Contes et romans alsaciens
C'est pour les gens de bon sens que j'écris cette histoire; c'est mon histoire à moi, pendant la dure guerre que nous venons de traverser. Je l'écris pour montrer à ceux qui
nous suivront, combien de mauvais sujets existent en ce monde, et combien il faut se méfier des belles paroles ; car nous avons été trompés dans ce village, d'une façon abominable. Nous avons été trompés par toute espèce de gens : par le sous-préfet, par le préfet et
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les miiiisa-es ; par le curé, par les gazelles du gouveniemenlj par tous et par chacun.
Est-ce qu'on pourrait se figurer qu'il se trouve autant de gueux sur la teire? Non ! il faut l'avoir vu soi-même pour le croire.
Enlin, nois avons payé; nous avons donné notre foin, notre paille, notre grain, notre farina, notre bétail ; et ce n'était pas encore assez ! Finalement on nous a donnés nousmêmes ; on nous a dil : a Vous n'êtes plus Prjnçais; vous êtes Prussiens !... Nous vous avons pris vos garçons, pour faire la guerre : ils sont morts, ils sont prisonniers; maintenant arrangi'Z-vons comme vous voudrez avec Bismark, votre affaire ne nous regarde plus ! » Mais ces choses veulent être racontées clairement, et je vais commencer par le commencement, sans me mettre en colère.
Vous saurez d'abord que je suis meunier au village de l'.ô:halp, dans la vallée de Melting à Dossenheim, entre la Lorraine et l'Alsace. C'est un grand et beau vill ige de cent trente feux, auquel ne manquent ni son curé Danie!, ni son maître d'école Adam Fix, ni des notables de toute sorte, charrons, forgerons, cordonniers, tailleurs, cabaretiers, brasseurs, marchands d'oeufs, de beurre et de volailles ; nous avons aussi deux juifs : Salomou Kàhn, colporteur, et David Hertz, marchand de bétail.
Cela vous montre dans quelle prospérité nous étions avant celte guerre ; car plus un village est riche, plus il attire d'étrangers ; chacun y trouve à vivre et vient y travailler de son état. Nous n'avions pas même besoin d'aller chercher Bolre viande de boucherie en ville : David tuait de temps en temps une vache dans sa cour, ei débitait tout ce qu'il nous en fallait pour les dimanches et jours de fête.
Moi, Christian Wéber, je ne me suis jamais écarté de cette commune à plus de quaranie lieues. Mon moulin me vient du grand-père Marcel Desjardins, un Français des environs de Metz, qui l'a bàli du temps de la guerre des Suédois, lorsque notre village n'était encore qu'une misérable bourgade. Je suis marié depuis vingt-huit ans avec Catherine Auîos, la fill-^ de l'ancien brigadier forestier; elle m'a a[>porté cent lou!s en dot ; nous avons eu deux enfants, une fille, GréJel, et un ga-çon, Jacob, qui sont encore avec nous.
^'ous saurez aussi que j'ai un cousin, Georges Weber, parti voilà plus de trente ans dans les soldats de la marine, pour la Guadelouie; il a fuit la guerre par là : c'est lui qui tapait sur un un tambour, en avant du
vaisseau la Boussole, comme il me l'a dit cent fois, pendant que la flotte bombai dait Saiut- Jean-d'Ulloa ; plus lard, il est devenu sergent; ensuite, il a navigué sur un bâtiment danois, qui faisait la pêche à la morue.
Georges pensait toujours à amasser de la fortune.
Vers 1850, il revint en France, et s'établit fabricant d'allumettes dans la rue Mouffelard, de Paris ; et comme c'est un très-bel homme, grand, brun, hardi, les yeux vifs, il finit par épouser une riohe veuve sans enfants, madame Marie-Anne Finck, qui tenait auberge dans ces environs. I s gagnèrent de l'argent. Le cousin s'acheta du bien au pays, par le moyen de M, Fingado, notaire, auqi;el il envoyait exactement le [n-ix de chaque pièce de terre; enfin, à la mort du vieux chaipentier Joseph Briou, il se rendit adjudicataire de sa maison, |iour y demeurer avec sa femme, et tenir un cabaret sur la roule de Metting.
Cela se passait l'an dernier, dans le temps du plébiscite. Le cousin Georges vint d'abord visiter sa maison^ avant d'y conduire Marie- Anne.
Moi, j'étais maire ; j'avais reçu l'ordre de M. le sous-prétet de faire les publications pour le plébiscite, et d engager tous les honnêtes gens à voter oui, s'ils voulaient ronseï ver la paix ; parce que tous les gueux allaient voler non, pour avoir la guerre.
C'est aussi ce que je fis, engageant tout le monde à venir sans faute, et envoyant le baugard ' porter les billets de la piéfLCture, jusque dans les dernières baraques de la montagne.
Le cousin Georges arriva la veille du plébiscite. Je le reçus très-Lien, comme on reçoit un parent riche, qui n'a pas d'enfants. 11 paraissait très-content de nous voir, et dina chez nous de bonne humeur. Il avait, dans une petite malle en cuir, des habits, des souliers, des cliemises, tout ce qu'il lui fallait, et ne manquait de rien.
Ce jour-là^ tout alla très-bien •, mais le lendemain, entendant les publications du garde champêtre Martin Kopp, il se rendit à la brasserie Reibell, qui fourmillait de monde, et se mit à { ri cher contre le plébiscite.
J'étais jtislcmenl à la mairie, avec mon écharpe, à recevoir les billels, quand tout à coup l'adjoint Placiard aniva me dire d'un air d'indignation, que des misérables atiaquaienl l'ordre , qu'il s'en trouvait un à la
' GarJe cbampêlie.
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brasserie du Cruchon d'or, et que la moitié du village allait bien sûr l'assommer.
Je descendis aussitôt et je courus à la brasserie, où le cousin traitait tous les antres d'ânes, disant que le plébiscite était pour la guerre ; que l'Empereur, les ministres, les préfets, les généraux et les évèques trompaient le peuple, et que ces gens jouaient la comédie, pour nous piper noire argent.
Moi, dans l'allée, je l'entendais déjà qui criait ces choses d'une voix terrible, et je pensais : « Le malheureux a bu! »
Si Georges Wéber n'avait pas été mon cousin; s'il n'avait pas été capable de déshériter un jour mes enfinls, je l'aurais fait arrêterai conduire à Sarrebourg; mais, en considéralicin de cela, je résolus d'élouffer cette mauvaise affaire, et je dis à ceux qui remplissaient l'allée ;
« Place, vous autres! place ! »
Ces gens furieux, voyant l'écharpe, me firent place; et dérouvrant alors le cousin derrière une table, dans le coin à droite, je lui criai :
n Que penfes-lu, cousin, do faire un scandale pareil? »
Il fut aussi troublé par la vue de l'écharpe, ayant servi dans la marine et sachant qu'un maire es.t tout ce qu'il y a de plus respectable ; qu'il a le droit de vous faire empoigner et conduire au violon d'abord; el puis, si l'on résiste, de vous mener jusqu'à Sariebourg et Nancy. C'est pourquoi il se calma tout de suite, car il n'avait pas bu du tout, comme je croyais, et disait ces choses sans fiel, sans colère, par conscience et affection de ses concitoyens.
Il me répondit donc très-bien ;
« Monsieur le maire, surveillez vos élections ! Prenez garde là-haut que des gueux, comme il s'en trouve partout, ne fourrent dans la toîte des poignées de oui à la place des non, pendant que vous avez le dos tourné: cela s'est vu souvent !... Et puis, ne vous inquiétez pas de moi. Dans les gazettes du gouvernement, il est dit que chacun sera libre de soutenir ses idées et de voter comme il lui plaira; si l'on me ferme la bouche, je protesterai dans les journaux. »
En entendant qu'il protesterait, pour éviter un pies gi and scandale, je lui répondis :
« Dis ce que tu voudras! Qu'on ne vienne pas soutenir que nous avons gêné les élections. Mais vous autres, vous savez bien ce que vous avez à faire.
— Oui, oui ! crièrent tous ceux de la salle et de l'allée, en levant leurs chapeaux; oui,
monsieur le maire : nous n'écontoris rien; tout ce qu'on pput dire, ou rien du tout, c'est la même chose ! >i
Et tous ensemble allèrent voter, laissant Georges seul.
M. le curé Daniel, les voyant sortir, arriva de la cure se mettre à leur tête; il avait prêché le matin pour le plébiscite, et l'on ne trouva pas un seul non dans la boîte.
Si le cousin n'avait pas eu la grande prailie au-dessous du moulin et les meilleurs arpents de la côte, il aurait été méprisé pour le restant de st s jours ; mais un homme riche, qui vient encore d'acheter une maison, nn verger, un jardin, et de les payer comptant, peut dire tout ce qu'il veut ; surtout quand les autres ne l'écoutent pas, et font le contraire de ce qu'il leur conseille.
Enfin, voilà les éleciions du plébifcite chez nous ! Et cela se passa de même dans tout notre canton : à Phalsbourg, qu'on avail rempli d'impiimés contre le pléhiscite, en poussant l'audace jusqu'à surveiller le maire et la boite, sur quinze cents électeurs, tant militaires que bourgeois, il n'y eut que trentedeux non !
On voit que les choses marchaient bien, el que M. le sous-prefet devait être content de nous.
Il faut dire aussi que nous avions besoin d'un chemin vicinal pour al 'er à Ilangeviller ; qu'on nous avait promis deux cloches pour l'église, et la glandée pour nos cochons en automne; et que nous savions que tous les villages qui votaient mal n'obtenaient jamais rien ; tandis que les autres, moyennant leurs bons conseillers, qu'ils avaient nommés, soit à l'ariondissement, soit au département, pouvaient toujours ravoir un peu de l'argent du pei-cepleur, pour les besoins de leur commune. M. le sous-préfet m'avait expliqué ces avantages, et naturellement un bon maire doit prévenir ses admii-istrés. C'est ce que je faisais : nos députes, r os conseillers généraux, nos conseillers d'arrcndissemtnl étaient tous bons ! Par ce moyen nous avions déjà gagné le droit aux feuilles mortes, et notre grand lavoir. Nous ne voulions que notre propre liien, et nous aimions mieux voir les autres villages payer les ministres, les sénateurs, ks maréchaux, les évèques et les princes, que de les payer nous-mêmes ! Tout ce que le cousin Geoi-gf s pouvait donc nous dire pour le bien de tous et l'intérêt de la nation ne nous entrait pas dans la tète.
Je me souviens que ce même jour du plébi.-cite, où l'on savait déjà que nous avions
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tous bien voté, et que nous aurions nos deux cloches, avec le chemin vicinal ; je me souviens que le cousin et moi nous eûmes le soir, après souper, une grande dispute, et que je l'aurais jeté dehors, si ce n'avait pas été lui.
Nous prenions un petit verre de kirsch, en fumant nos pipes, le coude sur la table ; ma femme etGrédel étaient montées se coucher, lorsque tout à coup il me dit :
« Ecoute, Christian,, sauf le respect que je te dois, comme maire, vous êtes tous des innocents dans ce village; et maintenant il est bienheureux que j'y vienne, pour qu'on y trouve au moins un homme raisonnable. »
Je voulais me fâcher, mais il me dit :
« Laisse-moi finir. Si vous aviez seulement passé deux ans à Paris, vous verriez clair. Mais à cette heure, vous êtes comme une nichée de geais goulus et sans plumes : ils ouvrent le bec, en criant « Jacques » ! pour appeler la nourriture du ciel ; ceux qui les entendent, grimpent sur l'arbre ; ils leur tordent le cou et les mettent au pot en liant. C'est votre position ! Vous avez confiance en vos ennemis ; vous leur donnez le pouvoir de vous plumer à leur aise. Est-ce que si vous nommiez d'honnêtes gens du pays, comme députés, comme conseillers généraux, — au lieu de prendre ceux que la préfecture vous recommande, — est-ce que l'Empereur et les autres bons sujets d'en haut ne seraient pas forcés de vous laisser l'argent que le percepteur vous enlève en trop ? Est-ce que tout ce monde pouriait s'enrichir à vos dépens, faire des fortunes immenses en quelques années ? Est-ce qu'on verrait d'anciens paniers percés, — des gaillards auxquels on n'aurait [as confié deux liards avant le coup d'État, — est-ce qu'on les veri-ait devenus millionnaires, rouler sur l'or, se faire ti-imbaler en carrosse, eux, leui'S femmes, leurs enfants, leurs domestiques et leurs danseuses ! Les préfets, les sous-préfets vous disent : « Conlinuez de « bien voter... vous aurez ceci... vous aurez « cela !... » des choses que vous avez droit d'exiger, d'après les impositions que vous payez, et qu'on vous accorde comme des grâces : des chemins , des lavoirs , des écoles, etc. Est-ce que vous ne les auriez pas, si l'argent qu'on vous prend restait dans la commune?... Qu'est-ce que l'Empereur fait donc pour vous? Il vous dépouille, et voilà tout ! Votre argent, il vous le montre avant chaque élection, comme on montre un bâton de sucre d'orge aux enfants, pour les faire rire, et, après l'élection, il le remet dans sa poche ; le tour est joué !
— Comment peut-il mettre cet argent dans sa poche? lui dis-je indigné ; est-ce qu'on ne rend pas des comptes tous les ans à la Chambre ? »
Le cousin leva les épaules, et me répondit :
« Tu n'es pas malin, Christian ; ça n'est pas difficile de faire des comptes à la Chambre : Tant de fusils Chassepot, qui n'existent pas !... Tant de munitions , dont personne n'a de nouvelles... Tant pour lacaisse des retraites... Tant pour la caisse des remplaçants... Tant pour les changements d'uniforme... On change tous les ans, ça fait rouler le commerce et les pols-de-vin sur votre dos !. . Est-ce que les députés vont y voir ?Oui est-ce qui vérifie les budgets des ministres? .. Les députés que le ministre de l'intérieur vous a présentés; que vous avez nommés, comme des imbéciles ; et que l'Empereur abandonnerait aux premières élections, si ces messieurs faisaient seulement mine d'aller visiter les arsenaux et véiifier les caisses... Quelle farce !... Tiens, hier, en passant à Phalsbourg, j'ai grimpé sur les remparts, et j'ai vu là des canons du temps d'Hérode, avec des affûts tout rongés par les vers, et repeints à neuf, pour cacher la pourriture. Ces canonslà, j'en suis sûr, sont refondus tous les (rois ou quatre ans, — sur le papier, — avec votre argent ! Ah ! mon pauvre Christian, tu n'es pas malin, ni les autres du village non plus ; mais ceux que vous députez à Paris sont malins, trop malins ! »
Il se mit à rire, et j'aurais voulu l'envoyer au diable.
« Sais-tu ce qui vous manque ? dit-il ensuite, en bourrant et rallumant sa pipe, — car je ne lui répondais pas, étant trop ennuyé, — ce qui vous manque, ce n'est pas le bon sens, ce n'est pas l'honnêteté ; nous tous paysans, nous avons encore du bon sens et de l'honnêteté ; nous croyons encore à l'honnêteté des autres, ça prouve que nous en avons encore un peu ! Non, ce qui vous manque, c'est l'instruction. Vous avez demandé des cloches, et vous aurez des cloches ; mais vous avez pour école une misérable baraque, et pour instituteur le vieux Adam Fix, qui ne peut rien enseigner aux enfants, par la raison qu'il ne sait rien lui-même. Eh bien, si vous demandiez une véritable école, il n'y aurait pas d'argent dans la caisse. Il en rette pour les clocl'.es ; mais pour un bon instituteur, une grande salle bien aérée, des bancs, des tables de sapin, des tableaux, des ardoises, des caries de géographie, des livres, il n'y en a pas ! Car si vous aviez de bonnes écoles, vos
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enlants sauraient lire, écrire, calculer; ils sauraient bientôt éplucher les comptes des ministres ; et voilà justement ce que Sa Majesté ne veut pas. Tu comprends, cousin, c'est pour cela que vous n'avez pas d'école et que vous avez des cloches. »
Alors il cligna de l'œil.
« Et, sais-tu , flt-il au bout de quelques instants, sais-tu combien coûtent toutes les écoles de France ? Je ne parle pas des grandes écoles de médecine, de droit, de pharmacie, des collèges, des lycées, qui sont des écoles pour les jeunes gens riches, capables de s'entretenir eux-mêmes dans les grandes villes et de payer pension ; je parle des écoles pour le peuple, des écoles primaires, de celles oii l'on apprend à lire et à écrire, les deu.\ premières choses qu'un homme doit savoir, et qui le distinguent des sauvages qui se promènent tout nus dans les bois de TAmèriquR.Eh bien, les députés que le peuple lui-même envoie défendre ses intérêts à l'aris, et qui doivent penser — s'ils ne sont pas de véritables filous — à remplir d'abord leur devoir envers lui; ces députés n'ont jamais voté pour les écoles du peuple plus de 75 millions : l'Etat en donne di.\ pour sa part; les communes, les départements et les père et mère font le reste. Soixante-quinze millions pour -instruire le peuple, dans un grand pays comme le nôtre, c'est honteux ; les Etats-Unis en dépensent six fois plus. Mais, en revanche, au budget de la guerre, nous payons près de 500 millions. Ce ne serait pas trop, si nous avions cinq cent mille hommes sous les armes, d'après le calcul qu'on a fait de ce que coûte un honnne par jour , mais pour une armée de deu.x cent cinquante mille hommes, c'est la moitié de trop. Où passent les 250 autres millions ? S'ils servaient à bâtir des écoles, à payer des instituteurs capables, à donner un asile aux ouvriers dans leur vieillesse, je n'aurais rien à dire ; mais pour faire sonner la poche de messieurs les sénateurs et les c'oches de messieurs les curés, je trouve que c'est trop cher. »
Comme le cousin Georges m'ennuyait avec toutes ses raisons, j'avais envie d'aller me coucher, et je lui dis :
«Tout ça, cousin, c'est très-bien, mais il se fait tard, et puis ça ne regarde pas le plébiscite. »
Je m'étais levé; il me posa la main sur le bras, et me dit :
« Cauîons encore un peu ; laisse-moi finir ma pipe. Tu dis que cela ne regarde pas le plébiscite ; mais ce plébiscite-là, cousin, est
pour que ce beau commerce continue. Si la nation trouve que tout est bien ; (ju'ou lui laisse assez d'argent, et que même on peut encore lui en prendre ; que les ministres, les sénateurs et les princes ne sont pas encore assez gras et florissants ; que l'Empereur n'achète pas assez de propriétés à l'étranger, eh bien, elle va dire par ce plébiscite t « Allez |.. «Continuez!... Nous sommes contents!-..»
Est-ce que cela te convient ?
— Oui ! J'aime mieux ça que la guerre, lui dis-je de mauvaise humeur; l'Empire c'est la paix !... Je vote pour la paix ! »
Alors, Georges lui-même se leva, en vidant sa pipe au bord de la table, et me dit :
« Christian, lu as raison^ allons nous cou-
j cher. Je me repeiis d'avoir acheté la maison
du vieux Briou. Décidément les gens de ce
pays sont trop bornés. Tu me fais de la peine !
— Oh ! je n'ai pas besoin de te faire de la peine, lui dis-je en colère , je ne suis pas plus bête qu'un autre.
— Comment ! flt-il, loi, maire de Rôthalp, en rapport avec le sous préfet tous les jours, tu crois que ce plébiscite est pour affermir la
j paix ?
i — Mais oui.
i — Comment, tu le crois? Allons donc!
j Mais, est-ce que nous ne l'avons pas, la paix? Est-ce que nous avons besoin d'un plébiscite
I pour la conserver? Est-ce que Iule figures que les Allemands donnent là-dedans? Nos paysans, à la bonne heure, on les trompe, on les endoctrine, à la cure, à la mairie, à la sous-préfecture ; mais pas un ouvrier de Paris n'est dupe de cette mauvaise comédie. Tous savent que l'Empereur et les ministres ont besoin de la guerre ; que les généraux et les officiers supérieurs la veulent. La paix est bonne pour les commerçants, les industriels, les paysans , mais les officiers sont las de croupir dans les mômes grades. On a déjà dégoûté les scus-officiers du métier, à force de fourrer dans l'armée des nobles, des jésuites, des cafards de toute sorte; les troupes sont de mauvaise humeur, il leur faut de lavancemenl,ou bien elles finiront par se fâcher, surtout en voyant les Prussiens prendre devant notre nez tout ce qui leur convient, sans nous en demander la permission. Tu ne comprends pas ça ? Tiens, fit-il, j'ai sommeil, allons dormir ! »
Ce soir-là, je vis que le cousin avait appris bien des choses à Paris, et qu'il en savait plus que moi sur la politique. Mais cela ne m'empêchait pas d'être indigné contre lui, car durant tout ce jour il ne m'avait causé que du
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désagi'éaienl, et je me disais qu'il élait impossible de vivre avec un être aussi brutal.
Ma femme, au haut de l'escalier, avait entendu notre dispute ; malgré cela., comme nous montions, elle arriva toute riante et joyeuse au devant de nous, tenant la chandelle et disant :
« Ah I vous en avez raconté ce soir, vous devez en avoir assez. Venez, cousin, que je vous mène à votre chambre; tenez, la voilà ! \'o'js pouvez voir de votre fenêtre les bois au clair de la lune; et voici votre lit, c'est le meilleur de la maison. Le bonnet deco'onest sous l'oreiller.
— C'est bon, Catherine, merci, lui répondit Georges.
— Et dormez bien, 3> fll-elie, en venant me retrouver.
Cette femme; pleine de bon sens, me dit alors, pendant que je me déshabillais ■•
« A quoi penses-tu donc, Christian, de contrarier le cousin ? un homme si riche, et qui peut nous faire tant de bien par la suite. Qu'est-ce que ça te fait, le plébiscite? O^i'estce que ça peut nous rapporter ? Que le cousin dise tout ce qu"il voudra, tu dois toujours lui répondre auiea ! Songe que sa fen.me a des parents, et qu'elle voud a tout attirer de son cùlé ! Prends garde de te brouiller avec (ieorges ; la grande prairie au-dessons du moulin et le verger sur'la côte ne se trouvent p;is tous les jours dans le pas d'une vache. »
Je vis tout de suile qu'elle avait raison, et je résolus en moi-même de ne plus contrarier le cousin, qui pouvait nous valoir plus à lui seul que l'Emp^-eur, les ministres, les sénateurs et toute la boutique ensemble ; car chacun de ces gens-là ne pensait qu'à ses propres héritages, sans s'inquiéter de nous ; et uous devions faire comme eux, puisqu'ils avaient si bien réussi à se dorer sur toutes les coutures, à s'engraisser et à vivre en joie dans ce monde, sans parler des promesses que les évêqups leur faisaient pour l'autre.
Rêvant à cela, je me couchai tranquillement, et je m'endormis à la grâce de Dieu.
Le lendemain de bonne heure, Georges, mon fils Jacob et moi^ après avoir cassé une croule de pain et pris un verre de vin sur le pouce, nous attelâmes nos deux voitures, pour aller chercher la femme et les meubles du cousin à Lutzelbourg, au chemin de fer.
Avant d'arriver au pays, Georges avait
donné l'ordre de reblanchir et de peindre sa maison du haut en bas; il avait fait mettre des planchers neufs et remplacer les vieux bardeaux par des tuiles. Maintenant la peinture avait séché ; les portes et les fenêtres restaient ouvertes jouret nuit ; on ne pouvait rien prendre dans la maison, puisqu'elle était vide. Le cousin voyant ces choses en bon élat, venait d'écrire à sa femme qu'elle pouvait amener leurs meubles de là-bas.
Nous partîmes donc vers six heures du matin ; sur la roule, les gens de Hangeviller, deJIelling, de ^'échem, et ceux qui se rendaient au marché de la ville, chantaient et criaient •,
« Vive l'Empereur ! »
Partout on avait volé oui, pour la paix. Celait une tromperie comme personne n'en a vu de pareille ; à la manière dont le ministre de l'iniérieur, Chevandier de Valdiôme, les pr. fets et les gazettes du gouvernement nous avaient expliqué le plébiscite, tout le monde avait cru voter la paix.
Le cousin Georges, entendant cela, disait ;
« 0 pauvres paysans, que je vous plain.s d'êtie si bêtes 1 Que je vous plains de croire ce que vous laconlent ces filous ! »
C'est ainsi qu'il appelait le gouvernement de l'Empereur, et naturellement j'en étais indigné ; mais les recommandations de Catherine me revenaient à l'esprit, et je pensais :
«Tais-toi, Christian, ne dis rien; cela vaudra mieux. »
Enfrn, sur toute la route nous vîmes le même spectacle ; les soldais du 84'', en garnison à Phalsbourg, avaient l'air heureux comme des gens qui viennent de gagner le gios lot à la loterie ; leur colonel avait dit à ses hommes que ceux qui ne voleraient pas oui, seraient indignes de s'appeler des Français, Tous avaient volé oui '. Un bon soldat ne connaît que sa consigne.
Ayant donc passé devant la porte de France, nous descendîmes aux Baraques et puis à Lutzelbourg. Le train de Paris venait de quitter lastalion; on entendait encore son sifflet sous le tunnel de Saverne.
La femme du cousin, que je ne connaissais pas encore, se tenait près des bagages, derrière la gare. En voyant arriver Georges, elle s'écria toute joyeuse :
« Ah ! c'est toi !.., Et voici les cousins!... »
Elle nous embrassa de Cien bon cœur, nous regardant tout étonnée, peut-êire à cause de nos blouses et de nos grands feutres noirs. Mais, non ! ce ne devait pas être cela, car
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It
Marie-Anne Finck ttait native de Wassclonne, eu Alsace, elles Alsaciens ont tonjours eu la blouse et le grand chapeau, depuis que je me souviens. Seulement cette grande lemme sèche, avec ses yeux bruns, vive et agissante . comme la poudre, après avoir passé trente ans à Paris, ayant d'abord été cuisinière chez Krautheimer, dans un endroit qui s'appelle barrière de Montmartre, et puis dans cinq ou six auberges de la grande ville, pouvait Lien s'étonner un peu de voir des gens simples comme nous autres, et sans doute cela lui faisait aussi plaisir.
Voilà ce que je pense.
«Les voitures sont là, ma femme, disait Georges tout réjoui. Nous allons charger le plus que nous pourrons de meubles sur la grande, et le reste sur la petite. Tu t'assoiras devant. — Tiens, regarde là-haut, c'est le château de Lutzelbourg; et cette jolie maisonnette en bois, près d'ici, tout-? couverte de vign3 vierge, c'est un chalet, le chalet du père Hoffmann-Forty, le distillateur d eau de noyaux , tu connais l'eau de noyaux de Phalsbourg ! »
Il lui montrait tout.
Ensuite, nous commençâmes à charger. Le grand Yéri , qui prend les billets à la barrière et qui porte les paquets à l'omnibus de M. André, vint aussi nous prêter un coup de main. Et les deux voitures élant chargées vers midi, la cousine assise devant la première, sur une botte de paille, nous repartîmes tranquillement pour le village, où nous arrivâmes sur les trois heures.
Mais une chose me revient, que je ne veux pas oublier. Comme nous sortions de Lulzelbourg, une grande voilure de houille descendait de la côte -, son conducteur, un garçon de seize à dix-sept ans, tenait ses chevaux par la bride; et sur la porte de la dernière maison, un-petit enfant, assis à terre, regardait passer nos voitures : il était hors du chemin, ne pouvait gêner personne et restait là tout paisible, quand le garçon lui donna, sans aucune raison, un coup de fouet, qui le fit pleurer à chaudes larmes.
La cousine avait vu cela.
» Pourquoi donc ce garçon a-t-il , frappé l'enfant? dit-elle.
— Çt, répondit Georges, c'est un conducteur de houille ; il vient de Sarrebruck, c'est un Prussien; il a frappé l'enfant, parce que c'est un Français ! »
Alors la cousine voulut descendre, pour courir sur le Prussien ; elle l'appelait: «Grand lâche [ fainéant ! mauvais gueux ! Viens
donc me frapper, moi ! » Et le garçon serait aussi venu l'arranger, si nous n'avions pas été l.i pour le recevoir-, mais il se méfiait de nous, et fouettait ses chevaux à lour de bras, se dépêchant de passer le pont et tournant la têle de notre cùlé, dans la crainte d'être suivi.
Je pensais en ce temps que le cousin Georges avait eu tort de dire que ce garçon en voulait aux Fiançais, parce qu'il était Prussien jmaisj'ai reconnu plus (ai'd qu'il avait raison, et que les Allemands nous en voulaient depuis des années sans nous le montrer, comme de véritables sournois, attendant une bonne occasion de nous le faire sentir.
« C'est encore à nolie brave homme que nous devons cela ! disait Georges; les Allemands se figurent que nous l'avons nommé empereur, pour recommencer les mauvais coups de son oncle ; et maintenant ils regardent notre plébiscite comme une déclaration de guerre. La joie de nos préfets et de nos souspréfets piouve qu'ils n'ont pas tout à fait tort.
— 0 li, criait sa femme ; mais de batire vu enfant, c'est lâche !
— Bah! n'y pensons plus, dit Georges, nous en verrons peut être de bien pires, et que nous aurons méiitées par noire bêlise... Dieu veuille que je me trompe ! »
C'est en causant de la sorte que nous arrivâmes au village.
Ma femme avait préparé le dîner ; on s'embrassa, on fit connaissance, et puis on s'assît à table, on mangea de bon appélif. La cousine Marie-Anne était gaie, elle avait déjà vu leur maison en passant, et le jardin derrière, avec SfS rangées de groseilliers et de pruniers en fleur.
Les deux voitures, que nous avions dételées, attendaient devant leur porte ; on apercevait, par nos fenêtres, les gens du village qui tournaient autour, regardant les caisses, tâlant la literie, et causant entre eux de celte quantité de meubles et d'effels, comme d'une allàire qui les aurait regardés.
Ils se disaient sans doule que noire cousin Georges Wéber et sa femme étaient des gens riches, qui méritaient la considéi-alion de lont le pays; et moi-même, avant d'avoir vu ces grandes caisses, je n'auiais jamais cra qu'ils possédaient tant de choses en propre.
Cela montrait que ma femme a\ait bien fait de me prévenir d'avoir des égards pour le cousin ; elle en ava't aussi prévenu notre fill-.; Grédel ; et quant à Jacob, c'est un garç m rempli de bon sens, qui réfléchit à loul, et qui n'a pas besoin qu'on lui dise ce qu'il faut faire.
HISTOIRE DU PLKDISCITE.
n a frappé renfant. . . (Page 11 .)
Mais ce qui nous étonna bien aiitremenl, ce fut de voir arriver, sur les trois heures et demie, deux antres grandes voitures du côté de Véchem et d'entendre le cousin s'écrier :
B Voici mon vin de Barr ! »
Avant de venir à Rôthalp, il était allé luimême à Barr, en Alsace, goûter de tous les crus et faire ses marchés.
« Allons, Christian, dit-il en se levant, nous n'avons pas de temps à perdre pour décharger tout cela jusqu'au soir. Prends tes pinces et ton marteau ; tu dois avoir aussi des cordes et une échelle pour descendre les tonneaux à la cave. »
Jacob courut chercher ce qu'il fallait.
Nous sortîmes tous ensemble, ma femme, ma fille, le cousin, tout le monde ; Franlz,
mon garçon, resta seul au moulin ; et Ton se mit à déclouer les caisses, à porter les meubles dans la maison : des commodes, des armoires, des bois de lit, et des quantités d'assiettes, de plats, de soupières, etc., qu'on portait tout de suite à la cuisine.
Le cousin commandait :
« Posez ça dans ce coin ! Mettez ça dans l 'autre J »
Les voisms aussi nous aidaient, par curiofilé. Tout allait rondement.
Et là-dessus les voitures de Barr arrivèrent. Il fallut les faire attendre. Nos femmes avaient déjà monté les lits et placé le linge dans les armoires.
Vers sept heures, tout étant en ordre dans la maison, on pensait pouvoir se repo.^er jus-
tlISTÛIRK DU PLEBISCITE.
Grédtl qui se peignait les clieveiix. • . .Poge 17.)
qu'au lendemain ; mais Georges nous dit, en retroussant ses manches :
« Maintenant, camarades, voici le gros ouvrage ; moi, je ne m'endors jamais sur le rôti. Que les hommes de bonne volonté m'aident à décharger les tonneaux, car les voituriers veukmt retourner en ville, et je leur donne raison. »
Aussitôt la cave fut ouverte, l'échelle posée à la premier.) voiture, la lanterne allumée ; et jusqu'à onze heures, on ne fit que décharger le vin, rouler les tonneaux, les descendre avec mes cordes et les mettre en p'ace.
Je n'ai jamais vu travailler comme ce jour-là.
Seulement après onze heures, le cousin Georges, voyant tout arrangé comme il le
voulait, parut content; il mit la première tonne en perce, remplit u-nbroc de vin, et dit :
ti Que les travailleurs arrivent ; nous allons boire un bon coup, et puis nous irons nous coucher ! »
On referma la cave, on se rafraîchit dans la grande salle; et tous, les unsaprès les autres, en ayant assez, allèrent dorjiiir chez eux, sur le coup de minuit.
Tout le village s'étonnait de voir comme ces Parisiens travaillaient ; on ne parlait plus que d'eux. — Tantôt le cousin avait acheté les fumiers de la gendarmerie ; tantôt il a^ait fait marché pour drainer ses terres basses en automne ; et puis il bâtissait une étable, une buanderie derrière sa maison, une distillerie au fond de sa cour, il agrandissait encore ses
HISTOIRE DU PLEBISCITE
caves, déjà les plus belles du pays... FuUail-il qu'il eût de l'argent!
S'il n'avait pa-s payé comptant rarcbiteclc, l'ouvrier, le maçon, on aurait cru qu'il se ruinait. Mais il n'avait jamais besoin -de deux liards, et son notaire lui faisait toujours bonne mine, le saluant de loin et l'appelant « mon cher monsieur Wéber. »
Une seule chose ennuyait Georges : tout de suite en arrivant, il avait demandé à la préfecture la permission d'ouvrir son cabaret : A la Pomme de pin. 11 avait même écrit trois lettres à Sarrebourg et ne recevait aucune réponse. Matin et soir, en me voyant passer avec mes voiture.sde grains et de farine, il me criait par la fenêtre :
« Hè! Christian ! arrive un peu ! »
Et ne me parlait que de cela; même il venait m'ennuyer à la mairie, pour mettre ma signature et le cachet sur ses lettres, avec des attestations de bonnes vie et mœurs, et l'on ne répondait rien du tout.
Un soir que j'étais à signer le registre des actes dressés dans la semaine par le maître d'école, il entre comme à l'ordinaire et me dit:
« Encore rien ?
— Non, cousin, je ne sais pas ce que cela signifie.
— Bon, dit-il en s'asseyant à la place du secrétaire, donne-moi du papier, que j'écrive encore une fois, et puis nous verrons. »
Il était pâle de colère et se mit à écrire, en lisant tout haut :
« Monsieur le sous-préfet,
« Je vous ai demandé l'autorisation d'ouvrir un cabaret à Rôthalp. J'ai même eu l'honneur de vous écrire trois lettres sur ce chapitie, et vous ne m'avez pas rrpniidu. Répondezmoi : oui ou non ! Quand on paye les gens, et qu'on les paye bien, ils doivent remplir leur service.
a Monsieur le sous-préfet, j'ai l'honneur de vous saluer.
« Georges '\\'ébi;r,
« Ancien sergent d'infanterie de marine. >
En écoutant cette lettre, les cheveux m'en dressaient sur la tête.
« Cousin, n'envoie pas cela, lui dis je, le souj-préfet serait capable de te faire arrêter.
— Bah 1 fit-il, vous autres paysans, vous avez l'air de regarder ces messieurs comme de petits bo-'' Dieu ; ils vivent pourlant de notre argeni, c'est nous qui les payons ; ils sont nos employés et rien de plus, ^■oyons,
Christian, veux-tu mettre ton cacliel là-dessus io
Alors, malgré tout ce que pourrait dire ma femme, je lui répondis ;
« Georges, au nom du ciel ! ne me demande pas ça... Je serais sûr de perdre ma place.
— Quelle place? Ta place de maire, dit-il, où l'on reçoit les ordres d'un sous-préfet, qui reçoit les ordres d'un préfet, qui reçoit les ordres d'un ministre qui fait tout ce que veut notre honncie homme'. J'aimerais mieux être hardier, que d'avoir une place pareille. »
Le maître d'école, qui se trouvait là, tombait des nues, ses bras pendaient jusqu'au bas de sa chaise, et il regardait le cousin en ouvrant de grands yeux, comme on regarde un fou dangereux.
Moi, j'étais aussi sur les épines d'entendre prononcer des paroles semblables dans la mairie, et je finis par lui dire que j'aimerais mieux aller moi-même à Sarrebourg, demander la permission, que de mettre le cachet sur sa lettre.
« Alors nous irons ensemble s, fit-il.
Mais je vis bien que s'il parlait de celte façon à M. le sous-préfet, il nous ferait empoigner tous les deux, et je lui dis que j'irais tout seul^ parce que cela me gênerait,
« Eh bien! c'est bon, je veux bien, dit-il; mais lu me raconteras tout ce que le sousprefet t'aura répondu. »
Il déchira sa lettre et nous sortîmes ensemble.
Je n'ai jamais passé de plus mauvaise nuit que celle-là. Ma femme me répétait que notre cousin Georges passait avant le sous-préfet et l'Empereur, qui se moquaient de nous ; que l'Empereur avait aussi des cousins qui voulaient hériter de lui, et que chacun devait tenir à ses héritages.
Le lendemain, quand je partis pour Sarrebourg, tout s'embrouillait dans ma tète, et je pensais que le cousin et sa femme auraient bien fait de rester à Paris, plutôt que de venir nous troubler tous, lorsque nous étions si tranquilles ; quand chacun payait f es impositions et contributions; que chacun votait comme on voulait à la sous-préfecture ; qu'on n'entendait jamais une parole plws haute que l'autre au cabaret ; qu'on assistait régulièrement à la messe et aux vêpres ; que les gendarmes n'avaient qu'à passer une fois par semaine au village, pourmaintenirtouten ordre; et que moi, Christian Weber, j'étais considéré, respecté, que lorsque j'avais dit un mol, tous les honnêtes gens disaient :
(( C'est la vérité !... M. le maire pense comme ca ! i>
HISTOIRE DU PLÉBISCITE
Oui, toutes ces choses et Iteaucoup d'autres ii:e passaient par l'esprit, et je maudissais le cousin en moi-même.
Voilà comme nous étions dans tout le pays ! Je ne sais pas encore aujourd'hui par quel moyen les autres nous avaient rendus si bêles. Enfin, nous l'avons payé cher, et cela doit profiter à nos enfants.
A Sarrebouig, il fallut attendre jusqu'à deux heures, pour voir M. le sous-préfet, qui déjeunait avec MM. les conseillers d'arrond'sseraenl, en l'honneur du plébiscite. Cinq ou six maires des environs attendaient comme moi; nous voyions passer dans l'allée les grands plats de poisson et de gibier, malgré la fermeture de la chasse et de la pèche, et puis les paniers de vin, et nous entendions nos conseillers rire : « Ha ! ha ! ha ! » Ils s'amusaient joliment.
A la fin, M. le sous-préfet sortit ; il avait bien déjeuné.
« Ah I c'est vous, messieurs, dit-il; entrez... entrez un instant au bureau. »
Et nous restâmes encore un bon quart d'heure au bureau. 'M. le sous-préfet vint alors se débarrasser des maires, qui di'mandaient différentes choses pour leurs villages. Il avait l'air joyeux et accordait tout; finalement, les.a»tres étant expédiés, il me dit :
« Ahl monsieur le maire, je sais pourquoi vous êtes venu : vous venez me demander pour le nommé Georges Wéber l'autorisation d'ouvrir un cabaret à Rôthalp. Eh bien, c'est impossible ! Ce Georges Wéber est un républicain ; il a déjà fait de l'opposition au plébiscite ; vous auriez dû m'en prévenir, et vous l'avez ménagé, parce qu'il est votre cousin. On donne des autorisations de tenir cabaret à des gens sérieux, dévoués à Sa Majesté l'Empereur, et qui surveillent leurspiatiques; mais on n'eu donne jamais à des gens qu'il faut surveiller eux-mêmes. Vous devez savoir cela. »
Aussitôt je compris que mon adjoint, Placiard, nous avait dénoncés ! Cet être plat, sec, ne faisait que rédiger pétition sur pétinon, pour demander des places, des pensions, des bureaux de labac, des décorations pour lui et son honnête famille, parlant sans cesse de ses services, de son dévouement à la dynastie et de ses titres; ses titres étaient les dénonciations qu'il envoyait à la sous-piéfecture, el, pour dire la vérité, dans ce temps-là c'étaient les meilleurs
L'indignation me prit, mnis je ne dis rien, et j'ajoutai seulement quelques mots en faveur du cousin Georges, assurant M. le sous-
préfet qu'on avait menti sur son compte, qu'il ne fallait pas tout croire, etc. Lui bâillait dans sa main; et comme les conseillers d'arrondissement riaient au jardin de la souspréfecture, il se leva et me dit très-poliment :
a Monsieur le maire, vous connaissez ma réponse. D'ailleurs vous avez déjà trois cabarets dans votre village; quatre, ce serait trop. »
Il était inutile après cela de rester; je le j saluai donc, ce qui lui fit plaisir, el je retournai tranquillement à Rôthalp.
Le même soir, j'allai raconter à Georges, mot à mot, la réponse de M. le sous- préfet. Au lieu de se fâcher, comme j'aurais cru, le cousin m'écouta paisiblement; sa femme seule criait contre la mauvaise race; elle ne respeclait pas les sous-préfets dans ses propos; maisGeorges, qui fumait tranquillement sa pipe, après souper, prit la chose trèsbien.
« Ecoule, Christian, me dit-il. D'abord, je te remercie pour ce dérangement. Tout ce que tu me racontes, je le savais d'avance, mais je ne suis pas fâché d'en être sûr. J'aurais pourlant souhaité que ce monsieur eut reçu ma leltre. A cette heure, puisqu'on me refuse l'autorisation de vendre quelques verres de vin en détail^ je vendrai du vin en gros. J'ai déjà ma provision de vin blanc; pas plus tard que demain, je vais à Nancy; j'achète une petite voiture et un bon cheval; de là, je me rends à Thiaucourt, et je fais mes provisions de vin rouge. Après ça je me promène à droite, à gauche dans le pays, et je place mon vin par deux, trois, six hectolitres, selon la solvabilité des gens. Au lieu d'avoir un cabaiet, j'en aurai vingt. 11 me faut du mouvement. Avec mon auberge, Marie-Anne aurait été forcée de faire encore de la cuisine; elle en a bien assez!
— Oh ! oui, dit-elle, depuis trente ans, j'en ai fait des plats de choucroute et de saucisses, chez Krautheimer, à Montmarire, et ciiez Auber, dans le Cloître Saint-Benoit
— Justement, dit Georges, maintenant tu n'en f ras plus; tu surveilleras nos récoltes : la rentrée des foins, des fruits, des pommes de terre ; nous toucherons nos renies, et moi j'irai courir, avec mon petit cheval, de village en village; M. le sous-préfet saura que Georges ■Wéber peut se passer de lui ! »
Eu écoutant cela, j'appris qu'ils avaient encore des rentes par-d'ssusle miarclié, et je pensai que le cousin avait raison de se moquer de tous les sous-préfets du monde.
HISTOIRE DU PLEBISCITE
Il me reconduisit jusijue d(.'lio;s, en me serrant la main, et je me dis en moi-même que c'était une véritable abomination de refuser la permission d'ouvrir un cabaret à des gens de bien, quand on donnait celte permission à des Nicolas Rilter et à dts André Kreps, que leurs propres femmes appelaient ^leurs meilleures pratiques, parce qu'ils tombaient fous la table tous les soirs et qu'il fallait les porter au lit.
D'un autre coté, je reconnus que cela valait mieux pour moi. car si les gendarmes avaient trouvé Georges en contravention, il aurait fallu verbaliser et me brouiller avec le cousin. De cette manière tout était bien, le commerce en gros ne regardant que les rats de cave.
Tout ce que Georges m'avait dit, il le fil le lendemain. A si.x heures il gagnait déjà le chemin de fer; et cinq ou six jours après, il revenait de Nancy sur son propre char à bancs, attelé d'un bon cheval de cinq à si.x ans, dans toute sa force. Le char à bancs était neuf; on pouvait y boucler un petit soufQet par le mauvais temps; et l'on pouvait l'enlever, pour conduire le vin ou ramener les tonneaux vides, quand c'était nécessaire.
Le vin de Thiaucourt suivait; Georges le mit tout de suite en cave, après avoir payé la facture et réglé le compte du voiturier. — J'étais là!
Quanta savoir combien d'hectolitres il avait alors à la maison, ce serait difTicile, à moins d'ouvrir ses livres ; mais pas un marchand de vin des environs et même de la ville n'aurait pu se vanter d'avoir une cave moulée comme la sienne, en bonnes qualités de vin, à tous les prix, rouge et blanc, d'Alsace et de Lorraine.
Vers ce temp?, il me fit venir avec mon fils Jacob, pour dresser la liste des gens solvables. Il écrivait en nous demandant :
0 Combien peut-on donner à celui-ci'
— Tant.
— Combien à celui-là?
— Tant, »
Dans une après-midi, nous avions passé tous les aubergistes et les cabareliers en revue , de Droulingen aux Quatre-Vents, des Ouatre-Vents à Dabo. Jacob et moi nous connaissions ce qu'ils valaient jusqu'au centime, car celui qui paye bien sa farine paye bien son vin, et ceux qui se font tirer l'oreille par le meunier ne se pressent pas d'ouvrir leur bourse à d'autres.
Ainsi s'arrangeait le cousin.
Il prit un garçon du pays, le fils du tonne-
lier Gros, pour conduire, et lui-méiue se chargea de vendre.
Depuis ce moment, on voyait tous ks matins Georges traverser Rôthaip au trot, et son garçon passer avec des chargements.
Le cousin avait aussi Tidée de distiller en hiver; il achetait toutes les vieilles futailles de rencontre, pour serrer les fruits qu'il espérait obtenir a bon marché sur la fin de l'aulomne; il faisait une grande provision de bois. Tous ceux du pays n'avaient qu'aie regarder faire, pour apprendre quelque chose; mais chez nous, les gens se croient plus malins que leurs voisin.^, et cela ne les rend pas plus riches.
Enfin, comme on voit, le commerce de Georges Wéber prenait une bonne tournurCr Tous les jours en revenant de sa tournée, soit à Saverne, soit à Phalsbourg, il arrêtait sa voilure devant ma porte, et venait me trouver au moulin, en me criant :
« Hé! bonsoir, Christian, comment çavat-il aujourd'hui? »
Nous entrions derrière, dans la chambre, à cause du bruit et de la poussière, et nous causions du prix des grains, du bétail, du fourrage, et de tout ce qui peut in'.éresser des gens de notre position.
Ce qui l'étrmnait le plus, c'était la quantité d'.-Ulemands que l'on rencontrait dans la montagne et en plaine.
« Je ne vois que ça, disait-il . des bûcherons, des garçons brasseurs, des tonneliers, des charbonniers, des photographes, des entrepreneurs. Je parie, Christi;in, que ton garçon Fraiitz est aussi un Allemand?
— Oui, il est du grand-duché de Bade.
— Comment cela se fait-il? disait Georges; (|u'est-ce que cela signifie?
— Ce sont de bons ouvriers ; et puis, ils se louent à moitié prix.
— Et les nôtres, qu'est-ce qu'ils deviennent?
— Ah! tu compiends, cousin, ça les regarde.
— Je comprends, disait-il, que nous filons un mauvais coton. X Paris déjà, cette quantité d'.\llemands ; balayeurs, garçons de magasin, tailleurs d'habits, cordonniers, traîneurs de charrettes, teneurs de livres, professeurs de toutes sortes, m'étonnail; et, depuis Sadowa, cela redouble... Plus ils ont gagné de terrain , plus leurs regards s'étendent ailleurs. Quelavantage avons-nous d'être Français, de payer chaque année des contributions plus fortes, d'envoyer nos enfants tirer à la conscription et faire leur congé; de supporter
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toutes les charges de l'Etat, tous les ennuis des préfets, des sous-préfets, des commissaires de police et les vexations des simples mouchards, si ces gens-là, qui ne supportent rien du tout, ont les mêmes avantages que nous, et même de plus grands, puisqu'on renvoie les nôtres pour les placer, et qu'ils font baisser, par leur grand nombre, le prix de la main-d'œuvre ? Cela profite aux fabricants, aux entrepreneurs, aux bourgeois, mais la grande masse en devient misérable. Je n'y comprends rien. Il faut que nos braves gens de là-haut perdent la tète; si cela continue, les travailleurs ne tiendront plus à la patrie, qui se moque d'eux; et ces .VUemands, qu'on favorise et qui nous exècrent, nous mettront tout doucement à la porte de chez nous, »
Ainsi parlait le cousin, et je n'avais rien à lui répondre.
Mais en ce temps j'éprouvai de grands ennuis, et quoique cette affaire me regarde seul, il faut que je vous en parle.
Depuis l'arrivée de George.^, ma fille Grèdel, au lieu de surveiller nos affaires, comme autrefois, de laver le linge, de traire les vaches, etc., était toute la sainte journée chez Marie-Anne. Jacob s'en plaignait, et disait :
« Qu'est-ce qu'elle fait donc là-bas ? Il faudra bientôt que je prépare la lessive, que j'étende le linge sur les haies et que je batte le beurre. Est-ce que Grédel ne pourrait pas faire son ouvrage? Est-ce qu'elle nous prend pour ses domestiques? »
Il avait bien raison, mais Grèdel ne s'est jamais gênée; elle n'a jamais eu de considération que pour elle-même. Là-bas elle était avec la femme de Georges, qui lui parlait du matin au soir de Paris, des grandes places, des marchés, du prix des œufs et de la viande, de ce que l'on payait à la barrière, de ceci, de cela ; de la cuisine, qu'est-ce que je sais moi? Marie-Anne aimait sa société ; mais cela m'arrangeait d'autant moins, que Grédel avait depuis quelque temps un amoureux au village, et que, dans ces cas-là, le meilleur est toujours de garder sa fille à la maison et d'avoir l'œil sur elle.
C'était un simple commis des carrières de Vilsberg, un ancien sergent de canonniers, Jean-B.iptiste Werner, qui osait se permettre de jeter les yeux sur notre fille. Nous n'avions rien à dire contre ce garçon, c'était un grand bel homme, sec, les yeux hardis, les moustaches brunes, et qui faisait très-bien son service à ia carrière du père Heilz; mais il ne gagnait que ses trois francs par jour, et l'on pense bien que la fille de Christian Wéber
n'était pas faite pour un garçon qui ne gagne que ses trois francs; non, cela ne pouvait pas aller!
Malgré cela, j'avais vu bien des fois ce Jean- Baptiste Werner, le matin quand il allait à l'ouvrage, son mètre sous le bras, s'arrêter près de l'écluse, — comme pour regarder les canards et les oies qui se baignaient dans la vanne, ouïes poules qui se promenaient autour du coq, surlefiuuier, — eten même temps Grédel, qui se peignait les cheveux lentement à sa fenêtre, devant le petit miroir. J'avais aussi vu qu'ils se diraient bonjour de loin, et que ce commis-là devenait tout pâle en apercevant notre fille; et même j'avais été forcé de prévenir Grédel d'aller se peigner ailleurs, ou de fermer sa fenêtre quand l'autre passait.
Voilà simplement la chose!
Ce garçon m'ennuyait. Ma femme était aussi sur ses gardes.
Vous devez comprendre maintenant pourquoi j'aurais mieux aimé voir notre fille chez nous que chez le cousin; mais il était difficile de lui défendre d'aller là; Georges et sa femme auraient pu se fâcher, et cela nous mettait dans l'embarras.
Par bonheur, en ce même temps, le fils aîné du père Heitz, le maître de la cariière, demanda Grédel en mariage.
Depuis longtemps M. Mathias Heilz fils venait les dimanches, de Vilsberg, à la brasserie du Cruchon-d'or, s'amuseravec Jacob, comme lorsqu'on a des projets sur une famille. C'était un beau garçon, bien nourri, les joues et les oreilles rouges, et toujours bien habillé, avec des gilets en velours et des breloques à sa montre; enfin, un gaiçon comme une fille de bons sens peut s'en souhaiter un pour mari.
Il avait aussi du bien ; c'était l'ainé de cinq enfants; j'estimais que sa part pourrait bien monter de quinze à vingt mille livres, après la mort des parents.
Eh bien ! ce garçon-là demanda Grédel eu mariage, et tout de suite Jacob, ma femme et moi, nous fûmes d'accord pour consentir.
Mafemme pensa seulement qu'il fallait aussi consulter le cousin Georges et Marie-Anne. Grédel était justement chez eux quand j'y allai avec Catherine; et voilà qu'en cTilendant parler de cela, elle se mit à fondre, en larmes, ei à dire qu'elle aimerait mieux mourir que de se marier avec Mathias Heitz. Vous pensez si nous étions indignés. Ma femme voulait lui donner des soufflets , mais le cousin se fâcha, et dit qu'on ne doit jamais forcer une fille à se marier malgré elle, parce que cela l'ait de mauvais ménages. Ensuite il nous conduisit
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dans l'allée, en disant qu'il se chargeait luimême de voir cette affaire; qu'il fallait prendre des informations, et dire au garçon qu'on lui demandait un mois de réflexion.
Nous ne pouvions pas lui refuser cela. Grédel ne voulait plus revenir chez nous ; la cousine nous pria de ne pas la tourmenter; il fallut bien faire ce qu'ils voulaient, et c'est encore un des plus grands ennuis que j'aie eus dans ma vie ; je pensais ;
« Maintenant, tu ne peux plus donner lafille à qui tu veux; c'est une véritable abomination ! »
Je m'en voulais à moi-même d'écouter le cousin; mais tout cela n'empêcha pas Grédel de rester chez eux toute une semaine; de sorte qu'il fallut engager une femme de journée, et que Jacob criait que Grédel n'avait pu lui faire de plus grand affront, que de refuser fon meilleur camarade, un garçon riche, qui payait hardiment dix, quinzeet vinglchopesà la société, sans tourner la main.
Il n'en parla pourtant jamais au cousin Georges, qu'il respectait à cause de l'héritage, et dont les paroles brusques le conl'ondaient.
A la fin, ma femme trouva que Grédel restait trop longtemps hors de chez nous; les gens du village auraient fini par en causer; j'allai donc voir Georges un soir, pour lui demander ce qu'il avait appris sur le fils de Heitz.
C'était après souper. Grédel, en me voyant entrer, sortit tout de suite dans la cuisine, et le cousin me dit franchement •
« Ecoute, Christian, voici la chose en deux mots ; Grôdel en aime un autre.
— Oui ça?
— Jean-Baptiste Werner.
— Le commis da pèreHeilz, le fils du forestier Werner, qui n'a jamais eu que des pommes de terre à manger, c'est c-^lui-lù qu'elle aime! Qu'il arrive, le gueux... qu'il vienne me la demander ; je le jette en bas de l'escalier! Et Grédel inedonne un pareil chagrin !.. Ah! je n'aurais jamais cru cela d'elle . . »
J'avais envie de pleurer.
<c ^'oyons, me dit le cousin, il faut être raisonnable...
— Raisonnable !... mais elle mérite que je lui torde le cou! »
J'entrais en fureur ; j'aurais voulu la tenir! hnireusement elle était allée au jardin, et Georges me retenait; il me força de me rasseoir, et me dit :
« Qu'est-ce que ce Malhias lleilz? Un gros benêt qui ne sait rien, que jouer aux cartes et boire des chopes. On Ta mis au collège du
Phalsbourg, chez M. Perro», comme ious les garçons de gens aisés du pays; il est resté trois ans dans la même classe; maintenant il fait le monsieur, il se promène en char à bancs avec des gilets à fleurs et des breloques; il serait incapable de gagner deux liards, et le vieux voudrait s'en débarrasser en le mariant. J'ai pris mes informations : il a peut-être quinze à vingt mille francs à prétendre un jour ; mais qu'est-ce que quinze milh francs pour un imbécile? Il les niangeia, il les boira; il en a déjà peut-être avalé la moitié!... Et s'il vient des enfants, qu'est-ce que quinze, et même vingt mille francs à partager entre cinq ou six ? Dans le temps, quand les filles recevaient un trousseau pour dot, et que l'aîné des garçons succédait au père, tout marchait encore; il ne fallait pas grand talent pour continuer un commerce bien établi, ou suivre un métier de père en fils; mais aujourd'hui l'esprit et le bon sens passent d'abord. Le grand-père Heiiz était un homme laborieux; il a gagné de l'argent; son fils Mathias n'a pas ajouté un liard à son bien; et le petit-fils n'a pas un grain de bon sens. ..
— El l'autre?... l'autren'a rien du tout...
— L'autre , Jean-Baptiste Werner, est un brave garçon qui fait sou service chez Heilz; c'est lui qui sait tout, qui mène tout, qui reçoit les commandes, qui s'arrange pour le voiturage, pour les expéditions par le chemin de fer. Heilz met l'argent en poche, et ^^■e^ne^ a tout le travail, faute d'une petite avance pour s'établir lui-même. 11 a fait un congé; j'ai vu ses états de service, en Afrique, au Mexique; ils sont excellents : à ta place, je lui donnerais Grédel.
— Jamais! criai-je en tapant sur la table, j'aimerais mieux la jeter à l'eau ! »
La moitié des verres étaient à terre, en morceaux, mais le cousin ne se fâcha pas.
« Eh bien, Christian, dit-il, tu as tort. . Réfléchis!... Grédel va rester ici. Je réponds d'elle... Tu ne peux l'emmener en ce moment ; vous seriez capable de la maltraiter, et puis vous vous en repentiriez...
— Qu'elle reste tant qu'elle voudra, lui dis-je en prenant mon chapeau ; qu'elle ne reparaisse fdus devant mes yeux ! »
El je sortis.
Jamais je n'avais eu de colère ni de chagrin pareils ; à la maison, je n'osni même pas raconter ce que j'avais appris ; mais Jacob s'en doutait, et comme le lendemain AVerner s'arrêtait devant le moulin, il lui montra la fourche en criant :
« Arrive !... o
L'autre fit semblant de ne pas l'entendre, et continua sou chemin.
Il fallut pourtant à la fin tout dire à ma femme, qui parut d'abord indignée ; mais elle se consola vite, et médit :
«Eh bien, puisque Grédel r.e veut pas du fils Malhias, nous garderons nos cent louis, et nous n'aurons pas besoin non plus de louer une nouvelle servante ; j'aime autant cela, car on ne peut pas se fier aux étraugers dans une maison.
— Oui ; mais comment déclarer à Mathias Heitz que Grédel refuse son garçon ?
— Oh! ne t'inquiète pas, Christian, ditelle, laisse-moi faire ; ne nous brouillons pas avec le cousin Georges, voilà le principal. Je dirai que Grédel est encore trop jeune pour se marier ; c'est ce qu'on dit toujours et les autres n'ont rien à répondre. »
C itherine me tranquillisa de la sorte.
Mais cette affaire me trottait toujours dans la tête, quand il arriva des choses e.\traordinaires, auxquelles nous étions loin de nous attendre, et qui devaient nous faire pousser des cheveux gris, comme à beaucoup d'autres.
Un matin, M. le secrétaire du sous-préfet m'éciivit devenir à Sarrebourg. De temps en temps nous recevions l'ordre, comme lesjuges de paix, d'aller raconter à la sous-préfecture ce qui se passait chez nous.
Je me dis aussitôt, en recevant cette lettre, qu'il allait être question de notre dernier comice agricole, qui n'avait pas encore délivré tous les prix remportés par les oies etks poules quelques semaines avant.
Les gazettes de Paris parlaient bien depuis trois ou quatre jours d'un prince de Hoheuzollern, qui venait d'être noauné roi d'Espagne, mais qu'esl-ce que cela pouvait nous faire, à nous autres de Rôlhalp, d'IUingen, de Droulingen, de Henridorf, d'apprendre que le roi d'Esfagne s'appelait HohenzoUern ou autrement '!
Dans mon idée, ce ne devait pas être de celte affaire-là que M. le sous-préfet voulait me parler, mais de l'ancien ou d'un nouveau comice ; ou de quelque cho.-e qui nous regardait particulièrement. L'idée du chemin vicinal et des cloches me venait aussi; c'était peut-être pour cela qu'on me faisait venir.
Enfin, je prends mon bâton et je pars pour Sarrebourg.
Eu arrivant là-bas, je vis la grande rue
pleine de maires, de commissaires et déjuges de paix. L'hôtel de la mère Adler et toutes les auberges du voisinage n'avaient plus de place.
Je me dis alors que, bien siir, nous allions apprendre du nouveau, comme par exemple une fêle dans le genre du passnge de Leurs Majestés l'Impéralrice et le Prince Impérial, quaire ans avant, à Nancy, pour célébrer la réunion de la Lorraine à la France. Là-dessus je vais à la sous-préfeclure, où se trouvaient déjà pUuieurs maires des environs, qui causaient à la porte. Ils parlaient du prix des grains, de la cherté du fourrage; on les appelait les uns après les autres.
Au bout d'une demi-heure, mon tour arrive ; on appelle M. Christian Wéber, et j'entre en tirant mon chapeau.
M. le sous-préfet et son secrétaire, la p'ume sur l'oreille, étaient là ; le secrétaire se met à tailler sa plume, et M. le sous-préfet me demande ce qui se passe au pays.
« Au pays ? monsieur le sous-préfet, rien du tout. Nous avons une grande sécheresse , depuis six semaines il n'est pas tombé d'eau ; les pommes de terre sont petites et . .
— Ce n'est pas cela, monsieur le maire , qu'est-ce qu'on pense du prince de Hohenzollern et de la couronne d'Espagne ?»
En entendant cela, je megratiai la tignasse, en me disant :
« Qu'est-ce que tu vas répondre maintenant '! Qu'est ce que tu dois dire ? » M. le sous-préfet alors me demanda :
n Quel est l'esprit «le votre population ? » L'f sprit de notre population ! Comment sortir de la ?
« Voyez-vous, monsieur le sous-préfet, lui dis-je, dans nos villages, les gens n'ont pas beaucoup d'esprit ; ils ne lisent pas les gazettes...
— Enfla , qu'est-ce qu'on pense de la guerre ?
— Quelle guerre '?
— Mais si nous avions la guerre avec les Allemands, est-ce que -les gens seraient contents ? B
Je commençais seulement à comprendre un peu, et je dis :
« Vous savez, monsieur le sous-préfet, que nous avons voté le plébiscite pour avoir la paix, paice que tout le monde aime le commerce et la tranquillité chez nous ; on ne demande que du travail, et...
— Bon... bon... c'est clair, fit-il, nous voulons tous h paix : Sa Majesté l'Empereur, Sa Majesté l'Impératrice, tout le monde aime la
HISTOIRE DU PLEBISCITE
— Au pa\?, monsieur k sous-iirél'ot, rien du tout. (Page 19.
pai.v... Mais si on nous attaque ; si le comte de Bismark, le roi de Prusse nous attaquent?...
— Alors, monsieur le souf-préfet, on sera bien forcé de se défendre comme on pourra, par tous les moyens, avec des fourches, avec des Mlons...
— Mettez ça, monsieur le secrétaire, écrivez ça. C'est bien, monsieur le maire... J'en étais siir d'avance, dit M. le sous-préfet en me donnant la main, vous êtes un bi'ave homme. »
J'en avais les larmes au.\ yeu.x. Il me reconduisit jusqu'à la porte, en me disant :
« \'ous avez un excellent esprit ; dites cela chez vous, à vos populations. Dites-leur que nous voulons la paix, que nous ne pensons qu'à la paix ; que Sa Majesté et Leurs Excel-
lences les ministres ne %'eulcnt que la paix ; mais que la Fiance ne peut supporter les injures d'une puissance ambitieuse. Communiquez votre ardeur au village de Rùthalp... C'est bien ! c'est très-bien !... .Au revoir, monsieur le maire, au revoir ! »
Je sortis tout étonné, un autre maire entra, et je pansai :
«Comment, ce Bismark veut nous attaquer. Ah ! le gueux i »
Mais je ne savais pas encore ni pourquoi ni comment.
Je me rendis à riiolel de la mère Adler, demander du pain, du fromage et une chopiue de vin blanc, selon mon habitude avant do partir. Et là, j'entendis ces messieurs les employés : contrôleurs, perccpicurs, juges, i-e-
HISTOIRE DU l'LÉBISniïE.
Je les aurais étranglés net. (Page 25).
ceveurs , réunis dans la grande salle , qui racontaient que les Prussiens voulaient nous envahir ; qu'ils avaient déjà pris la moitié de l'Allemagne ; et qu'ils voulaient maintenant nous mettre l'Espagne sur le dos, pour enlever le reste, comme ils avaient mis l'Italie sur le dos des Autrichiens avant Sadowa.
Tous les maires qui se trouvaient là disaient la même chose ; ils avaient tous répondu qu'on se défendrait, si l'on nous attaquait, car les Lorrains et les Alsaciens n'ont jamais été lus derniers pour se défendre, chacun sait cela.
J'écoutais toujours ; finalement, ayant payé ma consommation, je sortis pour retourner à la maison.
J'étais déjà hors de Sarrehourg, et je mar-
chais depuis une bonne demi-heure dans la poussière, rêvant à toutes ces choses, lorsque j'entendis une voiture galoper derrière moi; je me retourne : c'était le cousin Georges, sur son char à bancs, ce qui me fit bien plaisir. « Tiens, c'est toi, cousin? dit-il ens'ajrétant.
— Oui, j'arrive de Sarrebourg, et je ne suis pas fâché de te rencontrer, car il fait terriblement chaud.
— Eh bien, monte, dit-il en riant. Il paraît que vous avez eu grande réunion aujourd'hui; j'ai vu les auberges pleines de maires. »
J'étais monté, je venais de m'asseoir, et la voiture recommençait à trotter.
a Oui, lui dis-je, et c'est une drôle de chose, tu ne devinerais jamais pourquoi nous sommes allés chez le sous-préfet':'
HISTOIRE DU PLEDISr.ITE.
— Pour juoi ? »
Alors je lui racontai tout en détail, m'indignanl contre ce gueux de Bismark, qui voulait nou5 envahir, et qui venait d'inventer son Hohenzollern, pour nous pousser à bout.
Georges m'écouiait. A la fin, il médit : « Mon pauvre Christian, le sous-préfet a eu raison de l'appeler un brave homme; et tous ces autres maires que j'ai vus la-bas, avec leurs nez rouges, sont aussi de braves gens; mais veux-tu savoir ce que je panse de tout ça ?
— Qu'est-ce que tu penses, Georges?
— Eh bien, je pense qu'on vous mène comme des ânes, par le licou. Ce sous-préfet va faire son rapport au préfet, le préfet au ministre, el le minisire à l'Empereur. Ils savent tous que l'Empereur souhaite la guerre, parce qu'il en a besoin pour sa dynastie...
— Comment ! il en a besoin, Georges?
— Sans doute, malgré tout ce qu'on a fait, quarante-cinq mille soldats ont volé contre le plébiscite : l'armée tourne contre la dynastie ; il n'y a plus d'avancement; les médailles, les croix, les grades ont élé donnés en masse dans les commencements ; njaintenant tout est arrêté ; les sous-officiers en bas n'espèrent plus passer, parce qu'on remplit l'armée de nobles, de jésuites qui sortent des écoles de la sainte congrégation ; on ne voit plus à l'Annuaire que des de ; les soldats, qui viennent du peuple, commencent à comprendre qu'on veut les remettre sous l'éleignoir, ils sont de mauvaise humeur. Mais la guerre peut tout raccommoder , il faut quelques batailles, pour donner du jour aux mécontents ; il faut une victoire, pour écraser les républicains, car les républicains s'enhardissent, ils relèvent la tête... Après une victoire, on pourra les envoyer par milliers à Lambessa et à Cayenne, comme au 2 décembre. En même temps les jésuites seront mis à la tète des écoles ; on rétablira le pape ; on défera l'Italie et l'Allemagne, et la dynastie sera raffermie pour vingt ans. Tous les vingt ans, on recommencera, et la dynastie jettera de bonnes racines; mais il faut la guerre !
— Mon Dieu, c'est pourtant Bismark qui commence, lui dis-je, c'est lui qui nous cherche une querelle d'Allemand.
— Bismark, répondit le cousin, sait tout ce qui se passe chez nous, et les derniers ouvriers de Paris le savent aussi ; mais vous autres, vous ne savez rien; vous ne parlez q :e de vos pommes de terre, de vos choux vous ne pensez qu'à cela. On vous tient dans l'ignorance ; on veut que vous soyez en quelque
sorte le fumier de l'Empire, l'engrais de la dynas'.ie. Bismark sait que notre honnlie homme a besoin de la guerre, pour retremper l'armée et fermer la bouche à ceux qui parlent d'économie, de liberté, d'honnêteté et de justice : il sait que jamais la Prusse ne sera plus forte qu'aujourd'hui : elle a gagné les trois quarts de l'Allemagne ; tous les Allemands marcheront avec elle, pour combattre la France ; ils peuvent mettre plus d'un million d'hommes sur pied dans l'espace de quinze jours, el seront trois on quatre contre un ; quand on est quatre contre un, on n'a pas besoin de génie, la guerre va toute seule, on est sur d'écraser l'ennemi.
— Mais l'Empereur doit savoir cela aussi bien que loi, Georges, lui dis-je, il veut donc la paix?
— Non ! il compte sur ses mitrailleuses. Et puis, il veut sa dynastie, et le reste il s'en niojue, répondit le cousin. Pour avoir sa dynastie, il a prêté serment devant Dieu et devant les hommes à la République, et puis il a marché sur son serment et sur la République. Il a fait périr des milliers d'honnêtes gen.s, qui défendaient les lois contre lui; il a enrichi des milliers de filous, qui le soutenaient ; il a gâté la jeunesse, par l'exemple de la fortune des bandits et du malheur des gens de bien ; il a rabaissé tout ce qui est respectable; il a relevé tout ce qui mérite le dégoût et le mépris. Tous ceux qui se sont approchés de cet liomme ont été pourris jusqu'à la moelle des os... Toi, Christian, tu ne peux pas comprendre ces abominations, c'est tout simple ; mais les plus grands coquins de ce pays, les plus mauvais drôles d'entre vos paysans, ne pourraient pas même se faire une idée de la scélératesse de IVioani'fe Iwmmc : ce sonl des saints auprès de lui ! Rien qu'à le voir, le cœur d'un vrai Français frémit ; pour sa dynastie, il nous vendrait el nous sacrifierait tous jusqu'au dernier. »
Georges, en parlant, était devenu tout pâle; je voyais qu'il pensait dans le fond du cœur ce qu'il me disail. Heureusement, nous étions seuls sur la ro ite, loin de tout village, personne ne pouvait nous entendre.
« Mais ce Hohenzollern, lui dis-je an bout de quelques instanis, ce Léopold de HohenzûUera est pourtant cause de tout ce qui se passe.
— Non, dit Georges; s'il nous arrive malheur, Vhonnîie homme seul en sera cause. Si lu lisais seulement un journal, tu saurais que les Esiiagnols voulaient pour roi Montpensier, un fils de Louis-Philippe, cela ne pouvait que
HISTOIRE DU PLEBISCITA.
nous faire du bien ; Montpen?ier serait deveiui naturellement rallié de la Fiance ; mais cela faisait du tort à la dynastie . Yhonnèle homme a menacé ^E^pagne! Alors les Espagnols ont nommé co prince prussien, à la place de Moiitpensier, un prince qui ne serait pas seul, et qu'un million d'Allemands pourraient soutenir au besoin ; ils l'ont nommé pour vexer notre monsieur; c'est tout simple, ils n'avaient pas à demander son avis. Est-ce que la France a consulté quelqu'un, est-ce qu'elle s'est inquiétée de l'Espagne, de l'Ani^leterre, de l'Allemagne, lorsqu'elle a proclamé la République, ou quand elle a nommé Louis Bonaparte empereur? Est-ce qu'il a le droit de mettre son nez dans leurs affaires? Non! c'est ennuyeux 'pour nous, mais les Espagnols ont eu raison ; ils n'ont pas à s'inquiéter de faire plaisir à notre brave homme et à sa belle famille ! Maintenant, arrive ce qui pourra ! Moi, je ne compte plus sur la paix.
a Les Allemands, de tous les côiés, se retirent du pays ; ils retournent à leurs régiments ; l'ordre est venu, et ils obéissent : c'est un mauvais signe. Dans tous les villages que je viens de traverser et sur toutes les routes, j'ai rencontré de ces gaillards^ leur paquet sur l'épaule ; ils s'en vont ! »
Voilà ce que me dit le cousin, et je pensais que c'était pourtant un peu trop fort ; mais en arrivant à la maison, la première chose que me dit ma femme, ce fut :
0 Ta sais que Frantz s'en va ?
— Notre garçon ?
— Oui, il demande son compte.
— Ah! bon!... Eh bien, qu'il vienne derrière, nous causerons. »
J'étais bien surpris, et je le fis entrer dans ma chambre, au fond du moulin, où j'ai mes papiers et mes livres ; il avait déjà son sac de peau de vache bouclé sur le dos.
« Comment? lu t'en vas, Frantz? Est-ce que tu as quelque chose contre nous?
— Non, ça n'est pas ça, monsieur "Wéber; il faut que je parte, j'ai l'ordre de rejoindre mon régiment.
— Tu es donc soldat ?
— Oui, dans la landwehr. Nous sommes tous soldats en Allemagne.
— Mais si tu voulais rester ici, qui est-ce qui pourrait venir te chercher?
— Ce n'est pas possible, monsieur 'Wéber ; on me jugerait chez nous comme déserteur; je ne pourrais plus rentrer à la maison, et l'on me prendrait tout mon bien ; mes frère et f œur hériteraient de tout.
— Ah ! c'est différent. Maintenant, je comprends... Tiens, voici ton certificat. »
Je lui avais écrit un bon ceitificat, car c'était un vrai travailleur. Je lui payai sou du, jusqu'aux centimes, et lui souhaitai bon voyage.
Le cousin Georges avait raison : ces Allemands partaient tous, et l'on n'aurait jamas cru que nous en avions tant au pays; les uns se faisaient passer pour des Suisses, les autres pour des Luxembourgeois ; d'autres étaient établis, et l'on ne se serait jamais douté qu'ils devaient encore deux ou tiois ans de service chez eux. Cela causait des disputes; ceux qu'ils avaient remplacés, et qui leur en voulaient, tombaient dessus. La gendarmerie battait la montagne, et nos affaires prenaient une vilaine tournure.
J'avais beau dire à la mairie que l'Empereur voulait la paix, comme les gazettes de la préfecture ne parlaient que de l'affiont qu'on nous faisait, de l'ambition de la Prusse, de la revanche de Sadowa, des peuples catholiques, qui allaient se déclarer en masse pour nous, de toutes les puissances, qui nous donnaient raison, l'enthousiasme pour la guerre augmentait de jour en jour, et principalement celui des roulants, des chaudronniers, des gagne-peiit, de tous ces bons sujits qui sortent de prison et qui cherchent de l'ouviage, sans jamais en trouver nulle part ! Mais ils trouvent des murs à grimper, des portes à enfoncer, des armoires à vider... Toute celte race-là criait que l'honneur de la France était de faire la guerre aux Allemands.
Et puis, les bonnes gazettes de Paris, payées par le gouvernement, comme nous l'avons su plus tard, continuaient d'arriver et de se répandre pour rien, disant que notre ambassadeur Eenedetti était allé voir le roi de Prusse aux eaux d'Ems, pour le prier de ne pas nous précipiter dans les horreurs de la guerre, et que Guillaume avait répondu que tout cela ne le regardait pas ; qu8 sou cousin Léopold de HohenzoUern l'avait seulement consulté par égards, comme le chef de la famille, et qu'il était trop bon parent pour l'engager à refuser uns pareille aubaine, qui lui tombait du ciel.
C'est alors que l'indignation des gazettts éclata contre les Allemands : il fallait absolument les mettre à la raison ! Figurez-vous la position d'un maire qui, deux mois avant, avait fait voter le plébiscite à tout son village, en promettant la paix, et qui voyait clairement qu'on s'était servi de lui comme d'un imbécile, pour tromper son monde.
HISTOIRE DU PLÉBISCITE
Je n'osais plus regarder le cousin en face, car il m'avait prévenu de la chose, et je savais alors à quoi m'en tenir sur les honnêtes gens du gouvernement.
Les aifaires allaient si mal^ que la guerre semblait déclarée, quand on apprit un beau matin que Hohenzollern venait de donner sa démission de roi d'Espagne. Ah! pour le coup, nous étions hors de la nasse; nous pouvions respirer un peu ! — Ce jour-là, le cousin luimême riait ; il vint au moulin et me dit :
a C'est l'Empereur qui doit avoir le nez long! Et ses ministres, et ses aides de camp, qui veulent tous le bâton de maréchal !... La chose allait si bien ! Il va falloir attendre une autre occasion pour recommencer. Doiventils être vexés! b Nous riions tous les deux.
Plus de vingt-cinq notables du pays vinrent ce jour-là me serrer la main à la mairie. On pensait que Son Excellence M. Emile 0!livier ne pourrait jamais raccommoder celte guerre, et que la paix resterait malgré lui, malgré le ministre des afTaires étrangères, ma'gré l'Empereur, malgré le général Lebœuf, qui disait au Sénat que nous étions prêts, cinq fois prôls, et qu'il ne nous manquerait pas un bouton de guêtre pendant toute la campagne.
On glorifiait Hohenzollern d'avoir eu du bon sens pour tout le monde ; et comme les réserves étaient déjà rappelées, plus d'un jeune homme était aussi bien content de rester dans sa famille.
Eufin on croyait l'affaire dans le sac, quand notre brave homme et son honnête minislre nous apprirent qu'on avait tort de se réjouir trop tôt.
Tout à coup le bruit courut que Guillaume avait mis notre ambassadeur à la porte, en disant contre l'honneur de Sa Majesté Napoléon III quelque chose de tellem.ent fort, que personne n'osait le répéter.
Il parait que Sa Majesté Napoléon III, voyant que le roi de Prusse avait relire son autorisation au prince de Hohenzollern d'accepter la couronne d'Espagne, ne s'était plus contenté de cela ; et qu'il avait donné l'ordre à notre ambassadeur de dem.ander à Guillaume de renoncer encore à toutes les couronnes que les Espagnols pourraient lui offrir par la suite des temps , pour lui ou pour sa famille; et que ce roi, qui n'est pas toujours de bonne humeur, avait dit quelque chose de très-fort sur le compte de Vhonmte hcmme.
Ce jour-là, j'étais à la mairie, vers onze heures, je venais de célébrer le mariagg
d'André Fixe avec la fille Haan, la noce était partie pour l'église, et j'allais aussi sortir, lorsque le facteur Michel entre, et jette le Petit Monileur sur la table. — Alors je me rassois dans mon fauteuil, et je lis la grande bataille, au Corps législatif, de Thiers, Jules Favre, Gambetta Glais-Bizoin et plusieurs autres, contre les ministres, pour défendre la paix.
C'était magnifique !.. Mais cela n'avait pas empêché la majorité — nommée pour faire tout ce que voulait l'Empereur — de déclarer la guerre aux Prussiens, à cause de ce que Guillaume avait dit.
Qu'est-ce qu'il pouvait donc avoir dit? Son Excellence Emile Ollivier n'a jamais osé le répéter. Le cousin Georges prétendait qu'il avait dit quelque chose de juste, et que c'était naturellement le pire : mais on sait aujourd'hui, par les rapports de notre ambassadeur, que le roi de Prusse n'avait rien dit du tout, et que l'indignation de M. Ollivier était une abominable comédie, pour tromper la Chambre et lui faire voter la guerre.
Enfin, voilà le commencement de nos maiheurs ; et, pour ma part, je trouve que ce n'est pas gai. Non ! après avoir supporté tant de misères, ce n'est pas gai de penser qu'on les doit à M. Emile Ollivier, à M. Lebœuf, à M. de Gramont, à M. Bonaparte et à d'autres hommes pareils, qui vivent aujourd'hui tranquillement dans leurs châteaux, en Italie, en Suisse, en Angleterre, pendant que tant de malheureux ont eu les os cassés, ont été ruinés de fond en comble, ont perdu leur père, leurs enfants, leurs amis, et nous autres Alsaciens et Lorrains, cotre patrie!
Le lendemain de cette déclaration, le cousin Georges, qui ne voyait jamais les choses en beau, partit pour Belfort. Il avait commandé du vin à Dijon, et voulait l'arréler en route. — Nous étions au 22 juillet. Georges ne revint que cinq jours après, le 27, ayant eu des peines extraordinaires pour arriver à temps.
Pendant ces cinq jours, j'en avais aussi vu de dures ! Les ordres m'arrivaient d'heure en heure de presser le départ des réserves, des congés renouvelables et des gardes mobiles ; la gendarmerie n'avait plus de repos. Les gazt?ttes du gouvernement parlaient de l'enthousiasme des populations pour la guerre; c'était à vous faire lever les épaules ! Figurez-vous donc des garçons assis tranquillement chez eux, en pensant : « Dans cinq ou six mois, je
HISTOIRE DU rLKDISCITE.
serai libéré du service; je pourrai me marier, m'établir, gagner de l'argent! » et qui, sans rime ni raison, prennent de l'enthousiasme pour aller assommer des gens qu'ils ne connaissent pas, et risquer leur pean contre eux.. Est-ce que des idées pareilles ont l'ombre du bon sens ?
Et les Allemands!... Est-ce qu'on va nous l'aire croire aussi qu'ils sont venus pour leur plaisir, tous ces milliers d'employés, de commerçants, de fabricants, de bons bourgeois, ijui vivaient paisiblement dans leurs villes et leurs villages? Est-ce qu'on nous soutiendra qu'ils sont venus se ranger devant nos canons, pour leur satisfaction parliculière, avec un officiel' derrière eux, le pistolet à la main, pour leur tirer dans le dos s'ils reculaient? Est-ce qu'on croit que cela les amusait? Allons donc ! Son Excellence M. le ministre Ollivier est seul parti pour la guerre, comme il l'avait dit, d'un cœur léger! 11 était sûr d'en revenir, lui ; il n'avait pas grand'chose à craindre ! 11 se porte bien, il a fait fortune en peu de temps !... Mais les garçons de nos environs, Walhias [leilz, mon fils Jacob et des centaines d'autres, n'étaient pas si pressés; ils auraient bien mieux aimé rester dans leurs villages.
Plus tard,, ce fut autre chose; quand on se battait pour la patrie, alors, oui! un grand nombre se mirent en route par devoir et sans être appelés, pendant que monsieur OUivier et ses amis se cachaient Dieu sait où!... Mais dans ce moment-là, quand on pouvait éviter encore tous nos malheurs, d'aller se faire hacher pour un tas d'inti'igants et de comédiens que l'on commençait à connailre, c'est faux !
Lorsque nous avons vu Jacob en blouse, son paquet sous le bras, entrer au moulin, et me dire :
0 Allons, mon père, je pars !... Il ne faudra pas oublier de lever l'écluse dans une demiheure, parce que l'eau sera montée. »
Quand il me dit cela, je vous réponds que mon cœur grelottait; les cris de la mère, dans la chambre derrière, me faisaient dresser les cheveux. J'aurais voulu répondre quelque chose, encourager le garçon ; mais ma langue ne pouvait pas se remuer : et si j'avais tenu Son Excellence OUivier et son respeciablo maître par la gorge dans un coin, ils auraient fait une drùle de figure : je les aurais étranglés net !
Enfin JacoT3 s'en alla.
Tous les garçons de Sarrebourg, de Château-Salins et de nos environs, à quinze ou
seize cents, étaient à Phalsbourg, pour remplacer le 84«, qui, d'un moment à l'autre, s'attendait à partir, en se plaignant de son colonel, parce qu'il ne réclamait pas la première place pour son régiment. Les officiers avaient peur d'arriver trop tard ; ceux-là voulaient de l'avancement, des croix, des médailles ; c'était leur métier de se battre !
Ce que j'ai dit sur l'enthousiasme est vrai : c'est vrai pour les Allemands et pour les Français : ils n'avaient pas l'idée de s'exterminer les uns les autres : Bismaik et notre honnête homme ont seuls tout fait ; c'est sur eux que retombe le sang versé.
Notre cousin Georges revint de Belfort le 27 au soir. Je crois le voir encore entrer dans notre petite chambre, à la nuit ; Grédel était rentrée la veille, et nous soupions, la lampe de fer-blanc sur la table. De ma place, à droite, par la fenêtre, je pouvais surveiller l'écluse.
Georges arrive :
« Ah ! te voilà de retour, cousin; est-ce que ton alTaire a bien marché?
— Oui, je n'ai pas à me plaindre, dit-il en prenant une chaise, je suis arrivé juste à temps pour arrêter mon chargement ; mais j'ai eu de la chance... il m'en a fallu !... Dieu du ciel ! quand j'y pense, quel encombrement depuis Belfoi't jusqu'à Strasbourg : les troupes, les recrues, les canons, les chevaux, les munitions, les caisses de biscuit, tout pêlemêle arrive en chemin de fer. On ne s'y reconnaît plus. On demande des ordres partout ; les fils du télégraphe ne vont plus pour les particuliers; les intendants ne savent pas où trouver leurs dépôts ; les colonels cherchent leurs rêgimenis , les généraux leurs brigades et leurs divisions. Ou demande du sel, du sucre, du café, du lard, de la viande, des brides pour les chevaux, et l'on reçoit des cartes de la mer Baltique, pour faire campagne dans les Vosges ! Mon Dieu... Seigneur Dieu , ciiait le cousin en levant les mains, est-ce possible? Faut- il que nous eu soyons arrivés là, nous... nous... les descendants des hommes de 92 !... C'est maintenant qu'on va voir ce qu'il en coûte de se laisser gouverner par des filous ! Je t'en préviens, Christian, tout va manquer; nous n'aurons peut-être pas seulement de fusils dans les arsenaux, malgré les centaines de millions qu'on a votés pour en avoir. Tu verras... tu verras!... »
Il s'était mis à marcher de Icng en large, tout pâle ; et nous, sur nos chaises, nous le regardions aller et venir, la bouche ouverte,
tournant la tête à droite et à gauche. Il b'iudignait de plus eu plus et disait :
« Voilà le génie de 17iO(!Hf(e homme... C'est lui qui mène tout, c'est notre général en chef. Un capitaine d'artillerie en retraite, aveclequel j'ai fait route de Schlesladt à Strasbourg, m"a dit que, par suite de la mauvaise organisation de nos forces, nous ne pourrions pas mettre plus de deux cent cinquante mille hommes en ligne sur notre frontière, du Luxembourg à la Suisse ; et que les Allemands, mieux organisés et préparésde longue date, pouvaient nous opposer dans huit jours cinq à six cent mille hommes. Ils seront donc plus de deux contre un pour commencer, et nous écraseront malgré la bravoure de nos soldats. Ce vieil officier, rempli de bon sens et qui a voyagé en Allemagne, m'a dit aussi que les canons des Prussiens tirent plus vite et portent plus loin que les nôtres, ce qui permettra aux Allemands de démonter nos battevies et nos mitrailleuses, sans avoir de mal de leur côté... Il parait que notre grand homme n'a pas songé à tout cela !...
Alors Georges se mit à rire; et comme nous ne disions rien, il continua :
« Et les autres, les Prussiens, les Bavarois, les Badois, les Wurtembergeois, le Courrier du Bas-Rhin crie qu'ils arrivent par régiments et par divisions, de Fruncfort et de Munich à Rastadt, avec des canons, des munitions et des vivres en masse ; que tout le pays en est couvert de Carlsruhe à Baden ; qu'ils ont fait sauterie pont deKehl, pour nous empêcher de les tourner ; et qu'il n'y a pas assez de troupes à Wissembourg... Mais à quoi sert de crier ? Notre général en chef en sait plus que le Courrier du Bas-Rhin ; c'est un gaillard ferré, qui ne reçoit pas de conseils; il faut avoir bien de l'audace, pour oser se permettre de lui donner un avis. »
Et tout à coup s'arrétant de marcher :
(( Christian, me dit le cousin, je suis venu pour te donner un conseil.
— Lequel ?
— C'est de cacher tout ce que tu peux avoir en argent, car d'après ce que j'ai vu làbas, dans quelques jours les Allemands seront en Alsace. »
Représentez-vous ma surprise en entendant cela. Georges n'était pas un de ces hommes qui plaisantent sur les affaires sérieuses ; ce n'était pas non plus un être craintif; au contraire, on aurait été bien loin pour en trouver un plus courageux ; aussi figurez-vouslépouvante de ma femme et de Grédel.
a Gomment, Georges, lui dis je, lu crois que c'est possible ?
— Ecoute, lit-il, quand d'un côté on ne voit que des êtres nuls, sans jugement, sans prudence et sans ordre ; et qu'on voit de l'autre des gens qui, depuis cinquaniean?, se préparent à nous porter un mauvais coup, tout est possible. Oui, je le crois, d'ici quinze jours les Allemands seront en Alsace. Nos montagnes vont les arrêter ; les forts de Bitche, de la Petite-Pierre, de Phalsbourg, deLichlenberg; les abatis et les retranchements que l'on va faire dans les défilés ; les embuscades de toute sorte que l'on dressera, les ponts et les tunnels du chemin de fer, qu'on fera sauter, tout cela les empêchera d'aller plus loin, pendant trois mois, quatre mois, jusqu'en hiver ; mais en attendant, ils enverront par ici des reconnaissances, des uhlans, des hussards, des bandits de toute espèce, qui happeront tout, qui pilleront tout : le blé, le foin, la paille, la farine, le lard, le bétail et principalement 'argent. C'est sur notre dos qu'on fera la guerre, et c'est nous autres, Alsaciens et Lorrains, qui payerons les frais. Je connais ça !... J'ai débarqué sur bien des côtes ; aussi, croismoi, cache tout; je vais en faire autant, et s'il nous arrive malheur, au moins ce ne sera pas notre faute. Je n'ai pas voulu me coucher sans t'averlir. Bonsoir, Christian ; bonsoii, tout le monde ! »
Il sortit, et nous restâmes là quel jues instants à nous regarder les uns les autres.
Ma femme et Grédel voulaient tout cacher le même soir. Grédel, depuis qu'elle avait son Jean-Baptiste ^^'erne^ en tête, ne pensait plus qu'à sa dot ; elle savait que nous avions environ cent louis en pièces de cent sous, dans une corbeille au fond de l'armoire, et elle disait :
0 C'est ma dot ! »
Et cela l'inquiétait plus que tout le reste. Elle devenait même hardie et voulait tenir les clefs ; mais sa mère n'est pas une femme qui se laisse conduire; elle lui criait à chaque instant :
« Prends garde, Grédel, prends garde! »
Elle la regardait de travers, et j'étais toujours forcé de venir mettre le holà entre elles, car Catherine n'a pas trop de patience.
Ainsi tous les ennuis venaient ccfemble.
Moi, malgj-é ce que Georges venait de me dire, je n'avais pas peur. Les Allemands n'étaient qu'à seize lieues de nors, c'est vrai, mais ils avaient d'abord à passer le Rhin ; ensuite nous savions qu'à Niederbroun les gens se plaignaient des troupes cantonnées dans les villages ; cela montrait que "les sol-
dais ne manquaient pas; et pui?, Mac-Mahon élait à Strasbourg ; les turcos, les zouaves et les chasseurs d'Afiique arrivaient.
Enfin, je dis à ma femme que rien ne pressai! ; que le cousin délestait l'Empereur depuis longtemps ; mais que tout ça ne signifiait pas grand'chose, et qu'il fallait d'abord voir soi-même ; que j'irais au marché de Saverne, et que si les affaires me paraissaient mauvaises, alors je vendrais tout notre blé et toute notre farine, ce qui ferait bien encore cent louis, que nous enterrerions tout de suite avec le reste.
Ma femme reprit courage.
Si je n'avais pas eu beaucoup à moudre pour les boulangers de la ville, je serais allé le lendemain à Saverne ; j'aurais vu ce qui se passait. Malheureusement, depuis que Frantz et Jacob étaient partis, le moulin me restait sur les bras, et j'avais à pjine le temps de me retourner.
Jacob m'ennuyait aussi beaucoup, en me demandant de l'argent par le facteur Michel. Ce Michel me racontait qu'on n'avait pas encore fait l'appel des mobiles, qui se promenaient de cabaret en cabaret, par troupes, pour tuerie temps; qu'ils n'avaient pas reçu de fusils; qu'ils n'étaient pas logés à la caserne, et qu'ils ne recevaient pas un liard pour leur nourriture.
("^e désordre abominable me dégoûtait; je pensais qu'un empereur qui fait venii- les jeunes gens dans le temps des récoltes, doit au moins les nourrir et ne pas les laisser à !a charge de leurs parents. Cela ne m'empêchait pas d'envoyer de l'argent à Jacob; je ne pouvais pas le laisser soulfrir la faim ; mais c'était bien ennuyeux de l'entretenir là de mon argent, à se promener les mains dans les pociies, pendant que moi, à mon âge, j'étais forcé de porter les sacs au grenier, de les redescendre, de les charger tout seul, et de surveiller encore le moulin ; car on ne pouvait plus trouver personne, et le vieux garçon meunier Donadieu, avec ses deux hernie.'^, était le seul qui m'aidait.
Qu'on se représente après celanoîre emb.irras, nos inquiétudes et nos fatigues!
Lesautres, au village, n'avaientpas l'air plus gais; les vieux et les vieilles ne pensaient qu'à leurs fils enfermés dans la ville; et la grande Eécheresse continuant toujours, on ne comptait plus sur rien. La petite vérole s'était aussi déclarée. On ne pouvait plus vendre, ni rien recevoir parle chemin de fer; les planches, les madriers, les bois en grume et les pierres de taille restaient devant les scieries et les
carrières. Le sous-préfet continuait de m'ennuyer, pour rechercher trois ou quatre gueux qui ne se présentaient pas; et tout cela fit que je ne pus pas aller à Saverne dans celte semaine.
Alors on apprit que l'Empereur, à la fin des fins, venait de quitler Paris, pour se mellre à la té;e de ses armées , et qualre ou cinq jours après arriva la nouvelle de sa grande victoire de Sarrebruck, où les mitrailleuses fauchaient les Prussiens, où le petit prince ramassait des balles, « ce qui faisait pleurer les vieux soldats d'attendrissement ! »
En apprenant cela, les gens étaient comme fous de joie, et de tous les côtés on criait : « Vive l'Empereur ! » M. le curé prêchait lexterminalion des Prussiens hérétiques ; la racaille voulait tomber sur les luthériens.
Jamais on n'avait rien vu de pareil.
Ce jour même, vers le soir, comme je venais d'arrêter mon moulin, tout à coup j'entendis au loin, du côté de la route, le ci i :
Aux armes, citoyens ! Formez vos bataillons.
La poussière de la route montait jusqu'au ciel. C'était le 84« qui partait de Phalsbourg ; il allait à Metz. Les gens qui travail aient dans les champs dirent, en rentrant à la nuit, que les pauvres soldais, avec leur gros sac sur les épaules, ne pouvaient presque pins avancer, à cause de la chaleur; qu'on leur donnait de l'eau-de-vie et du vin à toutes les portes de Metting, et qu'ils disaient :
« Adieu!... A'ivez bien !... »
Et que les officiers aussi serraient la main de tout le monde, pendant que les gens leur criaient :
« Courage!.., Vive l'Empereur!... »
Oui, cette victoire de Sarrebruck avait tout changé dans nos villages; l'amour de la guerre revenait ; on aime toujours la guerre quand elle nous profite, et qu'on peut s'étendre chez les autres.
Cette nuit-là, vers neuf heures, j'allai prévenir le cousin de retenir sa langue, car après celte grande victoire, un seul mot contre la dynastie pouvait le faire aller très-loin. Il était seul avec sa femme et me dit :
« Merci, Christian ! J'ai vu la dépêche ; on a fait tuer quelques braves garçons, pour montrer le jeune prince à l'armée. Ce pauvre petit être a ramassé des balles sur le champ de bataille : c'est l'héritier de l'oncle, du terrible capitaine d'Iéna et d'Austerlitz ! On n'a perdu qu'un officier. Un officier, ce n'est pas
IIISTO'RE DU PLÉBISCITE
Et c'est ncus autres. (Page 26).
grand'chose ; mais si riiéritier de la dynastie avait eu la plus petite égratiguure, les gazettes auraient pleuré de grosses larmes, el ce serait notre devoir de tomber en faiblesse.
— Tâche seulement de le taire, lui dis-je en regardait si les fenêtres étaient bien fermées; prends garde, Georges; au nom du ciel, méfie-toi de Placiard el des gendarmes !
— Oui, Ct-il, les ennemis de la dynastie courent en ce moment de plus grands daugers que le petit prince. Si les victoires vont leur train, ils risquent d'être joliment épluchés ; je le sais bien, cousin, aussi je te remercie d'être venu ra'avertir. »
C'est tout ce qu'il me dit, et je rentrai Lion pensif à la maison.
Le lendemain, jeudi, jour de n)arché, je
conduisis mes deux premières voitures de f.rine à Saverne et je les vendis un bon prix.
Ce jour-là, je vis le grand mouvement des chemins de fer, dont nous avait parlé Georges : le passage des mitrailleuses, des canons, des caisses de biscuit, et l'enlhousiasme des gens pour verser du vin à nos soldats.
C'était uue véritable foire dans la grande rue : depuis le château jusqu'à la gare, on aurait dit la fête (J?s petits pains blancs el des cervelas ; mais les turcos, avec leurs vestes bleues, leurs culottes de toile et leurs calottes rouges, passaient avant tous les autres; tout le monde voulait les goberger.
Je n'avais jamais vu de ces gens-là : leur peau jaune, leurs giosse.^ lèvres, leurs yeu.x blr.ncs m'étonnaient; et je me di£<iis eu les
HISTOIRE DU PLÉBISCITE
Chul!... .Page 31).
voyantallonger leurs grandes jambes maigres,
le l'usil sur l'épaule, que les Allemands ne seraient pas à la noce avec eux; leuis olûciers aussi, le sabre à la ceinture et la barbe en pointe, avaient l'air de fameux soldats.
A toutes les portes d'auberge, quelques chasseurs d'Afrique avaient atlaché leurs petits chevaux, tous pareils et bien faits, comme des cerfs. On ne leur refusait rien. De tous les côlés, dans les cabarets, il était aussi question d'ambulances, de collectes pour les blessés. — Enfin, voyant cela, les idées de Georges me parais?aient de plus en plus contraires au bon sens, et j'étais en quelque sorte sûr que nous allions tout enfoncer.
Vers deux heures, ayant diué à l'auberge du Bœuf, je repris le chemin de Rôthalp,
par Phalsbourg, pour voir Jacob en passant.
Comme je montais la cote, quelque chose brillait de temps en temps sur la hauteur, à travers les bois. Et voilà que tout à coup des centaines de cuirassiers débouchent sur la route, au tournant de la fontaine d'Alsace ; ils arrivaient lentement, deux à deux; leurs casques et leurs cuirasses jetaient des éclairs à tous les arbres, et le bruit de leurs pas roulait comme le bourJonnerasnt de Teau d'une grande rivière.
Alors je rangeai ma voiture sur le coté, regardant défiler ces hommes solides, et comme endormis sur leurs gros chevaux , la tête penchée, les moustaches pendantes, le sac de toile sur la cuisse et la sabre sonnant contre la Lotte.
iiiSTOiiis DU PLÉbiM;ir
Ils défilèrent ainsi pendant une boune deniihjure ; ils s'étendiienl, ils s"éteudaient jusqu'à la Schlittenbach; je croyais que cela ne Unirait plus.
Ce n'êtaieut pourtant que deux régiments , deux autres campaient sur les glacis de Phalsbourg, où j'arrivai vers les cinq heures de l'après midi. Ils enfonçaient leurs piquets à coups Je hache dans le g-izon ; ils allumaient du feu; les chevaux hennissaient; et les gens de la viUp, hommes, femmes, enfants, autour deux, legardaient.
Moi je passai mon che nin, songeant à la force d'une armée pareille, et plaignant d'avance les malheureux Allemands qu'elle allait rencontrer.
En entrant par la porte d'Allemagne, je vis ks officiers qui eherchaient des logements. Les gardes mobiles, en blouse, montaient la g irde ; on leur avait donné des fusils le malin , et la veille au soir, M. le sous-préfet de Sarrebourg était venu lui-même nommer les otliciers de la garde nationale. — C'est ce que j'appris à la brasserie Tâcheron, où je m''etais arrêté, laissant ma voiture di-hors, dans le coin de l'auberge des Trois-Pijrons.
Tout le monde parlait de notre victoire de Sarrebruck, principalement ces cuirassiers, t/ui vidaient des chopes en quantité, pour rabattre la [oussière de la route. Ils avaient l'air tout contents, et disaient que la grande guerre recommençait; qu'on allait avoir besoin de grosse cavalerie. C'était un plaisir de les voir, avec leurs oreilles rouges, et de les entendre se réjouir de rencontrer bientôt l'ennemi.
Au milieu de ce fourmillement de monde, — des servantes qui couraient, des bourgeois qui entraient et sortaient, — j'aurais bien voulu voir Jacob, mais où le rencontrer? A la fin, je reconnus un garçon du village. Nicolas Meisse, le lils du tourneur, notre voisin, qui se chargea tout de suite de le trouver. Il sortit, et, un quart d'heure après environ, Jacob arriva.
Le pauvre garçon voulut m'embrasser; moi j'avais les larmes aux yeux.
« Eh bien, assieds-toi, lui dis-je. Ça va bien!
— J'aimerais mieux ê:re à la maison, dit-il.
— Oui! mais ça n'est p.is possible maintenant, il faut prendre patience. »
J'invitai aussi le fils Meisse à prendre une chope avec nous; et tous les deux se plaignirent de ce qu'on avait nommé lieutenant Mathias Heilz, qui n'en savait pas plus qu'eux sur l'exercice, et qui s'était fait faire tout de suite un costume d'olFicier chez le tailleur Ivuhn, avec des galons jusque sur les épaules.
Mathias et lit pourtant un ami de Jacob mais la justic-; est la justice !
Cette nouvelle m'indigna : pourquoi Ma'hias devait-il être c'Acier? Il n'avait jamais rien c:udie dans son collège; il n'aurait pas été capable de gagner deux Lards, tandis que notre Jacob et lit un bon garçon meunier.
Celait abominable!
Malgré cela, je ne dis rien, et je demandai seulement si Jean-Baptiste Werner, engagé depuis quelques jours dans l'artillerie de la garde nationale, était aussi officier.
Alors ils me répondirent en colère que Jean-Baptiste Werner, malgré ses campagnes d'.\f rique et du Mexique, était simple canonnier dans la batterie de Mairel, derrière la poudrière. Ceux qui ne savaient rien passaient ofiicier, et ceux qui connaissaient la guerre, comme Mairelet Werner, étaient soldats, ou lout au plus sergents.
Tout cela me fit voir que le cousin Georges avait raison de dire qu'on nous conduisait comme des têtes, et que les chefs manquaient de bon sens.
En regardant aller et venir tout ce monde, le temps se passait.
Vers huit heures, comme nous avions faim, et que je tenais à ne quitter mon garçon que le plus tard possible, je fis servir une bonne salade de cervelas, que nous mangeâmes ensemble, le cœur un peu gros, mais pourtant de bon appétit. Et quelques instants après, dans le moment où les cuirassiers sortaient pour aller camper dehors, et que leurs officiers, bien lourds et fatigués, alh ient aussi se reposer dans leurs logements, voilà que des coups de liompelte partent sur la place d'Armes, et que nous entendons crier :
«Achevai!... Achevai!...»
Aussitôt lout est en l'air; il venait d'arriver une dépèche. Les officiers mettent leur casque, attachent leur sabre, et sortent en courant par la porte d'.\llemagne. La mine des gens était toute changée; chacun se demandait :
0 Qu'est-ce que cela veut dire ? »
Eu même temps, le sergent de ville entre. Il avail vu ma voiture, et cria :
0 Que les étrangers sortent; on va fermer les portes de la ville! »
Je n'eus que le temps d'embrasser mon garçon, de serrer la main de Nicolas Meisse, et de partir en galopant vers la porte de France. On levait le pont quand je sortis. Cinq minutes après, je courais sur la grande route blanche au clair de lune, du côté de Metling. Dehors, sur le g'acis, je ne voyais plus une
HISTOIRR DU PLÉBISCITE.
àme; les deux ré^jimeuis de cuira- sierstiaieul en roule pour Saverne.
J'arrivd tard à la maison. Tout le monde dormait au village, et per?cnne ne se doutait decequi nous attendait daus cette semaine.
Pendant toute la route, je n'avais fait que songer aux cuirassiers; cet ordre de partiitout de suite me paraissait louche, il devait s'être passé quelque chose de mauvais. Et comme sur le coup de onze heures je mettais les chevaux à l'écurie, après avoir poussé la voiture sous le hangar, l'idée me vint qu'il était temps de cacher notre argent. Je rapportais seize cents livres de Saverne, et cette grosse bourse en cuir, dans ma poche, fut peut-être cause de mon idée. Je me rappelai tout à coup ce que le cousin George^s m'avait dit surlesuhlans etles autres gueux de cette espèce, et j'eus comme fi'oid dans le dos.
Étant donc monté tout douceraent,j 'éveillai ma femme :
« Lève-toi, Catherine.
— Qu'est-ce que c'est?
— Lève- toi; il est temps de cacher notre argent. -
— Mais qu'est-ce qui se passe?
— Rien... Sois tranquille.. . Ne fais pas de bruit... Grédeldort. Tu prendras la corbeille, tu mettras dedans ta bague de noces et tes boucli s d'oreilles; tout ce que nous avons. Tu m'entends! Moi, je descends vider la grande fosse; nous enterrerons tout au fond. »
Alors, sans rien dire, elle se leva.
Je descendis au moulin, j'ouvrisdoucement la porte de derrière et j'écoutai : rien ne bougeait au village, on aurait entendu trotter un chat. Le moulin était arrêté et l'eau assez haute; je levai l'écluse, elle se mit à galoper en bouillonnant dans le ravin; n)ais nos voisins étaient habitués à ce bruit, même en dormant, et tout resta dans l'ordre.
Ensuite, je rentrai; et j'étais en train de vider dans un coin le petit code en chêne où je mets mes outils : les pinces, le marteau, le serre-vis et les clous, lorsque ma femme, en savates, se mit à descendre l'escalier; elle tenait la corbeille sous son bras et portait la lanterne allumée. Je la soufflai bien vite, en pensant :
« Peut-on être aussi bête! »
En bas, je demandai à Catherine si tout était dans le panier.
« Oui.
— Bon!... Moi je rapporte de Saverne seize cents livres; le blé et la farine se sont bien vendus. »
J'avais mis du son dans le coffre. Nous rangeâmes tout en ordre au fond, et puis j'attachai le cadenas, et nous sortîmes, après avoir bien regardé si rien ne bougeait aux environs.
la vanne était déjà presque vide, il n'y restait plus qu'un ou deux pieds d'eau. Je débarrassai les quelques pierres devant, (jui fermaient encore la rigole, ensuite je de>cendis avecla pioche et la pelle jusque sous l'écluse, où je commençai à faire un bon trou; l'eau megênait, mais elle avait son écoulement tout de même.
Catherine en haut restait en faction; quelquefois elle criait tout bas :
« Chut ! B
Alors nous écoulions ; mais ce n'était rien •.
— leciid'un chat, le frémissement des feuilles,
— et je me remettais à piocher. Si quelqu'un avait eu le malheur de nous surprendre, j'aurais été cnpable défaire un mauvais coup; heureusement personne n'arriva, et vers les deux heures du matin, le trou était profond de trois à quatre pieds. J'y descendis le coffre et le posai bien à plat, en lassant d'abord dessus, avec mes gros souliers, de la terre, et puis des cailloux, et puis de grosses pierres, enfin du sable; la vase devait venir toute seule, il n'en manque jamais dans la fosse d'un moulin.
Après cela, je ressortis couvert de boue, comme on pense; je refermai bien l'écluse, et l'eau se mit à remonter. Vers trois heures, au petit jour, la vanne était déjà presque pleine, j'aurais pu recommencera n.oudre et personne ne se serait jamais douté que dans cette grande fosse tournoyante, à neuf pieds sous l'eau et trois pieds dans la terre, était un coffre carré, en bois de chêne, avec des agrafes en fer, v.n bon cadenas, et phis de quatre mille livres dedans; non, je riais en moi -même, et je pensais :
« Que les gueux arrivent!... »
Et Catherine aussi était bien contente.
Mais sur les quatre heures, au moment où j'allais remonter pour dormir, voilà que Grédel descend loute pâle en criant :
B Où est l'argent?»
Elle avait vu l'armoire ouverte et la place de la corbeille vide. Jamais elle n'avait eu d'épouvante pareille; en pensant que sa dot êt<iil envolée, ses cheveux touffus se dressaient sur sa tête; elle était blanche comme un linge.
« fois tranquille, lui dis-je, l'argent est dans un bon endroit.
— Où?
HISTOIRE DU PLÉBISCITE
— Il esl bien caché...
— Où? »
Elle avait l'air de vouloir me prendre au collet, et sa mère lui dit :
« Ça ne te regarde pas. »
Alors elle devint comme furieuse, et dit que si nous venions à mourir, elle ne saurait pas où trouver sa dot.
Cette dispute m'ennuyait; je lui dis :
« Nous ne mourrons pas !... Au contraire, nous vivrons longtemps, pour vous empêcher d'héi'iter, toi et ton Jean-Baptiste. »
Et là-dessus j'allai me coucher, laissant la mère et Grédel «'arranger ensemble.
Tout ce que y.i peux dire, c'est que les filles, lorsqu'elles se sont mis quelque chose dans la tète, deviennent trop hardies envers leurs parents, et que toutes les bonnes instructions qu'elles ont reçues ne servent plus à rien. Dieu merci, je n'avais pas de reproches à me faire sur ce chapitre, ni la mère non plus : Grédel avait reçu quatre fois plus de coups que Jacob, parce qu'elle les méritait à cause de son envie de tout garder, de tout mettre daiis son armoire et de dire :
(' C'est à moi !... »
Oui, elle en avait reçu; mais une fille de vingt ans no peut plus être battue ; ça n'est pas à cet âge qu'on peut corriger les filles, et voilà justement le malheur : ça devrait être toujours.
Enfin, que voulez- vous y faire?
Elle retourna toute la maison et le moulin de fond en comble ; elle Tisita le jardin, et sa mère lui disait :
« Tu vois, nous avons choisi un bon endroit ! Puisque tu ne trouves rien, les uhlans ne trouveront rien non plus. "
Je me rappelle qu'au moment de monter pour dormir, ce jour-là, le 5 août, au matin, Catherine et moi nous avions vu le cousin Georges, sur son char à bancs, descendre la vallée de Dossenheini; et nous pensions qu'il était de bonne heure en route. Le village s'éveillait, d'autres gens aussi allaient à l'ouvrage. Moi, je me couchai, et sur les huit heures ma femme vint m'éveiller, pour me prévenir que le facteur Michel était là.
le descendis, et je vis Michel debout dans la salle, avec son sac de cuir sous le bras. Il était tout pensif, et me dit que les plus mauvais bruits couraient partout ; que l'on parlait d'un grand combat du côté de Wissembourg, où nous aurions été défaits; que plusieurs soutenaient que nous avions perdu jusqu'à dix mille hommes, et les Allemands di.\-sept mille, mais que rien n'était sûr, parce qu'on
ne savait pas d'où ces bruits venaient ! Seulement, que M. le commandant de place Taillant avait fait publier en ville, le matin, que tous les habitants devaient se pourvoir de vivres pour six semaines, et naturellement une publication pareille donnait à réfléchir. On se disait :
« Est-ce que nous aurions à craindre un siège? Est-ce que nous serions revenus au temps de la grande débâcle du premier empereur? Est-ce que ça devrait toujours finir de la même manière ? »
Ma femme, Grédel et moi, nous écoutions Michel, les lèvres serrées, sans l'interroger, a Et vous, Michel, lui dis-je quand il eut fini, qu'est-ce que vous pensez de tout cela? — Moi, monsieur le maire, dit-il, je suis un pauvre facteur qui a besoin de sa place ; si l'on m'ôtail mes cinq cents livres par an, qu'est-ce que je deviendrais, avec ma femme et mes enfants? »
Alorsjecomprisqu'il pensait quenos affaires n'allaient pas bien.
Il me remit une lettre de M. le sous-préfet, — c'est la dernière!... — qui me disait de surveiller les faux bruits ; que les f lusses nouvelles devaient être punies sévèrement, par ordre de notre préfet.
Ah ! tout ce que nous aurions pu souhaiter, c'est que les nouvelles eussent ô'.é fausses ! Mais en ce temps-là, tout ce qui ne plaisait pas aux sous-préfets, aux préfets, aux ministres, à l'Empereur, était faux ; et tout ce qui leur pVaisail, tout ce qui les aidait à tromper les gens était vrai.
Enfin , n'en parlons plus ; quand on y songe, cela dégoûte.
Michel partit; et tout ce jour-lù on voyait une sorte de mouvement au village : des allées, des venues; des femmes qui épiaient; des gens qui allaient au bois avec leur sac, la pioche sur l'épaule ; des écuries qu'on vidait ; enfin un grand mouvement, avec des mines extraordinaires; et j'ai toujours pensé qu'en ce moment même, chacun était en train de cacher, d'enterrer ce qu'il pouvait.
Moi, je me repentais de n'avoir pas commencé à vendre mon grain plus lût, quand le cousin m'avait prévenu, huit jours avant, mais les travaux de la mairie m'en avaient empêché : il faut bien que les lionneurs se payent ! J'avais encore au moins quatre voitures de grains au grenier; mainlenaut où les mettre ? Et le bétail, et les meubles, la literie, les provisions de toute sorte? Dieu du ciel, ces jours-là ne sortiront [las de l'esprit des
HISTOIRE DU PLÉniSCITE.
gens de sitôt, ces jours d'inquiétude, où chacun attendait, écoutait et se disait :
« Nous sommes comme l'oiseau sur la Lranclie !.. Nous avons travaillé, peiné, sué, épargné depuis cinquante ans, pour amasser un peu de bien ; est-ce que demain nous aurons encore quelque chose?... Et la semaine prochaine, dans un mois, ne serons-nous pas morts de faim ? Et dans C33 temps de douie, pourrons-nous seulement emprunter doux liards sur nos terres, sur notre maison? Qui voudra nous prêter? Et tout cela pour qui? pour des gueux qui nou-s ont trompés! »
Ah ! s'il y a quelque chose là-liaut, comme tout honnête homme l'espère, ces êtres abominables auront un terrible compte à rendre ; tant de malheureux, hommes, femmes, enfants les attendent ; ils sont là, pour leur demander compte de tout ce qu'ils ont souffert. Oui, je le crois !... Mais eux, ils ne croient à rien... Il existe pourtant de fameux b.ndits sur la terre!...
Toute cette journée se passa de la sorte, dans le trouble et l'inquiétude. On ne savait rien, on interrogeait les gens qui revenaient de Dossenheim, de Xeuwiiler ou de plus loin, mais ils ne répondaient pas et criaient seulement :
« Préparez-vous... lesautress'avancent!...»
El puis, mon imbécile d'adjoint, Piaciard, cette espèce de mendiant, qui passait sa vie à dresser des pétitions, enirait au moulin et disait :
« Monsieur le maire, tout va bien... ça marche!... on les attire en plaine; ils donnent dans le panneau. Demain, nous apprendrons qu'ils sont tous exterminés ! »
El les conseillers municipaux, Arnold, Franiz-Sépel, Baptiste Dida, le marchand de bois, venaient à la file, disant qu'il fallait exterminer les ennemis : qu'il fallait metlre le feu dans la forêt de Haguenau, pour les rôtir.
Ainsi de suite !
Chacun avait son plan. Dieu du ciel, que les hommes sont bêtes!...
Mais le pire, c'est quand ma femme, ayant appris par Michel les publications de la ville, monta dans notre chambre au lard, pour envoyer quelques provisions à Jacob, et qu'elle s'aperçut que nos deux plus beaux jambons manquaient, avec une bajoue et des saucisses fumées depuis six semaines.
C'estalorsqu'ilauraitfallu la voir descendre, criant que la maison était pleine de voleurs ; qu'on ne pouvait plus se fier à personne; et
Grédel crier plus haut qu'elle, que bien sûr Frantz, ce gueux de Badois , avait fait le coup.
Malheureusement la mère avait visité la chambre au lard deux jours après le départ de Franlz ; elle avait vu que tout était encore en place, ei sa colère redoublait.
Grédel dit alors que peut-être Jacob, avant de partir, avait mis ks jambons dans Ecn sac, avec le reste; mais lanière criait :
« Ce n'est pas vrai, je l'aurais vu ! Jacob n'a jamais rien pris sans le demander... C'est un brave garçon !... »
Le brait du moulin n'était rien auprès de ses cris ; j'aurais voulu me sauver.
Vers sept heures du soir, le cousin repassa sur son char à bancs ; il revenait d'Alsace, et je courus aussitôt chez lui pour apprendre du nouveau. Georges, dans la grande salle, ôlait ses bottes et mettait sa blouse quand j'entrai.
« Ah I c'est toi, Christian, dit-il ; est-ce que votre argent est caché?
— Oui.
— A la bonne heure!... Je viens d'en apprendre de belles à Bouxviller! Nos affaires vont bien !... Nous avons de fameux généraux!... Ah! oui, ça commence drôlement; et si cela continue, nous sommes dans de beaux draps. »
Sa femme Marie-Anne rentrait de la cuisine; elle posa sur la table un gigot, du pain et du vin. Georges s'assit, et tout en mangeant, il nous raconta qu'on avait placé deux régiments de ligne, un régiment de turcos, un bataillon de chasseurs à pied, un régiment de chasseurs à cheval et un de hussards, avec seize pièces ae canon, en tout sept à huit mille hommes, eu avant de Wissembourg ; et qu'ils étaient là tranquillement campés, se baignant dans la Lauter et lavant leur linge, en face d'environ cinquante mille .allemands, cachés dans les bois, sans parler de quatre-vingt mille autres sur leur droite, qui n'attendaient qu'unebonne occasion de passer le Rhin. On les mettait en quelque sorte dans la gueule du loup, qui n'avait qu'à serrer les dents pour les happer. Aussi cela n'avait pas manqué !
Les Allemands avaient surpris notre petit corps d'armée la veille au matin; un combat acharné s était livré dans les vignes, autour de Wissembourg ; les nôtres manquaient d'artillerie. Les turcos, les chasseurs et la ligne s'étaient défendus un contre six, comme de vrais lions; ils avaient même pris d'abord huit canons; mais les Allemands, arrivant toujours en plus grandes masses, avaient fini par tout hacher. Ils avaient bombardé Wis-
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sembourg el mis le feu dans la ville ; quelquesin:s des i. êtres seulement avaient pu se reiirir dans les forêts de Bitche, en remontant la Wisse. On parlait d'un général lue, de villages en ruines.
C'est à Bou.^viller que le cousin avait appris ces malheurs, des chasseurs à cheval étant arrivés le soir même. On parlait aussi de déserteurs, comme si des soldats eu déroule, sans connaissance d'un pays de bois el de montagnes, allant devant eux pour échapper à l'ennemi, devaient passer pour des déserteurs!
C'est encore une des grandes abominations q e nous avons vues depuis. Bien des gens sans cœur aimaient mieux crier que ces pauvres soldats avaient déserté, que de leur donner du pain et du vin; c'était plus commode et moins cher!
Cl Maintenant, dit Georges, toute IV.rmée de Slrasbourgel celle de l'intérieur, qui devraient être en ordre, bien reposées et bien pourvues de tout, à Haguenau, mais dont la queue 1 raine encore en chemin de fer, jusque derrière Lunéville, tout cela court là-bas, pour arrêter l'invasion. Quatorze régiments de cavalerie, principalement des cuirassiers et des chasseurs, se réunissent à Brumath. On s'attend à quelque chose. Mac-Mahon est déjà sur les hauteurs de Eeichshoffen, avec le commandant du génie Mobl, de Haguenau, et d'aulres ofTiciers d'état- major, pour ihoi.-ir ses positions. A mesure que les troupes arrivent, elles s'étendent en avantdeNiederbionn. — C'est ce que racontaient à l'auberge de /-( Tourelle, quand j'ai quitté Bouxviller, des gens qui se sauvaient avec femmes et enfants, leurs lits et leurs autres effets sur des voitures, lis voulaient gagner la Petite- Pierre; mais, en apprenant que le fort n'est occuiié que par une demi compagnie , ils ont pris la route de Strasbourg. Je crois qu'i s ont eu raison : une grande ville comme Strasbourg a toujours plus de ressources qu'une bif'oque, où l'on vient de planter des palissades pour embusquer cinquante hommes. »
Voilà ce que le cousin Georges avait appris le jour même.
En récoutant parler, l'idée me prit de courir au moulin, de charger aulant que je pourrais de mon blé sur mes deux voitures, et de le conduire tout de suite à Phalsbourg. Mais le cousin me dit que les portes de la place seraient fermées; qu'il faudrait attendre ddmrs jusqu'à l'ouverture des Ijarriéres, et que nous deviors espérer (ju'il teiait encore teuips le len leirain.
Dans sa iiianiere de voir, la grande bataille
ne devait pas se livrer av.iut deux ou trois jours, parce qu'une grande pariie des Allemands avaient encore à passer le lleuve, et qu'on s'y opposerait sans doute. H est vrai que les cinquante mille hommes qui s'étaient rendus maîtres de V\'isfenibourg pouvaient descendre sur la Sauer; mais alors nous serions presque à forces égales, et les Allemands avaient intérêt à se meltre trois contre un.
Georges avait entendu des officiers débattre la chose à l'auberge, devant tous les assistants, et croyait d'après cela que nos troupes, qui s'étendaient vers Metz, par Bitche et Sarregueniines, sous les ordres du général de Failly, auraient le temps d'arriver et de soutenir Mac-Mahon.
Je le croyais aussi ; cela tombait sous le bon sens.
Nous causâmes de ces misères jusque vers neuf heures.
Ma femme et Grédel étaient venues se disputer chez la cousine, qui leur disait : • « Mon Dieu, tâchez donc d'être un peu raisonnables !... Qu'est-ce que vous font deux ou trois jambons, Callierine? Peut-être bientôt serez- vous contente de savoir qu'ils ont profité à Jacob, au lieu de les voir manger sous vos yeux par des uhlans. »
On pense bien que ma femme n'entrait pas dans ces idées. Mais, à dix heures, la cous-ine Marie-Anne, toute pensive, nous ayant dit que son homme était fatigué et qu'il avait besoin de repos, nous sortîmes, après nous êlie souhaité le bousoir, et nous retournâmes à la maison.
Cette nuit-là, si ma femme ne s'était pas éveillée de temps en temps pour me dire que nous étions volés, qu'on nous prenait tout, el que nous serions ruinés à la fin du compte, j'aurais tiès-bien dormi; mais elle ne finit pas de m'ennuyer; et je voyais qu'elle foupçonnail Grédel d'avoir donné les jambons à Michel, pour Jean-Baptiste Werner, sans oser pourtaiit me le dire.
Le lendemain, tout était calme an village; chacun avait caché ses affaires. On ne craignail plus qu'une chose : c'éta;t une sorlie de Phabbourg, pour emmener notre bétail.
Toi:s les enfants étaient en seniiiselle sur la rote de ^^■écbem, el, si ta garnison de la ville avait bougé, les bestiaux auraient été sous bois en dix minutes.
Mais lien ne bougea ; tous les soldais de ligne élaienl partis, et le commandant de place Taillant ne pouvait pas envoyer les garçons de nos villages enlevei' le bétail de leurs [jarents.
HISTOIRE DU ['LKBlSCn'E.
Ainsi, lo.ile cet:e journée du samedi 6 août fit b en tranquille dans la montagne.
Vers midi, quelques bùcherous du Krappenfelz vinrent raconter qu'on enlendaii le canon sur les hauteurs du Fàlberg, du côté de l'Alsace; mais on ne les croyait pas; ou se disait :
« Ce sont des inventions pour effraye'- le monde! »
C;u- beaucoup de gens ont du plaisir à faire peur aux autres.
Tout re.-ta donc paisible jusque vers dix lu'ures de la nuit.
Il faisait Irès-chaud; j'étais assis sur le lanc, devant mon moulin, en bras de chemise, rêvant à tous nos ennuis. De temps en temp?, un gros nnage couvrait la lune, ce qui n'était pas arrivé depuis longtemps, et l'on souhaitait la pluie. Grédel lavait la cuisine; ma femme montait et descendait, visitant les armoires, pour voir si l'on n'avait pas encore volé autre chose que des jambons; dans le village, les volets se fermaient l'un après fanlre, et j'allais monter me coucher, quand une sorte de bruit s'éleva sous bois et me fit ( coûter : c'était un roulement sourd ; quelque chose galopait lù-bas, des voitures roulaient, un coup de vent passait dans la montagne, qu'eit-ce que je pouvais savoir?
Ma femme et Grédel venaient de sortir; elles écoutaient aussi. Dans le même moment, a l'autre bout du village, commençait une dispute qui nous empêcha d'entendre plus longtemps ce bruit, et je dis à Catherine :
« Les ivrognes de la brasserie du Cruchon d'or recommencent leurs cris tous les soirs; il faudra pourtant que cela cesse, car c'est une honte pour la commune. »
Mais je finissais à peine de parler, qu'une foule de fens débouchaient de la rue en face i!u moulin, criant :
« Un déserteur !... un déseï teur I... »
Et la voix de mon adjoint Placiard s'élevait sur toutes les autres, disant :
a Prenez gar le au cheval!... prenez garJe (ju'il ne s'échappe!... b
Un grand cuirassier marchait lentement au luilieu de tout ce monde. Chacun voulait le tenir, l'un par le bras, l'autre par le collet ; il ne ré.-istait pas; et son cheval suivait en boitant, la tête basse; le bangard' le tenait par !a bride.
Placiard, en me voyant, s'éciia :
« Monsieur le maire, je vous amène un dé-
' Garde champêlie.
serleur, un de ceux qui se sont sauvés à Wissembourg, et qui courent maint naui le pays, pour se goberger avec les paysans. 11 est encore gris ; je 1 ai empoigné moi-même. »
Tous les autres, hommes et femmes, criaient :
« il fiut l'enfermer dans une grange... Il faut prévenir la gendarmerie de venir le chercher... Il faut ci... il faut ça!... »
Moi, j'étais bien ètnnné de voir ce grand gaillard, avec sa cuirasse et son casque, se laisser conduire comme un mouton. Le cousin Georges' arriva presque aussitôt. Nous ne savions quoi penser de celte affaire, car l'homme ot le cheval restaient là devant notre porte, tout abisourdis.
Enûn, il fallait pourtant bien dire quelque chose, et je dis :
« Entrons... «
Le bangard attacha le cheval à l'anneau de la grange, et nous entrâmes pê!e mêle dans la grande salle en bas, referm nt la porte de l'allée au nez des braillards, qui n'avaient rien à faire dans la maison. Mais ils restèrent dehors, ne cessant de crier :
« Un déserteur! »
Et la moitié du village arrivait ; de tous les côtés on entendait rouler les sabots.
Une fois dans la salle, ma femme chercha une chandelle dans la cuisine. Alors, voyant cet homme fort, avec ses grosses moust iches, sa figure carrée, le sabre à la ceinture, les manches et la cuirasse couvertes de sang, et tuul un côté de la joue écorché et bleu jusque derrière la nuque, U'ius comprîmes que ce n'était pas un déserteur; qu'il devait s'êire passé quelque choïe de terrible dans nos environs ; et Placiard s'étant remis à dire qu'il avait empoigné ce soldat dans son jariJin , oi^i le misérable voulait se cacher, Georges, indigné, s'écria :
« Allons donc !... Est ce qu'un homme pareil se cache? Je vous dis, moi, monsieur Placiard, qu'il en aurait fallu cinquante comme vous pour l'arrêter, s'il avait voulu se défendre. »
Le cuirass'er alors tourna la tête, et regarda Georges; mais il ne dit rien. Le malheureux semblait abruti. ■
« Vous revenez d'un combat, n'est-ce pas, mon ami? lui dit le cousin avec douceur.
— Oui, monsieur, fit-il tout bas.
— On s'est donc battu aujourd'hui?
— Oui.
— Oii ça? »
Le cuirassier monti'a le Fàlberg à gauche, vers la scierie :
IIISTOiriR DU PI,ÉlîISCITE.
Oui. la mitraille les afaucliés. .. (Page 36).
« Là-bas, derrière les montagnes.
— A Reichshoffen ?
— Oai, c'est ça! à Reichshoffen.
— Cet homme est épuisé de fatigue, dit Georges; Catherine, apportez donc du vini n
Ma femme prit la houteille dans l'armoire et remplit un verre, mais le cuirassier ne voulut pas boire; il regardait à terre devant lui, comme s'il avait vu quelque chose.
Ce qu'il venait de nous dire nous rendait tout pâles.
a Et, demanda Georges, les cuirassiers ont chargé ?
— Oui, dit le soldat, tous !
— Où est votre régiment maintenant? »
Il releva la tète :
«Mon régiment? 11 est ià-bas, dans les
vigm s, dans les houblons, dans la rivière...
— Comment! dans la rivière?...
— Oui! Il n'y a plus de cuirassiers!...
— Flus de cuirassiers! s'écria le cousin. Les six régiments?
— Oui, c'est fini, dit le soldat, comme se parlant à lui-même; la mitraille les a fauchés, il n'y en a plus !
— Hé, s'écria Placiard, vous voyez bien... Qu'est-ce que j'ai dit? C'est un de ces gueux qui sèment de fausses nouvelles. Est-ce que six régiments de cuirassiers peuvent être fau chés? Est-ce que vous ne m'avez pas dit, monsieur le maire, que ces six régiments-là tout seuls allaient tout enfoncer? »
Moi, je ne répondais rien; la sueur me coulait sur le front.
laSlUUlE DU PLEBISCITE.
■ - Celui-là, c'o-t un ofricier. . . (Page 40.)
a II faut l'enfermer quelque part et prévenir les gendarmes, dit encore Placiard; c'est l'ordre de M. le sous-préfet. »
Le cuirassier s'essuyait avec la manche le sang qui coulait sur sa joue; il avait l'air de ne rien entendre. Par toutes les fenêtres, encore ouvertes, étaient penchées les figures du village, dressant les oreilles.
George? et moi nous nous regardions épouvantés.
0 Vous avez là du sang » , dit le cousin, en montrant la cuirasse du soldat, qui se réveilla et répondit :
a .4h ! oui, c'est le sang d'un hussard blanc ; je l'ai tué 1
— Et ce coup-là, que vous avez sur la joue?
— C'est un coup de poignée de sabre... J'ai
reçu ça d'un officier bavarois... Ça m'a comme assommé... je ne voyais plus clair.... mon cheval est parti...
— On s'est donc mêlé ?
— Oui... deux fois... On ne pouvait plus sabrer... on s'empoignait, on s'assommait à coups de pommeau... »
Placiard allait encore recommencer ses réclamations, lorsque Georges lui cria, furieux :
«Taisez-vous, vieux flagorneur! Vous n'avez pas honte d'insulter un brave soldat, qui s'est battu pour son pays!
— Monsieur le maire, cria Placiard, est-ce que vous me laisserez injurier dans votre maison, quand je remplis mes devoirs d'adjoint? »
J'étais bien embarrassé; mais Georges, le
HISTOJIE DU PLKHISCIÏE.
regardant de travers, allait lui répoudre pour moi, quand dehors un grand cri s'éleva, au milieu d'un galop furieux de chevaux, un cri terrible, qui nous traversa jusqu'à la moelle des os :
« Les Prussiens! Les Prussien^:... »
En même temps, une troupe de cavaliers débandés passaient devant nos fenêtres ventre à terre ; ils iilaient comme le vent. La foule se sauvait et les femmes criaient :
« Seigneur, ayez pitié de nous ! Nous sommes tous perdus !... »
Après ces cris et le passage de ces hommes, je restai là comme cloué sur le plancher, écoutant ce qui se passait dehors ; mais, au bout d'une minute, je n'entendis plus rien. En me retournant, je vis que tout le monde, les voisins et les voisines, Placiard, le garde champêtre, que tous avaient filé par derrière. Grédel, ma femme, Georges, le cuirassier et moi, nous restions seuls dans la chambre. Le cousin me dit :
« Cet homme nous a raconté la vérité : la grande bataille a été livrée aujourd'hui ; elle ett perdue ! Voici les premiers fuyards qui viennent de passer. A cette heure, il faut du calme, du courage ; que tout le monde s'apprête, car nous allons en voir de dures. » Et, se tournant vers le soldat :
«■ A'ous pouvez partir, mou ami, lui dit-il, votre cheval est là; ou si vous aimez mieux rester ici...
— Non. Je ne veux pas être fait prisonnier...
— Alors arrivez, je vais vous mettre dans votre chemin. »
Nous sor limes ensemble ; le cheval, devant la grange, n'avait pas bougé; j'aidai le cuirassier à monter dessus; Georges lui dit :
« Voici, sur la droite, la route de Metz; à gauche, la route de Phalsbourg; en prenant à droite, aux avancées de la ville, vous serez sur la route de Paris. »
Et le cheval se remit à marcher en boitant. Nous vîmes seulement alors qu'un morceau de la croupe lui pendait sur la cuisse, et qu'il avait perdu beaucoup de sang. Le cousin suivait, oubliant de nous dire bonsoir.
Qu'on se figure si nous avions envie de dormir après cela !
D'heure en heure, dans la nuit, des cavaliers passaient au galop. Une fois, au petit jour, j'allai sur l'écluse, pour regarder dans ■ la vallée : il en sortait du bois par cinq, six, dix, sautant à travers les haies, cassant les petits arbres. Au lieu de suivre le chemin, ils passaient par les champs, traversaient la rivière, et grimpaient la côte en face, sans s'in-
quiéter des récoltes; cela n'en finissait plus! Vlts cinq heures, les cloches du village se mirent à sonner matines, c'était le dimanche 7 août 1870; il faisait un temps magnifique. M. le curé traversa la rue à neuf heures, pour se rendre à l'église, mais quelques vieilles femmes seulement allèrent à l'office prier Dieu.
Et c'est alors que commença le grand défilé de la retraite sur Sarrebourg, par la vallée; un spectacle de désolation que je n'oublierai de ma vie ! — Des centaines d'hommes, qu'on ne pouvait plus reconnaître poui' des Fiançais, arrivaient par bandes : cavalerie, infanterie, cuirassiers sans cuirasses, cavaliers à pied, fantassins à cheval, les trois quarts sans armes!... Des troupeaux d'hommes sans officiers, allant devant eux en silence...
Ce qui m'a toujours étonné, c'est qu'on ne voyait presque plus d'officiers; où donc avaient-ils passé?
On ne chantait plus, on ne criait plus : « Vive l'Empereur!... A Berlin!... A Berlin !... »
La désolation, le découragement élaiert peints sur tous les visages.
Ceux qui viendront après nous en verront bien d'autres ! Puisque les hommes sont des loups, des renards, des éperviers, des hiboux, il faut bien que tout cela revienne cent fois, mille fois, de siècle en siècle, jusqu'à la consommation des temps; c'est la gloire des rois et des empereurs qui passe !...
Ils crient tous :
« Oh ! Jésus, mon doux Jésus, ayez pitié de nous, pauvres pécheurs!... Oh! Jésus, notre doux Sauveur, bénissez-nous! »
Mais cela ne les empêche pas de travailler du bec et des ongles, sur le pauvre corps du genre humain, et d'en arracher chacun son morceau. Non!.. .ils ont tous la foi, luthériens et catholiques ; ce sont tous de braves gens, d'honnêtes gens, ainsi soit-il !
Voilà comment les nôtres s'en allaient après celte bataille de ReichshofTen ; et les autres, les Allemands, suivaient ! Ils étaient à Haguenau, à Ingwiller, à Bouxwiller ; ils s'avançaient du côté de Dossenheim, pour entrer dans notre vallée; nous allions bientôt les voir I
YI
Toute cette journée-là, nous fûmes dans l'épouvante. Grédel seule ne craignait rien ; elle sortait, et venait nous rapporter les nouvelles de Rôthalp.
HISTOIRE DU PLÉBISCITE
SQ
Beaucoup de gens de Neuwiller et de Dossenheim traversaient le village, avec leurs voitures pleines de meubles, de literies, de paillasses, tout pêle-mêle, criant, s'appelant, frappant leurs chevaux, se retournant pour voir si les uhlans n'étaient pas à leurs trousses ; enfin la fuite devant l'inondation.
Ces malheureux avaient perdu la tête : ils disaient que les Prussiens emmenaient les girçoDs de quinze à seize ans, pour les faire marcher devant eux et leur servir de remparts pendant la bataille.
Deux soldats de ligne, qui passèrent ver? midi, avaient encore leurs fusils; ils étaient tout blancs de poussièi-e. Je les appelai par la fenêtre et leur fis prendre un verre de vin. Ils étaient du 18'^, et nous dirent que leur régiment n'existait plus; que tous les officiers étaient morts ou blessés ; qu'un autre régiment, je ne sais plus lequel, avait longtemps tiré sur eux ; qu'à la fin les munitions manquaient ; qu'au fort de la Petite-Pierre, on n'avait pas voulu les recevoir ; que le cinquième corps d'armée, posté dans les environs de Bitche, aurait pu venir à temps se mettre en ligne... Enfin, qu'est-ce que je sais encore ?
C'étaient de solides gaillards, qui n'avaient pas perdu courage. Ils repartirent du côté de Phalsbourg, et nous leur souhaitâmes bonne chance.
Dans l'après-midi, la cousine Marie-Anne vint nous voir. Son mari était parti de grand matin pour la ville, disant qu'on ne saurait rien de positif chez nous ; que les soldats ne voyaient que leur petit coin dans la bataille, sans s'inquiéter du reste, et qu'il apprendrait au juste là-bas s'il nous restait encore quelques ressources.
Georges devait revenir pour dîner ; mais à sept heures du soir il n'était pas rentré; sa femme s'inquiétait. Les mauvaises nouvelles allaient leur train : des paysans arrivant du côté de Neuwiller disaient que les Prussiens marchaient déjà sur Saverne, et qu'ils réquisitionnaient tout sur leur passage. Eux, ils se sauvaient à Dabo, dans la montagne; les femmes, par habitude, récitaient le chapelet en marchant, pendant que les hommes, de terribles buveurs d'eau-de-\ie, faisaient tourbillonner leurs triques et regardaient en arrière d'un air menaçant ; celaneles empêchait pas d'allonger les jambes.
L'un de ces hommes, auquel je demandai s'il avait vu la bataille, me répondit que les moi-ts étaiententassésdansleschamps, comme les sacs au fond de mon moulin. Je crois qu'il
inventait cela, ouqu'il l'avait entendu raconter par d'autres.
La nuit venait, la cousine Marie-Anne allait partir, quand tout à coup Georges entra :
« Ma femme est là, Christian? dit-il.
— Oui, vous souperez avec nous.
— Non, j'ai mangé là-bas. Mais quelle débâcle j'ai vu ! C'est à vous en rendre fou !
— Et Jacob? demanda ma femme.
— Jacob, il apprend l'exercice ; il a reçu un fusil avant-hier, et demain il faudra se battre. «
Georges s'assit dans le coin de la fenêtre, pendant le souper, et il nous raconta qu'à son arrivée à Phalsboui'g, vers six heures du malin, la porte de France venait de s'ouvrir; mais que celle d'Allemagne, du côté de Saverne, restait fermée; que de ce côté-là, de l'avancée arx Quatre- Vents, on ne voyait que des fuyards, criant, tirant des coups de pistolet en l'air, pour se faire ouvrir; — qu'il avait encore eu le temps de mettre son cheval et sa voiture à l'auberge de la Ville de Baie, et d'aller sur les remparts regarder ce spectacle; — qu'au même instant, le pont s'abaissait, et que toute cette foule de turcos, de zouaves, de fantassins, d'officiers, de généraux, pêlemêle, s'était précipitée souslaporte ; que, dans le nombre, il n'avait vu qu'un seul drapeau, entouré d'une soixantaine d'hommes du 56«, conduits par un lieutenant ; — que les autres étaient confondus ensemble, sans ordre, la plupart sans armes, sans commandement, enfin, la déroute, la grande déroute !.. — Que ces gens ne connaissaient déjà plus de discipline ; qu'ils avaient perdu lo respect des chefs; qu'il avait vu des officiers supérieurs, envahis à leur table, sous la tente du café Meyer, au coin de la place Lobeau, par de simples soldats, des vieux, qui s'asseyaient, le dos en arrière, les coudes en avant, au milieu d'eux, les regardant de travers et criant :
« Une chope ! »
Et que les gaiçons venaient les servirbien vite, de peur d'esclandre, pendant que les officiers avaient l'air de ne rien voir et de ne rien entendre. — Voilà ce que Georges trouvait de pire et de plus fort !
C'était pourtant mérité, car ces officiers-là, ces officiers supérieurs, n'en savaient pas plus sur les chemins, les sentiers, les ruisseaux et les rivières du p:iys, que leurs soldats, qui n'en savaient rien du tout. Ils ne connaissaient pas même le chemin de Phalsbourg à Sarrebourg, par la grand'route, ce qu'un enfant de huit ans sait chez nous '
HISTOinE DU PLEBISCITE.
Le cousin avait entendu un officier d'étatmajor demander si Sarrebourg était une ville ouverte ; il avait vu des bataillons entiers arrêtés sur cette route, croyant s'être trompés de chemin.
Nous devions voir nous-mêmes ces abominations le lendemain, car nos soldats en retraite ne faisaient que tourner et retourner dix fois par les mêmes chemins, autour des mêmes montagnes, et finissaient par se retrouver au même endroit, tellement fatigués, tellement abattus et allâmes, que les Piussiens, s'ils étaient arrivés, n'auraient eu qu'à les ramasser.
Mais Georges eut pourtant une minute de satisfaction dans cette triste débâcle, ce fat de voir, à ce qu"il nous dit, les soixante hommes du 56«= s'arrêter en bon ordre sur la place, et là, poser leur drapeau contre un arbre. Le lieutenant qui les conduisait, les fit coucher à terre près de leurs fusils, et pi'esque aus.sitôt ils s'endormirent au milieu de la foule qui tourbillonnait. Le jeune officier, lui, alla tranquillement se mettre seul à une petite table du café. Il sortit de sa poche une carte découpée et se mit à l'étudier en détail.
« J'avais du plaisir à le regarder, nous dit Georges ; il me rappelait nos officiers de marine : il savait quelque chose ! Et pendant que ses hommes dormaient, que son drapeausauvé restait là debout, lui, il veillait après celte terrible débâcle. Des colonels, des commandants arrivaient, la figure abattue, le lieutenant ne bougeait pas. A la fin, il replia sa carte et la remit dans sa poche, puis il alla se coucher au milieu de ses soldats, et s'endormit à son tour. Celui-là, c'est un officier!... Les autres, je les regarde comme notre perte; ils n'ont rien conduit, ils n'ont rien appris. Les hommes de mérite ne manquent pas dans l'artillerie et le génie, mais ils ne sont là que pour aider; ils n'ont que le commandement de leur arme; ils sont forcés d'obéir aux ordres supérieurs, même lorsque ces ordres n'ont pas le sens commun. »
Une chose qui faisait frémir le cousin, c'était de savoir que l'Empereur menait tout, et qu'où ne pouvait ri(m faire sans prendre les ordres de son quartier général : on ne pouvaitpas faire sauter un pont, un tunnel, avant d'en avoir reçu la permission de Sa Majesté.
« Allez donc maintenant envoyer et recevoir des dépèches, disait Georges. Dieu veuille qu'on sache au moins où Vhonnète homme se trouve, et qu'il donne l'autorisation de faire sauterie tunnel d'Archeviller, sans cela, les Prussiens envahiront toute la France ; ils met-
tront leurs canons, leurs munitions, leurs vivres, leurs hommes en chemin de fer, pendant que nos pauvres soldats se traîneront à pied et périront de misère. »
En l'écoutant, la désolation nous gagnait de plus en plus.
11 avait vu sur la place quelques canons réchappes de la déroute, avec leurs chevaux criblés de coups et déjà tellement amaigris par la fatigue, qu'on aurait cru qu'ils revenaient du fond de la Russie. Et tous ces hommes allaient, venaient, se croisaient, s'étendaient le long des murs pour dormir, au risque d'avoir les pieds écrasés cent fois.
Les portes, les fenêtres de toutes les maisons étaient ouvertes ; on voj'ait les soldats entassés dans les allées, dans les chambres, les vestibules et les cours, en train de manger. Les gens leur donnaient tout ce qu'ils avaient; les plus pauvres pleuraient de ne rien avoir à leur donner, tant ces malheureux inspiraient de pitié, tant on les plaignait d'être battus. Et dans les bonnes maisons, on cuisait du matin au soir : une troupe rassasiée, elle sortait; une autre entrait.
Georges, en nous racontant ces choses, avait les larmes aux yeux.
« On trouve pourtant de braves gens en ce moude, disait-il ; demain ces pauvres Phalsbourgeois, quand ils seront bloqués, n'auront plus rien à mettre sous la dent : leurs six semaines de vivres ont été avalés, sans parler de leurs autres provisions. A côté de ces pauvres gens de la ville, nous autres paysans, nous sommes de véritables égoïstes. »
Il nous regardait, et nous ne répondions rien. J'avais déjà fait partir mes vaches pour le bois, avec le troupeau du village ; il le savait sans doute!
Mon Dieu, il faut pourtant avoir de quoi manger. Georges avait raison; mais ou ne peut pas s'empêcher de penser au lendemain ; ceux qui n'y pensent pas, s'en repentent toujours plus tard.
Enfin, ça n'en était pas moins beau des pauvres gens de la ville; mais ils ont aussi joliment souffert pendant quatre mois, où le commandant de place gardait tout pour ses soldats, et enlevait encore aux habitants ce qui leur restait, sans s'inquiéter de savoir s'ils avaient eu bon coeur ou non.
Je dis ces choses ; chacun en prendi'a ce qu'il voudra : c'est la simple vérité.
Ce qui nous rendit encore bien plus tristes, ce fat d'entendre Georges nous raconter ce qu'il avait appris touchant la bataille.
-Au milieu de cette grande foule, longtemps
HISTOIRE DU PLEBISCITE
il avait cherché à qui parler. Enfln, un vieux sergent de chasseurs à pied, sec, dur comme du buis, la manche couverte de chevrons et l'œil vif, l'avait fait penser :
« Yoilà mon homme!. . Celui-là, j'en suis sûr, a vu les choses clairement; et, s'il veut causer avec moi, je saurai le fond de l'histoire. B
Il l'avait donc prié d'entrer à l'auberge et de prendre un bon verre de vin. Le sergent, après l'avoir regardé deux secondes, avait accepté ; ils éiaient entrés à la Ville de Ddle, au fond de la cour, car les salles étaient pleines de monde; et là, en mangeant une tranche de jambon et buvant deux bouteilles de Thiaucourt, le sergent, un peu réjoui, ayant encore reçu du cousin une pièce de cent sous, lui avait dit que tous nos malheurs venaient de deux choses : d'abord de ce qu'on n'avait pas occupé une hauteur sur la droite, d"où les Allemands avaient débouché, vers midi seulement, et d'où l'on ne put pas les déloger, parce qu'ils dominaient le champ de bataille, et que leurs pièces, eu bien plus grand nombre et meilleures que les nôtres, nous criblaient d'obus et de mitraille; qu'elles tiraient tellement juste, qu'on avait beau recaler, avancer, se porter à droite, à gauche, changer de position, du premier coup les boulets tombaient dans nos rangs.
Nous avens su depuis que c'était les hauteurs de Gunstett dont le sergent voulait parler.
Ensuite, il avait dit à Georges que le cinquième corps, général de Failly, qu'on attendait d'heure en heure, n'était pas venu ; que, s'il était venu, nous n'aurions peut-être pas gagné la bataille, car les Allemands étaient trois ou quatre contre un, mais que nous aurions pu faire une bonne et solide retraite par Niederbronn sur Saverne.
Ce vieux sergent était de la Nièvre; Georges m'en a souvent paiié depuis : il m'a dit que, dans son idée, il en savait plus que beaucoup d'officiers de Mac-Mahon; qu'il avait du bon sens, l'esprit net, et qu'avec un peu d'instruction, bien des Français sortis du peuple auraient le talent de la guerre, et qu'on pourrait se reposer sur eux en toute confiance ; mais que l'amour de la danse et de la comédie nous avait fait le plus grand tort, parce qu'on se figurait qu'un bon danseur et un bon comédien étaient bons à tout, chose qui finirait par causer notre ruine, si l'on ne revenait pas sur cette manière de voir.
Le cousin nous raconta, ce même soir, bien d'autrea détails que je ne me rappelle pas. La
grande inquiétude de ce qui pouvait nous arriver m'empêchait de l'écouter , et puis tous les malheurs du monde n'ont pas le pouvoir de vous enlever le sommeil : depuis deux jours, nous ne dormions plus!
Georges et sa femme, vers dix heures, retournèrent chez eux, et nous allâmes aussi nous coucher.
Le lendemain, j'avais à célébrer le mariage de Chrétien Richi avec sa cousine germaine Lisbeth; ils étaient affichés depuis huit jours, et, du moment que les invitations sont faites, ce sont des choses qu'on ne peut pas remettre. Moi, j'aurais bien voulu conduire mon foin et ma paille au bois ; le bétail ne vit pas de l'air du temps, cela pressait. J'envoyai chercher Placiard poui- me remplacer, mais on ne le trouva nulle part; il s'était caché, comme presque tous les fonctionnaires de l'Empire, bons pour toucher des pensions et dénoncer les gens en temps ordinaire, mais vifs à lever le pied, quand il faudrait rester au poste.
A dix heures, il fallut donc mettre mon écharpe et marcher. La noce m'attendait, et je montai dans la grande salle avec elle. Je m'assis dans le fauteuil, en disant aux futurs de s'approcher, ce qu'ils firent naturellement.
Je commençais à leur lire le chapitre des devoirs de l'iiomnie et de la femme, quand un grand bruit s'éleva dehors; on criait :
« Les Prussiens ! »
L'un des compères, avec son bouquet de roses, sortit; Chrétien Richi se retourna ; la future et tous les autres regardaient à la porte, sur l'escalier, et je restais là, planté tout seul, avec le secrétaire Adam Fix.
Tout à coup le compère rentra, en criant que ceux de Phalsbourg faisaient une sortie au buis, pour enlever nos bêtes, et qu'ils venaient aussi dévaliser nos maisons. Alors j'aurais bien envoyé cette noce au diable, me représentant la position de ma femme et de Grédel dans un moment pareil ; mais un maire est forcé de se respecter lui-même, et je me mis à crier :
« Voulez-vous vous marier, oui ou non ? »
Chrétien Richi et sa cousine revinrent aussitôt et répondirent : — Oui!
« Eh bien, c'est bon, vous êtes mariés. »
Et jO sortis, pendant que les témoins signaient. 0^ "ourus au moulin.
Heureusement, ce bruit de la sortie des gens de Phalsbourg était faux ; un gendarme venait de passer par le village, porteur d'un ordre de Mac-Mahon ; c'est de là qu'était venue répouvante.
HISTOIRE DU PLEBISCITE
Riea de nouveau n'arriva jusque sept heures du soir; quelques fuyards gagnèrent encore la ville ; mais à la nuit tombante commença le défilé du S" corps, commandé par le général de Failly.
Ces trente mille hommes, au lieu de descendre en Alsace par Niederbronn, arrivaient donc maintenant derrière nous, par la route de Metz, de ce côté-ci des montagnes ; ils ne songeaient pas même à défendre nos défilés et se sauvaient en Lorraine.
La moitié de notre village était allé sur la route, s'étonnant de voir cette armée tourner en masse vers Sarrebourg et Fénétrange.
Jusqu'alors on avait cru qu'une seconde bataille se livrerait à Saverne; les gens parlaient de défendre le Fàlberg, le Pachberg, tous les passages étroits et couverts de rochers; les chemins qu'on pouvait défoncer et couvrir d'abatis, d'où quelques bons tireurs auraient arrêté des régiments entiers; aussi la vue de ces milliers d'hommes qui nous abandonnaient, sans s'être encore battus, de ces canons, de ces mitrailleuses, de cette cavalerie, qui galopait el roulait au grand trot, pour se sauver plus vite, nous saignait le cœur.
Personne n'y comprenait rien.
Un pauvre soldat estropié, couché dans l'herbe, me dit qu'on les avait fait aller de Bilche à Niederbronn , de Niederbronn à Bitche, et puis de Bitche à Pétersbach, Ollvviller, par des chemins abominables; et que maintenant ils n'en pouvaient plus, qu'ils étaient tous éreintés! — Malgré moi, je pensai alors que, si des hommes fatigués à ce point étaient forcés de se battre contre des troupes fi-aîches, supérieures en nombre, ils étaient vaincus d'avance.
Oui, le manque de connaissance du pays est une des causes de toutes nos misères.
Grédel, Catherine et moi, nous retouruàmes au moulin, désolés.
Il s'était mis enfin à pleuvoir, au bout de deux mois; c'était une pluie lourde, qui dura toute la nuit.
Ma femme et Grédel montèrent se coucher; moi, je ne pouvais fermer l'œil. Je me promenais dans le moulin, écoutant le roulement des canons sur la route, le clapotement des pas dans la boue : cela marchait... marchait sans relâche I
Que c'était triste!... Et que je plaignais ces pauvres soldats, épuisés de faim el de fatigue, forcés de s'éloigner ainsi.
De temps en temps, je les regardais par les petites vitres oii coulait la pluie : ils défilaient
à pied, à cheval, un à un, par compagnies ou par troupes, comme des ombres. Et chaque fois que j'ouvrais la fenêtre pour renouveler l'air, au milieu de tout ce bourdonnement de pas, de ces hennissements, et quelquefois des jurements d'un soldat du train ou d'un cavalier dont le cheval venait de s'abattre ou qui refusait d'avancer, j'entendais au loin, pardessus la grande plaine, à trois lieues de nous, le sifflet du chemin de fer; les trains allaient et venaient au fond des gorges.
Alors, apercevant au mur de la chambre une de ces cartes du théâtre delà guerre, que les gazettes du gouvernement nous avaient envoyées trois semaines avant, et qui s'étendaient de l'Alsace jusqu'à la Pologne, je l'arrachai, je la roulai dans ma main et je la jetai dehors. — Oui, tout me revenait avec dégoût; ces cartes-là, ces grandes cartes étaient encore de la comédie, comme les conspirations inventées par la police et les mensonges des sous-préfeis, pour nous faire voter le plébiscite! 0 comédiens! tas de gueux, avez-vous assez trompé notre bêle de peuple? Lavezvous rendu assez malheureux, avec vos misérables farces?
Et l'on dit que cela recommence, qu'on veut nous remettre un anneau dans le nez, pour nous conduire, et que beaucoup de coquins comptent là-dessus pour arranger leurs petites affaires, rentrer dans leurs pantoufles et se rengraisser tout doucement, en faisant le gros dos, comme un chat de curé qui retrouve sa gamelle, après avoir fait un tour au bois ou dans le jardin : c'est possible ! Mais alors la France sera bien méprisée; et, si la chose réussit, elle sera bien méprisable ; les honnêtes gens rougiront de se dire Français.
Au petit jour, je sortis lever l'écluse, car cette graude pluie avait fait déborder la vanne. Les derniers traînards passaient. Comme je regardais au village, mon voisin Ritter, le cabaretier, sortit sous son hangar, avec sa lanterne. Un étranger le suivait : un jeune homme en paletot gris el pantalon collant, une sorte de giberne en cuir sur la hanche, un tout petit chapeau de feutre sur l'oreille, et le ruban rouge à la boutonnière. Ce devait être un Parisien ; tous les Parisiens se ressemblent, comme les Anglais; on les reconnaît entre mille.
Je regardais et j'écoulais :
« Ainsi, disait cet homme, vous n'avez pas de cheval ?
— Non, monsieur, toutes nos bêtes sont au bois; et puis, ce n'est pas un moment où l'on peut s'écarter de sou village.
HISTOIRE DU PLEBISCITE
— Vingt francs sont pourtant bons à gagner en quatre ou cinq heures.
— Oui, dans des temps ordinaires; mais aujourd'hui c'est différent. »
Alors je m'avançai, en demandant :
« Monsieur donne vingt francs pour aller où?
— A Sarrebourg, dit l'étranger, tout étonné de me voir.
— Si vous en mettez trente, je me charge de vous y conduire rondement. Je suis meunier, j'ai toujours besoin de mes chevau.x, et vous n'en trouverez pas d'autres au village.
— Eh bien, soit! vous pouvez atteler. » Ces trente francs, pour faire huit lieues,
m'avaient donné dans l'œil. Ma femme venait de descendre à la cuisine; je lui dis la chose , elle trouva que j'avais raison.
Ayant donc pris une bouchée de pain avec un verre de vin, je sortis atteler mes chevaux à la petite voiture. Le Parisien était déjà là, qui m'attendait, sa malle de cuir à la main. Je mis sur le devant une grosse boite de paille; il s'as.-iit prés de moi, et nous partîmes au trot.
Cet étranger, voyant mes deux chevaux gris-pommelé galoper à travers la boue, fut content. Il me demanda d'abord les nouvelles du pays, que je lui racontai depuis le commencement ; ensuite, il me dit, de son côté, d'autres nouvelles, dont personne ne savait encore rien chez nous.
C'était un faiseur de gazettes, un de ceux qui suivaient l'Empereur, pour raconter ses victoires. Il arrivait de Metz, et me dit que le général Frossard venait de perdre une grande bataille à Forbach, par sa faute, parce qu'il n'était pas présent quand ses troupes se battaient.
On pense bien que je n'ai jamais cru que c'était possible, mais ce Parisien le disait.
« De sorte, dit-il, que les Prussiens nous ont bousculés, et qu'il m'a fallu crever un cheval, pour sortir de cette bagarre. Les uhlans nous poursuivaient; ils sont venus jusque près d'un endroit qu'on appelle Droulingen.
— C'est à quatre lieues d'ici, lui dis-je ; comment, ils sont arrivés jusque-là'?
— Oui; mais ils sont repartis aussitôt, pour rejoindre le gros de l'armée, qui s'avance vers Toul. J'avais espéré me rattraper en racontant nos victoires d'Alsace ; malheureusement, à Droulingen, les mauvaises nouvelles de Reichshoffen et l'épouvante des gens qui se sauvaient m'ont appris que nous sommes eiiloncés sur toute la Ugne. Décidément, ces Prussiens sont forts, ils sont même trés-forts !
Mais l'Empereur arrangera tout avec Bismark. »
Alors il me raconta que l'Empereur était très-bien avec Bismark ; que les Prussiens prendraient l'Alsace ; qu'ils nous donneraient la Belgique en échange; que nous payerions les frais de la guerre, et que tout reprendrait son train comme avant.
« Sa Majesté est malade, disait-il; elle a besoin de repos. Nous allons avoir Napoléon 1\, avec la régence de Sa Majesté l'Impératrice ; les Français aiment le changement. »
Ainsi parlait ce faiseur de gazettes, qu'on avait décoré, Dieu sait pourquoi ! Il ne s'inquiétait que d'arriver à Sarrebourg, et là de prendre le train pour apporter les dernières nouvelles à son journal; quant au reste, il ne s'en inquiétait pas.
Par bonheur, j'avais attelé mes deux chevaux, car il continuait de pleuvoir. Et tout à coup nous rattrapâmes la queue de l'armée de de Failly : ses canons, ses caissons, ses régiments encombraient tellement la route, qu'il me fallut prendre par les champs; ma voiture s'enfonçait dans la boue jusqu'aux essieux.
En approchant de Sarrebourg, nous vhnes à gauche la queue de l'autre déroute : les turcos, les zouaves, les chasseurs et les ûles de canons de Mac-Mahon. Nous étions, en quelque sorte, entre deux débâcles : les troupes du général de Failly avaient l'air, par leur désordre, d'avoir été battues comme l'autre armée. Tous ceux qui les ont vues passer dans notre pays pourront le dire ; en y pensant, encore aujourd'hui cela me paraît incroyable.
Enfin, j'arrivai tout de même à la gare de Sarrebourg, où le Parisien me paya trente francs, que mes chevaux avaient bien gagnés.
Les familles des employés du chemin de fer montaient justement dans le train de Paris, et l'on pense si le faiseur de gazettes fut content de s'y mettre ; il avait sa carte gratuite, sans cela le pauvre diable serait resté malgré lui comme beaucoup d'autres, qui se vantent maintenant d'avoir attendu l'ennemi de pied ferme.
Je repartis bien vite par les chemins de traverse, et, vers onze heures, je rentrais à Rôthalp.
Le canon tonnait dans la montagne; une foule de gens montaient et descendaient la colline en face de l'église, pour écouter ce bruit. Le cousin Georgesfumait tranquillement sa pipe à la fenêtre, regardant le monde aller et venir.
HISTOIRE DU PLEBISCITE
Le canon tor.nail dans la monlagnc. .. (Page -13.)
« Qu'est-ce qui se passe? lui dis-je, en arrêtant ma voiture devant sa porte.
— Rien, dit-il. Les Prussiens attaquent le petit fort de Lichtenberg. Mais, toi, d'eu viens-tu?
— De Sarrebourg. »
Et je lui racontai, en deux mots, ce que le Parisien m'avait dit.
« Ah! maintenant, tout devient clair, fit-il. Je ne pouvais pas comprendre pourquoi le cinquième corps filait en Lorraine, sans tenir un seul jour dans nos montagnes, si faciles à défendre cela me paraissait pourtant trop kiche ; mais du moment que Frossard s'est fait battre à Forbach, la chose s'e.xplique : nous sommes tournés ; de Failly a peur d'être pris entre deux armées victorieuses I II n'a qu'à gagner du terrain, car le marchand de
bétail David vient de me raconter qu'on a déjà vu les uhlans derrière Fénélrange. Enfin, la ligne des Vosges est perdue ! »
Le maître d'école, Adam Fi.xe, descendait alors la colline avec sa femme ; il s'écria qu'on livrait bataille du coté de Bitche, et que le bruit courait que les Italiens venaient à notre secours; mais il ne s'arrêta pas, à cause de la pluie.
« Les Italiens se moquent bien de nous, dit Georges en levant les épaules ; ils vont profiter de nos malheurs pour mettre la main sur Rome, c'est tout ce qu'ils veulent. Mon Dieu! mon Dieu ! que le peuple est bète 1 »
Ensuite il me dit d'écouter un instant : ou entendait de gros coups sourds et d'autres plus faibles.
HISTOIRE DU l'LKRISCITE.
Tâchez d'èUc toujours dix conlre un. (Page 50.)
« Ces gros coups, reprit le cousiu, sont ceux des grosses pièces du fort, et les autres viennent de l'artillerie ennemie. En ce moment, à six lieues de nous, l'armée allemande victorieuse en Alsace traverse la montagne, pour se joindre à celle de Metz : elle défile sous les canons du fort ; ce soir ou demain, nous verrons déboucher ici son avant-garde. C'est triste d'être battus par la faute d'un imbécile, mais il faut toujours se souvenir que chacun a son tour, a
Il se remit à fumer, et je continuai mon chemin jusqu'à la maison, ou je rentrai mes chevaux à l'écurie.
J'avais gagné trente francs en six heures, mais cela ne me rendait pas plus content.
Ma femme et Grédel étaient aussi sur 1:. col-
line; elles écoutaient le canon ; la moitié du village grimpait là-haut; et tout à coup je vis Placiard, qu'on n'avait pu trouver la veille, arriver par les jardins, tout essoufflé.
«Vous entendez, monsieur le maire, cria-til, vous entendez labataille? C'est le roi Victor- Emmauuel qui vient à notre secours, avec cent cinquante mille hommes! »
La colère m'emporta, je ne pus me contenir :
« Monsieur Placiard, lui dis-je, si vous me prenez pour une béte, vous avez tort. Il ne faut plus raconter aux gens de fausses nouvelles, comme vous en avez pris l'habitude depuis dix-huit ans; cela ne peut plus vous rapporter de bureaux de tabac pour vous, ni des bureaux de poste pour vos fils. Le temps
HISTOIRE DU PLÉBISCITE
ae la comédie est passé!... J'en ai bien assez de toutes ces abominables tromperies... A cette heure, je vois clair ; nous avons été volés du haut en bas, par les gens de votre espèce, et nous allons payei- à votre place, sans avoir profité de rien. Hier, je vous ai fait chercher, mais vous étiez caché dans votre cave. Aujourd'hui que les imbéciles comptent sur la reconnaissance des Italiens, vous voilà revenu ! Ce sera toujours comme cela. Tant qu'il y a du sucre et de la graisse, les mouches ne bougent pas de la cuisine. Si les Prussiens deviennent nos maîtres, s'ils donnent des places et des pensions, vous serez leur meilleur ami ; vous leur dénoncerez les patriotes de la commune, et vous ferez voter des plébiscites pour Bismark ! — Qu'est-ce que cela vous fait, à vous, d'être Allemand ou Français? Le vrai seigneur, le vrai roi, le véritable empereur, pour vous, c'est celui qui paye ! »
A mesure que je parlais, la colère me gagnait ; et tout à coup je lui dis :
a Attendez, monsieur l'adjoint, que je sorte ; nous causerons ensemble de plus près ; il faut que je vous parle à l'oreille ! »
Mais j'étais à peine sur la porte, qu'il tournait déjà le coin de la rue.
Ce même jour nous eûmes encore d'autres alertes.
Entre une et deux heures, étant devant mon moulin, il me semblait entendre le bruit du tambour remonter la vallée. On se lamentait dans tout le village; on ne cessait de répéter :
« Les Prussiens arrivent !... »
Tout le long de la rue les gens sortaient, regardaient, écoutaient ; les garçons se sauvaient au bois, les mères criaient. Quelques hommes, plus peureu-K que les autres, s'en allaient aussi, avec une miche de pain sous le bras; les femmes se lamentaient, appelant, et criant qu'elles voulaient les suivre. Et pendant que ie regardais ce triste spectacle, tout à coup deux voitures arrivèrent au grand galop de la vallée du Graufthal.
C'est le bruit de ces deux voitures qui m'avait fait croire que des tambours s'approchaient. Je ne me serais pas trompé huit jours plus tard, car les Allemands viennent sans bruit, comme les loups; ils ne crient pas, ils ne trompettent pas, et vous avez quelquefois vingt mille hommes près de vous, sans le savoir.
Les gens 'qui venaient, criaient :
« Les f'russiens sont derrière la scierie ! »
On les entendait de loin, surtout lesfemraes, qui se dressaient en voiture, les mains au ciel.
A cent pas du moulin, les voitures se ralentirent; et reconnaissant le père Diemer, conseiller municipal, qui conduisait, je lui criai :
« Diemer, arrêtez-vous donc un instant I Qu'est-ce qui se passe là-bas?
— Ce sont les Prussiens qui s'approchent, monsieur le maire, dit-il.
— Mon Dieu, puisqu'ils doivent venir, uu peu plus tôt, un peu plus tard, cela revient au mêcne. Descendez donc. »
Il descendit, et me raconta qu'il s'était rendu le matin à la maison forestière de Domenthal, en voiture, pour chercher sa femme et ses filles, retirées chez des parents depuis quelques jours; et qu'en revenant il avait vu, dans un petit vallon, — le Fischbachel, — des Prussiens, leurs fusils en faisceau.\', en train de se reposer et de préparer leur cuisine sur la lisière du bois, comme chez eux, ce qui l'avait fait se sauver au galop.
C'est tout ce qu'il avait vu.
D'autres arrivèrent alors, des bûcherons, disant que c'étaient des chasseurs à pied, et que Diemer avait mal regardé; puis d'autres, assurant que c'étaient des Prussiens; ainsi de suite, jusqu'au soir.
Vers cinq heures, je vis arriver encore un vieu.v soldat français, le dernier qui ait passé par notre village; il avait la jambe bandée avec son mouchoir, et s'assit sur le banc de ma maison, en me demandant un morceau de pain et un verre d'eau, pour l'amour de Dieu! J'entrai tout de suite dire à Grédel d'apporter du pain et du vin; elle-même versa le vin à ce pauvre garçon, qui souffrait beaucoup. Il avait une balle dans la cuisse, et, pour dire la vérité, cela ne sentait pas bon, car il n'avait pu se panser lui-même, et s'était traîné dans les broussailles, de WœiUh jusque chez nous.
Il n'avait pas mangé depuis treute-si.\ heures, et nous raconta que le colonel de son régiment, en tombant, avait crié :
r Mes amis, on vous commande mal!...
N'obéissez plus à vos généraux! »
Il se reposa seulement quelques minutes, pour ne pas engourdir sa jambe, et repartit vers Phalsbourg.
C'est le dernier soldat français que j'aie vu après Heichshoffen. :- ^
A la nuit, en vint nous rapporter que des paysans du Graufthal avaient trouvé un canon embourbé dans la vallée; et deu?' heui-es plus tard, pendant que nous soupions, notre voisine Katel entra toute pâle et nous dit ;
« Les Prussiens sont devant votre porte. » Je sortis aifssitôt; dix ou quinze uhlans étaient là^ fumant leurs petites pipes en bois, et faisant boire leurs chevaux à la vanne.
Représentez -vous ma surprise, surtout quand un de ces uhlans se mit à me saluer en allemand prussien :
a Hé! bonsoir, monsieur le maire! Vous allez toujours bien, monsieur le maire, depuis que je n'ai pas eu le plaisir de vous voir? »
C'était le chef de la troupe. Ma femme et Grédel regardaient sur la porte. Comme je ne répondais pas, il dit :
a Eh! mademoiselle Grédel, vous êtes donc toujours fraîche et réjouie comme autrefois? Vous chantez toujours, matin et soir, en lavant vos assiettes? b 'Alors Grédel, ayant bonne vue, s'écria : « Hé ! c'est le grand gueux qui est venu faire le portrait de notre pays, avec sa petite caisse sur des piquets. y>
Et, malgré l'obscurité, je reconnus un de ces photographes allemands qui couraient la montagne quelques mois avant, faisant le portrait de tout le monde dans nos villages. Celui-là s'appelait OUo Krell; il était grand, pdle et maigre; il avait le nez en dos de rasoir, et clignait toujours de l'œil gauche, en vous faisant des compliments. — Ah ! le gueux, c'était lui... c'était un officier de uhlans !
« Justement, mademoiselle Grédel, dit-il sur son grand cheval, c'est moi-même ! '\'ous auriez fait un bon gendarme; vous auriez reconnu tout de suite un honnête homme d'un coquin. »
Il se mit à rire, et Grédel s'écria : « Parlez donc une langue qu'on comprenne; je ne comprends pas votre patois. »
Et lui répondit :
o Mais vous comprenez bien le patois de monsieur Jean-Bapliste Werner! Comment va-t-il donc, ce bon monsieur Jean-Baptiste? Est-ce qu'il est toujours gai ? Est-ce que vous avez toujours son petit portrait, là, vous savez, près du cœur? Celui que j'ai recommencé trois fois, parce qu'il n'était jamais assezjoli?» Grédel, entendant cela, se sauva dans le moulin, et ma femme rentra dans notre chambre.
Alors le pendard me dit :
a Je suis content de vous voir, monsieur le maire, toujours en bonne santé. Je suis d'abord venu vous souhaiter le bonjour, mais ensuite, je dois le reconnaître, ma visite est aussi'un peu intéressée. »
Et comme je ne disais rien, étant trop indigné, il me demanda :
0 Est-ce que vous avez toujours ces belles vaches suisses? Des bêtes magnifiques!... Et les vingt-cinq moutons de l'année dernière?»
Je compris tout de suite où le bandit voulait en venir, et je lui criai :
« Nous n'avons plus rien du tout, rien dans le village; nous sommes ruinés, nous ne pouvons rien fournir.
— Allons, bon, fit-il, ne nous fâchons pas, monsieur ^^'éber. J'ai fait votre portrait, avec votre gilet rouge et votre grand habit carré; je vous connais : vous êtes un brave homme! J'ai l'ordre de vous prévenir, en passant, que demain matin quinze mille hommes viendront ici se rafraîchir ; qu'ils aiment le bon bœuf et le mouton, et qu'ils ne méprisent pas non plus le bon pain blanc et le vin d'Alsace, ni le café, ni les cigares français, ni les légumes. Voici, sur ce papier, la liste de ce qu'il leur faut. Ainsi, arrangez-vous pour les contenter. Sans cela, monsieur le maire , ils prendront vos vaches eux-mêmes ; ils les chercheront au bois du Biechelberg, où vous les avez mises; ils prendront vos sacs de farine et votre vin, — ce bon petit vin blanc de Rikevir!— ils prendront tout, et brûleront ensuite votre maison. Croyez-moi, recevez-les comme des frères allemandsqui viennent vous délivrer de la servitude française; car ,vous êtes Allemands, monsieur 'Wéber, dans ce pays. Préparez donc les réquisitions vousmême; ce que l'on fait soi-même vaut mieux que si les autres s'en mêlaient; on économise mieux son avoir. C'est à cause de l'amitié que je vous porte, et du bon dîner que vous m'avez donné Tannée dernière, que je vous dis cela. — Et maintenant, bonne nuit! »
Il se tourna vers les autres, et tous ensemble se mirent à filer dans la nuit, en remontant à gauche la côte de Berlingen.
Aussitôt, sans même rentrer à la maison, je courus chez Georges, le prévenir de ce qui venait de m'arriver. Il allait se coucher quand j'ouvris sa porte.
« Eh bien, qu'est-ce que c'est? » fit-il.
Et, tout bouleversé, je lui racontai la visite de ces bandits, et ce qu'ils m'avaient demandé. Le cousin et la cousine Marie-Anne m'écoulaient avec l'attention qu'on pense.
Georges, ayant réfléchi deux minutes, me dit :
«Christian, la force est la force! S'il doit passer ici quinze mille hommes, c'est qu'il en passera quinze mille à Metling, quinze mille auxQuatre-Vents, quinze mille à Lutzelbourg,
HISTOIRE DU PLÉBISCITE
ainsi de scite. Nous sommes envahis ! La ville de Phalsbourg sera bloquée ; et, si nous bougeons, nous serons étranglés net, sans avoir eu seulement le temps de dire pipe! — Que veux- tu? C'est la guerre !... Oaand on a perdu, on paye. Les braves gens qui nous volaient depuis dix-huit ans ont perdu pour nous, et nous allons payer pour eux; c'est clair! Seulement, si Ton paye en faisant la grimace, les autres demandent plus; et, si l'on y va sans trop rechigner, ils vous écorchent un peu moins : ils font semblant d'avoir des considérations; ils ne vous volent pas aussi durement; ils y mettent un peu de douceur et vous dépouillent avec plus de politesse. J'ai vu ça dans mes campagnes. — Voici donc le conseil que je te donne, dans ton intérêt et dans notre intérêt à tous.
« D'abord tu feras revenir ce soir même les vaches du Biechelberg; tu diras à David Kerlz de conduire les deux plus belles dans son abattoir; et quand les Prussiens arriveront, qu'ils auront vu ces deux belles bêtes, David ies tuera sous leurs yeux; il leur en distribuera les morceaux d'après l'ordre des chefs. Cela servira juste pour faire le bouillon du matin aux quinze mille hommes; et, s'il n'y en a pas assez, tu enverras prendre chez moi ma plus belle vache. Tout le village sera content, et l'on dira :
« — Le maire et son cousin se sacriûent pour la commune ! .•)
a Ce sera très-bien! Mais ensuite, comme uous aurons commencé par nous, et que personne n'aura plus rieu à dire, tu mettras un bœuf de Placiard en réquisition, et puis une vache de Jean Adam, et puis une du père Diemer, ainsi de suite, à niesure qu'on aura besoin de viande ; et cela durera jusqu'à la fin des bœufs, des vaches, des cochons, des moutons et des chèvres. Et tu feras de même pour le pain, la farine, les légumes, le vin, en commençant toujours par toi et par moi-
« C'est triste, c'est même très-ennuyeux; mais Sa Majesté l'Empereur, ses ministres, ses parents, ses amis et connaissances ont joué notre foin, notre paille, nos bœufs, notre argent, nos prés, nos maisons, nos fils et nousmêmes, en ayant l'air de nous consulter. Ils ont perdu bêtement; ils n'ont pas fait attention à la partie, parce qu'ils avaient eu soin de meftre leur sac de côté, soit en Suisse, soit en Italie, soit en Angleterre, soit ailleurs; et qu'ils ne risquaient que ce grand troupeau qu'ils avaient l'habitude de tondre, et qu'on appelle le .nouple. Eh bien, mou pauvre Christian, ce troupeau, c'est nous, paysaus
si j'étais plus jeune, si je pouvais encore faire des marches forcées, comme à trente ans, j'irais m'engager et me battre. Mais, dans l'état actuel, tout ce que je puis faire, comme toi, c'est de courber les épaules, la rage dans le cœur, en attendant que la nation ait plus de bon sens, et qu'elle nomme d'autres chefs, pour livrer des batailles. »
Ce conseil de Georges me parut le meilleur, et j'envoyai tout de suite le bangard chercher mes vaches au Biechelberg. Je le chargeai de prévenir aussi les notables que, s'ils ne ramenaient pas leur bétail au village, les Prussiens iraient le chercher eux-mêmes, parce qu'ils connaissaient mieux que nous les chemins du pays, et qu'ils mettraient d'abord dans leurs marmites le bétail de ceux qui ne seraient pss venus de bonne volonté.
Ma femme et Grédel étaient là quand je donnai cet ordre à Martin Kopp; elles crièrent beaucoup, disant que je perdais la tête, mais j'avais plus de bon sens qu'elles, et j'écoutai l'avis de Georges, qui ne m'avait jamais trompé.
C'était la nuit du 9 au 10 août, où le petit fort de Lichtenberg, défendu par quelques vétérans sans munitions, ouvrit ses portes aux Prussiens; où Mac-Mahon quitta Sarrebourg avec le restant de ses troupes, sans faire sauterie tunnel d'Archeviller, parce que l'ordre de Sa Majesté n'était pas arrivé; où les Allemands réunis à Saverne, après s'être c tendus à droite et à gauche de Phalsbourg, envoyèrent d'abord leurs uhlans, par 'a vallée ie Lulzelbourg, inspecter le chemin de fer, croyant qu'il avait sauté ; puis lancèrent une locomotive dans le tunnel; puis se hasardèrent à faire passer un convoi de pierres, et furent bien étonnés de voir qu'il arrivait en Lorraine sans encombre : que Mac-Mahon s'en allait à pied, pendant qu'ils montaient en wagons; et qu'ils pouvaient expédier leurs canons, leurs munitions, leurs vivres, leurs chevaux et leurs hommes vers Paris, en vidant les provisions de l'Alsace de l'autre côté des Vosges, pour entretenir leurs troupes.
Tout cela, nous l'avons appris plus tard.
Et, cette même nuit, les Allemands mirent leurs premières pièces en batterie aux Quatre- Vents, pour bombarder la ville, dont ils firent aussi le tour de l'autre côté, par la belle roule du Fâlberg, qu'on paraissait avoir ouverte à travers la forêt, tout exprès pour eux.
Ils ne perdaient pas de temps; ils voyaient tout, inspectaient tout, et trouvaient tout à leur convenance, eu très-bon étal.
Celte nuit s'écoula donc iranquillemeut;
HISTOlKli UU PLEBISCITE.
ils avaient trop de choses à voir, pour s'inquiéter de nos pauvres petits villages sous bois, sachant bien que nous ne pouvions pas nous sauver, ni même nous défendre, puisque nos garçons se trouvaient Ions en ville, et que nous étions sans armes et sans munitions. Ils nous considéraient comme leur gardemanger, en cas de besoin.
Plusieurs ont dit et croient encore qu'on nous a livrés aux .411emands, en échange de la Belgique, parce que l'Alsace, dans l'idée de 1 Empereur, était un pays allemand et luthérien, et que la Belgique est un pays français et catholique. Mais le cousin Georges a toujours dit que ces suppositions-là sont fausses; que notre malheur vient uniquement de la volerie du gouvernement, et principalement de ceux qui, soi-disant pour soutenir la dynastie, faisaient leur sac, s'adjugeaient des pensions, s'enrichissaient par des coups de bourse, devenaient des grands hommes à bon marciié ; et puis aussi de la bélise du peuple, qu'on entretenait dans l'ignorance, pour lui faire approuver toutes les gueuseries et les bi-igandages des autres.
Je pense comme le cousin.
La volerie des uns, en privant le pays d'une armée forte et nombreuse, capable de nous défendre, et privant d'autre part l'armée ellemême dé vivres, d'armes, de munitions nécessaires pour combattre, en voilà bien assez! On n'a pas besoin d'aller chercher ailleurs la cause de notre honte et de nos misères.
Notre bétail rentra donc de Biechelberg sur mon ordre, et mes deux plus belles vaches attendirent dans l'écurie, en mangeant encore quelques poignées de foin, l'ordre de marcher à la première réquisition des Prussiens.
Les gens du village, qui savaient cela, m'approuvaient beaucoup, sans se douter que chacun d'eux aurait son tour.
Enfin, le temps passait, et l'on croyait que cela pouvait durer encore longte.mps, lorsqu'un escadron de lanciers, et plas loin un escadron de hussards allemands parurent au fond de la vallée. Ils avaient en avant-garde quelques ulilans, que nous avons toujours vus depuis dans le même ordre : à trois cents pas en avant, deux cavaliers le pistolet au poing, qui s'arrêtaient de temps en temps pour écouter et regarder; et derrière eux, le gros de la troupe, toujours à la même distance.
Nous autres, snus nos échoppes, ou penchés à nos fenêtres, '■iiommes, femmes, enfants, nous regardions venir ceux qui devaient nous manger, nous ruiner et nous peler la chair des es. C'était en quelque sorte le plébiscite qui
s'avançait devant nos yeux, le pistolet et le sabre à la main, les canons et les baïonnettes derrière.
La cavalerie s'étendit d'abord au haut de la côte, deBerlingen au Graufthal, à Véchem, à Mittelbronn, et plus loin; ensuite arrivèrent plusieurs régiments d'infanterie, leurs drapeaux noir et blanc déployés.
Nous regardions cela sans bouger. Les officiers galopaient, avec leurs casques pointus, porter les ordres. M. le curé Daniel, dans son presbytère, avait levé ses petits rideaux blancs, et notre voisine Kalel disait :
« Mon Dieu ! nous n'aurions jamais cru qu'il existait tant d'hérétiques dans le monde ! »
Voilà bien l'ignorance qu'on entretenait de père en fils chez les gens, en leur faisant croire qu'ils étaient seuls dans l'univers; que nous étions mille contre un et que notre religion était universelle ! Enfin, la bêtise pure, entretenue par le mensonge!
Cela nous avançait beaucoup d'avoir cette grande idée de nous-mêmes; ça nous rendait bien forts !
Mais les hypocrites se tirent lOMJonrs d'embarras, ils vont au loin, la poche bien garnie, et laissent les imbéciles enfoncés dans la mare jusqu'au cou.
Puisque nos révérends pères les jésuites ont tant d'espions répandus dans le monde, ils auraient bien dû nous prévenir de la force des hérétiques, et ne pas nous laisser croire jusqu'à la fin que nous étions seuls maîtres de la terre. Mais ils se disaient :
« Ces imbéciles de Français vont se faire hacher en notre honneur; s'ils gagnent, les hérétiques seront confondus; et s'ils perdent, Henri V reviendra derrière les Prussiens, comme Louis XVIII derrière les cosaques; de toute manière, nous ferons florès ; le saint père sera infaillible et nous gouvernerons en son nom. «
Ces choses sont si claires aujourd'hui, qu'on a presque honte de les dire.
Une fois la cavalerie postée sur les hauteurs de la place, en arrière des collines, les régiments d'infanterie, l'arme au pied, se déployèrent dans la vallée.
J'entendais de ma porte la voix des chefs, les hennissements des chevaux et le départ des bataillons, qui défilaient en marquant le pas, avec leurs bottes innombrables. — Ah ! si nos officiers avaient été aussi instruits et nos soldats aussi disciplinés que les Allemands, l'Alsace et la Lorraine seraient encore françaises !
On pourra me dire qu'un bon patriote ne de-
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vrait pas iticonter de pareilles choses; mais à qvioi bon les cacher? Est-ce que cela les empêchera d'être vraies? — Je les dis exprès, pour forcer les gens à voir clair; si nous voulons regagner ce que nous avons perdu, il faut que tout change : que nos officiers soient savants; que nos soldats soient bien disciplinés; que nos intendants fournissent les munitions , les habillements, les vivres sans faute; et que, s'ils y manquent, on les fusille; la vie d'une nation honnête et brave vaut bien celle d'un gueux, dont l'ignorance, la paresse et l'avidité, peuvent nous faire perdre des provinces.
Il faut que nous ayons une grande armée, ime armée nationale, comme les Allemands; et pour avoir cette grande armée, il faut que chacun serve : les boiteux et les bossus dans les bureaux, les autres dans les rangs; qu'on ait la permission de porter des lunettes, ce qui n'empêche pas un homme de se battre; et ([ue les bourgeois, aussi bien que les ouvriers et les paysans, aillent au feu... Sans cela nous serons battus, rebattus et détruits!
Et surtout, comme disait le cousin Georges, il faut qu'à la tête de tout cela se trouve un homme de cœur et d'expérience, qui mette l'honneur de la nation au-dessus de son inlérêt, et que tout le monde écoute, parce qu'il aura déjà prouvé que la confiance ne l'abandonne jamais, dans les plus grands périls de la patrie.,
Mais nous sommes encore loin de là ; et l'on croirait, à voir la mine de ceux qui reviennent d'Angleterre, de Belgique, de la Suisse, ou de plus loin, qu'ils ont remporté de grandes victoires, et que la patrie leur fait tort, en ne les saluant pas comme des sauveurs.
Moi, je continue tranquillement cette histoire de notre village, et celui qui pourra me tromper encore, en se donnant des airs d'honnête homme, sera malin!
Après que les Allemands eurent posté leur infanterie, ils traînèrent d'abord deux ou trois petits canons, avec des munitions, sur les hauteurs de Wéchem, en arriére des collines. C'est alors que l'idée de Jacob et de tous nos pauvres garçons qu'on allait bombarder, nous revint, et que la mère se mit à sangloter. Grédel, elle, eu pensant à son Jean-Baptiste, était devenue furieuse ; si par malheur nous avions eu un fusil à la maison, je suis sûr qu'elle aurait été capable de tirer sur les Prussiens et de nous faire tous exterminer; elle montait, elle descendait, elle se penchait à sa fenêtre; et l'un de ces Allemands ayant levé la tête, en disant :
« Oh ! la jolie fille ! »
Elle lui cria :
« Tâchez d'être toujours dix contre un ; sans ça, malheur à vous! »
J'étais en bas, et l'on peut se figurer mon épouvante. Je montai la prévenir de se taire, si elle ne voulait pas causer la perle de notre village; mais elle me répondit effrontément :
« Ça m'est égal, qu'on brûle tout, tant mieux! Je voudrais être en ville, au lieu de vivre avec ces bandits. »
Je descendis, de peur d'en entendre davantage.
La pluie s'était remise à tomber. Les Prussiens continuaient de passer par régiments et par escadrons; plus de quarante mille couvraient alors la plaine; les uns se formaient dans les champs, dans les prés, écrasant les regains, les pommes de terre : tout était là, couché sous leurs pieds ; les autres poursuivaient leur route; les roues de leurs voitures s'enfonçaient dans la glaise, mais ils avaient de si bons chevaux, que tout niarchaità grands coups de fouet, comme ces Allemands en donnent; ils grimpaient sur toutes les pentes; les haies, les petits arbres ployaient et se cassaient.
Quand la force est tout, et qu'on est le plus faible, il faut se taire!
Le bruit courait qu'on allait attaquer Phalsbourg dans l'après-midi; nos pauvres mobiles et nos soixante recrues d'artillerie pour le service des pièces, allaient donc voir une terrible averse tomber sur eux pour commencer; ces tas d'obus qu'on menait à Wéchem nous faisaient dire :
« Pauvre ville!.... pauvres bourgeois!.... pauvres femmes!.... pauvres enfants!.... »
La pluie redoublait; le ruisseau débordait dans toute la vallée du Graufthal à Metting. Quelques officiers alors se promenaient au village pour chercher un abri; j'en vis entrer un grand nombre chez le cousin Georges, prmcipalement des hussards ; et dans le même instant un monsieur à chapeau rond, manteau et pantalon noir, arrivait devant le moulin et me demandait :
(( lilonsieur le maire?
— C'est moi.
— Ah! très-bien. Je suis aumônier de l'armée, et je viens loger chez vous. »
J'aimais mieux ça que d'avoir dix ou quinze gueux à la maison ; mais il finissait à peine de parler, qu'un autre arrive, un ofQcier de chasseurs, qui crie :
0 Son Altesse a choisi ce logement. »
Bon ! je n'avais rien à répondre.
HISTOIRE DU PLÉBISCITE
Si
Un brigadier, qui suivait l'officier, saute de son cheval, entre sous le hangar et regarde dans l'écurie.
o Faites sortir tout ça, dit-il.
— Faire sortir mes chevaux, mon bétail?
— Oui, et vite. Son Altesse a douze chevaux ; il faut de la place. »
Je voulus répondre; mais l'officier se mit à jm-er, à tempêter tellement, sans vouloir m'entendre, criant qu'on allait emmener mes bêtes tout de suite et les conduire à la boucherie, si je ne me dépêchais pas d'obéir, que, sans plus rien dire, j'emmenai tout dehors, le cœur bien gros et la tète penchée. Grédel, voyant cela de sa fenêtre, descendit toute pâle, et dit à l'officier :
« Il faut pourtan' que vous soyez bien lâche, pour être si grossier envers un homme déjà vieux, qui ne peut se défendre.
Les cheveux m'en dressaient sur la tête ; mais l'officier ne répondit rien et repartit aussitôt.
.41ors M. l'aumônier me dit à l'oreille :
a Vous allez avoir l'honneur de loger M. le duc régnant de Saxe-Meiningen, et vous l'appellerez Altesse. «
Je peusais :
« Que le diable t'emporte, toi et ton Altesse, et toutes les Altesses du monde! Je voudrais vous voir à cinq cent mille pieds sous terre!... Vous êtes tous de la mauvaise race !... Vous n'êtes faits que pour le malheur du genre humain!... -Ah! bandits! .4h! canailles!...»
C'est ce que je pensais, mais je me gardai d'en rien dire. On avait fusillé plusieurs personnes dans la montagne, deux jours avant, et le bruit courait que ces Prussiens avaient pendu onze paysans du Gunslett, des pères de famille, Dieu sait pourquoi! Ces choses- la vous rendent prudent.
Comme je réfléchissais à notre malheur, Son Altesse arrive avec ses aides de camp et ses domestiques. Ils mettent pied à terre, ils entrent dans la maison, ils accrochent leurs effets mouillés aux murs, et remplissent la cuisine. Ma femme se sauve en haut, moi je me liens dans un coin, derrière le poêle : — nous n'avions plus rien à nous! ^
Ce duc de Saxe était si grand, qu'il pouvait à peine entrer sous ma porte. C'était un bel homme, et les deux grands peudards qui le suivaient : le colonel Eglofstein et le major baron d'Engel, aussi. Oui, pour la taille et le bon appétit, on n'avait rien à leur reprocher. Et je ne les gênais pas non plus : ils riaient, ilî parlaient, tournant dans ma chambi'C, traînant leurs sabres dans l'allée, sur l'esca-
lier, partout, sans s'inquiéter de moi; oa aurait dit que j'étais chez eux.
Depuis leur arrivée jusqu'à leur départ, le feu ne s'éteignit plus à la cuisine ; mon bois flambait, les casseroles, les marmites, le tournebroche allaient leur train ; on tordait le cou de mes poules, de mes canards, de mes oies; on les plumait, on les faisait rôtir; on apportait de la viande de bceuf magnifique ; on la râpait pour en faire des boulettes, qu'ils appelaient des biftecks; et puis on ouvrait mes armoires, on étendait mon linge sur la table, on rinçait mes verres et mes bouteilles, on cherciiait mon vin à la cave.
On servait Son Altesse, ses officiers; les portes et les fenêtres restaient ouvertes; la pluie et le vent entraient; des ordonnances arrivaient à cheval prendre des ordres, et repartaient; et sur les six heures le canon se mit à tonner vers les Quatre-Vents : le bombardement commençait de ce côté-là; les lieux bastions de l'arsenal et de la manutention répondaient!
C'est le bombardement du 10, où la maison Thibault fut brûlée.
Nous devions en voir bien d'autres ! Mais comme nous n'avions encore rien entendu de pareil, et que ces coups de tonnerre s'eiipouffiaient dans notre vallée, entre les bois et les rochers de Biechelberg, nous frémissions.
Grédel, chaque fois que nos gros canons répondaient, disait :
« Ceux-là, ce sont les nôtres!... Nous ne sommes pas encore morts!... Eiitendez-vouî ça?»
Je la poussai dehors, et Sun Altesse demanda :
« Qu'est-ce que c'est?
— Ce n'est rien... C'est ma fille, lui dis-je; elle est folle!... »
Vers six heures trois quarts, le feu cessa.
Le baron d'Engel, sorti quelques minutes avant, revi;!t dire qu'un parlementaire était parti pour sommer la ville de se rendre, et que, sur son refus, le bombardement recommencerait aussitôt.
On eut quelque temps de silence. — Son Altesse mangeait.
Tout à coup un général de hussards arrive, un être hideux, le front plat, les yeux louches, 1 ; poil roux, tout couvert de croix, comme uu sauvage d' .Amérique. 11 entre et l'on se salue, en riant et se donnant la main. On se rassoit à table, on avale!... Et ce hussard-là se rnet à raconter qu'il a pris la tente de Mac-Mahon ; une tente magnifique, avec des glaces, des porcelaines, des chapeaux, des crinohnes. Il
HISTOIRE DU PLEBISCITR.
— Nous n'avoQS p.is tuérité de deveair Allemands (Page 56.)
riait, ouvrant la bouche jusqu'aux oreilles; et Son Altesse se faisait du bou sang, disant que Mac-Mahon avait voulu donner le spectacle de la victoire à quelque grande dame de Paris.
C'était un mensonge abominable, comme on pense, mais les Prussiens ue se gênent pas pour mentir.
Ce hussard, dont je ne me rappelle pas le Bom, quoique je l'aie entendu plusieurs fois répéter par les autres , dit aussi qu'après avoir couru deux heures à travers la foret d'Elsasshausen, il s'était précipité sur le village de GundershofTen, où quelques compagnies d'infanterie française avaient établi leur quartier, et qu'il les avait surprises et massacrées jusqu'au dernier homme, sans perdre un seul cavalier
Alors il se remit à rire, disant que le métier de la guerre avait pourlaut de beaux moments, et que celui-là compterait parmi ses bous souvenirs.
En l'écoutant, assis derrière le fom-neau, je me disais :
a Etl'on appelle cela des chrétiens!... Mais ces étres-là sont pires que des loups; ils boiraient le sang humain dans des têtes de mort et s'en feraient gloire. »
Ils conlinuaient à causer ainsi, quand un officier tout jeune vint raconter que ceux de Phalsbourg ne voulaient pas se rendre, et qu'on allait les bombarder avec des obus enflammés, pour mettre le feu dans la ville.
Je ne pus en entendre davantage; Grédel et ma femme allèrent s'enfermer en haut, dans
Et les crimes des hommes ne Jérangeiit rien li-liaul. (Page 02 )
leurs chambres, et moi je sortis respirer un autre air que ces bêtes féroces.
Il continuait de pleuvoir. J'avais besoin de fraîcheur ; j'aurais voulu me jeter tout habillé dans la rivière.
Dehors passaient toujours de nouveaux i-égiments. Maintenant c'étaient des cuirassiers blancs; ils s'étendaient dans la prairie, au bas de Metting; d'autres régiments par masses allaient vers Sarrebourg ; là-bas les baïonnettes et les casques étincelaient au soleil couchant, malgré les torrents d'eau qui tombaient du ciel. Il était facile de comprendre que notre pauvre armée de deu.x cent et quelques mille hommes ne pouvait résister à ce débordement.
Mais les trois cent mille autres soldats que
nous devions avoir et que nous payions depuis des années, oii donc étaient-ils? Ils étaient dans les comptes rendus du ministre de la guerre àTAssemblée législative, et l'argent de leur équipement, de leur armement, était à Londres dans la caisse de Sa Majesté; il avait fait des économies, \' honnête homme I Tous ces Allemands, campés à perte de vue sous la pluie , commençaient à couper nos arbres fruitiers pour se chauffer; de tous les côtés on voyait tomber nos beau.x pommiers, nos beau.x poiriers, encore chargés de fruits ; et puis ils étaient dépouillés, mis en morceau.x et brûlés dans leur sève ; l'eau qui tombait ne les empêchait pas de s'allumer, à cause de la grande masse que le feu de dessous finissait par sécher. 7
HISTOIRE DU PLEBISCITE
Toute la plaine et le plaleau s'éclairaient au loin par ces brasiers.
Quelle perle pour le pays !
Il avait fallu cinquanle-sis ans, depuis 1814, pour faire croître ces arbres; ils étaient en plein rapport; avant cinquante ans, nos enfants et nos petits-enfants n'en verront pas de pareils autour du village : tout est détruit!
En regardant ce spectacle, l'indignation m'étouffait; j'en détournai les yeux, et je me rendis cbez le cousin, pensant trouver là quelques paroles d'encouragement.
La maison de Georges était pleine de monde ; la co isine Marie-Anne, femme hardie et sans gêne, cuisait pour tous ses garnisaires; dans le nombre se trouvaient deux de ses anciennes pratiques de la rue MoulTetard, — un juif, venu à Paris pour apprendre le jardinage et la taille des arbres, au Jardin des Plantes, et un sellier, — assis tous deux près de l'âtre, d'un air honteux et mélancolique. Tous les autres, qui se trouvaient là, jusque dans l'allée, fumaient leur pipe et regardaient si la viande, les pommes de terre et le reste prenaient une bonne tournure, dans la grande marmite de la buanderie : il n'en existait pas d'autre assez grande à la maison, pour faire bouillir ce tas de vivres.
Chaque soldat avait un énorme quartier de bœuf, une miche de pain, une portion de vin et même de café moulu; quelques- uns avaient aussi sous le bras une botte d'oignons, de navets, une tète de chou, volés à droite et à gauche : c'étaient des hussards.
Dans la grande salle voisine se trouvaient les officiers supérieurs, qui venaient de rentrer l'un après l'autre, de leurs reconnaissances. Ils montaient dans les chambres, on entendait se trimbaler leurs sabres, et leurs grosses bottes ébranler les escaliers.
Comme j'entrais par la porte de derrière, n'ayant pu m'avancer dans l'allée, Georges sortait de la salle. Il me vit par-dessus les casques de tout ce monde et me cria :
«Christian, reste dehors; on étouffe ici! J'arrive. »
Ou luiflt place, et nous descendîmes au jardin, sous l'échoppe de son bûcher. .Alors il alluma une pipe et me demanda :
« Eh bien, comment cela s'est-il passé làbas?»
Je lui dis tout.
allai, fit-il, j'ai reçu le général des hussards déjà hier dans la nuit. Une heure après la visite des uhlans, vers onze heures, on tape au volet; j'ouvre... deux escadrons de hus-
sards étaient là, tout autour de la maison ; pas moyen de s'échapper.
« — Ouvrez ! »
« J'obéis.
« Le général, une sorte de loup, que j'ai vu tout à l'heure aller chez toi, entre le premier, le pistolet à la main ; il regarde de tous les côtés :
« — Vous êtes seul?
" — Oui, avec ma femme.
" — C'est bien. »
« Il se tourne vers Talléeet appelle un aide de camp. Trois ou quatre soldats entrent; ils portent les chaises, la table dans la cuisine. Le général déroule une grande carte sur le plancher; il ôte ses bottes et s'étend dessus. Ensuite il appelle :
'■ — Y êtes-vous, un tel?
« — Présent, général. »
a Et six ou sept capitaines, lieutenants, entrent.
" — Un tel, voyez-vous le chemin d'ici Melting? 1)
« Tous avaient sorti une petite carte de leur poche.
■i y— Oui, mon général.
« - Et de Metling à Sarrebourg?
" — Oui, mon général.
« — Dites les noms. »
« Et l'officier dit les noms des villages, des fermes, des ruisseaux, des ponts, des bouquets de bois, le tournant des chemins, et même les embranchements des sentiers.
« Le général suivait avec son ongle.
« — C'est ça! Eh bien, vous allez prendre vingt hommes , et vous pousserez jusqu'à Saint-Jean, par tel chemin. Vous verrez!... En cas de résistance, vous viendrez me prévenir. Allons, vivement! »
« Et l'autre sort.
« Le général, toujours sur sa carte, en appelle un deuxième.
« — Présent, général.
« — '\'ous vojez Lixheim.
y — Oui, mon général. «
» Ainsi de suite !
« Au bout d'une demi-heure, il avait envoyé tout son monde en reconnaissance, à Sarrebourg, Lixheim, Diemeringen, Lutzelbourg, Fénétrange, enfin sur tout ce côté de la ville. Lt quand ils furent partis, excepté vingt-cinq ou trente chevaux qui restèrent, il se releva et me dit :
« — Vous allez me donner un bon lit, et vous me préparerez à déjeuner pour demain matin, à sept heures. J'aurai à ma table tous ces officiers que vous venez de voir ; ils au-
HISTOIRE DU PLEBISCITE
ronl bon appétit. Vousavez de la volaille, vous avez du lard ; votre femme est une bonne cuisinière, je le sais; et vous avez aussi du bon vin. J'entends que tout soit bon; vous me comprenez ! 1)
Je ne lui répondis pas, et je sortis prévenir ma femme, qui venait de s'habiller et descendait l'escalier. Elle avait entendu de la cuisine, et répondit :
« — C'est bon ! On obéira, puisque les brigands ont la force ! »
« Ce gueux de général entendit très-bien; mais cela lui était égal ; sa principale affaire était d'avoir ce qu'il voulait.
« Ma femme le conduisit en haut et lui montra son lit. Il regarda dessous, dans les armoires, dans le cabinet; puis il ouvrit les deux fenêtres du coin; il vit ses hommes en bas, à leur poste, et se coucha sur le lit.
« Jusqu'au malin tout fut tranquille.
« Alors les autres revinrent ; le général les écouta. Il envoya tout de suite quelques-uns de ceux qui étaient restés, vers Dossenheim, du côté de Saverne, et environ deux heures après ces mêmes hussards revenaient, avec l'avant-garde du corps d'armée.
« Le général avait reconnu que tous les défilés étaient abandonnés, et qu'on pouvait entrer en Lorraine sans danger; que Mac-XIahon et de Failly avaient gagné le large, et qu'il n'y aurait plus de bataille dans nos environs. »
C'est tout ce que me dit le cousin; en fumant sa pipe.
On venait d'ouvrir la porte qui donne sur le jardin, pour avoir de l'air dans la cuisine, et nous regardions de l'échoppe tous ces Allemands , avec leurs casques, leurs habits mouillés, leurs bottes de légumes et leurs quartiers de viande sous le bras. A mesure que cela cuisait, Marie- Anne distribuait le bouillon, la viande et les légumes, à ceux qui se présentaient avec leurs gamelles; ils rassortaient aussitôt et d'autres venaient. On n'a jamais vu de viande plus fraîche et en pareille quantité ; un seul de ces morceaux aurait suffi pour quatre ou cinq Français.
Quelle tristesse de penser que les nôtres avaient tant souffert de la faim dans notre pays même, avant et après la bataille; quel serrement de cœur!
Sans nous être parlé, Georges et moi nous avions la même pensée, car tout à coup il me dit:
ce Oui, CCS gens-là se sont arrangés un peu mieux que nous! Cette viande ne leur vient pas d'ici, puisqu'ils n'ont pas encore réquisi-
tionné le bétail ; elle leur vient du chemin de fer; j'ai vu cela ce matin, à l'arrivée des fourgons. Ils ont aussi reçu pour les officiers de gros boudins, des estomacs de bœufs, bourrés de hachis, et d'autres comestibles que je ne connais pas; leur pain seul est noir, mais ils le mangent ave: plaisir. Leurs intendants ne sortent pas de la haute école comme les nôtres ; ils n'alignent peut-être pas aussi bien les chiffres; mais les soldats ont de la viande, du pain, du vin, du café; et les nôtres mouraient de faim, comme nous l'avons vu nousmêmes. S'ils avaient reçu la moitié des rations de ceux-ci, jamais les paysans ne se seraient plaints d'eux à Niederbronn; ils auraient encore nourri les malheureux sur leur passage.
Vers onze heures du soir, je retournai plus calme au moulin. Les sentinelles me connaissaient déjà. Son Allesse dormait, ses deux aides de camp aussi, et M. l'aumônier pareillement ; ils avaient pris nos lits sans façon. Les domestiques s'étaient couchés dans la grange, sur ma paille; et moi je ne savais où me mettre. Tilalgré cela, j'étais un peu plus tranquille, en pensant à ce que le cousin m'avait dit : — Si ces Allemands recevaient leurs vivres du chemin de fer, tout pouvait encore aller; j'espérais que nous conserverions notre bétail, et puis que ces gens iraient plus loin. C'est dans ces idées que je m'étendis sur des sacs de farine, au moulin, et que je m'endormis profondément.
Mais le lendemain, je vis combien Georges s'était trompé sur le chapitre des vivres. Je ne parle pas seulement de tout ce qu'on avait volé dans notre village ; à chaque instant les gens venaient se plaindre chez moi, comme si j'avais été responsable de toul :
« iMonsieur le maire, on m'a pris mon lard dans la cheminée.
— Monsieur le maire, on m'a pris mes bottes sous le lit.
— Monsieur le maire, on a fait m.anger mon foin aux chevaux; qu'est-ce que je vais faire pour nourrir ma vache? »
Ainsi de suite.
Les Prussiens sont les plus grands voleurs de la terre ; ils n'ont pas de honte ; ils vous ôteraient le pain de la bouche pour l'avaler.
Ces plaintes m'avaient tellement indigné, que je pris le courage d'en parler à Son Altesse, qui m'écouta très-bien, et me dit que c'était malheureux ; mais qu'il fallait se souvenir du proverbe français : « A la guerre comme à la guerre! » et que ce proverbe était
HISTOIRE DU PLEBISCITE
aussi bien fait pour les paysans que pour les soldats.
Tout cela n'aurait encore rien été, si les réquisitions n'avaient pas commence; mais alors les quartiers-maîtres arrivèrent , — comme ils disaient, — pour s'entendre avec moi.
J'eus beau leur représenter que nous étions de pauvres gens, déjà ruinés aux trois quarts, ils me répondirent :
«Arrangez-vous!... Il nous faut tant de milliers de foin, tant de quintaux d'avoine, d'orge, de farine, et tant de viande, soit bœuf, ïoit mouton, de bonne qualité; sinon, monsieur le maire, on mettra le feu dans votre village. »
Son Altesse le duc de Saxe et ses ofQciers \«eDaient de partir, pour visiter le camp autour de la place, j'étais seul. Je voulus faire sonner à l'église, pour convoquer le conseil municipal; mais les sonneries étaient défendues; alors j'envoyai le bangard prévenir chaque conseiller l'un après l'autre; mais les conseillers ne bougeaient pas ; ils croyaient qu'en restant chez eux, les Allemands ne pourraient rien faire.
- Dans cette extrémité, je fis publier par Martin Kopp, au son de caisse, la liste de ce que le village avait à fournir en toutes sortes de vivres et denrées, avant onze heures du malin, priant tous les honnêtes gens de se dépêcher, s'ils ne voulaient pas voir mettre le feu aux deux bouts du village.
A peine ces publications étaient-elles faites, que chacun se dépêcha d'arriver, apportant tout ce qu'il pouvait.
Les quartiers-maîtres prirent livraison ; ils emmenèrent aussi ma plus belle vache et me donnèrent un reçu de tout, au nom de Sa Majesté le roi de Prusse.
L'indignation du monde était t^rible.
A force de vols et de filouteries dans ces premiers jours, on n'aurait plus trouvé seulement une livre de viande salée à acheter dans le pays ; et quant à la viande fraîche, il ne fallait pas y penser. Eh bien ! lorsque les Prussiens réquisitionnaient, on trouvait de tout, à cause de cette menace à'incendie. On savait ce qu'ils avaient fait en .41sace, et naturellement on les jugeait capables de recommencer.
.4.prés ces réquisitions, qu'on pouvait regarder comme le bouquet de Son .lltesse, les Prussiens levèrent le camp, en nous annonçant aut' d"autres allaient venir. J'entendis aussi monsieur le baron d'Engel donner l'ordre à l'une de ses estafettes de commander à
Sarrebourg six mille rations de pain ei de café. Alors je compris qu'il était bien entendu que nous allions nourrir tous ces gens jusqu'à la fin de la campagne, et l'on pense quelles tristes réflexions je fis sur notre position. L'intendance allemande ne me paraissait plus si magnifique; je comijrenais que c'était tout simplement le pillage organisé.
Le duc et ses gens venaient à peine de partir, qu'un capitaine de hussards, monsieur CoUomb, arrivait le remplacer, avec six chevaux, et puis un adjudant, monsieur le comte de Bernhardy, avec trois autres chevaux. Ils arrivaient de Saverne tout mouillés, ayant passé la nuit sur la côte, et cela leur donnait une faim terrible.
Je leur exposai qu'on nous avait tout pris, que nous n'avions plus de quoi vivre nousmêmes ; mais ils ne voulurent pas me croire, et ma femme fut obligée de bouleverser la maison pour leur trouver à dîner.
Tout en mangeant de très-bon appétit, ces messieurs nous racontèrent qu'ils avaient fait pendre onze paysans de Gûnstett, après la bataille de Wœrth.
Us nous dirent aussi que le lendemain un convoi de vivres arriverait au village, et c'était vrai. Malheureusement, ce convoi s'en alla directement à Sarrebourg.
Les batteries de Phalsbourg avaient démonté celles des Prussiens aux 0^'atre-Vents. Des morts et des blessés en assez grand nombre étaient partis pour la grande ambulance de Saverne ; quelques-uns se trouvaient encore dans la salle d'école de Pfalsweyer ; cela rendait ces Prussiens de mauvaise humeur. Ou aurait cru qu'il fallait les laisser venir nous voler, nous piller, nous bombarder et nous brûler, sans se défendre; qu'on commettait des crimes contre eux, et qu'ils avaient des droits sur nous, comme sur leur peuple de valets.
Ils se figuraient cela!
Et j'ai toujours vu ces Allemands se plaindre ainsi, soit qu'ils nous aient pris pour des bêtes, soit qu'ils aient été des bêtes euxmêmes. Je ne sais pas au juste, mais je crois qu'il y avait de l'un et de l'autre.
Après le passage du convoi de vivres, qui dura bien deux heures, arrivèrent des canons, des fourgons de poudre et d'obus; jamais notre pauvre village n'avait entendu de bruit pareil; on aurait dit un torrent qui galope sur des rochers.
Le lli^ corps passait; il y en avait douze comme celui-là, chacun de quatre-vingts à quatre-vingt-dix mille hommes.
HISTOIRE DU PLEBISCITE
Nous ne savions absolument plus rien de DOS troupes à nous, ni de nos parents et amis en viFle; nous étions enfermés comme dans une île, au milieu de cette inondation de Prussiens, de Saxons, de Bavarois, de Wurlembergeois, de Badois, qui passaient, passaient toujours, et dont il était impossible de voir la fin.
Il parait que les réquisitions qu'on avait faites la veille et cet immense convoi de provisions que nous Tenions de voir défiler ne suffisaient pas aux Allemands, et qu'on ne voulait plus s'adresser à M. le maire, car les officiers que nous logions étant partis de grand malin, tout à coup, vers sept heures, des cris s'élevèrent au village : les Prussiens venaient enlever tout notre bétail d'un coup. Mais, celte fois, ils s'y étaient mal pris : ils n'avaient pas gardé le derrière des maisons, et chacun se mit à chasser ses bêtes au bois : bœufs, vaches, chèvres, tout grimpait à la côte; les femmes et les filles, les vieillards et les enfants derrière.
Ils n'attrapèrent presque rien.
Depuis ce moment, malgré leurs menaces, le bétail resta sous bois ; et l'on apprit aussi que nous avions des partisans, qui se promenaient dans le pays; les ims disaient que c'étaient des turcos échappés de Wœrth, les autres que c'étaient des chasseurs français; mais les Prussiens n'aimaient plus à se hasarder en petit nombre, hors des grands chemins; c'est pour cela, sans doute, qu'ils n'allèrent pas chercher nos bêtes au Krapenfelz.
Le lendemain, 14 août, on voyait les Allemands s'agiter sur la côte de Wécliem. Un prince prussien, — le prince Albert, — vieux, le nez et le menton en galoche, mais toujours achevai, était à Metting; le bruit courait que le grand bombardement de Phalsbourg allait commencer ; que plus de soixante canons se rangeaient en batterie au-dessus du moulin de Wéchem ; que l'on remuait la terre pour couvrir les pièces, et que ce serait trèssérieux.
Ce même jour, quand j'y pensais le moins, les quartiers-maîtres revinrent pour réquisitionner de la viande. Mais je leur dis que toutes les bêtes étaient au bois par leur faute ; qu'ils avaient tout vouluprendre d'un coup, et qu'ils n'auraient plus rien.
En écoutant ces oiiservations très-justes, ils me menacèrent. Alors je leur dis :
« Emmenez-moi... Mangez-moi !... Je suis vieux,.. Vous ne ferez pas gras !... »
Cependant, comme ils nous menaçaient du feu, je fis publier que les Prussiens récla-
maient encore, au nom du roi de Prusse, dix quintaux d'avoine et d'orge, trois mille de paille et autant de foin, et que si tout n'était pas arrivé sur la place à midi sonnant, ils nous incendieraient sans m'iséricorde...
Et cette fois encore tout arriva !
Ces Allemands avaient trouvé le vrai moyen de forcer les gens à se dépouiller jusqu'cà la chemise : Le feu! Le feu! Voilà le vrai génie des Prussiens. Personne n'avait connu le feu, la puissance du feu, comme ces bandits. Dieu seul jusqu'alors avait fait descendre le feu sur ses pauvres créatures, pour venger les grands crimes de Sodome et de Gomorrhe; ils l'ont employé, eux, pour nous réduire à la mendicité ! C'est la punition de notre bêtise.
Mais espérons que le peuple ne sera pas toujours aussi bête; Dieu prendra pitié de nous. Je ne dis pas le Dieu des jésuites ni celui des Prussiens, — qui sont des jésuites prolestants, — mais celui que chacun sent dans S'a poitrine; celui qui nous fait répandre des larmes de pitié sur nos frères injustement écrasés; c'est de ce Dieu-là que je parle, et c'est à lui que je crie :
« Regarde ce que nous avons souffert ! Vois si nous l'avons mérité; vois si nous sommes cause de notre ignorance ; et si nous en sommes cause, punis -nous !... Mais si les autres en sont cause, s'ils nous ont refusé des écoles, s'ils ne nous ont rien appris de cç que nous devions savoir ; s'ils ont profité de notre crédulité pour nous tromper, mon Dieu, pardonne-nous et rends-nous notre patrie, notre chère patrie d'Alsace et de Lorraine !... Ne nous fais pas Allemands !... Ne nous réduis pas à recevoir des soufflets , comme les soldats allemands; n'abaisse pas nos enfants, nos pauvres enfants, à être les domestiques et les bestiaux des nobles allemands ! — Mon Dieu, nous sommes bien coupables d'avoir cru Vlionnéte homme, qui t'avait prêté serment, pour le violer, et ses ministres, qui commençaient la guerre d'un cœur léger, — après nous avoir promis la paix, — et qui se sont sauvés la poche garnie ; mais nous n'avons pourtant par mérité , nous, Alsaciens et Lorrains, les plus fidèles enfants de la grande Révolution, non, nous n'avons pas mérité de devenir Allemands et Prussiens !... Oh Iquel malheur !...»
Je viens de pleurer... Après tant de misères et d'abominations, mon cœuradébordé...
Maintenant je continue, et je tâcherai de ne jamais oublier que je raconte une histoire vraie, que tout le monde connaît, que tout le monde a vue.
HISTOIRE DU PLEBISCITE
Ce même jour, vers le soir, plusieurs voitures d'Alsaciens, revenaut deLunéville, passèrent par le village pour retourner chez eux. Les Prussiens les avaient forcé? de marcher ; leurs chevaux n'avaient plus que la peau et les os ; et ces gens maigres, jaunes, tombaient à force d'avoir reçu des coups et d'avoir supporté la faim.
On ne leur avait pas seulement donné une ration de pain sur toute la route ; les Allemands avalaient tout! Ils auraient vu tomber un des noires, un de ceux qu'ils avaient forcés de traîner leurs bagages ; ils l'auraient vu tomber là de fatigue et de privations à leurs pieds, qu'ils ne lui auraient pas tendu seulement un verre d'eau. Sans nos pauvres frères lorrains envahis, qui les nourrissaient de leur propre misère, ils seraient tous morts. Voilà la vérité. Nous l'avons vu nousmêmes plus tard, car le même sort nous était réservé.
Après le passage de ces malheureux, auxquels je donnai du pain, quoique nous n'en eussions plus guère, puisque les Allemands, trois jours avant, nous avaient volé vingtsept miches au sortir du four; après ce triste spectacle, nous vîmes arriver coup sur coup, avec un grand fracas et trainements de sabres, trois aides de camp prussiens, qui nous annoncèrent : le prenjier , un colonel ; le deuxième, un général, et le troisième, je ne sais plus quoi... un duc, un prince, quelque chose dans ce genre !
C'est le colonel que j'eus l'honneur — comme ils disaient — de goberger, le colonel ■Waller, du 10^ régiment de grenadiers silésiens ; et puis le général vint aussi me faire l'honneur de souper à mes dépens. Celui-là s'appelait Mâcha Cowley. Ils nous firent le plaisir de nous annoncer que le lendemain on bombarderait solidement Phalsbourg. Ces gens-là sont pleins de déhcatesse ; ils pensaient que cette bonne nouvelle allait nous réjouir, moi, ma femme et ma fille !
Le drapeau des grenadiers silésiens fut apporté dans la chambre du colonel. Ce régiment arrivait des frontières autrichiennes ; il avait attendu la déelaration de neutralité des bons catholiques de là-bas, pour venir, en chemin de fer, se joindre aux douz.î corps d'armée qui nous envahissaient avec tant de gloire.
C'est ce que j'appris, en écoutant ce qu'ils se disaient entre eux.
Cette nuit là fut bien mauvaise pour nous. LesofTiciers voulaient êtreservischacun àpart, l'un après l'autre ; ma femme était obligée de cuire pour eux, de leur apporter leurs plats,
enfln de se faire leur servante; et Grédel, malgré son indignation, aidait la mère, toute pale et les dents serrées.
Le général et le colonel ne soupèrent qu'à neuf heures, l'aide de camp à dix, ainsi de suite, durant toute la nuit, sans s'inquiéter des fatigues et de l'épuisement des pauvres femmes.
Ils riaient beaucoup de M. le curé de Yilstourg, chez lequel ils avaient passé la nuit précédente, etqui leuravaitditquelemalheur de Napoléon venait d'avoir retiré ses troupes de Rome, et que « quiconque mangerait du pape, en crèverait'. »
Ils admiraient ces paroles et s'en faisaient du bon sang.
Moi, dans mon coin, je pensais que d'un imbécile on ne peut entendre que des sottises.
A la fin, je finis par m'endormir, le front sur les genoux ;maislejourparai5saità peine, que la maison était déjà remplie du bruit des éperons, des sabres, et surtout des cris de M. l'aide de camp:
«Viendras-tu, chenapan ?Viendras-lu, bourrique, àne, bélitre, pendard? Mauvais drôle, viendras-tu bientôt '? »
C'est ainsi qu'il appelait son domestique. C'est leur manière de traiter leurs soldats, qui les écoutent gravement, la main près de l'oreille, les yeux fixes, sans murmurer une parole. Bienheureux encore quand le discoui's ne finit pas par un grand soufflet, ou un coup de pied au bas du dos ! Et c'est comme cela qu'ils pensentnous voir un jour; c'est cequ'ils appellent nous donnera les nobles vertus allemandes. »
Le colonel déjeuna vers cinq heures du malin ; une compagnie vint prendre le drapeau et le régiment partit. Nous étions bien contents, quand le bombardement commença vers sept heures d'une façon épouvantable: soixante pièces de canon sur la côte de AVéchem tiraient à la fois !
Laville répondit aussitôt, maisàseptheures et demie, une noire colonnede fumée s'élevait déjà sur Phalfbourg. Les gros canons de la place n'en répondaient qu'avec plus de rage ; lesobus sifflaient, les bombes éclataient sur la côte, et les coups de tonnerre du basti m de "Wilschberg roulaient dans nos échos ^usqu'au fond de l'Alsace.
Ma femme et Grédel, assises l'une en face de l'autre, se regardaient en silence; moi, je me promenais de long en large, la tète penchée, songeant à Jacob et à tous les honnêtes gens, qui, dans ce moment, voyaient se con-
HISTOIRE DU PLEBISCITE
sumer leurs maisons, leurs meubles, le fruit de leur travail pendant cinquante ans.
\ dix heures je sortis, la colonne de fumée était devenue plus large, elle s'étendait vers l'hôpital et l'église; on aurait dit un grand drapeau noir, qui secourbede temps en temps, et puis qui se relève jusqu'au ciel.
Un escadron de cuirassiers, et derrière, un autre de hussards, filaient sur la colline; mais ils descendirent ventre à terre du côté de Metting, où se trouvait le quartier général du prince Albert.
Les obus des soixante pièces continuaient de monter dans les airs et de retomber dans la fumée ; les bombes et les obus de la ville roulaient derrière les batteriesdes Prussiens ; elles éclataient dans les champs.
On entendait aussi les échos de Lutzelbourg tonner de seconde en seconde ; le vieux château, là-bas, devait trembler sur son rocher.
Au milieu de cet épouvantable vacarme, le pillage recommençait; pendant que les chefs admiiaient l'incendie de la ville avec des lunettes, des bandes de maraudeurs couraient de maison en maison, mettre la baïonnette sur la poitrine des femmes et leur demander du vin, de l'eau-de-vie, du beurre, des œufs, du fromage, enfln tout ce qu'ils espéraient trouver, d'après l'inspection des lieux. Si vous aviez un rucher, il leur fillait du miel ; si vous aviez une basse-cour, il leur fallait des poules ou des œufs.
Ces bandits dévalisaient tout. Ils commettaient encore d'autres horreurs, qu'il n'est pas même permis de dire.
Voilà ce qu'on appelle les bonnes vieilles mœurs allemandes!
Et puis ils nous reprochent nos turcos ; mais les turcos sont des saints auprès de ces êtres sales, crasseux, goinfres, infestés de maladies honteuses, et qui remplissent encore aujourd'hui nos hôpitaux.
En arrivant près de chez nous, ces bandits virent un homme qui les attendait sur sa porte: je tenais ma fourche, et Grédel derrière avait la hachette. Alors, n'ayantsansdoule pasd'ordre écrit de voler, et craignantaussi le secours des voisins, ils passèrent leur chemin
Mais, vers onze heures, un lieutenant, avec un cantinier, vint me dire de lui céder quelques litres de vin, qu'il me payerait exactement. C'était une manière polie de piller, car allez donc refuser crédit à ceux qui vous tiennent par la gorge.Je les conduisis au cellier; le cantinierremplilses deux tonnelets, et puis ils repartirent.
Le colonel levint plus tard à la lé e de son régiment et s'avança, sans descendre de cheval, jusqu'à la porte, demandant un morceau de pain et un verre de vin, que ma femme lui présenta. Il ne pouvait s'arrêter davantage.
A peine était-il parti, qu'on vint encore remplir les tonnelets de la cantine; cette fois c'était un fcld-weibel, qui juruil qne tout serait payé le soir même. 11 vida le restant de la barrique et s'en alla fièrement.
Pendant que cela se passait, le canon tonnait toujours et la fumée montait plus épaisse. Les bombes de Phaisbourg éclataient sur le plateau de Berlingen. A quatre heures et demie, la moitié de la ville était en feu; à cinq heures, l'incendie paraissait s'étendre encore, et la tour de l'église, toute en pierres, restait debout, mais vide comme une cage : les cloches étaient fondues, les poutres et le toit brûlés; on voyait à travers, de six kilomètres.
Vers six heures, les gens du village, devant leurs maisons, les mains jointes, virent tout à coup la flamme monter jusqu'au haut de cette fumée, dans le ciel.
Le canon ne tonnait plus. Un parlementaire venait de partir, poursommer encore la plaide; mais nos garçons n'étaient pas de ceux qui se rendent, ni les gens de Phaisbourg non plus ; au contraire, plus on brûlait, moins il leur restait à perdre; et par bonheur le biscuit et la farine qu'on voulait envoyer à Metz, depuis la bataille de Reichshofîen, étaient restés à la manutention : on avait des vivres pour longtemps! Seulement la viande et le sel allaient manquer bientôt; comme si des gens de bon sens ne devaient pas avoir toujours dans ime ville de guerre, au fond d'une cave, du sel pour dix ans! Le sel n'est pas cher, il ne se gâte pas ; au bout d'un siècle, on le retrouverait à la même place. Mais nos intendants sont si forts! Un pauvre meunier ne pourrait pas se permettre de leur donner ce simple avis. C'est pourtant la privation de sel qui fît le plus souffrir les nabitants, pendant les deux derniers mois du siège.
Le parlementaire revint à la nuit, et nous apprîmes qu'on ne se rendait pas.
Quelques obus furent encore lancés ; ils tuèrent du monde déjà sorti des casemates : des femmes et de pauvres malheureux. Ensuite le feu cessa des deux côtés. Il pouvait être neuf heures. Le grand silence, après tout C6-bruit, nous étonnait. J'étais sur ma porte à regarder, quand tout à coup, dans la nuit sombre, je vis arriver le cousin :
« Personne n'est là? fit-il.
— Non. a
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Ils tiraient de leur cave deux pauvres vieillards . . . (Page Ci.)
Et nous entrâmes dans la chambre, où se trouvaient Grédel et ma femme.
a Eh bien, dit-il en riant et dignant de l'œil, nos garçons ne se rendent pas; le commandant de place est un brave homme.
— Oui, dit ma femme; mais qu'est-ce que Jacob est devenu maintenant?
— Bah ! fit Georges, il se porte très-bien ! J'en ai vu d'autres, des bombardements, à Saint-Jean d'UUoa; on tirait sur nous avec d'autres obus; ceux-ci ne sont que de six et de douze : les nôtres étaient de soixante. Eh bien, au bout du compte, quand un homme est tombé, sur trente et quarante, c'est beaucoup. Soyez donc tranquilles , je vous réponds que nos garçons vont bien , d'autant plus que la meiUeure place est toujours sur les rempaits.»
I! s'assit alors et alluma sa pipe. L'incendie de la ville était fi vif et si clair, qu'il faisait trembler l'ombre de ncs petites vitres sur les rideaux du lit.
a Ça brûle bien, dit le cousin. Ils doivent avoir terriblement chaud tout de même làbas! Mais quel malheur maintenant que le tunnel d'Archeviller n'ait pas sauté ; que l'ordre de Sa Majesté l'Empereur ne soit pas venu de mettre une allumette au fourneau de mine déjà tout chargé ! Quel malheur pour la France d'avoir un âne pareil à sa tète ! La ville tient; si le tunnel avait sauté, les Allemands seraient forcés de la prendre. Le bombardement n"y fait rien; il faudrait ouvrir la tranchée, et puis livrer deux ou trois assauts. Cela les retiendrait là (rois semaines, un mois, et peu-
HISTOIRE DU PLEBISCITE
— Allons, pousse, misérable, que ce soit plus tôt fini ! .. (Page 66.)
dant ce temps le pays pourrait se retourner. Je sais bien que les Prussiens ont une route par Forbach et Sarre-Union, pour rejoindre le chemin de fer à Nancy; mais Toul est là I... Et puis quelle diiïérence d'arriver à pied, d'étape en étape, en traînant des canons, des munitions, des vivres de toute sorte derrière soi, des convois qu'il faut escorter, surveiller, parce qu'ils peuvent être attaqués, ou d'avoir un bon chemin de fer qui vous amène tout tranquillement les choses. Oai, c'est un grand malheur d'avoir un crétin pour maitre, et des gens autour de lui qui le font passer pour un aigle. »
Ainsi parla le cousin, et ma femme lui dit qu'elle aimait mieux voir passer les Allemands, que de les garder chez nous.
« Vous parlez comme une femme, lui ré-
pondit Georges. Sans doute nous avons des pertes, mais croyez-vous que la France ne nous remboursera pas? Croyez-vous que nous aurons toujours des imbéciles et des flagorneurs pour députés? Si l'on ne nous payait pas, eh bien, plus tard, qui voudrait encore se défendre? On ouvrirait toutes les portes à l'ennemi; ce serait la perte de la France! Otez-vous donc ces idées de la tête, Catherine, et croyez bien que notre intérêt est le même que celui de ia nation tout entière. Ah! si ce tunnel avait sauté, les Allemands feraient une autre mine ! »
Le cousin, là-dessus, se mit à regarder cette pauvre ville, qui ressemblait à une mer de flammes ; sur deux cents maisons, cinquante-deux et l'église brûlaient!
HISTOIRE DU PLÉBISCITE
On n'entendait rien, à cause de la distance, mais quelquefois un éclair rouge arrivait jusqu'à nous; et la lune, au-dessus, à gauche, suivait tranquillement son chemin, comme depr.is le commencement du momie : toutes les abominations et tous les crimes des hommes ne dérangent rien làhaul !
Enfin Georges, ayant regardé cela les sourcils froncés, partit sans rien dire de plus
Nous restâmes levés toute la nuit. Vous pensez bien que personne ne dormait au village; chacun avait là bis un fils, un frère, un ami.
Le lendemain, 15 août, quand le brouillard du matin fut dissipé, la fumée montait toujours, mais elle était moins forte. Alors la grande masse des Allemands continuait sa route vers Nancy; et le lieutenant qui promettait de me payer mon vin, avait levé le pied sans me dire bonjour lù bonsoir. Si les autres officiers allemands ressemblent à celui-là, je ne conseille à personne de leur confier un liard sur parole.
Après le départ de cette seconde armée, — c'était le 6° corps, — le lendemain dimanche et le surlendemain, nous vîmes passer des régiments de cavalerie : des chasseurs, des lanciers, des hussards, bruns, verts, noirs, innombrables ! Ils défilaient tous par notre vallée, et se dirigeaient vers l'intérieur de la France.
Il restait pourtant encore de l'infanterie et de l'artillerie autour de Phalsbourg, sur les côtes de Wéchem, de Yiischberg, de Biechelberg, des Qualre-Yenls, des Baraques, etc. Le bruit courait qu'ils allaient recevoir de gros canons, pour faife le siège régulier de la place; mais ils avaient juste la force nécessaire pour garder le passage du chemin de fer, le tunnel d'Archeviller, et de notre côté, le défilé de Graufthal.
Les vivres, les munitions, les chevaux de remonte et l'infanterie suivaient la vallée de Luizelbourg; la cavalerie suivait en partie la nôtre.
Depuis, on n'a plus vu chez nous que de petits bombardements; on aurait pu faire des sorties, les gens de bon sens auraient mieux aimé donner leur bétail à la ville, que de le vnii- réquisitionner par les Prussiens.
Oui. voilà ce qui nous ennuyait le plus : h s iv(iuisilions! Les sept ou huit mille hommes (jui bloquaienlla ville, vivaient sur notre compte et ne se privaient de rien.
Mais un peu plus tard, pendant le blocus de Mi'i/., nous devions encore éprouver d'autres misères.
(Juciques jours après le passage des derniers escadrons de hussards, nous apprîmes un matin que les Phalsbourgeois avaient fait une sortie, pour enlever le bétail de Biechelberg. Ils auraient pu, cette nuit-là, prendre toute la giiinison du village; mais l'officier qui 1- s conduisait étaitun pauvre sii-e. Au lieu d'arriver en silence, il avait fait tirer le canon à deux cen's pas des avant-posies ennemis, pour effrayer les Prussiens. Ceux-ci, tout étonnés, avaient sauté de leurs lits, car ilsdormaient; ils s'étaient tous échappés, en fusillant les nôtres, et les paysans avaient poussé bien vile leur bétail au bois.
On voit comme nos officiers entendaient la guerre.
«Ceux de 1814, disait notre vieux gardechampêtre, Martin Kopp, s'y prenaient autrement; ils ramenaient toujouis des bœufs, des vaches et des prisonniers en ville. »
Le cousin Georges, quand on lui parL.il de cela, levait les épaules.
Le pire, c'est que les Prussiens se moquaient de nous autres, pauvres diables de Rôihalp, en nous appelant la « grande nation! » Ce n'était pourtant pas notre faute, à nous, si la moitié de nos officiers, sortis de l'école des jésuites, ne savaient pas leur métier. Si l'on avait appris à nos garçons l'exercice; si tout le monde avait été forcé de servir chez nous, comme en Allemagne; et si chacun avait été mis à la place qui lui convenait, selon ses connaissances et son courage, je crois que les Prussiens n'auraient pas eu si souvent l'occasion de rire de la « grande nation. »
Ce fut, du reste, la seule sortie qu'on essaya pendant le siège. Le commandant Taillant, qui ne manquait pas de bon sens, avait sans doute reconnu qu'avec des officiers de cet acabit et des soldats qui ne savaient pas l'exercice, il valait mieux rester derrière les remparts et se passer de viande.
Vers le même temps, l'officier commandant le poste des landwehr, à Wéchem, le plus grand ivrogne et le plus terrible braillard que nous ayons jamais vu dans ce pays, vint me faire sa première visite, avec une .|iiinzaine d'hommes, la baïonnette au bout de fusi
11 venait réquisitionner au village trois cents miches de pain ; du foin, de la paille et de l'avoine en proportion.
D'aliord, il entra dans mon moulin en criant :
HISTOIRE DU PLEBISCITE
o Hé ! bonjour, monsieur le maire. »
Moi, voyaut ces baïonueltes à la porte, j'étais inquiet.
« Je viens, dit le lieutenant, vous apporter une afÛL'he de Sa Majesté le roi de Prusse. Lisez-moi cela! o
Et je lus cette affiche .
«Nous, Guillaume, roi de Prusse, faisons savoir aux habitants du territoire français, que l'Empereur Napoléon III ayant attaqué par terre et par mer la nation allemande, qui désirait et qui désire toujours vivre en paiy avec le peuple français, nous a forcé de prendre le commandement de nos armées, et par suite des événements de la guerre, de dépasser les frontières de la France ; — mais que je fais la guerre aux soldats, et non aux citoyens français, qui continueront à jouir de toute sécurité, pour leurs personnes et pour leurs biens, aussi longtemps qu'ils ne me forceront pas eux-mêmes, par des entreprises hosiiles contre les troupes allemandes, à leur retirer ma protection, o
«Vous allez poser cette affiche, me dit le lieutenant, à votre porte, à celle de la mairie et à celle de l'église. Hein ! cela vous réjouit...
^Sans doute, lui dis-je.
— Alors, nous sommes bons amis, fit-il, et les bons amis doivent s'aider les uns les autres. Allons, mes enfants, allons, entrez ! cria-t-il à ses soldats en riant, vous êtes en quelque sorte ici dans la maison paternelle ; on ne vous refusera rien. Entrez! »
Et les bandits entrèrent au mouliu , du moulin dans la cuisine, de la cuisine dans la maison, et puis ils descendirent à la cave.
Ma femme et Grédel s'étaient sauvées.
Le pillage en règle commença. On vida ma cheminée ; on défonça ma dernière tonne devin; on ouvrit mon armoire, en fliirant jusqu'au fond, comme une meute de chiens. Je vis un de ces soldats enlever jusqu'à la chandelle de son chandelier, et la fourrer dans sa botte.
Une de mes brebis s'étant mise à bêler :
« Hé I cria le lieutenant, des moutons !... Il nous faut aussi des moutons ! »
Et les misérables allèrent dans l'étable prendre mes brebis.
Quand tout fut dévalisé, cet honnête officier, ce brave Allemand me remit la liste des réquisitions régulières, en me disant :
« Voici ce qu'il nous faut! Vous m'amènerez tout cela ce soir même à Wéchem. Sinon, nous serons forcés de revenir ; vous comprenez, monsieur le maire ? Et surtout n'oubliez
pas les affiches, les affichesde SaMajesté, c Cb., le plus important ; c'est principalement pour cela que nous sommes venus. Allons , monsieur le maire, au revoir, au revoir ! »
Il me tendait la main, dans son gros gant de peau, l'abominable scélérat. Je lui tournai le dos; il fit semblant de ne rien voir, et soriit au milieu de ses braves, tous chargés comme des mulet-:, riant, se gobergeant et levant le coude, car chacun avait rempli sa gourde de fer-blanc et fourré quelque chose dans son sac.
Plus loin, ils entrèrent chez plusieurs autres notables, chez le cousin, chez monsieur le curé Daniel. Ils étaient si chargés de rapines, qu'à la dernière maison ilsflrenl halte, pour mettre une voiture et deux chevaux en réquisition, chose qui leur parut plus commode que de porter eux-mêmes ce qu'ils venaient de voler.
La guerre est la véiitable école du brigandage ; au bout de vingt ans de guerre, le genre humain ne serait plus qu'une grande bande de scélérats.
C'est peut-être à cela que nous fommes tous réservés, car je me rappelle que le vieux maître d'école de Bouxviller nous dirait qu'il avait existé des peuples immenses et plus riches que nous , qui pouvaient prospérer longtemps encore par le commerce et l'industrie, et qui s'étaient tellement acharnés à leur propre destruction, par la guerre, que leurs pays sont devenus des plaines de sable où rien ne pousse, où l'on ne découvre plus que des rochers.
Voilàce qui nous menace et ce que je crains devoir avant de mouiir, si les Bismark, les Bonaparte, les Guillaume, et tous ces êtres de sang prennent le dessus et ne reçoivent pas le châtiment qu'ils méritent.
Le lieutenant pillard dont je vous ai parlé tout à l'heure a fini par devenir capitaine à la fin de la campagne ; il l'avait bien mérité I Son nom ne me revient pas en ce moment; mais je n'aurai qu'à dire qu'il se promenait de village en village, de cabaret en cabaret ; qu'il buvait comme un trou du vin, de la bière, de l'eau-de-vie; qu'il braillait des chansons comme un bœuf ; qu'il parlait avec atlendrissement des petits oiseaux ; qu'il réquisilionnait à tort et à travers, et qu'il rentrait à une heure, à deux heures, à trois heures du uiatin, tellement ivre, qu'on ne comprenait pas comment un être humain dans cet état pouvait encore se tenir à cheval, ce qui ne l'empêchait pas de recommencer le lendemain !... oui, je n'aurai qu'à dire cela, pour
que tous les gens de notre pays reconnaissent cette grosse brute allemande.
Du reste, les autres ofûciers de la landwehr commandant à Vilschberg, aux Quatre-Vents, à Mittelbronn et ailleurs r:^ valaient guère mieux. Après le départ des princes, des ducs, des barons, ceux-ci se regardaient déjà comme les seigneurs de notre pays. Tous les jours on apprenait de nouveaux crimes commis par eux, sur des malheureux sans défense. Tantôt à Mittelbronn ils fusillaient un pauvre idiot, qui courait pieds nus dans les bois depuis dix ans, ne faisant de mal à personne; le lendemain, à Yilschberg, ils mettaient tout nu un pauvre garçon, qui, par malheur, s'était approché de leurs batteries , et l'officier luimême l'écorchait à coups de botte; et puis, aux Quatre-Vents, ils tiraient de leur cave deux pauvres vieillards et les exposaient au froid et à la pluie deux jours et deux nuits de suite, en menaçant de les tuer s'ils bougeaient; ils pillaient bœufs, moutons, foin, paille, cassaient les meubles, enfonçaient les fenêtres, et cela de jour en jour, sans raison, pour le plaisir de tuer et de détruire.
Quelquefois ils se faisaient du bon sang, en menaçant les curés et les maires de les forcer à conduire le bétail qu'ils avaient volé. Et comme les Allemands ont toujours eu chez nous la réputation d'être de grands savants, je suis forcé de déclarer que je n'en ai jamais vus tenir un livre, soit parmi les officiers, soit parmi les soldats.
Le cousin Georges disait avec raison que tout leur savoir se rapportait au métier de soldat : l'espionnage et l'étude descartespour les officiers, et la discipline à coups de trique pour les autres. Ils n'ont qu'une seule idée claire dans la tête, c'est qu'il faut obéir aux chefs et recevoir gravement les soufflets qu'ils vous donnent.
Les jeunes gens employés dans le commerce voyagent ; ils s'instruisent chez les étrangers ; ils se laissent tout dire et ne répondent jamais à leurs maîtres, ce son t de bons employés et pas chers ; mais au premier signe ils retournent là-bas recevoir des coups de pied ; et cela ne leur fait rien de tirer sur leurs vieux camarades, sur ceux dont ils ont mangé le pain durant des années...
' Dans leurpays, les uns naissent pour donner des soufflets, les autres pour en recevoir; ils trouvent cela tout naturel ; on a de l'honneur ou l'on n'en a pas, selon que l'on est le fils d'un noble ou d'un marchand, d'un baron ou d'un ouvrier. Chez eux, moins un homme a d'honneur, plus il est bon soldat; onnelui demande
que d'obéir, de cirer les bottes et de brosser le cheval de l'officier, quand il l'ordonne: le fils d'un banquier ou de n'importe quel riche bourgeois obéit comme unautre! Aussi leurs armées sont bien disciplinées, on ne peut pas soutenir le contraire- Georges disait que leurs chefs supérieurs conduisaient plus facilement cent mille hommes, que les nôtres dix mille; qu'il leur fallait pour cela moins de talent. Je le crois bien! Moi, simple meunier, si, par hasard, j'étais né roi de Prusse, je les conduirais tous par la bride, comme mes chevaux, et mieux encore. J'aurais seulement soin, lorsqu'il s'agirait d'une entreprise difficile, de consulter deux ou trois finauds, qui m'éclairciraient la vue, et de prendre des jeunes gens instruits qui veilleraient aux affaires. Celle machine irait toute seule, comme mon moulin, où les engrenages s'emboîtent l'un dans l'autre, sans que je m'en occupe. La machine l'ait tout: l'esprit, le bon sens, le bon cœur ne servent à rien.
Ces idées me sont venues, en réfléchissant à ce que j'ai vu depuis le commencement de C3tte campagne, et c'est pourquoije dis qu'il faut absolument de la discipline, pour recommencer plus tard la partie; seulement, comme les Français ont de l'honneur, il faut leur faire comprendre que celui qui n'a pas de discipline manque à l'honneur, et qu'il trahit sa patrie. Alors, sans coups de pied et sans soulllets, nous aurons de la discipline; nous pourrons faire manœuvrer de grandes masses, et nous battrons les Allemands, comme nous les avons battus cent fois.
Ces choses devraient être enseignées dans toutes les écoles, et les écoles devraient être innombrables. Eu tête du catéchisme on mettrait : « La première vertu du citoyen sous les armes, c'est l'obéissance ; celui qui n'obéit pas est un lâche ; il trahit la République ! »
■Voilà ce que je pense, et maintenant je continue.
Après le passage des armées allemandes, notre malheureux pays fut comme muré dans le silence, car tous ceux qui bloquaient Phalsbourg et les quelques détachements qui passaient encore avec des vivres, des munitions, des troupeaux de bœufs et de moulons dans la vallée, avaient la consigne de ne rien dire, de nous laisser dans l'épouvante; nous ne recevions plus de journaux, plus de lettres, plus la moindre nouvelle de l'intérieur. ^^Nous entendions bombarder Strasbourg, quand le vent soufllait du Rhin ; tout brûlait là-bas ! Mais comme les gens n'osaient pas aller tt venir, à cause des postes ennemis placés sur
HISTOIRE DU PLEBISCITE
tous les points, on n'en savait rien; la tristesse, le chagrin vous tuaient ! — On ne travaillait plus. A quoi bon travailler, quand les plus laborieux, les plus courageu.x, les plus économes, voient le fruit de leur travail dévoré par des brigands sans nombre ? On se repentait presque d'avoir rempli ses devoirs envers ses enfants, de s'être privé de tout, pour nourrir à la fin des gueux pareils. On se disait:
« Est-ce qu'il existe une justice dans ce monde ?Est-ceque l'honnête homme, labonne mère de famille, les braves enfants ne sont pas des bêtes? Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux faire le métier de voleuret de scélérat? Est-ce que toutes les satisfactions ne sont pas pour les brutes? Est-ce que ceux qui nous prêchent la religion, la commisération envers nos semblables, ne sont pas des hypocrites? Ilfautêtre le plus fort... Eh bien, soyons les plus forts; marchons sur le ventre de nos semblables, qui ne nous ont jamais fait de mal ; espionnons, trompons, volons, pillons, et si nous sommes les plus forts, nous aurons toujours raison ! »
Voici la liste des réquisitions qu'on faisait dans les plus misérables baraques, pour chaque Prussien qui s'y trouvait logé; qu'on juge d'après cela de notre misère :
« Pour chaque homme logeant chez vous et par jour, vous aurez à fournir : sept cent cinquante grammes de pain, cinq cents grammes de viande, deux cent cinquante grammes de café, soixante grammes de tabac ou cinq cigares, un demi-litre de vin ou un litre de bière, ou un décilitre d'eau-de-vie. — En outre, pour chaque cheval, douze kilos d'avoine, cinq kilos de foin et deux kilos et demi de paille. •> Chacun dira :
« Comment de mameureux paysans pouvaient-ils fournir tout cela ? Ce n'est pas possible ! B
Eh bien, si ! les Prussiens l'ont obtenu. — Voici comment : Ils faisaient des tournées jusque dans les dernières fermes, ils enlevaient tout, paihe, foin; ailleurs ils enlevaient le bétail; ailleurs le grain; ailleurs le vin, l'eaude-vie, la bière ; ailleurs ils frappaient des contributions en argent. Chacun fournissait ce qu'ilavait, de sorte qu'au bout de la campagne on n'avait plus rien.
Ah! oui, nous étions à notre aise avant cette guerre ; nous étions riches sans le savoir ! Jamais je n'aui-ais cru que nous avions au pays tous ces milliers de foin, toutes ces têtes de bétail.
On nous a bien donné des bons à la fin, quand les trois quarts et demi des provisions élaient avalées; et maintenant on a l'air de vouloir nous indemniser ; mais, dans trente ans, à supposer que nous restions tranquilles, dans trente ans, notre village n'aura pas ce qu'il avait l'année dernière.
Ah! votez, votez des plébiscites pour la paix, pauvres diables de paysans!... Votez des bons de paille, de foin, de viande, des milliards et des provinces pour le Prussien 1 C'est Vhonnî:lc homme qui vous promet la paix, celui qui a violé son serment ; ayez confiance dans sa parole ! Chaque fois que je pense à cela, les cheveux m'en dressent sur la tête.
Et ceux qui ont voté contre le plébiscite ont aussi payé!... Comme ils doivent nous en vouloir de notre bêtise, et comme ils doivent désirer de nous instruire !. ..
Figurez-vous l'état de ma femme et de ma ûUe, en nous voyant dépouiller de cette manière, car les femmes tiennent encore plus que nous à ce qu'elles ont économisé ; et puis, la mère ne pensait plus qu'à Jacob, et Grédel à Jean-Baptiste.
Le cousin Georges le savait ; il essaya plusieurs fois d'avoir des nouvelles de la place. Quelques turcos, échappés du massacre de Fi-œschswiller, étaient restés en ville, et tous les jours il en sortait par les poternes, pour faire le coup de feu contre les Allemands, D'un autre côté, comme l'attaque de la ville était arrivée du jour au lendemain, on n'avait pas eu le temps d'abattre les arbres et les haies, les baraques et les tombes du cimetière. Alors ce travail commençait; on rasait tout sans miséricorde, à portée de canon.
Georges essaya d'arriver à ces travailleurs, mais les postes ennemis étaient trop serrés. Eulin il eut des nouvelles, mais d'une manière qu'on n'ose presque pas avouer, par Marie Hopsalope,une femme de mauvaise vie, que les sentinelles allemandes laissaient passer, et qui leur prouvait sa reconnaissance de la façon qui leur convenait le mieux.
Cette honnête personne nous apprit que Jacob se portait bien, et sans doute elle dit aussi quelque bonne nouvelle à Grédel, car le lendemain elle se remit à nous parler de sa dot, et voulut absolument savoir où nous l'avions cachée. Je lui dis que c'était au bois, sous un arbre. Alors elle eut peur que les Prussiens ne l'eussent découverte, car ils fouillaient partout ; ils avaient des listes exactes de tout ce que possédait chaque maison ; ils avaient bouleversé jusqu'au fond des caves, pour déterrer les vins fins, par esem-
pie, comme chez Mathis, à la scieiit^, et chez Franiz Sépel, à Metting. Kien ne leur échappait, ayant eu pour les renseigner, depuis des années, nos propres domestiques allemand-:, qui tenaient note du bétail, du foin, du grain, du vin et de tout ce que chaque maison pouvait fournir. Ces Allemands viennent au monde pour espionner, comme les oiseaux pour voler; c'est dans leur nature. Que les Américains, les Russes et tous ies peuples qui ont encore la bonté de les recevoir, y rétléchissent : leur imprudence pourra leur coûter cher un jour! Je n'invente rien, je ne dis rien de trop, notre exemple est là... que chacun en fasse son profit.
Grédel craignait donc pour notre sac. Je lui dis que j'étais allé voir et que rien n'avait été remué dans les eiivirons.
Mais, après l'avoir rassurée, j'eus moi-même une grande frayeur.
Un dimanche soir, une trentaine de Prussiens, conduits par leur fameux lieutenant, arrivèrent au moulin, criant d'abord, en tapant de la crosse sur le plancher, qu'il leur fallait du vin et de l'eau-de-vie.
Je leur donnai les clefs de la cave.
a Ce n'est pas cela, dit le lieutenant. Vous avez touché seize cents francs à Saverne le mois dernier; où sont-ils"? u
Je vis tout de suite qu'on m'avait dénoncé : c'était Placiard, ou tout autre gueux de cetie espèce, car les dénonciations commençaient : Tous ceux qui se sent déclarés depuis pour les Allemands faisaient déjà ce métier !
Il n'y avait pas à nier la chose, et je dis :
« Oui, c'est vrai ! — Jlais comme je devais à Phalàbourg, j'ai payé ce que je devais, et puis le res'.e je l'ai mis en sûreté chez monsieur le notaire FingaJo.
— Où est-il, ce notaire ?
— En ville! Les soixante gros canons que vous savez, le gardent, d
Alors le lieutenant parut vexé; il se promenait de long en large, et disait :
«- Vous êtes un vieux renard, je ne vous crois pas... Vous avez caché votre argent quelque part. Vous allez fournir des contributions en argent.
— Je fournirai, comme tout le monde, ma contribution pour six de vos hommes, avec ce que j'ai. Voici mon foin, mon blé, ma paille, ma farine; tant qu'il en restera, vous en prendrez ; quand il n'y en aura plus, vous en chercherez ailleur.^. Vous pouvez tuer les gens, vous pouvez brù'er les villes et les villages ; mais vous ne fo.ivez prendre de l'argent à ceux qui n'en ont pas. »
Il me regardait; et l'un des soldais pu ne trouvaient pas, tout furieux, me prit au collet en criant :
a Tu vas nous montrer ton magot, vieux coquin ! »
Plusieurs autres me poussèrent dehors; ma femme arriva, criant et gémissant; GréJel sortit avec la hachette, en disant à ces bandits:
« Tas de lâches!... vous n'avez pas de
cœur! Vous êtes tous des Schinder-
hannes !... »
Elle voulait tomber dessus. Mais je lui criai :
« Grédel, rentre !... d
En même temps, j'ouvris mon gilet, et je dis au scélérat qui me tenait sa baïonnette sur la poitrine :
8 Allons, pousse, misérable, que ce soit plus tôt fini ! »
Il parait que ma figure, en ce moment, avait quelque chose qui les surprit, car le lieutenant, qui ne faisait qu'écumer le pays avec sa bande, s'écria :
(< Allons, laissez monsieur le maire tranquille! Quand nous aurons pris la place, nous trouverons son argent chez le notaire. Eu route, mes enfants, en route!... Allons voir ailleurs... U faut des écus à Sa Majesté, nous en trouverons, .lu revoir, monsieur le maire, et sans rancune. »
Il riait. Moi, j'étais pâle comme un mort et je rentrai frémissant.
Je devins malade.
Beaucoup de gens au pays avaient la dyssenterie, et c'est encore à ces goinfres que nous devions cela; car ils dévoraient tout : miel, beurre, fromage, fruits verts, bœuf, mouton, tout s'engouH'rait dans leur gosier pêle-mêle. A Pfaisweyer, ils avaient même avalé du vinaigre pour du vin. Je ne sais pas ce qu'ils mangeaient dans leur pays, mais la voracité de ces gens-là ferait croire qu'ils n'avaient ja-rais connu que les pommes de terre et l'eau fraîche.
Et puis, ils remplissaient tout le pays de leurs ordures; on les voyait se débarrasser sans honte dans les ruelles, par files de six, huit, dix en face des fenêtres, sur le bord des routes, sans même chercher une haie pour se cacher, comme de véritables animaux.
Il y avait au haut de Metting un chemin creux qui empestait tout le pays. On avait beau conduire là de la paille, lodeur infecte s'étendait au loin. Finalement il fallut ordonner une corvée générale de tous les paysans, pour débarrasser l'air de cette iiif'^ct'on,en même temps que des carcasses de chevaux et
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des enirailles de bêles égorgées; eux, ils auraient tout laissé pourrir à la même place ! . Aussi, ils sentaient bon! On n'avait pas besoin de les voir venir, pour savoir qu'ils approchaient; s'ils ne faisaient pas de bruit^ on les éventait tout de même.
Cette année-là, les corbeaux arrivèient de bonne heure; ils s'abattirent par gros nuage-s dans la plaine. Le bon Dieu nous envoyait ce secours, sans cela la peste nous aurait rendu visite.
Je ne parle pas des autres vexations que ces Prussiens nous ont fait subir, comme de nous forcer de couper leur bois à la forêl, de le fendre et de le ranger devant leurs portes; de menacer les paysans de les envoyer ouvrir les tranchées,-^ par ce moyen, des villages entiers s'enfuyaient d'une minute à Tautre, et les landwehr en profitaient pour piller les maisons sans résistance, — ni de mille autres actions honteuses, comme d'aller faire leurs besoins dans les églises^ ce qui désolait tous les honnêtes gens, protestants, catholiques ou juifs, et montrait que ces êlres-là n'avaient le respect de rien; qu'ils se faisaient un plaisir d'humilier l'âme de l'homme dans ce qu'elle a de plus profond et de plus sacré ! Car, même pour ceux qui n'ont pas de religion, une église, un temple, une synagogue, sont des lieux vénérables : c'est là que notre mère nous a porté, pour nous faire bénir par Dieu ; c'est là que nous avons pris l'Eternel à témoin de notre amour pour celle que nous aimions ; et c'est là que nous avons porté nos père et mère, après qu'ils avaient cessé de souffrir en ce monde, pour les recommander à la miséricorde divine...
Eh bien, voilà ce que ces misérables ont osé faire !... Ces', pour cela surtout que nous les maudirons de père en fils, et qu'ils ne pourront jamais se réconcilier avec nous.
Pendant que tous ces malheurs nous accablaient, des bruits de toutes sones couraient le pays. Un jour le cousin Georges vint me dire qu'il avait appris d'un aubergiste de Sarrebourg, qu'une grande bataille s'était livrée près de Metz; que nous avions eu la victoire ; mais que l'Empereur, ne sachantoii se mettre, gênait tout le monde; qu'il se sauvait adroite, à gauche, entraînant à sa suite des escortes de trois à quatre mille hommes, pour garder sa personne et ses bagages; qu'il avait fallu le déclarer absolument nul, et l'envoyer à Verdun pour^s'en débarrasser, parce qu'il n'osait rentrer dans Paris, où l'indignation du peuple contre sa dynastie éclatait de plus en plus.
a Maintenant, me dit le cousin, Baz une esl à la tête de notre meilleure armée. C'est bien triite d'être obligé de confier le sort de la patrie à cet homme, qui s'est fait connaître au Mexique, quand nous avons déjà pour ministre de la guerre le vieux de Montanban, qui s'est distingué esi Chine et dans l'affaire Doineau, en AIrique. Oui, voilà trois braves gens, dignes de s'entendre : l'Empereur, Bazaine et Palikao! Enfin, espérons toujours, cela ne coûte rien d'espérer. »
C'est ainsi qu'arriva la fia du mois d'août, le plus triste mtis que nous ayons passé dans notre vie.
Le 1" septembre, vers dix heures du soir, tout le monde dormait au village, quand le canon de Plialsbonrg se mit à tonner : c'étaient les grosses pièces du bastion de Yilschberg et celles du bastion de la caserne d'infanterie ; nos petites maisons en tremblaient.
On se leva, on fit de la lumière. A chaque coup nos vitres grelottaient. Je sortis. Une foule d'autres paysans, hommes et femmes, écoutaient et regardaient. La nuit était ncire, et les éclairs rouges des deux bastions couvraient de seconde en seconde tonte la côte.
Alors la curiosité m'emporta. Je voulus savoir ce que c'était, et malgré tout ce que put me dire ma femme, je partis avec trois ou quatre voisins pour Berlingen. A mesure que nous montions dans les broussailles, le bruit devenait plus formidable; en arrivant sur la côte, nous entendions de grandes rumeurs aux environs : — les gens de Berlingen se sauvaient au bois; deux obus avaient atteint le village; — et c'est de là-haut que je vis l'effet des grosses pièces, des bombes et des obus qui s'avançaient de notre côté, sifflant et ronflant comme des locomotives de chemin de fer, avec un bruit tellement épouvantable, qu'on reculait malgré soi.
En même temps, nous entendions des voitures galoper; elles couraient ventre à terre des Quatre-Ventsà Vilschberg. Ce devait être un convoi de vivres et de munitions, que les Phalsbourgeois avaient aperçu de loin; la lune était pourtant couverte, mais les jeunes gens ont de bons yeux.
Après avoir vu cela, nous redescendions, lorsque je reconnus tout d'un couple cousin, qui marchait près de moi.
« Bonsoir, Christian, lit-il, qu'est-ce que tu penses de cela '?
— Je pense que les hommes inventent de terribles machines pour se détruire.
— Oui, mais ce n'est encore rien, Christian, ce n'est que le petit commencement de l'his-
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— Est-ce que vous nous prenez pour des pioches?— Oui !... — Pif! paf ! iPage 70.)
toire ; dans un an ou deux, la paix sera signée entre le roi de Prusse et la France; mais la haine éternelle est entre les deux peuples, la haine juste, la haine épouvantable, la haine qui ne pardonne pis. Qu'est-ce que nous demandions aux Allemands ? Rien.
Est-ce que nous voulions une de leurs provinces? Non, la grande masse des Français ne voulait pas cela? Est-ce que nous convoitions leur gloire ? Non ! de la gloire militaire, nous en avions à revendre... Ils n'avaient doue aucun intérêt à nous traiter en ennemis. Eh bien, pendant que nous faisions, pour toute l'Europe, Fessai du suffrage universel à nos risques et périls, et que cette chose très-belle, très-juste, mais aussi trèsdangereuse avec un peuple ignorant, avait
mis un mauvais sujet à notre tète, ces bons chrétiens ont profité de notre faiblesse, pour nous porter le mauvais coup qu'ils préparaient depuis c'nquante-quatre ans. Ils ont réussi ! Mais malheur à nous! Malheur à eux! Malheur au genre humain ! Cette guerre fera couler plus de sang et de larmes, que la Zinselne pourrait en porter au Rhin, b
Ainsi parla le cousin Georges ; et malheureusement depuis ce jour, j'ai reconnu qu'il n'avait pas tort : ceux qui étaient loin de l'ennemi, en sont proches, et ceux qui sont plus loin, seront forcés de s'en mêler. Que ceu.x du Midi sachent qu'ils sont Français comme nous, et s'ils ne veulent pas sentir le dur talon des Prussiens sur leur nuque, qu'ils se lèvent à temps! Après la Lorraine, vient la Cham-
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Vous avez beau dire, les Alsaciens et les Lorrains... (Page 74»
pagne, après l'Alsace viennent la Franche- Comté et la Bourgogne, ce sont aussi de bons pays et les Allemands ont soif de bon vin ! Des liommes qui voyaient clair, nous avaient prévenus depuis longtemps que les Allemands voulaient l'Alsace et la Lorraine; nousne pouvions pas les croire ; aujourd'hui, ces mêmes hommes nous disent : « Les Allemands veulent toute la France! Attention !... Le temps des Bourbons soutenus parles jésuites etle temps des Bonaparte, soutenus par les mouchards, sont passés pour toujours! Soyons unis en Piépublique, ou les Allemands nous mangeront ! » Je crois que ceux qui nous disent cela méritent qu'on les écoute.
Le lendemain de la canonnade, on apprit que des voilures avaient été renversées et pil-
lées a\:\ environs de Berlingen. Alors le major prussien déclara que la commune était responsable des objets enlevés , et qu'elle allait avoir à verser cinq cents francs pour le dommage.
Cinq cents francs, hélas ! où donc les trouver après le pillage?
Heureusement le maire de Berliugen parvint à découvrir que les sentinelles chargées de surveiller les voitures avaient elles-mêmes tout volé, pour faire des cadeaux aux demoiselles Hopsalope du pays, et cette affaire rentra dans les contributions générales.
Le temps, aux premiers jouis de septembre, s'était remis au beau; et je me rappellerai toujoursque l'avoineperduepar les conçois allemands commençait à lever tout le long de
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leur chemin; il en existait sans doute une traînée pareille depuis la Bavière jusque bien avant dans la France.
Quelle perte pour notre pays ! car c'était toujours nous qui devions remplacer ce qui se perd;) it ou se volait; les Prussiens sont bien trop honnêtes pour dérober quoi que ce soit.
En ce temps de calme, la nuit, nous entendions aussi le bombardement de Strasbourg. Vers une heure du matin, quand le village dormait et que tout se taisait au loin, alors les grands coups de canon se suivaient un à un; la cita lelle seule recevait cinq obus et une bombe par minute. Quelquefois le feu redoublait, il devenait épouvantable, la terre semblait s'écrouler là-bas.
Et cela dura quarante-deux jours et quarante-deux nuits sans interruption ; le Temple neuf, la bibliothèque, le théâtre et des centaines de maisons furent brûlés ; la cathédrale fut criblée, un obus renversa même sa croix de fer tout en haut.
Les malheureux Strasbourgeois regardaient du côté de la France, personne ne venait à leur secours. Ceux qui nous ont raconté cela plus tard, en pleuraient encore à chaudes larmes.
Vers Metz, nous n'entendions rien; des bruits de batailles, de combats en Lorraine couraient, de ces bruits dont on ne sait ce qu'ils valent.
Le silence des Allemands continuait, quand un soir ils poussèrent de grands hourahs, se répandant de Véchem à Biechelberg, de Biechelberg aux Qîiatre-Vents. Georges et sa femme arrivèrent tout pâles:
K Eh bien, vous connaissez la dépêche ?
— Non, qu'est-ce que c'est ?
— L'honiute homme, à Sedan, vient de se rendie avec quatre-vingt mille Français! Depuis le commencement du monde, on n'a rien vu de pareil. Il a remis son épée au roi de Prusse, sa fameuse épée du 2 Décembre ! Il tenait à sa peau et à ses fourgons plus qu'à tout le reste; plus qu'à l'honneui' de son nom, plus qu'à l'honneur de la France! Ah! le gueux, il m'a trompé même en cela, je le croyais brave . »
Georges ne se possédait plus.
« Voilà, dit il, comment cela devait finir! Sa véritable armée à lui, c'éiaient les dix ou quinze mille décembraillards sortis de la préfecture de police, avec des triques plombées et des casse-têtes, pour assommer les défenseurs de la loi. 11 se croyait capable de conduire une armée française, comme sa bande
de filous; il l'a conduite dansune sorte d'égout; et là, malgré le courage de nos soldais, il les a livrés au roi de Prusse ; en échange de quoi ? Nous sauroi.scela plus tard ! Nos pauvres enfants ne voulaient pas se rendre ; ils auraient mieux aimé mourir les armes à la main, en essayant de se faire jour : c'esl Sa Majesté qui, trois fois, a donné l'ordre de hisser le drapeau hlane. »
-Vinsi parlait le cousin; et nous, plus morts que vifs, nous écoutions les cris de joie du dehors.
Un parlementaire venait de partir pour la ville. Les landwehr, qui, depuis quelque temps, remplaçaient les troupes de ligne chez nous, des gens d'âge, sérieux, des pères de famille, plus dévoués à la paix qu'à la gloire du roi Guillaume, pensaient que tout était fini ; que le roi de Prusse tiendrait sa parole ; qu'il ne continuerait pas contre la nation la guerre commencée contre Bonaparte, et que la ville ne pouvait pas manquer de se rendre.
Mais le commandant Taillant répondit tout simplement au parlementaire, que les portes de Phalsbourg s'ouvriraient quand il en aurait reçu l'ordre écrit de Sa Majesté; que Napoléon ayant déposé son épée, cela ne l'empêchait pas, lui, de rester à son poste, et que chacun devait être sur ses gardes, de peur d'accident.
Le parlementaire revint, et la joie des landwehr fut un peu calmée.
En ce temps, je vis une chose qui me réjoui encore quand j'y pense.
Jetais allé faire un tour à Saverne, par la roule du Fâlberg, derrière les postes allemands, espérant apprendre des nouvelles. Et puis, j'avais encore quelques petites sommes à toucher là-bas; il fallait de l'argent tous les jours et l'on ne savait plus où en trouver.
Vers cinq heures du soir, je retournais à la maison, le temps était beau, mes affaires avaient assez bien mr.rché ; j'entrai dans la petite auberge de Tzise, sur la côte, prendre une chopine de vin. — Là, dans la petite salle, une dizaine de Bavarois buvaient et se disputaient avec autant de Prussiens, assis autour des tables de sapin. Ils avaient déposé leurs casques au rebord des fenêtres, et se donnaient du bon temps, loin des chefs, revenant sans doute de marauder, ou de piller quelque maison forestière.
Un Bavarois criait :
« C'est nous, nous seuls, qu'on met toujrurj en avant! C'est à nous que revient la vidci-e de Wœrth; sans nous, vous étiez battus !... Et c'esl nous encore qui venons de prendrs
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l'Empiviir et son armée. Vous aulres, derrièi'i", \ous éles là pour vous attirer les hunneu:s tt l's lieni'fices de la chose.
— Hé! répondit un Prussien, qu'est-ce que Vous auriez donc fait sans nous ? Quel géncrul en clief avez-vous donc produit ? Citez donc lin de vos honiuies! Vous êtes en ligne, c'est vrai; vous vous faites casser les os, je ne dis pas le coniraire; mais qui est-ce qui vous commande ? C'est le prince royal de Prusse ; c'est le prince Frédéric-Charles de Prusse; c'est le vieux général de Mollke et Sa Jlajesté le roi Guillaume !... Que venez-vous donc nous chaiiteravec vos victoires? Les^ictoires sont pour les chefs; quand même on vous aurait hachés jusqu'au dernier, qu'est-ce que Cdla ferait à l'affaire? lUst-ce qu'un architecte regarde aux matériaux qu'il emploie ? Est-ce que les pioches, les pelles et les truelles réclament de la g'oire ?
— Gomment les pioches, cria un Bwarois ; ei^t-ce que vous nous prenez pour des piojhes?
— Qji ! crièrent les Prussiens,» en frappant sur la table avec arrogance.
Alors : pifl paf ! — Les pots commencèrent à rouler; je n'eus que le temps de sortir, en riaut et pensant :
« Ces pauvres Bavarois ont pourtant raison: ils reçoivent les coups, et les autres ont tous les béaétices. Il faut que ce Bismark soit bien malin, pourleuravoir fai'. accepter vm marché pareil ; oui, c'est fort ! Et dire que les jésuites donnent des conseils au roi de Bavière !... »
Tout en rentrant à la maison, je me faisais ces réilexions à moi-même.
C'était vers le 8 ou le 10 septembre. Le bruit courait alors qu'on avait proclamé la République à Paris; que l'Impératrice, la princesse Mathilde, Palikao et lon^ les aulres s'étaient sauvés ; qu'un gouvernement de défense nationale avait été proclamé; et que tous les Français de vingt à quarante ans étaient appelés sous les armes. Mais de tout cela rien n'était sûr, excepté le bombardement de Strasbourg et les batailles autour de Jleiz.
Pour être juste, il faut dire que. bien des gens troiivaiimt la conduite deBazaine admirable, et qu'on le regardait comme le sauveur de laFrancn; on croyait qu'il retenait toutes les armées des Allemands sur ses épau'es, et chacun pensait qu'il finirait par soi-lir de là; qu'il viendrait délivrer Toul , Phnlsbourg , Bitche, Strasbourg, en écrasant tous ceux qui nous entouraient.
George>-, {dus d'une fois en ce temps, me disait :
« Notre tour viendra bientôt ! II faudra que
nous marchions tous. J'ai déjà mon affaire ; tout est prêt, le fusil et les cartouches. Toi, tu feras sonner le tocsin, aussitôt que nous entendrons le canon du côté de Sarreguemines et de Fénétrange; nousprendions les Allemands entre deux feux. »
Il me disait cela le soir, lorsque nous étions seuls, et je ne demandais pas mieux.
■Il fallait être bien prudent, car le nombre des landwehr augmentait de jour en jour. Ils s'asseyaient au milieu de nous, derrière le poêle, et fumaient leurs longues pipes de porcelaine, la tête penchée, tout rêveurs. Comme un certain nombre comprenaient le franç;iis, sans le dire, on ne parlait pas devant eux ; chacun conservait pour soi ses réflexions.
Tous ces landwehr de Bade, du Wurtemberg, de Bavièie étaient commandes par des officiers prussiens ; de sorte que la Prusse donne les officiers, et les aulres Allemands les soldats; ils apprennent ainsi l'obéissance envers leurs véritables maîtres.— Le Seigneur Dieu a fait les Prussiens pour commander, et les aulres Allemands pour obéir. C'est ainsi qu'ils ont obtenu la victoire; et maintenant il faut que cela reste dans les siècles des siècles, parce que les Alsaciens et les Lorrains pourraient se révolter ; que la France pourrait se relever, et qu'il pourrait arriver des troubles de tous les côtés.
Oui, tous ces bons landwehr vont rester de père en fils l'arme au bras; et plus ils auront remporté de victoires, plus les Prussiens s'élèveront sur leur dos et les tiendront ferme.
Une chose les ennuyait beaucoup: on commençait alors à s'agiter dans les Vosges, et l'on parlait de francs-tireurs, de villages révoltés du côté d'ÉpinaJ. Naturellement cela nous réveillait aussi. Ces landwehr traitaient les francs tireurs de brigands, embusqués pour assassiner d'honnêtes pères de famille, et pour détrousser les convois ; ils menaçaient de les pendre.
Malgré tout, on pensait:
« S'il eu venait seulement quelques-uns de nos côtés, avec de la poudre et des lusils, nous entrerions dans la bande, et noustâcheriiins de nous débarrasser nous-mêmes! »
Plus on parlait de ces francs-tireurs, plus l'espoir nous revenait, et plus les ré(|uisitiuns nous ennuyaient.
Le pillage devenait moins fort, mais il continuait toujours. Lorsque nos landwehr, à nous, ceux que nous étions forcés de loger et d'entretenir, s'en allaient monter leur garde autour de Phalsbourg, il en arrivait
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d'autres par bandes des villages voisins, criant, tempêtant, demandant des bœufe, des moutons, da lird! Et quand ils avaient bien effrayé les femmes, ces gueux se contentaient de quelques œufs, d'un fromage, d'une botte d'oignons, etc. Ils s'en allaient riant entre eux.
Les noires sans doute faisaient de même ailleurs, car leur pot-au-feu ne manquait jamais de légumes. Et tous ces bons pères de famille partageaient en conscience avec les abominables créatures qui les suivaient!... Que voulez-vous, il faut du temps pour faire d'une béte un bomme, et quelques mois de guerre suffisent pour ramener tout à l'état naturel.
Le 29 septembre, un vaguemestre prussien vintm'apporter des proclamations, avec ordre de les faire afficher.
Ces proclamations disaient que nous faisions partie maintenant du département de la Moselle, et que nous avions un préfet prussien : le comte Ilenkel de Donnermarck, qui, luimême, se trouvait placé sous les ordres du gouverneur général d'Alsace et de Lorraine, M. le comte de Bismark- Bohlen, résidant prcvisoirement à Haguenau.
Je ne sais quelle diable d'idée me prit alors. Nos landwehr nous avaient annoncé deux jous avant la capitulation de Strasbourg; j'étais ennuyé depuis longtemps de toutes les réquisitions qu'il me fallait ordonner malgré moi, et je déclarai hardiment que je ne ferais pas afficher cela ; que c'était contraire à ma conscience; que je me regardais toujours comme Français, et que l'on n'avait qu'à charger les gueux d'une commission pareille.
Le vaguemestre paraissait tout étonné de m'entendre. C'était un gros homme, avec de grosses moustaches brunes et des yeux à fleur de tête.
a Est-ce que voulez me mettre cela par écrit, monsieur le maire? me dit-il.
— Pourquoi pas? Je suis las de ces vexations; qu'on donne ma place à M. Placiard, votre ami, je ne demande pas mieux. Qu'il fasse les réquisitions; moi, je considère tout cela comme de véritables vols.
«; — Eh bien, fit-il, écrivez! Moi, je remplis mes ordres, le reste ne me regarde pas. »
Alors, sans réfléchir, j'ouvris mon secrétaire, et j'écrivis que Christian "Wéber, maire de Rôthalp, regardait comme contraire à sa
conscience de proclamer Bismark - Bohlen gouverneur d'une province française, et qu'il s'y refusait absolument.
Je mis ma signature au bas, avec la date, — 29 septembre 1870. — et c'e-t la plus grande bêtise que j'aie faite dans ma vie : elle ma coûté cher !
Le vaguemestre prit le papier, le mit dans sa poche, et s'en alla.
Deux ou trois heures après, réfléchissant à la chose, je commençais à me repentir, et j'aurais bien voulu ravoir le papier.
Le soir même, après souper, j'allai tout raconter à Georges; il en futtrés-content.
« A la bonne heure! Christian, me dit-il, maintenant ta position est netle. Je t'ai plaint souvent d'être forcé, dans l'intérêt de la commune et pour éviter le pillage, de délivrer des bons aux Prussiens. Les gens sont si bornés ! En voyant la signature du maire, ils le rendent en quelque sorte responsable de tout; chacun se figure en supporter plus que sa part. Te voilà débarrassé du fardeau; tu ne pouvais aller jusqu'à réquisitionner au nom de Henkel de Donnermarck, se disant préfet de la Moselle; qu'un autre s'en charge; ils trouveront bien assez de mauvais drôles pour accepter cet honneur. »
L'approbation du cousin me fit plaisir ; et j'allais retourner à la maison, lorsque le même vaguemestre auquel j'avais remis ma démission le matin, entre, suivi de trois ou quatre landwehr.
« Voilà quelque chose pour vous, me dit-il, en me remettant un billet, que je lus tout haut :
« Les nommés Christian Wéber, meunier, et Georges 'Wéber , marchand de vin , au village de Rôlhalp, conduiront demain àDroulingen quatre mille de foin et deux mille de paille, sans faute. — Ordre supérieur. — Flœgel. »
— C'est bon ! répondis-je, — quoique cette réquisition me parût un peu forte, mais je ne voulais pas montrer mon indignation à nos ennemis, ils auraient été trop satisfaits; — c'est bon, je ferai conduire mon foin et ma paille à Droulingen.
— Vous les conduirez vous-même, me répondit le vaguemestre brutalement; tous les chevaux et toutes les voitures du village ont été réquisitionnés; vous avez trop souvent oublié les vôtres.
— Je puis prouver que mes chevaux et mes voitures ont marché plus que ceux de n'importe qui, lui répondis-je en colère. '\'os reçus sont là; j'espère qu'ils feront foi pour vor.s!
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— Enfin, n'imporle! dit-il. Les chevaux, les voitures, le foin et la paille ensemble, sont mis en réquisition, c'est clair?
— C'est très-clair, dit Georges; quand on est le plus fort, on commande.
— Justement! » dit le vaguemestre.
Il sortit avec ses hommes, et Georges, sans se fâcher, me dit :
tt C'est la guerre! Soyons calmes... Notre tour reviendra peut-êlre, maintenant qwe l'honnête homme ne conduit plus nos armées! — En allendart, tout ce que nous avons de mieux à faire, si nous ne voulons pas encore perdre nos chevaux et nos voitures, c'est de charger nous-mêmes ce soir et de partir demain au petit jour. Nous serons de retour avant sept heures, pour souper; et l'on ne pourra plus nous prendre de foin ni de paille, puisque nous n'en aurons plus. »
Moi, ma colère éclatait; mais comme il me donnait l'exemple, en se débarrassant de son habit et mettant sa blouse, je sortis éveiller le vieux père Ofran, pour m'aider à charger.
Ma femme et Grédel m'attendaient; le vaguemestre et ses hommes avaient passé par le moulin, avant de se rendre chez Georges; elles tremblaient. — Je leur dis de se tranquilliser; qu'il n'était question que de foin et de paille à conduire jusqu'à Droulingen, où j'en prendrais un reçu, chose nécessaire pour être payé plus tard.
Qu'elles l'aient cru ou non, elles reiitrèrent à la maison.
J'allumai la lanterne, Ofran monta sur !e grenier et me tendit les bottes, que je recevais sur une fourche. Vers deux heures du matin la voiture étant chargée, je donnai l'avoine aux chevaux et je rentrai me reposer quelques instants.
A cinq heures, Georges, dehors, criait déjà : « Christian, c'est moi. »
Je me levai ; je mis mon chapeau et ma blouse; j'ouvris l'écurie, de l'intérieur, j'attelai et nous partîmes à la fraîcheur, pensant être de retour le soir.
Dans tous les villages où nous passions, des bandes de landwehr, assis devant les baraques, déguenilles, de larges pièces aux genoux et la barbe crasseuse, comme on raconte des anciens Cosaques, fumaient leurs pipes; de la cavalerie et de l'infanterie allait et venait.
Ceux qui restaient en garnison dans les villages étaient forcés, par ordre, de donner leurs bonnes bottes aux autres, et de mettre leurs savates.
Des officiers à cheval, leur petite casquette plate sur le nez, filaient au rebord delà route,
comme le vent. Dans les vieilles auberges reculées, au fond des cours, les fumiers étaient couverts d'entrailles et de peaux d'animaux écorchés; il en pendait aussi de ces peaux, retournées et bourrées de paille, aux balustrades des vieilles galeries, le long des rampes d't=scaliers, où l'on voyait autrefois le linge des ménagères! La misère, la terrible misère était peinte avec l'inquiétude sur toutes les figures. Les Allemands seuls étaient gras, dans leurs bottes éculées; ils avaient de bon pain blanc, de bon vin rouge, de bonne viande; ils fumaient du bon tabac ou des cigares; ils vivaient comme des coqs en pâte.
Dans un autre temps, ces gens s'étaient plaints amèrement de nos invasions chez eux, sans se souvenir qu'ils avaient commencé les premiers à nous envahir ! Ils avaient pourtant raison ; à la fin du premier Empire, les Fiançaisne se battaient plus que pour un homme ! Mais ils s'étaient vengés deux fois, en 1814 et 1815, et depuis cinquante ans ils venaient chez nous en amis, ils étaient reçus comme des frères. Nous n'avions pas de rancune contre eux; ils ne paraissaient pas en avoir contre nous; la paix nous avait adoucis; nous ne souhaitions que leur prospérité, comme la nôtre, car les peuples ne sont vraiment heureux, que quand leurs voisins aussi prospèrent; alors le commerce, l'industrie, tout marche ensemble.
C'était ainsi que nous étions! — Nous ne parlions plus de nos victoires, mais de nos défaites, pour rendre justice à leur courage et à leur patriotisme; nous reconnaissions nos torts; ils avaient l'air de reconnaître les leurs, et ne parlaient que de fraternité! Nous croyions à leur honnêteté, à leur franchise : nous les aimions !
Aujourd'hui la haine est entre nous.
A qui la faute?
A notre bêlise d'abord, à notre ignorance. Nous avons tous cru que le plébiscite était pour la paix; les ministres, les préfets, les sous-préfets, les juges de paix, les commissaires de police, tout le monde nous l'avait affirmé. Un scélérat s'en est servi pour déclarer la guerre! — Mais les Prussiens voulaient la guerre; ils nous enviaient et nous haïssaient, sans nous le faire voir.
Us nous épiaient depuis longtemps; ils nous étudiaient; ils supportaient tous les exercices, toutes les fatigues, pour être les plus forts, et cherchaient une occasion de se faire déclarer la guerre, pour se donner le beau rôle aux yeux de l'Europe. L'afl'aire d'Espagne n'était qu'un piège tendu par Bismark à Bonaparte.
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Les Allemands se disaient : « Nous avons douze cent mille hommes sur pied, nous sommes quatre contre un... Profilons de l'occasiou... Si le gouvernement français avait seulement l'idée d'organiser et d'exercer un peu la ^'arde mobile, tout serait perdu... Dépêchons-nous!... »
Voilà rhonnêteté, la franchise et la fraternité des Allemands.
Notre imbécile a donné dans le piège... Les Allemands nous ont écrasés sous le nombre. Ils sont nos maîtres : ilsoccupeut notre pays, nous leur payons des milliards ; et les voilà qui reviennent comme autrefois dans nos villes par bandes, nous sourire, nous tendre la main :
« He ! comment ça va-t-il donc? Est-ce que vous vous êtes toujours bien porté? Mais vous ne me reconnaissez donc pas? Vous avez l'air d'être fâché? Ah! c'est bien mal de votre part!... De si bons, de si vieux amis !... Voyons, tâche:: de me donner une petite commande, et ne pensons plus à cette malheureuse guerre ! »
Pouah ! détournons nos yeux décela, c'e?t trop horrible !
Woi, je me dis, pour les excuser, — car il faut toujours chercher des excuses à tout, l'homme n'est pas naturellement si bas; il faut des causes pour expliquer un si grand défaut de fierté naturelle, — je me dis que ce sont de pauvres êtres, élevés dans la soumission, et que les malheureux font comme lis oiseaux que l'oiseleur tient dans ses filets ; ils chantent, ils silHent pour en altirer d'autres:
« Ah 1 qu"o'.i est bien ici !... Qu'on est bien ici, dans la vioille Allemagne... avec un empereur, des rois, des princes, des ducs, des grands-ducs, des com:es, des barons allemands! Quel honneur de combaiti'e et de mourir pour la patrie allemande !... L'homme allemand est le premier homme du mondel...»
Oui... oui... pauvres diables ! nous connais sons cela. C'est la chanson que vos maîtres vous ont apprise dans leurs écoles! C'est pour le roi de Prusse et pour sa noblesse que vous travaillez, que vous espionnez, que vous vous faites casser les os sur les champs de bataille ! Ils vous payent avec des phrases creuses sur l'homme allemand ; et quand vous ne chaulez pas juste, par de grands s iulfiets allemands sur vosjoues allemandes!...
Allez!... Allez!. . vous avez beau dire, les Alsaciens et les Lorrains ne silfleront jamais comme vous, ils ont appris une autre musique !
Enfin . tout cela ne nous empêchait pas
dY'lre pris, Georges et moi, et de saviiir qu'à la moindre résistance, on nous tordrait le cou comme à des poulets. C'est pourquoi nous faisions bonne mine à mauvais jeu, remarquant la désolation de ce pays, où venait aussi de se déclarer la peste bovine. A Lohre, à Oltviller, dans vingt autres endroits, cette terrible maladie, la plus ruineuse pour les paysans, commençait déjà ses ravages; et les Prussiens, qui mangent quatre fois plus de viande que nous, lorsqu'ils sont chez les autres, avaient peur d'en manquer.
Leurs vétérinaires ne connaissaient qu'un remède à celte pete : aussitôt qu'une bêle était malade, qu'elle refusait le foin et devenait mélancolique, ils la faisaient abattre, et mettre avec ses cornes et sa peau à six pieds sous terre. Ce n'était pas plus malin que le bombardement des villes, pour les forcer de se rendre, et l'incendie des villages , pour forcer les gens à p:iyer leurs réquisitions. Mais cela réussissait !
Les Allemands, dans cette campagne, nous ont appris leurs plus belles inventions! C'est à cela qu'ils pens lient depuis des années, pendant que nos maîtres d'école et nos gazettes nous disaient qu'ils passaient leur temps à rêver de philosophie, et d'autres choses tellement profondes, que les Français ne pouvaient rien y comprendre.
Vers onze heures, nous étions à Droulingen, où se trouvait un bataillon de Silésiens, prêt à partir pour Metz. Il parait que de la cavalerie devait aussi nous suivre, et que les réquisitions avaient épuisé ce pays en fourrage, car notre foin et noire paille furent déchargés tout de suite dans une grange, au bout du village, et le major nous en' donna le reçu. — C'était un Prussien à barbe grise, el qui nous observait, les yeux plissés, comme un vieux gendarme en train de prendre votre signalement.
L'affaire faite, Georges et moi nous pensions repartir aussitôt, quand, regardant par la fenêtre, je vis qu'on chargeait sur nos voitures le bagage du bataillon. .Alors je sortis, en criant :
(( Hé ! ces voitures sont à nous ! Nous sommes venus faire une livraison de foin et de paille. «
Le commandant silésien, un grand gaillard osseux et roide, qui se trouvait là, sur la porte, tourna la tête; et comme les soldats s'arrêtaient, il leur dit :
K Conlinupz !
— Mais, commandant, lui dis-je, voici raoa reçu de M. le major.
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— Cela ne me regarde pas, » dit-il en entrant dans la commandaiure, où la table des officiers était mise.
Nous restâmes dehors, indignés, comme on pense. Les soldats riaient; j'aurais été capable de taper dessus avec le manche de mon fouet; mais deux sentinelles se promenaient de long en large, le fusil sur l'épaule, tt n'auraient pas manqué de me passer la baïonnette dans le ventre.
Je devins tout pâle, et me rendis au cabaret de Finck, où Georges venait d'entrer. La petite salle était pleine de soldats, qui mangeaie'nt et buvaient , comme les Prussiens mangent et boivent, jusqu'à s'en mettre dans le nez.
Cette vue et cette odeur nous firent ressortir, et Georges sur la porte me dit :
« Xos femmes vont être inquiètes; il faudrait trouver quelqu'un pour les prévenir de ce qui nous arrive. »
Mais nous avions beau regarder, nous ne voyions personne.
Les chevaux des officiers, le long des murs, la bride ôlée, mâchaient tranquillement leur pitance ; et les nôtres, déjà fatigués, ne recevaient rien.
a lié ! di»-je au feld-weibel qui surveillait le chargement, j'espère qu'on ne va pas se remettre en roule, tans donner une poignée de foin à nos chevaux ?
— Si tu as de l'argent, paysan, me dit-il en riant, tu peux leur donner du foin, et même de l'avoine tant que tu voudras. Tiens, regarde l'enseigne en face : On vend ici du foin et de l'avoine.
En ce moment , j'amassai plus de haine contre les Prussiens, qu'il ne me sera possible d'en dépenser toute ma vie.
«Arrive! » s'écria Georges, en m'ontraînant par le bras, car il voyait mon indignation. Et nous entrâmes à l'auberge du Cheval 6run, aussi pleine de monde que l'autre, mais plus grande et plus haute. Nous fîmes donner à nos chevaux ce qu'il leur fallait; ensuite, seuls dans un coin, nous cassâmes une croûte de pain et prîmes un verre de vin, en regardant dehors le mouvement des troupes. Je sortis porter moi-même deux seaux d'eau à nos chevaux, sachant bien que les Allemands ne s'en donneraient pas la peine.
Georges appela le petit marchand de savon Friedel, qui passait avec sa hotte, pour lui dire de prévenir nos femmes que nous ne reviendrions que le lendemain matin, élant forcés d'allei jusqu'à Sarreguemines. Friedel le promitet continua son chemin.
Presque aussitôt les commandements et le bruit des armes nous avertirent que le nalaillon allait partir. Nous n'eûmes que le temps de payer, de sortir et de prendre la bride de nos chevaux.
Il faisait très-bon temps pour marcher, pas trop de soleil, pas trop d'ombre : un beau temps d'automne. Et depuis, comparant les Allemands à nos soldais pour la marche, j'ai souvent pensé qu'ils ne seraient jamais arrivés à Paris, sans nos chemins de fer. Autant leur cavalei'ie est alerte, autant leur in fauterie est pesante. Ces gens sont lourds, ils ont les pieds plats et ne peuvent aller longtemps. Quand ils courent, leurs grosses bottes font un bruit terrible, c'est peut-être pour cela qu'ils les ont ; ils s'encouragent ainsi et pensent efTrayer les autres ; une seule de leurs compagnies fait plus de bruit qu'un de nos régiments. Mais ils suent tout de suite, et n'ont pas de plus grand bonheur que de pouvoir grimper sur une voiture.
■Vers le soir, à cinq heures, nous n'avions pas seulement fait trois lieues depuis Dx-oulingen, quand, au lieu de continuer notre chemin, le commandant donna l'ordre au bataillon de prendre un chemin vicinal à gauche. Etait-ce pour éviter les gîtes de la route, déjà tous épuisés, ou pour quelque autre raison, je n'en sais rien.
■Voyant cela, je courus au commandant, tout désolé :
« Mais, au nom du ciel ! commandant, lui dis-je, nous n'allons donc pas à Sarreguemines? Nous sommes des pères de famille, nous avons femme et enfants ! 'Vous nous avez pourtant bien promis qu'à Sarreguemines, nous pourrions décharger et retourner chez nous. »
Georges arrivait aussi pour se plaindre, mais il n'était pas encore là, que le commandant, du haut de son cheval, nous cria d'une voix furieuse :
«Voulez-vous bien retourner à vos voitures, on je vous fais rouer de coups I A^oulezvous bien vous dépêcher ! »
Alors nousretournàmes prendre nos brides, la tête penchée ; et trois heures après, à la nuit close, nous arrivâmes dans un miséi'able village, plein de petites croix, le long de la route, et dont les gens n'avaient rien à nous donner, car eu.x-mêmes souffraient la famine. Nous avions à peine fait halle, qu'un convoi de pain, de viande, de vin arrivait, escorté de quelques hussards. Il venait sqzis doute d'Alberslroff. Chaque soldat reçut sa ration, et nous autres, nous ne reçûmes pas
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C'cUientdes fosse^ où se trouvaient entassés. . (Page "8,.
1111 oignon, pas une croûte de pain, rien ! ni DOS chevaux non plus.
Celle nuil-là, sous l'échoppe d'une petite forge abandonnée, Georges et moi, pendant que les Prussiens dormaient dans toutes les baraques et dans toutes les grangi^s, et que les sentinelles se promenaient en allongeant la jambe autour de nos voitures, le fusil sur l'épaule, nous nous mimes à nous demander ce qu'il fallait faire.
Georges, qui se méfiait déjà de toutes les misères qui nous attendaient, aurait voulu partira l'instant même, eu abandonnant les chevaux et les voitures ; mais cette idée ne pouvait m'entrer dans la tète : abandonner mes deux beaux chevaux gris-pommelé, que j'avais élevés dans mon petit verger, derrière
le moulin, c'était quelque chose d'impossible !
ff Écoute, me disait Georges, rappelle-toi les Alsaciens qui on t passé chez nous, voilà cinq semaines: ils ressemblai eut à des déterrés, on ne leur avait pas donné la moindre ration ; on les aurait emmenés jusqu'à Paris, s'ils ne s'étaient pas sauvés. Tu vois bien que ces Allemands n'ont pas d'entrailles: ils ont une haine terrible contre les Français, qui les rend durs comme du fer ; on les a dressés contre nous, dans leurs écoles; ils voudraient pouvoir nous exterminer jusqu'au dernier. N'attendons rien d'eux, c'est le plus sûr. Je n'ai que six francs dans ma po:h3 ; et toi ?
— Huit livres dix sous.
— Avec cela, Christian, on ne va pas loin .
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— Ah ! Je bon cœur, mes pauvres Alsacieas... (Page 81.)
Plus nous avancerons du côté de Metz, plus nous trouverons un pays ruiné. Encore, s'il était possible d'écrire au village et de demander un peu d'argent ; mais, tu le vois, ils ont des sentinelles sur toutes les routes, à tous les embranchements des sentiers ; ils ne laissent passer ni piétons, ni lettres, ni nouvelles. Crois-moi, tâchons de filer. »
Toutes ces bonnes raisons ne servaient à rien. Je pensais qu'avec un peu de patience^ peut-être au village voisin on trouverait d'autres chevaux et d'autres voilures à mettre en réquisition, et qu'on nous laisserait tranquillement retourner chez nous. C'était naturel, c'était honnête; c'est ainsi qu'on aurait fait dans tous les pays du monde.
Georges, voyant qu'il ne pouvait me déci-
der, se coucha sur un banc et s'endormit. Moi je ne pus fermer l'œil.
Le lendemain, à six heures, il fallut repartir; les Silésiens, bien repus, et nous, le ventre creux.
Nous allions du côté de Grostenquin. Plus nous avancions, moins je connaissais ce pays. C'était le pays Messin, un vieux pays français, et noti-e misère augmentait d'étape en étape. Les Prussiens continuaient de recevoir ce qu'illeur fallait, et ne s'inquiétaient de nous que pour nous empêcher de partir. Ils nous traitaient comme de véritables animaux, et malgré toute notre économie, l'argent se dé pensait.
On n'a jamais vu de position plus affreuse que la nôtre, car le quatrième ou cinquième
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jour, l'officier devinant à notre mine que nous devions avoir l'idée de nous sauver, ne se gêna pas de dire en notre présence, aux sentinelles :
« Si ces gens-là s'écartent, feu sur «ux : » Nous en rencontrions beaucoup d'autres dans notre position, au milieu de tous ces escadrons et de ces régiments qui s'entre-croisaient et couvraient les routes. Rien qu'à nous regarder les uns les autres, nous avions envie de fondre en larmes.
Georges, lui, conservait toujours son calme, et même, de temps en temps, il prenait un air joyeux, demandant du feu aux soldats pour allumer sa pipe, et chantant des chansons de matelot, qui faisaient rire les officiers prussiens. Ils disaient :
« Celui-là est un véritable Français; il voit tout en beau ! »
Je ne pouvais pas comprendre cela, et je me disais que le cousin perdait la raison.
Ce qui me chagrinait encore le plus, c'était de voir dépérir mes chevaux, mes pauvres chevaux, si bien portants, si gais, si solides, les plus beaux chevaux de la commune, et que j'avais élevés avec tant de plaisir. — Ah! quel malheur ! .." En passant le long des haies, sur la route, j'arrachais des toulTes d'herbes, pour leur tendre un peu de verdure, et tout de suite ils regardaient, ils levaient la tète, et dévoraient cette nourriture misérable. Les pauvres bêtes maigrissaient à vue d'œil et cela me chagrinait plus que tout le reste.
Ensuite, l'idée de ma femme, de Grédel; la pensée de l'inquiétude qu'elles avaient. Qu'est-ce qu'elles faisaient? Que devenaient le moulin, le village? Qu'est-ce que devaient dire les gens, en voyant leur maire parti?... Et puis la ville, Jacob, tout enfin, tout me désolait et me crevait le cœur.
Mais ce qui m'est arrivé de pire, ce que je n'oublierai jamais , c'est aux environs de Metz.
Depuis quinze jours ou trois semaines, on ne se battait plus; la ville et l'armée de Bazaine étaient cernées par de gros tas de terre, où les Prussiens gardaient des canons. Nous voyions cela de loin, en suivant la route, sur notre droite. Nous voyions aussi beaucoup d'endroits où la terre avait été remuée, et Georges me disait que c'étaient des fosses, où se trouvaient entassés des centaines demorts. Quelques villages brûlés et bombardés, des fermes, des châteaux en ruines, se montraient aussi dans les environs. On ne se battait plus, mais on parlait beaucoup de francs-tireurs, et les Silésieus ne paraissaient pas rassurés.
Enfin, le dixième jour de notre départ, nous arrivâmes sur les trois^'heures, après avoir tourné et retourné de tous les côtés, dans un gros bourg sur la Moselle, où le bataillon fit halte. Plusieurs détachements, tirés de notre bataillon, avaient déjà comblé les vides d'autres bataillons, de sorte qu'il ne restait plus avec nous que le tiers des hommes partis de Droulingen,
Après la distribution du fourrage, voyant que les chevaux des officiers avaient mangé, et qu'on leur remettait la bride, j'allai ramasser le peu de foin et de paille qui restait à terre, pour le donner aux miens. J'en avais fait une petite botte, et j'arrivais tout content près des pauvres bêtes, qui me regardaient et dressaient les oreilles, quand un caporal, de garde aux environs, s'apercevant de ce que je faisais, vint m'empoigner par les favoris, à pleines mains, en me secouant et me donnant des soufflets. '
« Ah ! vieux gredin, disait-il, c'est comme cela que tu nourris tes chevaux ! »
Je ne me possédais plus de rage, et le manche de mon fouet était déjà levé pour assommer ce mauvais drôle, quand le cousin Georges se précipita sur moi en criant :
« Christian, à quoi penses-tu ? »
Il m'arracha le fouet; et tandis que je tremblais de tous mes membres, il se mit encore à m'excuser auprès du sale Prussien, disant que j'avais agi sans réflexion ; que je croyais le foin abandonné ; qu'il fallait aussi considérer que nos chevaux servaient le bataillon, etc.
L'autre l'écoutait d'un air de gendarme, en se dressant et disant :
« C'est bon 1 Je veux bien me contenter de cela pour cette fois; mais s'il recommence, ce sera tout autre chose. »
Alors j'entrai dans l'écurie, et je m'étendis dans le râtelier vide, mon chapeau sur la figure, sans bouger pendant deux heures.
Le bataillon allait repartir. Georges me cherchait de tous côtés; à la fin, il me trouva. Je me levai, je sortis, et la vue de tous ces soldats en rang, avec leurs fusils et leurs casques, me tourna le sang : je me souhaitai la mort!
Georges ne me disait rien; nous partîmes. Mais depuis ce moment, j'avais résolu de me sauver, coûte que coûte, en abandonnant tout.
Le même soir, par extraordinaire, nous reçûmes de la paille. Nous couchâme." dehors, sous nos voitures, parce que le village où nous venions d'arriver était encombré de troupes-
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Je n'avais plus que douze sous, et Georges vingt ou trente. Il alla chercher du pain et de l'eaude-vie dans un petit cabaret voisin ; nous trempâmes notre pain, c'est ainsi que nous nous soutenions. .
Chaque fois que le caporal qui m'avait battu, passait devant les voitures, mon couteau se retournait dans ma poche, et je me disais :
« Est-ce qu'un Alsacien, un vieux Alsacien, supportera cet affront sans se venger? Est-ce qu'il sera dit que les Alsaciens se laissent souffleter par une race pareille, qu'ils ont rossée cent fois dans le temps, et qui se sauvait devant eux comme des lièvres? »
Georges, qui voyait à ma figure ce que je pensais, me dit:
« Écoute, Christian, ne te fâche pas I Mais ces soufflets-là doivent encore être mis sur le compte du plébiscite, comme les bons de pain, de farine, de paille, de foin, de viande, et tout le reste. Vous avez voté tout cela ; les Allemands n'en sont pas cause ! Ce sont des brutes, tellement habitués à recevoir des soufflets, qu'ils profitent de toutes les occasions d'en donner, sans danger pour eux, quandils sont dix contre un. Les soufflets ne leur produisent pas le même effet qu'à nous; ils ne les sentent qu'à la peau; cela ne va pas plus loin ! Ainsi console-toi, cette grosse bête n'a pas cru te faire honte; il t'a seulement pris pour un animal de son espèce. »
Au lieu de me calmer, Georges m'indignait de plus en plus ; surtout quand il me dit que les Allemands, causant entre eux, avaient raconté que la reine de Prusse, Augusta, venait d'envoyer son propre cuisinier à l'empereur Napolèon^pour lui faire des petits plats, et sa troupe de musiciens, pour lui jouer des airs sous son balcon.
J'en avais assez !... Je m'étendis sous la voiture; et toute cette nuit-là, je ne fis que de mauvais rêves.
Nous avions toujours espéré qu'en arrivant près d'un chemin de fer, le restant du bataillon monterait dessus, et qu'on nous renverrait chez nous. Malheureusement, nos hommes étaient destinés à boucher les trous d'autres bataillons; il partait des détachements à droite et à gauche, mais il en restait toujours assez pour avoir besoin de nos voitures, et nous empêcher de partir.
Nous n'avions pas changé de chemise depuis quinze jours ; nous n'avions pas ôté nos bouliers une seule fois, sachant que nous aurions trop de peine à les remettre ; nous avions été trempés par k pluie, et sèches par le soleil vingt-cinq fois ; nous avions souffert toutes les
misères de la faim; nous étions réduits à rien, par la fatigue et les souffrances ; mai? ni le cousin ni moi, nous n'attrapions la dyssenterie comme ces Allemands; la plus mauvaise nourriture soutenait encore nos forces; et le lard, la viande fraîche, les fruits, les légumes crus que ces êtres avalaient sans mesure, les purgeaient d'une façon abominable : rien ne les corrigeait ;leurvoraciténaturelleècartait d'eux toute prudence.
Pour comble de malheur, les officiers de notre bataillon parlaient d'aller à Paris.
Les Prussiens savaient un mois d'avance que Bazaine ne sortirait plus de son camp, et qu'il finirait par se rendre, après avoir mangé tous les vivres de Metz; ils le disaient ouvertement, et regardaient le maréchal Bazaine comme notre plus grand général. Ils le louaient et le glorifiaient de sa belle campagne, et ne lui reprochaient que de ne pas s'être laissé enfermer plus tôt, parce que tout se serait arrangé plus vite. Ils plaignaient aussi beaucoup l'Empereur, et trouvaient que le meilleur pour nous serait de le rétablir sur son trône.
Ces choses, Georges et moi nous les avons entendu répéter cent fois dans les auberges et les cabarets où nous faisions halte. Les aubergistes français nous laissaient asseoir derrièie le poêle, et nous passaient quelquefois par pitié un restantde soupe ; sans cela, nous aurions pèridefainii Ils nous demandaient tout bas ce que racontaient les Allemands, et quand nous leur répétions ces discours, les pauvres gensdisaient:
«Comme les Prussiens nous aiment !... Ils doivent bien aussi quelque petite consolation à ceux qui se rendent !.. Toute belle action mérite son salaire !... »
C'est ce que nous disait un vieux cabaretier lorrain, qui nous raconta le premier que Gambetta, parti de Paris en ballon, se trouvait maintenant à Tours, avecGlais-Bisoin et plusieurs autres, pour organiser une grande armée sur la Loire. On recevait dans ces environs les journaux de la Belgique ; et chaque fois que nous pouvions attraper une bonne nouvelle, cela nous remontait le courage.
Nous voyions passer une quantité de vivres et de munitions, des troupeaux de bœufs et de moutons immenses, des caisses de saucisses, des tonneaux de pain, de vin et de farine, quelquefois aussi des régiments. Les trains de l'Est ramenaient des blessés en masse, étendus les uns au-dessus des autres dans les wagons, sur des matelas, et dont les pâles ngures cherchaient de l'air et de la fraîcheur à toutes les
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vilres. Des médecins allemands,la croix ro'ige sur le bras, les accompagnaient, et dans tous lesvillagesse trouvaient aussi desambulance?.
Les premiers froids étaient venus. Mille bruits couraient de grandes batailles sous les murs de Paris. Les Prussiens s'indignaient surtout contre Gambetta: « Ce Gambetta !... ce liandit ! comme ils l'appelaient, qui les empêchait de faire la paix et de nous ramener Napoléon.» Jamais je n'ai vu d'hommes plus furieux contre un ennemi, parce qu'il ne veut pas se rendre. Les officiers et les soldats ne parlaient que de cela.
« Ce Gambetta, disaient-ils, est cause de tous les malheurs ; ses francs-tireurs méritent la corde ! Sans lui la paix serait faite : nous aurions déjà l'Alsace et la Lorraine; et l'empereur Napoléon, à la tête de l'armée de Metz, irait rétablir l'ordre à Paris! »
A chaque convoi de blessés, leur indignation éclatait plus fort. Ils trouvaient tout naturel pour eux de nous incendier, de nous ravager, de nous piller, de nous fusiller, et déclaraient infâme de notre part d'oser nous défendre.
Peut-on se figurer de plus basse hypocrisie? Ce qu'ils disaient, ils ne le pensaient pas; ils voulaient nous faire croire, à nous, que notre cause était mauvaise, tandis qu'il n'y en a jamais eu de plus belle et de plus sacrée.
On pense bien aussi que tout Français, depuis le vieillard jusqu'au petit enfant, et principalement les femmes, faisaient des vœux pour Gambetta, et que plus d'une fois, en secret, on a versé des larmes, en pensant qu'il pouvait réussir à nous sauver. Une foule de jeunes gens partaient pour le rejoindre; les Prussiens frappaient sur leurs parents une contribution de cinquante francs par jour; ils les ruinaient! Et cela n'empêchait pas le départ d'une foule d'autres.
Les Prussiens menaçaient aussi des galères quiconque favoriserait la fuite, comme ils disaient, de ces volontaires, soit en leur donnant de l'argent, soit en leur servant de guide, ou autrement. La violence, la cruauté, le mensonge, tous les moyens paraissaient bons aux Allemands pour nous réduire, et les armes n'étaient que le moindre de ces moyens, parce qu'ils ne voulaient pas perdre de monde, et qu'en se battant, il faut en perdre.
Nous étions restés trois jours au village de Jametz, du coté de Montmédy. C'était dans la seconder quinzaine d'octobre , il pleuvait à verse; Georges et moi, nous avions été reçus chez une^vieille femme lorraine, grande et sèche, — la mère Marie-Jeanne, — dont le
fils était soldat à Metz; elle avait une maisonnette sur la route, un petit grenier au-dessus, où l'on montait par une échelle, un petit jardin derrière, tout ravagé. Quelques bottes d'oignons, des pois, des haricots dans un panier, faisaient toutes ses provisions. Elle ne cachait rien, et quand un Prussien entrait lui demander quelque chose, elle avait l'air d'être sourde, et ne répondait pas. Sa misère, ses vitres cassées, les murs dégradés et la petite armoire ouverte engageaient ces goinfres à s'en aller bien vite, pensant qu'ils ne trouveraient rien, et qu'il fallait chercher ailleurs.
Cette pauvre femme avait vu notre misère, el!e nous avait dit d'entrer, nous demandant d'où nous venions, et nous lui avions raconté nos malheurs. C'est elle-même qui nous avait prévenus qu'il restait quelques bottes de foin au grenier, et que nous pouvions en prendre, parce qu'elle n'en avait plus besoin, les Allemands ayant mangé sa vache.
Nous montions là-haut la nuit, pour dormir, et nous retirions l'échelle, écoutant la pluie tomber et couler sur les tuiles.
Georges n'avait plus que dix sous, et moi, je n'avais plus rien, quand le troisième jour, comme nous étions couchés au grenier, vers deux heures du matin, la trompette sonne.
Il était arrivé quelque chose, un ordre, je ne sais quoi.
Nous écoutons... On courait... Les crosses des fusils résonnaient dans la rue... On se réunissait... On se mettait en rang, et de tous les côtés on criait :
a Les voituriersi... Où sont les voituriers?»
Le com.mandant jurait; il disait d'une voix furieuse :
« Qu'on les cherche... qu'on les trouve... qu'on fusille les gueux 1... »
Nous ne bougions pas.
Et tout à coup en bas la porte s'ouvre ; les Prussiens demandent en allemand, en français, où sont les Alsaciens, les voituriers alsaciens.
La vieille Lorraine ne répondait rien ; elle faisait la sourde comme toujours. Finalement, on ressort; les brigands avaient bien vu le trou carré du plafond; mais il parait que cela pressait, et qu'ils ne pouvaient trouver tout de suite une échelle.
Enfin, qu'ils l'aient vu ou non, bientôt nous entendîmes les pas dans la boue, les coups de fouet, le roulement des voitures, et puis rien!
Le bataillon était parti.
Alors seulement . au bout d'un quart d'heure, la mère Marie-Jeanne en bas se mit à nous appeler.
UISTÛIRl': DU PLEBISCITE.
« Vous pouvez descendre, disait-elle, ils sont déjà loin. «
Et nous descendîme?.
La pauvre femme disait, en riant de bon cœur :
«Vous voilà sauvés! — Seulement, il ne faut pas perdre de temps; l'ordre pourrait venir de vous reprendre. Tenez, mangez cela. »
Elle sortit de l'armoire une grosse écuelle de soupe aux haricots, car elle en cuisait pour trois ou quatre jours à la fois, et la réchauffait sur la cendre.
«.Mangez tout!... Ne vous gênez pas! J'ai encore des haricoLs!... »
Nous n'avions pas envie de nous faire prier, et deux minutes après l'écuelle était vide.
La bonne femme nous regardait avec contentement; Georges lui dit :
« Depuis huit jours nous n'avons pas fait un aussi bon repas.
— Tant mie\ix!... Je suis bien contente de vous avoir rendu service... Et maintenant partez!... Ah! je voudrais bien vous donner un peu d'argent, mais je n'en ai pas.
— Vous nous avez sauvé la vie, lui dis-je. Dieu vous fasse la grâce de revoir votre îils ! Mais il faut que je vous demande une autre chose avant de partir.
— Quoi donc ?
— C'est la permission de vous emiTasser.
— Ah ! de bon cœur, mes pauvres Alsaciens, de bien bon cœur ! — Je ne suis plus belle, dit-eMe, mais c'est égal. »
Et nous l'embrassâmes comme une mère.
Nous allâmes ensuite sur la porte ; le petit jour venait :
« Voici devant vous le chemin de Dun-sur- Meuse, nous dit Marie-Jeanne, vous ne le prendrez pas, c'est celui qu'ont suivi les Prussiens ; le commandant n'aura pas manqué de vous signaler au prochain village. Mais voici la route d^ Metz, par Damvillers et Etain ; suivez-la. Si l'on vous arrête, vous direz que vos chevaux sont morts de fatigue, et qu'on vous a relâchés. »
Cette pauvre vieille était pleinedebon sens. Nous lui serrâmes encore la main, les larmes aux yeux, et puis nous partimes, suivant le chemin qu'elle nous avait montré.
Je serais bien embarrassé de vous dire aujourd'hui tous les villages que nous avons traversés, de Jamelz à Rôlhalp. Tout ce pays, entre Metz, Montmédy et Verdun, était couvert decavalerie et d'infanterie, qui vivait aux dépens des gens, et les gardait comme dans un filet, pour les manger à mesure du besoin. Let' troi pes de ligne, et principalement les
canonniers, se tenaient autour des forteresses; les autres, deslandwehr en masse, occupaient jusqu'au moindi'e hameau, et faisaient des réquisitions partout.
Dans un petit village, entre Jamelz et Damvillers, nous entendîmes sur notre droite une vive fusillade le long d'un bois, [et Georges me dit :
« Là derrière, notre bataillon est engagé. Dieu veuille que le brave commandant qui parlait de nous faire fusiller , l'eçoive une balle dans le ventre, et ton caporal aussi. »
Les geus du village, sur leurs portes, disaient :
« Ce sont les francs-tireurs !... »
Et la joie brillait dans tous les yeux, surtout quand un vieux accourut du sentier qui longe le cimetière, en criant :
« Deux voitures de blessés arrivent... deux grandes voitures d'.Alsaciens ; des hussards les escortent. »
Nous venions de nous arrêter à la porte d'une épicerie, sur la place, et nous demandions à la femme qui tenait celte petite boutique, s'il ne se trouvait pas d'horloger aux environs, car le cousin voulait vendre sa montre, qu'il avait cachée sous sa chemise depuis Drouliugen, et la femme descendait les marches pour nous indiquer un endroit, quand le vieux se mit à crier :
« Voici les voitures d'.Alsaciens !... »
Aussitôt, sans écouter le reste, nous parlimes en courant vers l'autre bout du village ; niais près d'une petite rivière dont je ne sais pas le nom, au-dessus d'une touffe de saules, nous vîmes briller deux casques; et cela nous fit prendre un sentier qui longeait la rivière, alors débordée à cause des grancfes pluies. Nous continuâmes ainsi bien loin, ayant quelquefois de l'eau jusqu'aux genoux.
Nous finissions pourtant au bout d'une demi-heure par sortir de ces roseaux, et nous commencions à découvrir sur la colline à gauche le clocher d'un autre village, quand un cri de « Yerda ? v nous arrêta tout court, près d'une cassine abandonnée, à deux ou trois cents pas des premières maisons. En même temps un landwehr sortait de la masure, la crosse de son fusil à l'épaule, et nous répétait : « Verda ? » le doigt sur la détente.
Georges, voyant qu'il n'y avait pas moyen de s'échapper, répondit :
« Goûte freund' !
— Restez là, cria l'Allemand, ne bougez pas ou je tire ! »
HISTOIRE DU PLEBISCITE
Il fallut bien nous arrêter ; et seulement dix minutes après, un piquet sortant du village vint relever la sentinelle, et nous emmena comme des gueux à la mairie, où le capitaine des landwehr nous interrogea longtemps sur ce que nous étions, d'où nous venions, sur la cause de notre départ, et pourquoi nous n'avions pas de papiers.
Nous répétions toujours que nos chevaux étaient morts de fatigue, et qu'on nous avait dit de retourner chez nous, mais il ne voulait pas nous croire. A la fin pourtant, comme Georges lui demandait de l'argent pour continuer notre voyage, il se mit à crier :
a Allez-vous-en au diable, canailles ! Est-ce que je suis chargé de vous faire vivre et de vous fournir des rations ? Allez, et si vous repassez par ici, malheur à vous ! »
Nous sortîmes bien contents.
Georges, au bas de l'escalier, voulut remonter pour lui demander un laisser-passer, mais j'avais si peur de voir le capitaine changer d'idée, que je forçai le cousin de nous éloigner au plus vite, ce que nous fîmes, sans aucune autre mauvaise rencontre jusqu'à Elain, où Georges vendit sa montre en or, avec la chaîne, soixante-cinq francs, en faisant promettre à l'horloger que s'il lui renvoyait soixante-quinze francs avant la fin du mois, la montre et la chaîne lui seraient rendues.
L'horloger le promit, et le cousin, me prenant alors par le bras, s'écria :
« Maintenant, Christian, arrive; nous avons assez jeûné, il est temps de nous régaler. »
Et cent pas plus loin, au tournant de la rue, nous entrâmes dans une de ces petites auberges, où l'on couche pour quelques sous. Ceux qui se trouvaient là, dans la petite salle sombre, n'étaient pas des messieurs ; ils buvaient leur chopine de vin, la casquette sur l'oreille, et la chemise débraillée ; mais en nous voyant passer sous la porte, faits comme nous étions, avec nos chemises et nos barbes de trois semaines, nos chapeaux détrempés, jaunis par la pluie, ils nous prirent d'abord pour des montreurs d'ours et de dromadaires.
L'aubergiste, une grosse femme, vint nous demander ce que nous voulions.
a Une bonne soupe grasse, im bon morceau de bœuf, une bonne bouteille de vin, et du pain à discrétion, » répondit Georges.
La grosse femme nous regardait, en clignant de l'œil, sans bouger, comme pour dire :
« C'est très-bien! mais qui est-ce qui payera? »
Georges lui fit voir une pièce de cinq francs-, et tout de suite elle répondit en riant :
a Messieurs, vous allez être servis. »
Autour de nous, on murmurait :
0 Ce sont des Alsaciens ! Ce sont des .allemands!... C'est ceci... c'est ça... »
Mais nous n'y faisions pas attention ; nous écartions nos coudes sur la table ; et la soupe étant arrivée, on vit que l'appétit ne nous manquait pas. Quant au bœuf, un vrai morceau de Prussien d'au moins deux livres, avec des pommes de terre et d'autres légumes, il ne fit qu'un tour de langue. En même temps, la première bouteille avait filé, Georges en avait demandé une seconde ; nous commencions à revoir clair ; nous regardions les gens avec d'autres yeux; et l'un de ceux qui se trouvaient là, s'étant permis de répéter que nous étions des Allemands, Georges, se retournant, s'écria :
« Qui donc ici nous traite d'Allemands? '\'oyons, s'il a du cœur, qu'il se lève... Nous... des Allemands!... «
Alors il prit la bouteille et la cassa sur la table en mille morceaux. — Je vis qu'il perdait la tête, et je lui criai :
« Georges, au nom du ciel, tu vas nous faire arrêter! »
Mais tous ceux qui se trouvaient là, lui donnaient raison.
« C'est une abomination ! criait Georges. Que celui qui nous traite d'Allemands parle; qu'il sorte avec moi ; qu'il choisisse le sabre ou l'épée, tout ce qu'il voudra ; ça m'est égal! »
Celui qui avait parlé, un jeune homme, se leva, et nous dit :
« Pardonnez-moi, je vous fais mes excuses. Je croyais...
— Vous avez eu tort de croire, lui dit Georges ; ces choses-là ne doivent jamais se dire. Nous sommes des Alsaciens, de bons Français, des hommes d'âge; le fils de mon camarade est à Phalsbourg dans la mobile, et moi j'ai fait un congé dans les soldats de marine. Nous avons été enlevés, entraînés par les Allemands ; nous avons perdu nos chevaux et nos voilures ) €t maintenant, en arrivant ici, nos propres compatriotes nous font une insulte pareille, parce que nous avons dit quelques mots en alsacien, comme des Bretons en diraient en breton, et des Provençaux en provençal.
— Pardonnez-moi, répéta le jeune homme, j'ai eu tort, je le reconnais ; vous êtes de bons Français !
— Je vous pardonne, lui dit Georges en le regardant. Mais quel ùge avez-vous?
HISTOIRE DU PLEBISCITE
— Dix-huit ans !
— Eh bien I allez où vous devriez être ! Et montrez que vous êtes aussi bon Français que nous. Il n'y a plus de jeunes gens en Alsace... Vous comprenez ce que je veux dire. »
Tout le monde écoutait. Le jeune homme sortit ; et comme le cousin demandait encore une bouteille, l'aubergiste lui dit, en se penchant sur son épaule :
« Vous êtes de bons Français !... Mais vous avez parlé devant beaucoup de monde, des étrangers que je ne connais pas; vous feriez bien de partir ! »
Aussitôt le bon sens revint à Georges ; il mit une pièce de cent sous sur la table, la femme lui rendit deux francs, et nous sortîmes.
Une fois dehors, Georges me dit :
« Allongeons le pas! La colère vous fait faire des bêtises. »
Et nous partîmes dans une petite rue, ensuite dans une autre. Nous arrivâmes en plein champ. La nuit aj)prochait ; si Ton nous avait repris, notre affaire aurait été bien plus mauvaise que la première fois, et nous le savions tellement bien, que cette nuit et le lendemain, nous n'osions plus même entrer dans les villages, de peur d'être arrêtés, et reconduits à notre bataillon.
A la fin du deuxième jour, la fatigue nous forçad'entrer dans un clos. Il faisait Irès-froid pour la saison, mais nous avions pris l'habitude de la misère, et nous dormîmes contre unmur, sur un paillasson de jardinier, comme dans notre lit. En nous levant, le matin, au petit jour, nous étions couverts de gelée blanche; et Georges, regardant au loin, me demanda :
« Reconnais-tu cet endroit, là-bas, Christian? »
Je regardai.
« Hé ! c'est Chàteau-Salins. »
Ahl maintenant tout allait mieux. Nous avions à Château-Salins notre vieux cousin Desjardins, le premier teintui-ier du pays. Le grand-père de Desjardins et notre grand-père avaient épousé les deux sœurs, avant la Révolution ; il était luthérien, et même calviniste; nous étions catholiques ; mais cela ne nous empêchait pas de nous reconnaître et de nous aimer comme des parents très-proches.
Nous arrivâmes à la porte de Jacques Desjardins, vers sept heures du malin; il venait
de se lever, et prenait le café avec sa femme et ses petits-enfants.
D'abord, en nous voyant entrer. Desjardins resta la bouche ouverte ; sa femme et ses enfants se levèrent comme pour appeler au secours. Mais quand je dis :
« Bonjour, cousin ; c'est nous ! »
Desjardins s'écria :
« Dieu du ciel, c'est Christian et Georges VVéber !... Quel malheur est arrivé?...
— Oui, c'est nous, cousin, dit Georges; voilà dans quel état les Prussiens nous ont mis.
— Les Prusiens?... Ahl les brigands, dit Desjardins. — Lise, fais chercher des côtelettes chez le boucher... monte du vin... Ah! mes pauvres cousins, je vois que vous avez aussi besoin de changer.
— Oui, dit Georges, et de nous faire la barbe !
— Eh bien, arrivez I Pendant qu'on vous préparera le déjeuner , vous changerez de chemise et d'habits ; vous mettrez les miens, jusqu'à ce que les vôtres aient passé à la lessive. Dieu du ciel ! est-il possible ! «
Il nous conduisit dans une belle chambre en haut. La cousine Lise arrivait déjà remplir les cuvettes.
« Vous mettrez aussi mes bas et mes souliers en attendant, disait Desjardins. Tenez, voici mes rasoirs... Arrangez-vous!... — Ah! les scélérats d'Allemands... Comment, ils vous ont traités de cette façon, un maire, des gens respectables!...
Alors la cousine sortit, et nous commençâmes à nous déshabiller. La vue de nos bas, de nos cravates, de nos chemises et de tout le reste faisait gémir le bon vieux père Desjardins, le meilleur des hommes; il ne pouvait en croire ses yeux, et disait :
« Mes pauvres cousins, ah! vous en avez vu de dures, et de toutes les couleurs. »
La première chose que nous fîmes ensuite, ce fut de nous laver. Les chemises blanches étaient déjà dépliées sur le lit, et je ne peux pas dire quelle satisfaction j'éprouvai de n^e sentir cette bonne toile fraîche sur le corps.
Après cela, je me fis la barbe, pendant que Georges racontait nos malheurs au cousin, quil'interrompait à chaque instant, s'écriant:
« Comment... comment... les misérables poussent la barbarie jusque-là... Ce sont donc de véritables bandits!... Ah 1 jamais on n'a vti de choses pareilles. »
Je m'essuyai bien jusque derrière les oreilles, et je passai le rasoir à Georges. Notre cousin Desjardins me prêta des bas, des pan-
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Us nous payeront tout ça (Pago 91.)
talons, une blouse et des souliers bien secs. Nous étions à peu près de la même taille; jamais je ne me suis senti plus à mon aise.
Georges s'habilla ensuite; et comme nous finissions, la servante vint nous prévenir, en toquant contre la porte, que le déjeuner était servi; nous descendîmes dans l'attendrissement.
La cousine et les enfants nous attendaient pour nous embrasser, car d'abord ilsn'avaient pas osé s'approcher de nous, et maintenant ils voulaient eu quelque sorte s'excuser de nous avoir si mal reçus ; mais c'était tout naturel, et nous ne leur en voulions pas.
Je n'ai pas besoin de vous dire si nous déjeunâmes de bon appétit. Georges recommença l'histoire de nos misères, pour la cou
sine et les enfants, qui l'écoutaient, ouvrant de grands yeux, et s'écriaient :
« Est-ce possible? Oh ! que vous avez souffert, et que vous devez être heureux maintenant d'avoir pu vous sauver! »
Quand il eut fini, la cousine nous dit que tout cela venait des jésuites; que ces gens avaient d'abord fait courir de mauvais bruits sur le compte des protestants; et que mainte- " nant les Prussiens l'ayant emporté, ils prêchaient contre Gambetta et Garibaldi.
Elle nous dit que ces gens avaient excité l'Empereurà déclarer la guerre, pensant que leur société n'y aurait rien à perdre, mais au contraire tout à gagner; que si les Français étaient vainqueurs, ils pourraient écraser les luthériens; et que si les Français étaient
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11 (?lait là, penché pour fcouler... {Pjgc 97.)
vaincus, on rétablirait Chambord, pour rendre au pape ses anciens Etats de l'Eglise.
Ainsi pensait la cousine Lise, femme d'âge et toute blancbe, aimant à raisonner sur toutes choses.
Mais Georges, après avoir vidé son verre, lui répondit que la véritable cause de nos malheurs, c'était l'armée ; que cette armée n'était pas celle de la nation, mais de l'Empereur, qui donnait les grades, les honneurs, les pensions et les subventions; que l'intérêt d'une armée pareille est toujours contraire à l'intérêt du pays et du peuple, parce que l'armée a besoin de la gu2rre , pour obtenir de l'avancement, et que le peuple a besoin de la paix, pour travailler, élever ses enfants et s'entretenir.
Le cousin Desjardins lui donna raison ; et comme on vint servir le café, la cousine Lise et les enfants sortirent. On alluma les pipes, et le cousin nous raconta les dernières nouvelles.
Desjardins avait beaucoup de livres, comme tous les calvinistes, et recevait des journau.x de tous les côtés : d'abord l'Indépendance belge, ensuite des journaux de Cologne, de Francfort, de Berne, de Genève et d'ailleurs. A son âge, ayant un fils de cinquante ans, il ne s'occupait plus beaucoup de teinturerie, ni de commerce, et passait son temps à lire.
C'était donc un homme plus instruit que nous, et dans lequel nous pouvions avoir pleine confiance. C'est de lui que nous apprii mes la belle défense de Châteaudun, le dé-
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barquement de Garibaldi à Marseille, et sa nomination comme général de l'armée des Vosges; la marche des Bavarois de Von der Thiann sur la Loire, et l'arrivée des francstireurs dans nos montagnes, du côté d'Epinal et de Raon-1'Etape. Il nous lut cette belle proclamation de Gambetta au peuple français, exposant les grandes résolutions de Paris, l'organisation des citoyens en gardes nationales, l'union et la concorde de tous dans ce moment difficile, et les approvisionnements de vivres pour plusieurs mois que la ville avait faits, ce qui devait rassurer la province, et lui donner le courage de suivre son exemple.
Je me souviens encore de ce passage, qui nous remua le cœur :
a Citoyens des départements, cette situation vous impose de grands devoirs : le premier de tous, c'est de ne vous laisser divertir par aucune préoccupation qui ne soit pas la guerre, le combat à outrance; le second, c'est, jusqu'à lapais, d'accepter fraternellementlecommandement du pouvoir républicain , sorti de la nécessité et du droit. Il ne doit yavoir qu'une préoccupation : arracher la France à l'abîme où la monarchie l'a plongée. Les hommes ne manquent pas : ce qui fait défaut, c'est la résolution, la décision et la suite dans l'exécution des projets ; ce qui fait défaut, après la honteuse capitulation de Sedan, ce sont les armes. Tous nos approvisionnements de cette nature avaient été dirigés sur Sedan, Metz et Strasbourg; et l'on dirait que, par une dernière et criminelle combinaison , l'auteur de tous nos désastres a voulu, en tombant, nous enlever tous les moyens de réparer nos ruines ! »
« Il en est bien capable ! s'écria Georges. Oui, je suis sûr que r/ionncîc homme a voulu se ménager une porte de derrière du côté de la Prusse. »
Le cousin Desjardins continua :
K Maintenant, grâce à l'intervention d'hommes spéciaux, des marchés ont été conclus, qui ont pour but et pour effet d'accaparer tous lesfusils disponiblessurles marchés du globe. La difficulté était grande de se procurer la réalisation de ces marchés; elle est aujourd'hui surmontée. Quant à l'équipement, à l'habillement, on va multiplier les ateliers, et requérir au besoin les matières premières ; ni les bras ni le zèle des travailleurs ne manquent ; l'argent ne manquera pas non plus. Il faut enfin mettre en œuvre toutes nos ressources, qui sont immenses, secouer la torpeur de nos campagnes, multiplier la guerre
de partisans. Levons-nous donc en masse, et mourons plutôt que de subir la honte du démembrement. »
L'enthousiasme de Georges augmentait à chaque mot.
a A la bonne heure, s'écria-t-il, voilà ce qui s'appelle parler ! Une fois le branle donné, tout marcherai La jeunesse prendra les armes en masse. Il ne faudrait qu'une victoire, une seule, et toule la France se lèverait : on tomberait sur le dos des gueux comme la grêle; on les attendrait au coin de tous les bois ; il n'en réchapperait pas un seul ! ))
Le cousin Desjardins, ayant replié son journal, ne disait rien et j'étais aussi tout pensif.
« Et vous, cousin, lui dis-je,avez-vous aussi confiance ? »
Et seulement au bout d'une minute, après avoir pris une bonne prise pour se réveiller les idées, car il prisait comme les anciens, et ne fumait pas, au bout d'une minute, il me répondit :
a Non, Christian, je n'ai pas bonne espérance ; et ce ne sont pas ces Allemands qui m'effrayent; ils ont pris Strasbourg; dans quelque temps, par la trahison et la famine, ils auront Metz : c'est une affaire arrangée d'avance. Ils assiègent Verdun; Soissons vient de tomber entre leurs mains ; ils entourent Paris; ils s'avancent sur Orléans... Eh bien ! malgré tout, ce ne sont pas ces gens-là qui me font peur !
— Mais qui donc? » demanda Georges.
Lui, sans l'écouter, continua :
c( La France est si forte, elle est si brave, si riche, si intelligente, que dans quelques mois elle aurait jeté ces barbares de l'autre côté du Rhin ; mais ce qui m'épouvante, ce sont les ennemis de Tintérieur.
— Personne ne bouge ! lui dis-je.
— C'est parce que personne ne bouge, que les Allemands sont sur la Loire, fît-il, en me regardant avec ses petitsyeux vifs et clairs. S'ils'agissailderôlablirChambord, Louis-Philippe II, ou même Bonaparte IV, vous verriez tous les conseillers généraux, tous les conseillers d'arrondissement, tous les préfets, sous-préfets, juges de paix, commissaires de police, percepteurs, contrôleurs, gardes généraux, maires et adjoints en campagne. Je dis pour n'importe lequel des trois, car la grande affaire, c'est d'avoir un monsieur qui donne des croix, de l'avancement, des pensions , des gratifications : l'un ou l'autre, cela leur est à peu près égal, pourvu qu'il y en ait un ! Ces gens-là soulèveraient pour leur homme le pays de
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fond en comble; ils feraient marcher.-le paysans par milliers ; ils chanteraient la Marseillaise, ils crieraient que la patrie est en danger !... Et les évêques, les prêtres, les curés, les vicaires prêcheraient la guerre sainte ; la France bousculerait les Allemands jusqu'au fond de la Prusse ; on trouverait des armes, des munitions , des approvisionnements du jour au lendemain ! Mais comme il s'agit de la République, et comme la République veut la séparation de l'Eglise et de l'État, Tinstraction gratuite, le service militaire obligatoire pour tous ; comme elle déclare que tout doit se donner au concours ; qu'un imbécile, parce qu'il est riche ou noble, ne doit pas l'emporter sur un homme capable, parce qu'il est pauvre ; et que , d'après ce principe-là, le mérite serait pesque tout, l'intrigue et la bassesse presque rien, on aime mieux voir démembrer la France, que d'avoir une République ! Qu'est-ce que deviendraient les bonnes places de sénateurs, de pairs de France, de préfets, dechambellans, d ecuyers, de receveurs généraux, d'intendants , de maréchaux, de députés officiels etd'évêques sous une République ? Elles seraient mises au panier, et c'est ce qu'ils ne veulent pas.
0 Ils aimeraient mieux, au besoin, avoir le roi de Prusse, que la République, si le roi de Prusse s'engageait à leur conserver toutes les bonnes places. Oui, pour eux, les bonnes places, les bonnes pensions, font la patrie ! Oh ! ce n'est pas la première fois que l'on compte sur les Allemands, pour rétablir l'ordre en France. Marie-Antoinette avait déjà cédé l'Alsace, pour ravoir ses antichambres remplies de bons vieux serviteurs bien plats, bien humbles. Ce qui se passe revient au même. Dans le temps, les amateurs de pensions, les égoïstes aveugles, qui ne voyaient qu'eux et regardaient le peuple comme une proie, s'appelaient nobles; aujourd'hui, ce sont des bourgeois élevés par les jésuites Mais alors, les chefs de la République, décidés à faire triompher la justice, ne laissèrent pas les fonctionnaires et les généraux de Louis XVI à la tête des armées. Ces grands patriotes avaient du bons sens. Ils établirent des municipalités républicaines dans toutes les communes; ils donnèrent le commandement de nos forces à des généraux républicains; ils mirent la main sur les réactionnaires ; et les Allemands une fois chassés de notre territoire, ils jugèrent ceux qui les avaient appelés ; la France fut sauvée !
« Il en arriverait de mêmeaujourd'hui, malgré tous les préparatifs de l'Allemagne; mal-
gré Boncrparte,qui, voyant sa dynastie perdue, a livré notre dernière armée à Sedan, afin d'empêcher la République de vaincre! Oui, malgré la trahison de ce malheureux, nous pourrions encore battre les Allemands, si les égoïstes n'étaient pas à la tête de nos affaires ; mais ils sont partout. A Paris ils remplissent les états-majors de la garde nationale etdel'armée ; en province, ils forment ces fameux conseils généraux, d'où l'on a tiré des jurés pour acquitter Pierre Bonaparte, et qui condamneraient sans honte Gambetta à mort, s'ils étaient réunis en conseil, pour le juger. Au lieu d'aider cet homme de cœur, ce bon patriote à sauver la France, ils le gêneront, parce qu'il est répubUcain ; ils lui mettront des bâtons dans les roues, ils l'empêcheront de faire les levées nécessaires, ils abattront l'enthousiasme du peuple . Tenez, tous les journaux allemands le montrent bien: ils n'ont pas assez d'injures contre Gambetta, qui défend son pays, et pas assez de flagorneries pour les conseils généraux nommés par l'Empire.
— Mais alors, s'écria Georges, il faut donc se rendre?
— Non, quoique nous soyons sûrs d'être vaincus, répondit Desjardins, il faut montrer que la vieille race est toujours là; que ses racines ne sont pas mortes, et que l'arbre repoussera! Si nous étions i-estés sous le coup de Sedan, le mépris de l'Europe et du monde entier nous aurait enterrés. La nation s'est relevée depuis. C'est quelque chose d'incroyable : sans armée, sans canons, sans fusils, sans vivres ni munitions, trahie, surprise et débordôepartout, cette nation s'estrelevée... Elle se défend!... Un homme de cœur a suffi pour lui donner confiance. . . Quel autre peuple en aurait fait autant? Je suis donc d'avis qu'il faut lutter jusqu'à la fin, et rendre en quelque sorte les Allemands honteux de leur victoire. Ils se sont préparés cinquante ans : ils se sont cachés de nous, pour uous espionner pendant la paix ; ils ont dissimulé leur haine; ils ont employé toutes leurs forces; ils ont étudié la question sur toutes ses faces; ils ont jeté sur nous six cent mille hommes contre deux cent vingt mille au début de la campagne. Us vont attaquer nos conscrits avec leurs meilleures troupes ; ils se mettront cinq ou six contre un ; ils appelleront encore les Russes à leur secours, au besoin, et puis ils diront: « Nous 0 sommes vainqueurs I » Us n'aurontpashoute dédire : « Nous avons vaincu la: France; nous M sommes maintenant la grande nation! »
— Tout cela, dit Georges, est possible. Mais en attendant, nous pouvons remporter une
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victoire ; et si nous avons une victoire, les affaires changeront; nous reprendrons un nouveau courage; et les landwehr qu'on nous envoie, presque tous pères de famille, ne demanderont pas mieux que de retourner chez eux.
— Mon Dieu, les pauvres landwehr n'ont rien à dire, on ne les consulte pas, répondit Desjardins; ces gens-là marchent quand on leur ordonne démarcher; ils sont plies depuis longtemps à la discipline. C'est une machine, rien qu'une machine, mais sa masse nous écrase. »
Alors le cousin Desjardins nous raconta qu'ayant longtemps voyagé en .411e:nagne, avant et après 1848, pour affaires de commerce, il avait vu que ces gens nous détestaient; qu'ils nous enviaient; que nous leur portions ombrage, et que la haine des Français s'enseignait dans leurs écoles ; qu'ils se croyaient supérieurs à nous, à cause de leur religion, simple et naturelle, tandis que la nôtre, avec ses cérémonies, ses chants latins, ses cierges et ses dorures, leur faisait penser que nous étions d'une race inférieure, comme les nègres, qui n'aiment que le rouge et se mettent des anneaux dans le nez ; qu'ils trouvaient surtout leurs femmes bien plus sages et plus dignes que les nôtres, attribuant aussi cette supériorité à leur religion, qui les retient dans la famille, tandis que les nôtres passeni leur temps en cérémonies de toute sorte.
Desjardins avait même eu sur ce point une dispute sérieuse avec un de leurs maîtres d'école, ne pouvant entendre professer ouvertement un pareil mépris pour les femmes françaises, au nombre desquelles il faut compter Jeanne d'Arc, et d'autres héroïnes, dont les femmes allemandes peuvent à peine comprendre la grandeur.
Il nous dit que, d'après celle manière de voir, les Allemands, et surtout les Prussiens, nous considéraient, nous. Alsaciens et Lorrains, comme exilés de la patrie, et malheureux sous la domination d'une race abrutie, maintenue dans l'ignorance par les évêques.
Georges, entendant cela, devint furieux, et s'écria que nous avions plus d'esprit et de bon sens que tous les Allemands ensemble.
o Oui, je le crois, répondit le cousin Desjardins, seulement, il faudrait s'en servir; il faudrait établir des écoles partout; le moindre Français devrait savoir lire, écrire notre langue, et voilà justement ce que la bande des amateurs de bonnes places ne veut pas.
« Si l'instruction avait été donnée au peu^ pie, nous aurions su ce qui se passait de l'autre côté du Rhin; nous aurions eu des armées nationales, de bons généraux, une bonne intendance, une bonne organisation, des députés éclairés et consciencieux; nous aurions eu tout ce qui nous manque; nous n'aurions pas donné le droit de paix et de guerre à un imbécile ; nous n'aurions pas attaqué bêtement les Allemands, et les Allemands, nous voyant prêts à les recevoir, se seraient bien gardés de nous attaquer. Toutes nos défaites, toutes nosdivisions, nosagitationsintérieures, nos révolutions : les massacres des rues, les déportations, les haines des classes, tout cela vient de l'ignorance ; et celte ignorance abominable vient des égoïstes qui nous gouvernent depuis soixante-dix ans. Le bon sens, la justice, le patriotisme leur disaient d'instruire le peuple; ils ont mieux aimé s'allier avec les jésuites, pour l'abrutir : c'est la trahison des trahisons!... »
Georges, qui depuis longtemps pensait les mêmes choses, n'avait rien à dire ; mais il soutenait toujours que nous pouvions remporter une victoire, et qu'alors tout serait sauvé.
Le cousin Desjardins secouait la tête, et di' sait :
« Nos forces sont trop inférieures; Gambetta n'aura pas le temps de les organiser; et si les traîtres avaient cette crainte, ils livreraient Metz tout de suite, pour que la seconde armée allemande, celle de Frédéric-Charles, puisse arriver à temps sur la Loire et empêcher notre armée de débloquer Paris, car alors, je crois aussi que tout pourrait être sauvé. Mais cela n'arrivera pas! Depuis que j'ai vu des généraux sortir de Metz, pour aller consulter l'Impératrice, en .Angleterre, j'ai compris que nous étions perdus. Et puis, les forces de Guillaume sont immenses. Ces trois cent mille Russes, que les journaux allemands nous annoncent comme prêts à marcher sur Constantinople, attendent l'avis du roi de Prusse, pour se mettre en chemin de fer et venir nous accabler, si les .Allemands ne se sentent pas encore assez nombreux avec leurs douze cent mille hommes pour nous vaincre. On ne veut pas de République française en Europe, c'est le fin mot de l'histoire; il n'en faut pas, à tout prix! car si la République s'établissait chez nous, toutes les monarchies seraient ébranlées : les peuples suivraient tous notre exemple, et ce serait la fin des guerres; nous aurions la confédération européenne; on pourrait licencier les rois, les
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empereurs, les princes, les courlisans et les soldats de profession. On ne connaîtrait plus que le commerce, l'industrie, les sciences, les arts ; il faudrait savoir quelque chose, pour être quelque chose. Le talent de mettre des hommes en ligne, pour les faire hacher à coups de canon et de mitrailleuse, passerait au dernier rang, et dans cent ans d'ici, les hommes ne voudraient plus croire que cette abomination a existé ; ils trouveraient cela trop bête. »
Desjardins se mit ensuite à nous raconter comment, en 1830, voyageant du côté de Solingen, pour acheter des aciers, il avait remarqué que les Prussiens ne songeaient qu'à la guerre. Dés ce temps, ils s'épuisaient à tenir sur pied et prêts à marcher, quatre cent cinquante mille hommes bien exercés. Depuis, après l'adjonction des forces de l'Allemagne du Nord, de la Bavière, du Wurtemberg, de Baden, cela devait monter à un million d'hommes ; sans compter la landsturm, composée, il est vrai, de vieillards, mais ayant tous servi, et sachant tous manier un fusil, charger un canon et monter à cheval.
« Voilà ce que Monsieur Bonaparte nous a mis sur le dos, sans nécessité, dit-il; et c'est contre une puissance pareille que Gambettase charge d'organiser à la hâte les jeunes gens qui nous restent, et dont la plupart n'ont jamais servi! Je l'avoue, j'ai peu d'espoir. Dieu veuille que je me trompe, mais je crains que l'Alsace et la Lorraine soient provisoirement englobées dans l'Allemagne. La guerre va se soutenir quelque temps ; les défections se suivront pas à pas; et finalement, après beaucoup de souffrances, messieurs les auciens ministres, MM. les anciens députés officiels, les anciens préfets, les anciens conseillers généraux, les anciens fonctionnaires de tous grades, enfin, tous les égoïstes se réuniront, et diront :
— Arrangeons-nous avec Bismark!... Faisons la paix aux dépens de l'Alsace et de la Lorraine, et nommons un roi, qui nous donnera de bonnes places. La France sera toujours assez grande pour nous faire des pensions ! »
Ainsi parla le cousin Desjardins ; et Georges de plus en plus indigné, frappant du poing sur la table, s'écria :
« Ce que je ne peux pas comprendre, c'est que les Anglais nous abandonnent ; c'est qu'ils laissent les Prussiens s'étendre comme il leur plaît.
— Ahl dit Desjardins en souriant, les Anglais ne sont plus le peuple d'autrefois; ils
sont aussi devenus trop riches, ils tiennent aussi tropà leurs aises; leurs grands politiques ne sont plus des Pitt et des Chatam, qui regardaient au loin et songeaient à l'avenir de leur race, non ! pourvu que les affaires marchent au jour le jour, les générations futures et la grandeur britannique ne les inquiètent plus.
— C'est égal, dit Georges, si vous aviez navigué comme moi dans la mer du Nord et dans laBaltique; si vousaviez vu quelle grande puissance maritime peut devenir l'Allemagne du Nord en peu d'années ; ses cent soixante lieues de côtes, ses ports de Dantzig, deStettin, de Hambourg, de Brème, où les plus beaux fleuves amènent tous les produits du centre de l'Europe, toutes les matières premières, nonseulement de l'Allemagne et de la Pologne, mais encore de la Russie; si vous aviez vu cette population de marins, de commerçants, qui s'étend de jour en jour, vous ne pourriez pas comprendre l'indifférence des Anglais. Est-ce qu'ils sont devenus aveugles? Est-ce que l'amour de la religion luthérienne et la haine de la race latine leur troublent la cervelle?... Je n'en sais rien! mais ils doivent voir pourtant que si le roi Guillaume et Bismark veulent avoir l'Alsace et la Lorraine, ça n'est pas positivement pour nos beaux yeux à nous. Alsaciens et Lorrains , mais pour tenir le cours du Rhin depuis sa source, dans les cantons allemands de la Suisse, jusqu'à son embouchure, à Rotterdam ; et qu'en tenant ce grand fleuve, ils tiendront tout le commerce de nos pays industriels; qu'ils pourront alimenter les colonies hollandaises de leurs produits; que cela les rendra le premier peuple maritime du continent; et que, pour faire leur coup sans être dérangés, — pendant que les Russes attaqueront Constantinople, — eux, ils s'installeront tranquillement dans les ports de la Hollande, comme ils ont occupé le Hanovre en 1866; et qu'ils nous offriront la Belgique, afin de s'assurer -notre neutralité!... Gela tombe sous le sens commun.
— Sans doute, cousin, dit Desjardins, je crois aussi que toutes les fautes se payent : les Anglais payeront leurs fautes, comme nous payons les nôtres; et les Allemands, après avoir épouvanté l'Europe et l'Amérique de leur ambition, payeront aussi durement un jour leur hypocrisie, leurs cruautés et leurs rapines. Dieu est juste!... — Mais en attendant que ce jour arrive, nous autres nous sommes confisqués, et toutes nos observations ne servent à rien. »
Ainsi continua la conversation, qui ne me
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revient pas tout entière ; mais dont je vous ai dit les choses principales.
Nous restâmes chez le cousin Desjardins tout ce jour. La cousine Lise fit blanchir nos chemises, laver nos habits, sécher nos souliers devant l'âtre, après les avoir remplis de cendres chaudes; et le lendemain malin, nous prîmes congé de ces braves gens, en les remerciant tous du fond de notre cœur.
Nous étions bien impatients de revoir le pays, dont nous n'avions plus de nouvelles depuis un mois, et surtout nos pauvres femmes, qui devaient nous croire perdus.
Il faisait un temps humide ; on sentait d'avance que l'hiver serait rude.
A Dieuze, lé bruit courait que Bazaine venait de rendre Metz, avec toute son armée, ses drapeaux, ses canons, ses fusils, ses munitions et ses blessés, sans conditions.
Les officiers prussiens buvaient du Champagne à l'auberge où nous fîmes halte ; ils riaient I — Georges était tout pâle; moi, je sentais un grand poids sur ma poitrine.
Des gens qui se trouvaient là, des roulants, des juifs allemands, qui suivaient leurs armées avec des charrettes, pour les remplir d'horloges, de casseroles, de linge, de meubles et de tout ce que les officiers et les soldats leur vendaient, après l'avoir volé et pillé dans nos maisons, racontaient que les chevau.x se donnaient pour rien aux environs de Metz , qu'on trouvait des chevaux arabes à cent sous; mais que personne n'en voulait, faute de pouvoir les nourrir, le fourrage étant hors de prix ; que ces pauvres bêtes se mangeaient entre elles ; qu'elles se dévoraient le crin jusqu'au sang, et rongeaient même les arbres auxquels on les avait attachées; que nos prisonniers tombaient de faim dans les fossés de la route, et que les Prussiens les traitaient d'ivrognes; que les habitants de Metz, en apprenant les conditions de la capitulation, avaient voulu se révolter et massacrer Bazaine ; mais qu'il avait toujours eu, pendant le siège, trois mitrailleuses devant son palais, et qu'il s'était échappé la veille dujour où devait être pubUée cette capitulation honteuse.
Tout cela nous paraissait presque impossible : Metz se rendre sans conditions!... Metz, la plus forte ville de France, avec une armée de cent cinquante mille hommes de vieilles troupes, la dernière qui nous restait après Sedan l
C'était vrai, pourtant!
Et malgré tout ce qu'on peut dire, yuat expliquer ce malheur épouvantable, par l'ignorance et la bêtise des chefs, on ne m'ôtera pas de l'esprit que notre honnête homme a donné des ordres jusqu'à la fin; que Bazaine les a suivis, et qu'ils ont tout fait ensemble. D'ailleurs, Bazaine alla le rejoindre tout de suite à Wilhemshoë, où la cuisine était si bonne. Ils se reposèrent de leurs fatigues, en attendant l'occasion de recommencer une campagne dans le genre du 2 décembre, où l'on pince les gens la nuit dans leur lit, lorsqu'ils se fient à notre serment ; ou dans le genre de celle du Mexique, où l'on file, en abandonnant ceux qu'on a juré de défendre 1 — Pour ce genre de campagne, ils sont, forts tous les deux ; et si le peuple continue à leur donner sa confiance, comme plusieurs le prétendent, ils pourront recommencer un de ces quatre matins et se faire donner encore les clefs du trésor. Ils distribueront encore une fois les croix et les pensions à leurs amis et [connaissances; et dans quelques années d'ici, Bismark découvrira que les Allemands ont des droits sur la Champagne et la Bourgogne.
Enfin, tout est possible; nous avons vu de si drôles d'histoires depuis vingt ans!
A Fénétrange, où nous passâmes vers deux heures, on ne savait rien encore.
A six heures du soir, nous arrivions sur le plateau de Mettiug, près de la ferme Donat, et nous apercevions au fond du ciel gris, à deux lieues devant nous, Phalsbourg dans ses remparts et ses demi-lunes, avec son église et ses rues brûlées; les grands replis de terrain autour, où se cachaient les Allemands; les canons sur la côte, et les sentinelles derrière les carrières.
Tout se taisait, pas un coup de fusil ne s'entendait; c'était le blocus! La famine faisait tout doucement ce que le bombardement n'avait pu faire.
Alors, la tête penchée, nous traversâmes le bois à gauche, plein de feuilles mortes, et nous vîmes enfin notre petit village de Rôthalp, à trois cents pas derrière les vergers et les champs : il semblait aussi mort I La ruine avait passé là; les réquisitions avaient tout épuisé ; l'hiver, avec ses neiges, était à toutes les portes...
Le moulin marchait, ce qui me surprit.
Georges et moi, sans rien dire, nous nous donnâmes une poignée de main. Il allongea le pas vers sa maison, et je descendis à la mienne, le cœur serré.
Des soldats prussiens déchargeaient une vol-
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ture de grains sous mon hangar; l'épouvante me saisit, et je pensai :
a Est-ce que ces misérables auraient chassé ma femme et ma fille? »
Heureusement Catherine parut aussitôt à la porte; elle m'avait vu venir et me tendait les bras, en criant ;
a C'est toi, Christian !... Ah ! mon Dieu, que nous avons souffert! .. »
Elle se pendait à mon cou, pleurant et sanglotant. — Puis , arriva Grédel ; nous nous tenions tous serrés...
Les Prussiens, à dix pas, nous regardaient. Quelques voisins ci'iaient :
« L'ancien maire est revenu ! »
Nous entrâmes ensuite dans la petite chambre. Je m'assis en face du lit, regardant les vieux rideaux, le rameau de buis au fond de l'alcôve, les vieux murs, les vieilles poutres du plafond, les petites vitres, et ma bonne femme, ma méchante fille, que j'aime !... Tout me paraissait bien, je me disais :
,0 Nous ne sommes pas encore morts... Ah ! si maintenant je pouvais embrasser Jacob, je serais tout à fait heureux. »
Ma femme, la figure sur ses genoux, dans le tablier, ne pouvait s'arrêter de sangloter. Grédel, au milieu de la chambre, nous regardait. A la fin, elle me demanda :
« Et les chevaux... la voiture... où sont-ils?
— Là-bas... du côté de Montmédy, lui dis-je.
— Et le cousin Georges?
— Il est avec Marie-Anne... Nous avons tout abandonné... Nous nous sommes sauvés ensemble... Nous étions trop malheureux! Les Allemands nous laissaient mourir de faim...
— Ils vous ont bien sur maltraité, mon père!
— Oui, ils m'ont battu...
— Battu?... Vous!...
— Oui!... Ils m'ont arraché la barbe; ils m'ont donné des soufflets. »
Grédel, en entendant cela, devint comme folle; elle ouvrit une fenêtre, et montrant le poing aux Allemands qui se trouvaient là, elle leur cria :
«Ah! brigands!... Vous avez battu mon père, le meilleur des hommes.'... »
Et seulement alors elle se mit à pleurer, et vint m'embrasser en disant :
« Ils nous payeront tout ça, tout!... »
J'étais attendri.
Ma femme s'étant un peu calmée, se mit à me raconter j ce qu'elles avaient souffert : leur chagrin de ne plus recevoir de nos nouvsUes, le troisième jour après le passage du
marchand de savon; et puis, la »omination de Placiard à ma place, et la quantité de réquisitions qu'il avait fait mettre sur nous, en disant que j'étais un lépublicain.
Lui, il n'allait plus qu'avec les Prussiens; il les recevait, leur serrait la main, les invitait même à dîner, et ne parlait plus que l'allemand prussien. Autant il avait été bon serviteur de l'Empire, autant il aimait maintenant le roi Guillaume. *Au lieu d'écrire à Paris, pour avoir des bureaux de poste et des bureaux de tabac , il écrivait à Bismark- Bohlen, et déjà le brave homme avait de grandes promesses d'avancement pour son gendre et ses fils; il devait lui-même être nommé surveillant de quelque chose, avec de gros appointements.
J'écoulais cela sans m'en étonner; je le savais d'avance.
Ce qui me faisait plaisir, c'était d'avoir vu la vanne pleine d'eau; la caisse était donc toujours sous l'écluse! Et Grédel étant sortie pour préparer le souper, c'est la première chose que je demandai à Catherine.
Elle me répondit que rien n'avait été changé; que la grande fosse n'avait jamais baissé seulement d'un pouce. Alors je fus tranquille, et je remerciai le Seigneur Dieu de nous avoir épargné la ruine entière.
Les -Allemands faisaient leur pain euxmêmes depuis une quinzaine de jours; ils venaient moudre chez nous, mais sans nous payer un liard.
On ne savait plus camment sortir d'embarras; on ne trouvait plus de quoi se nourrir. Heureusement les Allemands s'étaient vite habitués à notre pain blanc, et pour en avoir ils donnaient volontiers une portion de leur ration de viande, toujours énorme. Ils changeaient aussi des moutons gras contre des poulets et des oies, étant fatigués de manger du gigot. Catherine avait fait plusieurs de ces bons marchés avec eux. Il nous restait bien encore une vache au Krapenfelz; mais il fallait lui porter le fourrage tous les jours sous les rochers, et puis la traire, et revenir avec sa charge.
Grédel, toujours plus hardie, y allait. Elle avait sa hachette sous le bras, et me raconta en riant qu'un de ces Allemands, ivre, l'ayant insultée, et menaçant de la suivre au bois, elle l'avait assommé d'un coup de hachette et roulé dans le ruisseau.
Tout cela ne lui faisait pas peur ; les landwehr logés chez nous, de grands gaillard* barbus, la craignaient comme le feu ; elle ]es commandait comme des domestiques :
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Adieu, mun père! adieu, ma njt^iu ! (Pugc lUl.)
« Faites ceci!... Faites cela!... Graissez-moi ces souliers ; mais ne mangez pas la graisse, comme vos camarades de Metting, ou gare ! Je ne veux pas que vous entriez dans le poêle', en sortant de l'écurie... Vous sentez bien assez mauvais, sans le crottin de cheval! Vous êtes tous sales comme des mendiants. . . L'eau ne manque pourtant pas... C'est honteux!... Allez vous laver à la fontaine. »
Et ils lui obéissaient.
Elle leur avait défendu de monter l'escaher, en leur disant :
a Je demeure là !... C'est ma chambre... Le premier qui monte, je lui fends la tête avec ma hachette. »
' Chambre où se trouve le poêle.
Et pas un n'osait lui désobéir.
Ces gens-là, depuis qu'ils avaient établi chez nous leur gouverneur Bismark-Bohlen, avaient sans doute reçu l'ordre de nous ménager, de nous bien traiter, de nous promettre des indemnités. Le capitaine Flœgel continuait de se griser du matin au soir, et du soir au matin; mais au lieu de nous appeler : « Canailles... Misérables!...» il nous appelait : « Ses bons .allemands... ses chers frères d' .Alsace et de Lorraine!» nous annonçant toutes les pi'ospérités du monde, dès que nous aurions le bonheur de vivre sous les vieilles lois de la mère patrie.
Il était déjà question de renvoyer tous les maîtres d'école français, et l'on commençai à comprendre l'abominable négligence de nos
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Dans le temps, cet Allemand était rfpublicain. . . (Page 110.)
gouvernements, sur le chapitre de l'instruction publique : la moitié de nos malheureux paysans ne savaient pas un mot de français; depuis deux cents ans, on les laissait croupir dans l'ignorance.
Aujourd'hui, les Allemands ont mis la main sur eux, et leur enseignent que les Français sont les ennemis de leur sang; qu'ils les ont tenus en servitude pour les exploiter, pour vivre à leurs dépens, et se couvrir de leurs corps en cas de danger. Qui est-ce qui viendra leur dire le contraire? Est-ce que toutes les apparences ne sont pas contre nous? Et si les Allemands donnent aux paysans l'instruction que tous nos gouvernements leur ont refusée, ces gens n'auionl-ils pas toutes sortesde raisons pour s'attacher à leur nouvelle patrie?
Que cela serve de leçon à la nation, et qu'on sache bien que l'amour de la patrie ne repose que sur la connaissance de ses bienfaits, dont le premier est l'instruction gratuite de tous les enfants.
Les Allemands ayant changé de manière d'être avec nous, et cherchant à nous gagner logeaient dans nos maisons. C'étaient des landwehr, qui ne pensaient qu'à leur femme et à leurs enfants, souhaitant la fin de la guerre, et craignant l'apparition des francstireurs.
On annonçait l'arrivée de Garibaldi avec ses deux flls, et souvent Georges, montrant de la porte les cimes du Douon et du Schuéeberg déjà couvertes de neiges, me disait :
«On se hat là-haut!... Ah! Christian, si
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nous étions jeunes, quel beau coup nous pourrions faire dans les défilés de nos montagnes ! »
Notre plus grand chagrin était de savoir que la famine régnait en ville, en même temps que la petite vérole. Plus de trois cents malades, sur quinze cents habitants, encombraient le collège, où l'on avait établi l'hôpital. Le sel, la viande, le tabac manquaient. Les parlementaires, qui ne faisaient qu'aller et venir sur la route de Lutzelbourg, nous rapportaient que la place ne pouvait plus tenir longtemps.
On avait parlé d'amener les gros canons de Strasbourg et de Metz, après la reddition de ces deu.x places; maisje me souviens que lehauptmann logeant chez M. le curé Daniel déclarait que cela n'en valait plus la peine; qu'un nouveau bombardement coûterait trois millions à Sa Majesté le roi Guillaume, et qu'il valait mieux laisser ces gens mourir tout doucement de leur belle mort, comme une lampe s'éteint faute d'huile.
Ce hauptmann, en disant cela, prenait des airs d'humanité, répétant sans cesse qu'il était bon d'épargner le sang humain et de ménager les munitions.
Que devenait Jacob au milieu de cette misère? Et Jean-Baptiste 'Werner? Je suis bien forcé d'en parler aussi, car Dieu sait quelle fureur possédait Grédel, en pensant qu'il pouvait soulTrir de la faim : ce n'éîait plus un être humain; c'était ime espèce de folle qui ne se connaissait plus, et qui m'a souvent forcé d'admirer la patience de nos land^Yehr, Quand l'un ou l'autre voulait lui demander quelque chose, elle lui montrait la porte en criant :
« Sortez d'ici, ce n'est pas votre place! »
Elle leur souhaitait même ouvertement d'être tous massacrés; et puis elle disait d'un air mojueur :
« Allez donc attaquer la ville !... Allez donc livrer un assaut!... Vous n'osez pas... vous tenez à votre peau; vous aimez mieux affamer le monde, bombarder les femmes et les enfants, brûler les maisons des pauvres malheureux, en vous cachant derrière vos tas de terre!.,.- Il faut pourtant être de fameux lâches, pour s'y prendre de cette façon. Si les nôtres étaient dehors et vous dans la place, ils auraient déjà grimpé dix fois aux murs; mais vous avez peur de vous faire enfoncer les côtes ; vous êtes des gens prudents. »
Eux, assis devant la porte, la tête baissée, ne lui répondaient pas, et continuaient de fumer sans avoir l'air de l'entendre.
Un jour pourtant, ces gens si paisibles se montrèrent vraiment indignés, non pas contre Grédel, ni contre nous, mais contre leurs propres chefs.
C'était quelque temps après la prise de Metz, il faisait froid. Nos landwehr, en revenant de monter leur garde, se tenaient serrés autour du poêle ; dehors tombaient les premières neiges. Et comme ils étaient ainsi, ne songeant qu'à bien manger et bien boire, leur trompette sonne tout à coup, eu prolongeant ses beuglements dans les échos.
L'ordre arrivait à l'instant de mettre le sac, de prendre le fusil et de partir pour Orléans !
C'est alors qu'il aurait fallu voir la figure de ces gens s'allonger, et les entendre crier qu'ils étaient landwehr, et qu'on ne pouvait pas les faire sortir des provinces allemandes. Je crois que cinquante hommes de la place leur auraient fait mettre bas les armes, et qu'ils se seraient tous rendus, pour rester au pays.
Mais le capitaine Flœgel, avec son nez rouge et sa grosse voix, étant venu leur crier :
« En route ! »
Il fallut bien obéir.
Les voilà donc tous rangés devant notre moulin, à trois ou quatre cents, et puis forcés d'emboîter le pas et de remonter la côte vers Mittelbronn, tandis que les habitants du village, à leurs fenêtres, criaient :
« Quel bon débarras ! »
On pensait aussi que Phalsbourg allait être débloqué, la moitié du village préparait des paniers, des sacs, tout ce qu'il fallait, pour porter des vivres à nos garçons. Grédel, qui ne se gênait plus, avait sa corbeille à part. Enfin, c'était un grand remue-ménage.
Mais d'où pouvait venir cet ordre de départ? Qu'est-ce que cela signifiait?
J'étais sur notre porte, rêvant à cela, quand la cousine Marie-Anne arrive, en me disant tout bas :
(( Nous avons gagné vme grande bataille ; tous ceux de Metz filent du côté de la Loire.
— D'où savez-vous cela, cousine?
— D'un Anglais descendu chez nous hier soir.
— Et dans quel endroit s'est livrée cette bataille?
— Attendez , fit-elle ; à Coulmiers , près d'Orléans. Les Allemands sont en pleine déroute; leurs officiers entrent dans les mairies et se rendent avec leurs soldats, pour ne pas être massacrés. »
Je n'en demandai pas davantage, et je courus chez le cousin Georges, bien curieux de
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voir cet Anglais et d'entendre ce qu'il pouvait dire.
Gomme j'entrais, le cousin était assis à table avec cet étranger; ils venaient de déjeuner ensemble et paraissaient de bonne humeur. Marie-Anne me suivait.
" Voici mon cousin, l'ancien maire du village, a dit Georges en me voyant ouvrir la porte.
Aussitôt l'Anglais se retourna. C'était un homme d'environ trente-cinq ans, sec, maigre, le nez recourbé, les yeux bruns très vifs, sans barbe ni moustaches, et la taille serrée dans une longue capote grise.
a Ah I bien, flt-il en parlant du nez, et les dents serrées, comme les gens de ce pays. — Monsieur était maire ?
— Oui, monsieur.
— Et vous avez refusé d'afficher les proclamations du gouverneur Bismark-Bohlen ?
— Oui, monsieur.
— Très-bien, très-bien. »
Je m'assis; et, sans autre explication, cet Anglais se mit à m'adresser huit ou dix questions de suite, sur les réquisitions, sur les pillages, sur le nombre de voitures et de chevaux emmenés à l'intéi'ieur; combien il en était rentré depuis l'invasion; combien restaient encore en France; sur ce que nous pensions des^AUemands; si nous pourrions nous accordei avec eux ; si nous n'aimerions pas mieux rester Français, ou devenir neutres, comme les Suisses?
Il avait toutes ces questions dans la tête, et moi j'y répondais, sans réfléchir que c'était bien singulier d'interroger les gens de cette manière.
Georges, lui, riait; et quand ce fut fini ;
« Eh bien, mylord, dit-il, maintenant vous avez de quoi faire votre article. »
L'Anglais sourit et dit :
« Oui, ça marchera! »
Nous bûmes un bon verre de vin ensemble, que le cousin était allé chercher quelque part.
« Ce vin est bon, dit l'Anglais, les Prussiens ne vous ont pas tout pris?
— Non, ils n'ont pas tout découvert; nous avons encore quelques bons coins.
— Ah ! oui, c'est ça... Je comprends I » Georges ■'■oulait aussi l'interroger, mais
l'Anglais ne répondait pas aussi vite que nous ; il réfléchissait chaque fois, avant de dire oui ou non.
Ce n'est pas de lui que le cousin avait appris les dernièi-es nouvelles, mais d'un paquet dû journaux qu'il avait laissés la veille au soir sur la table, en allant se coucher, des jour-
naux anglais, que Georges s'était dépêché de lire jusqu'à minuit, car il avait appris celte langue dans ses voyages, et l'autre ne s'en doutait pas.
Outre la bataille de Coulmiers, il avait appris là bien d'autres choses, comme l'organisation d'une armée dans le Nord par le général Bourbaki; la marche des Allemands sur Dijon ; la belle protestation deCambetta, contre ceux qui l'accusaient de rejeter nos malheurs sur l'armée et non sur ses chefs ; et surtout la déclaration du prince Gorlschakoff : a que l'empereur de Russie ne reconnaissait plus le traité qui lui défendait d'avoir plus d'une certain nombre de gros vaisseaux dans la mer Noire. »
L'Anglais avait fait des croix rouges le long de cet article ; et Georges me dit plus tard que ces croix rouges signifiaient : affaire grave !
Le cheval de l'Anglais se reposait à l'écurie ; nous sortîmes ensemble pour le voir; c'était un grand alezan qui devait courir comme un cerf.
Si je vous rapporte ces détails, c'est que nous avons vu depuis beaucoup d'autres Anglais, des hommes et des femmes, tous trèscurieux, et qui nous adressaient des questions de la même manière que celui-ci, soit pour faire des articles, soit pour s'instruire euxmêmes.
Georges m'assurait que les faiseurs d'articles de ce pays tenaient à gagner honorablement leur argent; (ju'ils allaient à des centaines de lieues pour remonter aux sources des nouvelles, et qu'ils auraient cru voler leurs compatriotes en leur racontant des inventions, chose du reste qui se découvrirait bien vite et leur oterait toute considération en Angleterre.
Je le crois, et je souhaite pour la France des chercheurs de nouvelles comme ceux-là. Au lieu d'avoir des gazettes remplies de longs raisonnements, qui vous passent devant l'esprit comme des nuages, et dont personne n'est capable de tirer le moindre profit, on aurait des choses claires, positives, qui nous aideraient à gagner le bon sens et les connaissances dont dont nous avons tous le plus grand besoin.
Nous pensions donc être débarrassés des landwehr, lorsqu'ils revinrent, ayant reçu contre-ordre, ce qui nous parut un mauvais signe.
Georges, qui venait de reconduire son Anglais jusqu'à Sarrebourg, entra chez nous et s'assit derrière le poêle, tout rêveur. Il ne
HÎRTOTRE DU PLEBISCITE.
m'avait jamais paru plus triste; et comme je lui demandais s'il avait appris quelque chose de mauvais :
« Non, dit-ilj je ne sais rien de neuf; mais ce quis3 passe montre assez que l'armée allemande de Metz est arrivée à temps, pour empêcher nos troupes de débloquer Paris, après la victoire de Coulmiers. »
Et tout à coup sa fureur éclata contre les Dumouriez et les Pichegru sans génie, qui vendaient la patrie pour servir les intérêts d'une dynastie de faussaires !
a Encore huit ou quinze jours, criait-il, et nous étions sauvés I »
Il tapait sur la table et paraissait prêt à fondre en larmes.
Tout à coup il sortit, ne pouvant plus se contenir, et nous le vîmes traverser le grand pré derrière, au clair de lune, puis rentrer dans sa maison.
C'était à la fin du mois de novembre ; le froid augmentait, le verglas s'étendait sur les prés, et le givre chaque matin couvrait les arbres.
Nous avions des corvées au village, nonseulement pour faire notre bois, mais aussi pouraller couper et fendre celui des landwehr. Je payais le père OfTrau, qui me remplaçait; c'était encore une dépense de plus, et l'on voyait venir le moment où nous serions tous ruinés de fond en comble.
Naturellement les landwehr, vexéi d'avoir été siffles par tout le village, ne nous ménageaient plus ; sans les ordres supérieurs, ils nous auraient étranglés sur place; et chaque fois qu'ils pouvaient nous annoncer quelque malheur, ils arrivaient en riant, tapant leurs crosses sur le plancher, et criant :
« Eh bien, encore une dégelée!... Encore une déklcle!... II faut évacuer Orléans!... 11 faut abandonner Champigny? Ça va bien... ça marche !... — Allons, vous autres, est-ce que la soupe est prête? Dépêchons-nous ! Ça vous ouvre l'appétit, d'apprendre de bonnes nouvelles!
— Tâchez de vous taire, tas de gueux, leur criait Grèdel; nous ne croyons rien de tous vos mensonges. »
Alors ils riaient et disaient : « Vous n'avez pas besoin de nous croire, pourvu que nous vous mettirfns dans le sac ; quand vous y serez, vous le croirez bien. Alors gare ! Si vous bougez, nous vous taperons au mur, comme un vieux chat galeux dont on veut se défaire. Ah ! vous riiez, vous siffliez en nous voyant partir!... Mais il en viendra d'autres... Tous nous regretterez,
mademoiselle Grédel, vous nous regretterez un jour; vous crierez : « Ah 1 si nous avions «encore nos bons landwehr !» mais il ne sera plus temps. »
Ce qui m'étonne , c'est que Grédel n'ait jamais eu l'idée de les empoisonner; heureusement ce n'était pas la saison des champignons rouges, et puis nous étions forcés de faire notre soupe dans la même marmite qu'eux; sans cela ces gens prudents se seraient méûés, et nous auraient forcés de goûter de leur viande, comme ils l'ont fait aux Quatre-Yents, aux Baraques-du-bois-de-Chônes, et dans plusieurs autres endroits.
Du reste, ils resserraient leurs postes de plus en plus autour de la ville; sur tous les chemins aboutissant aux avancées, ils avaient des canons, où l'on veillait jour et nuit; ils réglaient leur tir le jour, avec des piquets et des entailles dans la terre, pour pouvoir en changer la direction et balayer les routes et les sentiers, même dans la nuit noire, en cas d'attaque.
La neige tombait alors en masse; tout le pays en était couvert; souvent à minuit, une heure, deux heures du matin, la fusillade commençait ; on criait dans la rue :
a Une sortie!... Une sortie !... »
Et tous ceux du village qui gardaient encore leur bétail à la maison, par ordre du nouveau maire Placiard, étaient tenus de le chasser au loin dans les champs, pour empêcher les Français, s'ils arrivaient jusqu'à nous, de le trouver à l'étable.
Ah ! ce gueux, de Placiard , ce fameux soutien de l'Empire, en a-til commis des abominations; s'est-il donné de la peine, pour s'attirer l'estime des Prussiens!
Et dire que des bandits pareils finissent quelquefois leur existence dans un bon lit !
xn
Vers la fin de novembre, il nous arriva quelque chose d'extraordinaire, que je veux vous raconter.
Depuis les premières neiges, nos landwehr avaient construis sur la côte, en arrière de leurs canons, ue grandes huttes de terre, ouvertes au midi, et fermées contre le vent du nord. Ils faisaient là-dessous de bons feux, et relevaient d'heure en heure leurs sentinelles.
Us avaient aussi reçu de leur pays de grandes caisses pleines d'habillements chauds, de couvertures et de manteaux, de chemises et de bas en laine; ils appelaient cela a iei dons d'amour! » Le capitaine Flœgel en fai-
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sait la dislribulion à ses hommes, comme il lui convenait.
Or, une nuit que les landwehr logés chez nous étaient de garde, vers onze heures, sachant qu'ils ne reviendraient que le lendemain, je descendis fermer la porte de derrière, sur les champs. La lune était couchée, mais la neige brillait au loin, traversée par les ombres noires des arbres; et comme j'allais fermer, qu'est-ce que je vois derrii^'re le grand poirier de mon verger, à gauche ? Un homme... uu turco , avec sa petite calotte rouge sur la nuque, sa veste bleue couverte de galons, sa ceinture et ses guêtres. Il était là, penché pour écouter, la crosse de son fusil à terre ; ses yeux brillaient comme ceux d'un chat.
Il entendit la porte crier et se retourna vivement.
Moi, content de revoir un des nôtres, je sentais mon cœur galoper; et regardant de tous les cotés, de crainte des voisins, je lui fis signe de venir.
Tout dormait au village, les fenêtres étaient éteintes.
Il descendit en quatre ou cinq pas, sautant par-dessus les haies, et entra dans le moulin.
Aussitôt je refermai la porte et je lui dis :
« Bon Français ! »
Il me serra la main dans l'ombre, et se laissa conduire derrière, dans la chambre où ma femme et Grédel veillaient encore.
Figurez-vous leur surprise !
« Voici quelqu'un de la ville, leur dis-je ; c'est un vrai turco; nous allons avoir des nouvelles. »
Eu même temps nous vîmes que la baïonnette du turco était rouge jusqu'au bas, et que même le sang avait coulé sur le canon; mais nous ne dîmes rien.
Ce turco était un très-bel homme, brun, avec une petite barbe frisée, des yeux noirs et des dents blanches , comme on représente ks apôtres. Je n'ai jamais vu de plus bel homme.
Il n'était pas fâché de sentir un bon feu ; et Grédel lui ayant fait place, il s'assit, en remerciant de la tête et répétant :
« Bon Français!»
Je lui demandai s'il avait faim et s'il mangerait bien quelque chose ; il dit que oui, et ma femme alla tout de suite prendre à la cuisine une grosse écuelle de soupe, préparée pour leb landwehr, et dont il se régala; elle lui servit aussi un bon moi'ceau de bœuf; mais au lieu de le manger, il le mit dans son sac,
en nous demandant du sel et du tabac, que Grédel se dépêcha d'aller lui chercher.
Il parlait comme ces gens parlent, en nous tutoyant, et même il voulut embrasser la main de Grédel. Elle devint toute rouge, et lui demanda sans, gêne devant nous, s'il connaissait Jean-Baptiste Werner, canonnier dans la batterie de Mairel?
« Jean-Baptiste, lit-il! Bastion n° 3, ancien canonnier d'Afrique... Oui... je le connais... bon garçon... brave Français!,..
— 11 n'est pas blessé ?
— Non !
— l^as malade ?
— Non ! »
Alors Grédel se mit à pleurer dans son tablier ; et la mère demanda au turco s'il connaissait Jacob Wéber, de la 3' compagnie de la mobile; mais le turco ne connaissait pas notre Jacob ; il nous dit seulement que la mobile avait perdu très-peu de monde, ce qui nous rassura, ma femme et moi. Ensuite il nous raconta qu'un capitaine de la garde mobile, un nommé Cerfbcr, envoyé en parlementaire à Lutzelbourg, avait profité de cela pour déserter; et que le général allemand ne voulant pas le recevoir prisonnier, tant sa conduite lui paraissait dégoûtante, le misérable était parti pour r.4.11emagne. Cette nouvelle ne métonna pas ; je connaissais ce Cerfber, il était maire de Niederwiller, à quatre lieues de chez nous, et plus bonapartiste que Bonaparte.
Grédel était sortie, pendant que le turco uous racontait ces choses; elle revint au bout de quelques minutes avec une masse de provisions. Elle avait pris tout mon tabac, et pria le turco de l'emporter pour Jean-Baptiite et Jacob. Elle n'osa pourtant pas dire devant moi que c'était pour Jean-Baptiste seul, non, c'aurait été trop fort, mais elle dit or pour les deux ! » Le turco promit de faire la commission, alors Grédel lui donna différentes choses ^our lui, mais ilvoulutsurtout du sel, et nous en avions heureusement de quoi remplir son sac.
Ma femme faisait sentinelle dans l'allée; gràceàDieu, rien ne bougea durantune heure, où ce turco nous répondit comme il pouvait, à tout ce que nous lui demandions.
Nous comprîmes que beaucoup de gens étaient malades en ville, que plusieurs sortes de provisions, entre autres la viande, le sel et le tabac, manquaient absolument, et qu'on s'ennuyait beaucoup d'être enfermés, sans avoir de nouvelles du dehors.
Vers une heure après minuit, le vent s'étant
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levé secouait la porte, et nous croyions toujours entendre les landwehr revenir; le turco s'en aperçut et nous fit signe qu'il allait repartir.
Nous aurions bien désiré le garder, mais le danger était trop grand. Il reprit donc son fusil, et voulut aussi baiser la main de ma femme, à la manière des bohémiens de notre pays. Ensuite, en montrant son sac, il dit :
a Pour Jacob et Jean-Baptiste I »
Je le reconduisis dans le verger. Il faisait un temps affreux, toute la neige était en l'air, roulée en tourbillons par le vent ; mais il connaissait son chemin et courut d'abord en se courbant, jusqu'à la grande haie à gauche. Un instant après, je ne le voyais plus. J'écoutai longtemps : les feux des landwehr brillaient sur la colline, au-dessus de Wéchem ; leurs sentinelles s'appelaient et se répondaient dans la nuit noire; pas un coup de fusil ne partit.
Je rentrai. Ma femme elGrèdel paraissaient bien heureuses, et nous allâmes nous coucher.
Le lendemain , nous apprîmes que deux landwehr avaient été tués, l'un prés de l'allée des Dames, entre la ville et les Quatre-'^'ents, et l'autre, au fond de Fiquet : deux pères de famille! Les malheureux s'étaient laissés surprendre. '''
Quelle misère que la guerre ! Les Allemands ont perdu plus de monde que nous, mais il faudrait être des barbares pour s'en réjouir.
Et maintenant, si l'on me demande ce que je pense des turcos, contre lesquels les Allemands ont tant crié, je répondrai que ce sont des hommes honnêtes et braves : Jacob et Jean-Baptiste ont reçu tout ce que nous leur avions envoyé. La parole de ce turco valait mieux que celle du lieutenant et du feld-weibel qui m'avaient promis de me payer mon vin.
Sans doute il se trouve parmi les turcos quelques mauvais gueux; mais la plupart sont honnêtes et remplis de religion; ceux qui les ont connus, soit à Phalsbourg, soit ailleurs,les esliment comme de véritables gens d'honneur. Ils n'ont rien pris, rien volé à personne; ils n'ont pas insulté une seule femme. S'ils avaient fait campagne de l'autre côté du Rhin, ils auraient tordu le cou des poules et des canards, tous les soldats font la même chose en pays ennemi ; les landwehr ne s'en privaient pas chez nous! mais l'idée ne leur serait jamais venue de se faire suivre par des bandes de juiij, comme les.\llemands, pour leur vendre en bloc le linge, les meubles, les horloges, tout ce qu'ils trouvaient dans les maisons des particuhers.
Enfin ce fut une véritable consoL.tion pour nous d'avoir vu ce turco; et durant plusieurs jours, lorsque nous étions seuls, ma femme et Grédel ne parlaient pas d'autre chose ; mais ensuite les pensées tristes reprirent le dessus. On ne se fera jamais ime idée du chagrin, de la désolation qui vous gagnent, lorsque les jours et les semaines se suivent au miheu des ennemis, sans que le moindre mot vous arrive de l'intérieur. Alors on sent combien la patrie vous tient au cœur. Les Allemands croient nous en détacher, en nous empêchant d'apprendre ce qui s'y passe, ils se trompent : moins on en parle, plus on y pense; et votre indignation, votre dégoût, votre haine contre l'injustice, contre la force et la violence, augmente toujours. Ceux qui vous ont tant fait souffrir, on ne peut plus les voir sans horreur; et le temps n'y change rien, au contraire il rend notre plaie toujours plus profonde ; une malédiction s'ajoute à l'autre, et l'on ne demande plus que l'occasion d'en finir- ou de se venger.
D'ailleurs ces choses tombent sous le bon sens, les Alsaciens et les Lorrains sont deux peuples braves, et toutes les belles paroles du mondene leur feront pas oublier comment on lésa traités, après les avoir surpris sans armes; ils se regarderaient comme des lâches de ne pas espérer leur revanche. C'est moi, Christian Wéber, qui le dis, et pas un honnête homme ne pourra m'en blâmer; les misérables seuls acceptent l'injustice comme une chose définitive; et nous avons toujours audessus de nous, Dieu, qui nous défend de croire que le meurtre, l'incendie et le vol peuvent et doivent l'emporter sur le bon droit et la bonne conscience.
Revenons à notre histoire.
Le cousin Georges avait vu dans les journaux de l'Anglais, que l'Indépendance belge et le Journal de Genève se tiraient au double et au Iriple depuis la guerre, parce qu'ils remplaçaient tous les autres journaux qu'on recevait autrefois de Paris, et sans perdre de temps, il avait écrit à Bruxelles pour s'abonner.
Les huit premiers jours, n'ayant pas reçu de réponse, il avait mis l'argent en billets prussiens, dans une seconde lettre, car alors nous n'avions plus que des thalers prussiens en papier; c'est avec cela que les landwehr payaient lout ce qu'on n'était pas forcé de leur donner pour rien.
Ce papier ne nous inspirait pas grande confiance, mais on pouvait toujours essayer.
Le journal arriva. C'était le premier qu'on eut reçu chez nous depuis trois mois, et cha-
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cun doit comprendre uvec quelle joie Georges vint m'annoncer cette bonne nouvalle.
' Tous les soirs, depuis ce jour, j'allais entendre lire la gazette chez le cousin. — Nous n'y comprenions plus rien; à chaque ligne nous rencontrions des noms nouveaux : Chanzy commandait en chef l'armée de la Loire, Faidherbe l'armée du Nord ; et ces deux hommes, presque sans autres soldats que des mobiles et des volontaires, tenaient la campagne; ils remportaient même des avantages sur l'ennemi, bien supérieur en nombre, tandis que les maréchaux de l'Empire s'étaient fait battre et annuler en trois semaines, avec nos meilleures troupes. — Gela montre bien que les généraux compteut pour moitié dans les victoires.
De tous Les anciens, il ne restait que Bourbaki.
Quant à Garibaldi, nous le connaissions, et nous savions, par les inquiétudes de nos landwehr, qu'il s'approchait de nos montagnes, vers Bsifort; c'était l'espérance du pays; tous nos garçons allaient le rejoindre.
Nous apprîmes aussi que le gouvernement était partagé entre Tours et Paris; que Gambetta portait tout le fardeau de la défense, comme ministre de la guerre ; qu'il était de tous les côtés à la fois, pour encourager ceux qui perdaient confiance ; qu'il avait établi la principale école d'instruction de nos jeunes soldats à Toulouse, et que les Prussiens continuaient leurs horreurs dans les pays envahis, avec un nouvel acharnement : qu'un parti de francs-tireurs ayant surpris à Nemours quelques uhlans, une colonne d'Allemands avait cerné la ville le lendemain, et mis le feu dans les rues, au son de la musique, en forçant les membres du comité de défense d'assister à cette abomination; — que M. de Bismark avait mis la main sur de bons bourgeois de l'intérieur, pour lui répondre des prises que nos bâtiments faisaient à cinq cents lieues de là, dans la mer du Nord ; — que Riccioti Garibaldi ayant battu les Prussiens à Ghâliilonsur-Seine, ces misérables avaient livré la ville innocente au pillage, et frappé sur elle une contribution d'un miUion; — que de braves gens du duché de Bade, des particuliers, passaient le Rhin avec leurs chevaux et leurs charrettes, pour venir piller l'Alsace, et cela sans danger, puisque les villages et les villes étaient occupés par leurs troupes. — Enfin une foule de choses du même genre, qui montraient clairement que, pour les Prussiens, la guerre est un moyen de s'enrichir, de happer le bien des habitant imofîensifs.
A Saint-Quentin, un de leurs chefs, le colonel de Kahlden, prévenait les habitants que si, par malheur un coup de fusil était tiré sur un soldat allemand, iLc habilants seraient fusillés, et que chaque individu soupçonné serait puni de mort !
Partout, ces grands philosophes et ces bons chrétiens pillaient et brûlaient sans pilié les. villes, les bourgs et les villages qui osaient se défendre !
Cela faisait dire à Georges que ces êtres ne s'élèvent pas encore au-dessus des animaux de proie, et que l'instruction leur seri, comme les colliers à pointes de fer qu'on met aux chiens de combat.
Nous apprîmes aussi la capitulation de Thionville, après un bombardement horrible, où les Prussiens avaient refusé de laisser sortir les femmes et les enfants ; — les premières rencontres de Faidherbe dans le Nord avec Manteuffel, et les batailles de Chanzy contre Frédéric-Charles, près d'Orléans.
Malgré l'infériorité du nombie et l'inexpérience des troupes, nous avions souvent lo dessus.
Ces nouvelles nous avaient rendu l'espérance. Malheureusement, le coup terrible pour nous était venu : Phalsbourg, réduit par la famine, allait se rendre après quatre mois d<' résistance.
Oh ! ma vieille ville de Phalsbourg, quelia tristesse nous entra dans le cœur, quand, le .soir du 9 décembre, nous entendîmes tes gros canons partir l'un après l'autre, comme pour appeler la France à ton secours'.... Oh! que nous avons souffert alors, &t que nous avons pleuré ! . . .
« Maintenant, disait Georges, c'est fini!... Ils appellent la France, notre chère France, qui ne peut pas venir!... C'est comme un navire en détresse, la nuit, au milieu de la mer; il lâche ses bordées pour appeler au secours... et personne ne l'entend... li faut descendre dans l'abîme !.. . »
Ohl ma vieille ville, où nous allions au marché, où nous voyions nos soldats, nus pantalons rouges, nos joyeux Français, nous ue reverrons donc plus derrière tes remparts [ue de lourds Allemands et de grossiers Prussiens! C'est donc fini... la même terre ne porte plus les mêmes enfynts, et ceux qq'oa n'a jamais connus disent :
«C'est nous qui te gardons... c'est nous qui sommes tes maîtres ! »
Est-ce possible? Non! tu redeviendras française, vieille forteresse de Vaubau, « pépinière de braves ! » comme t'appelait le pre-
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J^Xcmstau». O-iog-rajOic de XAiIni -"^ djs Posi
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mier Bonaparte. Laisse grandir nos enfants, ils chasseront de tes murs ces lourdauds, qui prétendent te germaniser.
Mais que notre cœur a saigné ce jour-là, et comme chacun de son côté s'en est allé bien vite au fond des maisons, en murmurant :
a Oh! ma pauvre ville, nous ne pouvons pas te secourir; mais s'il ne te fallait que notre vie, nous te la donnerions ! »
Oui, c'est ce que j'ai vu, ce que j'ai senti de plus affreux en ce monde ; et la pensée de revoir Jacob ne pouvait me consoler; et Grédel elle-même, toute pâle, écoutait et comptait les coups de seconde en seconde, et puis elle pleurait et disait :
« C'est fini ! o
Le lendemain, toutes les routes étaient couvertes d'officiers allemands filant au galop vers la place; le bruit courait qu'on entrerait le soir même. Chacun préparait quelques provisions pour son fils, pour des parents et des ajjjis, qu'on tremblait de ne plus revoir.
C'est le matin du 11 décembre qu'on put se mettre en chemin; les sentinelles postées à Wéchem avaient ordre de laisser passer les piétons.
Phalsbourg, avec ses quinze cents mobiles et ses soixante artilleurs, ne capitulait pas; il ne livrait pas ses fusils, ses canons, ses munitions et jusqu'à ses aigles, comme Bazaine à Melz!... Le commandant Taillant n'avait pas dit à ses hommes : a Evitons surtout, pour la réputation de cette armée, les actes d'indiscipline, comme la destruction d'armes et de matériel, puisque, d'après les usages militaires, places et armements doivent faire retour à la France, lorsque la paix est signée. » Non! il avait au contraire ordonné de détruire tout ce qui pouvait servir à l'ennemi : de noyer les poudres, de briser les fusils, d'enclouer les canons, de brûler la literie des casernes; et toutes ces choses faites, il avait envoyé dire au général allemand :
a Je n'ai plus rien à manger!... Demain j'ouvrirai les portes!... Faites de moi ce qu'il vous plaira. »
Et les Allemands couraient, les uns riant, les autres étonnés, regardant ces murs qu'ils avaient sans combattre, car ils ont eu presque toutes les villes sans combattre; ils ont bombardé les pauvres habitants, au lieu d'attaquer les remparts; ils ont affamé les populations; ils peuvent se vanter d'avoir brûlé plus de villes et de villages dans cette seule campagne, et tué plus de femmes et d'enfants, que tous les autres peuples dans toutes les j
guerres de l'Europe depuis la Révolution.
Ce sont du reste des gens très-religieux, très-attachés aux doctrines de l'Évangile et qui chantent des cantiques à la louange du Sauveur, avec attendrissement. Leur empereur surtout, après chaque bombardement et chaque boucherie, quand les femmes, les enfants, les vieillards pleurent autour de leurs maisons détruites par les obus, et que sur les champs de bataille couverts de morts s'élèvent les gémissements de milliers de malheureux, les membres brisés, les poitrines ouvertes et déchirées!... Alors ce vieillard lève ses mains sanglantes vers le ciel, et remercie Dieu de lui avoir permis de commettre toutes ces abominations; il lui parle comme à son complice!...
Barbare! tu apprendras un jour qu'aux yeux de l'Éternel, l'hypocrisie ajoute encore à la grandeur des crimes.
Le II décembre donc, de bon matin, ma femme, Grédel,le cousin Georges, Marie-Anne et moi, ayant fermé nos maisons, nous partîmes, emportant chacun notre petit paquet sous le bras, pour aller embrasser nos enfants et nos amis, s'ils vivaient encore.
La neige fondait, une brume épaisse couvrait le pays, et nous marchions à la file, en silence, voyant pour la première fois les batteries allemandes en avant de "Wéchem , celles de la ferme du Gerbershoff et l'Arbre- Yert.
Quelle désolation !... Tout était abattu dans les environs de la place : plus de gloriettes, plus de jardins, plus de vergers, plus rien que le grand plateau nu, couvert de neige, avec ses ravins dépouillés, les coups de boulet aux remparts, les embrasures démolies.
Une foule d'autres gens des villages voisins nous précédaient et nous suivaient : de pauvres vieux, des femmes, quelques enfants; on marchait sans faire attention les uns aux autres; chacun songeait au sort des siens, qu'il allait apprendre avant une heure.
Ainsi nous arrivâmes à la porte de France; elle était ouverte et sans garde. Et à peine entrés, voilà que les décombres commencent : les maisons en ruine, les rues démolies!... Ici reste encore une fenêtre... là, dans l'air, une cheminée... plus loin, les marches d'une porte. — De tous les côtés les obus avaient laissé leurs traces.
Dieu du ciel, faut-il que nous ayons vu cette destruction!... C'est pourtant vrai... Nous l'avons tous vue, ce n'est pas un rêve I
Il faisait bien froid. Les gens de la ville, pâles et maigres, nous regardaient venir; on
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ÎOI
se reconnaissait, ou s'approchait, on se serrait la main :
«Eh bien?
— Eh bien, faisait-on à voix basse, au milieu de la rue encombrée de poutres noires, vous avez beaucoup souffert!
— Oh! oui!... y
Et cela suffisait; on n'avait pas besoin d'en dire plus; on allait plus loin. A chaque coin de rue recommençait un nouveau spectacle d'horreur.
Ce que nous cherchions, Catherine et moi, c'était Jacob ; et Grédel, elle, sans doute, cherchait Jean-Baptiste.
Nous voyions passer nos pauvres mobiles, à peine reconnaissables. Par le froid terrible qu'il avait fait, les malheureux n'avaient eu que leur blouse et leurpanlalon de toile du mois d'août! Beaucoup auraient pu s'échapper et gagner leurs villages, car les portes restaient ouvertes depuis la veille; mais personne n'y songeait, on ne croyait pas que les mobiles seraient traités commes les soldats.
Sur la place, devant l'église défoncée et pleine de ses propres ruines, nous entendîmes dite pour la première fois que la garnison éiait prisonnière de guerre.
Les cafés Vacheron, Mayer et Hoffmann, criblés d'obus, fourmillaient d'officiers.
Nous regardions, ne sachant à qui nous adresser pour trouver Jacob, quand un cri part derrière nous; je me retourne et je vois Grédel dans les bras de Jean-Baptiste Werner ! Alors je ne dis rien, ni la mère non plus. Puisqu'elle le voulait, eh bien, à la grâce de Dieu, ri la regardait encore plus que nous.
Jean-Baptiste, après le premier moment, parut embarrassé de nous voir ; il s'approcha tout pâle; et comme nous ne disions rien, Georges lui donnant la main, s'écria :
« Jean-Baptiste, je sais que vous vous êtes bien comporté pendant ce siège ; nous l'avons tous appris avec plaisir; n'est-ce pas, Christian? n'est-ce pas, Catherine? »
Qu'est-ce que nous pouvions répondre?
Je dis que oui! Et la mère, les larmes aux yeux, s'écria :
« Jean-Baptiste, est-ce que Jacob n'est pas blessé?
— Non, madame Wéber, dit-il. Nous avons toujours été bien ensemble. Il n'a rien. Je cours le chercher. Entrez seulement quelque part.
— Nous allons au café Hoffmann, dit-elle. Tâchez de le trouver, Jean-Baptiste. »
Et comme il se retournait vers la mairie : «Tenez, le voilà! dit-il. C'est lui qui
vient là-bas , au coin de la pharmacie de Rèbe. 0
En même temps, il se mit à crier :
« Jacob ! »
El notre garçon accourut , traversant la place.
Une minute après nous étions dans les bras l'un de l'autre.
Il avait une grosse capote de soldat, avec des pantalons de toile ; ses joues étaient tombées; il nous regardait en bégayant :
« .'^h ! c'est vous !... vous n'êtes pas morts!... »
II semblait comme abasourdi ; et la mère, le retenant, murmurait :
« C'est lui ! »
Elle ne le lâchait pas et s'essuyait les yeux avec son tablier.
Grédel et Jean-Baptiste nous suivaient , bras dessus, bras dessous, avec Georges et Marie-Anne. Nous entrâmes ensemble au café Hoffmann ; nous nous assîmes autour d'une table dans la salle à gauche et Georges fit servir le café, car on sentait le besoin de se réchauffer.
Personne de nous n'avait envie de parler ; on était troublé" on se donnait la main en se regardant.
Les jeunes offlciers de la mobile causaient entre eux dans la salle voisine ; nous les entendions dire que pas un ne signerait l'engagement de ne pas servir durant la campagne; qu'ils partiraient tous comme prisonniers de guerre, et qu'ils n'accepteraient pas d'autre sort que celui de leurs hommes.
Celte idée de voir encore partir notre pauvre Jacob, nous creva le cœur, et la mère se mit à sangloter tout bas, la figure sur la table.
Jacob aurait bien voulu revenir avec nous au moulin, je le voyais à sa mine, mais il n'était pas officier, on ne lui demandait pas sa signature!... et puis, malgré tout, en écoutant ces braves jeunes gens, qui sacrifiaient leur liberté pour remplir un devoir, moi-même j'aurais dit non ! Il faut que chacun soit un homme!
Werner causait avec le cousin, ils parlaient à voix basse, ayant sans doute des choses secrètes à se dire. Je vis Georges lui glisser quelque chose dans la main. Qu'est-ce que cela pouvait être? Je n'en sais rien; mais tout à coup Jean-Baptiste se levant et em brassant Grédel sans gêne, devant nous, dit qu'il était de service ; qu'il ne nous reverrait pas de sitôt, puisqu'après l'appel commencerait le défilé, de sorte qu'il fallait se dire adieu tout de suite.
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Il me tendit les deux mains , et à ma femme aussi, et puis à Marie-Anne, ensuite il sortit avec Georges et Grédel, nous laissant là bien étonnés.
Jacob et Marie-Anne restaient seuls avec nous; deux minutes après, Grédel et le cousin rentrèrent. Grédel avait les yeux rouges, elle s'assit sans rien dire à côté de Marie- Anne, et nous vîmes qu'elle n'avait plus son panier de provisions.
Le mouvement devenait toujours plus grand sur la place. Les tambours battaient le rappel, les officiers de la mobile sortaient. L'idée me vint de demander à Jacob ce qu'était devenu Mathias Heitz; il me répondit que le pauvre diable avait fini par tomber malade, à force de peur.
Grédel ne tourna pas seulement la tête : elle n'en voulait pas! Et moi, naturellement, en apprenant cela, j'aurais mieux aimé donner ma fille au garçon de notre hardier, qu'à Mathias !
On commençait alors la revue sous les grands arbres de la place, et Jacob s'y rendit comme ses camarades.
On ne verra jamais de spectacle plus triste que celui de nos pauvres garçons, d'une cinquantaine de turcos et de quelques zouaves, restant de Frœschwiller, tous plus déguenillés et minables les uns que les autres. Ils n'avaient plus d'armes, les ayant brisées avant d'ouvrir les portes. ,
Tout à coup Jacob accourut, en nous criant qu'ils étaient consignés dans leur caserne, et qu'ils partiraient le lendemain avant midi.
Lui-même alors se mit à pleurer. La mère et moi, sans rien dire, nous lui remimes nos paquets, où nous avions serré trois bonnes chemises de toile, ime paire de souliers presque neufs, des bas de laine et un pantalon de drap solide. J'avais sur mes épaules le manteau de voyage ; je le lui donnai. Ensuite, je lui glissai dans la poche un petit paquet de thalers, et Georges lui donna deux louis. — Après ça, les larmes et les cris des femmes recommencèrent ; il fallut promettre de revenir le lendemain!
La garnison défilait dans la rue ; Jacob sorlit se remettre dans les rangs et disparut avec les autres, près de la caserne.
Quant à Jean-Baptiste '\^'erner, nous ne le vîmes plus.
Les officiers allemands allaient et venaient déjà dans toute la ville, pour donner des ordres et distribuer leurs troupes chez les bourgeois. Il était midi; nous retournâmes au village, plus tristes et désolés qu'avant.
Maintenant nous savions que Jacob était sauvé, mais qu'on allait l'emmener, Dieu sait où, dans le fond de l'Allemagne.
Ma. femme arriva toute malade à la maison ; le temps humide, les inquiétudes, le chagrin avaient fini par l'abattre; elle se mit au lit avec des frissons, et ne put retourner le lendemain en ville, ni Grédel non plus, qui la soignait.
J'y allai seul.
L'ordre était venu de faire partir les prisonniers pour Lutzelbourg; en arrivant au coin de la place, près de la pharmacie de Rèbe, je les vis déjà tous en rang, deux à deux, qui commençaient à marcher sur la route. Les habitants avaient fermé leurs volets, pour ne pas assister à cette humiliation, cardes Hessois, l'arme au bras, les escortaient; nos pauvres garçons s'avançaient entre eux, la tête penchée.
Je fis halte au coin du pharmacien et j'attendis, ne pouvant découvrir Jacob au milieu de celte foule. Tout à coup je le reconnus, et je lui criai :
« Jacob ! ;)
Il voulut se jeter dans mes bras, mais les Hessois me repoussèrent. Nous nous mîmes tous les deux à fondre en larmes. Je continuais de marcher auprès de l'escorte, lui criant :
« Courage !... écris-nous... la mère est un peu malade... elle n'a pas pu venir... mais ce ne sera rien 1 »
Il ne répondait pas. Et beaucoup d'autres, devant et derrière, avaient aussi leurs parents qui les suivaient.
Nous voulions les accompagner jusqu'à Lutzelbourg; mais, à la porte, les Prussiens avaient posté des sentinelles, qui nous arrêtèrent, en croisant la ba'ionnette. Elles ne nous permirent pas même de serrer la main de nos enfants!
De tous les côtés on entendait crier :
« Adieu, Jean !... »
0 Adieu, Pierre!... »
Et les autres qui répondaient :
« Adieu, mon père!.. . k
« Adieu, ma mère!. . ->
Et puis les gémissements, les sanglots...
Ah! le plébiscite, le plébiscite !
Il me fallut rester là près d'une heure ; enfin on me permit de passer. Je repris le chemin de la maison le cœur déchiré ; je ne voyais, je n'eutendais plus que le cri : « Adieu ! .\dieu ! » de toute cette foule; et je pensais que Icshomuies é'.vent faits pourse rendre misérablesles i: is les autres; que l'Eternel n'aurait jamais du les mettre au monde ; que pour quelques
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jours de bonheur, acquis par un bien pénible travail, on avait des années de misère sans fin; et que les peuples, par leur bêtise, leur paresse, leur méchanceté, leur conDance dans les plus grands bandits, méritaient tout cela.
Oui, j'aurais souhaité l'inondation de toute la terre; cela m'aurait moins fait, de voir monter les eaux, du fond de l'Alsace, et couvrir nos montagnes, que d'être courbé sous le joug des Allemands.
C'est ainsi que j'arrivai chez nous.
Je me gardai bien de raconter à ma femme ce qui m'était arrivé ; je lui dis au contraire que j'avais serré Jacob dans mes bras, pour elle et pour nous tous; qu'il était plein de courage, et qu'il nous écrirait bientôt.
En ce temps nous fûmes enfin débarrassés de nos landwehr, qui prirent garnison à Phalsbourg, et dont une partie fut envoyée à l'intérieur. Ils s'indignaient et disaient que, s'ils avaient su qu'on les mènerait plus loin, le blocus aurait traîné plus longtemps; que les bœufs, les vaches et le pain seraient entrés bien des fois, malgré les chefs, et que c'était une véritable infamie de les exposer à de nouveaux dangers, lorsque chacun d'eux avait déjà fait sa part de la campagne.
Ils n'avaient guère d'enthousiasme, mais ils emboîtaient le pas tout de même, et furent dirigés, les uns sur Belfort, les autres sur Paris.
Nous apprîmes par VIndêpcndance belge, qu'ils en avaient terriblement plus à supporter autour de Belfort que chez nous; que la garnison faisait des sorties et les repoussait à plusieurs lieues; que leurs corps pourrissaient par tas, derrière les haies, couverts de neige et de boue; que le commandant Denfert leur travaillait les côtes! et même à chaque instant, des gens venant d'Alsace, nous disaient qu'un tel et un tel de ces pauvres diables, que nous avions connus, venaient d'être hachés par un boulet, estropiés par un éclat d'obus ou tués par nos mobiles à coups de baïonnettes. On ne pouvait s'empê. cher de les plaindre, car ils avaient tous des cinq et six enfants, dont ils parlaient sans cesse; et naturellement, le père mort, la couvée était perdue.
Et tout cela pour la gloire du roi de Prusse, de Bismar'v de M. de Mollke, et de quelques autres héroi; pareils, dont pas un n'a laissé sa peau dans les hasards de la guerre.
On ne peut s'empêcher de lever les épaules et de rire en soi-même, lorsqu'on voit ces Allemands, avec toute leur instruction, être plus bêtes que nous. Ils ont gagné ! ceux qui restent, bien entendu; car ceux qui sont enterrés et ceux qui ont perdu bras etjambesç. n'ont pas gagné grand'chose, et ne peuvent pas se réjouir du succès de l'affaire; ils ont gagné quoi'? La haine de gens qui les aimaient; ils ont gagné d'être forcés de se battre, chaque fois que leurs seigneurs et maîtres le voudront; ils ont gagné de dire que l'Alsace et la Lorraine sont allemandes, ce qui ne leur rapporte absolument rien; et puis ils ont gagné l'envie d'une foule de peuples et la méfiance de beaucoup d'autres, qui finiront par s'entendre et leur tomber sur le casaquin en masse, et par leur appliquer l'incendie, les bombardements et les massacres dont ils ont donné l'exemple.
Voilà ce que les paysans, les ouvriers et les bourgeois allemands ont gagné; et quant aux chefs, ils ont gagné les uns un litre, les autres une pension, une épaulelte; les autres la satisfaction de se dire : Je suis le grand un tel!... Je suis Guillaume, empereur d'Allemagne ; on m'a mis une couronne sur la tête à Versailles, pendant que des milliers de mes sujets mordaient la poussière !...
Hélas ! tout cela n'empêchera pas ces gens de mourir, et dépasser, dans cent ans d'ici, pour les derniers barbares; on écrira leurs noms sur la liste des autres fléaux du même genre et tout sera dit.
Mais à quoi bon raisonner avec des philosophes de cette espèce? Ils verront, par la suite des temps, ce que je leur dis; alors ils comprendront!...
Continuons notre histoire.
On se battait donc avec fureur autour de Belfort; nos hommes ne s'endormaient pas dans les casemates ; ils occupaient des forts au loin de la place; leur sortie de Bourcoigne, et leur massacre des Bavarois à la Haute -Perche, faisaient du bruit en Alsace. Nous apprenions aussi, par VIndêpcndance, les combats de Chanzy à Vendôme, contre l'armée de Mecklembourg ; le combat du général Crémer, à Nuits, contre l'armée de Van Werder ; la retraite de Manteuffel vers Amiens, après avoir accablé Rouen de contributions forcées; l'attaque à la baïonnette des villages autour de Pont-Noyelles, où Faidherbe avait bousculé l'ennemi ; et surtout la grande mesure de Gambetta, qui venait enfin de dissoudre les conseils généraux nommés par les préfets de l'Empire, et de les rem-
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placer par des commissions départemenlales vraiment républicaines.
C'est ce que le cousin Georges approuvait le plus. Les décrets de notre préfet prussien, Henckel de Donnermarck , frappant d'une amende terrible les pères et mères des jeunes gens partis pour rejoindre les armées françaises, et imposant à la Lorraine, déjà ruinée par l'invasion, une contribution de sept cent mille livres a pour compenser les pertes subies par la marine marchande allemande ; » ces décrets de Schinderhannes, qui nous arrachaient pourtant le pain de la bouche, ne venaient qu'en deuxième ligne !
Ensuite il passait à la campagne de Chanzy, car pouvait-on rien voir de plus grand que cette lutte d'une armée jeune, inexpérimentée, à peine organisée, contre des forces doubles, commandées par les premiers généraux" prussiens, victorieux à Wœrth, à Sedan, à Metz, de toutes les vieilles bandes impériales!
Georges admirait surtout la belle protestation de Chanzy, signalant au monde la férocité des Allemands, et relevant avec flerté les mensonges de leurs généraux, qui s'attribuaient toujours la victoire :
« Le général en chef porte à la connaissance de l'armée la protestation ci-après, qu'il adresse par parlementaire au commandant des troupes prussiennes à Vendôme, sûr d'avance que chacun partagera son indignation et son désir de venger de telles injures :
;< Au commandant prussien, à Vendôme.
» J'apprends que des violences inqualifiables ont été exercées par des troupes sous vos ordres, sur la population inoffensive de Saint- Calais. Malgré nos bons traitements pour vos malades et vos blessés, vos officiers ont exigé de l'argent et ordonné le pillage. C'est un abus de la force qui pèsera sur vos consciences et que le patriotisme de nos populations saura supporter ; mais ce que je ne puis admettre, c'est que vous ajoutiez à cela l'injure, alors que vous savez qu'elle est gratuite.
« Vous avez prétendu que nous étions les vaincus; cela est faux. Nous vous avons battus el tenus en échec depuis le 4 de ce mois. Vous avez osé traiter de lâches des gens qui ne peuvent vous répondre, prétendant qu'ils subissaient la volonté du gouvernement de la défense nationale, qui les oblige à résister, alors qu'ils voulaient la paix et que vous la leur offriez. Je proteste, avec le droit que me donnent de vous parler ainsi, la résistance de la France entière, et celle que l'armée vousop-
pose, et que vous n'avez pu vaincre jusqu'à ce jour. Cette communication a pour but d'affirmer de nouveau ce que cette résistance vous a déjà appris. Nous lutterons avec la conscience du droit et la volonté de triompher, quels que soient les sacrifices qui nous restent à faire ; nous lutterons à outrance, sans trêve ni merci, parce qu'il s'agit aujourd'hui de combattre, non plus des ennemis loyaux, mais des hordes de dévastateurs, qui ne veulent que la ruine et la honte d'une nation, qui prétend, elle, conserver son honneur, son indépendance et son rang; à la générosité avec laquelle nous traitons vos prisonniers et vos blessés, vous répondez par l'insolence, l'incendie et le pillage. Je proteste avec indignation, au nom de l'humanité et du droit des gens que vous foulez aux pieds. »
0 Le présent ordre sera lu aux troupes à trois appels consécutifs.
« Au quartier général, au Mans, le 26 décembre 1870.
« Le général en chef, « Chanzy.»
Voilà des paroles d'honnête homme et de patriote, qui vous faisaient relever la tête.
Et comme Manleuffel suivait le même système que Frédéric-Charles et Mecklembourg, de nous rabaisser pour s'élever, et de se donner des succès à bon marché, le général Faidhei'be était aussi forcé de rabattre un peu son orgueil, après l'affaire de Pont-Noyelles :
« L'armée française n'a laissé aux mains de l'ennemi que quelques marins, qui se sont laissé surprendre dans le village de Daours. Elle a conservé ses positions, et a vainement attendu l'ennemi jusqu'au lendemain, deux heures de l'après-midi. »
C'était clair, et l'on voyait de quel côté se trouvait la bonne foi.
Ainsi, après avoir opposé un million d'hommes à trois cent mille conscrits, ces gens étaient encore forcés de mentir, pour ne pas décourager leur monde.
Naturellement, ils devaient l'emporter à la longue; la France n'avait pas eu le temps de se préparer, de s'armer, ni de se remettre, après les honteuses capitulations de l'honnête homme, et de son ami Bazaine ; mais tout cela ne l'empêchait pas de résister terriblement, et les Prussiens, enfin de compte, avaient aussi besoin de la paix, et la souhaitaient peut-être encore plus que nous.
Ce qui le prouve, ce sont les milliers de pétitions allemandes demandant au roi Guillaume le bombardement de Paris,
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D'honnêtes Allemands, des pères de famille, des gens religieux, tranquillement assis au fond de leurs comptoirs, à Hambourg, à Cologne, à Berlin, dans toutes les villes et les villages d'Allemagne, mangeant et buvant bien, se chauffant le gras des jambes devant leur feu, pendant ce rigoureux hiver, criaient au nom du Seigneur dont ils chantaient la louange, vers la Noël, de bombarder Paris, de tuer et de brûler des pères et des mères de famille comme eux, réduits à la famine dans leurs maisons !
Voilà ce qu'on n'a jamais vu que chez le peuple allemand!
Nous avons aussi assiégé des villes en Allemagne, mais on ne pétitionnait pas en France, sous la République, ni sous l'Empire, poui demander à nos soldats de faire plus de mai que la vraie guerre, la guerre des braves, n'eu commande. Et depuis, quand il a fallu bombarder des remparts pour ouvrir la brèche, on prévenait les gens inoEFensifs de s'éloigner à l'intérieur, s'ils ne voulaient pas courir le risque des boulets perdus; et l'on donnait aux vieillards, aux femmes, aux enfants, l'autorisation de sortir, ce que les Prussiens n'ont pas fait.
Ah 1 le peuple français, sans être aussi pieux, aussi savant, aussi sage que le bon peuple allemand, a pourtant un autre cœur et d'autres entrailles; il a moins l'Evangile sur les lèvres, mais il l'a dans le fond de l'âme. Il n'est pas hypocrite ; et c'est pour cela que nous, Alsaciens et Lorrains, nous aimons mieux être Français, que d'appartenir au bon peuple allemand et de lui ressembler ; ce sont là des indignités sans exemple :
«Bombardez!... Bombardez!... Brûlez au nom du ciel... Au nom du Christ, mettez le feu partout, avec des bombes à pétrole!... Vous êtes trop bon roi.. . Vos scrupules fout voir trop de faiblesse pour cette Babylone. .. Bombardez vite ! Les bombardements nous ont mieux réussi que tout le reste... Sire, tout votre bon et fidèle peuple allemand vous le demande : Bombardez tout... qu'il n en reste rien î . . . "
Oh! canailles!... Oh! scélérats!...
Si vous avez tant fait les saints et les modestes pendant cinquante ans ; si vous avez tant parlé d'amitié, de fraternité, d'alliance des peuples, c'est que vous ne vous croyiez pas les plus forts; maintenant que vous croyez l'être, vous bombardez pieusement les femmes, les vieillards et les enfants au nom du Sauveur! Tenez, c'est tout simplement dégoûtant.
Chaque fois que le cousin Georges lisait de ces pétitions d'assassins , il sautait sur sa chaise, et criait :
« Maintenant je sais à quoi m'en tenir sur les dévots de toutes les religions. Ceux-ci n'auraient pas besoin de faire les hypocrites, leur religion ne les y force pas; eh bien, ils font les jésuites par goût, mieux que les nôtres par état ; qu'ils soient maudits et méprisés de tous les siècles ! »
Ensuite il s'étendait avec attendrissement sur le bon accueil que les pauvres Parisiens réservaient aux Allemands, depuis quarante et des années : des gens qui venaient chercher fortune chez nous , sans sou ni maille, maigres, humbles, décharnés, avec un petit paquet de vieilles hardes sous le bras, demandant crédit dans la propre gargotte de Georges et de Marie-Anne, pour un bouillon, pour un peu de viande et un demi-setier de vin.
On les recevait bien, on les encourageait, on leur cherchait une place ; chacun s'empressait de les renseigner, de leur expUquer ce qu'ils ne savaient pas; bientôt ils devenaient gras et fleuris; ils prenaient, de l'aplomb ; ils obtenaient, à force de servilité, la conflance du premier commis de la maison, qui leur montrait la marche des affaires; et puis, un beau matin, on apprenait que le premier commis était renvoyé, que l'Allemand occupaitsa place : il avait eu un petit entretien secret avec le patron ; il lui avait proposé de faire son ouvrage à moitié prix, et les patrons aiment toujours avoir de bons travailleurs, bien humbles, bien soumis, et surtout à bon marché.
Georges avait vu cela cinquante fois!
On ne s'en indignait pas; on se disait : « Le pauvre diable est bien forcé de gagner sa vie. L'autre est Français, il se replacera facilement ailleurs. »
Et voilà comme les Allemands se glissaient tout doucement dans le nid de ceux qui les I avaient bien reçus, et qui leur avaient appris i leur métier.
Quelques vieux commis se fâchaient, mais on leur donnait toujours tort; on défendait « ce bon Allemand »! il ne s'était mêlé de rien ; tout s'était passé simplement et naturellement.
Et des vingt, des trente, des quarante et cinquante mille Allemands venaient et prospéraient ainsi à Paris. — Et puis ils obtenaient un congé pour aller faire un tour chez eux, montrer leur nouvelle graisse et leurs breloques. Si c'étaient desprofesseurs de langues ou des
3iEL'KriJE
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correspondanls de gazelles, ilsne manquaient pas de s'indigner, là-bas, contre la corruption des mœurs de la nouvelle Babylone!
Dts gaillards à longue capote et lunettes d'argent et d'or, qui avaient scandalisé jusqu'à leur portier, en amenant des princesses de Mabile et d'ailleurs tous les soirs; chantant, buvant comme des Irous, ébranlant toute la maison, empèc-.hant les voisins de dormir, amenant aussi d'autres confrères du même acabit et menant des existences abominables.
Mais c'est la mode en Allemagne de crier contre la nouvelle Babylone; ça flatte l'envie secrète des Allemands, et puis ça pose son homme comme un personnage sérieux, grave, un homme de poids, digne de toute considéraliou, et qui peut aspirer, si sa place de Paris est solide, à la main de la fille du lierr rcclor ou du licrr doclor, car ils sont tous docteurs sn quelque sorte dans ce pays. Il était parti misérable comme les pierres; il aurait été mai Ire d'école ou petit commis à deux ou trois cents thalers toute sa vie dans la vieille Allemagne ; il pesait lourdement à monsieur son père, chargé d'une douzaine d'enfants; il s'est engraissé, emplumé, instruit à Paris, et le voilà qui ne fait que s'indigner contre les femmes de celte ville, contre la race dégénérée qui lui a donné son pain de chaque jour et qui l'a tiré de la crasse, au lieu de le chasser à coTip de botte.
Dans le temps, cet Allemand était républicain, socialiste, communiste, etc. 11 s'était sauvé de Cologne ou d'ailleurs, à la suite des événements de 48. Rien ne lui paraissait assez net, assez fort, assez avancé dans nos opinions. 11 parlait de ses sacrifices à la République universelle, de sa campagne terrible du pays de Bade contre les Prussiens, de la perte de sa p'ace, de ses biens ! On pensait :
« 0 l'il asoutfert!... Ah! les Allemands snnt les premiers démocrates du monde. »
Aujourd'hui le même monsieur est le plus fidèle serviteur de Sa Majesté Guillaume, roi de Prusse, empereur d'.Ulemagne; il parle sans doute, à Berlin, des sacrifices qu'il a faits à la noble cause allemande, des combats qu'il a soutenus dans les brasseries, au milieu des chapes, — qu'il avalait par douzaines! — pour réclamer la vieille .'Vlsace, où se trouvent les racines de la langue germanique. Il s'indigne contre la Babylone moderne; il est à la tête des premières pttilions, demandant que Babylone soit brûlée, qu'il n'eu reste que de la cendre, qu'on détruise celte race impie; et comme il a rendu, pendant son séjour en
France, des services de police à Bismaik, il est à peu près sûr d'obtenir une place dans l'Alsace-Lorraine, où tous ces anciens motchards allemands vont s'abattre^ pour nous germaniser.
Ainsi parlait Georges avec indignation, et Marie-Aune disait, en l'écoutant :
« .A.h ! que c'est vrai!... Ah! que ces gens nous ont trompés!... Encore, s'ils avaient payé leurs dettes, mais les trois quarts un beau matin, lorsque leur compte était un peu fort, levaient le pied et l'on n'entendait plus parler d'eux. Je n'ai jamais eu confiance que dans les balayeurs et les bolliers allemands; ils avaient au moins un élablifsemenl, une place fixe; mais quant aux professeurs, aux correspondants de journaux, aux inventeurs, aux coureurs de bibliothèques, ils nous ont joué irop de mauvais tours, et puis ils étaient trop arrogants : la haine et l'envie de notre race les possédaient. »
Depuis le départ des landwehr, nous pouvions causer plus librement, ces sournois n'étant plus là pour nous écouter, et nous en profitions avec plaisir.
Paris, comme nous le voyions dans rindêpendance, faisait des sorties. Les gardes mobiles et les gardes nationaux s'exerçaient et devenaient plus capables de résister. Nos marins, dans les forts, étaient admirables. Mais les .allemands se fortifiaient de jour en jour; ils avaient amené des canons tellement énormes, — qu'on appelait canons Krupp, — que les chemins de fer ne pouvaient les porter, que les lunuels n'étaient pas assez hauts pour les laisser passer, que les ponts s'enfonçaient sous leur poids; et cela montre bien que si le bombardement n'avait pas encore commencé, malgré les pétitions innombrables des bons Alkinands, ce n'élail pas faute de bonne vuloiilé de Sa Majesté Guillaume, de M. de Moltke, et de Bismark. Non ! ils avaient beaucoup de peine à s'établir; nos forts et les sorties les gênaient !
Enfin, ils pui"ent commencer, avec la grâce de Dieu, vers la fin de décembre, par bombarder quelques forts; et puis le Seigneur leur permit aussi d'arriver sur les maisons, sur les hôpitaux, sur les églises et les musées.
Geoiges et Marie-Anne connaissaient tous ces endroils, et ces destructions leur faisaient pousser des cris d'horreur. Moi, ma femme et Grédel, nous n'y comprenions rien, n'ayant jamais vu Paris, et ne nous en faisant pas même une idée.
Les journaux allemands les connaissaient aussi, car, jour par jour, ils racontaitnl que
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celait un bien grand malheur d cire forcés de bombarder de si licbes bibliothèques, de si belles galeries de tableaux, de si magn'flqiies monnments, des jardins si bien pourvus de plantes et de collections rares; que cela leur crevait le cœur; qu'ils ne se consoleraient jamais d'en être réduits à cette extrémité, par la mauvaise volonté de ceux qui défendaient leurs biens, leurs maisons, leurs femmes, leurs enfants, contre tonte espèce de justice. Ils plaignaient les Français de manquer de bon sens; ils disaient que leurs cerveaux se desséchaient, qu'ils tombaient en enfance, et d'antres farces pareilles !
Mais chaque fois qu'on leur tuait du monde, la fureur les reprenait; les Allemands sont sacrés! detuerdes Allemands, — quisontd'une race supérieure, — c'est un grand crime. Les Français, les Suisses, les Danois, les Hollandais, les Belges, les Polonais, les Hongrois et même les Paisses, sont faits pour être mangés, l'un après l'autre, par les Allemands.
J'ai entendu ça de mes propres oreilles! Oui, les Russes aussi ne peuvent pas se passer des Allemands; leur industrie, leur commerce, leurs sciences viennent des Allemands; ce sont aussi des êtres d'une race inférieure; le fameux Gortschakoff n'est pas digne d'essuyer les bottes de W. de Bismark; et l'empereur de Russie est bien heureux d'être le parent par alliance de Sa Majesté Guillaume; c'est une grande gloire pour lui!
Le hauptinanu Flœgel répétait cela souvent; d'ailleurs tous les Allemands le disent aujourd'hui ; on n'a qu'à les écouter, ils sont trop forts maintenant pour cacher leur ambition! Et c'est un grand honneur qu'ils veulent bien nous faire, à nous Alsaciens et Lorrains, de nous reconnaître pour des cousins et de nous happer par tendresse. Nous étions d'uue race supérieure « dans cette France dégénérée » ; mais nous allons redevenir des petits garçons dans le noble peuple allemand ; nous sommes les derniers venus en A le magne; il nous faudra du temps pour acquérir Ifs vertus allemandes et recevoir les coups de pied d'un hobereau sans sourciller. . Que voulez-vous? on ne réforme pas le bas peuple en un jour.
Les Prussiens nous avaient annoncé que Paris se rendrait après huit jours de bombardement ; mais comme les Parisiens tenaient f.u-me; comme des convois de blessés innombrables passa' en t à Saverne; comme le général Faidherbe venait de remporter, dans le Nord, la victoire de Bapaume, où les Prussiens nous avaient abandonné le champ de
bataille, couvert de leurs morts et de leurs blessés; comme les habitants de Paris ne faisaient au général Trochu qu'un seul reproche, celui de ne pas les conduire au combat, et qu'ils poussaient tous le cri de « '\'aiucre ou mourir » ; comme Chanzy, repoussé sur le Mans, battait en retraite avec ordre; et qu'au milieu des grandes neiges du mois de janvier et du froid le plus rigoureux, Bourbaki s'avançait pourtant sur Bolfort, et que Garibaldi, avec ses francs-tireurs, ne perdait pas courage; comme les Allemands s'épuisaient, et qu'il ne faut qu'une heure, une minute pour voir tourner la chance contre soi ; que si Faidherbe avait remporté sa victoire plus près de Paris, une grande sortie aurait eu lieu, et que tout pouvait changer; poui- ces raisons et bien d'autres encore, je pense, tout à coup on se mit à parler d'humanité, de douceur, do paix, do convocation d'une Assemblée à Bordeaux, où les vrais représentants de la nation arrangeraient tout, et mettraient de l'ordre dans notre malheureuse France.
Aussitôt que ces bruits commencèrent, Georges dit que l'Alsace et la Lorraine allemande venaient d'être sacrifiées; que les égoïstes de notre pays avaient fini par s'entendre avec les Allemands; que toutes nos défaites n'avaient pu nous abattre; que les Prussiens étaient plus contents que nous d'obtenir la paix; qu'ils en avaient aussi besoin; qu'il ne leur restait plus de réserves à jeter dans la balance; que l'enthousiasme et le courage de Gambetta allaient gagner même les plus lâches, et qu'alors les Allemands se voyaient perdus, parce qu'un peuple qui se lève en entier, et qui maintenant, dans un bon tiers de nos provinces, avait des armes et des munitions, qu'un tel peuple écrase à la longue tout ce qui lui résiste.
Moi, je ne disais rien. Encore aujourd'hui, je ne sais pas ce qui pouvait arriver; quand le cousin Georges parlait, j'étais de son avis; et puis seul, voyant cette masse de prisonniers que Bonaparte et Bazaine avaient livrés d'un* seul coup; toutes nos armes rendues à Metz et à Strasbourg; nos forteresses tombées l'une après l'autre; la mauvaise volonté de tous les anciens fonctionnaires de l'Empire, dont les trois quarts conservaient leurs places, je pensais bien que nous pouvions faire aux Allemands une guerre beaucoup plus dangereuse que la première ; que nous pouvions leur tuer bien plus de monde encore et les détruire aux trois quarts, en même temps que nous; nnii si l'on m'avait dit de choisir, j'auiais été bien embarrassé.
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Naturellement, si les Prussiens avaient été battus à l'intérieur, avant de quitter notre pays ils auraient mis le feu dans tous les villages. C'est ce que j'ai moi-même entendu répéter plusieurs fois par un hauptmann de Phalsbourg ; il disait :
a Faites des vœux pour nous ! car malheur à vous si nous étions repoussés!... Tout ce que vous avez souffert jusqu'à piésent n'est que de la plaisanterie... Nous ne laisserions pas pierre sur pierre en Alsace et en Lorraine... Ce serait notre intérêt pour la défense... Ainsi, priez... priez le Seigneur Dieu pour nos armées,.. Si nous étions forcés de reculer, vous seriez bien à plaindre ! »
Ces pai'oles, je crois encore les entendre.
Tout cela ne m'aurait rien fait ; j'aurais sacrifié 1 1 maison, le moulin, tout, si nous avions été sûrs de remporter finalement la victoire et de rester Fiançais ; mais j'étais dans le doute. A force de supporter des misères, l'homme finit par perdre, non pas le courage, mais la confiance, et c'est le plus grand malheur; la confiance fait les trois quarts de nos forces.
Vers ce temps, nous reçûmes aussi la première lettre de Jacob, il était àRastadt ; et je n'ai pas besoin de vous dire quel soulagement ce fut pour la mère, de penser qu'elle pouvait aller voir notre fils dans un seul jour.
Voici cette lettre, que je copie :
Mon cher père et ma chère mère,
«Je ne suis pas encore mort. Dieu merci, et je voudrais bien avoir de vos nouvelles, si. c'était possible. Vous saurez qu'en arrivant à Lutzelbourg, on nous a chargés sur le chemin de fer, dans les wagons des bestiaux. Nous étions trente ou quarante ensemble, et pas trop à notre aise pour nous asseoir, puisqu'il n'y avait pas de bancs, ni pour prendre l'air, puisqu'il n'v avait qu'une petite ouverture de chaque côté. Ceux qui voulaient respirer ou demander à boire trouvaient la baïonnette devant leur nez, et l'on empêchait les âmes charitables de nous donner un verre d'eau. Nous sommes restés comme cela plus de vingt heures, debout, sans pouvoir seulement nous baisser un peu. Beaucoup se trouvaient mal ; et quanta moi, les jambes m'entraient tellement dans les côtes, que je ne pouvais plus reprendre haleine, et que je pensais avec les camarades qu'on avait entrepris de nous e.\terminer d'une nouvelle manière.
« Pendant la nuit, nous avons traversé le Rhin, et puis le chemin de fer a continué de
rouler, en remontant de l'autre coté, jusqu'à Rastadt. Les derniers wagons, où j'étais, sont restés, et les autres sont partis, poui* aller plus loin en Allemagne. On nous a mis d'abord dans des casemates, sous les remparts ; des espèces de voûtes humides et froides, où beaucoup d'autres, arrivés avant nous, étaient en train de mourir comme des mouches. La paille pourrissait et les gens aussi. Les médecins de la ville et des régiments badois avaient peur de voir la maladie gagner les environs, et depuis huit jours on a fait sortir ceux qui pouvaient encore marcher ; on les a mis dans de grandes baraques eu planches, couvertes de papier goudronné, où nous avons reçu chacun une nouvelle botte de paille. C'est là que nous vivons, assis à terre. On joue aux cartes, on fume des pipes, et les Badois montent leurs factions autour de nous. La baraque où je suis, grande trois fois comme l'ancienne halle de Phalsbourg, est entre deux bastions de la ville ; et si par malheur l'idée venait à quelques-uns de se révolter, on nous criblerait d'obus et de mitraille, de sorte que, dans dix minutes, il ne resterait plus un seul d'entre nous. Nous le savons bien, et cela calme notre indignation contre les Badois, qui nous traitent comme des animaux. Nous recevons à manger deux fois par jour, un peu de soupe aux haricots, ou bien au millet, avec un tout petit morceau de viande, gros comme le doigt, juste ce qu'il faut peur nous empêcher de mourir. Après un blocus comme le nôtre, il faudrait autre chose pour nous refaire; aussi nous avons des nez qui sortent de la tête, comme des becs de corbeaux ; nos joues rentrent de plus en plus^ et sans les canons bi'aqués sur notre baraque, nous nous serions révoltés dix fois.
« J'espère pourtant que j'en reviendrai ; le manteau du père me réchauffe, et puis les louis du cousin Georges me fout aussi du bien. Avec de l'argent, on a de tout, seulement il faut payer cinq fois plus que cela ne vaut, car ces Badois sont pires que les juifs; ils veulent tous faire fortune en peu de temps sur les malheureux prisonniers.
« Je ménage mon argent. Au lieu de fumer des pipes, j'aime mieux acheter de temps en temps un peu de viande, ou bien une chopine de vin, pour me fortifier l'estomac ; c'est bien meilleur pour la santé, et puis ça fait aussi plus de plaisir, quand on a bon appétit. L'appétit ne me manque jamais ; ceux qui perdent l'appétit attrappent le typhus ; je n'attrapperai jamais le typhus : Mais s'il plait à Dieu que je retourne à Rôthalp, je veux, le
HISTuIUl'; DU PLEBISCITE.
premier jour, faire un grand repas avec des choses solides, comme du jambon, du pâté de veau et du vin rouge. J'inviterai aussi mes camarades, car c'est terrible d'avoir faim ! Et maintenant, pour vous dire la vérité, je me repens de n'avoir pas donné quelquefois deux sous à un pauvre, qui me demandait l'aumône en hiver, en disant qu'il n'avait pas mangé; je vois ce que c'est, et je me repens !
« Si vous en rencontrez un dans cet élat, mon iièreou manière, faites-le entrer, donnezlui du pain ; qu'il se réchauffe et qu'il reçoive encore deux ou trois sous en partant; figurezvous que vous le faites pour votre fils, et que cela me portera bonheur.
« La mère pourrait peut-êlre venir me voir; on ne laisse pas approcher de nous beaucoup de monde ; il faut une permi.ssion du commandant de Rastadt. Ces Badois et ces Bavarois, qu'on disait si bons catholiques, nous traitent aussi durement que les luthériens. Je me rappelle que le cousin Georges disait que tout cela n'était que de la comédie ; il avait bien raison. Au lieu de tant prêcher sur notre Seigneur Jésus -Christ et de chanter ses louanges, on ferait bien mieux de suivre son e.\emple.
o Enfin, que la mère essaye ! Peut-être que le commandant aura bien dîné, qu'il sera de bonne humeur et qu'il lui donnera la permission de venir dans la baraque! C'est ce que je souhaite. Et, pour finir, je vous embrasse tous cent fois, le père, la mère, Grédel le cousin Georges et la cousine.
« Votre fils.
« Jacob Wéber.
«J'ai oublié de vous dire que plusieurs de Eo'.re bataillon se sont échappés de Phalsbourg, avant et après l'appel des prisonniers; dans le nombre est Jean-Baptiste Werner. On dit qu'ils sont allés rejoindre Garibaldi; je voudrais bien être avec eux. Les Allemands nous disent que, s'ils selaissent reprendre, on les fusillera sans miséricorde; oui, mais ils ne se lasseront pas reprendre, surtout Jean- Baptiste! Si nous en avions seulement deux cent mille comme lui, les Badois ne nous ennuieraient plus longtemps avec leur soupe aux haricots et leurs canons pleins de mitraille.