MAITRE CAS PAU D I"I
CanaillL-l. . |i. 9'.).
plus forte.... C'est abonii-
Fera quinze fois inable !... »
La fureur le gagnait, lorsque la pauvre Simonie entra toute tremblante, s'approchanl du lit et murmurant :
« Fi.\?
— Que veux-tu ?
— 11 y a encore de l'espoir.... Georges m'a dit qu'il restait encore de l'espoir.... miis on ne sait pas ce qui peut arriver.... il faut mettre sa confiance en Dieu.... il faut songer...
— .4 quoi ?
— A ton âme!... J"ai fait prévenir M. le curé.... »
Les yeux de ftiaitre Gaspard s'allumèrent, et, malgré l'horrible douleur qui le tenait aux
reins et à la nuque, se retournant, il dit en ricanant :
« Mon ùme? qu'est-ce que tu me clianlo.'. là?... Si j'avais pensé qu'il y a une âme, estce que j'aurais fait de la bière avec de la mélasse, au lieu d'orge, pendant trente ans?... Est-ce que j'aurais prêté mon argent à trente et quarante pour cent? Est ce que j'aurais appuyé Thomassin, cjui est un écornifleur, contre Brunel, qui était un patriote ?... Est ce que j'aurais volé cet imbécilcdePoutchiéri,en graissant la patte de S.ibouriau? Est-ca que j'aurais dansé la carmagnole avec Baragouin, [)0ur enfoncer Laurent el tous les républicains honnêtes? Est-ce que je me serais mis avec r.onaparte, qui avait violé son serment, assastiuû des femmes el des enfants dans les rues,
MAITRE GASPARD FIX
volé la BanqiiR et déporté cinquante mille citoyens coupables d'avoir voulu défendre la loi?... Est-ce que j'aurais fait avancer et décorer mes gendres, qui sont des bêtes, au détriment d'autres, plus intelligents et plus mériliints qu'eux? Est-ce que j"; urais tripoté dans toutes les affaires où des milliers d'imbéciles apporlaienl leur argent, pour recevoir en échange des morceaux de papier, qui ne valaient pas deux sous !... Mon âme !... Il n'y a pas d'àme ! C'est une invention pour faire prendre patience aux malheureux qu'on écorche, pour leur faii-e croire qu'ils seront récompensés, dans un antre monde, de toutes les misères qu'ils supportent dans celui-ci.... pour les empêcher de se révolter.... Quelle farce !... Il n'y a rien, entends-lu?Rien que la ruse et la force !... Tant pis pour ceux qui ne le comprennent pas.
— Oh! Gaspard... bégayait la pauvre Simone, agenouillée devant le lit de M. le sénateur, ne dis pas cela... tu ne le penses pas... C'est le mal qui te fait parler!...
— Tu es trop bête pour comprendre ces choses, reprit maître Gaspard d'une voix haletante, en regardant sa femme d'un air de mépris; mais il faut pourtant que je te les dise... que j'essaye de les faire entrer dans la pauvre cervelle. Tu vas avoir cent soixantequinze mille francs à dépenser par au, ça fait presque cinq cents francs par jour! Les autres le sauront Ijien vite... ceux qui vivent de l'âme!... Ils vont s'abaltre sur cette maison comme une volée de corbeaux! Tu seras une sainte femme, la mère des pauvres qui pensent com.me eux ou qui en ont l'air... la consolatrice des allligés!... Ils t'apporteront des médailles bénites, de petits morceaux d'os ou de bois qui ne valent pas un liprd à la Bourse et qu'ils le feront payer comme du diamant!... Ils te proposeront de fonder des messes avec de la musique pour le repos de l'âme de M. le sénateur... S'ils veulent chanter gratis, laisseles faire, mais autrement, non ! Je ne veux pas qu'on donne à des célibataires l'argent que j'ai amassé péniblement depuis quarante ans... mou argent... mon cher argent !... M'enlendstu? »
Il tomba, comme épuisé.
La pauvie mère Simone sanglotait, le front contre le lit.
Au bout d'un instant, maître Gaspard, dominant sa souffrance avec une énergie vraiment surprenante, reprit d'ime voix entrecoupée :
«C'est Sabouriau qu'il faudra consulter., chaque fois qu'on le demandera de l'argent...
Sabouriau... et pas un autre!.. Il a l'œil ciair, celui-là... on ne le prend pas avec des litanies. Ce serait un homme, s'il n'avait pas tant de vices! Oui !... — Et si le curé, le grand -vicaire ou l'êvêque voulaient marier Michel avec une jeune fille noble, sans le sou, tu refuseras ton consentement, quand même elle serait noble depuis le commencement du monde... La noblesse est comme les bâtisses : plus c'est vieux, moins ça vaut, et plus ça coûte à entretenir... Je ne veux pas qu'on dépense ma fortune à réparer des ruines... Le beau mérite d'avoir dans ses ancêtres un homme qui avait du talent il y a mille ans et de vivre là-dessus comme un ver sur le tronc d'un arbre vermoulu!... Je suis plus noble à moi tout seul que tous ces nobles ensemble; j'ai gagné ma fortune et mes grades moimême, je ne les dois qu'à moi!... Il faudra donc que la fille ait de l'argent... beaucoup d'argent. L'argent, c'esttout... tout... tout!...»
Maître Gaspard, épuisé par ce dernier effort, se recoucha, en murmurant :
a Ah! mon pauvre argent!... Quel malheur....j'ai travaillé pour des brutes !...»
La nuit venait; Mme Simone sortit sans bruit, fuyant comme une ombre. Au loin, dans les gorges des Vosges, un cor sonnait le hallali; c'était Michel, chassant le sanglier; le feuillage semblait frémir à ce souffle.
Un domestique apporta de la lumière.
Depuis dix minutes, Frionnet, resté seul avec M. le sénateur, n'entendait plus que le lie-lac de la pendule; le cor s'était tu, rien ne bougeait, lorsque maître Gaspard se mit à dire, comme en rêve :
« Une mouche un chien pourri.... L'imbécile!... j'allais doubler sa fortune.... j'allais racheter tous les droits sous main, avec Frionnet.... tout!... Et puis j'aurais demandé
à l'Empereur Il m'aurait accordé cela,
lui... C'est un innocent qui ne sait rien !...
Je les aurais tous volés !... tous — tous.... et j'aurais passé pour le bienfaiteur du pays!... Le bienfaiteur ! »
Frionnet dressait l'oreille :
« (Ju'est-ce que vous auriez donc racheté, monsieur le sénateur' fit-il d'une voix douce, eu se penchant sur maître Gaspard; quoi? Vous aviez une idée.... une idée de génie.. . Quelle idée? «
Il écoutait, retenant sa respiration et les sourcils hérissés de convoitise. Mais le rêve de maître Gaspard avait pris un autre cours. Il était comme un noyé, qui descend, qui s'accroche aux brins d'herbe et qui descend toujours, entraîné par le courant.
MAITRE (ÎASPARD FIX.
Au bout d'une minute, il ri'prit tout bas :
<i Non! Je ne veux pas niouiir ! Un
homme conmie moi... moi !...»
Il essayait de lever ses liras déjà morts.
«Qu'on cherche Laurent.... Laurent! ■■
Puis, après un silence, et comme répondant à une observation :
« Je l'ai fait déporter?... Oui.... c'est vrai ! Il me gênait.... il pouvait me nuïre!... Mais ça ne fait rien... il viendra tout de même.... C'est )ui honnête homme.... il croit à l'âme, lui !... O'i'on le cherche... il a sauvé mon fils... il me sauvera! »
Frionnet venait de tirer son mouchoir, pour essuyer la figure de maître Fi.\, couverte de sueur; mais en entendant cela, il le remit dans sa poche, disant :
« Ça, c'est trop fort! Il y a une limite à tout... Canaille!... »
La respiration de M. le sénateur s'embarrassait de plus en plus, il bredouillait des paroles inintelligibles.
Tout à coup, M. le curé Rigaut, le porle- Clochette et Mme Simone, suivis de trois ou quatre domestiques, entrèrent précipitamment.
« Il vil encore'? demanda M. Rigaut tout essoufflé.
— Oui,» répondit Fiionnet.
M. Rigaut se pencha sur le lit, demandant :
«Monsieur le sénateur, m'entendez-vous'? »
Les lèvres du moribond s'agitaient rapidement.
» Il prie, » répondit Mme Simone.
Frionnet, de l'autre côté du lit, penchant l'oreille, entendait : « Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept! Un, deux, trois, quatre, cinq, six, ?ept ! » Et pensait :
« Il compte ses millions !
— Oui, il prie, l'honnête homme, s'écria M. Rigaut en lui donnant l'extrême-onctiou, il prie, ce bon chrétien ! Nous sommes arrivés un peu tard, mais ce n'est pas sa faute ni la nùtre... Los malheureux qu'il a secourus plaideront sa cause devant le trône du Tout-Puissant... Les archanges sont là pour recevoir son âme... Monsieur le sénateur, montez au ciel !
— Atnen ! » répondirent les assistants, en s'agenouillant et se mettant à prier tout bas.
Maître Gaspard Fix venait d'expirer ; ses yeuv, fermés depuis quelques minutes, se rouvrirent lentement ; il s'était arrêté à « Six ! six !... six !.. » le sept n'avait pu sortir.
Le surlendemain, Ids cloches tintaient, les équipages arrivaient, le grand monde des environs envahissait le château, tout le pays, du liôwald à la Neuville, de la Neuville à Vandeuvre et à Dâpreiuont, se répétait la nouvelle :
« M. le sénateurGaspard Fix est mort ! »
Lui, reposait dans la grande salle de la terrasse, sur un sorte d'estrade, en costume de sénateur, les mains jointes, les mâchoires serrées, un crucifix sur la poitrine.
M Hurel, le pharmacien de Vandeuvre, était venu l'embaumer par le procédé Ganal, ce qui lui permettait de se conserver plus longtemps.
Je n'ai pas envie de vous peindre les obsèques de maître Gaspard ; ciiacun a vu cette cérémonie imposante, avec la grand'messe en musique, les chevaux noirs caparaçonnés d'argent, le conducteur en hautes bottes, les tentures et les plumets du char funèbre.
Aujourd'hui, maître Gaspard Fix repose en terre bénite, dans l'aniiciue cimetière des seigneurs du Hôwald, à l'angle du parc.
Sa tombe est formée d'une grande dalle de marbre blanc portant cette simple inscription •-