lancés ; ils tuèrent du monde déjà sorti des casemates : des femmes et de pauvres malheureux. Ensuite le feu cessa des deux côtés. Il pouvait être neuf heures. Le grand silence, après tout ce bruit, nous étonnait. J'étais sur ma porte à regarder, quand tout à coup, dans la nuit sombre, je vis arriver le cousin :
« Personne n'est là? fit-il.
— Non . »
HISTOIRE DU PLEBISCITE
Ils tiraient de leur cave deux pauvres vieillards. . . (Page 6i.)
Et nous entrâmes dans la cliambre, où se trouvaient Grédel et ma femme.
« Eh bien, dit-il en riant et clignant de l'œil, nos garçons ne se rendent pas; le commandant de place est un brave homme.
— Oui, dit ma femme; mais qu'est-ce que Jacob est devenu maintenant?
— Bah ! fit Georges, il se porte très-bien ! J'en ai vu d'autres, des bombardements, à Saint-Jean d'L'Iloa; on tirait sur nous avec d'autres obus; ceux-ci ne sont que de six et de douze : les nôtres étaient do soixante. Eh bien, au bout du compte, quand un homme est tombé, sur trente et quarante, c'est beaucoup. Soyez donc tranquilles , je vous réponds que nos garçons vont bien , d'autant plus que la meilleure placeest toujours sur les remparts.»
Il s'assit alors et alluma sa pipe. L'incendie de la ville était fi vif et si clair, qu'il faisait trembler l'ombre de nos petites vitres sur les rideaux du lit.
c( Ça brûle Lien, dit le cousin. Ils doivent avoir terriblement chaud tout de même làbas! Mais quel malheur mainieuant que le tunnel d'Archeviller n'ait pas sauté ; que l'ordre de Sa Majesté l'Empereur ne soit pas venu de mettre une allumcUe au fourneau de mine déjà tout chargé ! Quel mallieur pour la France d'avoir un àne pareil à sa tète ! La ville tient; si le tunnel avait sauté, les Allemands seraient forcés de la prendre. Le bombardement n'y fait rien; il faudrait ouvrir la tranchée, et puis livrer deux ou trois assauts. Cela les retiendrait là trois semaines, un mois, et pen-
HISTOIRE nu PLEBISCITE.
-^ Allons, pousse, misérable, que ce soit plus tôt fini ! .. (Page 66.)
dant ce temps le pays pourrait se retourner. Je sais bien que les Prussiens ont une route par Forbach et Sarre-Union, pour rejoindre le chemin de fer à Nancy; mais Toul est là I...Et puis quelle difiérence d'arriver à pied, d'étape en étape, en traînant des canons, des munilions, des vivres de toute sorte derrière soi, des convois qu'il faut escorter, surveiller, parce qu'ils peuvent être attaqués, ou d'avoir un bon chemin de fer qui vous amène tout tranquillement les choses. Oui, c'est un grand malheur d'avoir un crétin pour maître, et des gens autour de lui qui le font passer pour un aigle. »
Ainsi parla le cousin, et ma femme lui dit qu'elle aimait mieux voir passer les Allemands, que de les garder chez nous.
u Vous parlez comme une femme, lui ré-
pondit Georges. Sans doute nous avons des pertes, mais croyez-vous que la France ne nous remboursera pas? Croyez-vous que nous aurons toujours des imbéciles et des flagorneurs pour députés? Si l'on ne nous payait pas, eh bien, plus tard, qui voudrait encore se défendre? On ouvrirait toutes les portes à l'ennemi; ce serait la perte de la France! Otez-vous donc ces idées de la lêle, Catherine, et croyez bien que notre intérêt est le même que celui de la nation tout entière. Ah ! si ce tunnel avait sauté, les Allemands feraient une autre mine ! »
Le cousin, là-dessus, se mit à regarder cette pauvre ville, qui ressemblait à une mer de flammes ; sur deux cents maisons, cinquante-deux et l'église brûlaient!
HISTOIRE DU PLÉRIRCTTE.
Ou n'entendait rien, à cause de la distance, mais quelquefois un éclair rouge arrivait jusqu'à nous; et la lune, au-dessus, à gauche, suivait tranquillement son chemin, comme depuis le commencement du monde : toutes les abominations et tous les crimes des hommes ne dérangent rien là-haut !
Enfin Georges, ayant regardé cela les sourcils froncés, partit sans rien dire de plus
Nous restâmes levés toute la nuit. Vous pensez bien que personne ne dormait au village; chacun avait là-bas un fils, un frère, un ami.
Le lendemain, 15 août, quand le brouillard du matin fut dissipé, la fumée montait toujours, mais elle était moins forte. Alors la grande masse des Allemands continuait sa route vers Nancy; et le lieutenant qui promettait de me payer mon vin, avait levé le pied sans me dii-e bonjour ni bonsoir. Si les autres officiers allemands ressemblent à celui-là, je ne conseille à personne de leur coufier un liard sur parole.
Après le départ de celte seconde armée, — c'était le 6' corps, — le lendemain dimanche et le surlendemain, nous vîmes passer des régiments de cavalerie : des chasseurs, des lanciers, des hussards, bruns, verts, noirs, innombrables! Ils défilaient tous par notre vallée, et se dirigeaient vers l'intérieur de la France.
Il restait pourtant encore de l'infanterie et de l'artillerie autour de Phalsbourg, sur les côtes de Wéchem, de Vilschberg, de Biechelberg, des Quatre-Venis, des Baraques, etc. Le bruit courait qu'ils allaient recevoir de gros canons, pour faire le siège régulier de la place; mais ils avaient juste la force nécessaire pour garder le passage du chemin de fer, le tunnel d'.Archeviller, et de notre côté, le défilé de Graufthal.
Les vivres, les munitions, les chevaux de remonte et l'infanterie suivaient la vallée de Lulzelbourg; la cavalerie suivait en partie la nôtre.
Depuis, on n'a plus vu chez nous que de petits bombaidements ; on aurait pu faire des sorties, les gens de bon sens auraient mieux aimé donner leur bétail à la ville, que de le voir réquisitionner par les Prussiens.
Oui, voilà ce qui nous ennuyait le plus : les réquisitions! Les sept ou huit mille hommes qui bloquaientla ville, vivaient sur notre compte et ne se privaient de rien.
Mais un peu plus tard, pendant le blocus de Metz, nous devions encore éprouver d'autres misères.
YIII
Quelques jours après le passage des derniers escadrons de hussards, nous apprîmes un matin que les l'halsbourgeois avaient fait une sortie, pour enlever le bétail de Biechelberg. Ils auraient pu, cette nuit-là, prendre toute la garnison du village ; mais l'officier qui les conduisait étaitun pauvre sire. Au lieu d'arriver en silence, il avait fait tirer le canon ' à deux cents pas des avant-postes ennemis, Ijour effrayer les Prussiens. Ceux-ci, tout étonnés, avaient sauté de leurs lits, car ils dormaient; ils s'étaient tous échappés, en fusillant les nôtres, et les paysans avaient poussé bien vile leur bétail au bois.
On voit comme nos officiers entendaient la guerre.
a Ceux de 1814, disait notre vieux gardechampêtre, Martin Kopp, s'y prenaient autrement; ils ramenaient toujours des bœufs, des vaches et des prisonniers en ville. »
Le cousin Georges, quand on lui parlait de ! cela, levait les épaules.
Le pire, c'est que les Prussiens se moquaient de nous autres, pauvres diables de Rôlhalp, en nous appelant la « grande nation ! » Ce n'était pourtant pas notre faute, à nous, si la moitié de nos officiers, sortis de l'école des jésuites, ne savaient pas leur métier. Si l'on avait appris à nos garçons l'exercice; si tout le monde avait été forcé de servir chez nous, comme en Allemagne; et si chacun avait été mis à la place qui lui convenait, selon ses connaissances et son courage, je crois que les Prussiens n'auraient pas eu si souvent l'occasion de rire de la « grande nation. »
Ce fut, du reste, la seule sortie qu'on essaya pendant le siège. Le commandant Taillant, qui ne manquait pas de bon sens, avait sans doute reconnu qu'avec des officiers de cet acabit et des soldats qui ne savaient pas l'exercice, il valait mieux rester derrière les remparts et se passer de viande.
Vers le même temps, l'officier commandant le poste des landwehr, à Wéchem, le plus gi-and ivrogne et le plus terrible braillard que nous ayons jamais vu dans ce pays, vint me faire sa première visite, avec une quinzaine d'hommes, la baïonnette au bout de fusi
11 venait réquisitionner au village trois cents miches de pain ; du foin , de la paille et de l'avoine en proportion.
D'abord, il entra dans mon moulin en criant :
HISTOIRE DU PLEBISCITE
« llo 1 boujour, monsieur le maire. »
Moi, voyant ces baïonnettes à la porte, j'étais inquiet.
« Je viens, dit le lieutenant, vous apporter une affiche de Sa Majesté le roi de Prusse. Lisez-moi cela! o Et je lus cette affiche .
« Nous, Guillaume, roi de Prusse, faisons savoir aux habitants du territoire français, que l'Empereur Napoléon 111 ayant attaqué par terre et par mer la nation allemande, qui désirait et qui désire toujours vivre en paix avec le peuple français, nous a forcé de prendre le commandement de nos armées, et par suite des événements de la guerre, de dépasser les frontières de la France ; — mais que je fais la guerre aux soldats, et non aux citoyens français, qui continueront à jouir de toute sécurité, pour leurs personnes et pour leurs biens, aussi longtemps qu'ils ne me forceront pas eux-mêmes, par des entreprises hostiles contre les troupes allemandes, à leur retirer ma protection, a
« Vous allez poser cette affiche, me dit le lieutenant, à votre porte, à celle de la mairie et à celle de l'église. Hein ! cela vous réjouit...
• — Sans doute, lui dis-je.
— Alors nous sommes bons amis, fit-il, et les bous amis doivent s'aider les uns les autres. Allons, mes enfants, allons, entrez ! cria-t-il à ses soldats en riant, vous êtes en quelque sorte ici dans la maison paternelle ; on ne vous refusera rien. Entrez ! »
Et les bandits entrèrent au moulin , du moulin dans la cuisine, de la cuisine dans la maison, et puis ils descendirent à la cave. Ma femme et Grédel s'étaient sauvées.
Le pillage en règle commença. On vida ma cheminée ; on défonça ma dernière tonne de vin ; on ouvrit mon armoire, en flairant jusqu'au fond, comme une meute de chiens. Je vis un de ces soldats enlever jusqu'à la chandelle de son chandelier, et la fourrer dans sa botte.
Une de mes brebis s'étant mise à bêler : « Hé ! cria le lieutenant, des moutons !... n nous faut aussi des moutons 1 »
Et les misérables allèrent dans l'étable prendre mes brebis.
Quand tout fut dévalisé, cet honnête officier, ce brave Allemand me remit la hste des réquisitions régulières, en me disant :
« Voici ce qu'il nous faut! Vous m'amènerez tout cela ce soir même à Wéchem. Sinon, nous serons forcés de revenir ; vous comprenez, monsieur le maire ? Et surtout n'oubliez
pas les affiches, les affîchesde SaMajesté, c eb„ le plus important ; c'est principalement pour cela que nous sommes venus. Allons , monsieur le maire, au revoir, au revoir ! »
Il me tendait la main, dans son gros gant de peau, l'abominable scélérat. Je lui tournai le dos; il fit semblant de ne rien voir, et sortit au milieu de ses braves, tous chargés comme des mulets, riant, se gobergeant et levant le coude, car chacun avait rempli sa gourde de fer-blanc et fourré quelque chose dans son sac.
Plus loin, ils entrèrent chez plusieurs autres notables, chez le cousin, chez monsieur le curé Daniel. Ils étaient si chargés de rapines, qu'à la dernière maison ils firent halte, pour mettre une voiture et deux chevaux en réquisition, chose qui leur parut plus commode que de porter eux-mêmes ce qu'ils venaient de voler.
La guerre est la véritable école du brigandage ; au bout de vingt ans de guerre, le genre humain ne serait plus qu'une grande bande de scélérats.
C'est peut-être à cela que nous sommes tous réservés, car je me rappelle que le vieux maître d'école de Bouxviller nous disait qu'il avait existé des peuples immenses et plus riches que nous, qui pouvaient prospérer longtemps encore par le commerce et l'industrie, et qui s'étaient tellement acharnés à leur propre destruction, par la guerre, que leurs pays sont devenus des plaines de sable où rien ne pousse, où l'on ne découvre plus que des rochers.
Voilàce qui nous menace et ce que je crains devoir avant de mourir, si les Bismark, les Bonaparte, les Guillaume, et tous ces êtres de sang prennent le dessus et ne reçoivent pas le châtiment qu'ils méritent.
Le lieutenant pillard dont je vous ai parlé tout à l'heure a fini par devenir capitaine à la fin de la campagne ; il l'avait bien mérité 1 Son nom ne me revient pas en ce moment ; mais je n'aurai qu'à dire qu'il se promenait de village en village, de cabaret en cabaret ; qu'il buvait comme un trou du vin, de la bière, de l'eau-de-vie ; qu'il braillait des chansons comme un bœuf; qu'il parlait avec attendrissement des petits oiseaux ; qu'il réquisitionnait à tort et à travers, et qu'il rentrait à une heure, à deux heures, à trois heures du matin, tellement ivre, qu'on ne comprenait pas comment un êti-e humain dans cet état pouvait encore se tenir à cheval, ce qui ne l'empêchait pas de recommencer le lendemain!... oui, je n'aurai qu'à dire cela, pom'
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que tous les gens de notre pays reconnaissent cette grosse brute allemande.
Du reste, les autres officiers de la landwehr commandant à Vilschberg, aux Quatre-Vents, à Mittelbronn et ailleurs ro valaient guère mieux. Après le départ des princes, des ducs, des barons, ceux-ci se regardaient déjà comme les seigneurs de notre pays. Tous les jours on apprenait de nouveaux crimes commis par eux, sur des malheureux sans défense. Tantôt à Mittelbronn ils fusillaient un pauvre idiot, qui courait pieds nus dans les bois depuis dix ans, ne faisant de mal à personne; le lendemain, à Vilschberg, ils mettaient tout nu un pauvre garçon, qui, par malheur, s'était approché de leurs batteries , et l'officier luimême l'écorchait à coups de botte; et puis, aux Quatre-Vents, ils tiraient de leur cave deux pauvres vieillards et les exposaient au froid et à la pluie deux jours et deux nuits de suite, en menaçant de les tuer s'ils bougeaient; ils pillaient bœufs, moutons, foin, paille, cassaient les meubles, enfonçaient les fenêtres, et cela de jour en jour, sans raison, pour le plaisir de tuer et de détruire.
Quelquefois ils se faisaient du bon sang, en menaçant les curés et les maires de les forcer à conduire le bétail qu'ils avaient volé. Et comme les Allemands ont toujours eu chez nous la réputation d'être de grands savants, je suis forcé de déclarer que je n'en ai jamais vus tenir un livre, soit parmi les officiers, soit parmi les soldats.
Le cousin Georges disait avec raison que tout leur savoir se rapportait au métier de soldat : l'espionnage et l'étude descartespour les officiers, et la discipline à coups de trique pour les autres. Ils n'ont qu'une seule idée claire dans la tête, c'est qu'il faut obéir aux chefs et recevoir gravement les soufflets qu'ils vous donnent.
Les jeunes gens employés dans le commerce voyagent ; ils s'instruisent chez les étrangers ; ils se laissent tout dire et ne répondent jamais à leurs maîtres, ce sont de bons employés et pas chers ; mais au premier signe ils retournent là-bas recevoir des coups de pied ; et cela ne leur fait rien de tirer sur leurs vieux camarades, sur ceux dont ils ont mangé le pain durant des années...
Dans leur pays, les uns naissent pour donner des soufflets, les autres pour en recevoir; ils trouvent cela tout naturel ; on a de l'honneur ou l'on u'enapas,selonqueron est lefilsd'un noble ou d'un marchand, d'un baron ou d'un ouvrier. Chez eux, moins un homme a d'honneur, plus il estbon soldat; ou ne lui demande
que d'obéir, de cirer les bottes et de brosser le cheval de l'officier, quand il l'ordonne: le fils d'un banquier ou de n'importe quel riche bourgeois obéit comme un autre ! Aussi leurs armées sont bien disciplinées, on ne peut pas soutenir le contraire . Georges disaitque leurs chefs supérieurs conduisaient plus facilement cent mille hommes, que les nôtres dix mille ; qu'il leur fallait pour cela moins de talent. Je le crois bien! Moi, simple meunier, si, par hasard, j'étais né roi dePrusse, je les conduirais tous par la bride, comme mes chevaux, et mieux encore. J'aurais seulementsoin, lorsqu'il s'agirait d'une entreprise difficile, de consulter deux ou trois finauds, qui m'éclairciraient la vue, et de prendre des jeunes gens instruits qui veilleraient aux affaires. Celte machine irait toute seule, comme mon moulin, où les engrenages s'emboîtent l'un dans l'autre, sans que je m'en occupe. La machine fait tout: l'esprit, le bon sens, le bon cœur ne servent à rien.
Ces idées me sont venues, en réfléchissant à ce que j'ai vu depuis le commencement de C3tte campagne, et c'est pourquoije dis qu'il faut absolument de la discipline, pour recommencer plus tard la partie; seulement, comme les Français ont de l'honneur, il faut leur faire comprendre que celui qui n 'a pas de discipline manque à l'honneur, et qu'il trahit sa patrie. Alors, sans coups de pied et sans soufflets, nous aurons de la discipline; nous pourrons faire manœuvrer de grandes masses, et nous battrons les .allemands, comme nous les avons battus cent fois.
Ces choses devraient être enseignées dans toutes les écoles, et les écoles devraient être innombrables. En tête du catéchisme on mettrait : « La première vertu du citoyen sous les armes, c'est l'obéissance ; celui qui n'obéit pas est un lâche ; il trahit la République I »
Voilà ce que je pense, et maintenant je continue.
Après le passage des armées allemandes, notre malheureux pays fut comme muré dans le silence, car tous ceux qui bloquaient Phalsbourg et les quelques détachements qui passaient encore avec des vivres, des munitions, des troupeaux de bœufs et de moutons dans la vallée, avaient la consigne de ne rien dire, de nous laisser dans l'épouvante; nous ne^recevions plus de journaux, plus de lettres, plus la moindre nouvelle de l'intérieur. Nous entendions bombarder Strasbourg, quand le vent soufflait du Rhin ; tout brûlait là-bas 1 Mais comme les gens n'osaient pas aller et venir, à cause des postes ennemis placés siir
HISTOIRE DU PLÉBISCITE
tous les points, on n'en savait rien; la tristesse, le chagrin vous tuaient ! — On ne travaillait plus. A quoi bon travailler, quand les plus laborieux, les plus courageux, les plus économes, voient le fruit de leur travail dévoré par des brigands sans nombre ? On se repentait presque d'avoir rempli ses devoirs envers ses enfants, de s'être privé de tout, pour nourrir à la un des gueux pareils.
On se disait:
« Est-ce qu'il existe une justice dans ce monde? Est-ce que l'honnête homme, labonne mère de famille, les braves enfants ne sont pas des bêtes? Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux faire le métier de voleuret de scélérat? Est-ce que toutes les satisfactions ne sont pas pour les brutes? Est-ce que ceux qui nous prêchent lareHgion,la commisération envers nos semblables, ne sont pas des hypocrites? Ilfautêtre le plus fort... Eh bien, soyons les plus forts; marchons sur le ventre de nos semblables, qui ne nous ont jamais fait de mal ; espionnons, trompons, volons, pillons, et si nous sommes les plus forts, nous aurons toujours raison ! d
Voici la liste des réquisitions qu'on faisait dans les plus misérables baraques, pour chaque Prussien qui s'y trouvait logé; qu'on juge d'après cela de notre misère :
« Pour chaque homme logeant chez vous et par jour, vous aurez à fournir : sept cent cinquante grammes de pain, cinq cents grammes de viande, deux cent cinquante grammes de café, soixante grammes de tabac ou cinq cigares, un demi-litre de vin ou un litre de bière, ou un décilitre d'eau-de-vie. — En outre, pour chaque cheval, douze kilos d'avoine, cinq kilos de foin et deux kilos et demi de paille. «
Chacun dira :
« Comment de mameureux paysans pouvaient-ils fournir tout cela ? Ce n'est pas possible ! D
Eh bien, si ! les Prussiens l'ont obtenu. — Voici comment : Ils faisaient des tournées jusque dans les dernières fermes, ils enlevaient tout, paille, foin; ailleurs ils enlevaient le bétail; ailleurs le grain; ailleurs le vin, l'eaude-vie, la bière ; ailleurs ils frappaient des contributions en argent. Chacun fournissait ce qu'ilavait, de sorte qu'au bout de la campagne on n'avait plus rien.
Ah! oui, nous étions à notre aise avant cette guerre ; nous étions riches sans le savoir I Jamais je n'aurais cru que nous avions au pays tous ces milliers de foin, toutes ces têtes de bétail.
On nous a bien donné des bons à la lin, quand les trois quarts et demi des provisions étaient avalées; et maintenant on a l'air de vouloir nous indemniser ; mais, dans trente ans, à supposer que nous restions tranquilles, dans trente ans, notre village n'aura pas ce qu'il avait l'année dernière.
Ah! votez, votez des plébiscites pour la paix, pauvres diables de paysans!... Votez des bons de paille, de foin, de viande, des milliards et des provinces pour le Prussien ! C'est Vhonnrle homme qui vous promet la paix, celui qui a violé son serment ; ayez confiance dans sa parole ! Chaque fois que je pense à cela, les cheveux m'en dressent sur la tête.
Et ceux qui ont voté contre le plébiscite ont aussi payé!... Comme ils doivent nous en vouloir de notre bêtise, et comme ils doivent désirer de nous instruire !..
Figurez-vous l'état de ma femme et de ma fille, en nous voyant dépouiller de cette manière, car les femmes tiennent encore plus que nous à ce qu'elles ont économisé ; et puis, la mère ne pensait plus qu'à Jacob, et Grédel à Jean-Baptiste.
Le cousin Georges le savait ; il essaya plusieurs fois d'avoir des nouvelles de la place. Quelques turcos, échappés du massacre de Frœschswiller, étaient restés en ville, et tous les jours il en sortait par les poternes, pour faire le coup de feu contre les Allemands, D'un autre coté, comme l'attaque de la villo était arrivée du jour au lendemain, on n'avait pas eu le temps d'abattre les arbres et les haies, les baraques et les tombes du cimetière. Alors ce travail commençait; on rasait tout sans miséricorde, à portée de canon.
Georges essaya d'arriver à ces travailleurs, mais les postes ennemis étaient trop serrés. Enfin il eut des nouvelles, mais d'une manière qu'on n'ose presque pas avouer, par Marie Hopsalope,une femme de mauvaise vie, que les sentinelles allemandes laissaient passer, et qui leur prouvait sa reconnaissance de la façon qui leur convenait le mieux.
Cette honnête personne nous apprit que Jacob se portait bien, et sans doute elle dit aussi quelque bonne nouvelle à Grédel, car le lendemain elle se remit à nous parler de sa dot, et voulut absolument savoir où nous l'avions cachée. Je lui dis que c'était au bois, sous un arbre. Alors elle eut peur que les Prussiens ne l'eussent découverte, car ils fouillaient partout ; ils avaient des listes exactes de tout ce que possédait chaque maison ; ils avaient bouleversé jusqu'au fond des caves, pour déterrer les vins uns, par exem-
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pk-, comme chez Mathis, à la scierie, et chez Frantz Sépel, à Metting. Rien ne leur échappait, ayaut eu pour les renseigner, depuis des années, nos propres domestiques allemands, qui tenaient note du bétail, du foin, du grain, du vin et de tout ce que chaque maison pouvait fournir. Ces Allemands viennent au monde pour espionner, comme les oiseaux pour voler; c'est dans leur nature. Que les Américains, les Russes et tous les peuples qui ont encore la bonté de les recevoir, y réfléchissent : leur imprudence pourra leur coûter cher un jour! Je n'invente rien, je ne dis rien de trop, notre exemple est là... que chacun en fasse son profit.
Grédel craignait donc pour notre sac. Je lui dis que j'étais allé voir et que rien n'avait été remué dans les environs.
Mais, après l'avoir rassurée, j'eus moi-même une grande frayeur.
Un dimanche soir, une trentaine de Prussiens, conduits par leur fameux lieutenant, arrivèrent au moulin, criant d'abord, en tapant de la crosse sur le plancher, qu'il leur fallait du vin et de l'eau-de-vie.
Je leur donnai les clefs de la cave.
« Ce n'est pas cela, dit le lieutenant. Vous avez touché seize cents francs à Saverne le mois dernier; où sont-ils? »
Je vis tout de suite qu'on m'avait dénoncé : c'était Placiard, ou tout autre gueux de cette espèce, car les dénonciations commençaient : Tous ceux qui se sont déclarés depuis pour les Allemands faisaient déjà ce mclier !
Il n'y avait pas à nier la chose, et je dis :
« Oui, c'est vrai ! — Mais comme je devais à Phalsbourg, j'ai payé ce que je devais, et puis le reste je l'ai mis en sûreté chez monsieur le notaire Fingado.
— Où est-il, ce notaire ?
— En ville! Les soixante gros canons que vous savez, le gardent. »
Alors le lieutenant parut vexé ; il se promenait de long en large, et disait :
« Vous êtes un vieux renard, je ne vous crois pas... Vous avez caché votre argent quelque part. Vous allez fournir dus contributions en argent.
— Je fournirai, comme tout le monde, ma contribution pour six de vos hommes, avec ce que j'ai. Voici mon foin, mon blé, ma paille, ma farine ; tant qu'il en restera, vous en prendrez ; quand il n'y en aura plus, vous en chercherez ailleurs. Vous pouvez tuer les gens, vous pouvez brû'.cr les villes et les villages ; mais vous ne pouvez prendre de l'argent à ceux qui n'en ont pas. »
Il me regardait; et l'un des soldais qui ne trouvaient pas, tout furieux, me prit au collet en criant :
a Tu vas nous montrer ton magot, vieux coquin ! »
Plusieurs autres me poussèrent dehors; ma femme arriva, criant et gémissant ; Grédel sortit avec la hachette, en disant à ces bandi ts :
« Tas de lâches!... vous n'avez pas de
cœur! Vous êtes tous des Schinder-
hannes !... »
Elle voulait tomber dessus. Mais je lui criai :
a Grédel, rentre !... »
Eu même temps, j'ouvris mon gilet, et je dis au scélérat qui me tenait sa baïonnette sur la poitrine :
« Allons, pousse, misérable, que ce soit plus tôt fini ! »
Il paraît que ma figure, en ce moment, avait quelque chose qui les surprit, car le lieutenant, qui ne faisait qu'écumer le pays avec sa bande, s'écria :
« Allons, laissez monsieur le maire tranquille! Quand nous aurons pris la place, nous trouverons son argent chez le notaire. En route, mes enfants, en route!... Allons voir ailleurs... Il faut des écus à Sa Majesté, nous en trouverons. Au revoir, monsieur le maire, et sans rancune. »
Il riait. Moi, j'étais pâle comme un mort et je rentrai frémissant.
Je devins malade.
Beaucoup de gens au pays avaient la dyssenterie, et c'est encore à ces goinfres que nous devions cela; car ils dévoraient tout : miel, beurre, fromage, fruits verts, bœuf, mouton, tout s'engouffrait dans leur gosier pêle-mêle. A Pfalsweyer, ils avaient môme avalé du vinaigre pour du vin. Je ne sais pas ce qu'ils mangeaient dans leur pays, mais la voracité de ces gens-là ferait croire qu'ils n'avaient jamais connu que les pommes de terre et l'eau fraîche.
Et puis, ils remplissaient tout le pays de leurs ordures; on les voyait se débarrasser sans honte daus les ruelles, par files de six, huit, dix en face des fenêtres, sur le bord des routes, sans même chercher une haie pour se cacher, comme de véritables animaux.
Il y avait au haut de Metting un chemin creux qui empestait tout le pays. On avait beau conduire là de la paille, l'odeur infecte s'étendait au loin. Finalement il fallut ordonner une corvée générale de tous les paysans, pour débarrasser l'air de cette infection, en même temps que des carcasses de chevaux et
TITSTOII^E DU PLEBIRCTTF.
des enirailles de bêtes égorgées; eux, ils auraient tout laissé pourrir à la même place !
Aussi, ils sentaient bon! On n'avait pas besoin de les voir venir, pour savoir qu'ils approchaient; s'ils ne faisaient pas de bruit, ou les éventait tout de niênie.
Cette année-là, les corbeaux arrivèrent de bonne heure ; ils s'abattirent par gros nuages dans la plaine. Le bon Dieu nous envoyait ce secours, sans cela la peste nous aurait rendu visite.
Je ne parle pas des autres vexations que ces Prussiens nous ont fait subir, comme de nous forcer de couper leur bois à la forêt, de le fendre et de le ranger devant leurs portes; de menacer les paysans de les envoyer ouvrir les tranchées. — par ce moyen, des villages entiers s'enfuyaient d'une minute à Tautre, et les landwehr en profitaient pour piller les maisons sans résistance, — ni de mille autres actions honteuses, comme d'aller faire leurs besoins dans les églises, ce qui désolait tous les honnêtes gens, protestants, catholiques ou juifs, et montrait que ces êtres-là n'avaient le respect de rien ; qu'ils se faisaient un plaisir d'humiher l'ùme de l'homme dans ce qu'elle a de plus profond et de plus sacré ! Car, même pour ceux qui n'ont pas de religion, une église, un temple, une synagogue, sont des lieux vénérables : c'est laque notre mère nous a porté, pour nous faire bénir par Dieu; c'est là que nous avons pris l'Eternel à témoin de notre amour pour celle que nous aimions; et c'est là que nous avons porté nos père et mère, après qu'ils avaient cessé de souffrir en ce monde, pour les recommander à la miséricorde divine...
Eh bien, voilà ce que ces misérables ont osé faire !... C'est pour cela surtout que nous les maudirons de père en fils, et qu'ils ne pourront jamais se réconcilier avec nous.
Pendant que tous ces malheurs nous accablaient, des bruits de toutes sortes couraient le pays. Un jour le cousin Georges vint me dire qu'il avait appris d'un aubergiste de Sarrebourg, qu'une grande bataille s'était livrée près de Metz; que nous avions eu la victoire ; mais que l'Empereur, ne sachant où se mettre, gênaittout le monde; qu'il se sauvait adroite, à gauche, entrahiant à sa suite des escortes de trois à quatre mille hommes, pour garder sa personne et ses bagages ; qu'il avait fallu le déclarer absolument nul, et l'envoyer à Verdun pour s'en débarrasser, parce qu'il n'osait rentrer dans Paris, où l'indignation du peuple contre sa dynastie éclatait de plus en plus.
« Maintenant, me dit le cousin, Bazaiue est à la tête de notre meilleure armée. C'est bien triste d'être obligé de confier le sort de la patrie à cet homme, qui s'est fait connaître au Mexique, quand nous avons déjà pour ministre de la guerre le vieux de Montauban, qui s'est distingué e«i Chine et dans l'affaire Doineau, en Afrique. Oui, voilà trois braves gens, dignes de s'entendre : l'Empereur, Bazaine et Palikao! Enfin, espérons toujours, cela ne coûte rien d'espérer. »
C'est ainsi qu'arriva la fin du mois d'août, le plus triste mois que nous ayons passé dans notre vie.
Le 1" septembre, vers dix heures du soir, tout le monde dormait au village, quand le canon de Phalsbourg se mit à tonner : c'étaient les grosses pièces du bastion de Vilschberg et celles du bastion de la caserne d'infanterie ; nos petites maisons en tremblaient.
On se leva, on fit de la lumière. A chaque coup nos vitres grelottaient. Je sortis. Une foule d'autres paysans, hommes et femmes, écoutaient et regardaient. La nuit était noire, et les éclairs rouges des deux bastions couvraient de seconde en seconde toute la côte. ' Alors la curiosité m'emporta. Je voulus savoir ce que c'était, et malgré tout ce que put me dire ma femme, je partis avec trois ou quatre voisins pour Berlingen. A mesure que nous montions dans les broussailles, le bruit devenait plus formidable ; en arrivant sur la côte, nous entendions de grandes rumeurs aux environs : — les gens de Berlingen se sauvaient au bois; deux obus avaient atteint le village; — et c'est de là-haut que je vis l'effet des grosses pièces, des bombes et des obus qui s'avançaient de notre côté, sifflant et ronflant comme des locomotives de chemin de fer, avec un bruit tellement épouvantable, qu'on reculait malgré soi.
En même temps, nous entendions des voitures galoper; elles couraient ventre à terre des Ouatre-\'eiits à Vilschberg. Ce devait être un convoi de vivres et de munitions, que les Phalsbourgeois avaient aperçu de loin; la lune était pourtant couverte, mais les jeunes gens ont de bons yeux.
Après avoir vu cela, nous redescendions, lorsque je reL'onnus tout d'un couple cousin, qui marchait près de moi.
« Bonsoir, Christian, fit-il, qu'est-ce que tu penses de cela "i*
— Je pense que les hommes inventent de terribles machines pour se détruire.
— Oui, mais ce n'est encore rien, Christian, ce n'est que le petit commencement de l'his-
— Est-ce que vous nous prenez pour des pioches?— Oui !... — Pif! paf I (Page 70.)
toire ; dans un an ou deu.x, la pai.x sera signée entre le roi de Prusse et la France; mais la haine éternelle est entre les deux peuples, la haine juste, la haine épouvantable , la haine qui ne pardonne pas. Qu'est-ce que nous demandions aux Allemands ? Rien.
Est-ce i]uo nous voulions une de leurs provinces? Non, la grande masse des Français ne voulait pas cela? Est-ce que nous convoitions leur gloire ? Non ! de la gloire militaire, nous en avions à revendre... Ils n'avaient donc aucun intérêt à nous traiter en ennemis. Eh bien, pendant que nous faisions, pour toute l'Europe, l'essai du suH'rage universel à nos risques et périls, et que cette chose très-belle, très-juste, mais aussi trèsdanyereusc avec un peuple ignorant, avait
mis un mauvais sujet à notre tète, ces hons chrétiens ont profité de notre faiblesse, pour nous porter le mauvais coup qu'ils préparaient depuis cinquante-quatre ans. Ils ont réussi ! Mais malheur à nous! Malheur à eux! Malheur au genre humain ! Cette guerre fera couler plus de sang et de larmes, que la Zinselne pourrait en porter au Rhin. »
Ainsi parla le cousin Georges ; et malheureusement depuis ce jour, j'ai reconnu qu'il n'avait pas tort : ceux qui étaient loin de l'ennemi, en sont proches, et ceux qui sont plus loin, seront forcés de s'en mêler. Que ceux du Midi sachent qu'ils sontFrançais comme nous, et s'ils ne veulent pas sentir le dur talon des Prussiens sur leur nuque, qu'ils se lèvent à temps! Après la Lorraine, vient la Chaiu-
lilSTÛIHE DU PLÉBISCITE.
Vous avez beau dire, les Alsaciens et les Loriams... (Page 7i,
pagne, après l'Alsace viennent la Franche- Comté et la Bourgogne, ce sont aussi délions pays et les Allemands ont soif de bon vin 1 Des hommes qui voyaient clair, nous avaient prévenus depuis longtemps que les Allemands voulaient l'Alsace et la Lorraine; nous ne pouvions pas les croire ; aujourd'hui, ces mêmes hommes nous disejit : « Les Allemands veulent toute la France! Attention!... Le temps des Bourbons soutenus par les jésuites etle temps des Bonaparte, soutenus par les mouchards, sont passés pour toujours! Soyons unis en République, ou les Allemands nous mangeront ! » Je crois que ceux qui nous disent cela méritent qu'on les écoute.
Le lendemain de la canonnade, on apprit que des voitures avaient été renversées et pil-
lées aux environs de Berlingen. Alors le major prussien déclara que la commune était responsable des objets enlevés , et qu'elle allait avoir ù verser cinq cents francs pour le dommage.
Cinq cents francs, hélas ! où donc les trouver après le pillage?
Heureusement le maire de Berlingen parvint à découvrir que les sentinelles chargées de surveiller les voilures avaient elles-mêmes tout volé, pour faire des cadeatix aux demoiselles Hopsalope du pays, et cette affaire rentra dans les contributions générales.
Le temps, aux premiers jours de septembre, s'était remis au beau; et je me rappellerai toujoursque l'avoine perduepar les convois allemands commençait à lever tout le long de
TTISTOTRE DU PLEBISCITE.
leur chemin; Jl en existait sans doute une traînée pareille depuis la Bavière jusque bien avant dans la France.
Quelle perte pour notre pays ! car c'était toujours nous qui devions remplacer ce qui se perdait ou se volait; les Prussiens sont bien trop honnêtes pour dérober quoi que ce soit
En ce temps de calme, la nuit, nous entendions aussi le bombardement de Strasbourg. Vers une heure du matin, quaud le village dormait et que tout se taisait au loin, alors les grands coups de canon se suivaient un à un ; la citadelle seule recevait cinq obus etune bombe par minute. Quelquefois le feu redoublait, il devenait épouvantable, la terre semblait s'écrouler l;\-bas.
Et cela dura quarante-deux jours et quarante-deux nuits sans interruption ; le Temple neuf, la bibliothèque, le théâtre et des centaines de maisons furent brûlés ; la cathédrale fut criblée, un obus renversa même sa croix de fer tout en haut.
Les malheureux Strasbourgeois regardaient du côté de la France, personne ne venait à leur secours. Ceux qui nous ont raconté cela plus tard, en pleuraient encore à chaudes larmes.
Vers Metz, nous n'entendions rien; des bruits de batailles^ de combats en Lorraine couraient, de ces bruits dout on ne sait ce qu'ils valent.
Le silence des Allemands continuait, quand un soir ils poussèrent de grands hourahs, se répandant de Véchem à Biechelberg, de Biechelberg aux Quatre- Vents. Georges et sa femme arrivèrent tout pâles :
a Eh bien, vous connaissez la dépêche ?
— Non, qu'est-ce que c'est ?
— L'honnête homme, à Sedan, vient de se rendre avec quatre-vingt mille Français! Depuis le commencenient du monde, onn'a rien vu de pareil. Il a remis son épée au roi de Prusse, sa fameuse épée du 2 Décembre ! Il tenait à sa peau et à ses fourgons plus qu'à tout le reste; plus qu'à l'honneur de son nom, plus qu'à l'honneur de la France ! Ah ! le gueux, il m'a trompé même en cela, je le ci'oyais brave . »
Georges ne se possédait plus.
« Voilà, dit-il, comment cela devait finir ! Sa véritable armée à lui, c'élaient les dix ou quinze mille décembraillards sortis de la préfecture di! police, avec des triques plombées et des casse-têtes, pour assommer les défenseurs de la loi. 11 se croyait capable de conduire une armée française, comme sa bande
de filous; il l'a conduite dans une sorte d'égout; et là, malgré le courage de nos soldats, il les a livrés au roi de Prusse ; en échange de quoi ? Nous saurons cela plus tard ! Nos pauvres enfants ne voulaient pas se rendre ; ils auraient mieux aimé mourir les armes à la main, en essayant de se faire jour : cesl Sa Majesté qui, trois fois, a donné l'ordre de hisser le drapeau blanc, n
Ainsi parlait le cousin; et nous, plus morts que vifs, nous écoutions les cris de joie du dehors.
Un parlementaire venait de partir pour la ville. Les landwehr, qui, depuis quelque temps, remplaçaient les troupes de ligne chez nous, des gens dMge, sérieux, des pères de famille, plus dévoués à la paix qu'à la gloire du roi Guillaume, pensaient que tout était fini; que le roi de Prusse tiendrait sa parole ; qu'il ne continuerait pas contre la nation la guerre commencée contre Bonaparte, et que la ville ne pouvait pas manquer de se rendre. Mais le commandant Taillant répondit tout simplement au parlementaire, que les portes de Phalsbourg s'ouvriraient quand il en aurait reçu l'ordre écrit de Sa Majesté; que Napoléon ayant déposé son épée, cela ne l'empêchait pas, lui, de rester à son poste, et que chacun devait être sur ses gardes, de peur d'accident.
Le parlementaire revint, et la joie des landwehr fut un peu calmée.
En ce temps, je vis une chose qui me réjoui encore quand j'y pense.
J'étais allé faire un tour à Saverne, par la route du Fâlberg, derrière les postes allemands, espérant apprendre des nouvelles. Et puis, j'avais encore quelques petites sommes à toucher là-bas; il fallait de l'argent tous les jours et l'on ne savait plus où en trouver.
Vers cinq heures du soir, je retournais à la maison, le temps était beau, mes affaires avaient assez bien marché; j'entrai dans la petite auberge de Tzise, sur la côte, prendre une chopine de vin. — Là, dans la petite salle, une dizaine de Bavarois buvaient et se disputaient avec autant de Prussiens, assis autour des tables de sapin. Ils avaient déposé leurs casques au rebord des fenêtres, et se donnaient du bon temps, loin des chefs, revenant sans doute de marauder, ou de piller quelque maison forestière.
Un Bavarois criait :
« C'est nous, nous seuls, qu'on met toujours en avant! C'est à nous que revient la victoire de Wœrth; sans nous, vous étiez battus !... Et c'est nous encore qui venons de prendra
HISTUIUK i)U PLEBISCITE.
l'Empereur et sou armée. Vous autres, derrière, vous êtes là pour vous attirer les honneurs et les bénéfices de la chose.
— Hé! répondit un Prussien, qu'est-ce que vous auriez donc fait sans nous ? Quel général en chef avez-vous donc produit? Citez donc un de vos hommes! Vous êtes en ligne, c'est vrai; vous vous faites casser les os, je ne dis pas le contraire ; mais qui est-ce qui vous conmiande? C'est le prince royal de Prusse; c'est le prince Frédéric-Charles de Prusse; c'est le vieux général de Moltke et Sa Majesté le roi Guillaume !... Que venez-vous donc nous chanteravec vos victoires? Les victoires sont pour les chefs; quand même on vous aurait hachés jusqu'au dernier, qu'est-ce que cela forait à l'affaire ? Est-ce qu'un architecte regarde aux matériaux qu'il emploie ? Est-ce que les pioches, les pelles et les truelles réclament de la gloire ?
— Comment les pioches, cria un Bavarois ; e.'t-ce que vous nous prenez pour des pioches?
— Oui ! crièrent les Prussiens,» en frappant sur la table avec arrogance.
Alors : pif! paf ! — Les pots commencèrent à rouler; je n'eus que le temps de sortir, en riant et pensant :
« Ces pauvres Bavarois ont pourtant raison: ils reçoivent les coups, et les autres ont tous les bénéfices. Il faut que ce Bismark soit bien malin, pour leur avoir fait accepter un marché pareil ; oui, c'est fort ! Et dire que lesjèsuites donnent des conseils au roi de Bavière 1... »
Tout en rentrant à la maison, je me faisais ces réilexions à moi-même.
C'était vers le 8 ouïe 10 septembre. Le bruit courait alors qu'on avait proclamé la République à Paris; que l'Impératrice, la princesse Mathilde, Palikao et tous les autres s'étaient sauvés; qu'un gouvernement de défense nationale avait été proclamé; et que tous les Français de vingt à quarante ans étaient appelés sous les armes. Mais de tout cela rien n'était sur, excepté lebombardementde Strasbourg et les batailles autour de Metz.
Pour être juste, il faut dire que bien des gens trouvaient la conduite de Bazaine admirable, et qu'on le regardait comme le sauveur de la France; on croyait qu'il retenait toutes les armées des Allemands sur ses épaules, et chacun pensait qu'il finirait par sortir de là; qu'il viendrait délivrer Toul , Phalsbourg , Bitche, Strasbourg, en écrasant tous ceux qui nous entouraient.
Georges, plus d'une fois en ce temps, me disait :
« Notre tour viendra bientôt ! Il faudraquc
nous marchions touf. J'ai déjà mon affaire : toul est prêt, le fusil et les cartouches. Toi, tu feras sonner le tocsin, aussitôt que nous entendrons le canon du côté de Sarreguemines et de Fénétrange; nous prendrons les Allemands entre deux feux. »
Il me disait cela le soir, lorsque nous étions seuls, et je ne demandais pas mieux.
Il fallait être bien prudent, car le nombre des landwehr augmentait do jour en jour. Ils s'asseyaient au milieu de nous, derrière le poêle, et fumaient leurs longues pipes de porcelaine, la tête penchée, tout rêveurs. Comme un certain nombre comprenaient le français, sans le dire, on ne parlait pas devant eux ; chacun conservait pour soi ses réflexions.
Tous ces landwehr de Bade, du Wurtemberg, de Bavière étaient commandés par des officiers prussiens ; de sorte que la Prusse donne les officiers, et les autres Allemands les soldats; ils apprennent ainsi l'obéissance enversleursvéritablesmaitres. — Le Seigneur Dieu a fait les Prussiens pour commander, et les autres Allemands pour obéir. C'est ainsi qu'ils ont obtenu la victoire ; et maintenant il faut que cela reste dans les siècles d»s siècles, parce que les Alsaciens et les Lorrains pourraient se révolter ; que la France pourrait se relever, et qu'il pourrait arriver des troubles de tous les côtés.
Oui, tous ces bons landwehr vont rester de père en fils l'arme au bras; et plus ils auront remporté de victoires, plus les Prussiens s'élèveront sur leur dos et les tiendront ferme.
Une chose les ennuyait beaucoup : on commençait alors à s'agiter dans les Vosges, et l'on parlait de francs-tireurs, de villages révoltés du côté d'Épinal. Naturellement cela nous réveillait aussi. Ces landwehr traitaient les francs -tireurs de brigands, embusqués pour assassiner d'honnêtes pères de famille, et pour détrousser les convois ; ils menaçaient de les pendre.
Malgré tout, on pensait :
« S'il en venait seulement quelques-ims de nos côtés, avec de la poudre et des fusils, nous entrerions dans la bande, et nous tâcherions de nous débarrasser nous-mêmes! »
Plus on parlait de ces francs-tireurs, plus l'espoir nous revenait, et plus les réquisitions nous ennuyaient.
Le pillage devenait moins fort, mais il continuait toujours. Lorsque nos landwehr, à nous, ceux que nous étions forcés de loger et d'entretenir, s'en allaient monter leur garde autour de Phalsbourg, il en arrivait
HISTOIRE DU PLEBISCITE
d'autres par bandes des villages voisins, criant, tempêtant, demandant des bœnfe, des moutons, du lard! Et quand ils avaient bien elTrayé les femmes, ces gueux se contentaient de quelques œufs, d'un fromage, d'une botte d'oignons, etc. Ils s'en allaient riant entre eux.
Les nôtres sans doute faisaient de même ailleurs, car leur pot-au-feu ne manquait jamais de légumes. Et tous ces bons pères de f iniille partageaient en conscience avec les abominables créatures qui les suivaient!... Que voulez- vous, il faut du temps pour faire d'une bête un homme, et quelques mois de guerre suffisent pour ramener tout à l'état naturel.
Le 29 septembre, un vaguemestre prussien vint m'apporter des proclamations, avec ordre de les faire afTicher.
Ces proclamations disaient que nous faisions partie maintenant du département de la Moselle, et que nous avions un préfet prussien : le comte Henkel de Donnermarck, qui, luimême, se trouvait placé sous les ordres du gouverneur général d'Alsace et de Lorraine. M. le comte de Bismark-Bohlen, résidant provisoirement à Haguenau.
Je ne sais quelle diable d'idée me prit alors. Nos landwehr nous avaient annoncé deux jous avant la capitulation de Strasbourg; j'étais ennuyé depuis longtemps de toutes les réquisitions qu'il me fallait ordonner malgré moi, et je déclarai hardiment que je ne ferai?; pas afficher cela; que c'était contraire à ma conscience; que je me regardais toujours comme Français, et que l'on n'avait qu'à charger les gueux d'une commission pareille.
Le vaguemestre paraissait tout étonné de m'entendre. C'était un gros homme, avec de grosses moustaches brunes et des yeux à fleur de tête.
« Est-ce que voulez me mettre cela par écrit, monsieur le maire? me dit-il.
— Pourquoi pas? Je suis las de ces vexations; qu'on donne ma place à M. Placiard, votre ami, je ne demande pas mieux. Qu'il fasse les réquisitions; moi, je considère tout cela comme de véritables vols.
— Eh bien, fit-il, écrivez! Moi, je remplis mes ordres, le reste ne me regarde pas. »
Alors, sans réfléchir, j'ouvris mon secrétaire, et j'écrivis que Christian Wéber, maire do Itôlhalp, regardait comme contraire à sa
conscience de proclamer Bismark-Bohlen gouverneur d'une province française, et qu'il s'y refusait absolument.
Je mis ma signature au bas, avec la date, — 29 septembre 1870, — et c'est la plus grande bêtise que j'aie faite dans ma vie : elle m'a coûté cher !
Le vaguemestre prit le papier, le mit dans sa poche, et s'en alla.
Deux ou trois heures après, réfléchissant à lachose,je commençaisà me repentir, et j'aurais bien voulu ravoir le papier.
Le soir même, après souper, j'allai tout raconter à Georges; il en fut très-content.
0 A la bonne heure! Christian, me dit-il, maintenant ta position est nette. Je t'ai plaint souvent d'être forcé, dans l'intérêt de la commune et pour éviter le pillage, de délivrer des bons aux Prussiens. Les gens sont si bornés ! En voyant la signature du maire, ils le rendent en quelque sorte responsable de tout; chacun se figure en supporter plus que sa part. Te voilà débarrassé du fardeau; tu ne pouvais aller jusqu'à réquisitionner au nom de Henkel de Donnermarck, se disant préfet de la Moselle; qu'un autre s'en charge; ils trouveront bien assez de mauvais drôles pour accepter cet honneur. »
L'approbation du cousin me fit plaisir ; et j'allais retourner à la maison , lorsque le même vaguemestre auquel j'avais remis ma démission le matin, entre, suivi de trois ou quatre landwehr.
a Voilà quelque chose pour vous, me dit-il, en me remettant un billet, que je lus tout haut :
« Les nommés Christian Wéber, meunier, et Georges Wéber , marchand de vin , au village de Rôthalp, conduiront demain àDroulingen quatre mille de foin et deux mille de paille, sans faute. — Ordre supérieur. — Flœgel. »
— C'est bon ! répondis-je, — quoique cette réquisition me parût un peu forte, mais je ne voulais pas montrer mon indignation à nos ennemis, ils auraient élé trop satisfaits; — c'est bon, je ferai conduire mon foin et ma paille à Droulingen.
— Vous les conduirez vous-même, me répondit le vaguemestre brutalement; tous les chevaux et toutes les voitures du village ont élé réquisitionnés; vous avez trop souvent oublié les vôtres.
— Je puis prouver que mes chevaux et mes voilures ont marché plus que ceux de n'importe qui, lui répondis-jo en colère. Vos reçus sont là; j'espère qu'ils feront foi pour vous!
HISTOIRE DU PLEBISCITE
— Enfin, n'importe! dit-il. Les chevaux, les voitures, le foin et la paille ensemble, sont mis en réquisition, c'est clair?
— C'est très-clair, dit Georges; quand on est le plus fort, on commande.
— Justement! » dit le vaguemestre.
Il sortit avec ses hommes, et Georges, sans se fâcher, me dit :
«C'est la guerre! Soyons calmes... Notre tour reviendra peut-être, maintenant que Vhonncte homme ne conduit plus nos armées! — En attendant, tout ce que nous avons de mieux à faire, si nous ne voulons pas encore perdre nos chevaux et nos voitures, c'est de charger nous-mêmes ce soir et de partir demain au petit jour. Nous serons de retour avant sept heures, pour souper; et l'on ne pourra plus nous prendre de foin ni de paille, puisque nous n'en aurons plus. •»
Moi, ma colère éclatait; mais comme il me donnait l'exemple, en se débarrassant de son habit et mettant sa blouse, je sortis éveiller le vieux père Ofran, pour m'aider à charger.
Ma femme et Grédel m'attendaient; le vaguemestre et ses hommes avaient passé par le moulin, avant de se rendre chez Georges; elles tremblaient. — Je leur dis de se tranquilliser; qu'il n'était question que de foin et de paille à conduire jusqu'à Droulingen, où j'en prendrais un reçu, chose nécessaire pour être payé plus tard.
Qu'elles l'aient cru ou non, elles rentrèrent à la maison.
J'allumai la lanterne, Ofran monta sur !e grenier et me tendit les bottes, que je recevais sur une fourche. 'Vers deux heures du matin la voiture étant chargée, je donnai l'avoine aux chevaux et je rentrai me reposer quelques instants.
A cinq heures, Georges, dehors, criait déjà :
« Christian, c'est moi. »
Je me levai; je mis mon chapeau et ma blouse; j'ouvris l'écurie, de l'intérieur, j'attelai et nous partîmes à la fraîcheur, pensant être de retour le soir.
Dans tous les villages où nous passions, des bandes de landwehr, assis devant les baraques, déguenillés, de larges pièces aux genoux et la barbe crasseuse, comme on raconte des anciens Cosaques, fumaient leurs pipes; de la cavalerie et de l'infanterie allait et venait.
Ceux qui restaient en garnison dans les villages étaient forcés, par ordre, de donner leurs bonnes bottes aux autres, et de mettre leurs savates.
Des officiers à cheval, leur petite casquette plate sur le nez, filaient au rebord delà route,
comme le vent. Dans les vieilles auberges reculées, au fond des cours, les fumiers étaient couverts d'entrailles et de peaux d'animaux écorchés; il en pendait aussi de ces peaux, retournées et bourrées de paille, aux balustrades dos vieilles galeries, le long des rampes d'escaliers, où l'on voyait autrefois le linge des ménagères! La misère, la terrible misère était peinte avec l'inquiétude sur toutes les figures. Les Allemands seuls étaient gras, dans leurs bottes éculées; ils avaient de bon pain blanc, de bon vin rouge, de bonne viande; ils fumaient du bon tabac ou des cigares; ils vivaient comme des coqs en pâte.
Dans un autre temps, ces gens s'étaient plaints amèrement de nos invasions chez eux, sans se souvenir qu'ils avaient commencé les premiers à nous envahir ! Ils avaient pourtant raison; à la fin du premier Empire, les Français ne se battaient plus que pour un homme ! Mais ils s'étaient vengés deux fois, en 1814 et 1815, et depuis cinquante ans ils venaient chez nous en amis, ils étaient reçus comme des frères. Nous n'avions pas de rancune contre eux; ils ne paraissaient pas en avoir contre nous; la paix nous avait adoucis; nous ne souhaitions que leur prospérité, comme la nôtre, car les peuples ne sont vraiment heureux, que quand leurs voisins aussi prospèrent; alors le commerce, l'industrie, tout marche ensemble.
C'était ainsi que nous étions! —Nous ne parlions plus de nos victoires, mais de nos défaites, pour rendre justice à leur courage et à leur patriotisme; nous reconnaissions nos torts; ils avaient l'air de reconnaître les leurs, et ne parlaient que de fraternité! Nous croyions à leur honnêteté, à leur franchise : nous les aimions!
Aujourd'hui la haine est entre nous.
A qui la faute ?
A notre bêtise d'abord, à notre ignorance. Nous avons tous cru que le plébiscite était pour la paix; les ministres, les préfets, les sous-préfets, les juges de paix, les commissaires de police, tout le monde nous l'avait affirmé. Un scélérat s'en est servi pour déclarer la guerre! — Mais les Prussiens voulaient la guerre ; ils nous enviaient et nous ha'issaient, sans nous le faire voir.
Ils nous épiaient depuis longtemps; ils nous étudiaient; ils supportaient tous les exercices, toutes les fatigues, pour être les plus forts, et cherchaient une occasion de se faire déclarer la guerre, pour se donner le beau rôle aux yeux de l'Europe. L'affaire d'Espagne n'était qu'un piège tendu par Bismark à Bonaparte.
Les Allemands se disaient : « Nous avons douze cent mille hommes sur pied, nous sommes quatre contre un... Profitons de Toccasion... Si le gouvernement français avait seulement l'idée d'organiser et d'exercer un peu la garde mobile, tout serait perdu... Dépêchons-nous!... »
Voilà l'honnêteté, la franchise et la fraternité des Allemands.
Notre imbécile a donné dans le piège... Les Allemands nous ont écrasés sous le nombre. Ils sont nos maîtres : ilsoccupent notre pays, nous leur payons des milhards; et les voilà qui reviennent comme autrefois dans nos villes par bandes, nous sourire, nous tendre la main :
« Hé ! comment ça va-t-il donc? Est-ce que vous vous êtes toujours bien porté? Mais vous ne me reconnaissez donc pas ? Vous avez l'air d'être fâché ? Ah ! c'est bien mal de votre part!... De si bons, de si vieux amis !... Voyons, lâchez de me donner une petite commande, et ne pensons plus à cette malheureuse guerre ! »
Pouah ! détournons nos yeux décela, c'est trop horrible I
Moi, je me dis, pour les excuser, — car il faut toujours chercher des excuses à tout, l'homme n'est pas naturellement si bas ; il faut des causes pour expliquer im si grand défaut de fierté naturelle, — je me dis que ce sont de pauvres êtres, élevés dans la soumission, et que les malheureux font comme les oiseaux que l'oiseleur tient dans ses filets ; ils chantent, ils sifflent pour en attirer d'autres :
« Ah ! qu'on est bien ici !... Qu'on est bien ici, dans la vieille Allemagne... avec im empereur, des rois, des princes, des ducs, des grands-ducs, des comtes, des barons allemands ! Quel honneur de combattre et de mourir pour la patrie allemande !... L'homme allemand est le premier homme du monde! . . .»
Oui... oui... pauvres diables I nous connaissons cela. C'est la chanson que vos maîtres vous ont apprise dans leurs écoles! C'est pour le roi de Prusse et pour sa noblesse que vous travaillez, que vous espionnez, que vous vous faites casser les os sur les champs de bataille ! Ils vous payent avec des phrases creuses sur l'homme allemand ; et quand vous ne chantez pas juste, par de grands soufflets allemands sur vos joues allemandes!...
Allez!... Allez!... vous avez beau dire, les ' Alsaciens et les Lorrains ne siffleront jamais comme vous , ils ont appris une autre musique !
Enfin . tout cela ne nous empêchait pas
d'être pris, Georges el moi, et de savoir qu'à la moindre résistance, on nous tordrait le cou comme à des poulets. C'est pourquoi nous faisions bonne mine à mauvais jeu, remarquant la désolation de ce pays, où venait aussi de se déclarer la peste bovine. A Lohre, à Ottviller, dans vingt autres endroits, cette terrible maladie, la plus ruineuse pour les paysans, commençait déjà ses ravages; et les Prussiens, qui mangent quatre fois plus de viande que nous, lorsqu'ils sont chez les autres, avaient peur d'en manquer.
Leurs vétérinaires ne connaissaient qu'un remède à cette peste : aussitôt qu'une bête était malade, qu'elle refusait le foin et devenait mélancolique, ils la faisaient abattre, et mettre avec ses cornes et sa peau à six pieds sous terre. Ce n'était pas plus malin que le bombardement des villes, pour les forcer de se rendre, et l'incendie des villages , pour forcer les gens à payer leurs réquisitions. Mais cela réussissait !
Les Allemands, dans cette campagne, nous ont appris leurs plus belles inventions 1 C'est à cela qu'ils pensaient depuis des années, pendant que nos maîtres d'école et nos gazettes nous disaient qu'ils passaient leur temps à rêver de philosophie, et d'autres choses tellement profondes, que les Français ne pouvaient rien y comprendre.
Vers onze heures, nous étions à Droulingen, où se trouvait un bataillon de Silésiens, prêt à partir pour Metz. Il parait que de la cavalerie devait aussi nous suivre, et que les réquisitions avaient épuisé ce pays en fourrage, car notre foin et notre paille furent déchargés tout de suite dans une grange, au bout du village, et le major nous en donna le reçu. — C'était un Prussien à barbe grise, et qui nous observait, les yeux plissés, comme un vieux gendarme en train de prendre votre signalement.
L'affaire faite, Georges elmoi nous pensions repartir aussitôt, quand, regardant par la fenêtre, je vis qu'on chargeait sur nos voitures le bagage du bataillon. Alors je sortis, en criant :
« Hé ! ces voitures sont à nous ! Nous sommes venus faire une livraison de foin et de paille. »
Le commandant silésien, un grand gaillard osseux et roide, qui se trouvait là, sur la porte, tourna la tête; et comme les soldats s'arrêtaient, il leur dit :
« Continuez !
— Mais, commandant, lui dis-je, voici mon reçu de M. le major.
HISTOIBK DU PLETITFCTTE.
— Cela ne me regarde pas, » dit-il en entrant dans la commandature, où la table des officiers était mise.
Nous restâmes dehors, indignés, comme ou pense. Les soldats riaient; j'aurais été capable de taper dessus avec le manche de mon fouet; mais deux sentinelles se promenaient de long en large, le fusil sur l'épaule, et n'auraient pas manqué de me passer la baïonnette dans le ventre.
Je devins tout pâle, et me rendis au cabaret de Finck, où Georges venait d'entrer. La petite salle était pleine de soldats, qui mangeaient et buvaient , comme les Prussiens mangent et boivent, jusqu'à s'en mettre dans le nez.
Cette vue et cette odeur nous firent ressortir, et Georges sur la porte me dit :
a Nos femmes vont être inquiètes ; il faudrait trouver quelqu'un pour les prévenir de ce qui nous arrive. »
Mais nous avions beau regarder, nous ne voyions personne.
Les chevaux des officiers, le long des murs, la bride ôtée, mâchaient tranquillement leur pitance ; et les nôtres, déjà fatigués, ne recevaient rien.
a Hé ! dis-je au feld-weibcl qui surveillait le chargement, j'espère qu'on ne va pas se remettre en route, sans donner une poignée de foin à nos chevaux ?
— Si tu as de l'argent, paysan, me dit-il en riant, tu peux leur donner du foin, et même de l'avoine tant que tu voudras. Tiens, regarde l'enseigne en face : On vend ici du foin et de l'avoine.
En ce moment , j'amassai plus de haine contre les Prussiens, qu'il ne me sera possible d'en dépenser toute ma vie.
« Arrive ! » s'écria Georges, en m'entraînant par le bras, car il voyait mon indignation.
Et nous entrâmes à l'auberge du Cheval brun, aussi pleine de monde que l'autre, mais plus grande et plus haute. Nous fîmes donner à nos chevaux ce qu'il leur fallait; ensuite, seuls dans un coin, nous cassâmes une croûte de pain et prîmes un verre de vin, en regardant dehors le mouvement des troupes. Je sortis porter moi-même deux seaux d'eau à nos chevaux, sachant bien que les Allemands ne s'en donneraient pas la peine.
Georges appela le petit marchand de savon Friedel, qui passait avec sa hotte, pour lui dire de prévenir nos femmes que nous ne reviendrions que le lendemain matin, étant forcés d'aller jusqu'à Sarreguemines. Friedel le promit et continua son chemin.
Presque aussitôt les commandements et le bruit des armes nous avertirent que le bataillon allait partir. Nous n'eûmes que le temps de payer, de sortir et de prendre la bride do nos chevaux.
Il faisait très-bon temps pour marcher, pas trop de soleil, pas trop d'ombre : un beau temps d'automne. Et depuis, comparant les Allemands ànos soldats pour la marche, j'ai souvent pensé qu'ils ne seraient jamais arrivés à Paris, sans nos chemins de fer. Autant leur cavalerie est alerte, autant leur infanterie est pesante. Ces gens sont lourds, ils ont les pieds plats et ne peuvent aller longtemps. Quand ils courent, leurs grosses bottes font un bruit terrible, c'est peut-être pour cela qu'ils les ont ; ils s'encouragent ainsi et pensent effrayer les autres ; une seule de leurs compagnies fait plus de bruit qu'un de nos régiments. Mais ils suent tout de suite, et n'ont pas de plus grand bonheur que de pouvoir grimper sur une voiture.
Vers le soir, à cinq heures, nous n'avions pas seulement fait trois lieues depuis Droulingen, quand, au lieu de continuer notre chemin, le commandant donna l'ordre au bataillon de prendre un chemin vicinal à gauche. Etait-ce pour éviter les gîtes de la route, déjà tous épuisés, ou pour quelque autre raison, je n'en sais rien.
Voyant cela, je courus au commandant, tout désolé :
« Mais, au nom du ciel ! commandant, lui dis-je, nous n'allons donc pas à Sarreguemines ? Nous sommes des pères de famille, nous avons femme et enfants I Vous nous avez pourtant bien promis qu'à Sarreguemines, nous pourrions décharger et retourner chez nous. »
Georges arrivait aussi pour se plaindre, mais il n'était pas encore là, que le commandant, du haut de son cheval, nous cria d'une voix furieuse :
«Voulez-vous bien retourner à vos voitures, ou je vous fais rouer de coups 1 Voulezvous bien vous dépêcher ! »
Alors nous retournâmes prendre nos brides, la tête penchée ; et trois heures après, à la nuit close, nous arrivâmes dans un misérable village, plein de petites croix, le long de la route, et dont les gens n'avaient rien à nous donner, car eux-mêmes souffraient la famine. Nous avions à peine fait halte, qu'un convoi de pain, de viande, de vin arrivait, escorté de quelques hussards. Il venait sans doute d'Alberstroff. Chaque soldat reçut sa ration, et nous autres, nous ne reçûmes pas
HISTOIRE DU PLÉBISCITE
Cï'taicnt des fusses où se trouvaient entassés.,. (Page 78).
lin oignon, pas une croule de pain, rien ! ni nos ciievaiix non plus.
Cette nuit-là, sous l'échoppe d'une pelile forge abandonnée, Georges et moi, pendant que les l^russiens dormaient dans toutes les baraques et dans toutes les granges, et (juc les sentinelles se promenaient en allongeant la jambe autour de nos voitures, le fusil sur l'épaule, nous nous mîmes à nous demander ce qu'il fallait faire.
Georges, qui se méfiait déjà de toutes les misères qui nous attendaient, aurait voulu parlir à l'instant même, en abandonnant les clievau.\ et les voitures ; mais celte idée ne pouvait m'entrer dans la tête : abandonner mes deux beaux chevaux gris-pommelé, que j'avais élevés dans mon petit verger, derrière
le moulin, c'élait quelque chose d'impossible !
a Écoute, me disait Georges, rappelle-toiles Alsaciensquiontpasséchez nous, voilà cinq semaines : ils ressemblai ent à des déterrés, on ne leur avait pas donné la moindre ration ; on les aurait emmenés jusqu'à Paris, s'ils ne s'étaient pas sauvés. Tu vois bien que ces Allemands n'ont pas d'entrailles; ils ont une haine terrible contre les Français, qui les rend durs comme du fer ; on les a dressés contre nous, dans leurs écoles ; ils voudraient pouvoir nous exterminer jusqu'au dernier. N'attendons rien d'eux, c'est le plus sûr. Je n'ai que six francs dans ma poche ; et toi '/
— Huit livres dix sous.
— Avec cela, Clirislian, on ne va pas loin •
HISTOIRE DU PLÉBISCITE
— Ah! de bon cœur, mes pauvres Alsaciens... (Page 81.)
Plus nous avancerons du côté de Metz, plus nous trouverons un pays ruiné. Encore, s'il était possible d'écrire au village et de demander un peu d'argent ; mais, tu le vois, ils ont des sentinelles sur toutes les routes, à tous les embranchements des sentiers ; ils ne laissent passer ni piétons, ni lettres, ni nouvelles. Crois-moi, tâchons de filer. »
Toutes ces bonnes raisons ne servaient à rien. Je pensais qu'avec un peu de patience^ peut-être au village voisin on trouverait d'autres chevaux et d'autres voitures à mettre en réquisition, et qu'on nous laisserait tranquillement retourner chez nous. C'était naturel, c'était honnête; c'est ainsi qu'on aurait lait dans tous les pays du monde.
Georges, voyant qu'il ne pouvait me déci-
der, se coucha sur un banc et s'endormit. Moi je ne pus fermer l'œil.
Le lendemain, à si.\ "heures, il fallut repartir; les Silésiens, bien repus, et nous, le ventre creux.
Nous allions du côté de Grostenquin. Plus nous avancions, moins je connaissais ce pays. C'était le pays Messin, un vieux pays français, et notre misère augmentait d'étape en étape. Les Prussiens continuaient de recevoir ce qu'il leur fallait, et ne s'inquiétaient de nous que pour nous empêcher de partir. Ils nous traitaient comme de véritables animaux, et malgré toute notre économie, l'argent se dé pensait.
On n'a jamais vu de position plus affreuse que la nôtre, car le quatrième ou cinquième
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jour, l'officier devinant à notre mine que nous devions avoir l'idée de nous sauver, ne se gôna pas de dire en notre présence, aux sentinelles :
« Si ces gens-là s'écartent, feu sur eux ! » Nous en rencontrions beaucoup d'autres dans notre position, au milieu de tous ces escadrons et de ces régiments qui s'entre-croisaient et couvraient les routes. Rien qu'à nous regarder les uns les autres, nous avions envie de fondre en larmes.
Georges, lui, conservait toujours son calme, et même, de temps en temps, il prenait un air joyeux, demandant du feu aux soldats pour allumer sa pipe, et chantant des chansons de matelot, qui faisaient rire les ofûciers prussiens. Ils disaient :
« Celui-là est un véritable Français ; il voit tout en beau ! »
Je ne pouvais pas comprendre cela, et je me disais que le cousin perdait la raison.
Ce qui me chagrinait encore le plus, c'était de voir dépérir mes chevaux, mes pauvres chevaux, si bien portants, si gais, si solides, les plus beaux chevaux de la commune, et que j'avais élevés avec tant de plaisir. — Ah! quel malheur!... En passant le long des haies, sur la route, j'arrachais des touffes d'herbes, pour leur tendre un peu de verdure, et tout de suite ils regardaient, ils levaient la tète, et dévoraient cette nourriture misérable. Les pauvres bêtes maigrissaient à vue d'oeil et cela me chagrinait plus que tout le reste.
Ensuite, l'idée de ma femme, de Grédel; la pensée de l'inquiétude qu'elles avaient. Oa'est-ce qu'elles faisaient? Que devenaient le mouhn, le village? Qu'est-ce que devaient dire les gens, en voyant leur maire parti?... Et puis la ville, Jacob, tout enfin, tout me désolait et me crevait le cœur.
Mais ce qui m'est arrivé de pire, ce que je n'oublierai jamais , c'est aux environs de Metz .
Depuis quinze jours ou trois semaines, on ne se battait plus; la ville et l'armée de Bazaine étaient cernées par de gros tas de terre, où les Prussiens gardaient des canons. Nous voyions cela de loin, en suivant la route, sur notre droite. Nous voyions aussi beaucoup d'endroits où la terre avait été remuée, et Georges me disait que c'étaient des fosses, où se trouvaient entassés des centaines demorts. Quelques villages brûlés et bombardés, des fermes, des châteaux en ruines, se montraient aussi dans les environs. On ne se battait plus, mais on parlait beaucoup de francs-tireurs, et les Silésiens ne paraissaient pas rassurés.
Enfin, le dixième jour de notre départ, nous arrivâmes sur les trois heures, après avoir tourné et retourné de tous les côtés, dans un gros bourg sur la Moselle, où le bataillon fit halte. Plusieurs détachements, tirés de notre bataillon, avaient déjà comblé les vides d'autres bataillons, de sorte qu'il ne restait plus avec nous que le tiers des hommes partis de Droulingen.
Après la distribution du fourrage, voyant que les chevaux des officiers avaient mangé, et qu'on leur remettait la bride, j'allai ramasser le peu de foin et de paille qui restait à terre, pour le donner aux miens. J'en avais fait une petite botte, et j'arrivuis tout content près des pauvres bêtes, qui me regardaient et dressaient les oreilles, quand un caporal, de garde aux environs, s'apercevant de ce que je faisais, vint m'empoigner par les favoris, à pleines mains, en me secouant et me donnant des soufflets.
tt Ah! vieux gredin, disait-il, c'est comme cela que tu nourris tes chevaux ! »
Je ne me possédais plus de rage, et le manche de mon fouet était déjà levé pour assommer ce mauvais drôle, quand le cousin Georges se précipita sur moi en criant :
a Christian, à quoi penses-tu? »
Il m'arracha le fouet ; et tandis que je tremblais de tous mes membres, il se mit encore à m'excuser auprès du sale Prussien, disant que j'avais agi sans réflexion ; que je croyais le foin abandonné ; qu'il fallait aussi considérer que nos chevaux servaient le bataillon, etc.
L'autre Técoutait d'un air de gendarme, en se dressant et disant :
a C'est bon I Je veux bien me contenter de cela pour cette fois; mais s'il recommence, ce sera tout autre chose. »
Alors j'entrai dans récurie, et je m'étendis dans le râtelier vide, mon chapeau sur la figure, sans bouger pendant deux heures.
Le bataillon allait repartir. Georges me cherchait de tous côtés; à la fin, il me trouva. Je me levai, je sortis, et la vue de tous ces soldats en rang, avec leurs fusils et leurs casques, me tourna le sang : je me souhaitai la mort !
Georges ne me disait rien; nous partîmes. Mais depuis ce moment, j'avais résolu de me sauver, coûte que coûte, en abandonnant tout.
Le même soir, par extraordinaire, nous reçûmes de la paille. Nous couchâmes dehors, sous nos voitures, parce que le village où nous venions d'arriver était encombré de troupes-
HISTOIRE DU PLEBISCITE
Je n'avais plus que douze sous , el Georges vingt ou trente. Il alla chercher du pain et de l'eaude-vie dans un petit cabaret voisin ; nous trempâmes notre pain, c'est ainsi que nous nous soutenions.
Chaquefois que le caporal qui m'avait battu, passait devant les voitures, mon couteau se retournait dans ma poche, et je me disais :
« Est-ce qu'un Alsacien, un vieux Alsacien, supportera cet affront sans se venger? Est-ce qu'il sera dit que les Alsaciens se laissent souflleter par une race pareille, qu'ils ont rossée cent fois dans le temps, et qui se sauvait devant eux comme des lièvres? »
Georges, qui voyait à ma figure ce que je pensais, me dit:
« Ecoule, Christian, ne te fâche pas ! Mais ces soufilets-là doivent encore être mis sur le compte du plébiscite, comme les bons de pain, de farine, de paille, de foin, de viande, et tout le reste. Vous avezvotétout cela; les Allemands n'en sont pas cause ! Ce sont des brutes, tellement habitués à recevoir des soufflets, qu'ils profitent de toutes les occasions d'en donner, sans danger pour eux, quand ils sont dix contre un. Les soufQets ne leur produisent pas le même effet qu'à nous; ils ne les sentent qu'à la peau; cela ne va pas plus loin ! Ainsi console-toi, cette grosse bête n'a pas cru te faire honte; il t'a seulement pris pour un animal de son espèce. »
Au lieu de me calmer, Georges m'indignait de plus en plus ; surtout quand il me dit que les Allemands, causant entre eux, avaient raconté que la reine de Prusse, Augusta, venait d'envoyer son propre cuisinier à l'empereur Napoléon, pour lui faire des petits plats, et sa troupe de musiciens, pour lui jouer des airs sous son balcon.
J'en avais assez !... Je m'étendis sous la voiture ; et toute cette nuit-là, je ne fis que de mauvais rêves.
Nous avions toujours espéré qu'en arrivant près d'un chemin de fer, le restant du bataillon monterait dessus, et qu'on nous renverrait chez nous. Malheureusement, nos hommes étaient destinés à boucher les trous d'autres bataillons; il partait des détachementsàdroite et à gauche, mais il en restait toujours assez pour avoir besoin de nos voitures, et nous empêcher de partir.
Nousn'avions pas changéde chemise depuis quinze jours; nous n'avions pas ôté nos souliers une seule fois, sachant que nous aurions trop de peine à les remettre ; nous avions été trempés par la pluie, et séchés par le soleil vingt-cinq fois ; nous avions souffert toutes les
misères de la faim; nous étions réduits à rien, par la fatigue et les souffrances ; mais ni le cousin ni moi, nous n'attrapions la dyssenterie commeces Allemands; la plus mauvaise nourriture soutenait encore nos forces; et le lard, la viande fraîche, les fruits, les légumes crus que ces êtres avalaient sans mesure, les purgeaient d'une façon abominable : rien ne les corrigeait; leur voracité naturelleécarlait d'eux toute-prudence.
Pour comble de malheur, les officiers de notre bataillon parlaient d'aller à Paris.
Les Prussiens savaient un mois d'avance que Bazaine ne sortirait plus de son camp, et qu'il finirait par se rendre, après avoir mangé tous les vivres de Metz; ils le disaient ouvertement, et regardaient le maréchal Bazaine comme notre plus grand général. Ils le louaient et le glorifiaient de sa belle campagne, et ne lui reprochaient que de ne pas s'être laissé enfermer plus tôt, parce que tout se serait arrangé plus vite. Ils plaignaient aussi beaucoup l'Empereur, et trouvaient que le meilleur pour nous serait de le rétablir sur son trône.
Ces choses, Georges et moi nous les avons entendu répéter cent fois dans les auberges et les cabarets où nous faisions halte. Les aubergistes français nous laissaient asseoir derrièie le poêle, et nous passaient quelquefois par pitié un restant de sonpe ; sans cela, nous aurions' péri de faim. Us nous demandaient tout bas ce que racontaient les Allemands, et quand nous leur répétions ces discours, les pauvres gens disaient:
«Comme les Prussiens nous aiment !... Ils doivent bien aussi quelque petite consolation à ceux qui se rendent !... Toute belle action mérite son salaire !... »
C'est ce que nous disait un vieux cabaretier lorrain , qui nous raconta le premier que Gambetta, parti de Paris en ballon, se trouvait maintenant à Tours, avecGlais-Bisoin et plusieurs autres, pour organiser une grande armée sur la Loire. Ou recevait dans ces environs les journaux de la Belgique ; et chaque fois que nous pouvions attraper une bonne nouvelle, cela nous remontait le courage.
Nous voyions passer une quantité de vivres et de munitions, des troupeaux de bœufs et de moutons immenses, des caisses de saucisses, des tonneaux de pain, de vin et de farine, quelquefois aussi des régiments. Les trains de l'Est ramenaientdes blessés en masse, étendus les uns au-dessus des autres dans les wagons, sur des matelas, et dont les pâles figure».chei'chaient de l'air et de la fraîcheur à toutes les
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vilres. Des médecins allemands, la croix rouge sur le bras, les accompagnaient, et dans tous les villages se trouvaient aussi des ambulances.
Les premiers froids ôtaient venus. Mille bruits couraient de grandes batailles sous les murs de Paris. Les Prussiens s'indignaient surtout contre Ganibetta: « Ce GambettaJ... ce bandit ! comme ils l'appelaient, qui les empêchait de l'aire la paix et de nous ramener Napoléon.» Jamais je n'ai vu d'hommes plus furieux contre un ennemi, parce qu'il ne veut pas se rendre. Les officiers et les soldats ne parlaient que de cela.
« Ce Gambetta, disai&nt-ils, est cause de tous les malheurs ; ses francs-tireurs méritent la corde ! Sans lui la paix serait faite : nous aurions déjà l'Alsace et la Lorraine; et l'empereur Napoléon, à la tête de l'armée de Metz, irait rétablir l'ordre à Paris! »
A chaque convoi de blessés, leur indignalion éclatait plus fort. Us trouvaient tout naturel pour eux de nous incendier, de nous ravager, de nous piller, de nous fusiller, et déclaraient infâme de notre part d'oser nous défendre.
Peut-on se figurer de plus basse hypocrisie? Ce qu'ils disaient, ils ne le pensaient pas; ils voulaient nous faire croire, à. nous, que notre cause était mauvaise, tandis qu'il n'y eu a jamais eu de plus belle et de plus sacrée.
On pense bien aussi que tout Français, depuis le vieillard jusqu'au petit enfant, et principalement les femmes, faisaient des vœux pour Gambetta, et que plus d'une fois, en secret, on a versé des larmes, en pensant qu'il pouvait réussir à nous sauver. Une foule de jeunes gens partaient pour le rejoindre; les Prussiens frappaient sur leurs parents une contribution de cinquante francs par jour; ils les ruinaient! Et cela n'empêchait pas le départ d'une foule d'autres.
Les Prussiens menaçaient aussi des galères quiconque favoriserait la fuite, comme ils disaient, de ces volontaires, soit en leur donnant de l'argent, soit en leur servant de guide, ou autrement. La violence, la cruauté, le mensonge, tous les moyens paraissaient bons aux Allemands pour nous réduire, et les armes n'étaient que le moindre de ces moyens, parce qu'ils ne voulaient pas pendre de monde, et qu'en se battant, il faut en perdre.
Nous étions restés trois jours au village de Jametz, du côté de Montmédy. C'était dans la seconde quinzaine d'octobre, il pleuvait à verse; Gi'orges et moi, nous avions été reçus chez une vieille femme lorraine, grande' et sèche, — la mère Marie-Jeanne. — dont le
fils était soldat à Metz; elle avait une maisonnette sur la route, un petit grenier au-dessus, où l'on montait par une échelle, un petit jardin derrière, tout ravagé. Quelques bottes d'oignons, des pois, des haricots dans un panier, faisaient toutes ses provisions. Elle ne cachait rien, et quand un Prussien entrait lui demander quelque chose, elle avait l'air d'êlre sourde, et ne répondait pas. Sa misère, ses vitres cassées, les murs dégradés et la petite armoire ouverte engageaient ces goinfres à s'en aller bien vite, pensant qu'ils ne trouveraient rien, et qu'il fallait chercher ailleurs.
Cette pauvre femme avait vu notre misère, elle nous avait dit d'entrer, nous demandant d'où nous venions, et nous lui avions raconté nos malheurs. C'est elle-même qui nous avait prévenus qu'il restait quelques bottes de foin au grenier, et que nous pouvions en prendre, parce qu'elle n'en avait plus besoin, les Allemands ayant mangé sa vache.
Nous montions là-haut la nuit, pour dormir, et nous retirions l'échelle, écoutant la pluie tomber et couler sur les tuiles.
Georges n'avait plus que dix sous, et moi, je n'avais plus rien, quand le troisième jour, comme nous étions couchés au grenier, vers deux heures du matin, la trompette sonne.
Il était arrivé quelque chose, un ordre, je ne sais quoi.
Nous écoutons... On courait... Les crosses des fusils résonnaient dans lu rue... On se réunissait... On se mettait en rang, et de tous les côtés on criait :
«Les voituriers!... Où sont les voituriers?»
Le commandant jurait; il disait d'une voix furieuse :
« Qu'on les cherche... qu'on les trouve... qu'on fusille les gueux !... »
Nous ne bougions pas.
El tout à coup en bas la porte s'ouvre ; les Prussiens demandcnl en allemand, en français, où sont les Alsaciens, les voituriers alsaciens.
La vieille Lorraine ne répondait rien ; elle faisait la sourde comme toujours. Finalement, on ressort; les brigands avaient bien vu le trou carré du plafond; mais il parait que cela pressait, et qu'ils ne pouvaient trouver tout de suite une échelle.
Enfin, qu'ils faient vu ou non, bientôt nous entendîmes les pas dans la boue, les coups de fouet, le roulement des voilures, et puis rien!
Le bataillon était parti.
Alors seulement, au boutd'unquarld'heure, la mère Marie-Jeanne en bas se mit à nous appeler.
« Vous pouvez descendre, disait-elle, ils sont déjà loin. »
Et nous descendîme?.
La pauvre femme disait, en riant de bon cœur :
«Vous voilà sauvés 1 — Seulement, il ne faut pas perdre de temps; l'ordre pourrait venir de vous reprendre. Tenez, mangez cela. »
Elle sortit de l'armoire une grosse écuelle de soupe aux haricots, car elle en cuisait pour trois ou quatre jours à la fois, et la réchauffait sur la cendre.
«Mangez tout!... Ne vous gùaez pas! J'ai encore des haricots !... »
Nous n'avions pas envie de nous faire priei', et deux minutes après l'écuelle était vide.
La bonne femme nous legardait avec contentement; Georges lui dit :
« Depuis huit jours nous n'avons pas fail un aussi bon repas.
— Tant mieux!... Je suis bien contente de vous avoir rendu service... Et mainlenani partez!... Ah! je voudrais bien vous donner un peu d'argent, mais je n'en ai pas.
— Vous nous avez sauvé la vie, lui dis-jc. Dieu vous fasse la grâce de revoir votre fils ! Mais il faut que je vous demande une autre chose avant de partir.
— Quoi donc ?
— C'est la permission de vous emLrasser.
— Ah ! de bon cœur, mes pauvres Alsaciens, de bien bon cœur ! — Je ne suis plus belle, dit-eïle, mais c'est égal. »
Et nous l'embrassâmes comme une mère.
Nous allâmes ensuite sur la porte ; le petit jour venait :
. « Voici devant vous le chemin de Dun-sur- Meuse, nous dit Marie-Jeanne, vous ne le prendrez pas, c'est celui qu'ont suivi les Prussiens ; le commandant n'aura pas manqué de vous signaler au prochain village. Mais voici la l'oute de Metz, par Damvillers etEtain'; suivez-la. Si l'on vous arrûle, vous direz que vos chevaux sont morts de fatigue, et qu'on vous a relâchés. »
Cette pauvre vieille était pleinedebon sens. Nous lui serrâmes encore la main, les larmes aux yeux, et puis nous partîmes, suivant le chemin qu'elle nous avait montré.
Je serais bien eml)arrassé de vous dire aujourd'hui tous les villages que nous avons traversés, de Jamelz à Rôlhalp. Tout ce pays, entre Metz, Montmédy et Verdun, était couvert deeavalerie et d'infanterie, qui vivait aux dépens des gens, et les gardait comme dans un filet, pour les manger à mesure du besoin. Les troupes de ligne, et principalement les
canonniers, se tenaient autour des foricresses; les autres, deslandwehr en masse, occupaient jusqu'au moindre hameau, et faisaient des réquisilions partout.
Dans un petit village, entre Jamelz et Damvillers, nous entendîmes sur notre droite une vive fusillade le long d'un bois, ' et Georges me dit :
« Là derrière, notre bataillon est engagé. Dieu veuille que le brave commandant qui parlait de nous faire fusiller, reçoive une balle dans le ventre, et ton caporal aussi. «
Les gens du village, sur leurs portes, disaient :
« Ce sont les francs-tireurs 1... »
Et la joie brillait dans tous les yeux, surtout quand un vieux accourut du sentier qui longe le cimetière, en criant :
« Deux voitures de blessés arrivent... deux grandes voitures d'Alsaciens; des hussards les escortent. »
Nous venion's de nous arrêter à la porte d'une épicerie, sur la place, et nous demandions à la femme qui tenait cette petite boutique, s'il ne se trouvait pas d'horloger aux environs, car le cousin voulait vendre sa montre, qu'il avait cachée sous sa chemise depuis Droulingen, et la femme descendait les marches pour nous indiquer un endroil, quand le vieux se mit à crier :
« Voici les voitures d'Alsaciens !... «
Aussitôt, sans écouter le reste, nous partîmes en courant vers l'autre bout du village ; mais près d'une petite rivière dont jene sais pas le nom, au-dessus d'une touffe de saules, nous vîmes briller deux casques ; et cela nous fit prendre un sentier qui longeait la rivière, alors débordée à cause des grandes pluies. Nous continuâmes ainsi bien loin, ayant quelquefois de l'eau jusqu'aux genoux.
Nous finissions pourtant au bout d'une demi-heure par sortir de ces roseaux, et nous commencions à découvrir sur la colline à gauche le clocher d'un autre village, quand un cri de « Yerda ? d nous arrêta tout court, près d'une cassine abandonnée, à deux ou trois cents pas des premières maisons. En même temps un landwehr sortait de la masure, la crosse de son fusil à l'épaule, et nous répétait : « Vei'da ? » le doigt sur la détente.
Georges, voyant qu'il n'y avait pas moyen de s'échapper, répondit :
« Goûte freund' !
— Restez là, cria l'Allemand, ne bougez pas ou je tire ! »
' Bon ami.
HISTOIRE DU PLEBISCITE
Il fallut bien nous arrêler ; et seulement dix minutes après, un piquet sortant du village vint relever la sentinelle, et nous emmena comme des gueux à la mairie, où le capitaine des landwehr nous interrogea longtemps sur ce que nous étions, d'où nous venions, sur la cause de notre départ, et pourquoi nous n'avions pas de papiers.
Nous répétions toujours que nos chevaux étaient morts de fatigue, et qu'on nous avait dit de retourner chez nous, mais il ne voulait pas nous croire. A la fin pourtant, comme Georges lui demandait de l'argent pour continuer notre voj'age, il se mit à crier :
a Allez-vous-en au diable, canailles ! Est-ce que je suis chargé de vous faire vivre et de vous fournir des rations ? Allez, et si vous repassez par ici, malheur à vous ! »
Nous sortîmes bien contents.
Georges, au bas de l'escalier, voulut remonter pour lui demander un laisser-passer, mais j'avais si peur de voir le capitaine changer d'idée, que je forçai le cousin de nous éloigner au plus vite, ce que nous fîmes, sans aucune autre mauvaise rencontre jusqu'à Etain, où Georges vendit sa montre en or, avec la chaîne, soixante-cinq francs, en faisant promettre à l'horloger que s'il lui renvoyait soixante-quinze francs avant la fin du mois, la montre et la chaîne lui seraient rendues.
L'horloger le promit, et le cousin, me prenant alors par le bras, s'écria :
a Maintenant, Christian, arrive; nous avons assez jeûné, il est temps de nous régaler. »
Et cent pas plus loin, au tournant de la rue, nous entrâmes dans une de ces petites auberges, où l'on couche pour quelques sous.
Ceux qui se trouvaient là, dans la petite salle sombre, n'étaient pas des messieurs ; ils buvaient leur chopine de vin, la casquette sur l'oreille, et la chemise débraillée; mais en nous voyant passer sous la porte, faits comme nous étions, avec nos chemises et nos barbes de trois semaines, nos chapeaux détrempés, jaunis par la pluie, ils nous prirent d'abord pour des montreurs d'ours et de dromadaires.
L'aubergiste, une grosse femme, vint nous demander ce que nous voulions.
« Une bonne soupe grasse, un bon morceau de bœuf, une bonne bouteille de vin, et du pain à discrétion, n répondit Georges.
La grossefemmenous regardait, en clignant de l'œil, sans bouger, comme pour dire :
0 C'est très-bien! mais qui est-ce qui payera? »
Georges lui fit voir une pièce de cinq francs, et tout de suite elle répondit en riant :
« Messieurs, vous allez être servis. »
Autour de nous, on murmurait :
« Ce sont des Alsaciens ! Ce sont des Allemands'... C'est ceci... c'est ça... »
Mais nous n'y faisions pas attention ; nous écartions nos coudes sur la table ; et la soupe étant arrivée, on vit que l'appétit ne nous manquait pas. Quant au bœuf, un vrai morceau de Prussien d'au moins deux livres, avec des pommes de terre et d'autres légumes, il ne fit qu'un tour de langue. En même temps, la première bouteille avait filé, Georges en avait demandé une seconde ; nous commencions à revoir clair ; nous regardions les gens avec d'autres yeux ; et l'un de ceux qui se trouvaient là, s'étant permis de répéter que nous étions des Allemands, Georges, se retournant, s'écria :
<c Qui donc ici nous traite d'Allemands'? Voyons, s'il a du cœur, qu'il se lève... Nous... des Allemands!... »
Alors il prit la bouteille et la cassa sur la table en mille morceaux. — Je vis qu'il perdait la tête, et je lui criai :
a Georges, au nom du ciel, tu vas nous faire arrêter! »
Mais tous ceux qui se trouvaient là, lui donnaient raison.
0 C'est une abomination ! criait Georges. Que celui qui nous traite d'Allemands parle ; qu'il sorte avec moi ; qu'il choisisse le sabre ou l'épée, tout ce qu'il voudra ; ça m'est égal! »
Celui qui avait parlé, un jeune homme, se leva, et nous dit :
a Pardonnez-moi, je vous fais mes excuses. Je croyais...
— Vous avez eu tort de croire, lui dit Georges; ces choses-là ne doivent jamais se dire. Nous sommes des Alsaciens, de bons {"rançais, des hommes d'âge; le fils de mon camarade est à Phalsbourg dans la mobile, et moi j'ai fait un congé dans les soldats de marine. Nous avons été enlevés, entraînés par les Allemands ; nous avons perdu nos chevaux et nos voitures j et maintenant, en arrivant ici, nos propres compatriotes nous font une insulte pareille, parce que nous avons dit quelques mots en alsacien, comme des Bretons en diraient en breton, et des Provençaux en provençal .
— Pardonnez-moi, répéta le jeune homme, j'ai eu tort, je le reconnais ; vous êtes de bons Français !
— Je vous pardonne, lui dit Georges en le regardant. Mais quel âge avez-vous?
HISTOIBR BU PLEBTSCTTF.
— Dix-huit ans !
— Eh bien! allez où vous devriez ùlre ! El montrez que vous êtes aussi bon Français que nous. Il n'y a plus de jeunes gens en Alsace... Vous comprenez ce que je veux dire. »
Tout le monde écoutait. Le jeune homme sortit; et coamie le cousin demandait encore une bouteille, l'aubergiste lui dit, en se penchant sur son épaule :
« Vous êtes de bons Français !... Mais vous avez parlé devant beaucoup de monde, des étrangers que je ne connais pas ; vous feriez bien de partir ! »
Aussitôt le bon sens revint à Georges ; il mit une pièce de cent sous sur la table, la femnae lui rendit deu.\ francs, et nous sortîmes.
Une fois dehors, Georges me dit :
« Allongeons le pas ! La colère vous fait faire des bêtises. »
Et nous partîmes dans une petite rue, ensuite dans une autre. Nous arrivâmes en plein champ. La nuit aj)prochait ; si Ton nous avait repris, notre ailaire aurait été bien plus mauvaise que la première fois, et nous le savions tellement bien, que cette nuit et le lendemain, nous n'osions plus même entrer dans les villages, de peur d'être arrêtés, et reconduits à notre bataillon.
A la fin du deuxième jour, la fatigue nous forçad'entrer dans un clos. Il faisait tros-froid pour la saison, mais nous avions pris l'habitude de la misère, et nous dormîmes contre unmur, surun paillasson de jardinier, comme dans notre lit. En nous levant, le matin, au petit jour, nous étions couverts de gelée blanche; et Georges, regardant au loin, me demanda :
a Reconnais-tu cet endroit, là-bas, Christian? »
Je regardai.
« Hé ! c'est Château-Salins. »
Ah! maintenant tout allait mieux. Nous avions à Château-Salins notre vieux cousin Desjardins, le premier teinturier du pays. Le grand-père de Desjardins et notre grand-père avaient épousé les deux sœurs, avant la Révolution ; il était luthérien, et même calviniste; nous étions catholiques; mais cela ne nous empêchait pas de nous reconnaître et de nous aimer comme des parents très-proches.
Nous arrivâmes à la porte de Jacques Desjardins, vers sept heures du matin ; il venait
de se lever, et prenait le café avec sa feunno et ses petits-enfants.
D'abord, en nous voyant entrer, Desjardiiis resta la bouche ouverte ; sa femme et ses enfants se levèrent comme pour appeler au secours. Mais quand je dis :
« Bonjour, cousin ; c'est nous ! »
Desjardins s'écria :
« Dieu du ciel, c'est Christian et Georges Wéber !... Quel malheur est arrivé?...
— Oui, c'est nous, cousin, dit Georges; voilà dans quel état les Prussiens nous ont mis.
— Les Prusiens?... Ah! les brigands, dit Desjardins. — Lise, fais chercher des côlciettes chez le boucher... monte du vin... Ah ! mes pauvres cousins, je vois que vous avez aussi besoin de changer.
— Oui, dit Georges, et de nous faire la barbe !
— Eh bien, arrivez ! Pendant qu'on vous préparera le déjeuner , vous changerez de chemise et d'habits ; vous mettrez les miens, jusqu'à ce que les vôtres aient passé à la lessive. Dieu du ciel ! est-il possible ! »
Il nous conduisit dans une belle chambre en haut. La cousine Lise arrivait déjà remplir les cuvettes.
« Vous mettrez aussi mes bas et mes souliers en attendant, disait Desjardins. Tenez, voici mes rasoirs... Arrangez-vous!... — Ah! les scélérats d'Allemands... Comment, ils vous ont traités de cette façon, un maire, des gens respectables !...
Alors la cousine sortit, et nous commençâmes à nous déshabiller. La vue de nos bas, de nos cravates, de nos chemises et de tout le reste faisait gémir le bon vieux père Desjardins, le meilleur des hommes; il ne pouvait en croire ses yeux, et disait :
« Mes pauvres cousins, ah! vous en avez vu de dures, et de toutes les couleurs. «
La première chose que nous fîmes ensuite, ce fut de nous laver. Les chemises blanches étaient déjà dépliées sur le lit, et je ne peux pas dire quelle satisfaction j'éprouvai de me sentir cette bonne toile fraîche sur le corps.
Après cela, je me fîs la barbe, pendant que Georges racontait nos malheurs au cousin, qui l'interrompait à chaque instant, s'écriant:
« Comment... comment... les misérables poussent la barbarie jusque-là... Ce sont donc de véritables bandits!... Ah ! jamais on n'a vu de choses pareilles. »
Je m'essuyai bien jusque derrière les oreilles, et je passai le rasoir à Georges. Notre cousin Desjardins me prêta des bas, des pan-
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Ils nous pajeronl tout ça (Pagi^ 91.)
talons, une blouse et des souliers bien secs. Nous élions à peu près de la même taille; jamais je ue me suis senti plus à mou aise.
Georges s'habilla ensuite; el comme nous finissions, la servante vint nous prévenir, en toquant contre la porte, que le déjeuner était servi ; nous descendimes dans l'attendrissement.
La cousine et les enfants nous attendaient pour nous embrasser, car d'abord ilsn'avaient pas osé s'approcher de nous, et maintenant ils voulaient en quelque sorte s'e.vcuser de nous avoir si mal reçus; mais c'était tout naturel, et nous ne leur en voulions pas.
Je n'ai pas besoin de vous dire si nous déjeunâmes de bon appétit. Georges recommença l'histoire de nos misères, pour la cou
sine et les enfants, qui l'écoutaient, ouvrant de grands yeux, et s'écriaient :
a Est-ce possible? Oh ! que vous avez souffert, et que vous devez être heureux maintenant d'avoir pu vous sauver! »
Quand il eut fini, la cousine nous dit que tout cela venait des jésuites; que ces gens avaient d'abord fait courir de mauvais bruits sur le compte des protestants; et que maintenant les Prussiens l'ayant emporté, ils prêchaient contre Gambetta et Garibaldi.
Elle nous dit que ces gens avaient excité l'Empereuià déclarer la guerre, pensant que leur société n'y aurait rien à perdre, mais au contraire tout à gagner; que si les Français étaient vainqueurs, ils pourraient écraser les luthériens; et que si les Français étaient
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Il était là, penché pour écouler... (Page 97.)
vaincus, on rétablirait Chamboid, pour rendre au pape ses anciens Etats de l'Eglise.
Ainsi pensait la cousine Lise, femme d'âge et toute blanche, aimant à raisonner sur toutes choses.
Mais Georges, après avoir vidé son verre, lui répondit que la véritable cause de nos malheurs, c'était l'armée; que cette armée n'était pas celle de la natiou, mais de l'Empereur, qui donnait les grades, les honneurs, les pensions et les subventions; que l'intérêt d'une armée pareille est toujours contraire à l'intérêt du pays et du peuple, parce que l'armée a besoin de la guerre , pour obtenir de l'avancement, et que le peuple a besoin de la paix, pour travailler, élever ses enfants et s'entretenir.
Le cousin Desjardins lui donna raison; el comme on vint servir le café, la cousine Lise et les enfants sortirent. On alluma les pipes, et le cousin nous raconta les dernières nouvelles.
Desjardins avait beaucoup de livres, comme tous les calvinistes, et recevait des journaux de tous les côtés : d'abord V Indépendance belge, ensuite des journaux de Cologne, do Francfort, de Berne, de Genève et d'ailleurs. A sou âge, ayant un fils de cinquante ans, il ne s'occupait plus beaucoup de teinturerie, ni de commerce, et passait son temps à lire.
C'était donc un homme plus instruit que nous, et dans lequel nous pouvions avoir pleine confiance. C'est de lui que nous apprii mes la belle défense de Ghâteaudun, le dé-
HISTOIRE T)U ?T,KBISr,ITE.
Larquement de Garibaldi à Marseille, et sa nomination comme général de l'armée des Vosges; la marche des Bavarois de Von der Tliann sur la Loire, et l'arrivée des francstireurs dans nos montagnes, du côté d'Epinal et de Raon-l'Etape. 11 nous lut cette belle proclamation de Gambetta au peuple français, exposant les grandes résolutions de Paris, l'organisation des citoyens en gardes nationales, l'union et la concorde de tous dans ce moment difficile, et les approvisionnements de vivres pour plusieurs mois que la ville avait faits, ce qui devait rassurer la province, et lui donner le oourage de suivre son exemple.
Je me souviens encore de ce passage, qui nous remua le cœur :
a Citoyens des départements, cette situation vous impose de grands devoirs : le premier de tous, c'est de ne vous laisser divertir par aucune préoccupation qui ne soit pas la guerre, le combat à outrance; le second, c'est, jusqu'à la paix, d'accepter fraternellementlecommandement du pouvoir républicain , sorti de la nécessité et du droit. Il ne doit yavoir qu'une préoccupation : arracher la France à l'abime où la monarcliie l'a plongée. Les hommes ne manquent pas : ce qui l'ait défaut, c'est la résolution, la décision et la suite dans l'exécution des projets ; ce qui fait défaut, après la honteuse capitulation de Sedan, ce sont les armes. Tous nos approvisionnements de cette nature avaient été dirigés sur Sedan, Metz et Strasbourg; et l'on dirait que, par une dernière et criminelle combinaison, l'auteur de tous nos désastres a voulu, en tombant, nous enlever tous les moyens de réparer nos ruines ! »
« Il en est bien capable ! s'écria Georges. Oui, je suis sûr que Vlionntie homme a voulu se ménager une porte de derrière du côté de la Prusse. »
Le cousin De.=jardins continua :
tt Maintenant, grâce à l'intervention d'hommes spéciaux, des marches ont été conclus, qui ont pour but et pour effet d'accaparer tous les fusils disponiblessurles marchés du globe. La ditliculté était grande de se procurer la réalisation de ces marchés; elle est aujourd'hui surmontée. Quant à l'équipement, là l'habillement, on va multiplier les ateliers, et requérir au besoin les matières premières; ni les bras ni lé zèle des travailleurs ne manquent ; l'argent ne manquera pas non plus. H faut enfin mettre en œuvre toutes nos ressources, qui sont immenses, secouer la torpeur de nos campagnes, multiplier la guerre
de partisans. Levons-nous donc en masse, et mourons plutôt que de subir la honte du démembrement. »
L'enthousiasme de Georges augmentait à chaque mot.
a A. la bonne heure, s'écria-t-il, voilà ce qui s'appelle parler ! Une fois le branle donné, tout marchera! La jeunesse prendra les armes en masse. Il ne faudrait qu'une victoire, une seule, et toute la France se lèverait : on tomberait sur le dos des gueux comme la grêle; on les attendrait au coin de tous les bois ; il n'en réchapperait pas un seul ! »
Le cousin Desjardins, ayant replié son joui'nal, ne disait rien et j'étais aussi tout pensif.
M Et vous, cousin, lui dis-je,avez-vous aussi confiance? »
Et seulement au bout d'une minute, après avoir pris une bonne prise pour se réveiller les idées, car il prisait comme les anciens, et ne fumait pas, au bout d'une minute, il me répondit :
0 Non, Christian, je n'ai pas bonne espérance ; et ce ne sont pas ces Allemands qui m'effrayent; ils ont pris Strasbourg; dans quelque temps, par la ti-ahison et la famine, ils auront Metz : c'est une affaire arrangée d'avance. Ils assiègent Verdun; Soissons vient de tomber entre leurs mains ; ils entourent Paris; ils s'avancent sur Orléans... Eh bien ! malgré tout, ce ne sont pas ces gens-là qui me font peur !
— Mais qui donc ? » demanda Georges.
Lui, sans l'écouter, continua :
« La France est si forte, elle est si brave, si riche, si intelligente, que dans quelques mois elle aurait jeté ces barbares de l'autre côté du Rhin; mais ce qui m'épouvante, ce sont les ennemis de l'intérieur.
— Personne ne bouge ! lui dis-je.
— C'est parce que personne ne bouge, que les Allemands sont sur la Loire, fit-il, en me regardant avec ses petitsyeux vifs et clairs. S'ils'agissaitderétablirChambord.Louis-PhilippelI, ou même Bonaparte IV, vous verriez tous les conseillers généraux, tous les conseillers d'arrondissement, tous les préfets, sous-préfels, juges de paix, commissaires de pohce, percepteurs, contrôleurs, gardes généraux, maires et adjoints en campagne. Je dis pour n'importe lequel des trois, car la grande affaire, c'est d'avoir un monsieur qui donne des croix, de l'avancement, des pensions , des gratifications : l'un ou l'autre, cela leur est à peu près égal, pourvu qu'il y en ait un ! Ces gens-là soulèveraient pour leur homme le pays do
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foud en comble; ils feraient marcher-le paysans par milliers.; ils chanteraient la Marseillaise, ils crieraient que la patrie est en danger !... Et les évêques, les prêtres, les cnrés , les vicaires prêcheraient la guerre sainte ; la France bousculerait les Allemands jusqu'au fond de la Prusse ; on trouverait des armes, des munitions , des approvisionnements du jour au lendemain ! Mais comme il s'agit de la République, et comme la Républicjue veut la séparation de l'Eglise et de l'Etat, l'instruction gratuite, le service militaire obligatoire pour tous ; comme elle déclare que tout doit se donner au concours ; qu'un imbécile, parce qu'il est riche ou noble, ne doit pas l'emporter sur un homme capable, parce qu'il est pauvre; et que, d'après ce principe-là, le mérite serait pesque tout, l'intrigue et la bassesse presque rien, on aime mieux voir démembrerla France, que d'avoir une République ! Qu'est-ce que deviendraient les bonnes places de sénateurs, de pairs de France, de préfets, dechambellans, d ecuyers, de receveurs généraux, d'intendants , de maréchaux, de députés officiels eld'évéques sous une République ? Elles seraient mises au panier, et c'est ce qu'ils ne veulent pas.
« Ils aimeraient mieux, au besoin, avoir le roi de Pru?se, que la République, si le roi de Prusse s'engageait à leur conserver toutes les bonnes places. Oui, pour eux, les bonnes places, les bonnes pensions, font la patrie ! Oh ! ce n'est pas la première fois que l'on compte sur les Allemands, pour rétablir l'ordre en France. Marie- Antoinette avait déjà cédé l'Alsace, pour ravoir ses antichambres remplies de bons vieux serviteurs bien plats, bien humbles. Ce qui se passe revient au même. Dans le temps, les amateurs de pensions, les égoïstes aveugles, qui ne voyaient qu'eux et regardaient le peuple comme une proie, s'appelaient nobles; aujourd'hui, ce sont des bourgeois élevés par les jésuites. Mais a'ors, les chi^fs de la République, décidés à faire triompher la justice, ne laissèrent pas les fonctionnaires et les généraux de Louis XVI à la tête des armées. Ces grands patriotes avaient du bons sens. Ils établirent des municipalités républicaines dans toutes les communes; ils donnèrent le commandement de nos forces à des généraux républicains; ils mirent la main sur les réactionnaires ; et les Allemands une fois chassés de notre territoire, ils jugèrent ceux qui les avaient appelés ; la France fut sauvée !
a II en arriverait de mêmeaujourd'hui, malgré tous les préparatifs de l'Allemagne; mal-
pré Bonaparte, qui, voyant sa dynastie perdue, a livré notre dernière armée à Sedan, afin d'empêcher la République de vaincre! Oui, malgré la trahison de ce malheureux, nous pourrions encore battre les Allemands, si les égoïstes n'étaient pas à la tête de nos affaires ; mais ils sont partout. A Paris ils remplissent lesétats-majorsde laparde nationale el de l'armée; en province, ils forment ces fameux conseils généraux, d'où l'on a tiré des jurés pour acquitter Pierre Bonaparte, et qui condamneraient sans honte Gambetla à mort, s'ils étaient réunis en conseil, pour le jugei'. Au lieu d'aider cet homme de cœur,ce bon patriote à sauver la France, ils le gêneront, parce qu'il est républicain ; ils lui mettront des bâtons dans les roues, ils l'empêcheront de faire les levées nécessaires, ils abattront l'enthousiasme du peuple. Tenez, tous les journaux allemands le montrent bien : ils n'ont pas assez d'injures contre Gambetta, qui défend son pays, et pas assez de flagorneries pour les conseils généraux nommés par l'Empire.
— Mais alors, s'écria Georges, il faut donc se rendre?
— Non, quoique nous soyons sûrs d'être vaincus, répondit Desjardins, il faut montrer que la vieille race est toujours là; que ses racines ne sont pas mortes, et que l'arbre re- ; poussera! Si nous étions restés sous le coup de Sedan, le mépris de l'Europe et du monde entier nous aurait enterrés. La nation s'est relevée depuis. C'est quelque chose d'incroyable : sans armée, sans canons, sans fusils, sans vivres ni munitions, trahie, surprise et débordéepartout, cette nation s'estrelevée. .. Elle se défend!... Un homme de cœur a suffi pour lui donner confiance... Quel autre peuple en aurait fait autant? Je suis donc d'avis qu'il faut lutter jusqu'à la fin, et rendre en quelque sorte les Allemands honteux de leur victoire. Ils se sont préparés cinquante ans; ils se sont cachés de nous, pour nous espionner pendant la paix ; ils ont dissimulé leur haine; ils ont employé toutes leurs forces; ils ont étudié la question sur toutes ses faces; ils ont jeté sur nous six cent mille hommes contre deux cent vingt mille au début de la campagne. Ils vont attaquer nos conscrits avec leurs meilleures troupes; ils se mettront cinq ou six contre un ; ils appelleront encore les Russes à leur secours, au besoin, et puis ils diront: « Nous « sommes vainqueurs ! » Ils n'aurontpashonte dédire : « Nous avons vaincu la France; nous ;< sommes maintenant la grande nation! »
— Tout cela, dit Georges, est possible. Mais en attendant, nous pouvons remporter uue
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victoire; et si nous avons une victoire, les affaires changeront; nous reprendrons un nouveau courage; et les landwehr qu'on nous envoie, presque tous pères de famille, ne demanderont pas mieux que de retourner chez eux.
— Mon Dieu, les pauvres landwehr n'ont rien à dire, on ne les consulte pas, répondit Desjardins; ces gens-là marchent quand on leur ordonne démarcher; ils sont plies depuis longtemps à la discipline. C'est une machine, rien qu'une machine, mais sa masse nous écrase. »
Alors le cousin Desjardins nous raconta qu'ayant longtemps voyagé en Allemagne, avant et après 1848, pour affaires de commerce, il avait vu que ces gens nous détestaient; qu'ils nous enviaient ; que nous leur portions ombrage, et que la hainedes Français s'enseignait dans leurs écoles; qu'ils se croyaient supérieurs à nous, à cause de leur religion, simple et naturelle, tandis que la nôtre, avec ses cérémonies, ses chants latins, ses cierges et ses dorures, leur faisait penser que nous étions d'une race inférieure, comme les nègres, qui n'aiment que le rouge et se mettent des anneaux dans le nez ; qu'ils trouvaient surtout leurs femmes bien plus sages et plus dignes que les nôtres, attribuant aussi cette supériorité à leur religion, qui les relient dans la famille, tandis que les nôtres passent leur temps en cérémonies de toute sorte.
Desjardins avait même eu sur ce point une dispute sérieuse avec un de leurs maîtres d'école, ne pouvant entendre professer ouvertement un pareil mépris pour les femmes françaises, au nombre desquelles il faut compter Jeanne d'Arc, et d'autres héroïnes, dont les femmes allemandes peuvent à peine comprendre la grandeur.
Il nous dit que, d'après celte manière de voir, les Allemands, et surtout les Prussiens, nous considéraient, nous. Alsaciens et Lorrains, comme exilés de la patrie, et malheureux sous la domination d'une race abrutie, maintenue dans l'ignorance par les évéques.
Georges, entendant cela, devint furieux, cl s'écria que nous avions plus d'esprit et de bon sens que tous les Allemands ensemble.
« Oui, je le crois, répondit le cousin Desjardins, seulement, il faudrait s'en servir; il faudrait établir des écoles partout; le moindre Français devrait savoir lire, écrire notre langue, et voilà justement ce que la bande des amateurs de bonnes places ne veut pas.
a Si l'instruction avait été donnée au peuple, nous aurions su ce qui se passait de l'autre côté du Rhin; nous aurions eu des armées nationales, de bons généraux, une bonne intendance, une bonne organisation, des députés éclairés et consciencieux; nous aurions eu tout ce qui nous manque; nous n'aurions pas donné le droit de paix et de guerre à un imbécile ; nous n'aurions pas attaqué bêtement les Allemands, et les Allemands, nous voyant prêts à les recevoir, se seraient bien gardés de nous attaquer. Toutes nos défaites, toutes nosdivisions, nosagitationsintérieures, nos révolutions : les massacres des rues, les déportations, les haines des classes, tout cela vient de l'ignorance; et cette ignorance abominable vient des égoïstes qui nous gouvernent depuis soixante-dix ans. Le bon sens, la justice, le patriotisme leur disaient d'instruire le peuple; ils ont mieux aimé s'allier avec les jésuites, pour l'abrutir : c'est la trahison des trahisons!... »
Georges, qui depuis longtemps pensait les mêmes choses, n'avait rien à dire; mais il soutenait toujours que nous pouvions remporter une victoire, et qu'alors tout serait sauvé.
Le cousin Desjardins secouait la tête, et disait :
« Nos forces sont trop inférieures; Gambetta n'aura pas le temps de les organiser; et si les traîtres avaient cette crainte, ils livreraient Metz tout de suite, pour que la seconde armée allemande, celle de Frédéric-Charles, puisse arriver à temps sur la Loire et empêcher notre armée de débloquer Paris, car alors, je crois aussi que tout pourrait être sauvé. Mais cela n'arrivera pas! Depuis que j'ai vu des généraux sortir de Metz, pour aller consulter l'Impératrice, en Angleterre, j'ai compris que nous étions perdus. Et puis, les forces de Guillaume sont immenses. Ces trois centmille Russes, que les journaux allemands nous annoncent comme prêts à marcher sur Constantinople, attendent l'avis du roi de Prusse, pour se mettre en chemin de fer et venir nous accabler, si les Allemands ne se sentent pas encore assez nombreux avec leurs douze cent mille hommes pour nous vaincre. On ne veut pas de République française en Europe, c'est le lui mot de l'histoire; il n'en faut pas, à tout prix! car si la République s'établissait chez nous, toutes les monarchies seraient ébranlées : les peuples suivraient tous noire exemple, et ce serait la fin des guerres; nous aurions la confédération européenne; on pourrait licencier les rois, les
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empereurs, les princes, les courtisans el les soldats de profession. On ne connaitrait plus que le commerce, l'industrie, les sciences, les arts; il faudrait savoir quelque chose, pour ("tre quelque chose. Le talent de mettre des hommes en ligne, pour les faire hacher h coups de canon et de mitrailleuse, passerait au dernier rang, et dans cent ans d'ici, les hommes ne voudraient plus croire que cette abomination a existé ; ils trouveraient cela trop bête. »
Desjardins se mit ensuite à nous raconter comment, en 1830, voyageant du coté de Solingen, pour acheter des aciers, il avait remarqué que les Prussiens ne songeaient qu'a la guerre. Dés ce temps, ils s'épuisaient à tenir sur pied et prêts à marcher, quatre cent cinquante mille hommes bien exercés. Depuis, après l'adjonction des forces de l'Allemagne du Nord, de la Bavière, du Wurtemberg, de Baden, cela devait monter à un million d'hommes; sans compter la landsturm, composée, il est vrai, de vieillards, mais ayant tous servi, et sachant tous manier un fusil, charger un canon et monter à cheval.
« Voilà ce que Monsieur Bonaparte nous a mis sur le dos, sans nécessité, dit-il; et c'est contre une puissance pareille que Gambettase charge d'organiser à la hâte les jeunes gens qui nous restent, et dont la plupart n'ont jamais servi! Je l'avoue, j'ai peu d'espoir. Dieu veuille que je me trompe, mais je crains que l'Alsace et la Lorraine soient provisoirement englobées dans l'Allemagne. La guerre va se soutenir quelque temps ; les défections se suivront pas à pas; et finalement, après beaucoup de souffrances, messieurs les anciens ministres, MM. les anciens députés officiels, les anciens préfets, les anciens conseillers généraux, les anciens fonctionnaires de tous grades, enfin, tous les égoïstes se réuniront, et diront :
— Arrangeons-nous avec Bismark!... Faisons la paix aux dépens de l'Alsace et de la Lorraine, et nommons un roi, qui nous donnera de bonnes places. La France sera toujours assez grande pour nous faire des pensions ! »
Ainsi parla le cousin Desjardins ; et Georges de plus en pLus indigné, frappant du poing sur la table, s'écria :
a Ce que je ne peux pas comprendre, c'est que les Anglais nous abandonnent ; c'est qu'ils laissent les Prussiens s'étendre comme il leur plait.
— Ah! dit Desjardins en souriant, les Anglais ne sont plus le peuple d'autrefois; ils
?ont aussi devenus trop riches, ils tiennent aussi trop à leurs aises; leursgrands politiques ne sont plus des Pilt et des Chatam, qui regardaient au loin et songeaient à l'avenir de leur race, non! pourvu que les affaires marchent au jour le jour, les générations futures et la grandeur britannique ne les inquiètent plus.
— C'est égal, dit Georges, si vous aviez navigué comme moi dans la mer du Nord et dans laBallique; si vousaviez vu quelle grande puissance maritime peut devenir l'Allemagne du Nord en peu d'années; ses cent soixante lieues de côtes, ses ports de Dantzig, deSteltin, de Hambourg, de Brème, où les plus beaux fleuves amènent tous les produits du centre do l'Europe, toutes les matières premières, nonseulement de l'Allemagne et de la Pologne, mais encore de la Russie; si vous aviez vu cette population de marins, de commerçants, qui s'étend de jour en jour, vous ne pourriez pas comprendre l'indifférence des Anglais. Est-ce qu'ils sont devenus aveugles? Est-ce que l'amour de la religion luthérienne et la haine de la race latine leur troufelent la cervelle?... Je n'en sais rien! mais ils doivent voir pourtant que si le roi Guillaume et Bismark veulent avoir l'Alsace et la Lorraine, ca n'est pas positivement pour nos beau.x yeux ta nous. Alsaciens et Lorrains , mais pour tenir le cours du Rhin depuis sa souixe, dans les cantons allemands de la Suisse, jusqu'à son embouchure, à Rotterdam ; et qu'en tenant ce grand fleuve, ils tiendront tout le commerce de nos pays industriels; qu'ils pourront alimenter les colonies hollandaises de leurs produits ; que cela les rendra le premier peuple maritime du continent; et que, pour faire leur coup sans être dérangés, — pendant que les Russes attaqueront Constantinople, — eux, ils s'installeront tranquillement dans les ports de la Hollande, comme ils ont occupé le Hanovre en 1866; et qu'ils nous offriront la Belgique, afin de s'assurer notre neutralité!... Cela tombe sous le sens commun.
— Sans doute, cousin, dit Desjardins, je crois aussi que toutes les fautes se payent : les Anglais payeront leurs fautes, comme nous payons les nôtres; et les Allemands, après avoir épouvanté l'Europe et l'Amérique de leur ambition, payeront aussi durement un jour leur hypocrisie, leurs cruautés et leurs rapines. Dieu est juste!... — Mais en attendant que ce jour arrive, nous autres nous sommes confisqués, et toutes nos observations ne servent à rien. »
Ainsi continua la conversation, qui ne me
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revient pas tout entière ; mais dout je vous ai dit les choses principales.
Nous restâmes chez le cousin Desjardins tout ce jour. La cousine Lise fit blanchir nos chemises, laver nos habits, sécher nos souliers devant l'âtre, après les avoir remplis de cendres chaudes; et le lendemain matin, nous prîmes congé de ces braves gens, en les remerciant tous du fond de notre cœur.
Nous étions bien impatients de revoir le pays, dont nous n'avions plus de nouvelles depuisunmois,etsurtoutnospauvres femmes, qui devaient nous croire perdus.
Il faisait un temps humide; on sentait d'avance que l'hiver serait rude.
A Dieuze, le bruit courait que Bazaine venait de rendre Metz, avec toute son armée, ses drapeaux, ses canons, ses fusils, ses munitions et ses blessés, sans conditions.
Les officiers prussiens buvaient du Champagne à l'auberge où nous fîmes halte ; ils riaient I — Georges était tout pâle; moi, je sentais un grand poids sur ma poitrine.
Des gens qui se trouvaient là, des roulants, des juifs allemands, qui suivaient leurs armées avec des charrettes, pour les remplir d'horloges, de casseroles, de linge, de meubles et de tout ce que les officiers et les soldats leur vendaient, après l'avoir volé et pillé dans nos maisons, racontaient que les chevaux se donnaient pour rien aux environs de Metz, qu'on trouvait des chevaux arabes à cent sous ; mais que personne n'en voulait, faute de pouvoir les nourrir, le fourrage étant hors de prix ; que ces pauvres bêtes se mangeaient entre elles; qu'elles se dévoraient le crin jusqu'au sang, et rongeaient même les arbres auxquels on les avait attachées; que nos prisonniers tombaient de faim dans les fossés de la route, et que les Prussiens les traitaient d'ivrognes; que les habitants de Metz, en apprenant les conditions de la capitulation, avaient voulu se révolter et massacrer Bazaine; mais qu'il avait toujours eu, pendant le siège, trois mitrailleuses devant son palais, et qu'il s'était échappé la veille du jour où devait être pubhée cette capitulation honteuse.
Tout cela nous paraissait presque impossible : Metz se rendre sans conditions!. ..Metz, la plus forte ville de France, avec une armée de cent cinquante mille hommes de vieilles troupes, la dernière qui nous restait après Sedan !
Celait vrai, pouriant!
Et malgré tout ce qu'on peut dire, pour expliquer ce malheur épouvantable, par l'ignorance et la bêtise des chefs, on ne m'ôtera pas de l'esprit que notre honnêle liomme a donné des ordres jusqu'à la fin; que Bazaine les a suivis, et qu'ils ont tout fait ensemble. D'ailleurs, Bazaine alla le rejoindre tout de suite à Wilhemshoë, où la cuisine était si bonne. Ils se reposèrent de leurs fatigues, en attendant l'occasion de recommencer une campagne dans le genre du 2 décembre, où l'on pince les gens la nuit dans leur lit, lorsqu'ils se flent à notre serment; ou dans le genre de celle du Mexique, où l'on file, en abandonnant ceux qu'on a juré de défendre! — Pour ce genre de campagne, ils sont forts tous les deux; et si le peuple continue à leur donner sa confiance, comme plusieurs le prétendent, ils pourront recommencer un de ces quatre matins et se faire donner encore les clefs du trésor. Ils distribueront encore une~fois les croix et les pensions à leurs amis et [connaissances; et dans quelques années d'ici, Bismark découvrira que les Allemands ont des droits sur la Champagne et la Bourgogne.
• Enfln, tout est possible; nous avons vu de si drôles d'histoires depuis vingt ans!
A Fénétrange, où nous passâmes vers deux heures, on ne savait rien encore.
A six heures du soir, nous arrivions sur le plateau de Metting, près de la ferme Donat, et nous apercevions au fond du ciel gris, à deux lieues devant nous, Phalsbourg dans ses remparts et ses demi-lunes, avec son église et ses rues brûlées; les grands replis de terrain autour, où se cachaient les Allemands; les canons sur la côte, et les sentinelles derrière les carrières.
Tout se taisait, pas un coup de fusil ne s'entendait; c'était le blocus! La famine faisait tout doucement ce que le bombardement n'avait pu faire.
Alors, la tête penchée, nous traversâmes le bois à gauche, plein de feuilles mortes, et nousvimes enfin notre petit villagedeRôthalp, à trois cents pas derrière les vergers et les champs : il semblait aussi mort! La ruine avait passé là; les réquisitions avaient tout épuisé; l'hiver, avec ses neiges, était à toutes les portes...
Le moulin marchait, ce qui me surprit.
Georges et moi, sans rien dire, nous nous donnâmes une poignée de main. Il allongea le pas vers sa maison, et je descendis à la mienne, le cœur serré.
Des soldats prussiens déchargeaient une voi-
HISTOIRE PU PLÉBISniTR.
ture de grains sous mon hangar; l'épouvante me saisit, et je pensai :
a Est-ce que ces misérables auraient chassé ma femme et ma fille? »
Heureusement Catherine parut aussitôt à la porte; elle m'avait vu venir et me tendait les bras, en criant :
« C'est toi, Christian !... Ah ! mon Dieu, que nous avons souflert!... »
Elle se pendait à mon cou, pleurant et sani^lotant. — Puis, arriva Grédel; nous nous tenions tous serrés...
Les Prussiens, à dix pas, nous regawlaieut. Quelques voisins criaient :
« L'ancien maire est revenu ! »
Nous entrâmes ensuite dans la petite chambre. Je m'assis en face du ht, regardant les vieux rideau.x, le rameau de buis au fond de l'alcôve, les vieux murs, les vieilles poutres du plafond, les petites vitres, et ma bonne femme, ma méchante fille, que j'aime !... Tout me paraissait bien, je me disais :
« Nous ne sommes pas encore morts... Ah ! si maintenant je pouvais embrasser Jacob, je serais tout à fait heureux. »
Ma femme, la figure sur ses genoux, dans le tablier, ne pouvait s'arrêter de sangloter. Grédel, au milieu de la chambre, nous regardait. A la fin, elle me demanda :
« Et les chevaux... la voiture... où sont-ils?
— Là-bas... du côté de Montmédy, lui dis-je.
— Et le cousin Georges?
— Il est avec Marie-Anne... Nous avons toul abandonné... Nous nous sommes sauvés ensemble... Nous étions trop malheureux! Les Allemands nous laissaient mourir de faim. ..
— Ils vous ont bien sûr maltraité, mon père !
— Oui, ils m'ont battu...
— Battu?... Vous!...
— Oui!... Ils m'ont arraché la barbe; ils m'ont donné des soufflets. »
Grédel, en entendant cela, devint comme folle; elle ouvrit une fenêtre, et montrant le poing aux Allemands qui se trouvaient là, elle leur cria :
«Ah! brigands!... 'Vous avez battu mon père, le meilleur dus hommes.'.,. »
Et seulement alors elle se mit à pleurer, et \int m'embrasser en disant :
« Ils nous payeront tout ça, tout!... »
J'étais attendri.
Ma femme s'elant un peu calmée, se mit à me raconter ce qu'elles avaient souffert : leur cbagrin de ne plus recevoir de nos nouvelles, le troisième jour après le passage du
marchand de savon; et puis, la nomination de Phiciard à ma place, et la quantité de réijuisitions qu'il avait fait mettre sur nous, en disant que j'étais un républicain.
Lui, il n'allait plus qu'avec les Prussiens; il les recevait, leur serrait la main, les invitait même cà dîner, et ne parlait plus que l'allemand prussien. Autant il avait été bon serviteur de l'Empire, autant il aimait maintenant le roi Guillaume. Au lieu d'écrire à Paris, pour avoir des bureaux de poste et des bureaux de tabac , il écrivait à Bismark- Bohlen, et déjà le brave homme avait do grandes promesses d'avancement pour son gendre et ses fils; il devait lui-même être nommé surveillant de quehjue chose, avec de gros appointements.
J'écoutais cela sans m'en étonner; je le savais d'avance.
Ce qui me faisait plaisir, c'était d'avoir vu la vanne pleine d'eau; la caisse était donc toujours sous l'écluse! Et Grédel étant sortie pour préparer le souper, c'est la première chose que je demandai à Catherine.
Elle me répondit que rien n'avait été changé; que la grande fosse n'avait jamais baissé seulement d'un pouce. Alors je fus tranquille, et je remerciai le Seigneur Dieu de nous avoir épargné la ruine entière.
Les Allemands faisaient leur pain eu.xmêmes depuis une quinzaine de jours; ils venaient moudre chez nous, mais sans nous payer un liard.
On ne savait plus comment sorlir d'embarras; on ne trouvait plus de quoi se nourrir. Heureusement les Allemands s'étaient vile liabitués à notre pain blanc, et pour en avoir ils donnaient volontiers uue portion de leur ration de viande, toujours énorme. Ils changeaient aussi des moutons gras contre des poulets et des oies, étant fatigués de manger du gigot. Calherine avait fait plusieurs de ces bons marchés avec eux. Il nous restait bien encore une vache au Krapenfelz; mais il fallait lui porter le fourrage tous les jouis sous les rochers, et puis la traire, et revenir avec sa charge.
Grédel, loujours plus hardie, y allait. Elle avait sa hachette sous le bras, et me raconta en riant qu'un de ces Allemands, ivre, l'ayant insultée, et menaçant de la suivre au bois, elle l'avait assommé d'un coup de hachette et roulé dans le ruisseau.
Tout cela ne lui faisait pas peur ; les landwehr logés chez nous, de grands gaillards barbus, la craignaient comme le feu ; elle les commandait comme des domestiques :
Adieu, mon père ! adieu, ma mère ! (Page 104.)
0 Faites ceci!... Faites cela!... Graissez-moi ces souliers ; mais ne mangez pas la graisse, comme vos camarades de Metting, ou gare! Je ne veux pas que vous entriez dans le poêle', en sortant de Técurie... Vous sentez bien assez mauvais, sans le crottin de cheval! Vous êtes tous sales comme des mendiants. . . L'eau ne manque pourtant pas... C'est honteux!... Allez vous laver à la fontaine. ï
El ils lui obéissaient.
Elle leur avait défendu de monter l'escalier, en leur disant :
a Je demeure là !... C'est ma chambre... Le premier qui monte, je lui fends la tète avec ma hachette. »
■ Chambre où se trouve le poélc.
Et pas un n'osait lui désobéir.
Ces gens-là, depuis qu'ils avaient établi chez nous leur gouverneur Bismark-Bohleo, avaient sans doute reçu l'ordre de nous ménager, de nous bien traiter, de nous promettre des indemnités. Le capitaine Flœgel continuait de se griser du matin au soir, et du soir au matin; mais au lieu de nous appeler : « Canailles... Misérables!...» il nous appelait : « Ses bons .Allemands... ses chers frères d'.41sace et de Lorraine!» nous annonçant toutes les prospérités du monde, dès que nous aurions le bonheur de vivre sous les vieilles lois de la mère patrie.
Il était déjà question de renvoyer tous les maîtres d'école français, et l'on commençai à comprendre l'abominable négligence de nos
IirSTOlRE DU PLÉBISCITE.
Dans le temps, cet Allemand était républicain. , . Page 110.)
gouvernements, sur le chapitre de l'instruction publique : la moitié de nos malheureux paysans ne savaient pas un mot de français ; depuis deux cents ans, on les laissait croupir dans l'ignorance.
Aujourd'hui, les Allemands ont mis la main sur eux, et leur enseignent que les Français sont les ennemis de leur sang; qu'ils les ont tenus en servitude pour les exploiter, pour vivre à leurs dépens, et se couvrir de leurs corps en cas de danger. Qui est-ce qui viendra leur dire le contraire? Est-ce que toutes les apparences ne sont pas contre nous? Et si les Allemands donnent aux paysans l'instruction que tous nos gouvernements leur ont refusée, ces gens n'auront-ils pas toutes sortes de raisons pour s'attacher à leur nouvelle patrie?
Que cela serve de leçon à la nation, et qu'on sache bien que l'amour de la patrie ne repose que sur la connaissance de ses bienfails, dont le premier est l'instruction gratuite de tous les enfants.
Les Allemands ayant changé de manière d'être avec nous, et cherchant à nous gygner logeaient dans nos maisons. C'étaient des landwehr, qui ne pensaient qu'à leur femme et à leurs enfants, souhaitant la lin de la guerre, et craignant l'apparition des francstireurs.
On annonçait l'arrivée de Garibaldi avec ses deux fils, et souvent Georges, montrant de la porte les cimes du Donon et du Schnéeberg déjà couvertes de neiges, me disait :
M On se bat là-haut!... Ah! Christian, si
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nous étions jeunes, quel beau coup nous pourrions faire dans les défilés de nos montagnes ! »
Notre plus grand chagrin était de savoir que la famine régnait en ville, en même temps que la petite vérole. Plus de trois cents malades, sur quinze cents habitants, encombraient le collège, où l'on avait établi l'hôpital. Le sel, la viande, le tabac manquaient. Les parlementaires, qui ne faisaient qu'aller et venir sur la route de Lutzelbourg, nous lapportaient que la place ne pouvait plus tenir longtemps.
On avait parlé d'amener les gros canons de Strasbourg et de Metz, après la reddition de ces deux places; mais je me souviens que le hauptmann logeant chez M. le curé Daniel déclarait que cela n'en valait plus la peine; qu'un nouveau bombardement coûterait trois millions à Sa Majesté le roi Guillaume, et qu'il valait mieux laisser ces gens mourir tout doucement de leur belle mort, comme une lampe s'éteint faute d'huile.
Ce hauptmann, en disant cela, prenait des airs d'humanité, répétant sans cesse qu'il était bon d'épargner le sang humain et de ménager les munitions.
Que devenait Jacob au milieu de cette misère? Et Jean-Baptiste Werner? Je suis bien forcé d'en parler aussi, car Dieu sait quelle fureur possédait Grédel, en pensant qu'il pouvait souffrir de la faim : ce n'était plus un être humain; c'était ime espèce de folle qui ne se connaissait plus, et qui m'a souvent forcé d'admirer la patience de nos landwehr. Quand l'un ou l'autre voulait lui demander quelque chose, elle lui montrait la porte en criant :
« Sortez d'ici, ce n'est pas votre place! »
Elle leur souhaitait même ouvertement d'être tous massacrés ; et puis elle disait d'un air moqueur :
« Allez donc attaquer la ville !... Allez donc livrer un assaut!... Vous n'osez pas... vous tenez à votre peau; vous aimez mieux affamer le monde, bombarder les femmes et les enfants, brûler les maisons des pauvres malheureux, en vous cachant derrière vos tas de terre!... Il faut pourtant être de fameux lâches, pour s'y prendre de cette façon. Si les nôtres étaient dehors et vous dans la place, ils auraient déjà grimpé dix fois aux murs; mais vous avez peur de vous faire enfoncer les côtes ; vous êtes des gens prudents. »
Eux, assis devant la porte, la tête baissée, ne lui répondaient pas, et continuaient de fumer sans avoir l'air de l'entendre.
Un jour pourtant, ces gens si paisibles se montrèrent vraiment indignés, non pas contre Grédel, ni contre nous, mais contre leurs propres chefs.
C'était quelque temps après la prise de Metz, il faisait froid. Nos landwehr, en revenant de monter leur garde, se tenaient serrés autour du poêle ; dehors tombaient les premières neiges. Et comme ils étaient ainsi, ne songeant qu'à bien manger et bien boire, leur trompette sonne tout à coup, eu prolongeant ses beuglements dans les échos.
L'ordre arrivait à l'instant de mettre le sac, de prendre le fusil et de partir pour Orléans!
C'est alors qu'il aurait fallu voir la figure de ces gens s'allonger, et les entendre crier qu'ils étaient landwehr, et qu'on ne pouvait pas les faire sortir des provinces allemandes. Je crois que cinquante hommes de la place leur auraient fait mettre bas les armes, et qu'ils se seraient tous rendus, pour rester au pays.
Mais le capitaine Flœgel, avec son nez rouge et sa grosse voix, étant venu leur crier :
« En route ! »
Il fallut bien obéir.
Les voilà donc tous rangés devant notre moulin, à trois ou quatre cents, et puis forcés d'emboîter le pas et de remonter la côte vers Mittelbronu, tandis que les habitants du village, à leurs fenêtres, criaient :
« Quel bon débarras ! »
On pensait aussi que Phalsbourg allait être débloqué, la moitié du village préparait des paniers, des sacs, tout ce qu'il fallait, pour porter des vivres à nos garçons. Grédel, qui ne se gênait plus, avait sa corbeille à part. Enfin, c'était un grand remue-ménage.
Mais d'où pouvait venir cet ordre de départ? Qu'est-ce que cela signifiait?
J'étais sur notre porte, rêvant à cela, quand la cousine Marie-Anne arrive, en me disant tout bas :
« Nous avons gagné une grande bataille ; tous ceux de Metz filent du côté de la Loire.
— D'où savez-vous cela, cousine?
— D'un Anglais descendu chez nous hier soir.
— Et dans quel endroit s'est livrée cette bataille?
— Attendez, fit-elle; à Coulmiers, près d'Orléans. Les Allemands sont en pleine déroute; leurs officiers entrent dans les mairies et se rendent avec leurs soldats, pour ne pas être massacrés. »
Je n'en demandai pas davantage, et je courus chez le cousin Georges, bien curieux de
IIISTOTRE DU PLÉBISCITE.
voir cet Anglais et d'entendre ce qu'il pouvait dire.
Comme j'entrais, le cousin était assis à table avec cet étranger; ils venaient de déjeuner ensemble et paraissaient de bonne humeur. Marie-Anne me suivait.
« Voici mon cousin, l'ancien maire du village, 8 dit Georges en me voyant ouvrir la porte.
Aussitôt l'Anglais se retourna. C'était un homme d'environ trente-cinq ans, sec, maigre, le nez recourbé, les yeux bruns très vifs, sans barbe ni moustaches, et la taille serrée dans une longue capote grise.
« Ah! bien, fit-il en parlant du nez, et les dents serrées, comme les gens de ce pays. — Monsieur était maire ?
— Oui, monsieur.
— Et vous avez refusé d'afficher les proclamations du gouverneur Bismark-Bohlen ?
— Oui, monsieur.
— Très-bien, très-bien, n
Je m'assis; et, sans aulie explication, cet Anglais se mit à m'adresser huit ou dix questions de suite, sur les réquisitions, sur les pillages, sur le nombre de voitures et de chevaux emmenés à l'intérieur; combien il en élait rentré depuis l'invasion ; combien restaient encore en France; sur ce que nous pensions des Allemands; si nous pourrions nous accorder avec eux ; si nous n'aimerions pas mieux rester Français, ou devenir neutres, comme les Suisses?
Il avait toutes ces questions dans la tète, et moi j'y répondais, sans réfléchir que c'était bien singulier d'interroger les gens de cette manière.
Georges, lui, riait; et quand ce fut fini ;
« Eh bien, mylord, dit-il, maintenant vous avez de quoi faire votre article. »
L'Anglais sourit et dit :
«Oui, ça marchera! »
Nous bûmes un bon verre de vin ensemble, que le cousin était allé chercher quelque part.
« Ce vin est bon, dit l'Anglais, les Prussiens ne vous ont pas tout pris?
— Non, ils n'ont pas tout découvert; nous avons encore quelques bons coins.
— Ah ! oui, c'est ça... Je comprends! » Georges voulait autsi l'interroger, mais
l'Anglais ne répondait pas aussi vite que nous ; il réfléchissait chaque fois, avant de dire oui ou non.
Ce n'est pas de lui que le cousin avait appris les dernières nouvelles, mais d'un paquet de journaux qu'il avait laissés la veille au soir sur la table, en allant se coucher, des jour-
naux anglais, que Georges s'était dépêché de hre jusqu'à minuit, car il avait appris cette langue dans ses voyages, et l'autre ne s'en doutait pas.
Outre la bataille de Coulmiers, il avait appris là bien d'autres choses, comme l'organisation d'une armée dans le Nord par le général Bourbaki; la marche des Allemands sur Dijon ; la belle protestation deGambetta, contre ceux qui l'accusaient de rejeter nos malheurs sur l'armée et non sur ses chefs ; et surtout la déclaration du prince GortschakofF : « que l'empereur de Russie ne reconnaissait plus le traité qui lui défendait d'avoir plus d'une certain nombre de gros vaisseaux dans la mer Noire. »
L'Anglais avait fait des croix rouges le long de cet article ; et Georges me dit plus tard que ces croix rouges signifiaient : afl'aire grave !
Le cheval de l'Anglais se reposait à l'écurie ; nous sortîmes ensemble pour le voir; c'était un grand alezan qui devait courir comme un cerf.
Si je vous rapporte ces détails, c'est que nous avons vu depuis beaucoup d'autres Anglais, des hommes et des femmes, tous trèscurieux, et qui nous adreseaient des questions de la même manière que celui-ci, soit pour faire des articles, soit pour s'instruire euxmêmes.
Georges m'assurait que les faiseurs d'articles de ce pays tenaient à gagner honorablement leur argent; qu'ils allaient à des centaines de lieues pour remonter aux sources des nouvelles, et qu'ils auraient cru voler leurs compatriotes en leur racontant des inventions, chose du reste qui se découvrirait bien vite et leur ôlerait toute considération en Angleterre.
Je le crois, et je souhaite pour la France des chercheurs de nouvelles comme ceu.x-là. Au lieu d'avoir des gazettes remplies de longs raisonnements, qui vous passent devant l'esprit comme des nuages, et donfpersonne n'est capable de tirer le moindre profit, on aurait des choses claires, positives, qui nous aideraient à gagner le bon sens et les connaissances dont dont nous avons tous le plus grand besoin.
Nous pensions donc être débarrassés des landwehr, lorsqu'ils revinrent, ayant reçu contre-ordre, ce qui nous parut un mauvais signe.
Georges, qui venait de reconduire son Anglais jusqu'à Sarrebourg, entra chez nous et s'assit derrière le poêle, tout rêveur. Il ne
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m'avait jamais paru plus triste; et comme je lui demandais s'il avait appris quelque chose de mauvais :
n Non, dit-il, je ce sais rien de neuf; mais ce qui S3 passe montre assez que l'armée allemande de Metz est arrivée à temps, pour empêcher nos troupes de débloquer Paris, après la victoire de Coulmiers. »
Et tout à coup sa fureur éclata contre les Dumouriez et les Pichegru sans génie, qui vendaient la patrie pour servir les intérêts d'une dynastie de faussaires !
a Encore huit ou quinze jours, criait-il, et nous étions sauvés! »
Il tapait sur la table et paraissait prêt à fondre en larmes.
Tout à coup il sortit, ne pouvant plus se contenir, et nous le vîmes traverser le grand pré derrière, au clair de lune, puis rentrer dans sa maison.
C'était à la fin du mois de novembre ; le froid augmentait, le verglas s'étendait sur les prés, et le givre chaque matin couvrait les arbres.
Nous avions des corvées au village, nonseulement pour faire notre bois, mais aussi pour aller couper et fendre celui des landvvehr. Je payais le père Offran, qui me remplaçait; c'était encore une dépense de plus, et l'on voyait venir le moment où nous serions tous ruinés de fond en comble.
Naturellement les landwehr, vexés d'avoir été siffles par tout le village, ne nous ménageaient plus; sans les ordres supérieurs, ils nous auraient étranglés sur place; et chaque fois qu'ils pouvaient nous annoncer quelque malheur, ils ari'ivaient en riant, tapant leurs crosses sur le plancher, et criant :
« Eh bien, encore une dégelée!... Encore une débâcle!... Il faut évacuer Orléans!... Il faut abandonner ChampignyîÇa va bien...
ça marche !... — Allons, vous autres, est-ce que la soupe est prête? Dépêchons-nous ! Ça vous ouvre l'appétit, d'apprendre de bonnes nouvelles!
— Tâchez de vous taire, tas de gueux, leur criait Grédel; nous ne croyons rien de tous vos mensonges. «
Alors ils riaient et disaient :
a Vous n'avez pas besoin de nous croire, pourvu que nous vous mettions dans le sac ; quand vous y serez, vous le croirez bien. Alors gare 1 Si vous bougez, nous vous taperons au mur, comme un vieux chat galeux dont ou veut se défaire. Ah 1 vous riiez, vous siffliez en nous voyant partir!... Mais il en viendra d'autres... Vous nous regretterez,
mademoiselle Grédel, vous nous regretterez un jour; vous crierez : a Ah ! si nous avions «encore nos bons landwehr !» mais il ne sera plus temps. »
Ce qui m'étonne', c'est que Grédel n'ait jamais eu ridée de les empoisonner; heureusement ce n'était pas la saison des champignons rouges, et puis nous étions forcés de faire notre soupe dans la même marmite qu'eux; sans cela ces gens prudents se seraient méfiés, et nous auraient forcés de goûter de leur viande, comme ils l'ont fait aux Quatre-Vents, aux Baraques-du-bois-de-Chénes, et dans plusieurs autres endroits.
Du reste, ils resserraient leurs postes de plus en plus autour de la ville; sur tous les chemins aboutissant aux avancées, ils avaient des canons, où l'on veillait jour et nuit; ils réglaient leur tir le jour, avec des piquets et des entailles dans la terre, pour pouvoir en changer la direction et balayer les routes et les sentiers, même dans la nuit noire, en cas d'attaque.
La neige tombait alors en masse; tout le pays en était couvert; souvent à minuit, une heure, deux heures du matin, la fusillade commençait ; on criait dans la rue :
« Une sortie!... Une sortie !... »
Et tous ceux du village qui gardaient encore leur bétail à la maison, par ordre du nouvea\i maire Placiard, étaient tenus de le chasser au loin dans les champs, pour empêcher les Français, s'ils arrivaient jusqu'à nous, de le trouver à l'étable.
Ah ! ce gueux de Placiard , ce fameux soutien de l'Empire, en a-t-il commis des abominations; s'est-il donné de la peine, pour s'attirer l'estime des Prussiens!
Et dire que des bandits pareils finissent quelquefois leur existence dans un bon ht !
XIT
Vers la fin de novembre, il nous arriva quelque chose d'extraordinaire, que je veux vous raconter.
Depuis les premières neiges, nos landwehr avaient construi* sur la côte, en arrière de leuis canons, ue grandes huttes de terre, ouvertes au midi, et fermées contre le vent du nord. Ils faisaient là-dessous de bons feux, et relevaient d'heure en heure leurs sentinelles.
Us avaient aussi reçu de leur pays de grandes caisses pleines d'habillements chauds, de couvertures et de manteaux, de chemises et de bas en laine; ils appelaient cela « <Jes dons d'amour! » Le capitaine Flœgel en fai-
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sait la distribution à ses hommes, comme il lui convenait.
Or, une nuit que les landwehr logés chez nous étaient de garde, vers onze heures, sachant qu'ils ne reviendraient que le lendemain, je descendis fermer la porte de derrière, sur les champs. La lune était couchée, mais la neige brillait au loin, traversée par les ombres noires des arbres; et comme j'allais fermer, qu'est-ce que je vois derrière le grand poirier de mon verger, à gauche ? Uu homme... uu turco , avec sa petite calotte rouge sur la nuque, sa veste bleue couverte de galons, sa ceinture et ses guêtres. Il était là, penché pour écouter, la crosse de son fusil à terre; ses yeux brillaient comme ceux d'un chat.
Il entendit la porte crier et se retourna vivement.
Moi, content de revoir un des nôtres, je sentais mon cœur galoper; et regardant de tous les côtés, de crainte des voisins, je lui fis signe de venir.
Tout dormait au village, les fenêtres étaient éteintes.
Il descendit en quatre ou cinq pas, sautant par-dessus les haies, et entra dans le moulin.
Aussitôt je refermai la porte et je lui dis :
a Bon Français ! »
Il me serra la main dans l'ombre, et se laissa conduire derrière, dans la chambre où ma femme et Grédel veillaient encore.
Figurez-vous leur surprise !
er Voici quelqu'un de la ville, leur dis-je ; c'est un vrai turco; nous allons avoir des nouvelles. »
En même temps nous vîmes que la baïonnette du turco était rouge jusqu'au bas, et que même le sang avait coulé sur le canon; mais nous ne dîmes rien.
Ce turco était un très-bel homme, brun, avec une petite barbe frisée, des yeux noirs et des dents blanches, comme on représente les apôtres. Je n'ai jamais vu de plus bel homme.
Il n'était pas fâché de sentir un bon feu ; et Grédel lui ayant fait place, il s'assit, en remerciant de la tête et répétant :
« Bon Français!»
Je lui demandai s'il avait faim et s'il mangerait bien quelque chose ; il dit que oui, et ma femme alla tout de suite prendre à la cuisine une grosse écuelle de soupe, préparée pour les landwehr, et dont il se régala; elle lui servit aussi un bon morceau de bœuf; mais au lieu de le manger, il le mit dans son sac.
en nous demandant du sel et du tabac, que Gréderte dépêcha d'aller lui chercher.
Il parlait comme ces gens parlent, en nous tutoyant, et même il voulut embrasser la main de Grédel. Elle devint toute rouge, et lui demanda sans, gêne devant nous, s'il connaissait Jean-Baptiste Werner, canonnier dans la batterie de Maire t?
« Jean-Baptiste, fit-il! Bastion n» 3, ancien canonnier d'Afiique... Oui... je le connais... bon garçon... brave Français!...
— Il n'est pas blessé ?
— Non!
— Pas malade ?
— Non ! »
Alors Grédel se mita pleurer dans son tablier ; et la mère demanda au turco s'il connaissait Jacob Wéber, de la 3« compagnie de la mobile; mais le turco ne connaissait pas notre Jacob ; il nous dit seulement que la mobile avait perdu très-peu de monde, ce qui nous rassura, ma femme et moi. Ensuite il nous raconta qu'un capitaine de la garde mobile, un nommé Cerfber, envoyé en parle • mentaire à Lutzelbourg, avait profité de cela pour déserter; et que le général allemand ne voulant pas le recevoir prisonnier, tant sa conduite lui paraissait dégoûtante, le misérable était parti pour l'Allemagne. Cette nouvelle ne m'étonna pas ; je connaissais ce Cerfber, il était maire de Niederwiller, à quatre lieues de chez nous, et plus bonapartiste que Bonaparte.
Grédel était sortie, pendant que le turco nous racontait ces choses; elle revint au bout de quelques minutes avec une masse de provisions. Elle avait pris tout mon tabac, et pria le turco de l'emporter pour Jean-Baptiste et Jacob. Elle n'osa pourtant pas dire devant moi que c'était pour Jean-Baptiste seul, non, c'aurait été trop fort, mais elle dit «pour les deux ! » Le turco piomit de faire la commission, alors Grédel lui donna différentes choses pour lui, mais il voulutsurtout du sel, et nous en avions heureusement de quoi remplir son sac.
Ma femme faisait sentinelle dans l'allée; grâce à Dieu, rien ne bougea durant une heure, où ce turco nous répondit comme il pouvait, à tout ce que nous lui demandions.
Nous comprîmes que beaucoup de gens étaient malades en ville, que plusieurs sortes de provisions, entre autres la viande, le sel et le tabac, manquaient absolument, et qu'on s'ennuyait beaucoup d'être enfermés, sans avoir de nouvelles du dehors.
Vers une heure après minuit, le vent s'étant
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levé secouait la porte, et nous croyions toujours entendre les landwehr revenir; le turco s'en aperçut et nous fit signe qu'il allait repartir.
Nous aurions bien désiré le garder, mais le danger était trop grand. Il reprit donc son fusil, et voulut aussi baiser la main de ma femme, à la manière des bohémiens de notre pays. Ensuite, en montrant son sac, il dit :
a Pour Jacob et Jean-Baptiste ! »
Je le reconduisis dans le verger. Il faisait un temps affreux, toute la neige était en l'air, roulée en tourbillons par le vent ; mais il connaissait son chemin et courut d'abord en se courbant, jusqu'à la grande haie à gauche. Un instant après, je ne le voyais plus. J'écoutai longtemps : les feux des landwehr brillaient sur la colline, au-dessus de \^'échem ; leurs sentinelles s'appelaient et se répondaient dans la nuit noire; pas un coup de fusil ne partit.
Je rentrai. Ma femme et Grédel paraissaient bien heureuses, et nous allâmes nous coucher.
Le lendemain , nous apprîmes que deux landwehr avaient été tués, l'un près de l'allée des Dames, entre la ville et les Quatre- Vents, et l'autre, au fond de Fiquet : deux pères de famille'. Les malheureux s'étaient laissés surprendre.
Quelle misère que la guerre! Les Allemands ont perdu plus de monde que nous, mais il faudrait être des barbares pour s'en réjouir. , Et maintenant, si l'on me demande ce que je pense des turcos, contre lesquels les Allemands ont tant crié, je répondrai que ce sont des. hommes honnêtes et braves : Jacob et Jean-Baptiste ont reçu tout ce que nous leur avions envoyé. La parole de ce turco valait mieux que celle du lieutenant et du feld-weibel qui m'avaient promis de me payer mon vin.
Sans doute il se trouve parmi les turcos quelques mauvais gueux; mais la plupart sont honnêtes et remplis de religion; ceux qui les ont connus, soit à Phalsbourg, soit ailleurs, les estiment comme de véritables gens d'honneur. Ils n'ont rien pris, rien volé à personne; ils n'ont pas insulté une seule femme. S'ils avaient fait campagne de l'autre coté du Rhin, ils auraient tordu le cou des poules et des canards, tous les soldats font la même chose en pays ennemi ; les landwehr ne s'en privaient pas chez nous ! mais l'idée ne leur serait jamais venue de se faire suivre par des bandes de jui(j, comme les Allemands, pour leur vendre en bloc le linge, les meubles, les horloges, tout ce qu'ils trouvaient dans les maisons des particuhers.
Enfin ce fut une véritable consolation pour nous d'avoir vu ce turco; et durant plusieurs jours, lorsque nous étions seuls, ma femme et Grédel ne parlaient pas d'autre chose ; mais ensuite les pensées tristes reprirent lo dessus. On ne se ferajamaisune idée du chagrin, de la désolation qui vous gagnent, lorsque les jours et les semaines se suivent au milieu des ennemis, sans que le moindre mot vous arrive de l'intérieur. Alors on sent combien la patrie vous lient au cœur. Les Allemands croient nous en détacher, en nous empêchant d'apprendre ce qui s'y passe, ils se trompent : moins on en parle, plus on y pense; et votre indignation, votre dégoût, votre haine contre l'injustice, contre la force et la violence, augmente toujours. Ceux qui vous ont tant fait souffrir, on ne peut plus les voir sans horreur; et le temps n'y change rien, au contraire il rend notre plaie toujours plus profonde; une malédiction s'ajoute à l'autre, et l'on ne demande plus que l'occasion d'en finir ou de se venger.
D'ailleurs ces choses tombent sous le bon sens, les Alsaciens et les Lorrains sont deux peuples braves, et toutes les belles paroles du mondene leur feront pas oublier comment on lésa traités, après les avoir surpris sans armes; ils se regarderaient comme des lâches de ne pas espérer leur revanche. C'est moi, Christian Wéber, qui le dis, et pas un honnête homme ne pourra m'en blâmer; les misérables seuls acceptent l'injustice comme une chose définitive; et nous avons toujours audessus de nous, Dieu, qui nous défend de croire que le meurtre, l'incendie et le vol peuvent et doivent l'emporter sur le bon droit et la bonne conscience. Revenons à notre histoire.
Le cousin Georges avait vu dans les journaux de l'Anglais, que VIndépendance belge et le Journal de Genève se tiraient au double et au triple depuis la guerre, parce qu'ils remplaçaient tous les autres journaux qu'on recevait autrefois de Paris, et sans perdre de temps, il avait écrit à Bruxelles pour s'abonner.
Les huit premiers jours, n'ayant pas reçu de réponse, il avait mis l'argent en billets prussiens, dans une seconde lettre, car alors nous n'avions plus que des thalers prussiens en papier; c'est avec cela que les landwehr payaient tout ce qu'on n'était pas forcé de leur donnerpour rien.
Ce papier ne nous inspirait pas grande confiance, mais on pouvait toujours essayer.
Le journal arriva. C'était le premier qu'on eût reçu chez nous depuis trois mois, et cha-
HISTOIRE DU PLÉBISCITE
cun doit comprendre avec quelle joie Georges vint m'aunoncer celte bonne nouvalle.
Tous les soirs, depuis ce jour, j'allais entendre lire la gazette chez le cousin. ■ — Nous n'y comprenions plus rien; à chaque ligne nous rencontrions des noms nouveaux : Chanzy commandait en chef l'armée de la Loire, F;iidherbe l'armée du Nord ; et ces deux hommes, presque sans autres soldats que des mobiles et des volontaires, tenaient la campagne; ils remportaient même des avantages sur l'ennemi, bien supérieur en nombi-e, tandis que les maréchaux de l'Empire s'étaient fait battre et annuler en trois semaines, avec nos meilleures troupes. — Cela montre bien que les généraux comptent pour moitié dans les victoires.
De tous Les anciens, il ne restait que Bourbaki.
Quant à Garibaldi, nous le connaissions, et nous savions, par les inquiétudes de nos landwehr, qu'il s'approchait de nos montagnes, vers Beifort; c'était l'espérance du pays; tous nos garçons allaient le rejoindre.
Nous apprîmes aussi que le gouvernement était partagé entre Tours et Paris; que Gambetta portait tout le fardeau de la défense, comme ministre de la guerre ; qu'il était de tous les côtés à la fois, pour encourager ceux qui perdaient confiance ; qu'il avait établi la principale école d'instruction de nos jeunes soldats à Toulouse, et que les Prussiens continuaient leurs horreurs dans les pays envahis, avec un nouvel acharnement : qu'un parti de francs-tireurs ayant surpris à Nemours quelques uhlans, une colonne d'Allemands avait cerné la ville le lendemain, et mis le feu dans les rues, au son de la musique, en forçant les membres du comité de défense d'assister à cette abomination; — que M. de Bismark avait mis la main sur de bons bourgeois de l'intérieur, pour lui répondre des prises que nos bâtiments faisaient à cinq cents lieues de là, dans la mer du Nord; — que Riccioti Garibaldi ayant battu les Prussiens à Châtillon- Eur-Seine, ces misérables avaient livré la ville innocente au pillage, et frappé sur elle une contribution d'un million; — que de braves gens du duché de Bade, des particuliers, passaient le Rhin avec leurs chevaux et leurs charrettes, pour venir piller l'Alsace, et cela sans danger, puisque les villages et les villes étaient occupés par leurs troupes. — Enfin une foule de choses du même genre, qui montraient clairement que, pour les Prussiens, la guerre est un moyen de s'enrichir, de happer le bien des habitant ilnofîensifs.
A Sainl-Quentiu, un de leurs chefs, le colonel de Kahlden, prévenait les habitants que si, par malheur un coup de fusil était tiré sur un soldat allemand, i'ù- /labilanls seraient fxisillcs, et que chaque individu anupçonnc serait puni de mort !
Partout, ces grands philosophes et ces bons chrétiens pillaient et brûlaient sans pitié les villes, les bourgs et les villages qui osaient se défendre !
Cela faisait dire à Georges que ces êtres ne s'élèvent pas encore au-dessus des animaux de proie, et que l'instruction leur sert, comme les colliers à pointes de fer qu'on met aux chiens de combat.
Nous apprîmes aussi la capitulation do Thionville, après un bombardement horrible, où les Prussiens avaient refusé de laisser sortir les femmes et les enfants; — les premières rencontres de Faidherbe dans le Nord avec Manteuffel, et les batailles de Chanzy conli'e Frédéric-Charles, près d'Orléans.
Malgré l'infériorité du nombre et l'inexpérience des troupes, nous avions souvent le dessus.
Ces nouvelles nous avaient rendu l'espérance. Malheureusement, le coup terrible pour nous était venu : Phalsbourg, réduit par la famine, allait se rendre après quatre mois de résistance.
Oh! ma vieille ville de Phalsbourg, quelle tristesse nous entra dans le cœur, quand, le soir du 9 décembre, nous entendîmes tes gros canons partir l'un après l'autre, comme pour appeler la France à ton secours!... Oh! que nous avons souffert alors, e-t que nous avons pleuré!...
« Maintenant, disait Georges, c'est fini!... Ils appellent la France, notre chère France, qui ne peut pas venir!... C'est comme un navire en détresse, la nuit, au milieu de la mer; il lâche ses bordées pour appeler au secours... et personne ne l'entend... Il faut descendre dans l'abîme!... »
Oh! ma vieille ville, où nous allions au marché, où nous voyions nos soldats, nos pantalons rouges, nos joyeux Français, nous ne reverrons donc plus derrière tes remparts que de lourds Allemands et de grossiers Prussiens! C'est donc fini... la même terre ne porte plus les mêmes enfants, et ceux qq'oii n'a jamais connus disent :
«C'est nous qui te gardons... c'est nous qui sommes tes maîtres 1 »
Est-ce possible? Non ! tu redeviendras française, vieille forteresse de Vauban, « pépinière de braves ! » comme t'appelait le pre-