SOUVENIRS D'UN ANCIEN CHEF DE CHANTIEU A L'ISTHME DE SUEZ
Ici, Jean-Baptiste, je m'arrête ; les grandes cérémonies de l'inaugiii'ation n'entrent pas dans mon récit, d'ailleurs je ne les ai pas vues. Tandis que les impératrices, les princes, les hauts dignitaires, les artistes, les écrivains en renom , toutes ces mille célébrités conviées à la fête, se rendaient en Egypte, moi je retournais à l'Ermitage de Saint-Dié, j'allais revoir mes vieux parents et me reposer quelques jours à l'ombre de nos sapins ; j'avais besoin de l'air des Vosges et des embrassades de la famille, car j'étais épuisé.
Toutes ces fêtes sont passées, les principaux acteurs ont disparu, mais le canal maritime reste pour témoigner du courage et du génie des enfants de la France à travers les siècles.
Je voudrais pouvoir te citer ici les noms de tous les braves camarades que j'ai rencontrés à l'isthme de Suez, non pas seulement ceux de nos chefs, tout le monde les connaît, mais ceux des simples conducteurs et chefs de chantiers qui se sont distingués ; la liste eu serait trop longue ; et puis qu'importe le nom de gens qui n'ont fait pendant dix ans que remuer de la terre ? S'ils avaient tiré des coups de fusil ou de canon, à la bonne heure! le moindre d'entre eux mériterait de figurer en lettres d'or sur les tables du temple de la Gloire. Laissons donc ces noms décote ; qu'on s'appelle Jean, Charles ou Nicolas, cela revient au même, pourvu qu'on fasse sou devoir et qu'on se rende utile à ses semblables. Il serait bon pourtant de se rappeler quelquefois que la France brille autant par ses œuvres en temps de paix, que par ses exploits à
la guerre ; qu'elle a toujours marqué les premiers pas dans la voie de la civilisation, et qu'elle l'a souvent ouverte aux autres peuples !
.aujourd'hui des bateaux innombrables, sous tous les pavillons, passent à Kabret-el- Chouche, quelquefois d'immenses transports britanniques chargés de dix-huit cents à deux mille hommes pour les Indes. La mer intérieure des deux lacs leur chante son hymne éternel, les bouées que la Compagnie des forges et chantiers a établies sur le parcours du canal leur tracent le chemin, de petits phares éclairent la nuit le flot qui baigne au loin les sables du désert; et les passagers, qui de leur bord contemplent ce spectacle grandiose, ne savent souvent pas ce qu'il en a coûté de travail pour amener la mer jusque-là. Ils trouvent tout naturel d'avoir à travers le désert ce canal maritime, qui leur permet de s'endormir tranquillement sur leur couchette à Port-Saïd et de s'éveiller à Suez, ce qui leur épargne trois mille lieues de chemin, trois mois de fatigue et de dangers.
Ainsi va le monde ; nous jouissons du travail de nos anciens, sans savoir ce que le moindre progrès leur a coûté !...
Et maintenant, Jean-Baptiste, mon histoire est finie; je n'ai plus qu'un mot à te dire, touchant Georgette Lafosse : la fortune ne l'a pas changée, elle a épousé Kemsé-Abdel-Kérim. Ils vivent heureux avec mon vieil ami Chariot, qui dirige leurs affaires, et m'écrivent souvent d'aller les rejoindre : — ce sont deux bons cœurs !
Paris. — Imprimerie Gauthieu-Villars, bi, quai des Grands-Augustins.
La Bibliothèque Uiiiversité d'Ottawa Echéance
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et PQ 2238 .Al 1865 V004 CûO ERCKMANN, ACC# 12219S7