‹ Contes et romans alsaciensChapitre 2 sur 62 · RAS -RHIN · texte numérisé non relu

RAS -RHIN

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HISTOIRE IJU PLÉBISCITE.

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mier Bonaparte. Laisse grandir nos enfants, ils chasseront de tes murs ces lourdauds, qui prétendent te germaniser.

Mais que notre cœur a saigné ce jour-là, et comme chacun de son cùté s'en est allé bien vite au fond des maisons, en murmurant :

aOhI ma pauvre ville, nous ne pouvons pas te secourir; mais s'il ne te fallait que notre vie, nous te la donnerions I »

Oui, c'est ce que j'ai vu, ce que j'ai senti de plus affreux en ce monde; et la pensée de revoir Jacob ne pouvait me consoler; et Gi'édel elle-même, toute pâle, écoutait et comptait les coups de seconde en seconde, et puis elle pleurait et disait :

« C'est fini ! o

Le lendemain, toutes les routes étaient couvertes d'officiers allemands filant au galop vers la place; le bruit courait qu'on entrerait le soir môme. Chacun préparait quelques provisions pour son fils, pour des parents et des agiis, qu'on tremblait de ne plus revoir.

C'est le matin du 11 décembre qu'on put se mettre en chemin; les sentinelles postées à ■\Vecliem avaien t ordre de laisser passer les piétons.

Phalsbourg, avec ses quinze cents mobiles et ses soixante artilleurs, ne capitulait pas ; il ne livrait pas ses fusils, ses canons, ses munitions et jusqu'à ses aigles, comme Bazaine à Metz!... Le commandant Taillant n'avait pas dit à ses hommes : o Evitons surtout, pour la réputation de cette armée, les actes d'indiscipline, comme la destruction d'armes et de matériel, puisque, d'après les usages militaires, places et armements doivent faire retour à la France, lorsque la paix est signée. » Non! il avait au contraire ordonné de détruire tout ce qui pouvait servir à l'ennemi : de noyer les poudres, de briser les fusils, d'enclouer les canons, de brûler la literie des casernes; et toutes ces choses faites, il avait envoyé dire au général allemand :

« Je n'ai plus rien à manger!... Demain j'ouvrirai les portes!... Faites de moi ce qu'il vous plaira. »

Et les Allemands couraient, les uns riant, les autres étonnés, regardant ces nmrs qu'ils avaient sans combattre, car ils ont eu presque toutes les villes sans combattre; ils ont bombardé les pauvres habitants, au lieu d'attaquer les remparts; ils ont affamé les populations; ils peuvent se vanter d'avoir brûlé plus de villes et de villages dans cette seule campagne, et tué plus de femme.s et d'enfants, que tous les autres peuples dans toutes les

guerres de l'Europe depuis la Révolution.

Ce sont du reste des gens très-religieux, très-attachés aux doctrines de l'Evangile et qui chantent des cantiques à la louange du Sauveur, avec attendrissement. Leur empereur surtout, après chaque bombardement et chaque boucherie, quand les femmes, les enfants, les vieillards pleurent autour de leurs maisons détruites par les obus, et que sur les champs de bataille couverts de morts s'élèvent les gémissements de milliers de malheureux, les membres brisés, les poitrines ouvertes et déchirées!... Alors ce vieillard lève ses mains sanglantes vers le ciel, et remercie Dieu de lui avoir permis de commettre toutes ces abominations ; il lui parle comme à son complice'...

Barbare! tu apprendras un jour qu'aux yeux de l'Éternel, l'hypocrisie ajoute encore à la grandeur des crimes.

Le 11 décembre donc, de bon matin, ma femme, Grédel,le cousin Georges, Marie-Anne et moi, ayant fermé nos maisons, nous partîmes, emportant chacun notre petit paquet sous le bras, pour aller embrasser nos enfants et nos amis, s'ils vivaient encore.

La neige fondait, une brume épaisse couvrait le pays, et nous marchions à la file, en silence, voyant pour la première fois les batteries allemandes en avant de Wéchem , celles de la ferme du Gerbershoff et l'Arbre- Vert.

Quelle désolation!... Tout était abattu dans les environs de la place : plus de gloriettes, plus de jardins, plus' de vergers, plus rien que le grand plateau nu, couvert de neige, avec ses ravins dépouillés, les coups de boulet aux remparts, les embrasures démolies.

Une foule d'autres gens 'des villages voisins nous précédaient et nous suivaient : de pauvres vieux, des femmes, quelques enfants; on marchait sans faire attention les uns aux autres; chacun songeait au sort des siens, qu'il allait apprendre avant une heure.

Ainsi nous arrivâmes à la porte de France; elle était ouverte et sans garde. El à peine entrés, voilà que les décombres commencent : les maisons en ruine, les rues démolies!... Ici reste encore une fenêtre... là, dans l'air, une cheminée.. .plus loin, les marches d'une porte. — De tous les côtés les obus avaient laissé leurs traces.

Dieu du ciel, faut-il que nous ayons vu cette destruction!... C'est pourtant vrai... Nous l'avons tous vue, ce n'est pas un rêve !

11 faisait bien froid. Les gens de la ville, pâles et maigres, nous regardaient venir; on

HISTOIRE DU PLEBISCITE

se reconnaissait, ou s'approchait, on se serrait la main :

« Eh bien?

— Eh bien, faisait-on à voix basse, au milieu de la rue encombrée de poutres noires, vous avez beaucoup t^oufTert!

— Oh ! oui!... »

Et cela suffisail; on n'avait pas besoin d'en dire plus; on allait plus loin. A chaque coin de rue recommençait un nouveau spectacle d'horreur.

Ce que nous cherchions, Catherine et moi, c'était Jacob; et Grédel, elle, sans doute, cherchait Jean-Baptiste.

Nous voyions passe? nos pauvres mobiles, à peine reconnaissables. Par le froid terrible qu'il avait fait, les malheureux n'avaient eu que leur blouse et leur pantalon de toile du mois d'aoUt! Beaucoup auraient pu s'échapper et gagner leurs villages, car les portes restaient ouvertes depuis la veille ; mais personne n'y songeait, on ne croyait pas que les mobiles seraient traités commes les soldats.

Sur la place, devant l'église défoncée et pleine de ses propres ruines, nous entendîmes dire pour la première fois que la garnison était prisonnière de guerre.

Les cafés Vacheron, Mayer et Hoffmann, criblés d'obus, fourmillaient d'officiers.

Nous regardions, ne sachant à qui nous adresser pour trouver Jacob, quand im cri part derrière nous; je me retourne et je vois Grédel dans les bras de Jean-Baptiste Werner ! Alors je ne dis rien, ni la mère non plus. Puisqu'elle le voulait, eh bien, à la grâce de Dieu, ça la regardait encore plus que nous.

Jean-Baptiste, après le premier moment, parut embarrassé de nous voir ; il s'approcha tout pâle; et comme nous ne disions rien, Georges lui donnant la main, s'écria :

a Jean-Baptiste, je sais que vous vous êtes bien comporté pendant ce siège ; nous l'avons tous appris avec plaisir; n'est-ce pas, Christian ? n'est-ce pas, Catherine? »

Qu'est-ce que nous pouvions répondre ?

Je dis que oui! Et la mère, les larmes aux yeux, s'écria :

a Jean-Baptiste, est-ce que Jacob n'est pas blessé?

— Non, madame Wéber, dit-il. Nous avons toujours été bien ensemble. Il n'a rien. Je cours le chercher. Entrez seulement quelque part.

— Nous allons au café Hoffmann, dit-elle. Tâchez de le trouver, Jean-Baptiste. »

Et comme il se retournait vers la mairie : «Tenez, le voilà! dit-il. C'est lui qui

vient là-bas, au coin de la pharmacie de Rèbe. D

En même temps, il se mil à crier :

« Jacob ! »

Et notre garçon accourut , traversant la place.

Une minute après nous étions dans les bras l'un de l'autre.

Il avait une grosse capote de soldat, avec des pantalons de toile ; ses joues étaient tombées; il nous regardait en bégayant :

« Ah ! c'est vous I... vous n'êtes pas morts!... »

Il semblait comme abasourdi; cl la mère, le retenant, murmurait :

« C'est lui ! »

Elle ne le lâchait pas et s'essuyait les yeux avec son tablier.

Grédel et Jean-Baptiste nous suivaient , bras dessus, bras dessous, avec Georges et Marie-Anne. Nous entrâmes ensemble au café Hoffmann ; nous nous assîmes autour d'une table dans la salle à gauche et Georges fit servir le café, car on sentait le besoin de se réchauffer.

Personne de nous n'avait envie de parler ; on était troublé' on se donnait la main en se regardant.

Les jeunes officiers delà mobile causaient entre eux dans la salle voisine ; nous les entendions dire que pas un ne signerait l'engagement de ne pas servir durant la campagne; qu'ils partiraient tous comme prisonniers de guerre, et qu'ils n'accepteraient pas d'autre sort que celui de leurs hommes.

Celte idée de voir encore partir notre pauvre Jacob, nous creva le cœur, et la mère se mit à sangloter tout bas, la figure sur la table.

Jacob aurait bien voulu revenir avec nous au moulin, je le voyais à sa mine, mais il n'était pas officier, on ne lui demandait pas sa signature!... et puis, malgré tout, en écoutant ces braves jeunes gens, qui sacrifiaient leur liberté pour remplir un devoir, moi-même j'aurais dit non ! Il faut que chacun soit un homme!

Werner causait avec le cousin, ils parlaient à voix basse, ayant sans doute des choses secrètes à se dire. Je vis Georges lui glisser quelque chose dans la main. Qu'est-ce que cela pouvait être? Je n'en sais rien; mais tout à coup Jean-Baptiste se levant et em brassant Grédel sans gêne, devant nous, dit qu'il était de service ; qu'il ne nous reverrait pas de sitôt, puisqu'après l'appel commencerait le défilé, de sorte qu'il fallait se dire adieu tout de suite.

Il me tendit les deux mains , et à ma femme aussi, et puis à Marie-Anne, ensuite il sortit avec Georges et Grédel, nous laissant là bien étonnés.

Jacob et Marie-Anne restaient seuls avec nous; deux minutes après, Grédel et le cousin rentrèrent. Grédel avait les yeux rouges, elle s'assit sans rien dire à côté de Marie- Anne, et nous vîmes qu'elle n'avait plus son panier de provisions.

Le mouvement devenait toujours plus grand sur la place. Les tambours battaient le rappel, les officiers de la mobile sortaient. L'idée me vint de demander à Jacob ce qu'était devenu Mathias Heitz; il me répondit que le pauvre diable avait fini par tomber malade, à force de peur.

Grédel ne tourna pas seulement la tête : elle n'en voulait pasi Et moi, naturellement, en apprenant cela, j'aurais mieux aimé donner ma fille au garçon de notre hardier, qu'à Matliias !

On commençait alors la revue sous les grands arbres de la place, et Jacob s'y rendit comme ses camarades.

On ne verra jamais de spectacle plus triste que celui de nos pauvres garçons, d'une cinquantaine de turcos et de quelques zouaves, restant de Frœschwiller, tous plus déguenillés et minables les uns que les autres. Ils n'avaient plus d'armes, les ayant brisées avant d'ouvrir les portes.

Tout à coup Jacob accourut, en nous criant qu'ils étaient consignés dans leur caserne, et qu'ils partiraient le lendemain avant midi.

Lui-même alors se mit à pleurer. La mère et moi, sans rien dire, nous lui remîmes nos paquets, où nous avions serré trois bonnes chemises de toile, une paire de souliers presque neufs, des bas de laine et un pantalon de drap solide. J'avais sur mes épaules le manteau de voyage; je le lui donnai. Ensuite, je lui glissai dans la poche un petit paquet de thalers, et Georges lui donna deux louis. — Après ça, les larmes et les cris des femmes recommencèrent ; il fallut promettre de revenir le lendemain!

La garnison défilait dans la rue ; Jacob sortit se remettre dans les rangs et disparut avec les autres, près de la caserne.

Quant à Jean-Baptiste Werner, nous ne le vîmes plus.

Les olTiciers allemands allaient et venaient déjà dans toute la ville, pour donner des ordres et distribuer leurs troupes chez les boni geois. Il était midi; nous retournâmes au village, plus tristes et désolés qu'avant.

Maintenant nous savions que Jacob était sauvé, mais qu'on allait l'emmener. Dieu sait où, dans le fond de l'Allemagne.

Ma femme arriva toute malade à la maison ; le temps humide, les inquiétudes, le chagrin avaient fini par l'abattre; elle se mit au lit avec des frissons, et ne put retourner le lendemain en ville, ni Grédel non plus, qui la soignait.

J'y allai seul.

L'ordre était venu de faire partir les prisonniers pour Lulzelbourg; en arrivant au coin de la place, près de la pharmacie de Rèbe, je les vis déjà tous en rang, deux à deux, qui commençaient à matcher sur la route. Les habitants avaient fermé leurs volets, pour ne pas assister à cette humiliation, car des Kessois, l'arme au bras, les escortaient; nos pauvres garçons s'avançaient entre eux, la tête penchée.

Je fis halte au coin du pharmacien et j'attendis, ne pouvant découvrir Jacob au milieu de celte foule. Tout à coup je le reconnus, et je lui criai :

'( Jacob ! »

Il voulut se jeter dans mes bras, mais les Hessois me repoussèrent. Nous nous mîmes tous les deux à fondre en larmes. Je continuais de marcher auprès de l'escorte, lui criant :

« Courage !... écris-nous... fa mère est un peu malade... elle n'a pas pu venir... mais ce ne sera rien ! »

Il ne répondait pas. Et beaucoup d'autres, devant et derrière, avaient aussi leurs parents qui les suivaient.

Nous voulions les accompagner jusqu'à Lutzelbourg; mais, à la porte, les Prussiens avaient posté des sentinelles, qui nous arrêtèrent, en croisant la baïonnette. Elles ne nous peiinirent pas même de serrer la main de nos enfants!

De tous les côtés on entendait crier :

«Adieu, Jean !... »

« Adieu, Pierre 1... »

Et les autres qui répondaient :

« Adieu, mon père!... »

« Adieu, ma mère!... »

Et puis les gémissements, les sanglots...

Ah ! le plébiscite, le plébiscite !

Il me fallut rester là près d'une heure ; enfin on me permit de passer. Je repris le chemin de la maison le cœur déchiré ; je ne voyais, je n'entendais plus que le cri : « Adieu ! Adieu ! » de toute cette foule; et je pensais que les hommes étaient faits pourse rendre misérables les uns les autres; que l'Eternel n'aurait jamais dû les mettre au monde; que pour quelques

HISTOIRE DU PLEBISCITE

jours (la bonheur, acquis par un bieu pénible travail, on avait des années de misère sans fin; et que les peuples, par leur bêtise, leur paresse, leur méchanceté, leur conûance dans les plus grands bandits, méritaient tout cela.

Oui, j'aurais souhaité l'inondation de toute la terre ; cela m'aurait moins fait, de voir monter les eaux, du fond de l'Alsace, et couvrir nos montagnes, que d'être courbé sous le joug des Allemands.

C'est ainsi que j'arrivai chez nous.

Je me gardai bien de raconter à ma femme ce qui m'élait arrivé; je lui dis au contraire que j'avais serré Jacob dans mes bras, pour elle et pour nous tous; qu'il était plein de courage, et qu'il nous écrirait bientôt.

En ce temps nous fûmes enfin débarrassés de nos landwehr, qui prirent garnison à Phal?bourg, et dont une partie fut envoyée à l'intérieur. Ils s'indignaient et disaient que, s'ils avaient su qu'on les mènerait plus loin, le blûL-us aurait traîné plus longtemps; que les bœufs, les vaches et le pain seraient entrés bien des fois, malgré les chefs, et que c'était une véritable infamie de les exposer à de nouveaux dangers, lorsque chacun d'eux avait déjà fait sa part de la campagne.

Ils n'avaient guère d'enthousiasme, mais ils emboîtaient le pas tout de même, et furent dirigés, les uns sur Belfort, les autres sur Paris.

Nous apprîmes par V Indépendance belge, qu'ils en avaient terriblement plus à supporter autour de Belfort que chez nous; que la garnison faisait des sorties et les repoussait à plusieurs lieues; que leurs corps pourrissaient par tas, derrière les haies, couverts de neige et de boue; que le commandant Denfert leur travaillait les côtes! et même à chaque instant, des gens venant d'Alsace, nous disaient qu'un tel et un tel de ces pauvres diables, que nous avions connus, venaient d'être hachés par un boulet, estropiés par un éclat d'obus ou tués par nos mobiles à coups de ba'ionnettes. On ne pouvait s'empè. cher de les plaindre, car ils avaient tous des cinq et six enfants, dont ils parlaient sans cesse; et naturellement, le père mort, la couvée était perdue.

Et tout cela pour la gloire du roi de Prusse, de Bismark, de M. de Mollke, et de quelques autres héros pareils, dont pas un n'a laissé sa peau dans les hasards de la guerre.

On ne peut s'empêcher de lever les épaules et de rire en soi-même, lorsqu'on voit ces Allemands, avec toute leur instruction, être plus bêtes que nous. Us ont gagné I ceux qui restent, bien entendu; car ceux qui sont enterrés et ceux qui ont perdu bras et jambes^ n'ont pas gagné grand'chose, et ne peuvent pas se réjouir du succès de l'affaire; ils ont gagné quoi'? La haine de gens qui les aimaient; ils ont gagné d'être forcés de se battre, chaque fois que leurs seigneurs et maîtres le voudront; ils ont gagné de dire que l'Alsace et la Lorraine sont allemandes, ce qui ne leur rapporte absolument rien; et puis ils ont gagné l'envie d'une foule de peuples et la méfiance de beaucoup d'autres, qui finiront par s'entendre et leur tomber sur le casaquin en masse, et par leur appliquer l'incendie, les bombardements et les massacres dont ils ont donné l'exemple.

Voilà ce que les paysans, les ouvriers et les bourgeois allemands ont gagné; et quant aux chefs, ils ont gagné les uns un titre, les autres une pension, une épaulette; les autres la satisfaction de se dire : Je suis le grand un tel!... Je suis Guillaume, empereur d'Allemagne ; on m'a mis une couronne sur la tête à Versailles, pendant que des milliers de mes sujets mordaient. la poussière !...

Hélas ! tout cela n'empêchera pas ces gens de mourir, et dépasser, dans cent ans d'ici, pour les derniers barbares; on écrira leurs noms sur la liste des autres fléaux du même genre et tout sera dit.

Mais à quoi bon raisonner avec des philosophes de celle espèce? Ils verront, par la suite des temps, ce que je leur dis; alors ils comprendront!...

Continuons notre histoire.

On se battait donc avec fureur autour de Belfort; nos hommes ne s'endormaient pas dans les casemates ; ils occupaient des forts au loin de la place; leur sortie de Bourcoigne, et leur massacre des Bavarois à la Haute-Perche, faisaient du bruit eu Alsace. Nous apprenions aussi, par l'Indépendance, les combats de Chanzy à Vendôme, contre l'armée de Mecklembourg ; le combat du général Crémer, à Nuits, contre l'armée de Van Werder ; la retraite de Manteuffel vers Amiens, après avoir accablé Rouen de contributions forcées ; l'attaque à la baïonnette des villages autour de Pont-Noyelles, où Faidherbe avait bousculé l'ennemi; et surtout la grande mesure de Gambetta, qui venait enfin de dissoudre les conseils généraux nommés par les préfets de l'Empire, et de les rem-

HISTOIRE DU PLEBISCITE

placer par des commissious départemeulales vraiment républicaines.

C'est ce que le cousin Georges approuvait le plus. Les décrets de notre préfet prussien, llenckel de Donnermarck , frappant d'une amende terrible les pères et mères des jeunes gens partis pour rejoindre les armées françaises, et imposant à la Lorraine, déjà ruinée par l'invasion, une contribution de sept cent mille livres a pour compenser les pertes subies par la marine marchande allemande ; » ces décrets de Schinderhannes, qui nous arrachaient pourtant le pain de la bouche, ne venaient qu'en deuxième ligne !

Ensuite il passait à la campagne de Chanzy, car pouvait-on rien voir de plus grand que cette lutte d'une aimée jeune, inexpérimentée, à peine organisée, contre des forces doubles, commandées par les premiers généraux prussiens, victorieux à Woerth, à Sedan, à Metz, de toutes les vieilles bandes impériales!

Georges admirait surtout la belle protestalion de Chanzy, signalant au monde la férocité des Allemands, et relevant avec fierté les mensonges de leurs généraux, qui s'attribuaient toujours la victoire :

a Le général en chef porte à la connaissance de l'armée la protestation ci-après, qu'il adresse par parlementaire au commandant des troupes prussiennes à. Vendôme, sur d'avance que chacun partagera son indignation et son désir de venger de telles injures :

(i Au commandant prussien, à Vendôme.

a J'apprends que des violences inqualifiables ont été exercées par des troupes sous vos ordres, sur la population inoffensive de Saint- Calais. Malgré nos bons traitements pour vos malades et vos blessés, vos officiers ont exigé de l'argent et ordonné le pillage. C'est un abus de la force qui pèsera sur vos consciences et que le patriotisme de nos populations saura supporter ; mais ce que je ne puis admettre, c'est que vous ajoutiez à cela l'injure, alors que vous savez qu'elle est gratuite.

a Vous avez prétondu que nous étions les vaincus; cela est faux. Nous vous avons battus et tenus en échec depuis In i de ce mois. Vous avez osé traiter de lâches des gens qui ne peuvent vous répondre, prétendant qu'ils subissaient la volonté du gouvernement de la défense nationale, qui les oblige à résister, alors qu'ils voulaient la paix et que vous la leur olfriez. Je proteste, avec le droit que me donnent de vousparler ainsi, la résistance de la France entière, et celle que l'armée vousop-

pose, et que vous n'avez pu vaincre jusqu'à ce jour. Cette communication a pour but d'affirmer de nouveau ce que cette résistance vous a déjà appris. Nous lutterons avec la conscience du droit et la volonté de triompher, quels que soient les sacrifices qui nous restent à faire ; nous lutterons à outrance, sans trêve ni merci, parce qu'il s'agit aujourd'hui de combattre, non plus des ennemis loyaux, mais des hordes de dévastateurs, qui ne veulent que la ruine et la honte d'une nation, qui prétend, elle, conserver son honneur, son indépendance et son rang; à la générosité avec laquelle nous traitons vos prisonniers et vos blessés, vous répondez par l'insolence, l'incendie et le pillage. Je proteste avec indignation, au nom de l'humanité et du droit des gens que vous foulez aux pieds. »

B Le présent ordre sera lu aux troupes à trois appels consécutifs.

a Au quartier général, au Mans, le 26 décembre 1870.

a Le général en chef,

a Chanzy.»

Voilà des paroles d'honnête homme et de patriote, qui vous faisaient relever la tête.

Et comme Manleufîel suivait le même système que Frédéric-Charles et Mecklemboui-g, de nous rabaisser pour s'élever, et de se donner des succès à bon marché, le général Faidherbe était aussi forcé de rabattre un peu son orgueil, après l'affaire de Pout-Noyelles :

a L'armée française n'a laissé aux mains de j l'ennemi que quelques marins, qui se sont laissé surprendre dans le village de Daours. Elle a conservé ses positions, et a Vainement attendu l'ennemi jusqu'au lendemain, deux heures de l'après-midi. »

C'était clair, et l'on voyait de quel côté se trouvait ïa bonne foi.

Ainsi, après avoir opposé un million d'hommes à trois cent mille conscrits, ces gens étaient encore forcés de mentir, pour ne pas décourager leur monde.

Naturellement, ils devaient l'emporter à la longue ; la France n'avait pas eu le temps de se préparer, de s'armer, ni de se remettre, après les honteuses capitulations de Vhonnêtc homme, et de son ami Bazaine ; mais tout cela ne l'empêchait pas de résister terriblement, et les Prussiens, enfin de compte, avaient aussi besoin de la paix, et la souhaitaient peut-être encore plus que nous.

Ce qui le prouve, ce sont les milliers de pétitions allemandes demandant au roi Guillaume le bombardement de Paris.

ITTSTOTRK T)TI PLÉBISCITE.

D'honnêtes Allemands, des pères de famille, des gens religieux, tranquillement assis au fond de leurs comptoirs, à Hambouig, à Cologne, à Berlin, dans toutes les villes et les villages d'Allemagne, mangeant et buvant bien, se chauffant le gras des jambes devant leur feu, pendant ce rigoureux hiver, criaient au nom du Seigneur dont ils chantaient la louange, vers la Noël, de bombarder Paris, de tuer et de brûler des pères et des mères de faniille comme eux, réduits à la famine dans leurs maisons!

Voilà ce qu'on n'a jamais vu que chez le peuple allemand !

Nous avons aussi assiégé des villes en Allemagne, mais on ne péliiionuait pas en France, sous la République, ni sous l'Empire, pour demander à nos soldats de faire plus de mal que la vraie guerre, la guerre des braves, n'en commande. Et depuis, quand il a fallu bombarder des remparts pour ouvrir la brèche, on prévenait les gens inoffensifs de s'éloigner à l'intérieur, s'ils ne voulaient pas courir le risque des boulets perdus; et l'on donnait aux vieillards, aux femmes, aux enfants, l'autorisation de sortir, ce que les Prussiens n'ont pas fait.

Ah 1 le peuple français, sansétre aussi pieux, aussi savant, aussi sage que le bon peuple allemand, a pourtant un autre cœur et d'autres entrailles; il a moins l'Evangile sur les lèvres, mais il l'a dans le fond de l'àme. Il n'est pas hypocrite ; et c'est pour cela que nous, Alsaciens et Lorrains, nous aimons mieux être Français, que d'appartenir au bon peuple allemand et de lui ressembler ; ce sont là des indignités sans exemple :

«Bombardez!... Bombardez!... Brûlez au rom du ciel... Au nom du Christ, mettez le feu partout, avec des bombes à pétrole!... Vous êtes trop bon roi.. . Vos scrupules font voir trop de faiblesse pour cette Babylone. .. Bombardez vite ! Les bombardements nous oui mieux réussi que tout le reste... Sire, tout votre bon et fidèle peuple allemand vous le demande : Bombardez tout... qu'il n'en reste rien!... »

Oh! canailles!... Oh! scélérats!...

Si vous avez tant fait les saints et les modestes pendant cinquante ans ; si vous avez tant parlé d'amitié, de fraternité, d'alliance des peuples, c'est que vous ne vous croyiez pas les plus forts ; maintenant que vous croyez l'être, vous bombardezpieusement lesfemmes, les vieillards et les enfants au nom du Sauveur! Tenez, c'est tout simplement dégoûtant.

Chaque fois que le cousin Georges lisait de ces pétitions d'assassins , il sautait sur sa chaise, et criait :

« Maintenant je sais à quoi m'en tenir sur les dévots de toutes les religions. Ceux-ci n'auraient pas besoin de faire les hypocrites, leur religion ne les y force pas; eh bien, ils font lesjésuitos par goût, mieux que les nôtres par état ; qu'ils soient maudits et méprisés de tous les siècles! »

Ensuite il s'étendait avec attendrissement sur le bon accueil que les pauvres Parisiens réservaient aux .Allemands, depuis quarante et des années : des gens qui venaient chercher fortune chez nous , sans sou ni maille, maigres, humbles, décharnés, avec un petit paquet de vieilles bardes sous le bras, demandant crédit dans la propre gargotte de Georges et de Marie-Anne, pour un bouillon, pour un peu de viande et un demi-setier de vin.

On les recevait bien, on les encourageait, on leur cherchait une place ; chacun s'empressait de les renseigner, de leur expliquer ce qu'ils ne savaient pas; bientôt ils devenaient gras et fleuris; ils prenaient de l'aplomb ; ils obtenaient, à force de servilité, la ' conflance du premier commis de la maison, qui leur montrait la marche des affaires ; et puis, un beau matin, on apprenait que le premier commis était renvoyé, que l'Allemand occupaitsa place : il avait eu un petit entretien ?ecret avec le patron ; il lui avait proposé de faire son ouvrage à moitié prix, et les patrons aiment toujours avoir de bons travailleurs, bien humbles, bien soumii?, et surtout à bon marché.

Georges avait vu cela cinquante fois!

On ne s'en indignait pas; on se disait :

« Le pauvre diable est bien forcé de gagner sa •Cie. L'autre est Français, il se replacera facilement ailleurs. »

Et voilà comme les Allemands se glissaient tout doucement dans le nid de ceux qui les avaient bien reçus, et qui leur avaient appris leur métier.

Quelques vieux commis se fâchaient, mais on leur donnait toujours tort; on défendait « ce bon Allemand »! il ne s'était mêlé de rien; tout s'était passé simplement et naturellement.

Et des vingt, des trente, des quarante et cinquante mille Allemands venaient et prospéraientaiusi à Paris. — Et puis ils obtenaient un congé pour aller faire un tour chez eux, montrer leur nouvelle graisse et leurs breloques.

Si c'étaient desprofesseurs de langues ou des

3IErRIHE

HISTOIRE DU PLERISCITE.

correspondanls de gazettes, ils ne manquaient pas de s"iDdigner, là-bas, contre Ja corruption des mœurs de la nouvelle Babylonel Dos gaillards à longue capote et lunettes d'argent et d'or, qui avaient scandalisé jusqu'à leur portier, en amenant des princesses de Mabile et d'ailleurs tous les soirs; chantant, buvant comme des trous, ébranlant toute la maison, empêchant les voisins de dormir, amenant aussi d'autres confrères du même acabit et menant des existences abominables.

Mais c'est la mode en Allemagne de crier contre la nouvelle Babylone; ça flatte l'envie secrète des Allemands, et puis ça pose son homme comme un personnage sérieux, grave, un homme de poids, digne de toute considération, et qui peut aspirer, si sa place de Paris est solide, à la main de la fille du herrrector ou du herr doclor, car ils sont tous docteurs en quelque sorte dans ce pays. Il était parti misérable comme les pierres; il aurait été maître d'école ou petit commis à deux ou trois cents thalers toute sa vie dans la vieille Allemagne ; il pesait lourdement à monsieur son père, chargé d'une douzaine d'enfants; il s'est engraissé, emplumé, instruit à Paris, et le voilà qui ne fait que s'indigner contre les femmes de celte ville, contre la race dégénérée qui lui a donné son pain de chaque jour et qui l'a tiré de la crasse, au lieu de le chasser à coup de botte.

Dans le temps, cet Allemand était républicain, socialiste, communiste, etc. Il s'était sauvé de Cologne ou d'ailleurs, à la suite des événements de 48. Rien ne lui paraissait assez net, assez fort, assez avancé dans nos opinions. Il parlait de ses sacrifices à la République universelle, de sa campagne terrible du pays de Bade contre les Prussiens, de la perte de sa place, de ses biens ! On pensait :

a 0 l'il asouifert!... Ah! les Allemands sont les premiers démocrates du monde. »

Aujourd'hui le même monsieur est le plus fidèle serviteur de Sa Majesté Guillaume, roi de Prusse, empereur d'.411emagne ; il parle sans doute, à Berlin, des sacrifices qu'il a faits à la noble cause allemande, des combats qu'il a soutenus dans les brasseries, au milieu des chopes, — qu'il avalait par douzaines! — pour réclamer la vieille Alsace, où se trouvent les racines de la langue germanique. Il s'indigne contre la Babylone moderne; il est à la têie des premières pétitions, demandant que Babylone soil brûlée, qu'il n'en reste que de la ' cendre, qu'on détruise cette race impie; et comme il a rendu, pendant son séjour en

France, des services de police à Bismark, il est à peu près sur d'obtenir une place dans r Alsace-Lorraine, où tous ces anciens mouchards allemands vont s'abattre, pour nous germaniser.

Ainsi parlait Georges avec indignation, et Marie-Anne disait, en l'écoutant :

«Ah! que c'est vrai!... Ah! que ces gens nous ont trompés!... Encore, s'ils avaient payé leurs dettes, mais les trois quarts un beau matin, lorsque leur compte était un peu fort, levaient le pied et l'on n'entendait plus parler d'eux. Je n'ai jamais eu confiance que dans les balayeurs et les bottiers allemands; ils avaient au moins un établissement, une place fixe; mais quant aux professeurs, aux correspondants de journaux, aux inventeurs, aux coui-eurs de bibliothèques, ils nous ont joué trop de mauvais tours, et puis ils étaient trop arrogants : la haine et l'envie de notre race les possédaient. »

Depuis le départ des landwehr, nous pouvions causer plus librement, ces sournois n'étant plus là pour nous écouter, et nous en profitions avec plaisir.

Paris, comme nous le voyions dans Vlndcpendance, faisait des sorties. Les gardes mobiles et les gardes nationaux s'exerçaient et devenaient plus capables de résister, ^os marins, dans les forts, étaient admirables. Mais les Allemands se fortifiaient de jour en jour; ils avaient amené des canons tellement énormes, — qu'on appelait canons Krupp, — que les chemins de fer ne pouvaient les porter, que les tunnels n'étaient pas assez hauts pour les laisser passer, que les ponts s'enfonçaient sous leur poids; et cela montre bien que si le bombardsment n'avait pas encore commencé, malgré les pétitions innombrables des bons Allemands, ce n'était pas faute de bonne volonté de Sa Majesté Guillaume, de M. de Moltke, et de Bismark. Non ! ils avaient beaucoup de peine à s'étabhr; nos forts et les sorties les gênaient !

Enfin, ils purent commencer, avec la grâce de Dieu, vers la fin de décembre, par bombarder quelques forts; et puis le Seigneur leur permit aussi d'arriver sur les maisons, sur les hôpitaux, sur les églises et les musées.

Georges et Marie-Anne connaissaient tous ces endroits, et ces destructions leur faisaient pousser des cris d'horreur. Moi, ma femme et Grédel, nous n'y comprenions rien, n'ayant jamais vu Paris, et ne nous en faisant pas même une idée.

Les journaux allemands les connaissaient aussi, car, jour par jour, ils racontaient que

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iir

c'était un bien grand malheur d'être forces de bombarder de si riches bibliothèques, de si belles galeries de tableaux, de si magnifiques monuments, des jardins si bien pourvus de plantes et de collections rares; que cela leur crevait le cœur; qu'ils ne se consoleraient jamais d'en être réduits à cette extrémité, par la mauvaise volonté de ceux qui défendaient leurs biens, leurs maisons, leurs femmes, leurs enfants, contre toute espèce de justice. Ils plaignaient les Français de manquer de bon sens; ils disaient que leurs cerveaux se desséchaient, qu'ils tombaient en enfance, et d'autres farces pareilles !

Mais chaque fois qu'on leur tuait du monde, la fureur les reprenait; les Allemands sont sacrés! detuerdes Allemands, — quisontd'unc race supérieure, — c'est un grand crime. Les Français, les Suisses, les Danois, les Hollandais, les Belges, les Polonais, les Hongrois et même les Piusses, sont faits pour être mangés, l'un après Fautre, par les Allemands.

J'ai entendu ça de mes propres oreilles ! Oui, les Russes aussi ne peuvent pas se passer des Allemands; leur industrie, leur commerce, leurs sciences viennent des Allemands ; ce sont aussi des êtres d'une race inférieure; le fameux Gortschakoff n'est pas digne d'essuyer les bottes de M. de Bismark ; et l'empereur de Russie est bien heureux d'être le parent par alliance de Sa Majesté Guillaume; c'est une grande gloire pour lui !

Le hauptinann Flœgel répétait cela souvent; d'ailleurs tous les Allemands le disent aujourd'hui ; on n'a qu'à les écouter, ils sont trop forts maintenant pour cacher leur aml)ition! Et c'est un grand honneur qu'ils veulent bien nous faire, à nous Alsaciens et Lorrains, de nous reconnaître pour des cousins et de nous happer par tendresse. Nous étions d'une race supérieure « dans cette France dégénérée » ; mais nous allons redevenir des petits garçons dans le noble peuple allemand ; nous sommes les derniers venus en Allemagne ; il nous faudra du temps pour acquérir les vertus allemandes et recevoir les coups de pied d'un hobereau sans soni-ciller... Que voulez-vous? on ne réforme pas le bas peuple en un jour.

Les Prussiens nous avaient annoncé que Paris se rendrait après huit jours de bombardement; mais comme les Parisiens tenaient ferme; comme des convois de blessés innombrables passaient à Saverne; comme le général Faidherbe venait de remporter, dans le Nord, la victoire de Bapaume, où les Prussiens nous avaient abandonné le champ de

bataille, couvert de leurs morts et de leurs blessés; comme les habitants de Paris ne faisaient au général Trochu qu'un seul reproche, celui de ne pas les conduire au combat, et qu'ils poussaient tous le cri de « Vaincre ou mourir » ; comme Chanzy, repoussé sur le Mans, battait en retraite avec ordre; et qu'au milieu des grandes neiges du mois de janvier et du froid le plus rigoureux, Bourbaki s'avançait pourtant sur Belfort, et que Garibaldi, avec ses francs-tireurs, ne perdait pas courage; comme les Allemands s'épuisaient, et qu'il ne faut qu'une heure, une minute pour voir tourner la chance contre soi; que si Faidherbe avait remporté sa victoire plus près de Paris, une grande sortie aurait eu lieu, et que tout pouvait changer; pour ces raisons et bien d'autres encore, je pense, tout à coup on se mit à parler d'humanité, de douceur, de paix, de convocation d'une Assemblée à Bordeaux, où les vrais représentants de la nation arrangeraient tout, et mettraient de Tordre dans notre malheureuse France.

Aussitôt que ces bruits commencèrent, Georges dit que FAlsace et la Lorraine allemande venaient d'être facrifiécs; que les égoïstes de notre pays avaient fini par s'entendre avec les Allemands; que toutes nos défaites n'avaient pu nous abattre; que les Prussiens étaient plus contents que nous d'obtenir la paix; qu'ils en avaient aussi besoin ; qu'il ne leur restait plus de réserves à jeter dans la balance; que l'enthousiasme et" le courage de Gambetta allaient gagner même les plus lâches, et qu'alors les Allemands se voyaient perdus, parce qu'un peuple qui se lève en entier, et qui maintenant, dans un bon tiers de nos provinces, avait des armes et des munitions, qu'un tel peuple écrase à la longue tout ce qui lui résiste.

Moi, je ne disais rien. Encore aujourd'hui, je ne sais pas ce qui pouvait arriver; quand le cousin Georges parlait, j'étais de son avis; et puis seul, voyant cette masse de prisonniers que Bonapaite et Bazaine avaient livrés d'un seul coup; toutes nos armes rendues à Metz et à Strasbourg; nos forteresses tombées l'une après l'autre; la mauvaise volonté de tous les anciens fonctionnaires de l'Empire, dont les trois quarts conservaient leurs places, je pensais bien que nous pouvions faire aux Allemands une guerre beaucoup plus dangereuse que la première ; que nous pouvions leur tuer bien plus de monde encore et les détruire aux trois quarts, en même temps que nous; mais si l'on m'avait dit de choisir, j'aurais été bien embarrassé.

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Naturellement, si les Prussiens avaient été battus à l'intérieur, avant de quitter notre pays ils auraient mis le feu dans tous les villages. C'est caque j'ai moi-même entendu répéter plusieurs fois par un hauptmann de Phalsbourg ; il disait :

o Faites des vœux pour nous ! car malheur à vous si nous étions repoussés!... Tout ce que vous avez soiiffert jusqu'à présent n'est que de la plaisanterie... Nous ne laisserions pas pierre sur pierre en Alsace et en Lorraine... Ce serait notre intérêt pour la défense... Ainsi, priez... priez le Seigneur Dieu pour nos armées... Si nous étions forcés de reculer, vous seriez bien à plaindre ! »

Ces paroles, je crois encore les entendre.

Tout cela ne m'aurait rien fait ; j'aurais sacrifié 1 1 maison, le moulin, tout, si nous avions été sûrs de remporter finalement la victoire et de rester Français ; mais j'étais dans le doute. A force de supporter des misères, l'homme finit par perdre, non pas le courage, mais la confiance, et c'est le plus grand malheur; la confiance fait les trois quarts de nos forces.

Vers ce temps, nous reçûmes aussi la première lettre de Jacob, il était àRastadt ; et je n'ai pas besoin de vous dire quel soulagement ce fut pour la mère, de penser qu'elle pouvait aller voir notre fils dans un seul jour.

Voici cette lettre, que je copie :

■ Mon cher père et ma chère mère,

« Je ne suis pas encore mort. Dieu merci, et je voudrais bien avoir de vos nouvelles, si c'était possible. Vous saurez qu'en arrivant à Lutzelbourg, on nous a chargés sur le chemin de fer, dans les wagons des bestiaux. Nous étions trente ou quarante ensemble, et pas trop à notre aise pour nous asseoir, puisqu'il n'y avait pas de bancs, ni pour prendre l'air, puisqu'il n'y avait qu'une petite ouverture de chaque côté. Ceux qui voulaient respirer ou demander à boire trouvaient la baïonnette devant leur nez, et l'on empêchait les âmes charitables de nous donner un verre d'eau. Nous sommes restés comme cela plus de vingt heures, debout, sans pouvoir seulement nous baisser un peu. Beaucoup se trouvaient mal ; et quanta moi, les jambes m'entraient tellement dans les côtes, que je ne pouvais plus reprendre haleine, et que je pensais avec les camarades qu'on avait entrepris de nous exterminerd'une nouvelle manière.

« Pendant la nuit, nous avons traverse le Rhin, et puis le chemin de fer a continue de

rouler, en remontant de l'autre coté, jusqu'à. Rastadt. Les derniers wagons, où j'étais, sont restés, et les autres sont partis, pour aller plus loin en Allemagne. On nous a mis d'abord dans des casemates, sous les remparts ; des espèces de voûtes humides et froides, où beaucoup d'autres, arrivés avant nous, étaient en train de mourir comme des mouches. La paille pourrissait et les gens aussi. Les médecins do la ville et des régiments b.adois avaient peur de voir la maladie gagner les environs, et depuis huit jours on a fait sortir ceux qui pouvaient encore marcher ; on les a mis dans de grandes baraques eu planches, couvertes de papier goudronné, où nous avons reçu chacun une nouvelle botte de paille. C'est là que nous vivons, assis à terre. On joue aux cartes, on fume des pipes, et les Badois montent leurs factions autour de nous. La baraque où je suis, grande trois fois comme l'ancienne halle de Phalsbourg, est entre deux b.istions de la ville ; et si par malheur l'idée venait à quelques-uns de se révolter, on nous criblerait d'obus et de mitraille, de sorte que, dans dix minutes, il ne resterait plus un seul d'entre nous. Nous le savons bien, et cela calme notre indignation contre les Badois, qui nous traitent comme des animaux. Nous recevons à manger deux fois par jour, un peu de soupe aux haricots, ou bien au millet, avec un tout petit morceau de viande, gros comme le doigt, juste ce qu'il faut pour nous empêcher de mourir. Après un blocus comme le nôtre, il faudrait autre chose pour nous refaire ; aussi nous avons des nez qui sortent de la tête, comme des becs de corbeaux ; nos joues rentrent de plus en plus, et sans les canons braqués sur notre baraque, nous nous serions révoltés dix fois.

o J'espère pourtant que j'en reviendrai ; le manteau du père me réchauffe, et puis les louis du cousin Georges me font aussi du bien. Avec de l'argent, on a de tout, seulement il faut payer cinq fois plus que cela ne vaut, car ces Badois sont pires que les juifs; ils veulent tous faire fortune en peu de temps sur les malheureux prisonniers.

« Je ménage mon argent. Au lieu de fumer des pipes, j'aime mieux acheter de temps en temps un peu de viande, ou bien une chopine de vin, pour me fortifier l'estomac ; c'est bien meilleur pour la sauté, et puis ça fait aussi plus de plaisir, quand on a bon appétit. L'appétit ne me manque jamais ; ceux qui perdent l'appétit attrappent le typhus ; je u'attrapperai jamais le typhus ! Mais s'il plaît à Dieu que je retourne à Rothalp, je veux, le

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premier jour, faire un grand repas avec des choses solides, comme du jambon, du pâté de veau et du vin rouge. J'inviterai aussi mes camarades, car c'est terrilile d'avoir faim I Et maintenant, pour vous dire la vérité, je me repens de n'avoir pas donné quelquefois deux sous à un pauvre, qui me demandait l'aumône en hiver, en disant qu'il n'avait pas mangé; je vois ce que c'est, et je me repens !

a Si vous en rencontrez un dans cet élat, mon père ou mamère, faites-leentrer, donnezlui du pain ; qu'il se réchauffe et qu'il reçoive encore deu.x ou trois sous en partant; figurezvous que vous le faites pour votre fils, et que cela me portera bonheur.

« Lanière pourrait peut-êlre venir me voir; on ne lai^-se pas approcher de nous beaucoup de monde ; il faut une permission du commandant de Rasladt. Ces Badois et ces Bavarois, qu'on disait si bons catholiques, nous traitent aussi durement que les luthériens. Je me rappelle que le cousin Georges disait que tout cela n'était que de la comédie ; il avait bieb raison. Au lieu de tant prêcher sur notre Seigneur Jésus -Christ et de chanter ses louanges, on ferait bien mieux de suivre son exemple.

« Enhn, que la mère essaye 1 Peut-être que le commandant aura bien dîné, qu'il sera de bonne humeur et qu'il lui donnera la permission de venir dans la baraque! C'est ce que je souhaite. Et, pour finir, je vous embrasse tous cent fois, le père, la mère, Grédel le cousin Georges et la cousine.

« Votre fils ,

« Jacob Wéber.

« J'ai oublié de vous dire que plusieurs de notre bataillon se sont échappés de Phalsbourg, avant et après l'appel des prisonniers; dans le nombre est Jean-Baptiste Werner. On dit qu'ils sont allés rejoindre Garibaldi;je voudrais bien être avec eux. Les Allemands nous disent que, s'ils se laissent reprendre, on les fusillera sans miséricorde; oui, mais ils ne se laisseront pas reprendre, surtout Jean- Baptiste! Si nous en avions seulement deux cent mille comme lui, les Badois ne nous ennuieraient plus longtemps avec leur soupe aux haricots et leurs canons pleins de mitraille.

« Rastadt, le 6 janvier 1871. i>

Depuis ce moment, ma femme ne pensait plus qu'à revoir Jacob; elle fit son paquet ; elle mit dans le panier différentes provisions,

et deux jours après elle était en route pour Rastadt.

Je ne la gênai pas, pensant bien qu'elle n'aurait plus de repos avant d'avoir embrassé notre garçon.

Grédel, elle, était bien tranquille, sachant Jean-Baptiste Werner avecGaribaldi. Je crois même qu'elle en avait reçu des nouvelles; mais elle ne nous montrait aucune de ses lettres, et s'était remise à me parler de sa dot, disant que la mère avait reçu cent louis, et qu'elle devait en avoir autant. Elle voulait savoir où se trouvait caché notre argent, et je lui disais :

a Cherche!... Si Iule trouv(!S, il est à toi. »

Les filles qui veulent se marier sont pourtant de terribles égoïstes ; pourvu qu'elles aient celui qui leur plaît, la maison, la famille, le pays, tout le reste leur est égal. Toutes ne sont pas comme cela, mais au moins la bonne moitié.

A force d'être ennuyé par Grédel, je ne souhaitais plus que de voir revenir son Jean- Baptiste, de les marier ensemble et de lui compter son argent.

Mais d'autres afl'aires plus graves attirèrent alors les yeux de toute l'Alsace et de toute la Fiance.

On a reproché depuis à Gambetta d'avoir envoyé l'armée de Bourbaki, pour venir nous secourir, en débloquant Belfort. Ou a dit que toutes les forces de Mecklembourg et du prince Frédéric -Charles avaient pu tomber sur Chanzy et l'accabler d'un coup; que nos deux armées du centre auraient dû se soutenir l'une l'autre. C'est possible. Je crois même que Gambetla a commis une grande faute, en divisant nos forces ; mais il faut pourtant reconnaître que si l'hiver n'avait pas été contre nous, si le froid n'avait pas redoublé dans ce moment, empêchant Bourbaki d'avancer avec ses canons et ses munitions aus-si vite qu'il aurait fallu, pour empêcher de Werder de se fortifier et de recevoir des renforts, l'Alsace aurait été délivrée, et que nous aurions même pu attaquer les Allemands chez eux, par le grand-duché de Bade. Combien de gens se seraient alors soulevés d'un coup; et que de fois Georges et moi, voyant ce mouvement, ne nous sommes-nous pas dit :

«S'ils arrivent seulement jusqu'à Mutzig, nous serons en route! »

Oui, à la guerre tout ne réussit pas, et quand on a contre soi, non-seulement l'ennemi, mais le froid, les glaces, la neige, ks mauvais chemins, pendant que les autres ort les chemins de fer qu'on leur a laissé prendre

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bêtement au commencement de la campagne, et qu'ils reçoivent sans fatigues et sans dangers, troupes, vivres, munitions, tout ce qu'il leur faut; alors si les bonnes idées sont per- •dues, ce n'est pas aux derniers venus, mais aux premiers qu'il faut s'en prendre.

Sans les grandes neiges qui encombrèrent les routes, Bourbaki aurait surpris de Werder. Les Allemands s'en doutaient, car tout à coup les réquisitions recommencèrent ; des landwehr, cette fois venus de Metz et conduits par des officiers à lunettes, se mirent à passer dans nos villages: ce sont les derniers que nous ayons vus ; ils arrivaient du fond de la Prusse. Moi-même je les ai entendus dire qu'ils avaient été trois jours et trois nuits en chemin de fer; et maintenant ils continuaient leur route vers Belfort, à marches forcées, parce que d'autres troupes, arrivant de Paris, encombraient la voie de Lyon.

Georges ne pouvait pas comprendre comment il venait du monde de Paris, et disait •

« Ces gens-là mentent! Si les troupes du siège s'en allaient, les Parisiens sortiraient et se mettraient à leurs trousses. »

En même temps nous apprenions que les Allemands évacuaient Dijon, Gray, Yesoul, où les francs-tireurs de Garibaldi les remplaçaient aussitôt ; que de Werder faisait de grands travaux en arrière de Belfort; l'affaire devenait sérieuse, les dernières forces de l'Allemagne entraient en jeu.

Alors aussi V Indépendance ne parlait plus que de paix, de convocation d'une assemblée nationale à Bordeaux; les journaux anglais recommençaient à s'attendrir sur notre sort, comme ils avaient fait au commencement de la guerre, disant qu'après la première bataille, Sa Majesté la reine se mettrait entre nous. Je crois bien que si les Français avaient été vainqueurs, les Anglais auraient crié :

« Halte!... c'est assez!... Le sang humain a déjà trop coulé ! ... »

Mais comme nous étions vaincus. Sa Majesté la reine n'est pas veiTlie nous séparer ; elle a trouvé sans doute que tout allait trèsbien pour son gendre, le bon Fritz, et que le le Seigneur Dieu marchait dans le bon chemin.

Toute cette comédie de journaux recommençait donc; et si le coup de Bourbaki avait réussi, les grands cris, les belles phrases et les attendrissements sur notre pauvre humanité, sur la civilisation et les droits internationaux auraient redoublé, pour nous empêcher de pousser trop loin nos avantages.

Malheureusement la chance fut encore une fois contre nous. Quand je dis la chance, il

faut s'entendre : les Allemands, qui n'avaient plus de forces à tirer de leur pays, en avaient encore autour de Paris, dont ils pouvaient disposer sans crainte: on ne les inquiétait pas trop de ce côté, comme nous l'avons appris plus tard.

Si le général Trochu avait écouté les Parisiens, qui demandaient à se battre, Manteuffel n'aurait pas pu retirer du siège le 2'' corps d'armée, pour écraser Bourbaki, à cent lieues de là, ni le général '\''an Gœben des masses de troupes pour tomber sur Faidherbe dans le Nord, ni d'autres encore n'auraient pu se joindre à Frédéric-Charles, pour accabler Chanzy. C'est clair!...

Enfin, la France n'a pas péri tout de même; mais elle a été bien malheureuse!

C'était au temps des plus grands froids. Bourbaki se rapprochait de Belfort ; il enlevait Esprels et Villersexel à la baïonnette ; puis toute l'Alsace apprenait avec bonheur qu'il arrivait à Montbéliard, Sar-le-Chàteau, Vyans, Comte-Henaut et Chusey, reprenant tout ce pays de bonnes gens, encoi-e plus malheureux que nous, car ils ne savaient pas un mot d'allemand, et la mauvaise race leur en voulait d'autant plus.

La confiance nous revenait. Georges et moi, tous les soirs au coin du feu, nous parlions de ces affaires, en relisant le journal trois et quatre fois, pour tâcher d'y trouver encore du nouveau.

Ma femme était revenue de Rastadt, indignée contre les Badois, n'ayant pu voir Jacob, ni même lui faire tenir les provisions qu'elle avait emportées. Elle avait seulement vu de loin les baraques en planches, avec leurs quatre rangées de sentinelles, les palissades et les fossés qui les entouraient. Grédel, Marie-Anne et elle, ne parlaient plus que des pauvres piùsonniers, faisant vœu d'aller en pèlerinage à Marienthal, si Jacob revenait sain et sauf.

La fatigue, l'ennui, la cherté des vivres, la crainte de manquer, si la guerre continuait, tout cela nous donnait terriblement à réfléchir, et pourtant on espérait toujours, quand VIndépcndancc nous apporta le rapport du général Chanzy sur les combats de Montfort, de Champagne, de Parigné-l'Evêque, et d'autres endroits, où nos colonnes, accablées par les cent quatre-vingt mille hommes de Frédéric- Charles et du duc de Mecklembourg, avaient été forcées de reculer jusque dans leurs dernières positions, autour du Mans.

Ce soir-là, comme nous partions sur le coup de dix heures, Georges nous dit :

HISTOIRE BU PLERISCITF.

« Ecoutez, je ne crois pas beaucoup aux pèlerinages, quoique plusieurs de mes anciens camarades de la Boussole aient eu pleine confiance en la vierge de Bon-Secours; je n'ai jamais fait de vœux, cela n'entre pas dans mes iLlées;maisje prometsde boire deux bouteilles de bon vin avec Christian, en l'honneur de la République, et d'en faire distribuermieà chaquepauvredu village, sinousgagnonslagrandc bataille de demain, car elle sera livrée demain ; d'après ce que raconte Chanzy, notre armée est serrée de près, elle est sur ses positions définitives, et le grand coup sera porté. — Bonsoir.

— Bonne nuit, Georges et Marie-Anne. »

Nous sortîmes au clair de lune, le chemin

étiiicelait de givre ; c'était le 15 janvier 1871.

Le lendemain, l'Indépendance ne vint pas, ni le surlendemain ; elle manquait souvent, et nous venait par trois et quatre numéros à la fois. De nouveaux bruits s'étaient répandus ; on parlait de la perte d'une bataille, les landwehr à Phalsbourg se réjouissaient et buvaient du vin de Champagne.

Le 18, vers deux heures de l'après-midi, le piéton Michel arriva. J'attendais chezle cousin. Nous allions et venions, fumant des pipes et regardant aux fenêtres.

Michel était encore dans l'allée, que Georges ouvrait déjà la porte, en criant :

0 Eh bien ?

— Les voici, monsieur Wéber. »

Le cousin s'assit près du secrétaire :

« Nous allons voir ! a fit-il tout pâle.

Mais au lieu de commencer par le premier numéro, il ouvrit le second et lut bas ce rapport où Chanzy raconte que tout allait bien la veille, et que, par l'épouvante qui tout à coup avait saisi des mobilisés de la Bretagne, une partie de l'armée s'était mise en déroute, sans que ni lui, ni le vice-amiral Jauréguiberry pussent l'empêcher ni l'arrêter ; de sorte que les Prussiens étaient arrivés pêle-mêle avec les nôtres dans la malheureuse ville du Mans, et avaient fait là beaucoup de prisonniers.

Je voyais la figure du cousin changer de seconde en seconde ; à la lin il jeta le journal sur la table, et dit :

« Tout est perdu ! »

C'est comme s'il m'avait enfoncé uu couteau dans le cœur.

Je pris pourtant aussile journal, et je lé lus jusqu'au bout. Chanzy ne perdait pas l'espoir de reformer son armée à Laval, et Gambetta courait le rejoindre, pour l'aider de son courage.

« Tiens, dit Georges , en se promenant de

long en large dans la chambre, regarde ! »

Placiard passait, bras dessus bras dessous avec un officier de laiulwehr, suivi de quelques hommes; ils faisaient des réquisitions, et entrèrent dans la maison voisine.

« Voilà le plébiscite en chair et en os. — Le gueux travaille maintenant pour Sa Majesté impériale Guillaume 1", car les Allemands ont leur empereur, comme nous avions le nôtre; ils vont apprendre ce que coûte la gloire; chacun son tour !... Plus tard, quand on leur serrera le licou, les pauvres gens regarderont de tous les côtés, pour voir si la France ne se révolte pas ; mais la France sera bien tranquille, eux-mêmes auront rivé ses chaînes !... et leurs maîtres serreront, serreront toujours le licou :

« Hue! Méchel' / Attention... Tête droite, tête gauche!... Ah! gredin, tu fais la grimace ... Je vais t'apprendre que la force prime le droit, en Allemagne comme ailleurs, puisque tune le sais pas encore.. .Vlan! Comment trouves-tu ça, Méchel? Ah! tu croyais avoir gagné des batailles pour la patrie allemande, pour la liberté allemande, imbécile!...

Apprends que c'est pour te remettre sous le joug, comme après 1815 ; pour te montrer la différence cjui existe entre le noble hobereau allemand et la brute de ton espèce! Hue!... »

Georges criait et disait :

« Faut-il être malheureux d'avoir été inondés comme nous, du jour au lendemain, par six cent mille Allemands ; d'avoir été surpris, sans fusils, sans munitions, sans ordres, sans chefs, sans rien !... Ah ! les députés de la majorité repoussaient le service obligatoire; ils craignaient d'armer la nation; ils ne voulaient pas risquer la peau de leurs fils ; le peuple seul devait se battre, pour défendre leurs pensions, leurs châteaux, leurs propriétés de toutes sortes; misérables égo'istes!... ils sont cause de notre ruine; on devrait afficher leurs noms dans toutes les communes, pour apprendre à nos enfants à les maudire ! b

Son caractère ^'aigrissait, et ce n'était pas étonnant, nous n'apprenions plus que de nouveaux revers : d'abord la reddition de Péronne; au moment où Faidherbe allait la délivrer, et la retraite de notre armée du Nord sur Lille*et Cambrai, devant les forces écrasantes de Van Gœben, venues en partie de Paris; ensuite la grande attaque de Bourbaki, de Montbéliard au mont Vaudois, qu'il avait recommencée trois jours de suite, les 15, 16,

(1) Sobriquet du peuple allemand; il correspond a notre Jacques Bonhomme.

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