LE PATE DE LAPIN
— Ohl ça n'est rien, répondit Menschenfresser en regardant de côté, ça n'est rien, monsieur le docteur; ça racle un peu, mais ça passe tout de même.
— Ah ! ça passe tout de même ! fit Desjardins. Eh bien, mon garçon, ne vous gênez pas; du moment que ça passe, tout est pour le mieux; mais s'il vous arrive de nouveaux accidents, vous irez chercher un autre médecin. »
Et il sortit sur la porte.
M. Mathis riait de bon cœir.
« Voyez-vous, monsieur Desjardins, disaitil, pour manger et avaler, ces Prussiens n'ont pas leurs pareils; il leur faut des tas de nourriture qui feiaient peur à quatre de nos batteurs en grange. N'est-ce pas, Marie- Anne?
— Oui, dit la mère Malhis; celui-ci mange autant de pommes de terre et de lait caillé, sans parler de la viande, que le tonkin que nous avons en graisse. Nous ne gagnons rien sur sa nourriture, allez !...
— Je vous crois ! i répondit Desjardins.
11 regardait du coin de l'œil Menschenfresser, qui continuait de manger des deux mains, les coudes sur la table et le nez dans
son assiette, comme tous les Allemands, car c'est à leur manière de manger qu'on reconnaît ces gens pour des barbares. Les hommes civilisés portent la nourriture à leur bouche ; eux, ils la cherchent avec leur mâchoire, comme les bêtes !
« Et l'on appelle cela des spiritualisles! s'écria tout à coup Desjardins en éclatant de rire, un peuple de spiritualisles!... Quelle farce !. . . Arrive, Georges, nous n'avons plus rien à faire ici; cet animal nie dégoûte ! »
Il descendait l'escalier.
tt Ma foi, lui dis-je en le suivant, lu as bien raison; tous ces Allemands ne pensent qu'à s'emplir; c'est une race de goinfres. Si l'Europe ne se met pas en travers, ils l'avaleront morceau par morceau.
— C'est possible, répondit Desjardins redevenu pensif; mais il ne suffit pas d'avaler, la grande affaire est de digérer; gare aux indigestions!... Sans parler des os qui vous restent dans la gorge et qui nécessitent parfois des opérations très-dangereuses...»
Nous étions arrivés près de la voiture. Deux minutes après, nous roulions du côté de Save rue.
H^gMa^^ ~
Après quatre ans d'exil, étant devenu vieux. J'aurais voulu revoir un seul jour ma patrie. J'étais à Wissemba, près de Sainte-Marie, Faible, triste, malade, et chaque jour mes yeux Se tournaient vers la terre où dorment les a'ieus.
Ils sont là I — me disais-je assis à la fenêtre, — Derrière les sapins, à l'angle du rocher; Tu pourrais en deux pas retrouver ton clocher, Et quelques vieux amis, qui t'attendent peut-être Pour te serrer la main avant de se coucher.