A L'ISTIIMK DE SI'EZ
A la suite de cette expédition d'Ahyssiiiie, des quantités de chevaux, de liaudets, de dromadaires, revinrent plus ou moins écloppés de la campagne ; les Anglais, pressés de retourner chez eux, s'en défaisaient à fout prix ; des Italiens et des Arabes les achetaient, et, pour les utiliser, venaient olfrir d'entreproudre des tâches.
Comme il s'agissait de pousser le travail par n'importe quel système, M. Cotard les accueillait très-bien ; il organisa même pour eux des tâches d'un nouveau genre; des chemins furent tracés le long de nos talus, aboutissant dans la tranchée ; en bas, on chargeait les baudets de délilais dans des paniers et les chameaux dans des caisses en bois, qui s'ouvraient par le fond en frappant un déclic ; ces animaux, par files de dix, quinze, vingt, après le chargement, montaient sous la conduite d'un bédouin. En haut, le conducteur renversait les paniers, ou fi-appait les déclics de sa trique, les caisses se vidaient, et toute la bande redescendait pour recommencer le même manège.
Ce mouvement perpétuel sur toute la ligne réalisait un nombre de mètres cubes incroyable, à ce point que, vers la fin de 1868, notre tranchée dépassait la butte de Kabretcl-Chouche d'au moins trois kilomètres.
Alors nous résolûmes de transporter le campement à sept kilomètres plus loin, vers Chalouf, et, grâce aux bêtes de sonnne dont nous disposions, ce transport s'opéra dans un seul jour ; nos baraques étaient construites pour se démonter ; on n'avait qu'à déboulonner, à lever les toitures, et le reste tombait comme un château de cartes.
On jjartit donc ensemlile, et le soir, étant arrivés au nouveau campement, on remonta le tout dans les mêmes dispositions qu'à Kabret-el-Chouche. Rien ne paraissait changé, sauf qu'au lieu de se trouver sur un l'ocher, où nous venait le vent du large, nos baraques étaient dans un fond, où la chaleur et le défaut d'air nous accalilaient.
Tu conçois, Jean-lSaptiste, qu'au milieu de ces occupations incessantes, de ces déplacements, et des mille soins qu'il fallait donner aux chantiers, aux bureaux, le souvenir de Georgette ne me revenait plus que rarement. M. Olympios, depuis que j'avais eu la liêtise
de lui signer un l)on decincjuante livres sterling sur la maison Sinadino, ne donnait [ilns signe de vie ; enfin tout allait à la grâc de Iticu, lors(jue vers la fin de novembre l'apparition des moines dans notre nouveau campement me remit en éveil.
Ces gens rôdaient autour de nous, ils donnaient des bénédictions à droite et à gauche, ils oliservaient ce que nous faisions, et Charaf me dit même un soir, que l'un d'eux avait pénétré jusque dans ma baraque, marmottant et priant, ouvrant la porte du cabinet, de la cuisine, regardant ce qui s'y trouvait, et finissant par s'en aller sans e.xplication aucune.
« Pourquoi n'as-tu pas jeté le mendiant à la porte '? dis-je à mon cuisinier. De ijuel droit les gueux viennent-ils nous épier ? qu'est-ce qu'ils nous veulent ? »
Impossible de me rendre compte de cette inspection. Le soir même j'en parlai longuement au père Rodolphe, pendant le dîner; je lui racontai l'histoire de Georgette Lafosse, l'abandon de la pauvre enfant, tant qu'il n'existait pas d'héritage en perspective, et son enlèvement immédiat, à la nouvelle des dispositions testamentaires de M. 'Nan dun Bergh.
Il m'écoutait en §ouriant et finit par me répondre :
« Hé! de quoi vous étonnez-vous, mon cher Goguel ■? Les moines font leur métier... Quand on n'a rien, qu'on ne produit rien et (ju'on ne gagne rien, il faut bien mendier ou voler | pour vivre. On fait alors de la mendicité une vertu chi'étienne, et quand la mendicité ne suffit pas, eh bien, on tâche de happer les héritages du prochain ; c'est une nécessité de la situation. Moi, je méprise moins un voleur de grande route qu'un mendiant de profession ; le voleur court des risques ; il est plus dangereux pour la société, mais il est moins lâche que cette race de cagnards. Dépouiller les familles de lem- patrimoine ; voler le pain des vrais pauvres, des vieillards et des orplielins par des grimaces hypocrites ; invoquer le nom sacré de Dieu pour entretenir sa paresse, son ivrognerie et tous ses vices, c'est réellement ignoble, et c'est ce (jue nous voyons ici sur la plus lai-ge échelle. Tous ces moines de Nazareth, de Bethléem, de Djebelmar-Elias et d'aillem-s, qui se disputent les aumônes venues de l'Eui-ope et se déchii'cnt inipitoyahlement entre eux, lorsqu'il s'agit de l'intérêt jjarticulier de leur confrérie, mais i[ui s'entendent on ne peut mieux pour gruger et dépouiller le genre humain, tout cela,
Ces animaux moDtaient par longues ûles. (Page 55.)
c'est l'opprobre de la nature, le dernier vestige de la dégradation d'un autre âge, qui, par bonheur, lend à disparaître tous les jours. Mais la corporation est encore puissante, elle s'appuie sur toutes les vieilles pécheresses et les vieux criminels, au.\quels elle octi-oie la rémission de leui-s méfaits, en leur promettant les joies du paradis, après celles de ce monde ; elle s'appuie sur l'ignorance et la bêtise humaines... donc elle est redoutable. A votre place, Goguel, je ne m'occuperais ijIus de cela, je laisserais comir les événements, car, par le mensonge et la calomnie, ces gens-là peuvent vous faire le plus grand tort. »
Cette façon de voir tenait au caractère prudent, circonspect, de M. Rodolphe; quant à
moi, je me moquais de la calomnie et de tous les mauvais bruits qu'on pouvait semer sur mon compte.
Mais ce qui m'ennuya beaucoup, ce fut une lettre de Chariot, qui m'annonçait son prochain retour en Egypte. 11 me racontait que tout avait assez bien marché, que les atfaires de M. Van den Bergh, en Hollande et dans l'Amérique du Sud, étaient liquidées, et qu'il venait s'occuper activement de celle dont il m'avait confié le soin au sujet de Georgette, ne doutant pas que j'eusse rempli toutes ses prescriptions.
Cette lettre, qui devait me réjouir, me produisit un effet tout contraire. En sougeant que je n'avais rien fait par moi-même pour retrouver la petite, et que depuis plusieurs
A L'ISTHME DE SIEZ
Le rocher fut a nu, et l'on put s'occuper de le fuira sauter. (Page l>2.)
mois je n'en avais que des nouvelles incertaines, le dimanche suivant de bon matin, je partis à cheval, résolu de secouer solidement ce gueux d'Olympios, qui me mettait dans un pareil embarras, car toute la faute retombait sur lui ; puisqu'il avait accepté la connnission et reçu de l'argent, c'est lui qui devait rendre des comptes, moi je m'en lavais les mains.
'N'oilà ce que je me répétai tout le long du chemin, et, vers neuf heures, en arrivant au Sérapéum, je poussai di-oit à l'hôpital, où le Grec demeurait, sans m'arrèter nulle part ailleurs.
Il était chez lui, couché sur sou lit, la figure longue et mélancolique.
tt Eh bien, lui dis-je en entrant, après avoir
attache mon cheval à la porte, puisque vous ne m'envoyez pas de nouvelles, il faut queje vienne, moi , vous en demander. C'est abominable, ce que vous faites là, monsieur Yâni ; quand on se repose sur vous, quand on vous avance de l'argent, quand on vous donne toute sa confuuice, c'est indigne d'en abuser de cetce façon ! »
Il paraissait consterné.
" Vous ne répondez pas,luidis-je... Voyons, qu'est-ce (|ui se passe ? .\vez-vous l'ait des démarches sérieuses poui' trouver cette pauvre enfant, comme vous me l'aviez promis?
Ou'est-ce qu'elle est devenue? Savez-vous, monsieur Olympios, que mon ami Hardy m'annonce son prochain retour, qu'il croit tout en ordi-e ? Qu'est-ce queje lui dirai, moi?
SOUVENIRS D'UX ANCIEN CHEF DE CHANTIER
car il faut pourtant J.iien que je dise quelque chose. »
Je me promenais de long en large, les bras croises et la courbache à la main ; l'indignation me possédait.
Le Grec alors s'assit sur son lit et me dit : « Monsieur Goguel, si vous saviez tout le mal que je me suis donné et tout l'argent que j'ai dépensé pour retrouver Georgette, vous ne me feriez pas de reproches.... Est-ce ma faute, à moi, si tout a manqué à la dernière minute et si le malheur est arrivé?
— Quoi?.... quel malheur? lui dis-je en m'arrètant.
— Un grand malheur, monsieur Goguel :
Georgette s'est sauvée du couvent de Djebelel-Deïr avec un jeune Arabe.
— Sauvée avec un Arabe ! m'écriai-je furieu.x, Georgette?
— Oui, » fit-il froidement, mais tout pâle de colère.
Je voyais qu'il serrait les dents, qu'il était encore plus furieux que moi ; qu'il avait travaillé pour rattraper cette petite, et qu'un autre l'avait enlevée à sa place. Je compris du coup que les moines étaient venus rôder à Kabret-el-Chouche pour voir si ce n'était pas moi qui l'avais dans ma baraque ; et malgré mon indignation contre l'Arabe, que je ne connaissais pas, malgré tout je ne pusm'empèchcr d'éprouver une certaine satisfaction de voir que ni le Grec ni les moines ne l'auraient.
« Ah! ah ! elle est partie, lui dis-je, eUe a filé.... elle a pris de l'air.... c'est assez naturel.... mais avec un jeune Arabe, cela me parait louche, monsieur Olympios : ne serait-ce pas avec un autre.... avec un Grec, par exemple?
— Non, fit-il brusquement, c'est avec un jeune Arabe, je le sais, j'en suis sûr. »
Alors, voulanteu savoir davantage, je m'assis pour l'écouter ; et tout en s'indignant, en serrant les poings, il me raconta que les Révérends Pères avaient emmené Georgette au couvent de Djebel-el-Deïr, et que là, dans cette grande et vieille bàtisse,'où l'on entre par une échelle, sans autre société que de vieux moines, au fond d'une cellule, elle s'ennuyait beaucoup ; qu'il était arrivé à correspondre avec elle; qu'elle devait partir dans sa société, que c'était convenu ; qu'il l'aurait conduite à Athènes, dans sa propre famille, jusqu'au retour de Hardy et jusqu'à la constatation de ses droits, et qu'alors il l'aurait rendue ; mais que huit jours avant, au moment de réaliser leur projet, il avait appris (ju'elle s'était enfuie avec un jeune .\rabe, en plein
désert, sur un âne ; que cet Arabe s'était introduit dans le couvent, soi-disant pour se convertir au catholicisme ; qu'on avait battu tout le pays pour les découvrir, et qu'on supposait qu'ils s'étaient hasardés sur une barque, près d'Aïr-Hawarah, pour gagner Suez.
Il me dit ces choses en s'interrompant à chaque instant.
« Ah ! oui, je commence à comprendre, lui dis-je ; mais les titres.... les titres qui prouvent sa filiation.... vous n'avez rien appris?
— Hé! mon Dieu, fit-il, à quoi bon courir les chercher au Caire, à Suez?... Ils étaient ici.... au Sérapéum.... Je les ai découverts tout de suite au bureau des engagements : « M. Julien Desrôses, dit Bernard Lafosse, « peintre. » M. Lucazowich m'en a même délivré copie : le passe-port, l'acte de naissance, tout est là.
— Bon, me dis-je en moi-même, il était en règle, le Grec ! il avait pris toutes ses mesures, et c'est moi qui lui fournissais l'argent pour enlever l'héritière ! Quel chance que le hasard ait tout fait manquer ! »
Et là-dessus, n'ayant plus rien à lui demander, je lui tirai le chapeau sans autre cérémonie, enm'écriant que les moines allaient répondre de tout, que Hardy poursuivrait cette affaire.
Je sortis et je remontai à cheval fort triste ; l'idée d'aller voir mes amis Saleron, Durand et autres ne me vint même pas, tant mon cœur était serré de savoir Georgette errante dans le désert avec un Arabe ; je la considérais comme perdue, et je repris le chemin de Kabret-el-Chouche au galop, songeant à quels misérables hasards tiennent quelquefois les destinées humaines. Encore quelques jours, et l'enfant de Bernard Lafosse , après avoir passé par les plus tristes épreuves, arrivait sans transition à la fortune; et, en croyant se sauver, la pauvre petite s'était perdue ellemême.
Ces idées et bien d'autres semblables m'assiégeaient l'esprit, lorsqu'au bout de trois heures, arrivant à l'entrée de notre cour, j'aperçus devant ma baraque M. Rodolphe, Charaf, Georgette et unjeune Arabe qui causaient entre eux ; l'Arabe tenait encore à la main la bride d'unebourrique tout efflanquée ; il était coiffé d'un tarbouche et portait une souqucnille grise ; Georgette avait un vieux chapeau de jonc, en pointe ; ils causaient là tranquillement, s'informant sans doute de moi, comme des étrangers qui arrivent à l'instant.
J'avais fait halte, croyant rêver, et tout à couj) je ciiai :
A I/ISTllMK m-; SIKZ
« Hé ! c'est toi!... »
Alors Gcorgcttc,se retournant, me ivpondit jiar uu cri ('traiijîc et accourut les liras eu l'air.
J'étais encore à cheval, je la levai des deux mains et je l'assis sur le devant de ma selle, pour l'embrasser ; elle ne disait rien et san{,'lotait.
Au bout d'une minute, elle se mit à balbutier :
« C»li! Goguel... Goguel... «lue je suis contente de te voir... Que j'ai trouvé le temps long après loi... Nous resterons ici maintenant... nous ne nous quitterons plus!
— Non, lui dis-je, vraiment attendri, et sois tranciuille, nous ne serons plus maUieureu.x.»
J'allais lui parler des grands biens qui lui étaient promis, mais je retins ma langue ; et dans le même instant je sentis queliiu'un me preutli-e la main et la baiser à la manière des Arabes.
Je regardai... c'était mou sais, Kemsé-Abdel-Kérim, (jui me demanda:
« Es-tu coulent, maître'?
— C'est lui qui m'a ramenée, » dit Georgette.
.Vloi-s, je lui réfjondis :
a Tu es uu brave garçon, Kemsé, je te reprends à mou service ; et, n'en doute pas, ta belle action sera récompensée, j'en réponds ! — Oui, monsieur Rodolphe, repris-je tout ému, voyez ce jeune homme qui quitte tout pour me faire plaisir, pour me ramener celle que des gueu.K nous avaient enlevée... Quel dévouement !... Et qu'on vienne encore prétendre que les -Irabes sont ingrats, égo'istes !»
Ce trait de fidélité m'avait touché profon- Sément ; mais ce qui me faisait encore plus de plaisir, c'était de revoir Georgettc, brunie par le soleil du désert, et ayant conservé toute sa grâce enfantine et sa bonne santé.
Il va sans dire que tout ce jour et les suivants, à l'heure des repas, et le soir, quand je revenais du chantier, on ne faisait que parler des moines, du couvent d'El-De'ir, de la vie que l'on menait dans ce vieu.x nid à rais, des vingt-cinq chapelles souterraines, où brûlent les.flambeaux et les cierges sans interruption, des sermons sur le néant des richesses de ce monde qu'on adressait à Georgette, chose qu'elle ne pouvait comprendi-e, croyant ue rien avoir, mais que les Révérends Pères comprenaient on ne peut mieux ; puis l'arrivée d'OljTnpios eu iièlerin, la manière dont le Grec avait pu l'entretenir, en glissant quelques talaris au frère Pacôme; l'appariliou de Kemsé, s' offrant de recevoir
le baptême et de servir la communauté pour rien... Ou'est-ce que je sais encore ? c'était toute une histoire, qui nous faisait rire aux larmes, lorsque Georgette nous la débitait, en raccompayiiaut de réllexionssurlcs Gi'Ccs et sur les moines.
Jamais je n'ai passé de jours plus joyeux.
J'avais écrit tous ces détails à Cliarlol, et j'attendais son arrivée avec impatience, ne voulant rien dire à Georgette dos brillantes espérances qu'elle était en droit de concevoir. Non, après tant de traverses, il valait mieux attendre l'événement, pour éviter les désillusions en cas de nouveau maliicur.
Il n'était donc jamais question de l'héritage entre nous. Georgette aidait Charaf à la cuisine, comme autrefois chez la mère Aubry; Kemsé-Ahdcl-Kéiim avait obtcini de M. Rodolphe une petite surveillance aux écuries du campement, et tout allait ainsi le mieux du monde, lorsque enfin Chariot arriva.
C'est en février qu'il parut aux petits lacs, comme un grand seigneur ou comme un patriarche, à ton choix, Jean-Baptiste, accompagué d'une dizaine de chameaux et de toute une cargaison de meubles, de caisses, de ballots qu'il emportait à Batavia.
Il arriva le matin; j'étais sur nos chantiers, et, seulement en rentrant le soir, je vis cette caravane .'i l'ombre de nos baraques, .\rambourou-Omar et son nègre Caleb en train de délialler, et plus loin, dans la cour, mon vieux camarade qui se promenait gravement avec le père Rodolphe, Sikoski et l'ancien maréchal des logis Houx.
Dès que Chariot m'aperçut, il vint ii ma rencontre, et nous nous embrassâmes.
« Je t'ai donné bien des ti'ibulations, dit-il, mais tout est bien qui finit bien ; les titres que tu m'indiquais au Sérapéum sont en ma possession depuis longtemps, l'identité de Julien Desrôses et de Bernard Lafosse ne peut plus faire aucun doute, Georgette est prévenue de son prochain départ jiour Bornéo et du sort splendide qui l'attend là-bas ; elle ue peut y croire, et, chose étrange, mon cher Goguel, elle s'en désole, elle pleure.
— Hé ! dit l'ancien maréchal des logis en riant, c'est comme à la veille d'un beau mariage, la fiancée pleure toujours, ca rentre en quelque sorte dans son rôle. »
J'étais un peu de l'avis de Roux, mais cela me parut singulier tout de même.
« Elle se méfie, lui dis-jc ; après tous ces enlèvements, elle craint quelque nouvelle surprise; je vais lui parler seul et lui faire entendre raison. »
SOUVENIRS D'UN ANCIEN CHEF DE CHANTIER
J'entrai dans la cuisine, où Cliaraf était en train de préparer le dîner, et je vis Georgette assise sur un escabeau, près de l'âtre, la figure sur les genoux dans son tablier; elle pleurait tout bas, et je la regardai quelques instants, étonné d'une singularité pareille, puis je lui demandai :
« Qu'est-ce que tu fais donc là, Georgette ? Au lieu de chanter et de rire comme les autres jours, tu pleures Qu'est-ce que cela
signifie?.... »
Mais elle continuait de sangloter sans répondi-e, ce qui m'étonnait de plus en plus.
« Comment, lui dis-je, on t'apprend que tues riche, que tu as des plantations, des jardins magnifiques, que tu vas rouler en voilure à quatre chevau.\, avec un petit nègre derrière, pour t'abriter d'un parasol ; que tu vas avoir des robes de soie, des diamants, tout ce qui
fait la joie des personnes raisonnables et
tu pleures ça te désole!.... Est-ce que tu
perds la tète?.... Voyons réponds-moi
donc ! »
Mais plus je lui parlais, plus elle fondaiten larmes !
«Allons !.... repris-je en ayant l'air de me
fâcher, ca n'est pas naturel Est-ce que tu
te méfies de mon ami Chariot, le plus honnête homme du monde ? Est-ce que tu le prends pour un Père Domingo qui veut te tromper, te mettre dans une capucinière,par hasard ?. . . . Parle donc !
— Ah ! Goguel, flt-elle à la fin, je ne veux
pas m'en aller Je veux rester ici Je
veux avoir une petite cantine comme la mère .A.ubry C'est tout ce que je souhaite, Goguel. Je ne veux rien Je ne veux pas être
riche — Je suis contente comme cela
pourvu qu'on ne me force pas de partir. »
Sa désolation me chagrinait réellement.
« Mais tout cela, lui dis-je, ne peut pas
aller Une cantine!.... une cantine ça
n'a pas le sens commun..... *chacun doit tenir
son rang et puisque maintenant tu fais
partie du grand monde, il faut absolument suivre ses habitudes. Il faut voyager, aller au l)al, au théâtre, qu'est-ce que je sais, moi ? Il faut jouir de l'existence, quoi! »
Cette simplicité m'impatientait, et je finis par m'écrier :
« Écoute, Georgette, je te croyais plus de
bon sens Un joli steamer, qui s'appelle
la Favorite, t'attend à Suez; il est à hélice, il est en acajou, poli, ciré, il est à toiv tu n'auras qu'à commander, à te faire servir, tu seras comme une petite reine, et tu veux rester ici à surveiller des marmites.
— Ah ! s'il faut que je parte seule, cria-
t-elle,j'en mourrai, Goguel Au moins si
Kemsé venait avec nous !
— Kemsé-Abdel-Kérim ? lui dis-je stupéfait, mon sais ?
— Oui
— Tu l'aimes donc bien, ce garçon !
— Oui, fit-elle tout bas.... ilm'a délivrée!....
Et puis et puis, depuis longtemps, chez la
mère Aubry, il m'aidait à la cuisine ; il portait l'eau pour moi, il remplissait toutes mes commissions
— Ah ! le gueux, m'écriai-je, il profitait de
mon absence ^'oyez•vous cette finesse!....
Tiens!.... tiens!.... tiens!.... Et moi qui te supposais un faible pour cette grande bête
d'Ùlympios Eh bien! j'aime encore mieux
ça!.... »
Et je sortis prévenir Chariot de ce qui se passait.
Sikoski, M. Rodolphe et Roux se trouvaient encore avec lui dans la cour; je leur racontai ce que je venais d'entendre, et nous retournâmes ensemble dans la cuisine, où Georgette, tout en continuant à pleurer, répéta devant tous ce qu'elle m'avait dit.
Je donnai l'ordre aussitôt à Charaf d'aller chercher Kemsé-Abdel-Kérim. Il paraît que le brave garçon savait déjà ce qui se passait au campement, le changement de fortune de Georgette, car il arriva tout tremblant.
« Tu sais que Georgette est riche, lui dis-je, qu'elle est devenue une grande dame et qu'elle va partir J'ai voulu t'en prévenir par considération pour votre ancienne amitié, et pensant que tu ne serais pas fâché de lui souhaiter bon voyage.
A peine eut-il entendu cela, qu'il s'écria d'une voix déchirante :
a Allah, aie pitié de moi !.... Allah, fais-moi mourii' ! »
Sa désolation était si grande,que moi-même, Jean-Raptiste, j'en fus navré. Nous nous regardions les uns les autres, tout saisis.
Mais alors Georgette, s-e levant comme une folle et se jetant dans ses bras, se mit à crier ;
a Kemsé, n'aie pas peur jamais je ne te
quitterai jamais!.... j.amais !.... »
Ils se tinrent longtemps embrassés, et Charlot, élevant la voix à son tour, leur dit :
« Eh bien, vous ne vous quitterez pas
Non ce serait trop barbare!.... Kemsé
nous accompagnera Il sera mon ami et
dans un an, Georgette, quand vous connaîtrez bien votre nouvelle position, si vous répétez les paroles que je viens d'entendre, nous vous marierons ensemble. »
A L'ISTHME DE SUEZ
Kl. touriKiiil vers moi sa ligure de Ijiavc lionane :
« Est-re que toutes les ricliesses de la terre valent une affection désintéressée ? dit-il. Estce que rameur véritable s'achète avec do l'argent ?
— Non, lui dis-je, tu as raison ! »
Après cela, Jean-Baptiste, tu penses bien que tout était pour le mieux.
Le soir de ce même jour, pendant (juc les autres dormaient déjà, me trouvant seul avec Chariot, je lui demandai s'il était hien sûr que Georgette fût la tille de M. Van den Bergh, car cette histoire me produisait l'ellet d'un rêve.
Alors, tout en fumant son cigare. Chariot me raconta que, vers 18ôl, M. Van den Bergh, se rendant en Hollande [)0ur afTaires de famille, avait lié connaissance au départ d'Alexandrie avec un certain Julien Desrôses, se disant peintre décorateur, lequel retournait à Marseille, accompagné d'une fort jolie femme, sa maîtresst;.
« Van den Bergh poursuivit son voyage en société de cet heureux couple, me dit-il ; la liaison devint intime, et l'on se sépara les meilleurs amis du monde. Rien n'avait fait soupçonner les relations de Van den Bergh avec la jeune personne, et M. Desrôses, croyant remplir le devoir d'un homme de cœur, épousa sa maîtresse pour légitimer un enfant sur le point de naître. Malheureusement, un peu plus tard, Mme Desrôses, venant à tomber gravement malade, et désireuse d'obtenir l'absolution de notre sainte Eglise, fit à son mari des aveux qui faillirent le rendre fou de désespoir.
— C'était un fameux gueux, ton Van den Bergh! m'écriai-je indigné.
— Oui, dit Chariot, c'était un profond égoïste ; il posait en principe que celui qui se prive d'un plaisir qu'il pourrait se procurer est un imbécile. Tu as vu toi-même où cette belle morale l'avait conduit. Enfin Van den Berg. s'étant marié à Batavia, ne put avoir d'enfants;alorsrautre lui revint en mémoire. J'étais son principal commis, j'avais un intérêt considérable dans ses entrepi-ises, et je jouissais de toute sa confiance; il me donna l'ordre de retrouver coûte que coûte l'enfant qu'il avait abandonné, et je partis immédiatement pour Marseille, oii j'appris ce que je viens de te dire. Julien Desrôses avait disparu avec la petite tille. A force de recherches, je finis par découvrir qu'il était retourné en Egj'pte et qu'il travaillait au canal maritime. J'écrivis aussitôt à Van den Bergli, qui
tout de suite accourut me lejoindre à Suez.
« Tu sais le reste aussi bien i]ue moi: lu le rappelles ma première visite, les ijucstions que je t'adressai touchant un nommé Julien Desrôses, et puis l'éniotion extraordinaire de M. \'an den Bergh à l'arrivée de Georgette dans ta baraque du Sérapéum; il paraît que cette chère enfant est le portrait vivant de sa mère! »
Voilà ce que me raconta mon ami Cliarlot.
Le lendemain, toute la caravane partit pour Suez. Les adieux furent tristes, Georgette resta longtenqis pendue à mon cou ; elle m'ap- [lelail « sou bon Goguel " et pleurait à chaudes larmes ; Kemsé me baisait les mains. (Chariot aurait bien voulu m'cmmcner avec eux, mais j'avais autre chose à faire que d'aller me promener à Java !
Les travaux de terrassement du canal maritime approchaient alors de leur terme , [ilusieurs chantiers n'avaient plus que les règlements des talus à faire, la masse de leurs ouvriers se portait chez nous. Notre tranchée des petits lacs touchait aussi à sa fin, lorsque le bruit se répandit qu'un grand banc de rocher venait de se découvrir dans la section de la plaine de Suez, que les dragues envoyées par M. Lavalley ne pouvaient y mordre, de sorte (lu'il allait falloir exécuter cette partie à bras, avec des plans inclinés, des brouettes, des wagons.
Ce banc de rocher, qui n'avait pas été signalé sur le profil géologique des soudages exécutés par les ingénieurs de la Compagnie, ne nous regardait pas aux petits lacs ; n'ayant ]ilus que vingt à trente mille mètres de terrassements à faire, nous pensions finir les premiers notre section, nous y mettions de l'amour-propre.
Mais voilà qu'un beau matin M. Cotard vient me prendre sur le chantier et me dit en me conduisant au bureau :
« Goguel, nous avons besoin de vous, il faut que vous nous rendiez encore de grands services ; la section de la plaine de Suez est fort en retard; nous dirigeons là tous nos agents énergiques, et je compte sur vous pour nous donner un coup de main. Nous allons partir ensemlile ; demain vous reviendrez jireudre votre matériel et tout votre
SOUVENIRS D'IX ANCIEN CHEF DE CHANTIER
niiMide. Je ne doute pas que d'ici qucLiucs jours votre nouveau chantier ne fonctionne vi.LTOureusement. »
.le t'avoue, Jean-Baptislë, que si tout autre était venu me donner cet ordre, j'aurais jeté, comme on dit, le manche après la cognée, car j'en avais assez au bout de quatre ans, et l'idée de retourner en France et d'embrasser les vieux parents m'avait saisi comme tant d'autres; mais de refuser à M. Cotard, un des hommes que j'aimais et que j'estimais le plus, à cause de sa droiture et de ses capacités hors ligne, ce n'était pas possible. Je donnai l'ordre aussitôt à mon sais de seller mon cheval, et je partis sans faire aucune objection.
Deu.\ heures après nous étions dans la plaine de Suez ; là les camarades Egermann, Bom-sière et M. Guillaumet, le chef de la section, nous reçurent avec empressement. On me conduisit sur le chantier que je devais diriger.
Jamais tu ne t'imagineras rien de comparable: trois mètres de vase, recouvrant smplusieurs kilomètres le rocher qu'il s'agissait d'enlever; cette vase était liquide, la mer ayant séjourné dessus pendant plus d'un an. El pas même de baraque pour se loger. Celle qu'on me promit ne put se faire que di.x jours après, les charpentiers étant écrasés d'ouvrage.
En attendant, mon petit lit de fer, mes bagages et mes quelques ustensiles de cuisine, que j'avais fait venir des petits lacs, étaient gardés en plein air par Charaf et un autre Arabe. J'allais manger et dormii- chez mon ami Boursière.
Enfin tous mes ouvriers ai-rivèrent. Il s'agissait avant tout d'ouvrir des rigoles d'assainissement, pour dessécher et raffermir cette boue; l'eau de nos rigoles se rendait dans des puisards plus profonds que le canal, d'où des pompes à vapeur la rejetaient plus loin, eu la déversant dans des coulottcs.
Ce fut un rude coup de collier à donner ; mais enfin, auboutde trois semaines, grâce à mes six cents baudets, à mes quatre-vingts chamcau.x et à mes douze cents hommes, grâce surtout au soleil ardent de l'Egypte, (jui dardait ses rayons sur cette mare et produisait plus d'effet que toutes les pompes du monde, grâce à tout, le rocher fut à nu, et l'on [ini s'occuper de le faire sauter.
rendant les repas on tirait les mines, et l'on trouvait ensuite des masses de déblais faciles à charger.
La section de Chalouf, sur le point do se
terminer, nous envoyait aussi son matériel et ses travailleurs, qui nous furent d'un bon secours. Les bateaux dragueurs venaient à notre rencontre du golfe de Suez.
Je ne te parle pas des visites d'Anglais, de personnages, de dignitaires, que nous recevions presque tous les jours; ces gens venaient contempler les derniers travaux du canal, et les Anglais reconnaissaient eulin que la chose n'était pas impossible.
Naturellement, toutes .les cantines, toutes les boutiques et les tripots, qui ne faisaient plus leurs afTaii-es sur les chantiers déjà terminés, venaient chez nous; en moins d'un mois, nous eûmes entre le canal maritime et le canal d'eau douce un campement surnommé le « Petit-Paris », qui résumait en lui tout ce que je t'ai dépeint ailleui-s. Ce campement, bientôt aussi grand que les faubom-gs Saint-Denis et Saint-Martin, portait des noms de rues fort di-ôles. Cafés-concerts, restaurants servis par de jeunes femmes, pâtisseries, charcuteries, cantines et roulettes tenues par des Grecs, rien n'y mamjuait, pas même de grands breacks attelés de quatre chevaux arabes, qui faisaient le service d'omnibus du Petit-Paris à Suez, sept kilomètres pour douze sous, aller et retour.
C'est en ce temps, où les fatigues et les ennuis de la première installation commençaient à se dissiper, que nous apprhues la fin de notre digne et bien-aimé patron, M. Borel, associé de M. Lavalley, mort subitement à Paris.
Ce fut mie grande perte pom- nous employés de l'Entreprise, et tous la ressentirent, car M. Borel nous aimait, nous savions qu'il veillait à nos intérêts et qu'il ne nous aurait jamais abandonnés.
Une autre perte également douloureuse pour la section de Suez fut celle de notre chef, M. Guillaumet, enlevé en trois jours par la fièvre pernicieuse.
Je me rappellerai toute ma vie le chagrin que nous causa cette mort, le service funèbre dans la petite chapelle de Chalouf, et puis le transport des restes par le canal d'eau douce, à Ismaïlia. J'étais un des trois délégués, représentant la section, pour rendre les derniers devoirs à notre chef. Vnc chaleur accablante régnait, et dans la barque, n'ayant pas d'autre abri que la petite voile, dont l'ombre couvrait le cercueil, nous avions fini par nous asseoir sur le couvercle, et nous nous regardions en silence. Que de pensées vous traversent l'esprit dans des moments pareils, que de tristesses et de souvenirs 1...
A L'ISTHME DE SUEZ
Enfin, il reiiose aussi là-bas, comme tant d'autres braves camarades, le bon Guillaumet ; heureux ceux qui dorment, ils n'ont plus à sujiporter les misères de ce monde!...
Parlons d'autre chose.
Un des plus beaux coups d'oeil qui se soient vus en fait de travaux, c'est l'enlèvement du rocher de Suez : dix-huit mille hommes à l'ouvrage, les pompes à vapeur qui jouent sans relâche, les coups de mine qui partent par millierstous les jours, et surtout la fièvre, cette fièvre sainte du travail, qui saisit les hommes lorsqu'ils approchent de la fin et qu'ils se disent :
« Encore un... deux... trois jours!... Encore un coup de collier... un dernier effort... et ce sera fini!... »
Un homme tombe, on l'emporte ; un autre est malade, on a besoin de lui, on court le chercher... Il arrive lentement... il se dresse avec peine... puis le feu sacré le saisit, il se met à l'œuvre, et ses souffrances sont oubliées.
Et les chevaux, les mulets, les dromadaires, tous ces êtres brutes, qui s'animent, qui subissent l'entraînement général et semblent comprendre la grandeur solennelle du moment... Oui! les animaux eux-mêmes semblent se transformer et vivre d'une vie supérieure à leur nature... c'est inconcevable!...
Depuis trois mois, au milieu de l'horrible chaleur de ce climat tropical, toutes les forces de l'Entreprise se concentraient de plus en plus dans la plaine de Suez. On touchait à la fin... on y était!
M. Gotard commandait et dirigeait tout depuis quelque temps, M. Lavalley se trouvant alors à Paris. Enlin, c'était fini !
A sept kilomètres de nous, vers la mer Rouge, toute la terre du canal étant enlevée, un barrage et un déversoir en bois solidement construits nous empêchaient seuls encore d'être engloutis au fond de la tranchée ; et le 15 août on retirait à la hâte les madriers, les tuyaux des pompes, les rails des chemins de fer; on les rangeait sur le talus.
Entre le barrage et le déversoir, au bout de la section, non loin de la mer, du côté Afrique, une grande tente recevait alors les autorités égyptiennes, les consuls de toutes les nations, M. de Lesseps, M. Gotard, etc.; des discours, des félicitations s'échangeaient sans doute entre ces personnages, pendant que nous retirions le matériel du canal.
Et tout à coup, sur les six heures du soir, Ali-Pacha-Mqubareck, ministre des travaux jiublics de l'Egypte, sortant de la tente suivi d'un long cortège, prend la pioche des mains
d'un ouvrier et crève le barrage. L'eau outre on mugissant contre la grande charpente m bois dont on lève quelques vannes ; alors elle se précipite dans cette immense cuvette de vingt-cinq kilomètres; et comme depuis un mois la Méditerranée entrait par le déversoir du Sérapéum, ce 15 août 18G9 les deux mors furent mariées pour toujours.
La plus grande œuvre du siècle, et peutêtre la plus durable, était accomplie.
Ai-je besoin de te peindre maintenant les fêles, les réjouissances qui suivirent oi-tto solennité? La paye générale du lendemain, où dix-huit mille ouvriers de toutes les nations, armés jusqu'aux dents et furieux, — Dieu sait pourquoi ! — se pressaient autour de nos bureaux, croyant que nous allions lever le pied sans leur solder le dernier compte; les coups de revolver qui partaient de tous les côtés sur nos baraques ; l'arrivof des troupes et de l'artillerie égyptiennes pour nous protéger; et puis, tous étant payés, le départ des immenses convois emportant cette foule vers .\lexandrie ; enfin , ces six derniors jours d'anxiété, où tous les employés de l'Entreprise risquèrent d'être massacrés cent fois?
Non, il vaut mieux passer de si tristes détails : les plus grandes choses ont leur vilain côté.
Après ce tumulte, au bout de quelques jours les campements étaient déserts, il ne restait plus qu'un petit nombre d'équipes en train de déménager à leur tour ; les lacs se remplissaient lentement, les bancs de sel se fondaient, mon îlot de Kabret-el-Chouche se resserrait d'heure en heure, et bientôt les navires, toutes voiles déployées ou battant la vague de leurs hélices, allaient apparaître. Toutes les puissances étaient convoquées par M. de Lesseps à cette grande fête de la civilisation.
Pourtant une dernière surprise assez dé.sagréable nous attendait encore ; les souverains, répondant à l'appel du président, arrivaient, et l'Egypte se mettait en fête pour les recevoir, lorsqu'on apprit qu'une énorme lentille de roche vive venait de se découvrir au fond du canal, non loin du Sérapéum.
Figure-toi notre indignation.
On aurait dit que cette roche avait poussé là tout exprès, à la dernière minute, pour nous mettre en affront ; tout ce qu'il restait de bras dans l'isthme courut s'acharner à ce dernier obstacle, que l'on fit sauter .sous huit mètres d'eau, et le 19 octobre, jour fixé pour le passage de la flotte, il ne restait plus trace du rocher.