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^Vv LISTHME DE SUEZ ^ A /\
EPCKMANN-CHATRIAN
Ln homme de taille moyenne m'aborda sans façon. (Page 5.)
Lorsque j'étais employé au canal de Suez, en 18t)5 et les années suivantes, me dit mon ami Goguel, j'avais l'habitude de me lever une ou deux heures avant le travail, pour respirer la fraîcheur du matin et voir si tout était en ordi'C dans nos environs.
Le campement du Sérapéum, — où se trouvaient nos chantiers, — situé sur l'emplacement de l'antique temple de Sérapis, ruiné depuis deux mille ans, se composait alors de cinq maisonnettes recouvertes de béton, de la cantine, grande baraque en briques, d'une
SOUVENIRS D'UN ANCIEN CHEF DE CHANTIER
vingtaine d'autres baraques plus petites, pour loger les oumers, et du village arabe, formé d'un monceau de huttes sur le bord de l'embranchement qui nous amenait l'eau potable du canal d'eau douce, éloigne d'environ deux kilomètres.
Quant aux ruines de Scrapis, c'étaient quelques briques qu'on déterrait de loin en loin ; un vieux pot cassé, un tesson de cruche ou d'autres choses du même genre, que les amateurs admiraient comme des reliques, et qui ne valaient pas une pipe de tabac.
Presque toutes nos baraques étaient abandonnées depuis la mort du Adce-roi Mohamet- Saïd, l'ami de M. deLesseps, arrivée en 1863; son successeur, Ismaïl, ayant retiré les vingt mille fellahs qui travaillaient au canal maritime, pour les employer à la culture de la canne à sucre et du coton, il s'agissait de remplacer cette masse de gens par des travailleurs libres, recrutés dans toutes les parties du monde.
A force d'articles de gazette et de promesses, il en arrivait quelques-uns de l'Italie, de la Syrie, de la Grèce; quelques barbarins.
presque tous domestiques, garçons de barque ou d'écurie, venaient aussi de Kenneh et d'ailleurs ; mais, sauf les anciens employés de la Compagnie universelle, bien logés et bien payés, il ne restait plus mille ouvriers dans l'isthme : c'était une véritable débâcle.
M. de Lessefjs, pour monter son personnel, avait dû s'adresser aux Ponts-et-Chaussées. qui avaient commencé, grâce aux vingt mille fellahs, la première partie du canal maritime, de Port-Saïd au lac Timsah : un petit chenal, avec cinquante à soixante centimètres d'eau, permettait aux bateaux plats d'aller de Port- Saïd à Ismaïlia; mais, pour terminer le canal, il fallait couper les seuils d'El-Guirs, de Toussoum, du Sérapéum, de Chalouf jusqu'à Suez; creuser la traucliée dans une partit des lacs amers et lui donner dans tout son parcours la largeur et la profondeur nécessaires au passage des plus gros paquebots; il fallait remuer plus de millions de mètres cubes de déblais qu'il n'en faudrait pour couvrir Paris et sa banlieue bien au-dessus des tours Notre-Dame.
D'après cela, Jean-Baptiste, tu comprends que mille ouvriers auraient eu de l'ouvrage jusqu'à la consommation des siècles.
C'est alors que M. de Lcsseps eut l'idée de traiter, pour l'aclièvement du canal maritime, avec les ingénieurs Rorel et Lavalley, à tant le mèlrc cube, et moyennant de fortes avances sur les cent vingt millions d'indemnité dus
par le vice-roi à la Compagnie universelle, en compensation des fellahs qu'elle avait perdus.
Ces messiem-s avaient leur plan : c'était de remplacer les bras, qui man(juaient, par des macliines et par des dragues, qui n'emploieraient qu'un petit nombre d'hommes et feraient chacune le travail de trois cents fellahs.
Et l'affaire entendue de la sorte, ils se mirent à construire ces machines énormes dans tous les ateliers et toutes les fonderies de l'Europe ; cela leur prit deux ans.
En attendant, nous autres employés de l'Entreprise, nous creusions un petit canal, large comme celui de la Marne au Rhin, entre le Sérapéum et le lac Timsah, pour recevoir les dragues et les bateaux porteurs quand ils viendraient ; cette tranchée se développait sur la ligne même que devait suivre le canal maritime; les dragues devaient l'élargir et l'approfondir; seulement il fallait d'abord y faire arriver l'eau, chose qui nous paraissait assez difficile, attendu que le niveau de la Méditerranée d'un côté et celui de la mer Rouge de l'autre étaient à quelques mètres au-dessous du fond.
Enfin, cela regardait l'Entreprise; nous poursuivions notre travail sans nous inquiéter du reste.
Et maintenant que tu connais ma position, j'en reviens à notre histoire au Sérapéum, en plein désert, à seize kilomètres d'Ismaïlia, à soixante-dix de Suez.
Je me levais donc la nuit, la chaleur du jour étant tellement grande qu'un œuf cuisait au soleil, et qu'il suffisait, pour se débarrasser des puces qui vous obsédaient, d'exposer sa chemise sur le sable : au bout de dix minutes elles étaient rôties.
Moi, j'étais devenu noir comme un corbeau, et tous les camarades d'Europe se trouvaient dans le même état.
Je passais simplement mon pantalon de coutil et je me mettais en route, en roulant une cigarette
Il me semble encore y être. Voici la baraque de notre docteur arabe, Chabassi; voici celle de mon camarade Ker-Forme, commandant l'équipe de nuit ; celle du maître charpentier Gendron, un Parisien plein de bon sens ; le four de notre boulanger Sainbois, chez lequel on allait prendre un verre d'absinthe ou de raki à l'occasion; la jolie maisonnette de M. Réné-Caillé, chef de section de la Compagnie; celle de M. Laugaudin, le nôtre ; la chapelle, la poste, le télégraphe.
A r.'ISÏKME DK SUEZ
tout est là qui déûlc sous mes yeux à l;i lueur des étoiles.
J'allais au hasard, à droite, à gauche; et le plus souvent je longeais par derrière les petites baraques des Piémoutais, Dalniates, Monténégrius, où fumait encore sur l'àtre, devant les portes, un restant du feu de l:i veille.
Eu rôdant ainsi, j'arrivais près des magasins de la Compagnie; là, parmi les hangars, dans une sorte de fenil en planches couverl de nattes en roseau, un vieux chameau tout pi'lé, les paupières à demi fermées, les lèvres pendantes, devant une auge en bois pleiiu' de paille hachée et de fèves concassées, mâchait gravement sa pitance.
Il était vieux comme Mathusaleni; ses longues dents jaunes rabotaient l'une contre l'autre pour moudre ses fèves, et de temps eu temps il relevait sa vieille tête de patriarche, promenant au loin un regard mélancolique sur le désert, où ses jambes s'étaient allongées pendant un demi-siècle.
Maintenant il avait sa retraite et remplissait seulement encore les jietibes commissions de M. Réné-Caillé.
J'éprouvais un certain plaisir à le conlenipler.
Au-dessus du fenil dormait le chamelier lousef ; ses jambes sèches et imos, couleur de chocolat, sortaient de la niche; et, dans les environs, des milliards de mouches tapissaient les madriers vermoulus; elles étaient venues s'abriter là contre la fraîcheur cl devaient repartir aux premiers ravons du soleil.
Il m'arrivait quelquefois de pousser plus loin, pour donner des ordres à nos chameliers, des bédouins du mont Sinaï, chargés de porter l'eau sur nos ciiantiers pendant le travail, les brouettes et les madriers d'un endroit à l'autre le long de la trancliée, et d'aller chercher notre viande à Ismaïlia.
Leurs tentes grises, rayées de brun, se détachaient sur le sable au clair de lune, à deux portées de fusil du campement, quelques chameaux et bourricots autour, et de véritables nichées d'enfants blottis dessous, connue des poussins sous les ailes de leur mère.
Ces gens nedormaieut jamais ; leui-s chiensloups donnaient l'éveil ; une ou deas femmes à l'ouverture des tentes me découvraient de loin; elles se dépêchaient, en rampant sur les mains, de rentrer à mon approche, et presque aussitôt le chcik ISaad-Méhémèche, un beau vieillard à large barbe grise, le nez fort, les joues ridées, couvertes d'un légi'r
duvrl ju.squ'aux yeux, et la grande robe blanche traînant sur les talons, paraissait, me demandant ce que je désirais.
Eu quatre mots je lui disais ce qu'il avait à faire avec ses gens pendant la journée, et je repartais.
11 pouvait être alors cinq heures, moment où rentrait l'équipe de nuit, sous la conduite de mes camarades Ker-Forme et Bonifay.
En longeant l'embranchement du canal d'eau douce, et passant devant une baraque à deux pas de la cantine, je toquais aux vitres (l'une petite fenêtre, en criant :
'■'■ lié! Georgette, il est temps de se lever.... La mère Aubry s'impatiente! »
Et une voix gaie, une voix déjeune fille, me répondait :
« C'est bon... c'est lion!... Merci, Goguel... Je me lève tout de suite. »
C'était une pauvre enfant qui demeurait là, Georgette Lafosse, la tille d'un peintre français venu dans l'isthme dès les premiers trmps, et mort l'année précédente à l'invasion (lu choléra.
Il était en train de badigeonner l'intérieur d'une baraque, lors({ue la mort l'avait sur- [iris, et le lendemain seulement, au milieu de cette consternation générale, un garde du campement, voyant Georgette courir désolée, demandant sou père, avait découvert le pauvre homme étendu siu' les planches, auprès (le ses brosses et de son pot de couleur. Des milliers de papillons blancs l'entouraient, disait le garde; il avait fallu l'enterrer tout de suite.
Georgette, âgée de treize à (juatorze ans, restait seule au monde, loin du pays, sans personne pour la réclamer ; et tout le cam- [lenient, tous les amis du père Favaieut adoptée. Elle nous tutoyait tous, et nous la tutoyions. Ce jjauvre petit être, vif et gracieux comme un cabri, avec de grands yeux noirs, un fond de caractère un peu fantasque, chantant et pleurant tour à tour, nous intéressait tous et nous apitoyait.
Du reste, Georgette ne demandait rien à personne ; elle aidait la mère Aubry à laver sa vaisselle, à servir les clients, et se nourrissait à la cantine.
Un plaisantait avec elle, mais ou se souvenait de son père, un brave ouvrier, un bon Fi'an(;ais, et ce souvenir sauvegardait l'enfant contre toute mauvaise action.
C'est moi qui l'éveillais tous les matins, car elle était grande dormeuse; et puis je poursuivais mon chemin, en songeant à mes ail'aires. '
SOrVEXIRS D'UN ANCIEN CHEF DE CHANTIER
Le père Surot, surveillant de la Compagnie, un annon soldat, ponctuel, matinal, avait déjà balayé sa chamhre et pris son café ; il allait maintenant éveiller le conducteur de son Lourricot et faire un tour sur les chantiers. A huit heures il était de retour et rendait compte à son chef, M. Réné-Caillé, de tout ce qu'il avait vu et du nombre des travailleurs.
Mais il ne s'agissait pas de cela : les camarades rentrés, il fallait partir.
Abou-Gamouse (le Père des Buffles), un grand nègre efflanqué, déhanché, soi-disant gardien du jardin public, où no poussait pas un radis, — parce qu'il ne l'arrosait jamais, — Abou-Gamouse se mettait à sonner la cloche du campement à tour de bras ; il aurait réveillé des morts ; les ouvriers sortaient effarés de leurs baraques, et passaient les manches de leurs vareuses en se dirigeant vers les chantiers. Moi, je coupais au court, près des ateliers de l'Entreprise, et j'arrivais en dix minutes à la tète de notre chenal, sur la butte du Sérapéura, où notre locomobile était en pression.
Cette machine, la première arrivée, le 21 décembre 1865, avec son treuil et ses quarante wagons, enlevait cinq cents mètres culies par jour. Tous les visiteurs de l'isthme venaient la voir : des Russes, des Anglais, des personnages de toute sorte, même le grand-duc Constantin; pas un ne l'oubliait.
En ce moment, sa cheminée, à la fraîcheur du matin, détachait des auréoles qui tourbillonnaient jusqu'au ciel.
Je faisais vite mon appel, et les ouvriers des différentes attaques commençaient à cliargcr; ceux de la décharge attendaient au haut de la rampe; les mulets, au fond de la tranchée, amenaient les wagons pleins au pied du plan incliné, la chaîne les accrochait; elle se tendait, et voilà tout en train.
Quelle activité tout à coup, Jean-Baptiste ! quel mouvement!... Et, ma foi, tu riras si tu veux, quelle belle chose de voir ces wagons pleins de sable arriver à la rampe, de les voir monter à la file, basculer là-haut ; d'en voir d'autres descendre à vide, d'autres rouler au-dessous à la décharge, et d'entendre ce bruit de la machine, ces cris des charretiers!... Oui, c'était un grand et magnifique spectacle !
Au bout d'un quart d'heure, on ne pensait jiliis qu'à l'ouvrage : les mouches, les puces, la chaleur, le soleil rouge qui s'élevait sur la ]ilaine aride, tout disparaissait. On était dans le feu de la bataille, et celle-là valait bien les
autres de Crimée ou d'ailleurs : — il devait au moins en rester quelque chose
Mais la chaleur augmentait toujours; vers dix heures, elle devenait accablante; deux chameaux, toujours occupés à chercher de l'eau douce à l'embranchement du canal pour abreuver les ouvriers, ne faisaient qu'aller et venir; d'autres montaient de l'eau pour alimenter la machine ; d'autres apportaient de la houille.
Les .Autrichiens et les Piémontais, mêlés de quelques Arabes syriens, chargeaient les wagons, les Européens en manches de chemise, les Arabes tout nus.
C'est là qu'il fallait voir, par cette chaleur écrasante, l'àpreté des hommes au gain ; ils ne travaillaient pas à la corvée pour le viceroi, les nôtres, ils travaillaient pour eux, c'était facile à reconnaître ; les mulets y résistaient à peine, ils se tenaient immobiles en attendant le chargement, la tète entre les jambes, comme affaissés ; les hommes allaient toujours Ils en ont sué des chemises!
Et les poseurs de la voie, qui travaillaient de onze heures à une heure, pendant le repas des autres, ont-ils souffert!....
Moi, presque toujours à l'ombre de la petite cassine qui me servait de bureau, je succombais presque; dans ces moments, l'intérieur de la tranchée, où le soleil tombait d'aplomb, ressemblait à une fournaise.
Représente-toi cela toute l'après-midi, sans interruption; il fallait sortir souvent, vérifier les chargements et s'assurer s'ils étaient complets ; il fallait en tenir note, se fâcher, s'indigner quand tout ne marchait pas rondement.
C'était une existence impossible; eh bien, Jean-Baptiste, je ne puis m'en souvenir sans attendrissement.
De ma porte toujours ouverte, je découvrais l'immensité du désert : du côté d'ismaïlia, le campement de Toussoum; du côté de la Syrie, nngt lieues de sables entassés comme les flots de la mer; vers l'Arabie, quand le temps était bien net, les cimes lointaines des contre-forts du Sinaï; et, à la chute du jour, les montagnes de l'Attaka, qui bordent la mer Rouge.
Tout est là conmie peint devant mes yeux ; mais dans tout cela, pas un arbre, pas un brin d'herbe, ce qui répandait; une grande tristesse sur cette vue imjjosante.
Du côté de la Syrie, je voyais qucLjuefois défiler au loin une caravane; on aurait dit une ligne de fourmis sur la terre poudreuse; d'autres fois im cavalier arabe ealo-
A L'ISTHME DE SUEZ
jiait là-bas comme la foudre, et je me demandais :
« D'où vient-il? — Où va-t-il? — Est-ce à la chasse de la gazelle?... — Est-ce à la ijoursuite de queliiu'un? »
Bientôt il avait disjiaru, et le grincement de la machine m'avertissait de songer à mes ailaires.
Souvent, à l'approche du soir, nous voyions arriver à clieval notre sous-chef de section, M. Saleron; c'était un de mes Lons amis.
Il venait de passer l'inspection des autres chantiers, qui se faisaient eucorcà la brouette, et s'arrêtait près de nous, penché, les mains sur le pommeau de la selle, son grand chapeau des Indes en parasol sur la nuque, regai-dant ce mouvement d'un air satisfait. Et s'il me voyait dehors, à surveiller un char- ;-'ement, il ne manquait jamais de me crier :
« Ça marche, Goguel f
— Oui, monsieur Saleron, oui, lui répondais-jc en m'essuyaut le front ; ça roule... le travail avance! »
El l'on continuait ainsi jusqu'à six heures, moment où le soleil disparaissait hrusqucment, presque sans crépuscule.
Alors l'équipe de nuit venait reprendre l'ouvrage jusqu'à six heui-es du matin : mules, travailleurs, surveillants, mécaniciens, tout était changé; des torches éclairaient le fond du chenal ; la décharge allait toute seule sans lumières, car les nuits en Orient ne sont jamais bien obscures.
Le repos du travail de nuit était de onze heures à une heure du matin.
Tous les quinze jours environ, M. Cotard, ingénieur en clief de l'Entreprise générale Borel, Lavalley et C", venait inspecter l'avancement des travaux ; il écoutait les réclamations que le personnel et les ouvriers avaient à lui faire.
Ainsi se passèrent les années 1865 et 1866.
Je me souviens que deux ou trois mois après mon arrivée au Sérapéum, un matin (jue j'avais couru vers huit heures jirendre mon café au campement et que je sortais de la cantine, un homme de taille moyenne, la démarche vive, le couffl de soie jaune et verte serré par la chamelière autour de la tète, comme un bédouin, en bottes et redingote, m'aborda sans façon et me demanda d'un ton familier comment j'allais, si je me plaisais dans ma position, enfin tout ce que peut vous demander une ancienne connaissance.
Et moi, tout surpris, je lui répondais dr même :
« Mais ça ne va jias mal... Un pourrait être mieux... vous comprenez... On n'a pas les agréments de Paris... Enfin, espérons toujours... A la guerre comme à la guerre! »
Je riais.
« Oui, faisait-il, vous avez raison; je vois avec plaisir que vous êtes satisfait; j'aime les caractères comme le vôtre. »
Il finit par me serrer la main et s'en alla.
Moi, je pensais :
« Il faut que cet honnne-là le connaisse; il a une bonne figure; ses moustaches commencent à grisonner, mais il est encore vert; où diable as-tu pu le rencontrer? »
Et je me creusais la cervelle, lorsque Saleron sortit de la cantine à son tour et, tout en marchant vers le chantier, me demanda :
« Qu'est-ce que M. de Lesseps vous a donc dit tout à l'heure?
— Gomment!... M. de Lesseps?... ce monsieur ?
— Hé! oui, c'est le président. 'N'ous ne le connaissez pas?
— Comment?... Comment?... c'est lui?... » Et je restai tout ébahi.
Le maître charpentier Gendron, qui nous suivait et nous entendait, se mit à rire en disant :
« Ali] oui... cela vous étonne!... Ce ne seraient pas messieurs les ingénieurs de la Compagnie, qui viendraient comme cela vous frapper sur l'épaule et souhaiter le bonjour au premier venu... Ils auraient trop peur de manquer au respect qu'ils se doivent. »
Ce gueux de Parisien avait toujours des réflexions pareilles; il nous faisait du bon sang à tous, car tu sauras qu'une sorte d'opposition existait entre les agents de la Compagnie universelle et ceux de l'Entrejirise, ce qui devait naturellement arriver, les autres étant chargés de recevoir nos travaux. On se disait :
« Nous faisons tout, et ces messieurs ont les honneurs et les bénéfices ! »
Plus d'un employé aurait peut-être quitté l'Entreprise; mais M. Lavalley avait introduit un petit article dans son contrat avec la Compagnie : c'est qu'elle ne pourrait engager aucun de ses employés sans son consentement écrit ; il ne lâchait que ceux dont il voulait se débarrasser ! Voilà pourquoi nous reslions tous, bon gré, mal gré; plus d'un faisait contre mauvaise fortune bon cœur.
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Mais en voilà bien assez sur le pays, les habitants, les employés de la Compagnie et ceux de l'Entreprise; tu vois la situation générale, cela suffit.
Quant au reste, nous prenions nos repas à la cantine Aubry, la grande baraque dont je t'ai déjà parlé et qui ne brillait ni par le luxe ni par la propreté ; la nappe et les serviettes n'étaient pas d'ordonnance; la femme, longue, sèche et laide, n'embellissait pas l'établissement; elle se grisait quelquefois et prisait comme uii vieux procureur, même devant ses marmites.
La petite Georgctte seule, par sa bonne humeur et son empressement autour de nous, déridait toutes les figures rembrunies.
« Hé! Ker-Forme ! . . . hé! Goguel ou Bonifay, disait-elle, tu m'as l'air bien sombre, ce soir... Voyons, ris donc un peu!
— Non!... va-t'en... laisse-moi, Georgette... je n'ai pas envie de rire.
— Oh! le bourru... il faudra donc que je lui tire les moustaches! »
Et l'on riait malgré soi... On faisait mine de l'embrasser... elle se sauvait.
Souvent je l'avertissais d'être moins folle, je la prenais à part pour lui dire :
« Ecoute, Georgette, il ne faut pas te familiariser avec tout le monde ; avtc nous autres, les anciens, — Gendron, Ker-Forme, Brunet, — à la bonne heui-e; mais les nouveaux venus n'ont pas connu le père Lafosse, eux ; ils pourraient croire autre chose et se tromper sur ton compte. Il faut être sage, tu m'entends, et ne pas agacer le grand Yàni Olympios comme tu fais. Dans trois ou quatre ans, un brave ouvrier se présentera, c'est siir, il te connaîtra bonne ouvrière, gentille , alors les anciens t'aideront, et tu deviendras une bonne petite femme. Mais surtout laisse Yàni tranquille. »
Ce Yàni était le pharmacien de notre hôpital, le plus grand imbécile que j'aie connu, c'est lui qui pilait les drogues du docteur Dechêne et qui composait ses onguents d'après la formule; cela lui donnait une importance que tu ne [lourrais croire ; quand on l'appelait «élève d'Hippocrate», le grand benêt se redressait et s'allongeait comme un àno (lu'ou étrille.
Les Grecs s'imaginent tous descendre d'un héros ou d'un èlre supérieur, j'ai vu «ja cent
fois. Mais cela n'empêchait pas Yàni Olympios d'être un fort bel homme, les yeux langoureux, le teint doré et le nez droit. Je ne sais pourquoi, rien que de le voir j'en étais agacé.
Georgette, lorsque je lui faisais ces remontrances, me regardait jusqu'au fond de l'âme, et si j'ajoutais :
« Le vieux Bernard Lafosse te dirait la même chose... Crois-moi... je te dis la vérité. »
Quelquefois elle devenait toute rêveuse et me répondait :
« Oui, Goguel, je te crois... tu m'aimes l)ien. »
Et d'autres fois elle se mettait à sangloter.
Ces choses me sont revenues depuis et m'ont souvent fait réfléchir.
Mais si Georgette nous faisait du bon sang, eu revanche la mère Aubry nous désolait par son avarice vraiment sordide ; elle ne nous servait jamais que des conserves restées dans je ne sais quel fond de magasin depuis la campagne de Crimée ; nous aurions souhaité des choux, des haricots verts, de la salade ; mais la vieille ladre n'avait jamais le temps d'aller en acheter au passage du bateau-coche d'Ismailia; le débarcadère du canal d'eau douce était trop loin pour elle, — à quatre pas de la cantine ; — et puis les dames du campement avaient tout enlevé, le coche avait à peine eu le temps de toucher la rive. Ainsi de suite ; elle trouvait cent raisons pour nous faire avaler ses rogatons.
Plusieurs eurent alors l'idée de semer des radis et d'autres légmnes; moi-même j'essayai d'avoir des fleurs et des plantes grimpantes devant ma baraque; notre sais (1), un jeune barbarin de Kartoum, dans la haute Egypte, le petit Kemsé-Abdel-Kérim, les arrosait régulièrement chaque malin, après avoir lavé notre linge au canal; elles coinmenraicnt à s'étendre, je me réjouissais d'avance; mais le soleil rôtissait tout; de temps en temps un nuage de sauterelles pleuvait dessus comme la grêle, des sauterelles jaunes, desséchées, qui vous broutaient la verdure en un clin d'œil.
Je ne sais quelle bêtise nous retenait dans un endroit pareil; on avait honte de battre en retraite, de retourner au pays sans avoir rien fait; l'amour de la gloire, la vanité, vous donnaient de l'obstination. Qu'est-ce que je sais, moi? Car, de réaliser des économies dans le commencement de rEutrcprise, il ne fallait pas y songer; nous n'étions pas intéi'essés. nous n'avions pas l'occasion de
(I) l)omesliï|Mc.
À L'ISTHME DE SUEZ
gaj^ncr des gratifications coninu- par la suite; notre sais me coulait 35 fr. par mois et ma pension 150. Il nie restait 30 IV. pour le vêtement et les menus plaisirs : beau chilTre!
Et voilà que, vers le milieu de 18G(), les ouvriers, qui s'étaient tant fait tirer l'oreille, arrivent par milliers du Noi-d et du Midi, de l'Orient et de l'Occident; les gros salaires de 5 à 7 fr. par jour avaient fini par les décider.
Je ne parle pas des Européens; c'est une chose qui nous est naturelle d'aimer l'argent ; mais les Arabes, des êtres sobres, vivant de galettes et ne buvant que de l'eau, je te demande un peu d'où l'amour du lucre pouvait leur venir!
Ils arrivaient du Delta, do la haute et de la moyenne Egypte, avec un pot à eau et quelquefois une vieille casserole en cuivre.
On leur distribuait des tâches, des madriers pour rouler les brouettes, des pioches et des pelles, tout ce qu'il leur fallait.
Aussitôt le travail commencé, ils allaient chercher im sac de farine au bazar arabe, moyennant quelques avances que leur faisait la caisse, et voilà mes gens achai-nés à piocher, à s'échiner pour deu.x francs cinquante centimes par jour.
Qu'on vienne encore nous dire que la fureur du luxe corrompt les mœurs! Quelle espèce de luxe pouvaient avoir des gens qui ne portent qu'une chemise, jeté le demande?
Les bédouins du désert, autres êtres désintéressés, arrivaient tous les matins avec leurs chameaux chargés de broussailles qu'ils vendaient aux travailleurs. Ceux-ci, dans un coin de leur manteau crasseux, mettaient de la farine qu'ils pétrissaient avec de l'eau, puis ils étendaient cette pâte sur une pelle dont ils a-vaient retiré le manche ; ils la posaient sur trois pierres et faisaient des.sons leur feu de brindilles.
La galette se cuisait, elle était brûlée des d(>ux côtés et encore toute en pâte à l'intérieur; que leur importait?
Ils s'asseyaient en rond à terre, diSchiraient la galette, mettaient les morceaux en tas ; l'un d'eux tirait de son sac deux ou trois oignons, que l'on cassait d'un coup de poing, et la troupe se régalait, avec un peu de sel.
Les négociants grecs et arabes venaient aussi s'installer près de nos chantiers; les Grecs vendaient du vin, de l'eau-de vie, du raki, du tabac, des allumettes; les Arabes, de la farine, des oignons, des lentilles rouges, des dattes sèches, puis aussi du tabac, du café, de l'huile, etc. ; mais les pauvres gens ne faisaient pas de grandes affaires : nos
ouvriers européens s'approvisionnaient à l'économat Bazin, et les Arabes ne buvaient ijue de l'eau.
Tous ces Égyptiens, fellahs ou autres, sont des gens très-doux; ils avaient ]iourtant tin défaut : chaque fois qu'ils trouvaient une brouette, un outil, un madrier égaré quelque j)art, après avoir bien reganlé si personne ne pouvait les voir, ils ne manquaient pas de le casser ou de le cacher dans le sai)lc
Ensuite, la grande bonne foi ne les distinguait pas non plus, car souvent pendant la nuit l'un d'eux se levait et plantait tout doucement son piquet de séparation à deux ou trois mètres en deçà de sa tâche, pour augmenter celle de son voisin à sa propre décharge; celui-ci, s'éveillaut à son tour, avait la même idée et déplaçait le piquet à son avantage. Puis le matin on n'entendait que des disputes, il fallait tout remesurer de fond en comble.
Hors cela, c'étaient les meilleures gens du inonde, aimant à causer, à rire, à faire de la musique au moyeu d'un manche de pioclie qu'ils passaient dans une grosse boîte à sardines, tendant des cordes de boyau par-dessus en l'orme de guitare; ils chantaient, en s'accompagnant de cet instrument, des airs nasillards et monotones, qui me jiroduisaient l'effet de jérémiades; tous les autres écoutaient après le travail, assis sur le sable, à l'ombre de leurs panneaux eu bonnet de police.
Pendant les mois de juin, de juillet et d'août, tout cela fourmillait et travaillait le long de notre tranchée à perte de vue
Oh! le travail libre, à la tâche, quelle belle invention ! . . . Sans le travail à la tâche, jamais on n'aurait pu tirer parti de ces Arabes; à la journée ils n'auraient rien fait du tout, car ces gens n'ont pas d'heures; souvent, au milieu de leur ouvragi;, ils s'arrêtent pour prier ou pour fumer une cigarette.
Si l'on avait voulu les faire lever au son <1(; la cloche, ils seraient arrivés d'un demi-jour en retard. Mais, la tâche une fois commencée, il fallait la finir ou renoncer à la paye.
L'amour du gain est le fond de la nature humaine d'un bout du monde à l'autie; ceux qui parlent d'abolir la propriété sont des imbéciles ou des filous.
Avec cette masse de gens, tu penses si notre travail avançait; mais notre canal n'était toujours qu'une rigole auprès du grand canal maritime qu'il s'agissait d'exécuter; nous avions encore quatre mètres à creuser en profondeur avant d'arriver à la ligne d'eau
SOUVENIRS D'UN ANCIEN CHEF DE CHANTIER
Tous les quinze jours environ, M. Cotard venait inspecter les travaux. (Pyge 5.J
de mer, et huit mètres en plus pour arriver au fond du futur grand canal, et y faire passer de grands bateaux allant d'Europe en Asie, donc douze mètres de profondeur sur soixante de large!
A première vue, cela paraissait impossible, on se disait : « Ce ne sera jamais fini ! »
Les journaux d'Europe nous apprenaient que la construction des dragues allait toujours son train, et que ce matériel coûtait déjà plus de trente millions à la Compagnie ; mais comment élever l'eau dans notre rigole, au-dessus du niveau de la mer, et puis ces dragues énormes dans le petit canal pour l'agrandir?
Mon ami Salcroii expliquait que l'eau viendrait du Nil, par le canal d'eau douce; que la
prise d'eau, se trouvant au Caire, était plus élevée que le Sérapéum, et que la pente nous l'amènerait à la première grande crue du fleuve; mais d'autres soutenaient à la cantine que le sable boirait cette eau douce, et qu'il n'en resterait pas une goutte pour porter les dragues.
Au milieu de ce mouvement immense, bien différent des commencements de l'Entreprise, comme le campement s'était étendu dans tous les sens; comme de nouvelles fournées d'Italiens, d'Autrichiens, de Grecs arrivaient sans cesse, des gens dont la physionomie, les manières et la crasse invétérée n'annonçaient rien de bon, et qu'ilfallaitcaser tout de même; comme tout se repeuplait dans l'isthme : qu'Isma'ilia. Port-Sa'id, Suez et tous
A L'ISTHME DE SIEZ
Les tentes d'une famille de Uédonins. (Page 10.)
les campements intermédiaires ressemblaient à de grandes foires, où les gens de toutes figures et de touscostumes se pressaient, jouaient, volaient, bataillaient, et que les cavas (1), autrefois trop nombreux, ne savaient jilus où donner de la tète, dans ce temps, vers le milieu de 1866, la chaleur était accablante; mais notre jeune barljarin , Kemsé-Abdel- Kérim, à force d'arroser notre jardinet, avait pourtant fini par y faire pousser quelques brindilles de haricots, de volubilis et d'autres plantes grimpantes qui formaient berceau devant nos portes et nous donnaient un peu d'ombre C'est là que je me reposais eu caleçon et en
(IJ Gendaraies lurcs.
bras de chemise, au retour du chantier; cjue je m'offrais un verre de vermouth, et que je rêvais au pays, à la fraîcheur des bois et des petits torrents vosgiens, au père, à la mère et aux belles nappes de neige en hiver, dans la vallée de Saint-Dié, sur la côte de l'Ormont, en face de l'Ermitage.
Plus il faisait chaud, plus je rêvais de fraîcheur; plus je voyais à travers le léger feuillage de ma treille le désert aride, le canal d'eau douce immobile, avec ses vieux chalands, les mâts penchés, la petite voile latine pendante et le raïss en turban gris, affaissé nonchalamment, plus je rêvais de forêts touffues, de prairies verdoyantes, de gens actifs, à la charrue, claquant du fouet, animant leurs bœufs delà voix;eiifhi, plus j'étais chez
SOUVENIRS D'UN ANCIEN CHEF DE CHANTIER
nous à l'Ermitage ; notre petite ville, avec SCS toits rouges et ses clochers au bas de la côte, et les bonnes gens du voisinage allant et venant par les sentiers.
Quelquefois je me représentais le père dans notre cour, fumant sous le pa-\allon sa grosse pipe d'écume, donnant un coup d'oeil à la grange, aux écuries ; la mère et la grand'nière, dans la salle en bas, causant des petites affaii'cs du ménage, de la rentrée des récoltes ; et tout à coup, sans savoir pourquoi, j'en avais les larmes aux yeux. Mais cela ne faisait que passer, je me levais, en me disant à moimême :
« Allons, Goguel, est-ce que tu perds la tète de l'attendrir? Si des gaillards comme toi prennent le mal du pays, qu'est-ce que ce sera donc des autres? »
Et je me secouais; je me mettais à chanter une gaudriole, pour chasser les idées mélancoliques. J'écrivais à la mère que tout allait bien, que je me portais comme le sapin du père Pacaud, derrière chez nous, le jjlus beau de la côte ; que j'étais eu train d'avoir des augmentations; que M. Lavalley n'aspirait qu'à nou^s en donner, et d'autres choses pareilles qui lui faisaient plaisir.
Et tout continuait de la sorte, sans interruption; grand travail tous les jours, ciel bleu le matin, blanc à midi; jamais de pluie, jamais de nuages; jamais de relâche non plus, sauf les dimanches, où nos Italiens et nos Autrichiens, presque tous chauffeurs, mineurs, mécaniciens, allaient entendre la messe, — que venaient dire dans notre chapelle les Pères de la Terre-Sainte, — laver leur linge et puis faire un tour au village arabe, ce qui nous forçait de suspendre le travail.
Franchement, nous n'en étions pas fâchés; on allait voir ces jours-là les amis d'ismaïlia ou les camarades de Chalouf. J'en avais partout ; mais de faire le voyage en batoau-cocho, cela ne me convenait pas trop.
Tu ne te figureras jamais rien de pareil, Jean-Baptiste ; d'abord on partait le soir du samedi, pour avoir U journée du dimanche devant soi; et jjuIs vous étiez avec des tas do Crocs, d'Arméniens, d'Italiens circulant sur le canal d'eau douce pour leur commerce ; avec des femmes allant voir leurs maris sur les chantiers.
.Vu milieu de la nuit sombre, parmi les caisses et les ballots, les gens ne savaient où se mettre.
A chaque instant le chaland butait à (lroiti\ à gauche, contre les ))crges, contre les roseaux de la rive; on tombait les uns sur les autres;
les hommes juraient; le raïss, en haut sur sa cabine, au gouvernail, chantait des versets du Coran ; on restait engravé des demiheures, il fallait aider à pousser aux perches pour se dégager; on risrjuait de perdre sa montre, son porte-monnaie, car les amateurs ne manquaient pas.
Et par-dessus tout cela, l'odeur de cette arche de Noé... Quelle partie de plaisir!
Aussi, depuis mon arrivée je ne songeais qu'à me procurer un cheval, que j'espérais faire nourrir par l'Entreprise, dans l'intérêt même du service; mais en attendant il fallait voyager en bateau-coche, et je préférais les trois quarts du temps rester au Sérapéum, faire ma partie de baignade au canal ou Incn une partie de chasse aux environs, mon fusil sur l'épaule.
Les cailles, les canards arrivaient par bandes aux grands passages du printemps et de l'automne, seulement, faute de chiens d'arrêt, on poussait quelquefois assez loin avant de rencontrer ; et c'était une bonne précaution de partir à deux ou trois, en cas de mauvaise rencontre.
Un dimanche, étant parti avec Bruant, mon premier surveillant, dans la direction des lacs amers, — grande dépression de terrain où venait autrefois la mer Rouge, mais à sec depuis des milliers d'années, — je m'étais fait accompagner par Kemsé-.4bdel-Kcrini, qui portait la carnassière ; elle ne se remplissait pas vite, et vers deux heures, n'espérant plus rien trouver, nous allions reprendre le chemin du campement, lorsque nous découvrîmes dans un repli du désert, à quelque cent pas de nous, les tentes d'une famille do liédouins.
Il y en avait trois. Deux chameaux, quelques moutons et un cheval au piquet paissaient l'herbe rare de ces lagunes.
Le chef, homme de trente-cinq à quarante ans, petit, vigoureux, la barlic courte et frisée, se promenait gravement autour des tentes, en fumant son chibouck; les enfants, tout nus, luttaient entre eux sur le sable; ils se roulaient, se relevaient, se jwursuivaient; le père ne les regardait pas, il semblait pensif; les femmes observaient de loin, le nez presque à terre, sous les plis abaissés de leurs tentes; et en nous approchant nous les entendions ricaner entre elles, caqueter comme des poules, ce qu'elles font toujours à la vue d'étrangers; leurs grands yeux noirs brillaient dans les déchirures des vieilles tentes iMi lo([uos; elles se moquaient de nous : les femmes sont i^artout les mêmes.
A L'ISTHME DE SUEZ
Le bédouin, lui, continuait do se pi-omcner, avec un petit balancement de corps, en se dandinant, comme satisfait de lui-même; il n'avait pas l'air de nous voir venir, mais il nous avait vus. *
Moi, ce qui m'intéressait particulièrement, c'était le cheval; il me donnait dans l'œil.
Quelques joui-s avant, un troupeau declu'vaux très-considérable, deux ou trois mille au moins, avait passé vere Toussoum, s'en allant je ne sais où. C'était un cheval volé. sans doute, le plus beau type de la race du désert : la robe blanc cendré, la tête petite, fine, intelligente, le jjoitrail large, bien ouvert, les nmscles admirablement dessinés, la crinière et la queue lilanches: bref, un animal de toute beauté.
Les musulmans ne donnent pas le salum aux chrétiens; le bédouin, à notre approche, en se reloui-nanf, se contenta- donc de nous saluer d'un petit signe de tête; les enfants se roulaient toujoui-s dans le sable, sans paraître faire attention à nous; ils en avaient probablement reçu l'ordre du père ; les femmes ne cessaient pas de rire.
.\u bout de quelques instants, le jjédouiu, voyant que j'admirais le cheval, m'adi-essala parole :
« Cawaga (J) regarde le cheval ? » dit-il en souriant.
Ils appellent ainsi tous les Européens.
« Oui, lui répondis-jc; c'est un cheval du Liban, il a Itien ciin] ans. D'où l'as-tu ?
— Je l'ai élevé dans la famille, dit-il. C'est un enfant du désert. Combien en donneraistu, cawaga ? il est à vendre.
— Penh ! lui répondis-je, il n'est pas mai. j'aime le crin blanc et la robe pommelée, reste à savoir s'il est bon. >i
.\ussitôt le bédouin appela son fils aîné, garron de quinze ans, et lui l'cmit son cbibouck;' il détacha le cheval, le prit à la crinière et l'enfourcha d'un bond. Il parti! comme l'éclair, fit un tour avec la- légèreté du vent, au loin dans la plaine, revint comme il était parti, sauta à terre et rattacha le cheval en disant :
« Voilà, tu l'as vu. ><
Je ne réi)ondais rien, j'étais émerveillé. 11 le devinait sans doute, et liait par nu^ dire ; 1 En donnerais-tu bien quinze guinées!
— Non; mais j'en donnerais dix.
— Est-ce que tu as l'argent sur toi?
— Non ; viens au campement, je te 1' compterai. >.
(I) F.n ar.ilip. >eigneur ou cavalior.
Il avait repi'is son cbibdiu'k et paraissait réfléchir; puis, appelant son llls, il lui remil sa pipe en disant :
« Tu veilleras Gafil. je vais bientôt revcnii.»
Et, remontant à cheval, nous pailîmes ensemble.
J'avais la somme, et si quelque cho.se y manquait, Saleron était là.
Une heure après, nous arrivions h ma baraque et je comptais ses deux cent cinquante francs en or au Ijédouin.
11 fit signe de la tête pour dire : « C'est bon ! » Et, m'ayant remis la bride, il reprit à pied le chemin de ses tentes. Le cheval était à moi !
Jamais je n'ai éprouvé de plus grande satisfaction; tous les camarades restés auSérapéum étaient sortis pour l'admirer.
Tu sais, Jean-Baptiste, (jue mon père a longtemps parcouru le Mexi(jue; c'est lui (jui m'a donné les premières leçons d'équitation; il aimait les beaux chevaux et je lui ressemble. .\ussi figure-toi comme je m'en donnai ce premier jour; le soir seulement j'allai chercher une selle à l'économat Bazin, qui vendait de tout. J'eus le bonheur d'en trouver une bonne, une selle française qui s'adaptait parfaitement à mon cheval Choubra.
Deux ou trois jours après, M.M. Lavalley et Gotard étant venus faire leur tournée d'inspection, M. Lavalley, excellent cavalier, et qui possédait des chevaux de race, parut émen-eillé de mon acquisition. 11 avait un grand cheval gris pommelé truite, appelé Old-Roderer, un cheval parfait, qu'on a vu faire cent cinquante kilomètres eu un jour, avec deux kilos cl demi d'orge pour toute ration, et le surlendemain revenir d'une seule traite de Suez à Port-Saïd, un cheval de grand prix; eh bien! mon Choubra soutenait la comparaison.
M. Lavalley n'en revenait pas.
Enfin, pour achever de te peindre mon cheval, je te dirai que j'ai fait vingt fois le chemin du Sérapéum à Ismaïlia en une heure, et qu'après m'êtrc reposé vingt minutes, j'en revenais dans le même temps : (juaranto kilomètres en deux heures! C'est pres(fue incroyalile.
Les chevaux de notre pays des Vosges, même les meilleurs, sont de véritables rosses auprès de ceux-là.
Los chevaux du désert n'ont ([u'un défaut : ils vont toujours au galop, on ne peut les faire trotter que diflicilement ; aussitôt le cavalier en selle, les voilà partis comme mi ressort qui se détend.
snrvExiRS dtx anciex chef de chantier
Ils ne iicuvont non plus être attelés.
Au retour d'une longue course, pas une goutte de sueur ne brille sur leur poil; mais, en revanche, on croirait voir le sang couler sous la peau fuie de leur long cou • chaque rameau de veines en est gonflé et semble battre d'ardeur et de fierté. Ils sont sensibles à la flatterie, une caresse de la main leur fait tourner la tète et vous regarder de leurs yeux doux avec reconnaissance; leur regard a quelque chose d'humain.
Depuis cette acquisition, j'eus quelques instants de ijlaisir au Sérapéum; tous les soirs, en revenant du chantier, j'allais voir Choubra dans les écuries de l'Entreprise ; il me reconnaissait au pas, nous causions ensemble; mais l'Entreprise ne voulait pas le nourrir, c'est moi qui lui fournissais ses rations d'orge, et je l'en aimais davantage.
Ce cheval a complètement changé mon existence, jusqu'à l'époque où je me rendis aux lacs amers; tous les dimanches, après le déjeuner, au lieu de moisir dans mon trou, j'étais en route pour Ismailia, qui prenait alors une extension extraordinaire.
L'administration centrale de l'Entreprise, d'abord à Port-Saïd, avait été transportée dans cette jolie ville toute neuve, au milieu de l'isthme. C'est de là que partaient tous les ordres ,• c'est là qu'aboutissaient les fils télégraphiques et que se concentraient tous les services : vivres, transports, postes, même le service médical et celui de la religion. Le beau monde y circulait comme à Nancy : on y suivait les modes, on y jouait gros jeu, car plus on gagne, plus on veut gagner et [dus on hasarde.
Les hauts fonctionnaires de laCompagnie et de l'Entreprise avaient tous leur habitation à Ismailia, les unes magnifiques, les autres plus modestes, et leurs jardins, qui ressemblaient, pour la variété des plantes, à nos serres chaudes : palmiers nains en éventail, dattiers en panache, orangers, citronniers, figuiers, tout y poussait, grâce à l'eau douce que l'usine Lasseron, dirigée par iM. Pierre, un de nos compatriotes, fournissait en abondance non-seulement en ville, mais dans tout le nord de l'isthme jusqu'à Port-Saïd. Une énorme pompe à Tapeur et des tuyaux de
fonte desservaient tous les campements intermédiaires.
L'eau douce au désert, c'est la vie; avec quelques gouttes d'eau douce on obtient tout ce qu'on veut du soleil en Egypte.
Chacun cherchait à se donner de l'ombre et de la fraîcheur, et puis à gagner de l'argent, beaucoup d'argent avec le moins de I)einc possible.
Au milieu de toutes ces figures européennes, allaient, venaient les bourricots, les chevaux, les dromadaires, les turbans, les tarbouches, etc. ; on voyait le domestique nègre revenir du marché, son panier de légumes sur la tète; le sais, en tunique blanche, courir devant le cheval de son maître; les caravanes, arrivant du Caire ou de Damas, traverser les rues ou se reposer à l'ombre des carrefours.
Qu'est-ce que je peux te dire? L'Orient et l'Occident se confondaient; c'était un grand caravansérail, qui promettait de grandir encore.
Le lac Timsah, que sillonnaient des barques de toutes formes, surmontées de pavillons de toutes les nations, embellissait encore le coup d'œil, comme un miroir où tout se reflète et se dore au soleil.
Il fallait cela, Jean-Baptiste, après les privations, la monotonie de l'existence et du travail dans les sables, il fallait cette détente de l'esprit et du corps, pour ne pas s'abrutir tout à fait : la nature ménage de loin en loin des oasis au voyageur daus les grandes solitudes; Ismailia, avec son mouvement, ses parties de plaisir, même avec sa roulette et ses tripots, était une oasis sm- la grande route que nous ouvrions à la civilisation.
En arrivant, je descendais à l'hôtel Masto et Frigara, dans le village grec. Frigara, un Corse à gros ventre et double menton, recevait les clients à bras ouverts et leur racontait les dernières nouvelles; et l'autre, Masto, faisait la cuisine.
La grande salle en bas, sur ses légères colonnetles, ouverte à toutes les brises, fourmillait de consommateui-s ; on y buvait de la limonade, du bordeaux, du Champagne, de l'absinthe, du raki. Chanteurs ambulants et employés de toutes les administrations s'y donnaient rendez-vous.
Tu jicnses bien que je ne m'amusais pas à boire du cliani|iagne à quinze francs la bouteille, cela n'entrait pas dans mes moyens. Je me contentais, après avoir attaché Choubra dans la remise, de prendre un verre de raki sur le pouce, et puis je faisais mon tour en
A L'ISTHME DE SUEZ
ville, pour me remettre à la hauteur du progrès.
Je m'arrêtais aux devautures des nouveaux magasins, regardant les crinolines à la dernière mode, les vêtements de la dernière eoupe, et derrière les vitrines étincelantes, les jolis minois débaniués de Marseille, de Tiênes ou d'ailleurs par le dernier patjuelint des postes maritimes.
Je n'étais pas le seul, oh non! hien d'autres faisaient le pied de grue clans ces parages e{ se rafraîchissaient le souvenir de la patrie absente.
Cette revue et celle des magasins d'olijets de luxe, de comestibles, etc. ; les visites aux amis \'arlet, Cîouget, Drouot; le temps d'aller saluer M. Pierre et sa jeune dame, vivant tout au bout de la ville dans leur grande usine et leur beau jardin, le plus beau de l'isthme, loin des intrigues et des caquets, tout cela me conduisait jusqu'au soir, et je re^jartais sur Choubra pour le désert.
.Vu bout d'une heure, je revoyais notre campement, ma baraque; je remettais le cheval dans son écurie et j'allais m'accouder devant les ragoûts de la mère Aubry, racontant à Georgette toutes les belles choses que j'avais vues, ce qui lui faisait ouvrir de grands yeux pleins d'admiration et me dire tout bas :
ï Écoute, Goguel, il faudra que tu m'emmènes là-bas,- si tu veux, je m'assoirai derrière toi sur le cheval; je me tiendrai bien, je n'aurai pas peur.
— Nous verrons ça, Georgette, lui disaisje en riant, je ne dis pas non ; mais il faut que je sois eu fonds, jiour l'acheter quelque chose qui te plaise; car d'aller à Ismaïlia sans rien acheter, ça te ferait trop de peine... Attendons les gratifications, et nous verrons. y>
Quel temps, Jean-Baptiste, et quelle existence! Lorsque j'y pense, il me semble avoir fait un rêve.
Et nous n'eu étions qn'au début de l'entreprise. Notre tranchée sur le bord du Sérajiéum allait bien, mais il fallait encore quelques mois pour la terminer, et seulement alors l'œmTe colossale de MM. Borel et Lavalley pourrait commencer en grand.
Cependant ces messieurs étaient loin de se plaindre, notre section faisait le plus de travail et le meilleur marché ; Salcron estimait que nous en avions encore jusqu'à la fin de l'année 186G, et que dès le mois de janvier suivant, le grand matériel pourrait venir, lorsqu'il arriva des contre-temps incroyaljles
et (jui pouvaient nous rejeter bien loin de notre coni[ite.
Le I(i jnin au matin, comme je surveillais ma locomobile et que les wagons roulaient à ma satisfaction, le surveillant Bruant vint me dire :
« Conducteur, un Arabe là-bas se tord dans la coli(jue. »
Et je lui répondis :
« fjue voulez-vous que j'y fasse?... Est-ce que la colique me regarde":' Allez prévenir le docteur Chabassi. »
Il partit eu courant.
Je pensais que r.\rabc avait cuit ses légumes dans une casserole pleine de vert-dcgris, ce qui leur arrivait assez souvent; mais quelques instants après, tournant les yeux du côté de Toussoum, je vis deux autres Arabes qu'on apportait sur des manches de pioche en bi'ancard; cela me surprit.
Ceux qui les portaient suivaient le chemin de la berge; ils allaient lentement, et les travailleurs se retournaient pour les regarder.
Le docteur Chabassi n'avait pas jjerdu de tem[)S, il arrivait. C'était un jietit vieux en redingote à l'européenne et culotte turque, la liarbc grise, le tarbouche sur la nuque, un brave homme que M. de Lesseps avait sauvé de la corde, car, étant médecin de recrutement dans l'armée de Mahomet-Saïd, il (exemptait les fellahs du service par douzaines, moyennant bien entendu quelques petites marijues de reconnaissance de leur part. Le président avait obtenu sa grâce.
Tout cela ne l'empêchait pas de connaître son alfairc ; à peine eut-il vu les gens attaqués de la colique, qu'il dit :
« C'est le choléra morbus, le vrai choléra asiatique, que les pèlerins viennent encore di^ nous apporter comme l'année dernière à la même époque. »
Il faut te dire, Jean-Baptiste, que les musulmans sont les plus grands pèlerineurs du monde; ils arrivent du Soudan, du Maroc, de l'.Vrménie, des fins fonds de l'Afrique et de r.Vsie; leurs chameaux défilent pendant des semaines; ils traversent listlime, suivent la route de l'Hedjaz, le long des côtes de la mer Rouge, et disparaissent dans le désert.
Mais (juelques mois après , en retenant, ils sont maigi-es, décharnés comme des coucous, à force de jeûnes, de fatigues, de privations ; des milliers d'entre eux meurent en route: les carcasses de leurs caravanes empestent l'air.
Qu'est-ce que nos pèlerinages auprès de ceux-là? Chez nous, on revient gros et gras,
SOUVENIRS DLX ANCIEN CHEF DE CHANTIER
le toint lleuii. liants et jubilants; ou a trouvé de bonnes hôtelleries tout le long du voyage. Quelle misère! Aprojjrement parler, rÉternel doit être indigné de pareils sacrifices.
Enfin, voilà ce que déclara le docteur Ghabassi, et le bruit se répandit aussitôt, d'un bout de la tranchée à l'autre, que le choléra était A-enu. De sorte que la débâcle commença ; les Grecs donnèrent l'exemple ; on avait beau leur crier : « Lâches!... gueux!... misérables!... » ils s'en allaient sans répondre, en allongeant les jambes ; ils couraient au campement, faisaient leur paquet et prenaient le chemin d'Ismaïlia. Les Daim a tes, les Monténégrins, les Italiens les suivirent.
Il fallut arrêter ma machine; j'avais alors deux mécaniciens, deux chauffeurs et cent cinquante hommes sous mes ordres, car ce n'est pas une petite affaii-e de foui-nir à la locomobile assez de wagons chargés pour couvrii' les frais, il en faut des pioches et des pelles !
J'étais dans la désolation.
Ali! les gueux de Grecs!
Nous avons appris depuis qu'ils s'étaient sauvés jusqu'à Port-Saïd, à quatre-vingt-dix kilomètres duSérapéum, qu'ils encombraient le port et qu'ils aimaient mieux s'embarquer sui' de vieilles barques à moitié pourries, que de rester dans l'isthme. Quel malheur qu'un bon coup de vent ne les ait pas tous coulés à fond !
Moi, naturellement, je ne quittai jias les travaux, tâchant de continuer à la brouette autant que possible, et beaucoup d'Arabes restèrent aussi, parce qu'ils croyaient à la fatalité.
Je leur criais :
«c Allah seul est grand!... Ceux qui se sauvent n'ont pas lafoi!... Il les rattrapperatouf de môme. »
Eux m'écoutaieut en murmurant je ne sais quoi.
Aussitôt pris par les coliqiies, ils se coudiaient sur le saJile, au grand soleil, et refusaient tous les remèdes du docteur Chabassi. ce qui ne les empêchait pas de mourir aussi bien que ceux qui les prenaient tous. Ils devenaient bleus sous leur peau jaune, et quelques heuies après ils étaient étendus à cinq pieds sous le sable. Arabes et chrétiens, on ue faisait pas de différence : ils sont alignés derrière les déblais, de l'autre côté du village ai'abe.
Et comme la dégringolade continuait, en apprenant dans l'après-midi que plusieurs d'entre nous avaient emboilé le pas à l'hô-
pital du campement, — des employés de bureau, des surveillants, des gens qui se portaient aussi bien que toi, Jean-Baptiste, avec lesquels nous avions trinqué le matin. »t qui ne se doutaient de rien, pas plus qur nous, — en apprenant ça, je ue te cache pas que nous étions aussi fort inquiets; moimême je me disais : « Tu pourrais bien y passer tout comme un autre ! >-
Or, c'est au milieu de cette déroute que je Tçyis pour la iiremière lois notre vieux camarade Charles Hardy. Depuis mou départ de Saint-Dié, sept ans auparavant, pour aUer travailler aux chemins de fer d'Espagne, je n'avais plus de ses nouvelles ; je savais seulement qu'au sortir de l'Ecole des arts et métiers il s'était engagé dans la marine marchande, et que sa mère, la vieiUe Catherine Hardy, de Provenchère, chaque fois que le vent soufflait et qu'on apprenait des naufrages par les joui-naux, faisait dire des messes pour le salut de son Chariot.
Dieu sait si je pensais à lui, quand, rentrant le soir à la cantine, je me trouve en face d'un gcand gaillard, le nez long, la bouche bien fendue, les favoris en côtelettes, et la petite casquette de marin liée sous le menton, qui me regarcte et me dit :
« Hé! ça n'est pas malheureux... voilà plus d'une heure que je t'attends! »
11 faisait déjà un peu sombre, mais rien qu'à sa voix je m'écriai :
« C'est Chariot ! »
Et nous nous embrjissâmes!
Il était tout attendri ; moi je criais :
« D'où viens-tu? Tu tombes bleu... tout est à la débandade !
— D'où je viens? je viens des Indes... je ■\dens de l'Amérique... je viens de partout, mon vieux Goguel. Depuis que nous nous sommes quittés, je ne me suis reposé nulle part... j'ai fait tous les commerces : huiles, vins, thés, sucres, opirmi, bois de teinture...', qu'est-ce que je sais! En débattruant à Suez, j'ai voulu voir le canal, et le gros Bernard, de Saucy. m'a dit à Chalouf que je te trouverais au Sérapéum; de sorte...
— Bon!... bon!... entrons... nous allons causer de ça... Hé! mère Aubry, vous n'aHez pas nous servir vos rogatons, j'espère, ni vos conserves alimentaires du tenqjs d'.Vdam. ni votre vin Ijleu... C'est vous qui nous empoisonnez! »
La grande l)araque ne bourdonnait pas de monde comme les autres jours; sauf la petite Georgette qui pleui-ait dans un coin, la figure sur les genoux, en se rappelant la mort
A I/ISTHME I)K SUEZ
lie son pi'io, au milieu dos mornes circonstances, mon laniarade Ker-Forme, et le res- [lectaclc ingénieur mécanicien, M. Clément, premier organisateur des forges et chantiers delà Méditerranée, à Port-Saïd, un des hommes les i)lus capables de la Compagnie, et qu'on a cliargé depuis d'étalilir encore les jihares du canal et des lacs amers, sauf ces deux vieux amis, qui soupaient d'un air mélancolique au bout de la longue table, tout était vide. La more Aubry contemplait ses marmites dans la désolation, et se bourrait le nez de tabac.
Chariot et moi nous prîmes place sans façon à côté des autres, et la vieille nous apporta ce qu'elle voulut, sachant bien que nous ne pouvions pas aller ailleurs.
Comme j'avais présenté Chariot aux amis, le père Clément, passant sa main sur sa longue barbe blanche, tout en mangeant et buvant, se prit à dire :
« Eh bien ! Goguel, nous sommes donc revenus aux premiers temps du Sérapéum?
La moitié des baraques sont vides, et si cela, dure un mois, elles le seront toutes.
— Que voulez-vous, monsieur Clément, on croirait que le diable s'en mêle; ce n'était jias assez des Anglais, de Palmerston, de lord Strafford, de sir Bulwcr, de Nubar-Pacha, il fallait encore le choléra pour Ici seconde fois. »
Et l'on se mit à s'indigner contre le choléra, contre les Grecs, contre les pèlerins arabes et tous les intrigants qui nous mettaient des bâtons dans les roues depuis le cinnmenccment des travaux.
Ker-Formc aurait voulu de nouvelles croisades, pour rexiermination de tous ces imbéciles qui nous ajiportaient régulièrement la poste de leurs pèlerinages, et le père Clément disait que ce serait inutile, parce que la race des [lauvres d'esprit est indeslructi])lc, que la nature en crée tous les jours de nouveaux, et qu'après ceux-ci il en viendi'ait d'autres, qui feraient peut-être encore pires.
Chariot écotitait en fermant l'œil gauche à sa manière, et, .'^(-ulcmenl après avoir bu deux ou trois bons coups, il répondit au père Clément •
« Je suis de votre avis, monsieur, labètiso est naturelle au genre humain; il faut dos siècles pour la déraciner, et quand on croit avoir réussi, cela recommence. Mais c'est aux Indes qu'il faut voir le danger de la bêtise du peuple entretenu dans Fignorance par la caste des prêtres; c'est là qu'elle fleurit dans toute sa magnificence, et qu'elle se marie agréable-
ment avec toutes les pestes et tous les lléaux du monde. Qu'est-ce que celte petite épidémie, auprès du choléra toujours on i^ermanence? le iirand choléra de Calcutta, que j'ai vu fonctionner pros(iuc à chacun de mes voyages, lar il ne se repose jamais complètement; on l'entretient avec une sorte de complaisance.
« Les gens du pays, continua-t-il, ont l'ha- Idtudo d'exposer par dévotion leurs malades sur les rives du Gange, de sorte qu'à la marée Fcau monte et les entraîne. Les pauvres imbéciles, malgré leur piété, cherchent tous à se sauver; à la vue de la mort, ils se réveillent, l'instinct de la conservation prend le dessus, ils se traînent à quatre pattes ; les paralytiques, les aveugles, les ôU'es cribles de toutes les infirmités, tous veulent en réchapper! Mais la marée de Calcutta monte de i|uatre mètres ; le fleuve déborde et s'étend au loin ; il entoure bientôt les misérables et les entraine dans son courant. Chaque fois que les Anglais ont voulu s'opposer à celte religion stupide, qui condamne le progrès et veut en reveniii'à Bouddah, ils ont soulevé de grandes révoltes. Aussi laissent-ils maintenant les Indous se noyer à leur aise ; après tout, le commerce est leur principale alfairo; ils seraient bien bêtes de vouloir sauver des idiots malgré eux, la race en sera toujoui'S assez nombreuse. Mais il en résulte qu'on remontant le lleuvc , vous rencontrez dans toutes ses anses, autour de tous ses îlots, quelques cadavres flottant dans les hautes herbes, et des milliers de vautours, do cormorans et de corbeaux ^qui s'en régalent. C'est là que la peste, le choléra, toutes les maladies contagieuses prennent naissance, et voilà ce que ces gens appellent la vraie i-eligion, la plus vieille du monde, la plus respectable, la mère de toutes les autres, la religion de Vichnou, de Schiva et d'Osiris! »
Il riait de pitié, mais nous n'avions pas envie de rire; et vers neuf heures, le docteur Uoehênc étant venu nous annoncer, en sortant de l'hôpital, que notre camarade Larraguo, employé de la caisse, venait d'oxpircr après deux heures d'horribles convulsions, et qu'une dizaine d'ouvriers auxquels il administrait du laudanum, pour leur épargner au moins la souH'rance, ne passeraient sans doute pas la nuit, chacun pensa qu'il valait mieux aller tranquillement se coucher, que de continuer à se goberger et de se donner une indigestion.
Chariot et moi nous restâmes seuls on face il'un grog au rhum, que la mère Aubry venait do nous servir, il me raconta sou arrivée à
SOUVENIRS D'UN ANCIEN CHEF DE-CJIANTIER
J'étais en route pour Ismaila, (Page 13.)
Suez, et le coup d'œil qu'il venait de donner aux travaux du canal d'Ismaïlia à Port- Saïd
Il reiournait à Suez. Je vis bien qu'il avait quelque projet en tète, mais il ne m'en dit rien alors, et une demi-heure après le départ des autres, nous sortîmes tranquillement pour aller dormir.
Je ne veux pas ouLlier une singulière rencontre que nous fîmes encore cette même nuit.
Le ciel était trouble; le dessèchement du canal de Nélich avait fait s'élever une sorlf de brouillard, qui remplissait l'air de je n<' sais quelle odeur marécageuse,- et comnn' nous passions devant une file de baraques avant d'arriver à la mienne, nous en vîme-
une vivement éclairée à l'intérieur: c'étail celle d'un garde du camp dalmate, Ballatino Antonio, un grand beau garçon à barbe noire, qui faisait les réponses aux Pères delà Terre-Sainte , lorsqu'ils venaient dire la messe au Sérapéum.
« Tiens, dis-je à Chariot, qu'est-ce qui se passe là-dedans? On dirait un commencement d'incendie. »
Et je poussai la porte entr'ouverte.
La lumière venait de cinq ou six bougies qui brillaient autour de la table, où le pauvre Ballatino Antonio était tîlendu mort, en redingote et pantalon noir, mais sans gilet, une grosse rose en papier peint et un rosaire entre les mains.
11 avait succombé dans la journée ; plu-
A L'ISTHiME DE SUEZ
C'était la troupe Je madame DalberU (Page 18.)
sieurs de ses compatriotes, assis sur un ])anc, «outre le mur, le veillaient et se passaient une outi-e de vin avec componction : les malheureux étaient complètement ivres ; l'un d'eux chantait, en nasillant, une antienne, les yeux à demi fermés et la tète penchée sur l'épaule, comme assoupi. Nous allions poursuivre notre chemin, quand quelqu'un, arrivant derrière nous, nous di' :
« Pardon... laissez-moi entrer! »
C'était le nommé RoLoul, entrepreneur des fourrages pour les mulets et les bourricots de la Compagnie, un être chétif, qui se plaisait à faire de grandes phrases, et qui, voyant le mort sans gilet, se mit à dire :
« Mes amis, vous ne pouvez enterrer votre camarade sans gilet... c'est impossible!...
Non... cela ne se peut pas... ce serait indécent et même contraire à notre sainte religion. »
Et les autres, qui n'en pouvaient plus à force de boire, trouvèrent qu'il avait raison ; ils se levèrent, prirent en trébuchant leur mort sous les bras et le dressèrent tant bien que mal.
Reboul, ayant décroché le gilet pendu au mur, cherchait à tirer les manches de la redingote du mort, qui tombait à droite, à gauche avec un bruit sourd.
« Tiens, allons-nous-en, dis-je à Chariot, c'est abominable.
— Oui, tit-il en haussant les épaules, ces gens-là méritent d'être de la religion de Mchnou ; ils en sont tout à fait dignes. »
SOUVENIRS
n'UX ANCIEN CHEF DE CHANTIER
Quelques pas plus loin, nous entrâmes dans ma baraque ; nous étendîmes un do mes matelas à terre, et Chariot se coucha de son côté pour dormir.
Je me souviens qu'au bout d'un instant Chariot m'appela :
« Gogucl?
— Quoi!'
— Est-ce que tu ne connaîtrais pas par hasard un nommé Julien Desrôses?
— Un employé du canal?
— Non-, un peintre décorateur, venu en Egypte du temps de Mohamed-Saïd. Tu n'as jamais entendu parler de lui?
— Jamais ! Parle-moi du personnel de l'Entreprise ou même de la Compagnie universelle, à la bonne heure. Mais est-ce que je me connais en peinture?... Est-ce que ça m'inquiète ?
— Ah! je croyais, fit-il; le hasard est si grand! »
Et, deux minutes après, je l'entendais ronfler comme un bienheureux.
Quant à moi, je ne pus fermer l'œil; la chaleur de nos baraques, surtout la nuit, était, insupportable ; les mouches, sorties du canal d'eau douce en partie desséclié, bourdonnaient avec ce petit brait plaintif, aigu, qui vous agace.
Deux fois je me levai pour renouveler l'air.
Dehors, tout était silencieux.
Enfin, sur les trois heures du matin, j'allais m'assoupir, quand un autre bruit étrange, une sorte de tintement, de cliquetis, d'abord lointain, mais qui se rapprochait, me réveilla de nouveau.
Je me levai et je regardai dehors.
Une file de cinq ou six dromadaires longeaient le canal; leurs grandes silhouettes grises se dessinaient dans le brouillard ; et comme ils passaient devant ma porte, le conducteur, un nègre assis sur le cou du premier, s'arrêta et fit arrêter ceux qui le suivaient; il n'avait que le caleçon, le taki et le bâton recourbé ; en même temps je vis que sur les autres dromadaires se trouvaient des femmes, des saltimbanques, une grosse caisse, des drapeaux tricolores, des cartons, des chapeaux chinois.
C'était la troupe de Mme Dalbert, qui donnait des représentations depuis trois semaines à Ismaïlia, et dont tout l'isthme parlait.
Et comme je regardaiscet étrange spectacle, une des femmes, la plus grosse, me demanda du haut de son dromadaire :
« Monsieur, est-ce que le choléra est ici?
— Gui, madame.
— Avez-vous perdu beaucoup de monde?
— Beaucoup, madame.
— Ah! mon Dieu, mon Dieu!... » fit-elle en se cachant la figure des deux mains.
Et une autre alors, plus jeune, me demanda :
« Monsieur, est-ce que le choléra est à Chalouf?
— Je ne sais pas; il est possible que non; nous n'avons pas de nouvelles de ce côté. »
Alors toutes ensemble, et même deux ou trois artistes du sexe intrépide, assis derrière, s'écrièrent :
«Allons à Chalouf... oui... allons à Chalouf!... Connaissez-vous l'arabe, monsieur?
— Oui.
— Eh bien, dites donc au conducteur de nous mener à Chalouf. »
Chariot me tirait par le bras, en me disant : « Engage-les à rester, cela nous égayera tous. »
Mais de rire, après avoir perdu de bons camarades, ce n'était pas le moment, et je dis au nègre :
« Conduis ces dames à Chalouf, tu seras bien payé. »
Alors Chariot, élevant la voix, s'écria : « Pardon... un instant!... Ces dames voudraient-elles bien me permettre de les accompagner?... J'attendais une occasion pour Suez, et celle-ci me paraît charmante.
— Ah ! monsieur, c'est le plus grand service que vous pourriez nous rendre, répondit l'une de ces aimables personnes... D'aller seules par le désert, avec cet Arabe... »
Chariot n'attendit pas la fin, il me serra la main, et posant le pied sur le genou du ijremier dromadaire, saisissant son licol, en deux bonds il fut en selle près de la grosse dame, sans que le conducteur eût besoin de l'aider.
« Allons! au revoir, Gogucl, criait-il; dans quinze jours ou trois semaines nous nous reverrons, je pense. ><
Et la caravane s'éloignait à grands jias. Je la regardai deux secondes se perdre au milieu de la brume, puis je rentrai dans ma baraque faire une somme.
Gela se passait en juin I8GG.
Le lendemain, MM. de Lesseps, Lavalley, Cotard, M. Guichard, chef des transports, et d'autres employés supérieurs, arrivèrent au triple galop. Ils se rendirent au campement et visitèrent, accompagnés de M. Laugaudin et des docteurs Chabassi et Dcchêne, d'abord l'iiôpital, ]tuis toutes les l)araijues où se trouvaient des malades.
M. de Lcsscps et ses compagnons, aussitôt
A L'ISTHME DE SUEZ
après Iciu- visite, voyant que l'épidémie n'était pas aussi forte que la précédente, ne s'iuiiuiétèreiit plus que des Grecs, et repartirent sur leurs chevaux, (jui filaient comme l'éclair, pour Ismaïlia.
Bien loin d'arrêter les fuyards, ils couraient là-bas organiser dés transports pour les aider ;\ décamper au plus vite, car ces Grecs et tous ces gcnsde l'Archipel, — filous, voleurs, pirates de père en (ils, — étaient la vraie peste de l'isthme ; cette race abominable ne faisait rien de bon et faisait beaucoup de mal ; c'est elle qui, les jours de paye, attirait les travailleurs dans les tripots de Suez et d'Ismaïlia, où l'on jouait dans une heure le gain de tout le mois ; c'est elle qui biseautait les cartes, qui donnait les coups de couteau; c'est à cette race dégradée ijue s'adressait surtout le président, lorsqu'il disait sur les chantiers :
« Tout le monde est libre ici... mais que les fainéants s'en aillent ; c'est le plus grand service qu'ils puissent nous rendre; quand ou ne fait rien, on gène les autres. »
Le pire, c'est que ces bandits, une fois pris sur le fait, arrêtés et convaincus, étaient réclamés par leur consul d'Alexandrie, pour les faire juger en Grèce, d'où les braves gens ne tardaient pas à revenir sous un autre nom, recommencer le même métier.
A la fin, sur la demande du gouvernement égyptien, quehjues vieux renards de la police européenne vinrent leur rendre visite; ils les dénichèrent partout; on les expédiait tout de suite en Grèce, sur de vieux navires à moitié pourris, qui coulaient souvent en route, .\lors les Grecs comprirent que le métier n'était plus bon et disparurent; il ne resta que les travailleurs et les négociants honnêtes.
Mais nous n'en étions pas encore là, malheureusement, et M. de Lesseps se dépêcha de faciliter à tous ces mauvais sujets les moyens de déguerpir.
Chez nous, au Sérapéum, on distribuait malin et soir du café aux travailleurs; il était mémo question d'évacuer le campement et le village arabe.
Quelques jours après, M. Guichard, étanl revenu, trouva l'hôpital vide; plusieurs malades, au moyen de frictions, avaient été sauvés; d'autres étaient morts. II n'existait plus dans les baraqués que des cas isolés ; en conséquence, les projets d'évacuation furent abandonnés, tout rentra dans l'ordre ordinaire.
.V la fin de juillet, on ne parlait plus du cjioléra; c'était passé. Les travaux avaient repris avec une nouvelle ardeur; onze cents hommes étaient à l'ouvrage dans notre seule section, le triple à Chalouf, où le canal se creusait à sec et à fond, parce que le terrain, étant trop dur et semé de roches, les dragues ne devaient pas aller là.
Ce chantier de Ghalouf, où se concentrait provisoirement le travail, ressemblait à un gouffre.
Notre ingénieur en chef, M. Cotard, venait tous les huit jours au Sérapéum ; M. Lavalley l'accompagnait quelquefois. Ils arrivaient à cheval et regardaient; chacun avait le droit de leur parler et de leur présenter des observations. M. Cotard en prenait note; M. Lavalley écoutait jusqu'au bout et répondait tout de suite. Je le vois encore sur son Old- Roderer, au bord de la tranchée; c'était un homme grand, sec, froid, le nez aquilin, les favoris à l'anglaise. Il donnait ses ordres d'un ton bref, clair cl net, comme un liomme sûr de lui-môme. Il fallait avoir l'esprit bieu bouché pour ne pas le com[)rendre du premier coup ; mais quand on ne le comprenait pas, il vous lançait un regard de mépris terrible, qui vous ôtait l'envie de lui demander d'autres explications.
(Juelquefois, avec le bout de sa cravache, il vous traçait un dessin, qui vous aidait à mieux comprendre.
Voilà comme je l'ai toujours vu ; quant à moi, je n'ai jamais eu à me plaindre de lui ni do l'Entreprise, car, lorsque le travail s'exécutait convenablement, vous étiez bien récompensé. Après avoir payé mon sous-chcf et mes surveillants, j'ai fait quelquefois mes douze cents francs inw mois, et même plus; il fallait pour cela des circonstances exceptionnelles, des difficultés à vaincre dans un temps donné; si vous dépassiez le temps fixé, chaque jour de retard vous était pris en déduction. Mais je te raconterai cela, Jeau-Baptistc, à mesure que les circonstances se présenteront.
M. de Lesseps, lui, quand il n'était pas en France, en Turquie, en Angleterre, ne faisait (juc parcourir le canal d'un bout à l'autre; je ne crois pas qu'aucun autre homme ait autant circulé dans sa vie. Même quand il était absent, ses chevaux venaient tous les jours,
SOUVENIRS D'UN 'ANCIEN CHEF DE CHANTIER
conduits par des domestiques ; et les ouvriers, qui considéraient le Président comme le défenseur de leurs droits, en voyant ces belles bêtes, se disaient :
« M. de Lesseps est dans son chalet, à Ismaïlia, il viendra un de ces quatre matins. »
Ensuite, quand il arrivait, accompagné de grands personnages, d'étrangers de distinction, capables de répandre la bonne nouvelle et de dire la vérité sur les progrès du canal, rien que de le voir aller, venir, gesticuler, et de penser qu'il parlait de nous, c'était une véritable satisfaction ; le dernier travailleur arabe, appuyé sur sa pioche, le regardait avec admiration.
Et lorsqu'il nous adressait enfin queLjues paroles sur la patrie, sur la grandeur de l'œuvre et l'honneur qui nous en reviendrait, on avait envie de l'interrompre h chaque mot, pour crier :
« Vive de Lesseps!... Vive la France!... »
On oubliait le reste : les appointements, les gratifications, tout ce qu'on voulait demander; on n'y pensait qu'au moment du départ, au roulement du galop dans la poussière.
En a-t-il eu de beaux jours à galoper, à s'embarquer, à revenir, à parler, à expliquer, à encourager, à porter des toasts, à prononcer des speechs, et à voir tout marcher aux applaudissements du public et des Anglais euxmêmes, malgré Palmerston !
Mais c'est au milieu des jeunes dames anglaises, russes, françaises, américaines, qu'il fallait le conlempler; les respectables, plus .loin, dans le grand chariot attelé de dromadaires, les roues larges detrente centimètres, pour aller en pèlerinage à Jérusalem, à Bethléem, auSinaï. C'est là qu'il voltigeait et caracolait parmi la jeunesse, adressant tout de même de temps en temps un petit compliment flatteur aux vénérables ladies, pour les consoler de leur carriole.
Oui, Jean-Baptiste, voilà ce que j'appelle une existence grande, utile, tournée à la justice, au bon sens.
Enfin, tu vois d'ici la chose, je n'ai pas besoin de t'en dire plus : c'était le diplomate; et les auti-es, — les hommes de science, les hommes d'administration, — étaient les liommes d'exécution. Il les avait tous mis dans sa manche et se disait bien sûr tous les j0ur.s :
« Je veux que le canal se fasse, et il se fera... parce que c'est nécessaire pour le connnerce, pour la civilisation, pour la gloire de la France! Et j'entraînerai tout le monde, même ceux qui n'en veulent pas ; ils seront
forcés à la fin de se taire et de reconnaître que je suis plus fin qu'eux tous, plus fort et plus grand. »
Que le canal soit à n'importe qui, c'est toujours un Français qui l'a fait; l'Amérique est aux Yankees, mais un Génois l'a découverte. Qu'on le dise ou qu'on ne le dise pas, Jean- Baptiste, cela revient au même, car c'est la vérité.
Cependant notre tranchée avançait rapidement, grâce aux milliers de travailleurs qui se présentaient de jour en jour; elle s'étendait sur la ligne du futur canal maritime; elle avait vingt mètres de large, deux de profondeur, et parcourait environ seize kilomètres, de Toussoum aux lacs amers ; le seuil du Sérapéum était traversé.
Alors on avait circonscrit de digues trois grandes dépressions de terrain touchant la tranchée du côté .\sie ; on les avait fermées pour empêcher l'eau de se répandre dans le désert, lorsqu'on couperait le barrage entre le village arabe et le village européen, qui séparait notre rigole du canal d'eau douce. Et comme le canal d'eau douce avait sa prise au Caire, il se trouvait à six mètres au-dessus de la mer, juste à notre niveau, et devait remplir jusqu'au bord notre rigole, en même temps que ces dépressions de terrain, qui formeraient alors des lacs artificiels où l'on porterait facilement en bateau les déblais, à mesure que les dragues étendraient et creuseraient notre tranchée.
Cette idée venait de M. LavaUey, et sans elle peut-être le canal maritime aurait traîné de longues années.
Un soir, revenant du chantier, je trouvai mon ami Saleron au pied de la butte, derrière les ateliers. Il allait monter et me dit :
« Venez avec moi, Goguel, jetons un coup d"œil sur l'ensemble des travaux, car Ismaïl- Pacha vient d'envoyer seize mille fellahs pour creuser le canal d'eau douce, ce qui nous annonce que bientôt la coupure sera faite. »
Nous partîmes donc ensemble, grimpant des pieds et des mains dans le sable, jusqu'au sommet de la butte, l'un des points les plus élevés de l'isthme.
Le soleil allait se coucher, ses derniers rayons éclairaient obliquement le désert de la Syrie, où l'on aurait marché des semaines et des mois avant de rencontrer une culture ; à peine de loin en loin quelques broussailles desséchées, une toufle de tamaris, apparaissaient-elles dans l'étendue.
Devant nous se prolongeait en ligne droite
A L'ISTHME DE SUEZ
notre tiaiicliéo, avec ses déblais en cavaliers. SOS fourmillements de travailleurs ; et à nos pieds se trouvaient les toits blancs du campement, les tas de charbon, les ateliers, les écuries; c'était un coup d'd'il sec, aride, comme celui d'une lii;nc de chemin de fer.
« Notre rigole ne fait pas grande figure, dit Saleron après avoir repris haleine; si jamais le canal maritime se termine, ce sera tout autre chose : quatre-vingts mètres de largeur, quinze, vingt, trente de profondeur, selon les renflements du terrain; quarante à cinijuante millions de mètres cubes à déplacer, dont huit au moins pour notre section seule, ce n'est pas une petite entreprise. »
Il me regardait, et j'avais envie de rire.
« Tenez, dit-il, du point où nous sommes, pour arriver au fond de la cuvette, il faudra descendre de trente mètres sur vingt-deux de largeur au fond; quel gouffre épouvantable cela suppose! »
Je m'étais déjà dit cela cent fois, et tous les camarades se tenaient les côtes pour s'empêcher de rire, quand on en parlait; MM. de Lesseps , Lavalley et Cotard seuls avaient la foi.
Enfin, mon ami Saleron m'ayant expliqué le système des dragues, la façon dont elles seraient élevées par une écluse dans le canal d'eau douce, et puis introduites dans notre rigole au moment d'une forte crue du Nil ; comment elles enlèveraient un mètre cube de déblais en trois godets, et le verseraient sur les berges au moyen de longs couloirs'; pour ne pas le contrarier, je fis semblant d'être convaincu.
La seule objection qui lui paraissait sérieuse, c'était que le sable pouvait n'être pas étanche, et que, dans ce cas, il absorberait l'eau douce à mesure qu'elle viendrait.
Mais, sous ce rapport, je n'avais pas d'inquiétude.
« Quant à cela, lui dis-jo au moment où nous redescendions de la butte, pourvu que les dragues fassent bien leur service, je vous réponds que le sable fera le sien et qu'il retiendra l'eau comme une bouteille. Dans nos montagnes sablonneuses des Vosges, quand il pleut durant des semaines, l'eau ne pénètre pas de cinquante centimètres en terre; elle coule à la rivière comme sur un toit.
— C'est aussi ce que je pense, disait-il; mais des ingénieurs de la Compagnie, des hommes très-savants, pensent le contraire.
— Les savants ont quelquefois des idées impossibles, lui dis-je; dans le temps, ils soutenaient que le niveau de la mer Rouge
était de neuf mètres au-dessus de la Méditerranée; le poids de neuf mètres d'eau, multiplié par la surface de la mer Rouge et de l'océan Indien qui pousse derrière, aurait enlevé l'isthme de Suez, comme un boulet de quarante-huit crèverait une feuille de papier; ils ne voyaient pas cela, les savants; ils étaient trop savants pour se rappeler que la terre est ronde. »
Saleron se faisait du bon sang h m'cntendrc.
C'est ainsi que nous arrivâmes au bureau de notre chef de section, M. Laugaudin, qui me demanda pour combien de jours je pensais avoir encore du travail sur mon chantier.
Je lui répondis :
« Huit jours.
— C'est bien, dit-il ; aussitôt votre travail terminé, nous enverrons la locomobile à Chalouf, et, d'après l'ordre de M. Lavalley, nous ferons la coupure ; notre tranchée , étant fermée aux deux bouts par de solides barrages, se remplira dans un jour; mais quant aux lacs artificiels, pour ne pas entraîner les berges et risquer de mettre le canal d'eau douce à sec jusqu'à Zagazig, il faudra modérer l'entrée de l'eau par des vannes; selon nos calculs, le remplissage nous prendra trois semaines pour le bassin 158, et un mois pour le bassin 125, vers Toussoum; quant au bassin 175, on le remplira plus tard, lorsque les di-agues se porteront de ce côté. Il faudra laisser les sables s'imprégner d'eau lentement. Vous surveillerez l'établissement des vannes et des coulottes, et puis vous aurez sous vos ordres un chantier de déblai sur le bassin 158. »
Je ne fus pas fâché de cet ordre, car dixhuit mois de terrassements consécutifs, en plein soleil d'Egypte, cela commençait à me paraître un peu monotone; j'éprouvais une certaine satisfaction à changer d'exercice.
Toutse passa commeravaitordonnéM. Laugaudin.
La coupure ne fut pas longue à faire, car un petit embranchement se détachait du canal d'eau douce et venait jusqu'au Sérapéum ; il suffit de le prolonger jusqu'à la branchée, qui se remplit dans une nuit ; les vannes et les coulotlesne laissèrent entrer l'eau dans les
SOUVE^XIRS D'UN ANCIEN CHEF DE CHANTIER
bassins que selon la mesure qu'on voulut bien leur doner.
M. Lavalley surveillait lui-même le remplissage des lacs artificiels, comme toutes les autres opérations importantes ; son associé, M. Borel, venait rarement dans l'isthme ; il était chargé de l'administration générale et résidait à Paris.
Depuis mon arrivée en Egypte, je n'avais encore vu que le travail libre, tel qu'il était organisé chez nous ; je voulus voir alors le travail des fellahs, et le premier dimanche qui suivit leur arrivée au kilomètre 16 du canal d'eau douce, j'enfourchai Ghoubra et je poussai un temps de galop jusque-là.
Seize mille hommes à l'ouvrage, c'est un grand spectacle, Jean-Baptiste, mais seulement quand tout se fait avec ordre, quand tout est calculé d'avance, quand chacun a sa tâche marquée, et qu'aucun trouble ne règne, ni dans le commandement, ni dans l'exécution.
C'est ce que M. Cotard, notre directeur, avait établi sur nos chantiers ; aucune force n'était perdue, parce que toute force libre se paye argent comptant, et qu'il faut en tirer le meilleur parti possible.
Les ingénieurs de la Compagnie universelle ne s'étaient pas trouvés dans les mêmes conditions à l'origine du canal maritime ; comme les fellahs ne coûtaient rien, ils s'étaient dit sans doute :
« Chaque fellah fait peu individuellement, il ne donne pas la moitié de ce qu'il pourrait donner, c'est positif; mais vingt fellahs, au bout de la journée, ont pourtant fait un beau tas de déblais ; et en ajoutant les tas au.\ tas, pendant dix, vingt ou trente ans, le canal se terminera tout de même ! »
Je te dis les choses telles qu'on me les a racontées cent fois. C'était le système oriental, le système des Turcs, des pachas.
Je vis alors ce beau système en action.
Le canal était plein de boue liquide ; les fellahs, par centaines, des hommes et des quantités de gamins tout nus, barbotaient dans la vase presque jusqu'aux aisselles, comme des grenouilles dans une mare ; les uns portaient des couffins, sorte de paniers à deux poignées qui se fabriquent en masse dans la haute Egypte ; d'autres les chargeaient à la pelle, et quelquefois, quand les couffins manquaient, ils plaquaient sur les reins de leurs camarades un tas de boue, que les pauvres diables retenaient des deux mains par derrière, se dépêchant d'aller le secouer sur la berge. Mais cette boue, au
grand soleil, s'attachait vile; en haut, il fallait la racler.
Tout cela montait, descendait, couiait, faisait semblant de rire, d'être de bonne humeur.
Sur le chemin de halage et sur les berges se tenaient debout les cheiks de chaque village appelé à la corvée, en robe noire ou bleue et gros turban blanc ou vert, appuyés sur un grand bâton. Ils encourageaient leur monde. Et plus loin, en arrière, se tenait à cheval le bey turc, au milieu de ses cavas.
Ce groupe à cheval, au milieu de ces êtres humains grouillant dans la fange, sous le soleil ardent, était terrible à voir : c'était la force, la puissance farouche du maître impitoyable et brutal veillant sur ses esclaves.
Les fellahs semblaient rire ; mais, à peine le cheik avait-il une distraction et détournait-il les yeux... crac! un coup de pioche éventrait le couffin fourni par le gouvernement.
Mais aussi gare si le cheik avait vu faire le coup ! Aussitôt le coupable était saisi par les cavas, jeté à terre, étendu sur le ventre, et, malgré ses cris, ses plaintes, ses invocations à la barbe du Prophète, la courbache lui traçait des raies bleues, jaunes et rouges sur la plante des pieds, jusqu'à ce que le Turc impassible fit signe que c'était assez.
Voilà le travail des fellahs ! . . .
C'est la corvée du bon vieux temps ! . . . La corvée du roi très-chrétien, du couvent, du seigneur... Oui, c'est ainsi qu'étaient traités les paysans de France avant 1789.
Et c'est *pour cela que la nation a fini par se révolter ; qu'elle a confisqué les terres des émigrés et qu'elle les a vendues aux malheureux qui les cultivaient depuis des siècles, n'obtenant d'autre salaire que des coups ; c'est pour cela qu'elle les a défendues contre toute l'Europe soulevée par ces nobles barbares, et que, au lieu d'être encore aujourd'hui des fellahs, nous sommes devenus des citoyens, dont les droits et les devoirs sont inscrits dans les lois.
Tu sais, Jean-Baptiste, que de mauvaises gazettes ont reproché dans le temps à la Compagnie universelle du Canal de Suez de se servir des fellahs pour faire le canal maritime, et que Nubar-Pacha, ministre du khédive Ismaïl, homme très-capaljlc, mais roniplélenient dévoué à son mailre, est même venu protester en France contre cet abus. C'était une mauvaise plaisanterie.
A L'ISTHME DE RUEZ
Si Xubar avait dit :
« Nous voulons abolir la cqrvéc en Egypte, et M. de Lcsseps, en vertu de son contrat, s'y oppose ! !)
Alors l'alYaire aurait été sérieuse.
Mais de venir nous dire :
« Vous autres Français, qui regardez tous les hommes comme des frères, vous ne devez pas vous servir des foJlahs ; c'est un privilège qui nous appartient à nous seuls, parce que nous les regardons comme des bœufs, comme des ânes et des dromadaires. Rendeznous donc nos fellahs, que nous vous avons loués trop bon marché, et qu'il nous serait jilus prolitable d'employer ailleurs ! »
Quelle farce !
Il faut avouer que ces Orientaux ont parfois des idées singulières, et qu'ils nous croient un peu trop bètes.
Mais NulDar avait sans doute donné d'autres raisons au.\ journau.x qui le soutenaient, des raisons plus solides et qu'ils ont gardées pour eux.
Enfin, quoi qu'il en soit, tu peux te faire une idée du travail des fellahs, d'après ce que je viens de te dire. Ils font ce que faisaient leurs pères depuis trois mille ans, sous les Pharaons, sous les empereurs grecs, sous les Romains, sous les Arabes et les Turcs. Rien n'est changé !
C'est à cet état d'abrutissement que les a réduits la caste de leurs pi-êtres, toujours avec les vainqueurs, jamais avecles vaincus; soutenant l'envahisseur dès qu'il avait le dessus, partageant avec lui le pouvoir et ses jouissances; invoquant Dieu, pour asservir encore davantage les victimes et leur ôtcr le courage de se révolter, de reconquérir leur indépendance, leur dignité.
\oUh le fond de toutes les histoires.
Il n'y a que nos évêques à nous qui soutiennent le peuple contre les puissants de la terre; qui considèrent le pauvre à l'égal du riche ; qui prêchent d'exemple le désintéressement, l'humilité, la mansuétude, le pardon ; qui respectent les lois du pays, et qui mettent toujours les intérêts de la patrie avant leurs intérêts jiarticulicrs et ceux de leur chef, notre sainl-pèi'c le pape.
Aussi le peuple les vénère, — et il a bien raison !
Quelques jours après ma visite aux fellahs, en revenant un soir du chantier, qu'est-ce que je trouvai dans ma baraque ? Le grand Chariot , avec un nommé Van dcn liergh , planteur, armateur et négociant à Batavia.
Ils avaient loué trois chameaux pour visiter l'isthme ; le chamelier de Suez, Arambourou-Omar, leur servait de guide.
Toute la caravane se trouvait dans mon jardinet, parmi mes choux, mes radis et ma salade.
Tu te figures quel ravage, Jean-Baptiste ! Si ce n'avait pas été Chariot, je me serais fâché; mais avec un vieux camarade, on n'y regarde pas de si près ; j'eus même l'air d'être content.
Ce \'an den Bergh était maigre, jaune et transparent comme un parchemin ; on aurait vu le jour à travers ses côtes, mais il était riche à millions, d'après ce que me dit Chariot; il avait des plantations, des navires, des esclaves en masse; il avait aussi des femmes à la douzaine, c'est dans cet état qu'elles l'avaient réduit.
Malgré ses millions, je me dis en le voyant ijuc j'aimais mieux être dans ma peau que dans la sienne.
Il était assis sous ma tonnelle, et quand Chariot nous eut présentés l'un à l'autre, il resta longtemps à me regarder de ses grands yeux pâles, d'un air rêveur, et puis il finit par me dire :
« Il y a dix-neuf ans, quand je passai dans l'isthme avec le courrier de la malle des Indes, pour aller recueillir à Java la succession de mou oncle Tobie Van den Bergh, j'avais une santé comme la vôtre, monsieur Coguel.
— Je vous crois, monsieur, lui répondis-je, car vous êtes bien bâti, vous deviez être un solide gaillard dans votre temps.
— Oui, fit-il en souriant, oui, j'ai largement usé de mon capital, et je ne m'en repens lias !... Non... je ne m'en rei^ens pas ! »
Je crois qu'il s'en rc^peutait tout de même un peu, ne pouvant plus recommencer la danse.
Arambourou vint nous servir le café dans de petites tasses chinoises grandes comme des coquilles de noix, et M. Van den Bergh nous offrit des cigares délicieux.
Lui ne fumait plus ; étant poussif, il devait su contentei' du parfum des autres.
SOUVENIRS D'UN ANCIEN CHEF DE CHANTIER
Us arriyaieDt à cheval et regardaient. (Page 19.)
Voilà ce que c'est, Jean -Baptiste, que d'avoir brûlé, comme on dit, la chandelle par les deux bouts, et de se trouver usé jusqu'à la corde.
Nous causâmes longtemps du canal, des travaux , du nombre des ouvriers sur les chantiers, du prix de la main-d'œuvi-e pour les Européens et les Arabes, de la quantité de sable qu'il nous restait à extraire, de l'arrivée prochaine des dragues et de leur puissance, enfin de toute l'Entreprise en gros et en détail.
-Après cela nous parlâmes de la nouvelle situation où se trouvaient les puissances en Europe depuis Sadowa.
Mais ce qui me surprit dans un homme aussi positif, c'est que dans cette guerre, si
dangereuse pour tout le monde, il en voulait beaucoup moins aux Prussiens, cause unique de tout ce bouleversement, qu'aux Anglais, qui ne s'en étaient pas mêlés du tout. Il leur souiiaitait toutes les misères, et je crois qu'il nous en souhaitait autant à nous autres Français, qu'il accusait d'avoir conquis son pays soixante-douze ans avant, sous la première République, de se l'être annexé jusqu'en 1814, cl de l'avoir entraîné dans toutes nos misères.
Son grand nez blanc se recourbait en parlant de ces choses lointaines, et ses yeux pâles s'allumaient comme des lanternes.
Je regardais Chariot, qui souriait et lui disait :
« Calmez-vous, monsieur \an den Borgh :
A 1/isTiiMK iiK sri:/
Ils portaient a deux le panier de la mère Aubry, ^Page 28.)
votre état nerveux ne vous permet pas de si longues discussions irritantes, qui n'aboutissent à rien. »
Mais il ne voulait rien entendre et disait : « Laissez-moi !... j'ai raison, et quand j'ai raison, le reste m'est parfaitement égal. » Puis il reprenait d'un air de satisfaction : « Maintenant la partie est engagée, les Prussiens ont gagné la première manche et relégué l'Autriche dans son coin ; la seconde, ils la joueront contre vous; si vous aviez bougé après Sadowa, ce serait déjà fait, heureusement vos troupes étaient au Mexi(jue, vous avez été prudents malgré vous ; ils la gagneront aussi , car ils s'y pré parent depuis cinquante ans, et vos meilleures armées se sont englouties en Crimée,
en Italie, auMe.xique; et la troisième ils la joueront contre l'Angleterre; l'enjeu de la partie, c'est la Hollande. C'est malheureux pour nous autres Hollandais, mais tôt ou tard cela devait arriver, comme pour le Schleswig- Holstein ; il était impossible do supporter la situation plus longtemps. Le despotisme des mers est le plus épouvantable des desjiotismes, tous les peuples eu soufl'rent, il fallait que cela finît d'une manière ou d'une autre; l'aristocratie anglaise, avec sa marine exclusive contraire au droit des gens, ne peut durer toujours. Ne s'est-elle pas opposée à votre canal ? N'a-t-il pas fallu la' pression de l'opinion de tous les peuples et de plusieurs gouvernements, i)0ur r(înij)ècher d'intervenir? I C'était tout simple, ce canal doit rétablir un
SnrVKXIRS D'UN ANCIEN CHEF DE CHANTIER
jour la grande route de l'Asie, iutercejjtéc bêtement au xv siècle par les Turcs, qui se sont coupé eux-mêmes les vivres eu jetant leur cimeterre en travers de la carte, et décidant ainsi toute l'Europe à prendre le chemin du Cap. Votre canal doit forcer le commerce du monde de repasser par la Méditerranée ; il doit ranimer le commerce et la marine de l'Italie, de l'Espagne, de la Grèce; il doit réveiller le génie des races latines, tombé dans le marasme faute de communications. Cela suffisait à ces aristocrates anglais pour résister au progrès, pour vous mettre des bâtons dans les roues. C'était une grande idée, une idée généreuse à la française, dont l'univers était appelé à profiter ; une œuvre de paix, car tous les peuples ont besoin de travail, de commerce, de débouchés pour leurs produits ; la mer est le bien de tous ! Aussi Palmerston n'en voulait pas ; il a fallu que le peuple anglais lui-même, par esprit de justice, vînt vous appuyer et lui forcer la main. Est-ce vrai, monsieur- Goguel? fit-il en me regardant en face. '
— Sans doute, lui dis-jc, il y a beaucoup de vrai là-dedans.
— Tout est vrai, dit-il. Mais aujourd'hui les affaires vont être portées sur un autre terrain, bien autrement grave pour cette aristocratie britannique que pour votre canal. On peut dire qu'elle branle au manche et que rien ne peut la sauver. Elle a eu beau s'emparer do tous les golfes, de tous les caps, de tous les détroits, de toutes les îles du monde, pour couper le chemin aux autres et les effacer de la carte des nations commerçantes quand il lui plaît... bientôt... bientôt on va la saisir corps à corps chez elle. Vous êtes jeunes et vous verrez ça!... Ces Anglais qui, par la ruse et la violence, vous ont pris à vous Français le haut et le bas Canada, la Nouvelle- Ecosse, Terre-Neuve, la Grenade, Saint-Vincent , Saint-Dominique , Saint-Christophe , Tabago, Sainte-Lucie, l'Ile-de-France; à l'Espagne, la Jamaïque, le Honduras, Campêche, la Trinidad, les îles Falkland; à nous, Demcrary, Essequibo, Berbice , le Cap, sans parler de ce qu'ils ont enlevé à la Turquie, au Danemark et aux autres puissances ; ces Anglais qui, en somme, ne sont que trente millions d'hommes^ pour dominer tout le globe, vont enfin trouver leurs maîtres!... C'est moi. Van den Bergh, ijui vous le dis; l'heure est proche, et toute la terre respirera; les quatre-vingt-dix millions d'indous qu'ils habillent malgré eux de leurs cotonnades, en leur refusant une poignée de riz et quelques
grains de sel qui leur seraient bien plus nécessaires ; tous ces millions d'êtres humains lèveront les mains au ciel, poni' le remercier de ce soulagement inespéré. »
M. ^'an den Bergh gesticulait comme un véritable fou ; et je dois t'avouer, Jean-Baptiste, que plus d'une fois pendant cette longue tirade je regardai Chariot, pour lui demander si la cervelle du pauvre homme n'avait pas complètement déménagé.
Les Hollandais n'ont pas la réputation d'être de grands discoureurs, et c'était une raison de plus de croire que celui-ci ne se trouvait pas dans son état naturel.
« Mais, monsieur Van den Bergh, lui dis-jc, à supposer que les Allemands parviennent à nous battre, comme vous le croyez, grâce à leur magnifique organisation préparée depuis cinquante ans, comment pourraient-ils lutter contre les Anglais sur mer, eux qui n'ont pas de marine?
— Pas de marine! fit-il en haussant les épaules. Quand on a des côtes, et quand on a des marins, des ports, du bois, du fer, du chanvre, du charbon, on a bientôt des vaisseaux, des canons et tout ce qu'il faut pour passer un bras de mer comme la Manche. Depuis le commencement du monde, les nations exclusivement maritimes ont été dévorées par des peuples de terre ferme : Tyr, Cartilage, Venise, Gênes, enfin toutes ont passé par là. Il suffit d'être le plus foi't pendant quinze jours pour en venir à bout ; une expédition d'un mois et la réunion de toutes les matières premières nécessaires ne sont pas une gi-ande histoire. Aotre premier Bonaparte, qui se calquait sur les Romains, le savait bien. Et d'aiUeurs la Prusse, en s'annexant la Hollande et la Belgique, aura, depuis le Niémen jusqu'aux bouches de l'Escaut, autant de côtes en Europe que les Iles- Britanniques ; c'est un des pays les mieux situés pour le commerce et la navigation ; il est maître des emliouchures de quatre grands neuves, qiii traversent toutes les provinces de l'Allemagne du Nord, et d'un grand nombre d'autres rivières navigables. Les Prussiens avaient depuis longtemps les ports de Stcttin, de Colberg, de Dantzig, de Memel et de Pilau, excellents pour la marine marchande; ils viennent de s'en donnei- deux de premier ordre pour la marine de guerre : Kiel et Jalide; ils sont en train d'augmenter leur marine militaire; le budget de la Prusse, au moment où je vous parle, monsieur Goguel, s'élève i)Our cet objet important à trente-cincj millions de Ihalers, ce qui fait plus de cent
A L'TSTHME DE SUEZ
millions. Et si vous ajoutiez à tout cola les noiivos, lcsi)Orts, les foires navales de la Hollande, vous verriez une situation maritime fort respectai lie.
— Comment, lui dis-je, vous Hollandais, vous, un peuple libre, indépendant, vous pourriez un jour vous courber sous le jou^ des Prussiens; vous prévoyez cette situation avec calme?
— Écoutez, monsieur Goguel, lit-il d'un ton ll(\Lîmati(jue, nous avons été la première nation maritime du monde; les Anglais, joints quelquefois aux Français, nous ont anéantis comme puissance politique ; nous n'avons plus d'amour-propre ; nous ne voyons plus que nos intérêts matériels... A qui la faute? Et puis à quoi bon se fâcher contre les choses"? (\'la ne leur fait rien, cela ne les empêche pas d'e.xistcr! Si jamais les Allemands l'emportaient sur vous, comme sur l'Autriche, ils voudraient profiter de leurs avantages, et le seul profit réel, durable, qu'ils pourraient en tirer, ce serait de s'enrichir; pour s'enrichir, il leur faudrait une bonne marine, de bonnes lolonics. Tout cela ne conviendrait pas au.x Anglais, il faudrait donc en venir aux mains, car, comme l'a dit Bismarck, c'est par le fer et par le feu que se tranchent les grandes questions. Nous autres Hollandais, nous ne sommes guère plus en état de résister que le Hanovre.
— Mais en rompant les digues?... dit Chariot.
— Rompre nos digues et nous engloutir pjour faire plaisir aux Anglais, qui nous ont abaissés et dépouillés de tout ce qu'ils ont pu nous prendre!... s'écria M. Van dcn Bergh, allons donc ! nous serions bien bêtes. Si les .\nglais, les Français et les Autrichiens comptent là-dessus, ils ont tort. La force des choses, c'est que le commerce du centre de l'Europe passe entre les mains des Prussiens et les nôtres, sur tout le versant de la Baltique et de la mer du Nord. C'est un principe que tout pays industriel ayant les matières [ii-cmièrcs en abondance, qui ne se crée pas de marine, est appelé à disparaître. C'est justement le cas, et je ne crois pas que les Prussiens veuillent se laisser dépecer par n'inipoitequi... Que je me fâche ou que je rie, monsieur Goguel, cela ne changera rien à l'état des choses. »
Les discours de M. Van den Bergh m'avaient rendu tout pensif, et je finis par demander à cet original s'il considérait notre canal maritime comme inutile.
« Tant que la guerre menacera, dit-il, le
canal iiiarilime n'aura pas li' quart de sa valeur; niaisapirs la guerre, .si les .Vuglaissont battus, toute l'activité du monde se portera vers le commerce, le droit des gens sera rétabli sur mer, et votre canal maritime no sera plus assez large pour recevoir tous les bateau.x qui voudront passer. Tout ce qui nuit à la pai.v nuit aussi à votre canal. »
Voilà ce que me dit ce monsieur, et si je l'en parle, c'est qu'il avait prévu notre guerre avec la Prusse.
Je me souviens aussi qu'il me dit que; la Russie serait exclue définitivement dos all'aires de l'Europe, et que les Allemands lui diraient tranquillement : « .\llez l;i-bas, en Asie, c'est votre chemin, et tâchez de nous laisser tranquilles. HappezConstantiiioplesi vous pouvez; nous ne serons pas fâchés d'une pareille diversion, pendant notre affaire avec les Anglais; mais ensuite nous aurons encore à nous en tendre, à régler nos comptes pour la Courlande, l'Esthonie et la Livonie. »
11 parlait avec beaucoup d'aplomb. Reste à savoir maintenant si la seconde partie de sa prédiction s'accomplira, Jean-Baptiste. C'était un finaud de premier ordre ; mais je crois qu'il se trompait sur le patriotisme de ses compatriotes et sur la marine allemande. Pourquoi les Allemands auraient-ils besoin d'une marine? La haute aristocratie de la Prusse et celle de l'Angleterre peuvent trèsbien s'entendre, faire des traités, se marier entre elles ; et quant au peinile hollandais, je crois qu'il a trop de cœur et qu'il aime trop son pays, pour se laisser avaler par les Allemands sans se défendre. Tout se passera donc comme autrefois, j'espère; d'autant jilus que les .anglais, qui ne sont pas bêtes, occupent déjà Aden, ce qui leur permet de concentrer toutes leurs forces rapidement en Europe et en Asie, selon le besoin.
11 pouvait être alors huit heures du soir, et comme M. Van dcn Bergh n'avait pas l'air de vouloir aller dormir, n'ayant pas encore soupe, j'envoyai mon sais Kemsé-Abdeî- Kérim me chercher une bouteille de vin à la cantine, avec quelques autres petits accessoires ; Chariot n'était pas fâché non plus de se mettre quelque chose sous la dent.
Depuis deux ou trois heures, Ker-Forme avait emmené l'équipe de nuit à la tranchée, mes hommes à moi se reposaient. Le plus grand silence régnait aux environs, et, sauf une lampe qui brillait sous la tonnelle, tous les feux du campement étaient éteints.
Vn quart d'heure environ après le départ
SOUVENIRS D'UN ANCIEN CHEF DE CHANTIER
(le Kemsé, nous l'entendîmes revenir causant 'et riant avec Gcorgette ; ils portaient à deux le panier de la mère Aubry, le tenant chacun d'une main par l'anse.
« Nous voilà, Goguel, dit Gcorgette tout ébouriffée ; tu n'auras pas grand'chose, les autres ont tout avalé. »
Elle riait, montrant ses petites dents blanches, et se mit à déployer la nappe sur la table d'un air joyeu.\, insouciant, sans regarder mes convives et ne s'adressant qu'à moi. Kemsé l'aidait.
« Ah ! faisait-elle, Kemsé est arrivé juste à temps, nous allions fermer. Par bonheur, la mère Aubry avait mis de côté la moitié d'un gigot et le fond d'un saladier, pour son déjeuner de demain ; c'est tout ce que nous avons ; et puis ces quatre oranges ; mais je Sais que tu n'aimes pas les oranges, un bon morceau de fromage te convient mieux. »
Et poussant un éclat de rire :
« Tiens... il en reste... Oui... Au fond du panier, avec la bouteille de rouge. »
Elle me regardait :
« Hé ! tu ne me dis rien... c'est pourtant moi qui l'ai découvert au fond de l'armoire... la mère Aubry voulait le garder. »
Alors je pris sa jolie petite tète dans mes mains et je l'embrassai sur le front :
« Maintenant, va te coucher... Bonne nuit, Gcorgette... Dors bien !
— Et toi aussi, fit-elle en s'éloignant. Tu n'oublieras pas de m'éveiller, car j'ai bien sommeil, je vais m'en donner. »
Cette voix de jeune fille, vive et gaie, retentissant dans la nuit, sembla tirer M. Van den Bergh de sa rêverie, car il s'était accroupi dans mon fauteuil de canne et regardait de ses yeux pâles ce qui se passait.
« C'est étonnant, murmurait-il, étonnant.
— Allons, si le cœur t'en dit, prends place, dis-je à Chariot en me mettant à dépecer le gigot. — Vous ne vous décidez pas, monsieur Van den Bergh ?
— Merci ! fit-il, je me sens bien et ne veux pas me charger l'estomac à cette heure avancée du soir ; c'est une précaution dont je me suis toujours bien trouvé, monsieur Goguel.
— Oui, monsieur Van den Bergh; mais comme je suis forcé de me lever demain de grand matin pour aller au chantier, vous comprenez...
— Sans doute... sans doute !... fit-il; à chacun ses nécessités, les positions sontdill'érentes et les besoins aussi. »
Et tandis que Chariot et moi nous mangions
de bon ajjpétit, en nous regardant, tout à coup il reprit :
« Qu'est-ce donc que cette jeune fille, monsieur Goguel? cette enfant qui tout à l'heure est venue vous apporter ces provisions ?
— Gcorgette ?
— Elle s'appelle Gcorgette... C'est une jolie enfant.
— Oui, monsieur Van den Bergh, une pauvre enfant dont le père est mort voilà dixhuit mois, à la première invasion du choléra ; mais nous l'avons adoptée ; tout le campement du Sérapéum, tous les anciens l'ont prise sous leur protection ; elle est de la famille.
— Elle est charmante, fit-il, oui, charmante, pleine de vivacité, d'espièglerie, de bonne humeur. »
Je pensais :
a Tu voudrais bien l'emmener à Batavia, vieux farceur, ou bien en Hollande ; mais un instant, nous sommes là, nous autres. »
Et j'ajoutai :
«Oui!... Et malheur à celui qui la regarderait de travers, qui lui rendrait la vie dure, qui chercherait à mettre la main dessus... Yous comprenez, monsieur Van den Berg. . . il se trouve dans le monde des gueux capables de tout... Mais celui-là n'aurait pas beau jeu.
— levons crois, fit-il. C'est bien... c'est très-bien. «
Il semblait tout pensif, et, tirant de la poche de sa redingote une toute petite pipe en or, dont le fourneau n'était pas plus grand qu'un dé à coudre, il y mit quelques grains d'opium, renfermés dans une petite boite.
Alors je me dis en moi-même :
« Ah ! ah ! voilà donc pourquoi tu es si maigre ! »
Car j'avais vu des Chinois adonnés à cette passion terrible et tous secs comme des allumettes.
11 alluma sa pipe à la lampe et me demanda :
« \o\is avez connu le père de cette enfant ?
— Sans doute, je l'ai connu ; dans les premiers temps de mon arrivée au Sérapéum, nous n'étions pas plus de six ou huit employés de l'Entreprise ; on se voyait tous les jours, on vivait ensemble. Le père de Gcorgette était un excellent homme au fond, mais un peu maniaque, ne communiquant ses affaires à personne, et toujours comme absorlié par une idée fixe.
A L'ISTHME DE SUEZ
— Uuellc idée? domaiula Chariot.
— Ma foi! je n'en sais rien. Dans tous les cas, ce n'était pas une idée gaie, car, malgré son humeur joviale qui le portait à chanter des gaudrioles au haut de son échelle, en badigeonnant les murs, quelquefois il se mettait tout à coup dans une fureur incroyable, jurant comme un possédé, lançant ses brosses, ses pots de couleur, tout ce qui lui tombait sous la main, h droite, à gauche, et hurlant : « Je ne le retrouverai donc jamais!... Il faudra donc que je me pende sans avoir eu le bonheur de l'étrangler!... Où est-il?... où estil?... » Sa petite fille seule parvenait à le calmer, par ses pleurs et ses cris. Alors il remontait ;'i son éclielle et se remettait ;i l'ouvrage comme si rien no s'était passé. Voilà , monsieur Van den Bergh, ce que je puis vous dire sur Bernard Lafosse, le père de Georgette, et personne n'en sait plus long que moi. »
Le Hollandais avait changé deux ou trois fois de figure en écoutant mon histoire ; ses grands doigts maigres s'allongeaient et se raccourcissaient au bord de la table, comme sur les touches d'une épinctte.
a C'était un singulier caractère, flt-il en regardant Chariot du coin de l'œil. Et sans doute ce Bernard Lafosse était chargé de décorer votre chapelle?
— Non, monsieur Van den Bergh, il était chargé de mettre en couleur aublancde céruse les baraques bretonnes, pour empêcher les insectes de s'y loger et les planches de pourrir.
— Alors, fit-il brusquement, c'était un malheureux !
— Un malheureux, monsieur! Dites un simple ouvrier, un homme de métier qui gagne ses cinq à six francs par jour.
— Bon... bon!... fit-il en se levant, c'est ce que j'entends... et le gueux traînait l'enfant avec lui... il l'exposait à périr misérablement... il n'avait pitié de rien!... »
Une sorte d'indignation sourde avait saisi M. Van den Bergh, qui se promenait de long en large, les yeux à terre, ses longs bras croisés sur le dos.
Chariot me faisait signe de me taire ; mais en entendant cette espèce de diplomate appeler gueux un bon et brave ouvrier, parce qu'il n'avait pas eu la chance d'hériter de quelque oncle de Batavia, la colère me gagnait à mon tour, et je lui dis :
« Que vouliez-vous donc, monsieur, que fît Bernard Lafosse? Son enfant, il l'avait avec lui; il l'entretenait aussi bien que possible, d'après son état et sa paye ; il ne pouvait pas l'élever en duchesse. Je vous trouve bien sin-
gulier aussi, moi, d'appeler un de nos ouvriers : gueux !
— .\llons.... allons.... Goguel, me disait Chariot, tu vois bien que M. \'an den Bergh raisonne d'après son point de vue.
— Je vois (ju'il raisonne très-mal, » lui répondis-jc.
Mais M. Van den Bergh ne nous écoutait déj;\ plus ni l'un ni l'autre; il allait et venait, les poings crispés, et bégayait :
« Oui... oui.... voilà ce que je supposais.... Et elle.... elle.... qu'est-elle devenue ? fit-il en s'arrêtant tout à coup et me regardant.
— Oui, elle?
— La femme.
— La femme de Bernard Lafosse ?
— Oui, la mère de l'enfant ?
— Ah! monsieur, m'écriai-je, vous m'en demandez trop, je n'ai jamais connu que Bernard lui-même; il n'était pas communicatif, je vous l'ai déjà dit.
— C'est bien, flt-il en se rasseyant, tout cela doit être tiré au clair, sans perdre une minute, vous m'entendez, monsieur Hardy?
— Très-bien, monsieur Van den Bergh, je ferai mon possible, » répondit Chariot.
J'étais stupéfait de leur air grave à tous les deux, je n'y comprenais rien.
« Et, dit encore M. Van den Bergh, il faut que la jeune personne soit retirée immédiatement de la situation déplorable où l'autre l'a laissée.
— Qui cela.... Georgette? lui dis-je.
— Oui, monsieur Goguel.
— Ah! ah! ceci est autre chose, monsieur Van den Bergh, lui répondis-je; pour mettre la main sur Georgette et l'emmener à Batavia ou ailleurs, vous trouverez des gens qui vous crieront : Halte ! Moi tout le premier, je vous en préviens. »
M. Van den Bergh haussa les épaules sans daigner me répondre et dit :
« C'est bon !... Vous m'avez entendu, monsieur Hardy, cela suffit. »
Puis, s'adressant de nouveau à moi , d'un ton plus convenable :
« Monsieur Goguel, me dit-il, votre ami Hardy m'a promis l'hospitalité de votre part; mou état de souffrance ne me permet pas de passer la nuit en plein air, comme les jeunes gens ; je coucherai sous votre toit, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur, lui répondis-je, et je vous souiiaite même un bon sommeil. Seulement, sur le chapitre de tout à l'heure, je vous préviens que nous ne serons jamais d'accord. »
SOUVENIRS DUX AXCIEX CHEF DE CHANTIER
Il lie me répondit pus et entra se coucher sur mon lit. Chariot et moi nous restâmes dehors; le chamelier tira quelques couvertures du sac d'un de ses chameaux accroupis dans mon jardin : Chariot, tout rêveur, m'en remit une ; j'éteignis ma lampe, et chacun se coucha de son côté contre le mur. Il pouvait être alors onze heures , je ne tardai pas à m'endormii- profondément.
Le lendemain vers quatre heures, .\rambourou vint éveiller mes hôtes : Chariot roula sa couverture, moi la mienne; M. Van den Cergli sortit de ma baraque, et me dit en souriant :
i< Je vous remercie, monsieur Goguel, de votre bonne hospitalité. Je pense rester encore quelque temps en Égj^pte , et vous me feriez bien plaisir d'accepter à déjeuner pour dimanche prochain, dans l'Ouadi de Bir-.Vbou-Ballah, où je me rappelle avoir vu de jolies cultures autrefois.
— Nous verrons cela, monsieur Van den Bergh, lui répondis-je; en ce moment, le travail presse; il s'agit de terminer notre tranchée avant l'arrivée des dragues; mais, si c'est possible, j'irai. »
Là-dessus Chariot me serra la main, ils se mirent en selle, les chameaux accroupis se levèrent, et la petite caravane partit en silence dans la- direction d'Ismaïlia.
Moi, je fis mon tour dans le campement, comme à l'ordinaire; j'allai donner mes ordres aux chameliers de l'Entreprise, voir, en passant, si Choubra avait eu sa ration ; bref, je m'occupai de mes affaires, sans m'inquicter davantage des propos du Hollandais, que j'attribuais à l'abus de l'opium.
A'ers six heures j'allais toquer aux vitres de Georgette, lorsque je l'aperçus sur le seuil de sa petite baraque.
K Hé! me dit-elle en riant, tu viens trop tard ce matin, Goguel, je suis plus matinale que toi ; vous vous êtes bien amuses, hier soir ?
— Pas trop, Georgette, » lui dis-je enm'arrètant sur le pas de sa porte, et regardant à l'intérieur la petite chambre blanchie h la chaux, le plancher déjà balaye et le petit lit déjà fait.
« Tu le soignes bien, lui dis-je ; tu sai;^ l'arranger dans ton nid.
— Tiens ! lil-elle, qui donc penserait à moi, si je ne veillais pas à mon ménage?
— C'est juste, Georgette. »
Et remarquant une petite croix de bois contre le mur, au-dessus du lit :
« Tu fais donc aussi tes dévotions, Georgette ?
— Mais, sans doute, je ne suis pas païenne.
— Est-ce que tu vas aussi te confesser aux Pères de la Terre-Sainte ?
— La mère .\ubry m'en parle tous les jours.... Mais j'ai tant de péchés.... tant de péchés, que je n'ose plus.... Depuis six mois je n'y suis .pas allée. »
Elle riait, et je la regardais dans le blanc des yeux, ce qui la fit rire encore plus fort.
« Ecoute, lui dis-je, quand tu voudras te confesser, viens auprès de moi.... Tu me raconteras tout.... tout.... jusqu'à tes plus secrètes pensées, et je te donnerai toujours l'absolution.
— Oh! le bon apôtre, faisait-elle.... oui.... le plus souvent !... aller lui dire mes péchés à lui!
— Méfie-toi toujours d'Olympios, repris-je, et de tous les Grecs, même des Hollandais; tu ne sais pas combien de gens t'en veulent. »
Et je lui racontai ce que M. Van den Bergh, le grand pâle, m'avait dit. Elle ne finissait pas de rire, ne croyant pas un mot de cette histoire.
Enfin, comme .\bou-Gamouse sonnait le départ de mon équipe, je la quittai, tout réjoui moi-même de sa bonne humeur et bien persuadé qu'elle ne ferait jamais rien sans me consulter.
Ce jour se passa comme tous les autres ; et le dimanche suivant, les Italiens et les Dalmates ayant laissé l'ouvrage en plan pour aller assister à la messe du Père Domingo, je me rappelai l'invitation de M. Van den Bergh. En conséquence de quoi, sitôt après déjeuner, je sellai mon cheval, et je partis pour l'Ouadi de Bir-.-Vbou-Ballah il'oasis du Père des Dattes).
Cette petite oasis, située sur le canal d'eau douce de Suez à Néfich, était le rendez-vous habituel des employés d'Ismaïlia, les jours de fête. Ils y venaient en famille, par bateau; on y dansait, on y riait ; les jeunes dames et les demoiselles se faisaient un bonheur d'y respirer à l'ombre des palmiers; et nous autres employés de l'Entreprise, venus de neuf kilomètres pour jouir d'un instant de distraction, nous n'étions pas moins heureux de renouveler connaissance avec les doux yeux bleus de la mère-patrie. On ne se quit-
A 1,'ISTIIMK I)K SIK/,
tait jamais sans regrets, sans promesses do se revoir et sans nue légère pression de main à l'heni'o des adieux.
Bref, cet endroit me rappelait les jikis gracieux souvenirs, et puis aussi d'agréables parties de chasse à la saison d'automne, au grand passage des cailles.
(Combien de fois M. Durant, notre chef comptable, notre chef de section, M. Laugaudin. Saleron et moi, u'avions-uous pas fait ce petit voyage en barque, une volaille froide, un gigot, quelques bouteilles de vin sous la banquette, de grand matin, à la û-aîcheur, pour être ;\ notre poste avant le lever du jour!
Le nmlet de lialage ne se pressait jamais, il fallait une bonne heure et demie jjour arriver le long des rigoles d'irrigation bordées de jeunes saules, où les sarcelles, les canards et auties oiseaux aquaticjues se plaisaient à dormir la tète sous l'aile, avant de prendre leur \ol vers les grands lacs.
Au premier rayon de soleil, le cri d'éveil était donné, la fusillade commençait.
Ah! si nous avions eu des chiens d'arrêt, surtout des épagneuls qui vont à l'eau, quelles belles chasses nous aurions faites!
Tout en galopant, voilà les souvenirs qui me trottaient par la tète.
Je me rappelais aussi le vieux cheik Békri, de la tribu des Benou-Hadjar, venu de l'Arabie bien des années avant la création du canal, avec ses femmes et ses enfants, pour cultiver au milieu des sables ce coin reculé du monde, un bon vieux bédouin à tête d'épervier, loujoui'S assis dans l'ombre de sa vieille tente effilochée, les joues creuses, la barbe ])lanche, le gros tui'ban enfoncé jusqu'aux épaules, le tuyau du chibouck entre ses lèvres tremblantes.
En rêvant à ces choses, au bout d'une heure environ, j'aperçus de loin, par-dessus les hautes berges du canal, sur l'autre rive, l'oasis de Bir-Abou-Ballah ; la jolie maisonnette à l'égyptienne entourée de sou élégante vérandah, les persieuues peintes eu vert, offerte par la Compagnie universelle à l'émir Abd-el-Kader lors de sa visite dans l'isthme en 186.'i; et à côté, la belle gerbe de palmiei-s et l'antique puits du Père des Dattes surmonté de sa roue vermoulue, oii pendait un long chapelet de pots plongeant dans la citerne. Eu tournant la roue, les pots remontaient à la file, vidant leur contenu dans une petite auge de bois, et redescendaient sur la poulie. L'auge répandait l'eau dans un bassin I)lus large, qui la distrilmait par de petites
rigoles sur toutes les terres envirouiiantos. . C'est la uoriah d'Egyjile, une invention qui date des premiers temps de la Bible et ijui nous prouve que les gens d'alors n'étaient pas bêtes.
Tout cela me revient quand j'y pense; il me semlile le voir peint devant mes yeux, avec les tamarix qui i)0ussaient au voisinage du vieux [luits, et sans oublier la tente du I)ère Békri, ni ses flls, dispersés dans les cultures d'orge, de maïs, de coton, en train de faire la seconde ou la troisième récolte.
Comme j'arrivais, ma première idée fut de ilécouvrir au loin les trois dromadaires de mes amis Chariot et '\'an dcn Bergli, dont le ju-ofil n'aurait pas manqué de se détacher sur celle plaine immense, s'ils avaient été là ; mais j'eus beau regarder, rien de pareil n'ap- ])araissait sur l'horizon, ce ijui me lit jiousser un juron, .lean-Bapliste, chose bien nalurcUe en semblable circonstance.
Enfin, ayantpris mon fusil en bandoulière, je m'écriai :
« Bah ! passons le canal tout de même, je suis peut-être eu avance, et les canards, s'il eu vient, m'aideront à prendre patience. »
Là-dessus, descendant la berge, je mis Choubra à la nage. Mais au moment de reprendre jiied en face, près d'une mare d'iulillralioii connue il s'en rencontrait sur le parcours du canal, deux grands buffles, enfoncés jus(ju'aux yeux dans la vase, se relevèrent le muftle eu l'air, soufflant et me regardant d'un air menaçant. Choubra frémissait, et je tenais déjà le plus avancé des deux buffles en joue, entre les yeux, à quelques pas, lorsqu'il eut la bonne idée de se détourner et de me livrer passage.
Je n'en fus pas fâché, car du plomb de canard aurait bien pu glisser sur une tête pareille.
J'abordai donc et je m'avançai ti'anquilkmeut au pas vei-s le vieux cheik, qui m'avait reconnu de loin et me regardait venir sans l)ouger, d'un air de satisfaction.
« Allah te donne une longue vie, père liékri ! lui dis-je en mettant pied à terre près de la uoriah.
— Qu'il t'entende! répondit le vieux bé- i (louin d'un ton de bienveillance.
— Tu n'as vu personne auprès du ])uils? , lui demandai-je. j
— Per.sonue, fit-il. Mais le soleil est haut, il peut venir queliju'un avant la imit. »
J'étais fort ennuyé, mais l'observation du cheik me semblait juste; j'attachai ChouJjra au tronc d'un tamarix, et je m'assis au boni
SOUVENIRS D'UN ANCIEN CHEE DE CHANTIER
Je m'avançai tranquillement au pas vers le vieux cheik. {Page 31.^
de l'auge, les yeux sur le canal, du côté d'Ismaïlia.
Le père Békri était rêveur; nous restions ainsi en silence depuis quelques instants, lorsqu'il me demanda :
« Combien as-tu de femmes, mon gentilhomme? »
C'était un titre d'honneur qu'il me donnait d'après l'inspection de mon cheval.
Il voulait entrer en conversation, je le compris tout de suite, et, n'ayxiut rien de mieux ù faire, je lui répondis :
«Je n'en ai point, je suis encore trop jeune.
— Trop jeune! fit-il après avoir aspiré lentement une boufiée dcsonchibouck; quel âge as-tu donc?
— Vingt-quatre ans.
— A vingt-quatre ramadans (1) j'avais deux femmes, dit-il; mon fils Hamoud en a deux, il est de ton âge, et mon fils le plus jeune, Zalim, en a deux aussi.
— C'est possible, lui dis-je; mais dans mon pays on ne se marie pas si jeune, et puis il ne nous est jamais permis d'avoir plus d'une femme. »
Là-dessus il resta pensif pendant deux ou trois minutes, pour se metti-e cela dans la cervelle, et moi, ne voyant rien venir sur le canal, pour passer le temps, je repris :
« Non , nous n'avons jamais plus d'une femme, père Békri; elle est maîtresse de la
(1) Neuvièiiie mois du calendrier arabe. I-cs nui^iilmans conipleiil lus années par raiiiadaiis.
A L'ISTHME DE SUEZ
Le père Domingo ferma brusnuement la porte. (Page 31.)
maison et nous ne pouvons pas en changer, à moins qu'elle ne meure avant nous, alors il nous est permis d'en épouser une autre. »
Cela lui paraissait étrange; il fixait sur moi ses petits yeux noirs, et, remarquant sans cloute que je parlais sérieusement, il me demanda :
« Et combien une jeune vierge vaut-elle de guinées dans ton pays, mon gentiliiomme ?
— Dans mon pays, les femmes ne s'achètent pas, lui répondis-je; au contraire, le père vous donne de l'argent pour (ju'on prenne sa fille. »
Et voyant combien ce chapitre l'intéressait, je lui racontai dans tous les détails la manière dont se font les mariages en Franci'. l'âge où l'on peut se marier, la demande, la
dot, le contrat, la comparution devant le maire, et puis la bénédiction à l'église.
Il comprenait tout cela très-bien, et, selon son habitude, il inclinait doucement la tête, en murmurant :
a Bon!... bon!... ah! c'est ainsi qu'on se marie dans ton pays... Alors, les femmes sont très-heureuses et très-fières, mon gentiliiomme.
— Sans doute, lui dis-je; elles sont libres d'aller et de venir; elles n'ont point de voile sur la figure; on les mène partout, à la danse, au spectacle ; plus l'homme a d'argent, plus il se fait d'honneui- d'en dépenser pour elles. »
Il clignait des yeux et me demanda :
(i \ont-elles aussi à la mosquée, vos
SOUVENIRS D'UN ANCIEN CHEF DE CHANTIER
leiiiiii(.'S i' font-elles leurs pri(?res? Votre prophète a-t-il dit qu'elles auraient part au paradis ?
— Cela va sans dire, père Békri; elles ont jiart à tout, et même le prêtre conserve la direction de leur âme après le mariage, pour être sûr de la sauver. Elles vont, quand il leur plaît, lui raconter en secret, dans un petit pavillon, leurs péchés et leurs plus secrètes pensées.
— C'est bon, fit-il, je comprends : ils sont eunuques.
— Eunuques! m'écriai-je avec indignation ; tu oses avoir une idée pareille, père Békri y c'est abominable.
— Vos marabouts ne sont pas eunuques ? fit-il d'un ton sec.
— Certainement non, lui dis-je.
— Et vos femmes vont les voir eiï secret... les maris ne disent rien?...
— Sans doute. »
A peine eut-il entendu cela, que, se levant de sa place, il me tourna le dos en criant :
« J'avais cru tout ce que tu me disais; mais, à cette heure, je vois que tu n'es qu'un menteur! »
Et sans vouloir m'entendre davantage, il entra dans sa tente.
\oilh les .\rabes, Jean-Baptiste, la foi leur manque; et quand la foi vous manque, tout est perdu, on ne peut pas être sauvé. Jamais notre sainte religion ne se répandra dans ce pays; il n'y a que les Français, avec quel- (jues autres peuples intelligents, qui soient dignes de comprendre nos saints mystères.
Si je t'ai raconté ces choses, c'est pour te montrer la bêtise des hommes, lorsqu'on n'a pas soin de leur ouvrir l'esprit dès l'enfance par l'enseignement du catéchisme.
Apres cela, voyant que rien ne venait sur le canal, du côté d'Ismaïlia. je détachai Choubra et je repris la direction du Sérapéum.
.Te me souviens que le chaland-coche arrivait justement de Suez, ce qui me força d'attendre qu'il eût passé ; il était encombré de monde, comme toujours, et je remarquai le Père Domingo et son servant, debout au milieu de la foule, contre la cabine. Dès qu'ils m'aperçurent près de la berge, ils firent un mouvement de surprise. Le Père Domingo ferma brusquement la porte contre la(juelle il s'appuyait, et me lança un coup d'œil singulier.
Ces choses, je n'y fis pas attention alors, elles me sont revenues depuis.
Le dialand passé, je nie mis à la nage, et sur l'autre rive Choubra prit le galop.
Maintenant , Jean-Bajitiste, il faut te figurer mon indignation contre Chariot et M. Van den Bergh. qui m'avaient fait venir là pour se moquer de moi ; je ne voyais pas d'autre raison, et je me promettais bien de leur rendre la pareille, si l'occasion s'en présentait.
Mais une bien autre surprise m'attendait au Sérapéum.
Comme j'entrais dans la rue de l'Hôpital, au tournant du four de Sainhois, voilà que le grand Olympios, ce fameux pharmacien grec dont je t'ai déjà parlé, ce bel homme qui rôdait à la cantine autour de Georgette, et dont la vue seule me rendait de mauvaise humeur, le voibà qui se met à m'appeler, à crier, me faisant signe des deux mains d'arrêter.
Naturellement je passais sans vouloir l'entendre, quand je distinguai dans ses cris le nom de Georgette, ce qui me fit retourner furieux, en demandant :
« Eh bien, quoi?... Quoi?... Qu'est-ce que c'est?... Qu'est-ce que vous voulez?...
— Ils l'ont emmenée, monsieur Goguel, lit-il tout pâle.
— Emmenée... Qui... qui... animal?
— Elle... Georgette... le Père Domingo...
— Le Père Domingo... vous dites?...
— Le Père Domingo et son vicaire ont emmené Georgette voilà deux heures... Et tout ce que j'ai pu dire, monsieur Goguel, toutce quej'ai pu faire, ne les a pas arrêtés... Ils sont partis par le coche. »
Je ne l'écoutais plus. J'avais sauté à terre devant les écuries de l'Entreprise; je poussais Choubra dedans et je l'attachais à sa jilace, sans penser à rien. Olympios, derrière moi, continuait à parler, à gémir ; tout ce que je me rappelle, c'est qu'en ressortant, tout à coup je lui dis brusquement:
« Et vous n'avez pas empoigné le moine, grand lâche ? Vous l'avez laissé faire !... .Vh ! si j'avais été là !... »
Puis je courus à la c<intine. Olympios me suivait toujours, et, en entrant, je dis aux camarades en train de dîner :
« Vous savez, les Pères de la Terre-Sainte viennent d'enlever Georgette? t.
Bonnifay se retourna tranquillement et me répondit :
<i Oui, ils avaient des ordres supérieurs, les papiers étaient en règle.
— Et vous n'avez pas prolesté ? m'écriai-je... la fille d'un vieux camarade!...
— Bah ! s'écria Ker-Foi-me, toutes les jirotestalions n'auraient servi de rien... Et d'ail-
A LTSTIIMK DR Sl'KZ
leurs, chez les Pores de la Teirc-Siiiiite elle sera mieux (lu'ici... tous les jours elle courait des chauces; si le père Lal'osse avait vu ça, il aurait été le preaiierà donner sonconseutement, il aui-ait été le premier à dire...»
Je me retournai sans lui répoudi-e, et niadressanl au ijauvre Olympios, aussi désolé que moi :
« Allons voir .M. Laujjaudin, lui dis-jc; c'est là que nous verrons s'il est permis à ces Espajiuols de mettre les pieds dans le plat... si nous nesonunes ijlusrien ici....\iTivez !...»
La grande bara(jue était partagée en deux compartiments ; d'un côté nous prenions nos repas, nous autres chefs de chantier, conducteurs, surveillants, et de l'autre nos su[k'rieurs : MM. Laugaudin et Saleron.
Nous entrâmes, et, par honheur, Ulympios se trouvait devant moi ; c'est lui qui prit la parole.
I» Monsieur Laugaudin, dil-il en ànoiuiant, vous savez que le Père Domingo vient d'emmener la petite Gcorgette sur le chalandcoclie'^ »
Et il resta bouciie liéaiitc
M. Laugaudin s'était retourné sur sa chaise, il écoutait, surpris de notre brusque entrée.
a Eh bien ? lit M. Laugaudin, un ancien officier d'artillerie, à la physionomie militaire ; après y
— C'est la mère Aubry qui l'a conduit à la baraque deGeorgette ; ils l'ont endoctrinée ensemble.
— Et puis, monsieur Olympios?
— Elle pleurait elle ne voulait pas partir... Elle demandait Goguel, qui n'était pas là.
— Tiens... c'est étonnant! Et puis?
— Et puis, à force de sermons, de promesses de la ramener, ils ont fini par la décider.... Ils l'ont emmenée sur le bateau....
— Et puis.... monsieur Olyinjjios.... Est-ce que cela vous regarde? Est-ce que c'est une (juestion de votre pharmacie?... Etes-vous le irère, le tuteur de cette petite? »
Moi, derrière lui, je voyais que les autres se mettaient à rire, cela me défiisait. Ulympios n'ajoutant plus rien, M. Laugaudin, qui buvait son café à petites gorgées, lui demanda :
« Ètcs-vous chargé, monsieur Olympios, de veiller sur cette jeune ûlle ? Voyons. . . qu'est-ce (fui vous amène ? »
Le Grec avait un air si bête, si penaud, que tous éclatèrent de rire, et moi-même, je fis comme eux par contenance.
Cependant, élevant alors la voix, je dis :
« Monsieur Lau,L;audia, wiw ciilaiit est la lille d'un camarade mort au service de l'Entreprisi-, et de vieux amis du [lère ont bien le droit de demander si des moines esjjagnols...
— Ecoutez, Goguel, interrompit M. Laugaudin, nous sonnnes ici pour l'aire le canal maritime, et notre devoir n'est ]ias de nous mêler des all'ahes de iiolice. Ces moines de la Terre-Sainte avaient leur ordre en règle ; ils étaient autorisés régulièrement à prendre la petite, qui est mineure, et dont pi-r.sonne n'a jamais su positivement la nationalité, car Lafosse n'a jamais dit de quel pays, de quel endroit il était, de sorte qu'on avait cette charge sur le dos. Les moines nous en délivrent. Ils étaient autorisés à l'enunener, et nous n'avons pas à uielti'i; le uez dans ce genre d'affaires. »
Là-dessus, il se retourna sur sa cliaise et .se mit à reprendi-e une conversation interroni()ue jiar notre arrivée.
Nous sortùiies, Ulympios et moi, nous regardant tout vexés. Mais sa figure à lui était si longue, si drôle, (jue malgré moi je ne pus m'empêcher de lui dire :
«e Elle vous a passé devant le Ijcc, mou pauvre Olympios... c'est malhem-eux... hé! hé! hé! oui, bien malheureux!... Aii! les gueux de moines, (juelle chance ils ont eue que je n'aie pas été là!... mais ils reviendront, ils auront à s'expliijuer. »
Et l'idée me vint au même instant que l'invitation de M. '\'an den liergli n'avait été ijuc jiour m'écarter du Sérapéum, pendant que les moines, envoyés par lui sans doute, viendraient faire leur coup. Cela m'agaça jusqu'au bout des ongles ; j'aurais été capable de remonter à cheval pour les l'attraper, mais ils avaient au moins deux bonnes heures d'avance, ils étaient même arrivés à Néfich depuis une heure, et à partir de là quelle route avaient-ils prise? Etait-ce du côté de Zagazig pour Alexandrie, ou d'ismaïlia pour Port- Saïd et Jérusalem ?
L'indignation me tenait au cœur, et ce sentiment me poursuivit longtemps, mais à quoi bon? Georgette était partie sur un ordre régulier, tous les amis et connaissances trouvaient cela bien, que ijouvais-je faire tout seul ?
C'est alors, Jean-Baptiste, que je vis combien l'existence des faibles tient à peu de chose; combien l'indifférence des gens est grande à l'égard de ceux qui n'ont point de défenseurs naturels.
Tous les amis du père Lafosse, qui s'étaient promis de défendre Georgette, aussitôt qu'elle
SOUVENIRS D'UN ANCIEN CHEF DE CHANTIER
l'ut partie, se dépêchèrent en quelque sorte de l'oublier. La mère Aubry s'indignait quand on lui faisait des reproches au sujet de cet enlèvement, et tout le monde lui donnait raison; le Père Domingo, du moment i]u'il avait agi par ordre supérieur, ne pouvait avoir tort. Personne ne s'informait d'où venait cet ordre supérieur, qui l'avait délivré; on aurait cru que l'Éternel lui-même avait parlé. Bien des fois depuis, en passant le matin devant la petite baraque de Georgette, l'idée me revenait de frapper à la vitre et de crier : « Georgette, lève-toi, c'est l'heure!... >> Et puis, songeant qu'elle n'était plus là, je poursuivais mon chemin tout triste et rêveur. Insensiblement cette impression s'effaça comme tant d'autres, et je ne songeai plus qu'à mes propres affaires.
Vers la fin de septembre, le seuil du Sérapéum était enlevé, notre rigole terminée, ma locomobile et ses wagons chargés sur chalands et dirigés par le canal d'eau douce vers Ghalouf.
La plupart de nos terrassiers partaient, ils allaient offrir leurs bras plus loin, sur d'autres chantiers. L'armée de M. Lavalley, les travailleurs du fer, arrivaient; ils installaient leurs ateliers et leurs forges en grand, pour la réparation des machines, qui ne pouvaient plus tarder à venir.
En attendant, les bassins 158 et 125 se remplissaient; en novembre, on put ôter les derniers barrages et ouvrir au large les communications de notre tranchée avec les deu.v lacs ; l'eau douce était de niveau , du bassin de Toussoum au Nil, à la hauteur du Caire. Un n'attendait plus alors que les dragues et les bateau.x porteurs destinés à la section du Sérapéum. Ils stationnaient déjà dans le lac Timsah, mais M. Lavalley décida que le plus urgent était d'envoyer sou matériel à la seclion de Suez.
Et voilà qu'on apprend un beau matin que les cinq dragues destinées à Suez put franchi les écluses d'Isma'ilia et qu'elles s'avancent sur le canal d'eau douce.
Un court sur la hutte, derrière les ateliers, et l'on découvre ces grandes masses noires qui s'approchent lentement, au milieu du désert. Elles venaient remorquées par des mu-
lets et par des honmies; un gabari les précédait d'au moins deu.v kilomètres , pour empêcher ces niasses de fer de s'engager dans des passages impossibles. Sur le fond vide du désert, elles paraissaient immenses.
Arrivées on face du Sérapéum, à l'écluse du kilomètre 16, distante de notre campement d'environ dix-huit cents mètres, elles fli-ent lialte.
Avant de pousser plus loin du côté de Suez, on voulait s'assurer que le passage était possible ; le gabari partit donc dans cette direction, pour s'assurer que rien ne leur ferait obstacle jusqu'au kilomètre 42, où se trouvait l'écluse suivante.
Mais, dès le kilomètre 21, le gabari rencontre une résistance ; on l'allège, on le redresse, rien n'y fait. On commence des sondages, et l'on constate que sur un parcours de trois kilomètres le canal d'eau douce est trop étroit dans le fond d'un mètre cinquante centimi'tres, et que le fond lui-même est trop haut de dix à quarante-cinq centimètres.
Un télégraphie aussitôt la chose à M. Lavalley, qui donne l'ordre de diriger les cinq dragues sur le Sérapéum.
Le lendemain elles étaient en place dans notre tranchée, à deux kilomètres l'une de l'autre, et huit jours après les bateaux porteurs à clapets latéraux étant arrivés , les dragues fonctionnèrent.
D'autres, Jean-Baptiste, ont décrit ces machines colossales, ils les ont analysées dans toutes leurs parties ; ils ont raconté l'usure de leurs articulations par le sable et la manière de les réparer; quant à moi, tout ce que je puis te dire, c'est qu'on n'a jamais rien vu de plus grand, de plus imposant que le travail de ces dragues, rien qui puisse vous donner une plus haute idée du génie humain et de sa puissance à vaincre les résistances de la matière.
Il fallait voir ces énormes hottes de fer descendre à la file sous le bateau, plonger au fond du canal, remonter pleines de sable, de vase, de déblais jusqu'au bord, s'élever, basculer en haut contre l'énorme roue à engrenage qui les tirait, verser leur charge dans le couloir et redescendre s'emplir de nouveau.
Chacune de ces hottes contenait quatre cents litres de sable, chacune faisait seule par jour le travail de cinquante fellahs; et conmie le chapelet de ces hottes allait son train à la vapeur, sans interruption, en tournant verticalement autour d'une grosso charpente en tôle, imagine-toi le nombre do
A I.'ISTIIMK IiM SIKZ
mètres cubes iiu'uue drague pareille vous o.xtrayail du canal dans un mois.
Encore n'élaient-cc pas les plus grandes dragues de l'Entreprise : les dragues à longs couloii's, qui faisaient jusqu'à quaraule mille uu'tres cubes par mois, en déversant les dé- Mais directement sur les berges, par des couloii's immenses.
Mais celles-ci suflisaienl pour nous convaincre à l'avance que le canal maritime se terminerait quand même, chose dont nous avions doutéjus(iualors, moi tout le premier, attendu que je n'étais pas très-fort en mécanique.
Entre nous, je crois que plus d'un ingénieur de la Compagnie se trouvait dans le même cas, de sorte que je ne suis pas trop houleux d'avouer mes doutes ; au contraire, Je me fais en quelque sorte honneur d'être en si bonne société.
Mais c'est le bruit de ces machines, leur respiration haletante, leurs sifflements qu'il fallait entendre ; et puis le passage des bateau.\ à clapets, venant les accoster sous le couloir, pour recevoir les déblais, et repartant à toute vapeur se décharger dans les lacs artificiels, tandis que d'autres arrivaient l)rendi-e leur place ; c'est la circulation des bateaux à citernes, jiour alimenter d'eau douce toutes ces machines ; les allées et venues des jolis canots d'employés à deux rameurs, la petite voile blanche déployée, surveillant le travail, allant chercher ou rapportant les ordr-es ; les visiteurs assistant du haut des berges à ce mouvement ; les hautes cheminées des di-agues déroulant dans le ciel les' flots de leur fumée au milieu du désert aride... C'e^t tout cela qu'il faudrait te représenter et que je me reconnais incapable do te dépeindre.
Souvent ie Julien, canot à vapeur de M. Lavalley, filant ses vingt-cimj kilomètres à l'heure, passait comme une hirondelle au milieu de ce mouvement, tantôt tout bondé de visiteurs, tantôt M. Lavalley seul avec M. Cotard, ses papiers sous le bras ; ils allaient inspecter les ti'avauxet tout vériher par euxmêmes.
Et notre pauvre campement du Sérapéum, quel changement il vit alors s'accomplir au désert!... Ah ! nous n'en étions plus au temps des cinq maisonnettes et des vingt baraques bretonnes élevées sous la direction de l'ami Gendron; une partie de l'activité de l'isthme se portail chez nous; c'est là maintenant ([u'on allait aussi travailler en grand, et que les écus allaient rouler.
La nouvelle s'en était réjiandue du jnnr au lendemain, de Port-Saïd à Suez ; et les connnerçants accouraient, les établissements se montaient, on apportait sa baraque comme à la foire, on clouait son enseigne, on posait ses affiches, on étalait sa marchandise.
Des buvettes, descautines, même des cafésconcerts s'ouvraient. On ne s'y reconnaissait plus ; la mère .\ubry avait du fermer boutique devant la concurrence du fameux Ro])ichon, cuisinier d"lsmaïlia,qui douuaitlc vin, les biftecks, les rosbifs à moitié prix ; sans parler des jolies Valaques, Italiennes, Albanaises, qui vous servaient en costume national, ce qui ne laissait pas de vous charmer les yeux en vous ouvrant ra[i[iélit.
Je me rappelle même avoir vu dans ce lem^js s'ouvrir un théâtre sur chalands ; le fifre, la trompette, annonçaient les débuts de Mlles .Vngèle, Malvina, etc.
CHi! l'argent... l'argent!... Quelles merveilles il fait faire, Jean-Baptiste ! Si le bruit se répandait qu'on gagne beaucoup d'argent à Tombouctou, dans le centre de l'.Afrique, avant six mois Tombouctou serait peuplé comme le boulevard des Italiens.
Le 3 décembre, au moment de toutes ces installations, comme il s'agissait de faire passer d'autres dragues à Suez, et qu'il était bien constaté que le passage du kilomètre 23 était impossible, MM. LavallcyetColard vinrent au Sérapéum, ils agitèrent la question et se consultèrent avec M. Laugaudin : après (juoi, on me fit aiJ[jeler. Ces messieurs me dirent que j'irais le lendemain enlever le banc de rocher, et que ce travail se ferait au compte de la Compagnie.
Je partis doue de grand matin jiour ni'établir là-bas dans une de ces petites bâtisses en pierre, hautes de trois mi'tres sur quatre de largeur, construites le long du canal d'eau douce de distance en distance ; enfin une baracpie de cantonnier.
Je m'étais fait accompagner d'un cuisinier et de trois surveillants. Un comptable, M. Philipot , était aussi de la compagnie. J'avais des hommes autant qu'il m'en fallait pour les premières opérations.
Après avoir inspecté les lieux, je fis crever une Ijergc du canal et lever l'écluse du kilomètre ^2. Le soir, tout était à sec; j'écrivis au Sérapéum, à Ismaïlia, à El-Guisr, de m'envoyer des travailleurs, et quelques jours après j'avais douze cents hommes à ma disjiosition ; Ics.Vrabes enlevaient les déblais au rouflin. les Européens faisaient jouer la mine.
Sainbois, notre boulanger, m'approvision-
poi-vE\rns DT-y ant.ifx chef dk niiAXTiER
nait tout cela; tous les matins, ses chameaux ai-rivaient chargés de pain, de vin, de comestibles en abondance.
Le 23, tout était tei-niim'', la roche était enlevée, le canal avait la largeur et le tirant d'eau voulus , les dragues n'avaient plus qu'à passer.
Je me souviens avec plaisir que M. La\alley me dit :
« Vous avez bien conduit le travail. »
Et qu'il me fit donner mille francs de gratification.
Mais quelles fatigues ! Être debout le premier, se trouver tout le jour au milieu des travailleurs et des coups de mine, et ne se coucher qu'après avoir mis la comptabilité en ordre avec l'ami Philipot! Ceux qui n'ont pas passé par là ne peuvent s'en rendre compte.
En janvier 1867, j'étais à la tète d'un chantier de dragues ; j'avais en plus à surveiller la décharge des bateaux à clapets dans le bassin 158 ; il fallait baliser le bassin et faire approcher les bateaux le plus près possible des berges, avant de les décharger, autrement les premiers auraient fermé le chemin à ceux qui devaient arriver par la suite, et les lacs artificiels n'auraient pas reçu la (|uantité de déljlais qu'ils devaient recevoir. La décharge de ces bateaux se faisait en lâchant un déclic ; dans les grandes profondeurs, le fond s'ouvrait, le sable tombait; près des rives, les bateaux plats ouvraient leurs portes ou clapets sur le côté ; ainsi aucun espace n'était jjerdu.
Sur la fin de janvier, les Pères de la Terre- Sainte, absents depuis cinq mois, revinrent dire la messe au Sérapéum; je courus aussitôt leur demander des explications ; mais les braves gens avaient opéré une mutation dans leui' personnel ; l'Espagnol était allé dire sa messe aillem-s ; celui qui le remplaçait s'appelait Ambrosio, un gros court, avec une grosse barbe d'un rouge sale, qui lui cachait uni! partie de la figui-e, et sentant l'ail à plein nei!.
Quand je lui parlai deGeorgette, il eull'air de ne pas me comprendre.
« Je ne sais pas,signor, ce que vous voulez dire, faisait-il; j'ignore de quelle personne viius me parlez ; le Père Domingo pourra peut-
être vous en donner des nouvelles ; actuellement il est en Cilicie, je crois, pour recueillir le denier de Saint-Pierre ; mais ayez patience, mon fils, il reviendra. »
L'odeur du personnage et son accent papelard me révoltaient ; je compris qu'il se moquait de moi, et j'en devins tout ronge ; quelques Italiens et Dalmates, qui nous observaient du seuil de la chapelle, m'empêchèrent de lui dire vertement ma façon de penser.
Seigneur Dieu, faut-il recourir à de pareils instruments pour répandre vos saintes doctrines? Quelle opinion les Turcs et les Arabes peuvent-ils prendi-e. de nous, sur de tels échantillons ? — Enfin, comme disait un homme pieux rempli de bon sens, il faut bien que notre religion soit divine, puisque ces ordres mendiants, criblés de vices, la véritable peste de l'Orient, n'ont pu la détruire... Oui, c'est la meilleure preuve qu'elle nous vient d'en haut, aucune autre religion n'a de preuves aussi solides que celle-là.
Je me retirai donc fort triste, n'espérant plus revoir Georgette; d'ailleurs, j'étais le seul à m'en souvenir encore : le travail nous absorbait tous, quatre mille ouvriers finissaient à la brouette les quatre kilomètres qui nous séparaient des lacs amers, et de notre côté les di-agues approfondissaient le canal sans relâche.
Les bassins, toujours remplis jusqu'aux bords, nous donnaient de l'eau douce en abondance; aussi jamais nos petits jardins n'avaient été si beaux : radis, pois, salades, y foisonnaient, sans parler des phintes grimpantesquimontaientjusque surnos baraques.
Ker-Forme, Philibert, — un ancien zouave, — et moi, nous faisions notre popote ensemble. Tout allait donc très-bien.
Une seule chose m'ennuyait ; depuis quelque temps, mon sais Kemsé-Abdel-Kérim maigrissait à vue d'œil, ce n'était plus le même garçon, gai, riant, que tout le campement m'enviait à cause de sa belle humeur ; il semblait toujours rêvasser et négligeait son service.
A chaque instant j'étais forcé de le brusquer, de le rappeler à l'ordre ; finalement, un beau matin il vint me dire :
a Je pai-s.
— Tu pars ! . . . Pour aller où "?
— A Kartoum, mon pays; je suis assez riche, je m'en vais. »
Naturellement, cela m'ennuya ; mais je n'ai pas l'habitude de retenir les gens malgré eux ; je lui réglai son compte, et, supposant qu'il avait peut-être la nostalgie et qu'aju-ès avoir
A I.ISTIIM1-; m-: srr.z
vu son iiays il ne serait juis l'àelié de revenir, je le prévins que pendant deux mois j'attendrais pour le remplacer définitivement.
Il jiarut bien heureux et se mit en route.
En attendant, comme je ne pouvais pas me passer de domestiqu(\ je pris un autre sais, un jeune nègre venu du Soudan, noir et luisant conmie des bottines Lien vernies, et la lète crépue conmie un agneau ; il s'appelait Aehmet et courait devant Choubra durant des kilomètres, sans reprendre haleine ; souvent le j)auvre diable me faisait de la peine, je lui niais de rester en arrière, mais il ne voulait pas m'entendre.
Nous avions en outre un cuisinier fellah, (".haraf. grand, sec. grêlé jusqu'au bout du nez, et qui s'entendait à rôtir le mouton et la volaille comme pas un cuisinier d'Europe.
Ma jjosition étiiit donc améliorée, j'aurais dû me trouver heureux, mais tout cela ne m'empêchait pas de regretter le bon temps du Sérapéiim, où nous vivions en famille, le temps de la sécheresse, des sauterelles, des cinquante degrés à l'ombre... voilà l'homme!
l'eut-clre le .souvenir de Georgettc n'était-il pas étranger à mes regrets ; même au milieu des travaux, il m'arrivait do songer h elle et de m'indigner contre Chariot et Van den liorgli, qui m'avaient écarté du campement par ruse, pour faciliter leur enlèvement aux moines ; cette pensée me rendait tout mélancolique.
Un soir, revenant h pied de mon bassin 158, je rencontrai le vieu.x chamelier Saad-Méhémèche ; nous n'avions plus de rapports ensemble depuis Tarrivée des dragues, et je poursuivais mon chemin, en lui faisant un [letit signe de main d'ancienne connaissance, lorsqu'il me dit :
« Attends, conducteur, j'ai quelque chose pour toi. »
Il fouillait dans sa robe, et finit par me remettre un chiffon de papier tout crasseux, en disant :
« Tiens, c'est à toi ! »
C'était une lettre de Chariot, remontant h plusieurs mois.
« Oui t'a remis cela ? dis-jc au vieux bédouin.
— .\rambourou-Omar, le mouker de Suez, eu revenant d'Ismaïlia, le troisième jour avant la fin du Ramadan ; il s'est arrêté sous ma lente et m'a demandé si je te connaissais ; j'ai dit oui... et voilà!
— Tu ne pouvais pas venir jilus tôt?
— Je t'ai cherché, conducteur ; je pensais ioujours à toi ; mais depuis que tu travailles
sur l'i'au, je ne te vois j)lus, et puis j'ai été malade.
— C'est bon, lui dis-je eu fourrant brusquement la lettre dans ma poche, quand je serai pressé, je t'enverrai en courrier. «
Et je partis de mavivaise humeur.
Cette lettre m'avait rappelé la petite ; j'allais devant moi tout iiensif ; il me semblait revoir la pauvre enfant, entendre ses joyeux éclats de rire.
L'idée de lire ma lettre ne me venait pas. c'est machinalement (jue je l'avais fourrée dans ma poche, je pensais : « C'est une lettre d'excuse.... une farce! « Mais, arrivé dans la baraque, me trouvant seul avec Charaf, ijui faisait sa cuisine, par curiosité je la lus.
Tiens, la voici, Jean-Raptiste ; hier, en fouillant mes vieux papiers pour te raconter mon histoire, je l'ai trouvée ; écoute :
• Ismaïlia, le 10 septembre.
« Mon cher Montézuma,
« M. Van den Bergh est mort avant-hier à l'hôtel Noger ; il m'a chargé de liquider ses alfaii-es eu Hollande et dans l'.Vmérique du Sud, et je pars ce soir même, sans iiouvoir remplir la mission qu'il m'avait confiée d'abord en ta présence, au sujet de Georgettc Lafosse. Je me repose siu' toi poiu' A-eiller au sort de cette enfant jusqu'à mou retour: les bons sentiments que je te connais, et l'intérêt que je t'ai vu témoigner à Georgettc Lafosse, me donnent pleine confiance dans ta vigilance et ton dévouement. Tout me porte à croire que Georgettc est la fille de M. Van den Rergh et qu'elle doit succéder à son immense fortune. Il a fait un testament en sa faveur avant de mourir, mais sous condition.
« Pour te mettre à même de remplir les intentions de M. Van den Dcrgh et les miennes. je vais t'ouvrir un crédit de mille livres sterling sur la maison Sinadinn,d'.\lexandrie; lu pourras toucher cette somme à mesure des besoins, et tu retireras d'abord Georgettc Lafosse de la triste position où je l'ai vue : tu l'installeras dans un bon établissement d'éducation, soit en France, soit ailleurs. Il est inutile de rien ménager sous le rajiport de la dépense ; il faut que tout soit convenable ; mais je te recommande la plus grande discrétion.
« Dès mon retour en Egypte, il s'agira de recueillir les preuves légales de la filiation. car le sort du testament en dépend, et la famille aura le plus grand intérêt à les faire disparaître... Il importe (jue je prenne les devants dans tous les consulats où cette preuve peut exister.
AO
SOUVExXIRS D'UN AXCIEX CHEF DE CHANTIER
C'est le bruit de ces machines qu'il fallait entendre. (Page 27.
« Tu me comprends... Je n'insiste pas davantage, mon cher Goguel, et je te serre la main de tout cœur.
« Ton vieux camarade,
« Ch.\iiles H.^rdy. »
« P. S. La poste est déjà partie, maislemouker Aramljourou part à l'instant, il te remettra lui-même cette missive, c'est plus siir. »
Figure-toi mon indignation à cotte lecture : les moines avaient donc agi pour leur propre compte en enlevant Georgette.... Ils voulaient bien siir happer sa succession; mais comment avaient-ils pu savoir que la pauvre enfant était fille de Van den lîergh, homme riche, étranger au pays et prêt à la reconnaître'!'
Le gueu.x de moukor leur avait donc communiqué la lettre ?
Je courus tout de suite au campement des chameliers pour m'en assurer. Le vieux Saad- Méhémèche se trouvait là ; il fut tout surpris de mon animation, lorsque je l'interrogeai sur le papier.
« Quand Arambourou t'a-t-il vu, lui dis-je, à quelle heure '!"
— 11 est arrivé juste à la nuit ; l'étoile était déjà levée, fit-il, nous mangions, mes enfants et moi ; je lui ai dit de s'asseoir, il a mis la main dans l'écuelle....
— C'est bon, je ne te demande pas ce qu'il a mangé; mais venait -il directement d'Ismaïlia ?
— Oui.
A L'ISTHME DE SUEZ
Les Arabes venaieBt déjà par pe<ites bandes. ^Page 16.]
— 11 ne s'était arrêté nulle iiart ?
— Non, il s'est arrêté juste à la nuit, près de nos tentes, pour manger, car nous étions en Ramadan ; l'étoile venait de se lever, et il avait faim, n'ayant pas mangé de la jom-née, comme tout bon croyant.
— Et alors il t'a remis la lettre ?
— Oui ; il m'a demande d'abord : « Tu connais le conducteur chez lequel j'ai fait halte avec mes gens, voilà si.x jours ?" — J'ai répondu que je te connaissais ; alors il m'a remis le papier pour toi, et je l'ai gardé jusqu'à ce que je t'aie vu moi-même. »
Comme il parlait , la réflexion me vint que Chariot n'avait écrit sa lettre que le 10 septembre, six jours après sa visite au Sérapéum, et que les moines étaient venus
faire le coup ia veille de cejour ; ils n'avaient donc pu connaître la missive, leur action l'avait devancée.
Je remerciai le vieux chamelier de ses explications et je repris le chemin du campement.
Si Chariot ne m'avait pas demandé le secret, ma première pensée aurait été de consulter M. Laugaudin, Salcron et tous les amis capables de me donner un bon conseil, car je n'ai pas l'habitude de ce genre d'affaires, moi; je n'aime pas les longs détours et je vais directement au but ; mais dans le cas particulier, étant forcé de me taire, tout s'embrouillait dans ma tête, et, le souper terminé, je me promenai plus d'une heure dans ma bara(jue, me demandant comment réclamer la petite,
SOUVENIRS D'UN ANCIEN CHEF DE CHANTIER
qui pourrait m'aider, quel moyen prendre.
Malheureusement, plus j'y songeais, plus cela me paraissait difficile ; je finis par me coucher, renvoyant les réflexions au lendemain.
Il paraît que j'y rêvai toute la nuit, car ma première idée en me levant fut de confier l'affaire à Yâni Olympios. Tous ces Grecs, même les plus bornés, sont remplis de ruse : ils s'entendent entre eux comme des larrons en foire ; l'idée de mettre la bande des Grecs sm- le dos des moines me parut une inspiration lumineuse.
Yâni Olympios aimait Georgette ; je soupçonnais même un peu la petite de le regarder d'un œil favorable ; mais, à cette heure que les Pères de la Terre-Sainte tenaient l'oiseau sous leur griffe, il n'y avait plus aucun danger du côté d'Olvmpios, je pouvais me fier à lui.
Malgré cela, c'était grave, et je ne me pressais pas. quand l'ordre m'arriva d'aller à Kabret-el-Chouche, à quarante kilomètres du Sérapéum, établir un nouveau chantier au milieu des sables, pour la continuation du canal maritime vers Suez.
J'allais être employé principal à 416 francs par mois, sans parler des autres avantages, car, en plus de mes appointements, j'avais un dixième sur les travaux, d'après un prix fixé d'avance par M. Cotard ; mais la position par elle-même laissait beaucoup à désirer, il fallait un bon tempérament pour y vivre.
Représente-toi, au milieu d'une plaine immense brûlée par le soleil d'Egypte, sans un brin d'herbe et sans une goutte d'eau, un monticule de galets agglomérés, d'où l'on ne découvrait rien, absolument rien que le désert à perle de vue ; voilà Kabret-el-Ghouche, entre les grands et petits lacs amers.
Quant à ces lacs, c'étaient d'anciens marais desséchés, que la mer Rouge avait remplis quelques milliers d'années avant nous ; le soleil ayant pompé l'eau après sa retraite, les coquillages et les galets étaient restés au fond, avec des plaques de sel, qui craquaient sous vos pieds comme des coquilles d'œufs.
Du Sérapéum à Chalouf, ces lacs mesuraient environ quarante kilomètres, sur une largeur variant de dix à vingt.
La mer Rouge les avait abandonnés en deux fois; elle s'était retirée d'abord des grands lacs enfoncés dans le désert , puis, après un repos, des petits lacs rapprochés de ses rives, chose visible, car entre les deux s'étendait un large banc de sable, formant un second rivage amoncelé sur ses bords
avant sa retraite définitive dans le golfe de Suez.
A l'ouest de la barre se trouvait la butte de Kabret-el-Chouche (le Tombeau des Oiseaux), ainsi nommée par les bédouins, sans doute parce que des quantités d'oiseaux aquatiques avaient laissé là leurs ossements, à l'époque où les marais salants entouraient ces solitudes.
La ligne droite du canal maritime devait couper cette barre, pour arriver dans les petits lacs et plus loin à Chalouf, puis dans la plaine de Suez.
Je te dis cela tout de suite, pour te faire connaître ma nouvelle destination; j'avais déjà poussé plus d'une reconnaissance dans cette direction, aux grands passages des cailles, en automne, et j'avais découvert au loin l'îlot de Kabret-el-Chouche, sans me douter que j'irais passer là deux années de ma vie.
Enfin, aussitôt mes ordres reçus, ma décision était prise. Je fis mon paquet, je mis mes poules, mes dindes et mes lapins sous la surveillance de Charaf, puis, avant de seller Choubra, je dis à mon sais Achmet d'aller prévenir Olympios que j'avais des communications à lui faire et que je l'attendais dans ma baraque.
Il partit en courant, et M. Olympios ne tarda point à paraître.
Je le vois encore arriver dans sa polonaise, le tarbouche sur l'oreille et l'air grave.
« Vous m'avez fait appeler, monsieur Goguel ? me dit-il.
— Oui, monsieur Olympios ; donnez-vous la peine d'entrer, et toi, Charaf, va voir dehors si j'y suis. «
Le cuisinier sortit ; alors, me retournant brusquement vers le Grec, je lui demandai :
« Vous avez aimé Georgette "? »
Et comme il hésitait à répondre, j'ajoutai :
« Vous n'étiez pas le seul ; tous les honnêtes gens du Sérapéum aimaient cette pauvre enfant; elle ne méritait pas de tomber entre les mains des moines; c'est abominable.
— Oui, c'est abominable; cela m'a fait de la peine, dit-il, beaucoup de peine. »
Je remarquai qu'il avait les yeux troubles, et j'en fus touché.
a Asseyez-vous, luidis-je; et d'abord, lisezmoi ça. "
Je lui présentai la lettre de Chariot, qu'il se mit à lire, penché sur sa chaise, le coude sur la table, avec la plus grande attention.
Il la lut deux fois, et c'est alors que je me rendis compte (lu caractère de ces Grecs; au lieu de se fâcher, il devint tout pâle, puis une lé-
A I/ISTHMK l)K SIEZ
gère rougeur colora ses joues ; il déposa la lettre au bord de la table pour rouler une cigarette, et, comme je voulais [larler, il ino dit à voix basse, eu me posant la ni,iiusiu-Ie bras:
« Attendez, monsieur Goguol, je n'ai pas fini. » *
11 se remit à lire, exbalant la l'uméeparles narines, comme ils le font tous.
Je l'observais ainsi depuis deux minutes, lorsque, se relevant lentement, il me dit. imi jetant son bout de cigarette par la porte d'un air llegmatique :
« Tout cela, je le savais déjà.
— Comment, vous le saviez?
— Oui, quatre ou cinij jours après l'enlèvement de GeorgettCj j'avais pris toutes mes informations. »
El voyant dans ce moment quehiu'un passer dehors, il cria :
« Hé ! Angélo ! Angélo ! »
C'était le second du docteur Chabassi, qui passait dans la rue, un docteur de la l'abrication de M. Aubert-Roche, autrefois simple porte-mire au campement de Haz-el-Ech, et devenu du jour au lendemain médecin en titre. Aussi tout le monde l'appelait eu riant: le doqieur de la Faculté de Kaz-el-Ech !
« Eh bien, fit-il en entrant, qu'est-ce que vous désirez, monsieur Olympios ?
— Tenez, racontez donc à Goguel votre aventure d'isma'ilia... vous savez, l'histoire des moines... vous pouvez tout dire. M. Goguel est des nôtres.
— .\h! flt-il, je sais tout l'intérêt ijue M. Goguel portait à Georgette. »
Et sans autre préambule, s'asseyant au bout de la table, les janrljes croisées, il me raconta qu'environ chu[ mois avant, se trouvant à l'hôtel Xoger, en train d'extraii-e une dent à la dame de l'établissement, on était venu l'appeler eu toute hâte pour un malade qui se mourait à côté.
'.c Je n'eus que le temps de serrer mon instrument, dit-il, de replier ma trousse et de grimper ({uatre à quatre à la galerie. Arrivé là, je vis, sous une grande tente dominant le lac Timsah, un monsieur déjà paie comme la mort, étendu sur un lit, entouré d'un grand nombre de personnes, entre autres Arambourou-Omar, le mouker de Suez, un agent consulaire, cin(f ou six autres personnages et deux moines, l'un le Père Domingo, et l'autre appelé, je crois, Tomasio, de la Propagande romaine, un beau moine napolitain à Ijarbe noire et large tonsure, qui se tenait dcljout au pied du lit, levant un crucifix (^u'il montrait au moribond.
« L'agent consulaire, assis devant un petit bureau, taillait sa plume, attendant que le monsieur revînt à lui, car il avait perdu connai.s.sance. Sa face était baignée de sueur. Je lui lis humecter les tempes de vinaigre et je lui donnai mon flacon de sels à respirer. 11 ne me (juitte jamais, monsieur Goguel, tenez, le voilà.
— Iton... bon... monsieur Angélo, je vous crois... Après!
— Eh bien, après, il revint h lui cl se mit à dicter son testament. C'était un riche plan- | teur de Java, un nommé Van deu Eergli. Il ] parlait avec le plus grand calme, et légua tout son bien, une fortune considérable : des navires, des plantations, des esclaves, il légua tout sans exception à la lille d'un certain Julien Desrôses, et finit par dire (jue ce Julien Desrôses n'était autre que Bernard Lafosse, mort du choléra au Sérapéum, et la légataire, sa fille Annc-Louise-Georgctte.
— Vous avez entendu cola, monsieur Angélo:'
— Comme je vous entends, lit-il; et les moines aussi l'ont entendu ; le Père Domingo, penché sur le lit du monsieur et l'oreilli! tendue, recueillait son moindre souftle.
— Oh! les gueux! m'écriai-je; c'est pour sa succession (ju'ils ont enlevé la petite!
— Parbleu! dit Olympios eu ricanant; mais je me charge de leur apprendre (ju'on n'est pas plus bête qu'eux. »
L'indignation me possédait, et je criai : « Où peuvent-ils l'a voir emmenée?... où?... où? Voilà ce qu'il faudrait savoir.
— Cela ne signifierait rien, dit Olympios. Si nous conduisons bien l'alfaire, ils seront j forcés de la rendre eux-mêmes, mais surtout gardons le secret; votre ami M. Hardy n'a pas tort, la famille aura le plus grand intérêt à faire disparaître les preuves de la filiation, et, si la chose s'ébruitait, les moines auraient aussi le plus grand intérêt h les rechercher, pour les vendre aux héritiers deux ou trois petits millions; vous comprenez, mousieur Goguel ? »
11 clignait de l'œil, et je faisais .semblant de comprendre ; mais toutes ces histoires de preuves, de filiation, de micmac en tout genre, n'ont jamais pu m'entrerdans la tête; les Grecs, au contraire, nageaient là dedans comme le poisson dans l'eau, c'est leur élément naturel.
Enfin Achmct, que j'avais envoyé chercher Choui>ra, revint; le cheval piaffait à la porte, et je n'en fus pas fâché.
^< Tout ce ({ue vous me racontez là est
SOÎ-VEXIRS DTX ANCIEN CHEF DE CHANTIER
clair, dis-je aux Grecs, je m'en rapporte à vous; mais il faut que je parte pour Kabretel-Cliouche, et j'espère que vous me donnerez des nouvelles.
— Partez tranquillement , me dit Olympios, et comptez sur moi. j'aurai soin de vous tenir au courant. »
Ils sortirent là-dessus; je bouclai mes éperons et je me mis en route pour Chalouf, heureux d'avoir laissé les affaires de Georgette en aussi bonnes mains.
L'ordre que j'avais reçu me mettait à la disposition de M. Montrichard, chef de section à Chalouf; la section des Petits-Lacs, quoique distante de ce campement d'au moins vingt kilomètres, était par le fait une de ses sous-sections.
C'est à Chalouf que se concentrait en ce moment le plus grand travail; huit à di.x mille ouvriers occupaient sa tranchée ; le sol se composait en partie de rocher, et, depuis le début, on n'avait pas cessé d'en extraire mille à quinze cents wagons par jour.
Impossible de se représenter un tel gouffre; plusieurs chantiers se trouvaient au fond même du canal ; la mer Rouge , à quelques kilomètres, le dominait de huit mètres ; ses infiltrations menaçaient de tout engloutir; des pompes énormes, de distance en distance, en épuisaient l'eau et la jetaient par des coulottes dans l'ancien canal des Pharaons, qui la déversait dans le désert. Ces pompes marchaient jour et nuit.
Quant au campement, il s'étendait entre le canal d'eau douce et le canal maritime, distants l'un de l'autre en cet endroit d'environ cinq cents mètres ; tout cet espace était rempli de constructions variées, les unes en briques cuites au soleil, les autres en torchis.
Dans l'origine, toutes ces constructions s'étaient faites au hasard ; la seule chose qu'on eût ménagée, c'étaient des rues entre les bâtisses; mais plus tard, à l'époque dont je parle, comme on ne trouvait plus de place pour les déblais le long du canal, les wagons allaient se décharger dafls les rues. Ces déblais, s'élevant de jour en jour, bouchaient les portes et les fenêtres, et finissaient par j écraser les baraques, d'où les gens se sau- ; valent à la dernière minute, emportant tout i ce qui leur tombait sous la main.
Tâche de te figurer ces tas de roches et de terre allant les uns par-dessus les autres lomme des montagnes, et, parmi ces décomlires, ici un cabaret : A la Belle Hélène, plus loin un poste de cawas, ailleurs la cabane d'un surveillant, surmontée de son petit pavillon blanc et bleu, portant les deux grosses lettres B.-L. (Borel-Lavalley) , et puis encore un tripot fourmillant de Grecs et d'Xrabes, un piéton, avec sa gibecière, courant porter les ordres de service, des bandes d'ouvriers en blouse, en vareuse, des Arabes tout nus, la pioche et la pelle sur l'épaule, allant à l'ouvrage. Que sais-je?Il faut avoir vu ce spectacle , cette confusion de gens de tous pays, accourus pour avoir leur part des millions tambourinés par les journaux jusqu'au bout du monde.
C'est au milieu de tout cela que j'arrivai vers cinq heures du soir, et que je m'arrêtai devant les écuries de l'Entreprise.
Le gros Bernard, de Saucy, surveillant des écuries, vint aussitôt prendre la bride de Choubra et me serrer la main. Je lui dis ma nouvelle destination, ce qui le réjouit beaucoup, car, étant de la môme section, nous devions nécessaù-ement nous rencontre^ plus souvent et nous entretenir des nouvelles du pays.
Mais Bernard m'avertit que M. Montrichard était un fort mauvais coucheur, qu'il ne s'entendait avec personne et trouvait moyen de vexer tout le monde, depuis ses premiers employés jusqu'au dernier ouvrier de l'Entreprise.
« Méfiez-vous, disait-il, c'est un renard ; vous verrez cela tout de suite à sa mine. »
Je riais, et me rendis ensuite chez ce monsieur, dont le portrait se rapportait assez bien à ce que Bernard m'en avait dit. Il avait une fort jolie femme, qui ne devait pas avoir les sept joies du paradis en sa société, mais cela les regardait.
M. Montrichard, sur le vu de mon ordre, me renvoya sans explications à M. Rodolphe, sous-chef de section aux Petits-Lacs.
M. Rodolphe était un brave homme, qui me reçut en camarade. Nous dinàmes gaiement ensemble. Sa bonne figure bourguignonne, aux gros favoris ébouriffés, me plut, et je crois que ma physionomie lui revint également, car, vers la fin du repas, il me dit :
« Je vois, Goguel, que vous êtes un excellent garçon ; c'est un grand point de se convenir, quand on a la perspective de passer ensemble de longs mois au désert. Vous me
A r.'isTiiMK DE srr.z
convenez, el j'espère que tout ira bien. Moi, je suis un peu vif, j'ai mes défauts... Mon Dieu! qui n'a pas les siens? L'essentiel, c'est d'être franc , ouvert , et de remplir exactement son service. Nous tâcherons de faire en ^. sorte que MM. Lavalley et Cotard soient contents de nous. Seulement, nous avons pour chef immédiat un être insupportable, ce Moutrichard... Ah! vous ne saurez jamais le mal qu'il m'a fait depuis àens. ans, toutes les mauvaises chicanes qu'il m'a cherchées, tous les détours qu'il a pris pour me nuire dans l'esprit de ces messieurs. Quelle chance nous aurions, si notre sous-section devenait une section indéi)endante !
— D'autres m'ont déjà raconté que ce monsieur n'est pas d'un commerce fort agréable, lui répondis-je eu riant.
— .\h! quel mauvais fond il a, dit-il, c'est à ne pas y croire ! «
Ce bon père Rodolphe paraissait désolé ; mais, s'étant remis, nous arrêtâmes d'aller le plus tôt possible jeter un coup d'œil sur notre futur campement.
Je passai la soirée avec quelques anciens camarades du Sérapéum, et le lendemain de bonne heure, mon chef de section et moi, nous étious sui- le chemin de Kabret-el- Chouche.
La chaleur, en ce mois de mars, reprenait vigoureusement ; la lumière reflétée par les bancs de sel était éblouissante, mais le galop de nos chevau.v nous donnait de l'air.
.\u bout d'une heure environ, nous arrivâmes au Tombeau des Oiseaux, l'endroit le plus sec et le plus aride que j'aie vu de ma vie ; pas un insecte ne bourdonnait au.v environs, pas un lézard ne rampait sur le sable, tout était mort.
En haut de la butte nous trouvâmes quelques planches et voliges entassées pour la construction des premières baraques ; je crois que, depuis Sésostris, personne, sauf peut-être quelques bédouins égarés, n'avait allumé de feu sur ce plateau.
Nous découvrions au sud les montagnes rocheuses de l'.lttaka, à l'ouest, un peu plus jiros, le Djebel-Genefré, d'où l'on avait tiré des blocs de pierre pour la construction des écluses du canal d'eau douce, puis, au fond de l'horizon, les grands lacs, dont les bancs de sel brillaient comme de la neige.
Du côté de la Syrie apparaissaient quelques touffes de tamaris ; c'est ce qu'on a nommé la forêt d'El-.\mbach.
Hélas! quelle forêt... Gela ne ressemblait guère à nos Vosges ; de deux en deux cents
pas, une touffe énorme couvrait d'un peu d'ombre la terre poudreuse, oùse marquaient le pas d'une hyène, d'une gazelle, ou les pieds nus de quelque bédouin à la recherche de brindilles pour son fagot.
El pas un oiseau, malgré les belles descriptions qu'on a failos là-dessus.
Nous regardions l'immensité du dései't et nous n'entendions que le souille de nos chevaux.
Toutà coup M. Rodolphe, étendant le bras, me dit :
« Dans cette direction, Goguel, à huit kilomètres, passe le canal d'eau douce. »
En effet, il me sembla voir quelque chose, une hutte de cantonnier, puis cin(iou six chameaux se dirigeant vers nous à travers la solitude.
Je le dis à M. Rodolphe, qui supposa que c'étaient nos porteurs de planches, arrivant du canal d'eau douce avec un second chargement.
Là-dessus, nous poussâmes un temps de galop dans les grands lacs; il m'indiqua le tracé du canal, estimant que nous aurions bien deux millions deux cent mille mètres cubes à déplacer, ce qui nous prendrait un certain temps.
J'étais de son avis, et, notre insjii'ction terminée, nous reprîmes le chemin de Chalouf.
Voilà, Jean-Baptiste, ma première visite à Kabrct-el-Chouche, entre les grands et les petits lacs amers.
Deux jours après, j'allai m'étaltlir sur la butte, avec un maître charpentier et quelques ouvriers de Chalouf; nous y construisîmes deux grandes baraques en planches, de vingt mètres de long sur huit mètres de large, parallèles l'une à l'autre et séparées par un espace de huit mètres. Cet intervalle formait une cour intérieure ouverte au nord, ce qui permettait à l'air d'y circuler. Ainsi nous eûmes autant de fraîcheur qu'il était possible d'en espérer sous ce ciel brûlant.
Derrière ces deux casernes, que nous avions couvertes avec des nattes en roseaux, j'établis les cuisines, et ^ilus loin, au pied de la butte, longeant le canal, nos bureaux et les écuries.
L'eau recouvre maintenant tout cela, sauf l'emplacement où s'élevaient les deux grandes baraques sur le plateau.
Pour ce qui regardait les travaux à faire dans les petits lacs, il était prévu que nous serions forcés d'y creuser un chenal, dont les déblais seraient jetés sur les côtés et formeraient berge, pour empêcher le battement des vagues de les rejeter daiis le canal.
SOUVENIRS D'UN ANCIEN CHEF DE CHANTIER
On voit encore maiiitenantau milieu dulac, à trois kilomètres de Kabret-el-Chouche, un îlot ovale d'environ quarante mètres de long; cet îlot, c'est moi qui lai fait ; j'avais établi là mon poste de surveillance dans une hutte comme au Sérapéum ; à mesure que les travaux avançaient, je déplaçais ma baraque, pour être toujours au milieu des ouvriers, de sorte qu'à la fin elle se trouva juste en face de Kabret-el-Chouche, où débouchait notre tranchée dans les petits lacs.
Mais nous avions encore quelques chemises à suer avant d'en être là, Jean-Baptiste.
Dès que la première baraque fut terminée, j'envoyai l'ordre à Charaf de venir avec ma basse-cour, mes meubles, ma provision de conserves alimentaires, et tout ce qui m'appartenait.
Il arriva. Nous mîmes tout en ordi-e dans l'une des cases, la plus au nord.
J'avais deux cliiunbres, une cuisine et une petite cour où je fis plus tard un jardin.
Huit jours après, M. Rodolphe vint à son tour, accompagné du personnel, qui se composait de deux conducteurs: le papa Moulin, un bon vieux marin, suivi de sa femme et de son fils, petit bonhomme de dix ans ; puis le nommé Roux, grand et solide gaillard à barbe noire, ancien maréchal des logis d'artillerie, qui ne manquait pas de vigueur à l'occasion.
Sous mes ordi-es, j'eus comme surveillants un Italien, Agazi, qui m'avait suivi du Sérapéum, et un Hongrois nommé Sikoski.
C'était un homme instruit, connaissant plusieurs langues, entre autres l'arabe, le grec, le turc, l'anglais, l'allemand, etc., un vieux compagnon de Kossuth, blessé d'une balle au genou; cela le faisait boiter un peu, mais ne lui ôtait rien de son activité et de son éneigie.
i,)ue de fois il m'a parlé, les larmes aux yeux, de son ancienne position, de ses espérances de jeunesse et des malheurs de sa patrie !
Le pauvre Sikoski me faisait de la j)eine ; je me représentais le malheur d'avoir tout perdu, jusqu'au foyer de sa maison, et d'errer à l'aventure dans le monde ; mais depuis nous en avons vu bien d'autres !.... C'est chose commune aujourd'hui de rencontrer des gens qui ne savent plus où reposer leur tète, par la faute d'un tas de gueux qui s'en moquent et qui réclament le droit de recommencer leurs exploits.
Mais cela n'entre pas dans l'histoire du canal.
Le personnel s'établit dans les baraques.
M. Rodolphe et moi nous prenions nos repas ensemble.
Charaf avait apporté du Sérapéum soixante et dix pièces de volailles, nous en mangions une tous les jours ; mes lapins ouvrirent la marche, attendu que la salade et les feuilles de choux étaient rares dans nos environs ; le grain se transporte et se conserve à volonté.
Les matériaux et les provisions continuaient de nous venir par le canal jusqu'au kilomètre 42, où nos chameaux allaientles prendre.
Dès la tin d'avril, les travaux de nivellement étaient faits, les piquets plantés, avec leur cote de hauteur par rapport au niveau de la mer, et les tâches de dix mètres en dix mètx-es marquées du côté Asie et du côté Afrique. Les Arabes venaient déjà par petites bandes, et tous les jours de grand matin j'étais à cheval pour me rendre au chantier, à neuf kilomètres du campement.
Là, je m'abouchais avec ces gens, je leur fixais le prix de chaque tâche, en raison du nombre de mètres cubes à extraire, leur expliquant tout en détail et les encourageant à se décider.
Une fois la tâche entreprise, je leur faisais distribuer les pioches, les pelles et les brouettes nécessaires, avec deux panneaux mobiles, qui se posaient en bonnet de police, pour s'a- Irriter à l'heure des repas et la nuit.
A cela se passaient mes jouinées, ainsi qu'à la surveillance des travaux.
Le soir, on mettait ordre à la comptabilité, on soldait le compte de ceux qui avaient fini leur tâche; et la nuit venue, après souper, ou s'étendait en chemise dans la cour, sur des nattes, pour fumer sa cigarette, causer des travaux, de la France, et des nouvelles du jour dans l'isthme.
Je me souviens qu'un jour, dans ces premiers temps, comme nous finissions de déjeuner, M. Rodolphe et moi, et que je m'apprêtais à retourner au cliantier, nous aperçiùnes tout au loin, du seuil de notre baraque, une longue cavalcade qui venait à toute bride, soulevant des flots de poussière; on aurait dit un coup de vent tourbillonnant sur nos routes de France.
J'ai toujours eu de bons yeux, et je criai:
« C'est M. de Lesseps avec sa société; c'est tout le grand monde d'IsmaïHa!... Vite, mettons un peu d'ordre chez nous Charaf, un
coup de balai Allons, allons, qu'on se remue Avant dix minutes, ils seront ici »
Et, rentrant, je me dépêchai d'arranger la table, de passer la serviette dans mes verres et de remplir d'eau les gargoulettes. Après
A 1>'IST1IME DE SIKZ
quoi ji? m'élanrai dehors ; la ravalondo, arrivait : M. de Lessepsen tète, sur sou Simoun, le couffi noué sur le menton, il montait la butte au galop ; puis deux ou trois autres, des personnages de distinction ; puis M, Lavalley, M. Itorel, M. Cotard, au milieu des dames en amazones; et liien loin derrière eux, le petit docteur Angélo trottant sur sa grande biijue.
Quel mouvement h l'arrivée de tout cela dans la cour!... On riait, on se félicitait d'être arrivés si vite.
Moi, j'avais pris la bride de deu.v ou trois chevaux fringants, que je passais à Charaf.
« Eh bien, Goguel.me disait M. Cotard tout joyeux, vous voyez qu'on ne vous oublie pas; cela marche, à ce (ju'il paraît? les piquets sont établis, les tâches distribuées et le travail coinmeucé par les Arabes ?
— Oui, monsieur Cotard. — Donnez-vous la peine d'entrer, mesdames. »
Elles entraient, relevant leurs longues robes sur le bras. C'étaient, Jean-Baptiste, des dames du plus grand monde, et belles... je ne te dis (]ue cela.
Il faut avoir vécu dans les sables du désert durant des mois, pour bien savoir ce que c'est qu'une femme jeune, belle, gracieuse, et quel tapage son apparition fait dans voire cœur.
Elles étaient entrées dans la chambre où nous mangions.
J'olfrais ce que j'avais, je montrais mon vin, mon eau fraîche, mon vermouth et mon café fi-oid, balbutiant :
« C'est tout ce que j'ai ! »
Et les messieurs acceptaient ; le papa de Lesseps, vif, fringant comme à vingt-cinq ans, faisait aux dames les honneurs du campe- 7uent ; il les invitait à se rafraîchir ; malheureusement, je n'avais ni glaces ni sirops !
« Ah ! disait le Président eu me regardant de ses yeux vifs, puisque vous nous recevez ainsi, Goguel, je vous préviens que nous reviendi-ons. Et, reprit-il, je vous amènerai ma bru, qui désire voir Kabret-el-Chouche. »
.lamais il n"avait été plus gai, plus aimable ; j'en étais aux anges.
M. Rodolphe, un peu timide de sa nature, se tenait au second plan. C'est moi qui recevais.
Quant à M. Lavalley, qui s'entendait à vivre au désert, il était entré dans une de mes cases pour se passer un peu d'eau fraîche sur la figure ; puis, rentrant dans la salle, il s'informait des travaux.
Ainsi se passa plus d'une heure.
On était sorti pour respirer sous les nattes de la cour. Au moment de partir, MM. Laval-
ley et Cotard, nous jircnant à part, aiumuci'rent à M. Rodolphe que notre sous-section serait à l'avenir une section : la section des l'etits-Lacs, et qu'il en dirigerait les travaux.
Tu ne saurais te figurer l'émotion de cet excellent honmic; il lialbutiait des remerciements, promettant que tout irait bien.
Ils le savaient, car M. Rodolphe, depuis longtemps, avait fait ses preuves sur les chemins de fer français, avant de venir dans l'isthme.
Enfin, vers trois heures, tout ce beau monde, ayant vu ce qu'il voulait voir, se remit à cheval. Je me souviens avoir présenté l'étrier au plus joli brodequin de la cavalcade, avoir reçu des poignées de main affectueuses et avoir vu la brillante société s'éloigner comme elle était venue, au triple galop de ses chevaux enragés.
M. Rodolphe et moi nous regardions du haut de la butte; quand letourliillonde poussière eut disparu, tournant les yeux de mon côté et me tendant la main, le brave homme s'écria d'un accent de soulagement inexprimable :
« Me voiltàdonc débarrassé de mon cauchemar! Il n'étaitpastrop tôt, mon cher Goguel... Maintenant, en route, et bon courage, nous sonnnes sauvés ! »
Il riait, et j'étais presque aussi content que lui.
J'allais partir pour le chantier, Achmet me présentait la bride de Choubra, et je mettais le pied à l'étrier, lorsque le petit docteur Angélo, resté au fond de la cour, vint me saluer agréablement.
« Ah ! c'est vous? lui dis-je. Vous venez du Sérapéum ?
— Oui, monsieur Goguel, et j'y retourne après ma tournée d'inspection.
— Eh bien, faites mes compliments à votre compatriote M. Olympios; il remplit joliment ses promesses!... l'as un mot de notre alfaire depuis trois semaines !... «
Il souriait et me répondit :
« Pour avoir des nouvelles certaines, monsieur Goguel, il faudrait pouvoir mettre des gens en campagne; les gens ne marchent pas sans qu'on leur graisse un peu les bottes, vous comprenez? Nous savons maintenant que les Pères de la Ten-e-Saintc ont emmené Gcorgctte à Jaffa ; mais pour aller plus loin, il adrail un peu d'argent. »
Comme je ne répondais pas, il ajouta tranquillement :
« Il ne tiendrait qu'.à vous d'avoir des nouvelles tous les huit jours...
SOUVENIRS DUX ANCIEN CHEF DE CHANTIER
C'était M. de Lesseps et sa société. Tage 4(i. )
— Comment cela?
— Sans doute ! N'avez-vous pas une lettre de crédit sur la maison Sinadino, d'Alexandrie ? Quatre mots suffiraient : « Bon pour cent liv)'es sterling, — Goguel. » Et tout de suite l'affaire serait lancée.
— Tiens... tiens... cette idée ne m'était pas encore venue.
— Et, lit-il, ce serait de l'argent bien employé d'après les instructions de M. Hardy. car, pour placer Georgelte dans un établissement d'instruction, il fautd'abordla retrouver.
— C'est juste, luidis-je, vous avez raison. >. Et, sans réfléchir, j'entrai dans ma baraqur
faii'e un Ijon de cinquante livres sterling, quo je lui remis contre un reçu en règle au nom du Yàni (Hymiiio?:.
Il paraissait content et promit de m'envoyer bientôt de bonnes nouvelles, après quoi nous nous séparâmes, et je partis pour le chantier.
Nos travau.\ de Kabret-el-Chouche prenaient tous les jours un nouveau développement. .-^ u plus fort des chaleurs de l'année, nous avions déjà plus de quinze cents ouvriers à la tâche, car les Arabes y prenaient goût; sans leui' niallieureusc habitude d'interrompre le tra-
A L'ISTHME DE SUEZ
Les rues <ie Sue/.. (Page 50.)
vail pour faire la fantasia ;la fête), puis de reprendre la pioche et de travailler quelquelois dix-huit heures de suite poui- rattraper le temps perdu, ce qui ne les avançait guère, sans cela ces gens auraient pu se ramasser du bien. Mais ils suivaient leur nature : à chacun sa mauière de voir ; nous autres Européens, nous n'aurions jamais supporté leur régime ; il nous fallait le travail régulier , mesui-é, la sieste à midi et la reprise jusqu'au soii-.
Les dimanches, nous allions en promenade voir les dunes, chercher des coquillages, des dents de squales et de crocodiles pétriliés ; ces choses en intéressaient plusieurs ; ils par. laient du déluge, des siècles écoulés depuis la formation de l'isthme, comme on parlerait
du carnaval ou des fêtes de Pâques de l'année dernière.
J'allais aussi visiter mes anciens camarades, tantôt à Chalouf, tantôt au Sérapéum ; j'en retrouvais avec Ies([uels j'avais débuté cinq ans avant, aux chemins de for d'Espagne, et je poussais même quelquefois jusqu'à Ismaïlia, pour serrer la main de notre compatriote M. Pierre, qui recevait tous les \osgiens connue des amis et dout tous aussi ont gardé le meilleur souvenir.
Mais à (^uoi bon entrer dans ces détails ? Tu connais mon caractère, tu sais que je n'aime pas m'endormir dans un coin, lors(ju'il est possible de se donner de l'air.
Une mission (jueje remplissais quebjuefois avec le père Rodolphe, parce qu'elle était dé-
SOUVENIRS DUN ANCIEN CHEF DE CHANTIER
licate et que Ton pouvait faire de mauvaises rencontres, c'était d'aller prendi-e l'argent de la paye à Suez ; la somme montait souvent ii cent mille francs, et comme les Grecs se doutaient du but de ces petits voyages, tu com- ■prends qu'ils auraient mieux aimé ramasser nos sacs en route que de courir les campements, pour vendre des sardines ou du tabac. Aussi, nous nous faisions accompagner souvent par un cawas turc.
Ayant quarante kilomètres à parcourir, nous partions de bon matin, et nous arrivions à Suez pour déjeuner.
Ceux qui n'ont pas vu l'Cirient ne peuvent se faire une idée d'un endroit semblable ; c'est un entassement de vieilles bâtisses dominées de loin en loin par le dôme d'une mosquée à côtes de melon et la flèche de quelque minaret; un enchevêtrement de ruelles larges de deux mètres et demi au plus, sales, décrépites, les maisons percées de lucarnes grillées comme des prisons, les portes basses, cintrées, entrant sous terre par deux ou trois marches usées, et portant à leurs angles des sortes de guérites en encorbellement, d'où les femmes des harems vous observent à travers leurs moucharabis déchiquetés en sculptures ; enfin, de vrais labyrinthes, où régnent une chaleur, une poussière, une puanteur intolérables.
Au-dessus des ruelles, d'une terrasse à l'autre, pendent des nattes filandreuses, des paillassons de roseaux, sans doute pour empêcher la bonne odeur de s'évaporer.
Les rayons du soleil, blancs conmie la lumière électrique, éclairent sous ces guenilles la foule qui s'agite, les turbans, les tarbouches qui passent, les files d'ânes qui trottinent comme des rats dans un égout, les grands chameaux pelés, chargés de ballots, allongeant le pas dans l'ombre ; les vieilles fenunes sèches, ridées, frôlant les murs, le voile d'Islam tiré jusqu'aux yeux d'un air liudique ; mais elles ont beau se cacher, cela ne vous empêche pas de reconnaître qu'elles sont plus laides que les sept péchés capitaux. Et dans le fond du cloaque, vous entendez braire, hennir, nasiller, réciter des versets du Coran, qu'est-ce que je sais, moi? On ne s'entend plus soi-même.
Puis, de distance en distance, se présente un bazar, vieille halle alFaissée, le toit en auvent sur des piliers vermoulus, pleine d'antiques friperies, de ferrailles rouillées, de pistolets détraqués, de pierreries fausses en étalage devant de sales niches, où les marchands pansus, leurs jambes cagneuses croi- '
sées comme nos tailleurs, rêvassent en fumant leur chibouck, eu bâillant et psahnodiant : a Oh! que je m'ennuie!.... » Un autre
répond : « Et moi aussi! » Cela fait le
tour de la vieille bâtisse et se prolonge en forme de chant.
Il y a de quoi dormir debout.
• La boucherie et la fruiterie sont aussi làdessous, au milieu d'un nuage de mouches qui vous poursuivent à deux cents pas.
Et pour compléter le tableau, Jean-Baptiste, des bandes de chiens roux, pelotonnés dans tous les recoins par bandes de dix, de quinze, de vingt, et chargés, comme l'on dit, du service de la voirie, en fouillant dans les tas d'ordures, — des sortes de chacals, — se rencontrent à chaque pas ; ces animaux, dans leur opinion pai-ticulière, doivent se croire les maîtres de l'endroit, car ils ne se dérangent pas pour vous laisser passer, et tout le monde se détourne pour les laisser dormir.
Voilà le sujet des belles descriptions que nous font quelques touristes revenus de l'Orient!...
Quant au reste, la mer Rouge est trèsverte ; elle baigne le pied des montagnes do l'Attaka. La rade est grande ; les messageries maritimes françaises, les transports britanniques, les bateaux de guerre égyptiens, y déroulent leurs pavillons ; la jetée du canal maritime est superbe.
En ce temps, les marins arrivant avec des pacotilles de la Chine ou du Japon vendaient pour i-ien leurs porcelaines, leurs boîtes à thé, leurs peaux de tigre, leurs singes et leurs ]ierroquets ; mais il fallait aller les acheter à bord.
Quelques-uns vous offraient aussi de petites balles de vrai moka ; s'il avait été possible de transporter ces objets à peu de frais en Europe, la spéculation n'aurait pas été mauvaise ; mais le canal maritime a rendu depuis ces articles bon marché: l'occasion est passée.
En résumé, sauf deux nouvelles rues, où se trouvaient les établissements européens et le Grand Hôtel péninsulaire oriental, la cour, pleine de fleurs comme une serre chaude, encombrée de gentlemen et de ladies arrivant des Indes, buvant à la glace et se faisant servir par des coolies vêtus de blanc, sauf cela, Suez, qui donne son nom au canal maritime, est une véritable bicoque, même depuis que le canal d'eau douce y conduit de l'eau potable.
Le canal de Suez devrait s'appeler simple-
A I/ISTHMK I)K SIKZ