I. Rastadt, le 6 janvier
Depuis ce moment, ma femme ne pensait plus qu'à revoir Jacob; elle fit son paquet ; elle mit dans le panier diiTérentes provisions,
et deux jours après elle était eu ruu'e pour Rastadt.
Je ne la gênai pas, pensant bien qu'elle n'aurait plus de repos avant d'avoir embrassé notre garçon.
Grédel, elle, était bien tranquille, sachant Jean-Baptiste Werner avec Garibaldi. Je crois même qu'elle en avait reçu des nouvelles; mais elle ne nous monirait aucune de ses lettres, et s'était remise à me parler de sa dot, disant que la mère avait reçu cent louis, et qu'elle devait en avoirautant. Elle voulait savoir où se trouvait caché notre argent, et je lui disais :
« Cherche !... Si tu le trouves, il est à toi. »
Les filles qui veulent se marier sont pourtant de terribles égoïstes; pourvu qu'elles aient celui qui leur plaît, la maison, la famille, le pays, tout le reste leur est égal. Toutes ne sont pas comme cela, mais au moins la bonne moitié.
A force d'être ennuyé parGrédel, je ne souhaitais plus que de voir revenir son Jean- Baptiste, de les marier ensemble et de lui compter son argent.
Mais d'autres affaires plus graves attirèrent alors les yeux de toute l'Alsace et de toute la France.
On a reproché depuis à Gambetta d'avoir envoyé l'armée de Bourbaki, pour venir nous secourir, en débloquant Belfort. On a dit que toutes les forces de Mecklembourg et du prince Frédéric -Charles avaient pu tomber sur Chanzy et l'accabler d'un coup; que nos deux armées du centre auraient dû se soutenir l'une l'autre. C'est possible. Je crois même que Gambetla a commis une grande faule, en divisant nos forces ; mais il faut pourtant reconnaître que si l'hiver n'avait pas été contre nous, si le froid n'avait pas redoublé dans ce moment, empêchant Bourbaki d'avancer avec ses canons et ses munitions au^si vite qu'il aurait fallu, pour empêcher de Werder de se fortifier et de recevoir des renforts, l'Alsace aurait été délivrée, et que nous aurions même pu attaquer les Allemands chez eux, par le grand-duché de Bade. Combien de gens se seraient alors soulevés d'un coup ; et que de fois Georges et moi, voyant ce mouvement, ne nous sommes-nous pas dit :
« S'ils arrivent seulement jusqu'à Muizig, nous serons en route ! »
Oui, à la guerre fout ne réussit pas, et quand on a contre soi, non -seulement l'ennemi, mais le froid, les glaces, la neige, les mauvais chemins, pendant que les autres 01 t les chemins rie fer qu'on leur a laissé prendre
HISTOIRE DU PLEBISCITE
bêtement au commencement de la campagne, et qu'ils reçoivent sans fatigues et sans dangers, troupes, vivres, munitions, tout ce qu'il leur faut; alors si les bonnes idées sGnt perdues, ce n'est pasaux derniers venus, maisaux premiers qu"il fiut s'en prendre.
Sans les grandes neiees qui encombrèrent les rou'es, Bouibaki aurait surpris de Werder. Les Allemands s'en doutaient, car tout à coup les réquisitions recommencèrent ; des landwelir, cette fois venus de Melz et conduits par des officiers à lunettes, se mirent à passer dans nos villages : ce sont les derniers que nous ayons vus ; ils arrivaient du fond de la Prusse. Moi-même je les ai entendus dire qu'ils avaient été trois jours et trois nuits en chemin de fer; et maintenant ils continuaient leur route vers Belfort, à marches forcées, parce que d'autres troupes, arrivant de Paris, encombraient la voie de Lyon.
Georges ne pouvait pas comprendre comment il venait du monde de Paris, et disait ■ « Ces gens-là mentent! Si les troupes du siège s'en allaient, les Parisiens sortiraient et se mettraient à leurs trousses. »
En même temps nous apprenions que les Allemands évacuaient Dijon, Gray, Vesoul, ■où les francs-tireurs de Garibaldi les remplaçaient aussitôt ; que de Werder faisait de grands travaux en arrière de Belfort; l'alTaire devenait sérieuse, les dernières forces de l'Allemagne entraient en jeu.
Alors aussi V Indépendance ne parlait plus que de paix, de convocation d'une assemblée nationale à Bordeaux; les journaux anglais recommençaient à s'attendrir sur notre sort, comme ils avaient fait au commencement du la guerre, disant qu'après la première bataille. Sa Majesté la reine se mettrait entre nous. Je crois bien que si les Français avaient été vainqueurs, les Anglais auraient crié :
8 Halte!... c'est afsez !... Le sang humain a déjà trop coulé !... »
Mais comme nous étions vaincus, Sa Majesté la reine n'est pas venue nous séparer ; elle a trouvé sans doute que tout allait trèsbien pour son gendre, le bon Fritz, et que le le Seigneur Dieu marchai t dans le bon chemin. Toute celte comédie de journaux recommençait donc; et si le coup de Bourbaki avait réussi, les grands cris, les belles phrases et les attendrissements sur notre pauvre humanité, sur la civilisation et les droils internaiionaux auraient redoublé, pour nous empêcher de pousser trop loin nos avantages.
Malheureusement la chance fut encore une fois contre nous. Quand je dis la chance, il
faut s'entendre : les Allemands, qui navaienl p'us de forces à tirer de leur pays, en avaient encore autour de Paris, dont ils pouvaient disposer sans crainte : on ne les inquiétait pas trop de ce côté, comme nous l'avons afjpris plus tard.
Si le général Trochu avait écouté les Parisiens, qui demandaient à se battre, Manteutfel n'aurait pas pu retirer du siège le "2" corps d'armée, pour écraser Bourbaki, à cent lieues de là, ni le général Van Gocbeo des masses de troupes pour tomber sur Faidherbe dans le Nord, ni d'autres encore n'auraient pu se joindre à Frédéric-Charles, pour accabler Cbanzy. C'est clair!...
Enfin, la France n'a pas péri tout de même; mais elle a été bien malheureuse!
C'était au temps des plus grands froids. Bourbaki se rapprochait de Belfort ; il enlevait Esprels et Villersexel à la baïonnette ; puis toute l'Alsace apprenait avec bonheur qu'il arrivait à Montbéliard, Sar-le-Cbâleau, Vyans, Comte-Henaut et Cbusey, reprenant tout ce pays de bonnes gens, encore plus malheureux que nous, car ils ne savaient pas un mot d'allemand, et la mauvaise race leur en voulait d'autant plus.
La confiance nous revenait. Georges et moi, tous les soirs au coin du feu, nous parlions de ces affaires, en relisant le journal trois et quatre fois, pour lâcher d'y trouver encore du nouveau.
Ma femme était revenue de RastadI, indignée contre les Badois, n'ayant pu voir Jacob, ni même lui faire tenir les provisions qu'elle avait emportées. Elle avait seulement vu de loin les baraques en planches, avec leurs quatre rangées de sentinelles, les palissades et les fossés qui les entouraient. Grêdel, Marie-Anne et elle, ne parlaient plus que des pauvres prisonniers, faisant vœu d'aller en pèlerinage à Marienllial, si Jacob revenait sain et sauf.
La fatigue, l'ennui, la cherté des vivres, la crainte de manquer, si la guerre continuait, tout cela nous donnait terriblement à réfléchir, et pourtant on espérait toujours, quand VIndépcndance nous appoita le rappoil du général Chanzy sur les combats de Montfort, de Champagne, de Parigné-l'Evêque, et daulres endroits, où nos colonnes, accablées par les cent quatre-vingt mille hommes de Frédéric- Charles et du duc de Mecklembourg, avaient été forcées de reculer jusque dans leurs dernières positions, autour du Mans.
Ce soir-là, comme nous parlions sur le coup de dix heures, Georges nous dit :
HISTOIRE DU PLÉBISCITF.
(i Ecoutez, je ne crois pas beaucoup aux pèlerinages, quoique plusieurs de mes anciens camarades de la Boussole aient eu pleine confiance en la vierge de Bon-Secours; je n'ai jamais fait de vœux, cela n'entre pas dans mes idées; mais je promelsde boire deux bouteilles de bon vin avec Christian, en l'honneur delà République, et d'en faire distribuer une à chaque pauvre du village, si nous gagnons la grande bataille de demain, car elle sera livrée demain ; d'après ce que raconte Chanzy, noire armée est serrée de près, elle est sur ses posilions détinitives, et le grand coup sera porté. — Bonsoir.
— Bonne nuit, Georges et Marie-.A.nne. » Nous sortîmes au clair de lune, le chemin
étincelait de givre ; c'était le 15 janvier 1871.
Le lenJemain, {'Indépendance ne vint pas, ni le surlendemain ; elle manquait souvent, et nous venait par tiois et quaire num.éros à la fois. De nouveaux bruitss'étaient répandus ; on parlait de la perte d'une bataille, les landwelir à Phalsbourg se réjouissaient et buvaient du vin de Champagne.
Le 18, vers deux heures de l'ap-ès-midi, le piéton Michel arriva. J'attendaischezle cousin. Nous allions et venions, fumant des pipes et regardant aux fenêtres.
Michel était encore dans l'allée, (]ue Georges ouvrait déjà la porte, en criant :
« Eh bien ?
— Les voici, m'.ùsiear A' ber. »
Le cousin s'as.-i orès du st- :rétaire :
« Nous allons vc. ' ' ■■■^ ^■' il loul pâle.
Mais au lieu de commencer par le premier numéro, il ouvrit le second et lut bas ce rappoi-t ou Chanzy raconte que tout allait bien la veille, et que, par l'épouvante qui tout à coup avait saisi des mobilisés de la Bretagne, une partie de l'armée s'était mise en déroute, sans que ni lui, ni le vice-amiral Jauréguiberry pussent l'empêcher ni Tarrèter ; de sorte que les Prussiens étaient arrivés pêle-mêle avec les nôtres dans la malheureuse ville du Mans, et avaient fait là beaucoup de prisonniers.
,Te voyais la figure du cousin changer de seconde en seconde ; à la fin il jeta le journal sur la table, et dit :
« Tout est perdu! s
C'est comme s'il m'avait enfoncé un couteau dans le cœur.
Je pris poui'tant aussi le journal, et je le lus jusqu'au bout. Ghanzy ne perdait pas l'espoude reformer son armée à Laval, et Gambetta courait le rejoindre, pour l'aider de son courage.
« Tiens, dit Georges , en se promenant de
long en large dans la chambre, regarde ! o
Placiard passait, bras dessus bras dessous avec un officier de landwehr, suivi de quelques hommes; ils faisaient des réquisitions, et entrèrent dans la maison voisine.
M A'oilà le plébiscite en chair et en os. — Le gueux travaille maintenant pour Sa Majesté impériale Guillaume 1", car les Allemands ont leur empereur, comme nous avions le nôtre; ils vont apprendre ce que coule la gloire; chacun son tour !... Plus tard, quand on leur serrera le licou, les pauvres gens regarderont de tous les côtés, pour voir si la France ne se révolte pas; miis la France sera bien tranquille, eux-mêmes auront rivé ses chaînes !... et leurs maîtres seireront, serreront toujoursle licou :
« Hue! MécheV ! Attention... Tête droite, tête gauche!... Ah! gredin, tu fa's la grimace... Je vais t'apprendre que la force prime le droit, en Allemagne comme ailleurs, puisque tu ne le sais pas encore.. . Vlan ! Comment trouves-tu ça, Méchel? Ah! tu ci oyais avoir gagné des baladles pour la patrie allemande, pour la liberté allemande, imbécile!...
Apprends que c'est pour te remettre sous le joug, comme après 1815 ; pour te montrer la différence qui existe entre le noble hobereau allemand et la brute de ton espèce! Hue!... »
Georges criait et disait :
« Faut-il être malheureuv d'avoir été inondés comme nous, du jour au lendemain, pa'" six cent mille Allemands ; d'avoir été surprix!, sans fusils, sans munitions, sans ordres, sans chefs, sans rien !... Ah ! les députés de la majorité repoussaient le service obligatoire; i's craignaient d'armer la nation; ils ne voulaient pas risquer la peau de leurs fils; le peuple seul devait se battre, pour défendre leurs pensions, leurs châteaux, leurs propriétés de toutes sortes; misérables égoïstes !... ils sont cause de notre ruine; on devrait afficher leurs noms dans toutes les communes, pour apprendre à nos enfants à les maudire ! »
Son ca^aclère s'aigrissait, et ce n'était pas étonnant, nous n'apprenions plus que de nouveaux revers : d'abord la reddition de Péronne; au moment où Faidherbe allait la délivrer, et la retraite de notre armée du Nord sur Lille et Cambrai, devant les forces écrasantes de Van Gœben, venues en partie de Paris; ensuite la grande attaque de Bourbaki, de Mûutbéliard au mont Vaudois, qu'il avait recommencée trois jours de suite, les 15, 10,
(1) Sobriquet du peuple allemand; il correspond a noire Jacques Bonhomme.
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