LES ORATEURS DE MON VILLAGE
çon et chaque fiUe, pendant la saison d'hiver. Si donc vous trouvez que sept cents francs ne sont pas assez...
— Pas assez!... interrompirent les conseillers en tumulte, pas assez!. . »
En même temps Damido se leva, et promenant autour de lui des regards élincelants :
(1 Oui , s'écria-t-il, je sais qu'Antoine Denier reçoit cinq cents francs du gouvernement et deux cents francs de la commune; le percepteur Georgel, qui descend à l'auberge du Sa/jùi, lorsqu'il vient toucher les contributions, le disait encore l'autre jour, et personne ne voulait le croire. Sept cents francs pour apprendre l'AB G à nos enfants! Chacun trouverait que c'est assez joli, hé ! hé! hé ! Eh bien, ne voilà-t-il pas que cet Antoine, qui devrait être bien heureux de recevoir sept cents francs pour se promener dans la salle d'école, un martinet sous le bras, tandis que nous autres nous sommes dehors, les pieds dans la neige et dans la boue, — les uns à piocher, à labourer, à semer, à faucher, à récolter, les autres à scier des arbres, à fendre des tocs durs comme la pierre, à sclilitter des troncs, des bûches ou des fagots,... ne voilàt-il pas que cet Antoine Denier, qui reste assis près d'un bon fourneau quand il fait froid, et près d'une fenêtre ouverte au frais quand il fait chaud, et qui n'a d'autre peine que de crier de temps en temps : — B A BA, B E BE, — ne voilà-t-il pas qu'il se plaint au souspréfet, et qu'il réclame encore quarante sous pour chaque fille et chaque garçon, pendant la saison d'hiver ! »
Il se fit une grande sensation dans le conseil municipal, et le pauvre maître d'école se leva, faisant signe qu'il voulait répondre.
«Taisez-vous! lui cria le maire avec un geste furieux, vous n'avez rien à dire ici.
— Quarante sous! répéta Damido, en lançant au pauvre homme un regard terrible. — Savez-vous, monsieur Antoine Denier, ce qu'un notable comme moi est obligé de faire pour gagner quarante sous? Il est obligé de se lever à trois heures du matin, d'atteler sou âne à sa charrette, et quelquefois de se charger lui-même une hotte sur les épaules, lorsque l'âne en a trop, de descendre à Marmoutier, à Saverne, à Schirmeck, par des chemins à se casser le cou cent fois, de s'asseoir au coin d'une borne, par le vent, la pluie ou la neige, et là de fondre les cuillers, d'étamer des casseroles et de raccommoder toute la vaisselle fêlée du pays.
— Mais cela n'a pas de rapport avec la science ! s'écria Denier vraiment indigné.
— Taisez-vous! répéta Jacques Romary pourpre de colère, taisez-vous... ou j'appelle Guuy pour vous faire sortir.
— Ensuite, reprit Damido, il est obligé de revenir, sa croûte de pain dans la poche, et encore... encore... les quarante sous ne sont pas toujours gagnés. Il a fallu se rafraîchir d'un petit verre par-ci, d'un petit verre par-là, pour se remonter le cœur. Et vous croyez, monsieur Antoine, que je vais vous donner mes quarante sous? »
Il haussa les épaules et se rassit en souriant d'un air de pitié.
«Oh! que non, monsieur Denier,... oh!
que non! vous ne les tenez pas encore !
— Et moi donc, dit Charles Benerotte, le bûcheron, qu'est-ce que je ne suis pas obligé de faire pour quarante sous! Gombien d'arbres ne me faut-il pas abattre? Gombien ne me faut-il pas lier de fagots, schlitter de troncs et de bûches?
— Et nous tous ! crièrent les autres. Est-ce que M. Denier nous prend pour des fous ?
— Encore, dit François Mathis, si nos enfants apprenaient quelque chose !
— Bah ! je ne sais ni lire ni écrire , interrompit le grand Nicolas Jacquel, ça ne m'empêche pas de faire les plus beaux balais du pays. »
La sueur coulait à larges gouttes sur la face pâle du pauvre maître d'école; il regardait M. le maire d'un œil suppliant et semblait implorer la pitié de tous; mais, bien loin de le plaindre, les membres du conseil jouissaient de sa défaite.
Georges Machette, l'épicier, se levant alors, dit en parlant du nez :
« Messieurs les conseillers, vous avez bien raison de refuser les quarante sous qu'on vous demande, car l'instruction c'est la perte des hommes; ça les gâte,... ça les détruit,... ça les rend bêtes !
0 Vous connaissez tous mon fils Georges; il y a six ans, c'était le plus beau garçon du Valtin, grand, fort, les cheveux crépus. Ma femme en était toute fière.
M J'ai eu le mallieur de l'envoyer à l'école; il n'est plus que l'ombre de lui-même!
« Tous les samedis, M. Antoine Denier venait me dire : « Votre fils , monsieur Ma- « chette, vous fera beaucoup d'honneur ; il « apprend tout ce qu'il veut. Il sera tout ce « que vous voudrez : marchand de bois en « gros, avocat, notaire; il sera la gloire de « votre famille ! »
« Moi, je croyais ça; j'achetais tous les bouquins qu'il lui fallait. Georges se couchait avec ses livres; il se levait la nuit pour les