UNE GA M L'AUNE EN KABYLIE
bras se lève (p. i^T),
Jamais jen'ai vu de ûgure plus triste et plus touchante. Ce que la malheureuse dit au commandant, je n'en sais rien, mais je l'entendis lui répondre :
« Allez!... Retournez vers Caïd Ali, et diteslui que s'il ne vent pas vous rendre à tous la liberté, nous irons vous chercher; je suis las d'attendre! »
Alors elle remonta sur sa mule et repartit, escortée de ses deux Kabyles.
Nous n'attendîmes plus longtemps; une heure environ après débouchaient du vallon une troupe de Kabyles armés; ils arrivaient au pas et s'arrêtèrent cà trois cents mètres de nous.
Le commandant se porta seul en avant; un frère de Caïd Ali s'avança de son côté; ils cau-
sèrent ensemble quelques iu.-tanls; puis le frère du caïd, se retournant, fit un signe à ses hommes, et nous vîmes bientôt s'avancer du fond de la gorge une troupe de gens aflaissés, déguenillés, minables : c'était la population de Bordj-Menaïel, ce qui restait du massacre! Caïd Ali avait trouvé bon de les emmener comme otages, se réservant de leur couper le cou s'il était vainqueur, et, s'il était bnttu, de les rendre, grave circonstance atténuante.
Représente-toi la joie de ces pauvres gens lorsqu'ils nous aperçurent; ce n'élaient que des vieillards, des malades, des femmes et des enfants, en blouse, en veste, en chapeau, en casquette, tels qu'on les avait ramassés deux mois avant, les uns dans leurs maisons, les autres pendant le travail des champs; enfin
UNE CAMPAGNE EN KABYLIE
Là, j'ai vu pleurer un Kabj-le (p. 34).
des gens réchappes de la potence, je ne peux pas mieux le dire. Il y avait soixante et dix jours qu'on les promenait de tribu en tribu ; tous les jours ces malheureux entendaient le canon de la colonne qui se rapprochait, et toutes les nuits Caïd Ali les faisait aller plus loin.
Ils vinrent donc nous serrer les mains et nous raconter leurs misères. Tu ne saurais croire ce qu'ils avaient supporté. Chaque village les nourrissait à son tour; on ne leur donnait que du blé et des figues secnes, ei chaque fois que les Kabyles venaient d'éprouver un échec, ils arrivaient auprès d'eu.\, aiguisant leurs flissas et disant :
« Préparez-vous... Il est temps! »
Puis ils délibéraient entre eux, et disaient :
« Eh bien, non! pas aujourd'hui, mais demain! »
Je ne te parlerai pas des autres outrages que les malheureux avaient endurés... Ce serait trop horrible!... Le fanatisme rehgieux rend les hommes pires que les derniers des animaux.
Le commandant ayant rappelé Ignard et ses cinq hommes, fit monter ces pauvres gens sur des mulets qu'on avait mis en réquisition au dernier village; ils partirent, escortés d'un peioton de chasseurs, se dirigeant vers l'endroit où campait le reste de la cavalerie. L'ordre était de les conduire le lendemain à Tizi-Ouzou.
Le commandant n'avait retenu qu'un seul homrne de la troupe, celui qu'il avait jugé le
UNE CAMPAGNE EN KABYLIE
plus robuste et le plus intelligent, pour le conduire au général Lallemand, campé dans la haute Kabylie, près du Jurjura.
Jeregardais celte scène tout pensif.La figure d'un Kabyle surtout attirait mon attention ; il était grand, il avait le nez un peu fort, la barbe courte, noire et frisée; je me demandais où je l'avais vu, quand Brissard me dit : «Tu ne reconnais pas cet Arabe à cheval? C'est Saïd Caïd, le cavalier uoir deTemda. » Je le reconnus aussitôt; il était sur le même cheval et portait le même manteau noir,nous regardant d'un air de hauteur, en se grattant la barbe avec indifférence. Il venait faire sa soumission , maintenant qu'ils étaient tous battus.
Le commandant donna l'ordre du départ.
« En route ! dit-il en montrant les sommets ; nous en avons pour six heures avant d'arriver là-haut. »
Et nous partîmes.
Si j'étais forcé de te peindre les chemins par lesquels nous avons passé à la file les uns des autres, toujours grimpant comme des chèvres, le précipice tantôt à droite, tantôt à gauche , les pentes d'oliviers sauvages, de rhênes-uains, de myrtes et de genévriers à perte de vue au-dessous de nous, j'en serais bien embarrassé. Lorsque nous arrivions au haut d'un pic et que nous disions : «Nous y sommes!» un autre se présentait, encore plus haut ; nous pensions que cela n'en finirait plus.
Du reste, nos petits chevaux arabes n'avaient pas l'air trop fatigués; ils étaient là dans leur élément.
De loin en loin se rencontraient aussi de grands villages kabyles, soumis tout récemment; les gens, sur leurs portes, nous présentaient de l'eau dans des écuelles de bois pour nous rafraîchir.
Finalement, après avoir grimpé sept heures, nous découvrîmes entre deux pics, sur un plateau couvert de gros frênes et d'oliviers, les petites tentes et les pantalons rouges de la colonne.
Le commandant Letellier, le colon qu'il avait amené et Saïd Caïd se rendirent au quartier général, et nous campâmes au-dessus d'un petit ravin, à l'endroit où l'on abattait le bétail. L'air était si clair à cette hauteur, que la tête vous en tournait.
J'allai voir tout de suite mon ami Babelon, le lieutenant de turcos. Les officiers de son régiment s'étaient construit une petite hutte en feuillage; ils finissaient de dîner. Babelon m.e reçut comme un vieux camarade, et ces
messieurs rappelèrent le cuisinier pour lui dire de me servir ; ils m'obligèrent à m'asseoir, ce que je fis de bon cœur , l'appétit ne manquait pas. Sur les neuf heures du soir, je les quittai; nous étions restés quinze heures à cheval , j'avais besoin de faire un somme.
Le lendemain au tout petit jour, on sonnait déjà le départ. Je courus remercier Babelon de son bon accueil, et nous primes encore ensemble un verre de cognac sur le pouce.
« Allons, Goguel, me dit-il au moment de nous quitter, bientôt nous nous reverrons au pays; aussitôt l'expédition terminée, je demande une permission, et toi tu seras libéré.
— Le plus tôt sera le mieux ! » lui répondis-je en riant.
Il me regarda filer et rentra sous sa tente.
Nous suivions alors la crête des montagnes. C'est là qu'on respirait à son aise et qu'on voyait de loin : d'un côté, la mer toute bleue, Alger dans le ciel, avec son port, ses jardin?, ses maisons blanches ; et de l'autre côté, le Jurjura, dont les immenses contre-forts, chargés de rochers, de forêts et parsemés de villages arabes, s'allongeaient à perte de vue dans toutes les directions jusqu'au bout de !a plaine. Plus on regardait, plus on voyait de choses.... Ah! oui, c'était beau!... Quelle colonie nous aurions là, si l'émigration s'y était portée depuis trente ans! Tous les malheureux que le besoin pousse dans le désordre vivraient là-bas au milieu de l'abondance; nous n'aurions plus à craindre les révolutions de la misère.... Mais le régime du sabre empêche tout!... Ceux qui quittent leur pays, pour chercher fortune ailleurs, aiment mieux s'en aller en Amérique ; et pendant que chez nous des millions de travailleurs ne possèdent pas un pouce de terre, nous avons en .Algérie des millions d'hectares en friche, qui n'attendent que des bras pour produire les plus magnifiques récoltes.
Tous les chasseurs étaient comme moi, pas un ne disait mot; nous regardions en silence, laissant les chevaux marcher, la bride sur le cou.
A neuf heures, nous passions auprès du village d'Eclieriden, où s'était porté, quelques jours avant, le coup décisif de la campagne. Après ce combat, les Kabyles, repoussés de leurs derniers retranchements, n'avaient plus eu qu'à se soumettre.
Ce grand village était détruit; les gros arbres étaient coupés et les petits tellement fauchés par la mitraille, qu'on aurait dit des Ijlés couchés sur leurs sillons.
Là, j'ai vu pleurer un Kabyle, — je u'en ai
jamais vu d'aulre ! — Il ne trouvait même plus la place de sa maison; la femme, assise auprès de lui sur une pierre, se cachait la figure sur les genoux, et les enfants semblaient ahuris. Pauvres gens! Le noble Caïd Ali les avait soulevés contre nous, en les menaçant de brûler leur village, s'ils ne marchaient pas; ils étaient ruinés de fond en comble.
Vers onze heures, nous arrivâmes au fort National, et nous mîmes nos chevaux au piquet sur la route, en entrant. Il faisait trèschaud. Brissard se chargea de cous trouver à déjeuner; puis nous allâmes prendre quelques chopes avec les soldats du train, qui nous reçurent en bons amis. On se raconta les événements de la guerre. Caïd Ali avait tenté l'assaut du fort National ; il avait fait construire des échelles, disant à ses gens que celui qui ne toucherait pas au moins le mur serait maudit ; qu'il n'aurait jamais part aux délices du paradis; qu'il glisserait en bas du rasoir, en passant sur l'enfer, enfin des histoires de Lourdes et de la Sallette!...
Nous écoutions ces choses, qui méritent qu'on y réfléchisse ; dans tous les pays, les
ignorants sont des instruments terribles entre les mains des fanatiques, et nous avons aussi des marabouts en France!...
A trois heures, nous reprîmes le chemin de Tizi-Oazou , escortant deux mitrailleuses et deux pièces rayées; à sept heures, nous rentrions dans le bordj.
Ainsi finit notre campagne.
Dans les premiers jours du mois de juillet, le bruit se répandit que les militaires libérables auraient bientôt leur congé, et, le 12 au matin, Ignard, moi et vingt-deux chasseurs d'Afrique, nous quittions Tizi-Ouzou pour nous rendre à Dellys; nous laissions au bordj Brissard, avec le lieutenant Cayatte et le reste des chasseurs.
Ce bon et brave Brissard et l'honnèle maréchal des logis Erbs nous accompagnèrent jusqu'à la fontaine Tnrque; en nous quittant, ils pleuraient comme des eufants.
Le soir, nous étions à Dellys et nous pre-nions le bateau de la côte pour Algei', où nous arrivâmes le lendemain ; de là, par le chemin de fer, nous retournâmes à Blidah. Enfin, le 15 juillet nous avions nos feuilles de route en poche et nous regagnions nos foyers.
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LES ANNÉES DE COLLÈGE
MAITRE NABLOT
' Eq 1834, dit maître Xablot, sons le règne de Louis-Philippe, vivaient à Ricliepierre, en Alsace, sur la pente des Vosges, un honnête notaire, M. Didier Nablot, sa femme, Catherine, et leurs enfants : Jean-Paul, Jean-Jacques, Jean-Philippe, Marie-Reine et Marie- Louise.
•Moi, Jean-Paul, j'étais l'aîné de la famille, et je devais, en cette quaUté, succéder un jour à l'étude de notre père.
Ce bon temps de la jeunesse me revient dans toute sa fraîcheur: je vois notre vieille maison à l'entrée du village ; sa cour, entourée de hangars, de granges, d'écuries; son fumier, où se promenaient les poules; sa large toiture plate, où tourbillonnaient les pigeons, et nous autres enfants, le nez en l'air, jetant de hauts cris, pour chasser les moineaux qui venaient piller le grain dans le colombier.
Et puis, derrière les vieilles bâtisses vermoulues, je vois notre jardin, qui descend jusqu'au bas de la colline , avec ses bordures de buis le long des allées et ses carrés de légumes. La vieille servante Babelô, les cottes retroussées, coupe des asperges avec un vieux couteau terreux ; la mère cueille des haricots ou d'autres légumes de la saison, son grand chapeau de paille tombant sur les épaules et le panier au bras... Tout est là, devant mes yeux !
Au-dessus de nous s'étageait le village, montrant ses fenêtres innombrables, hautes, basses, rondes ou carrées ; ses vieux pignons garnis de bardeaux et de planches contre la
pluie et lèvent; ses balustrades et ses escaliers de bois. Les femmes allaient et venaient le long des galeries; et, tout au haut de la côte, les sentinelles se promenaient l'arme au bras sur les remparts du vieux fort.
C'est un spectacle que je n'oublierai jamais, un de ces souvenirs d'enfance beaux comme un rêve, parce qu'alors on ne pensait à rien ; que le déjeuner, le dîner, le souper vous attendaient tous les jours à la même heure, ei qu'on dormait tranquillement sur la foi des bons parents, sans s'inquiéter du lendemain.
Voilà le plus beau temps de la vie!
Notre père, petit homme vif et remuant, aimait à parler haut, à dire sa façon de voir sur toutes choses, à morigéner les campagnard?, gens pleins de ruses et de chicanes, disait-il, auxquels il faut mettre les points sur les I, jour éviter les procès. Bien loin de les engager à faire des actes, il les prévenait toujours d'être prudents, de réfléchir avant de se décider ; et quand il s'apercevait d'un détour, d'un piège, d'une porte de derrière, selon son expression , l'indignation l'emportait. C'est alors qu'il fallait l'entendre se fâcher ; sa vois montait et descendait, toujours plus perçante; on l'entendait de la rue. Et les autres, les braves gens qu'il apostrophait de la sorte, le bonnet de coton ou le large feutre à la main et l'air rêveur, s'en allaient, hommes et femmes, se consultant entre eux sur l'escalier et se demandant s'il fallait rentrer.
Mais lui, tout à coup, poussait la porte et leur criait :
a Allez-vous-en au diable et ne revenez jamais. Je ne veux plus rien savoir de votre affaire. Allez trouver maître Nickel. »
LES ANNEES DE COLLEGE Pi^ MAITRE NABLOT.
On pense bien qu'avec ce système nous ne devions pas être riches; mais dans tout le pays on disait :
<( M. Nablot est un bon notaire ; c'est un honnête liomme! »
Quant à noire mère , grande, blonde, les joues rosées comme une jeune fille, sous ses cheveux grisonnants, c'était la plus tendre des mères.
Elle surveillait son ménage, ne laissait rien se perdre, et savait tirer parti des moindres loques, pour nous habiller et nous tenir propres. Tous les vieux habits du père passaient de l'un à l'autre, en commençant par moi ; et quand Jean- Philippe les avait portés , ils étaient bien usés, bien rapiécés-, je dois en convenir. Aussi criait-il et s'indignaii-il avec les mêmes gestes et les mêmes éclats de voix que notre bon père, de ce que j'étais toujours mieux mis que lui, chose que le bon petit garçon ne pouvait comprendre. Marie-Reine et Marie-Louise héritaient des vieilles robes de notre mère, et tout allait ainsi le mieux du monde, à la grâce de Dieu.
Nous fréquentions alors l'école de M. Magnus, un bon vieux instituteur à grande capote râpée, culotte courte et souliers ronds à boucles de cuivre , comme il s'en rencontrait encore quelques-uns dans nos montagnes, au commencement du règne de Louis-Philippe. Son école fourmillait d'enfants; les uns — en très-petit nombre — bien habillés , comme nous; les autres, pieds nus, crasseux, en blouse déchirée, en manches de chemise, la culotte de toile pendue à l'épaule par une seule bretelle, un lambeau de casquette sur la tignasse, enfin quelque chose d'incroyable et qui ne sentait pas bon, surtout en hiver, les portes et les fenêtres fermées.
Nous étions là dedans, mes frères et moi, comme de petits seigneurs gros et gras, roses et joufflus, auprès de pauvres êtres minables, et dont plusieurs, avec leurs yeux de chats ou de petits renaids , avaient l'air de vouloir nous manger.
M. Magnus, son martinet sous le bras, se«nblait aussi nous respecter plus que les autres, et ne tapait sur nous qu'à la dernière extrémité : nous étions des enfants de bonne famille, les fils de M. le notaire de Richepierre! Et puis, à sa fête et au jour de l'an, il recevait de noire mère quelques tablettes de chocolat et deux ou trois bouteilles de vin rouge de Thiaucourt, ce qui méritait considération.
Malgré cela, nous ne pouvions pas avoir les premières places, parce que Christophe Gourdier, le fils du portier-consigne, Jean-Baptiste
Dabsec, le fils du garde champêtre, et Nicolas Koffeljle garçon du tisserand, avaient tous une plus belle écriture que nous; qu'ils récitaient mieux leurs leçons et savaient mieux additionner et multiplier au tableau.
Cela me désolait, car à force d'entendre dire à la maison que les Nablot avaient toujours été les premiers de père en fils, et que c'était une honte devoir les garçons d'un vétéran, d'un chasse-pauvres et d'un ouvrier nous grimper sur le dos, je m'indignais en moi-même d'une si grande humiliation.
Et le pire, c'est que ces trois gueux, entre l'école du matin et celle du soir, allaient encore à la forêt chercher leur fagot de bois mort, pour gagner leur vie; tandis que nous autres nous avions tout notre temps pour étudier et repasser les leçons.
La colère me prenait quelquefois tellement en songeant à cela, qu'un jour, rencontrant Gourdier, le fils du portier-consigne, qui rentrait pieds nus au village, avec son fagot sur l'épaule, je l'appelai mendiant!
Il était petit, maigre et sec; mais aussitôt, jetant son fagot à terre, et sou grand bonnet de police crasseux, qui lui couvrait la nuque, à côté, il tomba sur moi comme un loup et me donna tant de coups de poing en quelques secondes , que je ne voyais plus clair et que le sang me coulait du nez comme un ruisseau.
Je poussais des cris terribles.
Gourdier, sans s'émouvoir, remit tranquillement son fagot sur l'épaule, il passa dessous le manche de sa hachette et continua son chemin, remontant vers le fort comme si rien ne s'était passé.
J'aurais pu le dénoncer à mon père, qui Taurait fait renvoyer de l'école, mais j'avais pourtant encore trop de bon sens pour ne pas voir qu'il avait eu raison, et je me contentai d'enti'er dans notre cour, pour me laver le nez à la pompe.
Depuis ce jour, j'ai conservé, sans le vouloir, une sorte de respect pour le fils du vétéran et les autres camarades qui portaient des fagots, me disant en moi-même qu'ils avaient les os durs, qu'ils étaient vifs et hardis à force de grimper sur les arbres, et puis qu'Us portaient lourd. Oui, cela m'inspira toutes sortes de réflexions sur la force !
Peu de temps après ce désagrément, comme j'allais tous les jeudis et tous les dimanches au bois, chercher des nids avec cinq ou six camarades plus déguenillés les uns que les autres, le père me fit une grande remontrance à ce sujet, criant que le ûls'd'un notaire n'tst
LES ANNEES DE COLLETrE
pas le fils d'un manœuvre ; qu'il ne doit pas aller vagabonder avec la racaille, et que chacun en ce monde est obligé de tenir son rang et de se respecter lui-même, s'il veut obtenir le respect des autres.
Je l'écoutais, comprenant bien ce que cela signifiait. 11 finit par me dire que le temps élait venu de songer aux choses sérieuses, et que J'allais prendre des leçons de latin chez M. le curé Hugues.
M. Hugues était un grand Lorrain de cinq pieds huit pouces, maigre, osseux, la figure rouge et les cheveux gris taillés en brosse. Il aimait beaucoup mon père et venait souvent le soir à la maison faire sa partie de cartes. C'est lui qui m'apprit mes déclinaisons, mes conj\igaisons et la règle liber Pelri.
J'allais tous les jours, après dîner, à la cure, dans son cabinet orné de livres, la fenêtre ouverte sur un petit jardin fermé de hautes murailles.
«Ah! te voilà, Jean-Paul, me disait-il; assieds-toi, tu peux commencer à réciter. »
Et tout en se promenant, en prenant de grosses prises dans sa tabatière, sur la table, en regardant dehors par la fenêtre, il me criait de temps en temps :
«Futur : amabo, ainabis , amabi't, j'aimerai, tu aimeras, il aimera. Infinitif : amare, aimer.... C'est bon, je suis content de toi. "Voyons le devoir. »
Il prenait mon thème, regardait et disait :
« C'est ça!... ça marchera.... Tu connais déjà les deux premières règles : Ludovicus rex — Liber Pétri. C'est bien. H faudra voir l'autre, la règle : Amo Deuin, j'aime Dieu; et puis l'autre : Implei-e dolimn vino, remplir le tonneau de vin; vinmn à l'ablatif. C'est une belle règle; nous verrons ça. »
Je crois qu'en me parlant il songeait à tout autre chose. — Ensuite il me disait :
« Tu peux t'en aller, Jean-Paul. N'oublie pas de souhaiter le bonjour à ton père et à ta mère de ma part . »
Et je m'en allais. C'est ainsi que j'apprenais le latin.
Dès que le village sut que j'allais chez M. le curé, je fus un grand personnage; toutes les vieilles me regardaient d'un air d'attendrissement; le bruit courut bientôt que je me préparais pour le séminaire. On me saluait, on m'appelait « monsieur Jean- Paul » , et mes anciens camarades, même Gourdier et Dabsec, étaient impressionnés par cette grandeur nouvelle.
Moi, je me redressais et je prenais un air
grave, pour répondre à l'attention publique ; Je faisais à la maison le petit papa, parlant à mes frères et sœurs d'un air de protection et d'indulgence. L'idée' de la comédie me gagnait; il faut que ce soit en quelque sorte naturel aux hommes de notre race, de se poser selon l'opinion des autres.
Cela durait depuis plus d'un an, et M. le curé vantait beaucoup mes progrès, lorsqu'il fut question de me conduire au collège de Sâarstadt , où l'on faisait des bacheliers , moyennant quoi vous pouviez pousser vos études plus loin, et devenir médecin, avocat. Juge, pharmacien, fonctionnaire de l'Etat, en allant étudier encore quelques années soit à Strasbourg,' soit ailleurs.
Mes parents ne causaient plus que de cela; et, comme l'affaire me regardait particulièrement. J'écoutais leurs conversations sur ce chapitre avec intérêt, me représentant d'avance toutes les joies et les satisfactions que j'allais avoir au collège, toutes les couronnes que j'allais remporter, selon les prédictions de M. le curé, et la belle place que j'aurais, au bout du compte, si je cédais l'étude à mon frère Jean-Jacques, pour m'installer dans une position plus élevée.
Cela me paraissait aussi simple, aussi naturel que de manger ma soupe le matin; je ne savais pas encore que bien d'autres veulent avoir les bonnes places; qu'il faut livrer bataille, ou courber l'échiné pendant quinze ou vingt ans pour les obtenir, parce qu'au lieu de se gagner au concours, comme ce serait juste, elles sont trop souvent le pris de la platitude et de l'hypocrisie, et qu'un très-grand nombre de découragés s'en vont à la fin sans avoir rien obtenu du tout.
Mon père et ma mère voyaient aussi tout en beau; leur résolution fut arrêtée vers l'automne de 1834, et dès lors la mère ne pensa plus qu'à mon trousseau.
Le père, très-fort sur les ordonnances elles règlements coucei-nant l'instruction publique, dont il avait acheté le recueil à Strasbourg, disait :
« H faut un nabit de drap bleu de roi, collet et parements bleu céleste, un pantalon idem, deux caleçons, une veste bleue pour la petite tenue, deux paires de draps, six serviettes, huit chemises, six mouchoirs de poche, douze paires de bas, dont six de laine et six de fil ou de coton, trois bonnets de nuit, un peigne et une brosse à cheveux, deux paires de souliers neufs, avec les brosses nécessaires pour le nettoyage et le cirage des chaussures. 11 faui tout cela, d'après le décret du 17 mai-s 1808,
DE MAITRE NABLOT
sur l'organisation des collèges communaux, les décrets du 15 novembre 1811, le statut du 28 septembre 1814, l'ordonnance royale de 1821, la circulaire de 1823, etc., etc. »
11 avait tout étudié d'avance et savait jusqu'au nombre de boutons qu'il fallait à l'uniforme ; aussi était-ce une véritable affaire d'État pourm'habiller d'après les règlements; il fallut faire venir le drap, la doublure et les boutons de Saverne ; et puis ma mère, sachant que Biaise Rigaud, le tailleur du village, avait la mauvaise habitude de fourrer du drap dans son sac, ma bonne mère fit tout prser devant lui, sur la balance de notre buanderie : boutons, drap, doublure, fil, afin de retrouver le même compte plus tard, avec les vêtements et les morceaux de reste.
Je n'ai jamais vu de figure plus étonnée que celle de maître Biaise en ce moment ; il baissait le nez, comme un vieux renard surpris d'un pareil tour, il ne disait rien et réfléchissait bien sûr à la mahce des femmes; mais comme l'ouvrage était rare, et qu'il était sûr d'avoir bonne table à la maison, et même un verre de vin à dîner, il s'installa dans la grande salle , commençant par me prendre mesure et par tailler le drap avec ses grands ciseaux. Ensuite il grimpa sur la table, et les jambes croisées, l'écheveau de fil pendu au cou, il se mit à pousser l'aiguille.
Toute la famille, grands et petits, le cont3mplait. Moi, j'étais toujours là pour essayer les habits quand il en avait besoin. Le père continuait ses études sur les lois, ordonnances et décrets touchant l'Université.
Au bout de huit jours, tout étant à peu près bien, le cordonnier Malnoury m'ayant aussi fait de bons souliers avec trois rangées de clous, et la couturière de bonnes chemises de tuile, il fut décidé que le père m'achèterait une casquette d'uniforme chez M. Surloppe, chapelier à Sâarstadt, attendu qu'il n'existait pas à Hichepierre d'ouvrier capable de m'en faire une selon l'ordonnance de 1823.
Enfin les effets essayés, payés et mis en ordre dans la vieille malle, le père, la mère et M. le curé, la veille du départ après souper, me firent un long sermon, me recommandant de bien travailler, de remplir toujours mes devoirs religieux, de ne pas oublier mes prières et d'écrire à la maison au moins deux fois par mois; et, le lendemain matin, 5 octobre 1834, au milieu de la moitié du village rassemblé pour me voir partir, mes anciens camarades déguenillés et pieds nus parmi la foule, notre vieille Grisette attelée au char à bancs, mon père et moi assis devant, la malle
derrière dans la paille, le fouet se mit à claquer.
La mère pleurait ; les petits frères et sœurs, les bras levés autour de la voiture, voulaient encore m'embrasser; la vieille servante Babelô, qui m'avait vu venir au monde, accourait le tabher sur les yeux; et moi je trouvais cela bien extraordinaire, puisque je partais pour mon bonheur.
De Richepierre à Sâarstadt on compte quatre lieues par les bois. De loin en loin se rencontrent un étang, une scierie, une maison forestière sous les roches et les sapins, un bûcheron qui retourne au village, sa hache sur l'épaule, un juif qui ramène sa vache de la foire; les gens s'arrêtent au bord du chemin, ils semblent vous attendre et vous saluent d'un grand bonjour. Tout le monde se salue dans la montagne, les rencontres sont si rares !
En cette saison de l'année , les feuilles mortes remplissaient déjà la route ; le bétail se promenait en silence au fond des vallées, et ce spectacle de la solitude vous rendait tout rêveur.
Le père ne disait rien; quelquefois il touchait le cheval du bout de son fouet, et nous recommencions à courir.
Vers onze heures, nous arrivions sur le plateau de Hesse, et la ville, avec ses remparts du temps d'Adam, ses vieilles tours croulantes, son église et ses maisons de grès rouge, apparaissait au bas d(! la côte, dans la vallée de la Sarre.
Vingt minutes après, nous entrions par la porte des Vosges; les vieux fossés remplis de jardins et le corps de garde des douaniers dé^ filaient; j'eus à peine le temps de les voir. Notre voiture s'engouffra sous la porte sombre; les pas du cheval retentirent sur le pavé, et je commençaisà regarderies petites maisons basses, propres, bien alignées, quand notre char à bancs s'arrêta sur une petite place, devant l'auberge de l'Abondance, au milieu d'une quantité d'autres voitures, dihgences, pataches, cabriolets, encombrant la porte cochère, et de malles, de porte-manteaux entassés contre les murs, jusqu'au fond de la cour.
En ce temps, l'hôtel de l'Abondance était une des premières auberges du pays; on ne parlait, sur toute la route de Strasbourg à Nancy, que des bons rôtis, des bonnes fricassées et du bon vin de Mme Abler; commis voyageurs, gros propriétaires des environs, tout le monde s'arrêtait à l'Abondance , sûr d'y trouver de bons dîners à quarante sous et des chambres tant qu'on en voulait. C'était alors le grand courant, et naturellement, à la rentrée des vn-
Tout est là, devant mes yeux. ;p- 36).
cances, quand tant de gens d'Alsace et de Lorraine amenaient leurs enfants au collège, rencombrement était encore plus extraordinaire.
Un garçon vint dételer notre cheval; on porta notre malle dans une chambre au premier, et nous montâmes aussitôt nous donner un coup de brosse, étant tout Lianes de poussière ; après quoi nous descendîmes pour diner.
La grande salle en bas fourmillait de monde ; des familles entières d'Als;iciens,père, mère, enfants grands et petits, étaient venus ensemble voir la ville, avant de laisser leur fils ou leur frère au collège; c'est à peine si nous trouvâmes une petite table où nous placerprèsdes ienètres.Mais tout futservipromp-
tement : soupe, rôti, grand plat de choucroute garni de saucisses, jambon et salade ; et puis les noix, le raisin, les biscuits, le fromage, le tout arrosé de bon vin.
Je n'avaisjamais vu de mouvement pareil.
Notre diner terminé, le père ayant pris son café, se leva et me dit :
« Maintenant, Jean-Paul, je vais te présentera M. Rufin, le principal; arrive! »
Nous sortîmes et nous traversâmes la place du marché, encombrée de monde. Des olhciers de cuirassiers, le bonnet de police sur l'oreille et la taille serrée dans leur p^tit habit-veste, se promenaient au milieu de la foule, en faisant sonner leurs éperons. Nous prîmes à gauche, la rue de la Sarre, et bientôt nous fûmes sur l'escalier en péristyle du vieux couvent dts
DR MAITRE NABI.OT
Je vois les camarades qui se réveillent... (p. 44\
Capucius, transformé en collège depuis l'Empire.
« C'est ici, dit le père ; monte ! »
La grande poite du vestibule était encore' ouverte, caries classes ne devaient commencer que le lendemain. Le vieux tailleur Van den Berg, concierge du collège, laissait encore entrer et sortir, observant seulement les passants par les petites vitres de sa loge; malgré cela, nos pas retentissant sur les dalles de la première cour me donnèrent à penser.
Nous entrâmes dans le grand corridor, par où les anciens capucins allaient autrefois à leur chapelle, et dont les hautes fenêtres à la file ressemblaient à des arcades. Mon père frappa deux petits coups du doigt aune porte; on sentait je ne sais quelle odeur d'encens.
0 Entrez! » dit quelqu'un d'une voix nasillarde.
C'était Canard, l'un des domestiques, un petit homme brun , très-laid et les cheveux luisants de pommade.
Il époussetait les meubles avec son plumeau.
« Monsieur le principal?
— Il est là, monsieui, » répondit Canard en montrant une autre porte à gauche.
Il fallut frapper de nouveau, et Ton lépéta :
« Entrez ! »
Alors nous entrâmes dans le cabinet de M. Rufin, un véritable cabinet de principal : beau parquet luisant, belle bibliothèque, grand fourneau de porcelaine à cercles de cuivre et plaque de marbre, meubles de nojer, rideaux
LÉS ANNEES T)E COLLEGE
de damas sombre, enlin quelque chose de tout à fait bien. La haute et large fenêtre donnait sur la cour du rempart.
M. l'abbé Ilufin, un petit homme à soutane et rabat bien propres, la figure ronde et grassouillette, l'œil gauche un peu trouble et fixe, et l'autre assez observateur, M. Rufin, qui lisait, déposa son livre sur la table et se leva pour nous recevoir, nous invitant à prendre place.
On s'assit.
Mon père remit au principal une lettre de M. Hugues, qui lui donnait toutes les explications nécessaires sur mon compte.
« C'est très-Lien, dit M. Rufin après avoir lu, cela suiTit; nous ferons notre possible pour seconder vos vues. Les classes s'ouvrent demain, vous n'aurez qu'à faire transporter la malle au collège; nous trouverons au jeune homme une bonne place à la salle d'étude et au dortoir. »
Il me touchait la joue de sa main potelée, d'un air de bienveillance, et moi j'étais devenu tout timide.
«Puisqu'il sait ses déclinaisons, ses verbes régulierset les premières régies du rudiment, dit M. le principal, nous pourrons le mettre tout de suite en sixième, dans la classe de M. Gradus; il traduira le de ]'iris illustribus urbis Romx.
Je ne bougeais pas, et mon père semblait comme attendri.
<i C'est un bel enfant , » finit par dire M. Rufiu.
Puis, ayant pris mes nom et prénoms sur son registre, reçu le prix du premier semestre et donné quittance, M. le principal nous reconduisait, lorsqu'un véritable flot de nouveaux venus se présenta dans l'antichambre : toute une famille de Lorrains, trois garçons, qu'il s'agissait d'inscrire, le père, la mère, le curé de la commune; aussi M. Rufin, dépêchant son salut à mon pèie, dit aux arrivants :
« Messieurs et madame, donnez-vous la peine d'entrer. »
Nous sortîmes dans le corridor, la porte se referma, et nous reprîmes en silence le chemin de la rue.
Une sorte d'inquiétude avait remplacé mon enthousiasme, et j'aurais voulu pouvoir retourner au village; le père devinait sans doute mes pensées; en marchant, il me dit :
« C'est maintenant une aiTaire faite; nous allons dire à l'auberge de porter la malle au collège. Tu seras avec de braves gens; tu travailleras bien ; tu nous écriras souvent, et s'il
le faut, je viendrai te voir. C'est un passage difiicile, mais nous avons tous passé par là. »
J'entendais à sa voix qu'il se raffermissait lui-même, et pour la première fois peut-être je compris toute l'étendue de son affection.
A l'Abondance, ses ordres étant donnés, nous ressoriîmes faire un tour en ville. Il me montrait les édifices et me parlait avec une sorte de considération, comme on parle à un jeune homme :
« Tiens, voilà le palais de Justice; c'est là que se réunissent les juges et qu'on vend les coupes. Voici la caserne, oii logent les soldats, l'hôpital militaire, etc. »
Nous visitâmes toute la petite ville, même sa vieille prison, son hospice Saint-Nicolas tt sa synagogue. C'était pour passer le temps, pour ne pas nous séparer tout de suite.
A cinq heures et demie nous rentrâmes au collège ; ma malle était arrivée, le domestique l'avait portée au dortoir ; il nous y conduisit. Nous vîmes Mme Thiébaud, la lingère, et son fils, qui était borgne.
En haut, dans l'immense corridor, une foule d'autres élèves étaient arrivés ; les grands avaient leur petite chambre à part : d'anciennes cellules donnant sur la cour intérieure. Chacun s'occupait de ranger ses effets, de remettre son trousseau à la lingère. On chantait, on riait, comme des gens qui ont bien dîné. On nous regardait- passer en disant :
« Tiens.... un nouveau!... »
D'autres personnes se promenaient aussi dans cet immense corridor avec leurs fils.
M. Canard nous mena plus haut, au grand dortoir, où des quantités de petits lits sur deux rangs allaient d'un bout de la salle à l'autre.
« Voici le lavoir, nous dit-il, en nous montrant deux grandes aiguières de fer-blanc; c'est ici que les enfants se lavent, avant de descendre pour l'étude du matin , à cinq heures. »
Et puis, tout au bout de la salle, entre les deux fenêtres du fond, il nous fit voir mon li', déjà prêt, avec son petit rouleau pour oreilleet sa couverture à liséré rouge; ma malle était au pied du lit.
Tout ce-mouvement, ces éclats de rire des camarades, ces étrangers allant et venant autour de nous, me donnaient d'avance le sentiment de l'isolement où j'allais être; je cherchais des yeux quelque figure sympathique, mais chacun s'occupait de ses propres affaires; une sorte de trouble me gagnait.
Il n'y a que ceux de troisième ou quatrième année qui rient en rentrant dans leurs liabi-
DE MAITRE NABLOT
tudes; tous les nouveaux , je le crois, éprouvent un grand serrement de cœur.
Enfin, ayant donné un coup d'œil à l'établissement, mon père remercia Canard de nous avoir conduits et lui glissa quelque chose dans la main.
La nuit venait. Nous redescendîmes ; et comme nous rentrions dans la cour en bas, le père Yan den Berg, son vieux bonnet de laine grise sur les oreilles, le nez et le menton en carnaval, et son tricot retombant de ses épaules voûtées, — une vraie figure de vieux capucin ressuscité d'entre les morts! — ouvrait un petit placard ."'^iis la voûte du vestibule, et se mettait à .irer une corde. La cloche de l'antique chapelle tintait; ces sons se répandaient dans tous les vieux corridors, les élèves descendaient à la file.
Celait l'heure du souper, qu'on avait avancé pour donner aux parents le temps de regagner leur village le même jour, en rentrant le moins tard possible.
On se réunissait dans la cour, avant d'aller au réfectoire, les petits devant, les grands derrière.
En ce moment, les embrassades commençaient de tous les côtés :
« Adieu, Jacques!... Adieu, Léon!... Allons, mon enfant, du courage !... »
Quelques petits pleuraient, les mères aussi. Moi, je faisais bonne contenance; mais, au moment où la cloche ayant cessé de tinter, le père me dit: a Eh bien, Jean-Paul!.. . » en me tendant les bras, alors mon cœur éclata et je ne pus m'empêcher de sangloter.
Le père, lui, ne disait rien; il me serrait dans ses bras; et seulement au bout d'un instant, s'étant remis, il me dit d'une voix enrouée :
a C'est bien!... je raconterai à ta mère que tu as montré du courage jusqu'à la fin.... Et maintenant, travaille bien, et donne-nous de tes nouvelles le plus souvent possible. »
Il m'embrassa de nouveau et sortit brusquement.
Au même instant, le concierge fermait la grande porte, la clef grinçait dans la serrure: j'étais prisonnier!... Et sans savoir comment je me trouvais dans le rang des petits, nos maîtres d'étude à côté, nous défilions deux à deux en bon ordre, pour aller au réfectoire.
Ce soir-là, j'étais trop afTecté pour faire attention à la grande salle du réfectoire : à ses hautes fenêtres ouvertes sur la cour du jardin, à sa chaire en vieux chêne, aux deux vieux tableaux tellement couverts de crasse
qu'on n'y distinguait pour ainsi dire plus rien, aux longues tables où nous étions divisés par sections. Je ne vis pas même au fond la table de M. le principal, où les professeurs et les maîtres d'étude mangeaient des mets plus délicats et buvaient de meilleur vin que nous; ni l'antique guichet, par lequel II. Canard et son confrère Mistou recevaient les plats que leur présentait Mlle Thérèse, la cuisinière.
Ma pensée était ailleurs.'
« .Allons, mange donc, petit, me disait notre chef de plat, un ancien déjà tout barbu, le gros Barabino, du Harberg; il faut manger et boire, ça chasse le chagrin. »
Les autres riaient, mais Barabino les reprenait, disant :
a Laissez-le tranquille I... Plus tard, je vous en préviens, ce petit-là sera des bons.... Il est triste maintenant; ça peut arriver à tout le monde d'être triste, surtout quand on quitte les bons dîners de la maison, pour entrer au collège de Sâarstadt; ce n'est pas consolant d'avoir des haricots, des pois et des lentilles, des lentilles, des haricots et des pois sur la planche pour un an, avec de la friture sans beurre, de la salade sans huile et du vin aigre, enfin ce que M. le principal appelle dans ses prospectus « une nourriture saine, abondante et variée!... »Non, ce n'est pas gai du tout, on pourrait se chagriner à moins. »
Ainsi parlait le gros Barabino, et les autres ne riaient plus.
Après le souper, en me promenant dans le gi-and corridor, où les camarades se racontaient joyeusement leurs vacances, j'aurais voulu fondre en larmes.
Enfin la nuit étant venue, la cloche se remit à tinter, et l'on se rassembla pour monter au dortoir. Tous ces pas grimpant quatre à quatre les vieux escaliers du cloître produisaient un bruit de tonnerre.
En haut, je reconnus mon lit à ma petite malle qui se trouvait à côté ; et, m'étant déshabillé, je me glissai dans l'étroite couchette, sans oublier défaire ma prière. La lanterne brillait au pilier du milieu ; M. ^^'olframm, le maître d'étude, faisait lentement son tour dans la salle, attendant que tous les élèves fussent couchés; puis il éteignit la lampe et alla se reposer dans sa petite chambre, au coin du dortoir.
M. Rufin, sur le coup de dix heures, au moment où les trompettes sonnaient le couvrefeu à la caserne de cavalerie, passa comme une ombre. La lune brillait par les vitres, calme et silencieuse. Mon voisin dormait profondément, et je m'assoupis à mon tour.
La pâle lumière du matin éclairait à peine l'enfilade des fenêtres entre lesquelles nous étions couchés, et Dieu sait avec quel bonheur nous dormions, quand la maudite cloche se mita tinter.
Oh ! misère, il était cinq heures, il fallait déjà se lever.
Je n'ai jamais eu d'ennui pareil, et depuis trente-sept ans je crois toujours entendre cette cloche du père Van den Berg ; ses sons clairs, aigres me reviennent. Je vois les camarades qui se réveillent, qui se frottent les yeux, qui bâillent, et puis lentement, lentement, s'asseyent sur leur lit, tirent la boite à cirage et les brosses de la table de nuit et se mettent à cirer leurs souliers ; je nous vois tous ensuite réunis au lavoir, en train de nous barboter la figure dans le grand lavabo de zinc, et puis descendre à la salle d'étude, où M. ^^■olf^amm passe l'inspection des mains et des chaussures avant de dire la prière.
Cette vieille salle , mal pavée , avec ses tables déchiquetées par dix générations d'élèves, ses pupitres, son maître d'étude dans sa chaire , sous le quinquet fumeux, les plumes qui grincent, les vieux dictionnaires qu'on feuillette du pouce, les thèmes, les versions que l'on bâcle, tout est là.... J'en frémis, oui, j'en ai la chair de poule !
Et dire qu'il se trouve des êtres assez dépourvus de bon sens pour soutenir que c'est le plus beau temps de la vie !
Au bout de deux heures de cet ennui mortel, voilà que la cloche recommence; les pupitres se referment avec vacarme, on court au réfectoire, où Canard et Miston vous distribuent de gros morceaux de pain pour déjeuner. Ceux qui sont de bonne famille, que M. Canard connaît, ont tous les croûtons; les autres, pauvres diables dont les parents n'ont glissé qu'une petite pièce de quarante sous à M. Canard, auront la mie toute l'année. Et les fils de famille recevront en outre, de la maison, des jambons, des cervelas, des pots de confiture et de compote , dont ils n'offriront jamais rien à leurs camarades.
Ça, c'est la première leçon et la meilleure ducollége ; ce n'est pas du grec ni dulaliu, c'est du bon français : Pour mériter la considération de M. Canard et des camarades, il faut être riche. C'est là que se révèle le sens du
[jositif; c'est là que les goinfres commeuceni à se croire supérieurs aux autres, qui ne reçoivent rien de chez eux, car naturellement ceux qui se nourrissent de bonnes choses sont d'une essence supérieure!... Et c'est aussi là que le pauvre diable commence à se recueillir en lui-même, à réfléchir sur ce qui se passe, à s'indigner en silence.
Oui, c'est le commencement de tout le reste, le point de départ de l'amour et de la concorde qui régnent entre nous.
Les caractères bas se montrent dès ces premiers temps. Ceux-là, pauvres de chez eux, n'en aiment pas moins le jambon et les confitures; ils tournent autour des riches, ils leur sourient, ils se font leurs complaisants; et les autres , quelquefois, étant bien repus, leur laissent nettoyer le fond d'un petit pot, ou grignoter le bout d'un cervelas. Ainsi s'établit l'alliance du gros bourgeois et du futur homme d'affaires.
L'enfant voit tout, il devine tout; je comprenais ma position , n'étant pas riche, et l'étais résolu à ne pas me laisser abattre ni dominer.
Nous étions quinze en classe, des Allemands et des Français; des grands et de tout petits; des garçons sachant depuis longtemps quelle carrière ils voulaient embrasser, et d'autres qui ne savaient pas même ce que c'est qu'une carrière.
Je les ai tous les quinze sous les yeux, assis à leur place, au fond de notre petite cnambre, nlanchie à la chaux. D'abord le grand Zillinger, fils d'un garde général bavarois, avec ses manches courtes, sa figure longue, son front carré, ses mâchoires serrées; il est venu pour apprendre le latin, il ne veut pas manger l'argent de son père , et se plaindra bientôt de ne pas recevoir sa ration de latin régulièrement, à cause des petits qui retardent la classe; on ne doit s'occuper que de lui, son père a payé d'avance! Ensuite le gros Steinbrenner, fils d'un brasseur de Landau, qui veut aussi son compte, et, n'étant encore qu'en sixième, calcule déjà ce que lui coûteront les droits d'examen, lorsqu'il sera reçu bachelier. Puis les deux fièresBloum, lesflU d'un papetier du Palatinat, qui vont consommer du latin en conscience, mais sans vouloir s'en donner une indigestion , attendu que c'est du luxe pour eux, et qu'ils se destinent au commerce. Le gi-and Geoffroy, de Sarrebourg, n'en veut prendre qu'à son aise; les Poitevin et les 'Waugiro en ont assez dès la première séance.... Les externes, les fils des vieux soldats retraités et des petits bourgeois
DE MAITRE NABLOT
(le la ville essayeiout d'abord de tout enlever à la baïonnette, ils seront à l'avant-garde le premier mois; mais ensuite, comme les grands Allemands avanceront toujours en bon ordre, et que M. Gradus n'aura d'encouragements que pour les riches, gare au deuxième semestre ; les pauvres externes se décourageront, ils ne travailleront plus que tout juste pour éviter les pensums.
Oh! braves camarades : Moreau, Desplanches, Engelhard, Chassard, comme je vous vois là, calmes, impassibles sous le feu roulant des mauvaises plaisanteries du professeur Gradus, qui vous appelle cagnards, malgré vos efforts, et vous relègue au bout de la classe, en établissant même une ligne de démarcation entre vous et les autres. Avec quel air de dédain vous le regardez, pendant qu'il va, vient, le nez en l'air, essuyant les verres de ses lunettes, riant et faisant l'homme d'importance, parce qu'il est bachelier !
Oui, tout cela je le vois, j'y suis !.. . Et puis j'entends l'éternelle rengaine latine qui recommence... Il y a de quoi vous endormir encore au bout de trente ans.
Moi, dans mon petit coin, je regardais, et je pensais à ne pas me laisser enterrer par les Allemands; j'avais de l'avance sur eux en commençant, à cause des leçons de M. le cure Hugues; mais ils étaient si grands, si âpres au travail , que chaque jour ils gagnaient du terrain , avalant de la nomenclature , des verbes, des adverbes, du rudiment avec une conscience terrible; leurs parents ne pouvaient pas se plaindre d'eux, ils gagnaient bien leur argent !
Mais quelle triste méthode d'enseignement, quelle sécheresse, quelle aridité !... Au lieu de commencer par des lectures faciles, que le professeur expliquerait lui-même à ses élèves, dont il leur donnerait le sens d'abord et dont il analyserait ensuite les mots et les phrases, forcer des enfants pendant quatre grandes années, avant la rhétorique, à réciter des kyrielles de mots et de règles abstraites, n'y a-lil pas de quoi stupéfier l'espèce humaine? Est-ce que, dès le premier jour, un homme raisonnable, après avoir fait réciter les leçons quelques minutes, n'aurait pas dû passer aux devoirs et dire, par exemple :
a Mes amis, je viens de regarder vos versions; elles sont bien mauvaises, parce que vous ne savez pas vous y prendre ; vous traduisez un mot après l'autre; et cela ne peut pas réussir. Pour faire une bonne version , il faut d'abord voir celui qui parle; un soldat, .un paysan, un savant parlent tout autrement .
sur le même sujet, parce qu'ils ont d'autres idées ; et, quand on se rend compte de la personne qui parle, on prévoit ce qu'elle va dire.
« Ensuite, il faut tâcher de découvrir le sujet, /a (jtiestio» dont il s'agit, parce que celui qui ne s'inquiète pas de la question traduit au hasard et risque de faire des contre-sens énormes.
« Eh bien! ces deux choses ne se découvrent pas dans la première phrase ni dans la seconde; elles se découvrent dans toute la page. Il faut donc commencer par lire le latin d'un bout à l'autre, en cherchant au dictionnaire les mots qu'on ne connaît pas encore; et puis, seulement après avoir saisi de son mieux le sens général de la version, on commence à traduire chaque phrase séparément, et ces phrases doivent se rapporter à l'ensemble. »
Il me semble qu'un véritable professeur aurait dû parler de la sorte à des enfants, et que cette méthode de s'attacher au sens général, plutôt qu'à chaque mot en particulier, aurait été plus simple et même plus scientillque. Mais, hélas! voici un spécimen des règles que M. Gradus nous donnait pour traduire le latin :
« Cherchez le sujet, le verbe et l'attribut, et puis faites votre construction. Le sujet répond à la question qu'est-ce qui? Le régime direct répond à la question qui ou quoi? Le sujet est au nominatif , le régime direct à l'accusatif. Les verbes actifs et les verbes déponents ont des régimes directs; les verbes passifs n'en ont pas. »
Est-ce qu'un enfant peut comprendre cela? « Le sujet est au nominalif et le régime direct à l'accusatif I » Voilà de belles raisons pour développer le jugement de la jeunesse ; avec des raisons pareilles, les plus grands imbéciles peuvent se passer de réfléchir et de raisonner ! un îmi à la place d'un us, un is à la place d'un ibus font toute leur science ! Mr.is pourquoi un us plutôt qu'un um, un ibus plutôt qu'un is? Pourquoi? Pourquoi?... C'est ce qu'il faudrait expliquer!
J'en reviens à mon histoire, car à quoi bon raisonner avec des gens qui ne veulent pas entendre? Ne faut-il pas, pour le bon ordre, que nos enfants fassent d'abord leurs sept ou huit ans de prison dans un collège, pour s'y façonner à la servitude du corps et de l'espiit? Qu'est-ce que deviendrait le monde, si ces enfants, devenus des hommes, entraient dans la vie avec le sentiment de la justice et delà liberté? Ce serait l'abomination de la
4fi
LES ANNÉES DE COLLEGE
désolation prédite par les prophètes. Ah! Bonaparte savait bien ce qu'il faisait, en rétablissant dans notre Université les méthodes inventées par les jésuites !
Qu'on se figure l'ennui, le dégoût des enfants aux prises avec un enseignement pareil.
Dans cette position désolante, je fis la connaissance d'un camarade, Charles HofTman, surnommé Goberlot, le fils du plus riche banquier de Sàarstadt. Son père, homme trèsdévot, l'ayant surpris à lire Tartuffe, l'avait fait enfermer au collège, pour le punir de ce grand crime.
Goberlot partageait toutes mes idées, et dès ce temps, au milieu de nos misères, nous commencions à nous inquiéter du bon Dieu, et à nous demander comment il pouvait se faire que, sachant tout d'avance, il nous avait envoj'és dans un collège oii l'ennui nous portait à maudire tout le monde, et par suite à nous faire damner, chose contraire à sa justice. Oui, voilà ce qui nous étonnait!
Tous les jours de promenade, les jeudis et les dimanches, Goberlot et moi nous avions de longues conversations sur ce chapitre; je lui demandais:
« Pourquoi M. Gradus est-il si bête, et Canard si injuste? Pourquoi M. Laperche, le professeur de quatrième, est-il si grave, puisque tout le monde dit qu'il n'a pas quatre idées dans la tète? Pourquoi M. Ferrot, le professeur de rhétorique , doué d'un plus grand savoir, est-il boiteux et fort laid? Pourquoi souffrons-nous de la sottise des autres, nous qui ne pouvons pas résister ? Cela me paraît contraire à la justice du bon Dieu. »
Et Goberlot me répondait :
B C'est pour notre salut! Si tous ces êtres n'étaient pas si injustes, nous n'aurions aucun mérite , et nous ne gagnerions jamais le Paradis ; le bon Dieu veut nous faire gagner le Paradis.
— Et les professeurs, il ne veut donc pas leur faire gagner le Paradis, Goberlot? Il veut qu'ils aillent en enfer!
— k\\\ je ne sais pas.... Peut-être bien, puisqu'il est juste. »
Ces jours-là nous traversions la ville en rang, deux à deux, sous la surveillance du maître d'étude, M. Wolframm, et nous sortions tantôt par la porte des Vosges, tantôt par celle de France ; mais le temps était déjà gris, pluvieux eu cette saison de l'année, et les promenades ne pouvaient aller loin, sans s'expo.^er aux averses d'automne.
.■\ peine sur les glacis, tous les yeux des nou-
veaux se tournaient vers les cimes lointaines des montagnes.
a Vois-tu là-bas, disait l'un, cette petite chapelle blanche sur une roche, au milieu des sapins? C'est Dâbo ; c'est là que nous demeurons, n
Et l'autre :
« Vois-tu l'Altenberg, entre ces deux montagnes? Derrière est Richepierre. »
Oh ! que votre cœur galopait en ce moment, et comme on se représentait bien le village, la vieille maison, les bons parents !. . Comme on aurait pleuré, sans la crainte d'exciter le rire des camarades ! Et l'on continuait tristement son chemin jusqu'à la lisière des bois ; plus de verdure, plus d'oiseaux : le silence, les grands arbres levant leurs branches dépouillées à perte de vue, les sentiers couverts de feuilles mortes.
L'hiver, l'hiver approche; les nuages gris se plient et .se déplient lentement; quelques gouttes commencent à tomber, il faut retourner en ville. On arrive tout essoufQés sur le seuil de la vieille capucinière ; et le père Van den Berg cherche sa clef, pendant qu'on crie dehors : « Ouvrez! ouvrez!... » en tapant à la porte, et que Faverse commence. Enfin il arrive, il ouvre, et l'on se précipite sous la voûte, trempés comme des canards. Voilà nos promenades d'automne.
Et puis, au bout de six semaines, Fhiverest là. Dans une seule nuit, tout est devenu blanc : les toits, les cours, les maisons, les remparts, la montagne et la plaine, aussi loin que peut s'étendre la vue.
Dieu du ciel, quelle existence ! La neige qui tombe, et tombe toujours, le veut qui soufQe. les girouettes qui crient , les grands corridors humides et pleins de boue!... Ah ! quelle différence avec les bons hivers de la maison, au coin du feu, — le bonnet sur les oreilles, les pieds bien secs, — oii la bonne mère vous disait :
« Ne sors pas, Jean-Paul, tu pourrais attraper un rhume, tu pourrais avoir des engelures! »
.\h ! Canard, Miston et le père Dominique se moquaient bien de nos engelures; ils se moquaient bien du fils d'un petit notaire de village, qui ne donne que quarante sous aux domestiques!
C'est là qu'on prenait des leçons de philosophie pratique et de physique expérimentale. Pas de feu dans le dortoir; les grandes fenêtres, couvertes de givre depuis novembre jusqu'à la fin de février, laissent passer la bise , impossible de s'endormir à cause du froid; ou
DK MAITRE NABLOT.
se recoquille dans la petite couchette, la couverture sur la tête, les pieds dans les mains; enfin, à force de sommeil , et le lit s'étant un j peu réchauffé, on s'endort. |
Mais la cloche du père Van den Berg vous réveille. Oh ! misère, misère!... Je ne crois pas qu'il y ait rien de pire pour un enfant qui dort si bien, que d'être réveillé avant le jour, dans une salle immense où tout gèle, où passent des courants d'air glacé, et d'être forcé de s'habiller, de cirer ses souliers, de casser la glace du lavabo pour se laver ; et tout grelottant, mal essuyé, à cause de l'onglée et des engelures qui vous gercent les mains, de descendre ces grands escaliers froids, espérant au moins pouvoir se réchauffer à la salle d'étude, et de trouver là les grands, déjà barbus, qui forment cercle autour du poêle, se serrant, riant entre eux, et dont pas un n'a le bon cœur de vous faire place et de vous dire: «Avance, petit, sèche-toi, chauffe-toi ! »
Non, pas un seul. Pauvre nature humaine, que tu es loin de la perfection, et qu'on a besoin de te bonifier! Malheureusement personne ne s'occupe de cela dans nos collèges ; le grec et le latin prennent tout le temps des professeurs. Un petit cours de morale et d'humanité trouverait pourtant bien là sa place; mais la grande affaire est de bâcler des bacheliers, qui deviendront ensuite ce qu'ils pourront.
Enfin, quand le maître d'étude était ai rivé, quand il était installé dans sa chaire, et qu'il bâillait lui-même comme un malheureux , était-il possible qu'un enfant eût l'envie d'étudier, alors qu'il dormait lés yeux ouverts?
Non, je l'ai moi-même éprouvé bien des fois, la bonne volonté ne suffit pas, il faut encore le pouvoir. Les enfants ont besoin de dormir plus que les grandes personnes ; qu'on fasse lever les grands, soit, mais qu'on donne aux petits au moins une heure de sommeil en plus ; c'est le bon sens qui l'indique.
« Vous ne savez pas votre leçon, monsieur Nablot, vous avez dormi à l'étude; vous serez privé de sortie jeudi prochain, et vous copierez vingt fois le verbe dormir! »
Pourquoi pas cent fois, imbécile? Dire à un enfant, parce qu'il ne sait pas sa leçon : « Tu recommenceras vingt fois la même corvée, comme un cheval aveugle qui tourne sa meule ! » n'est-ce pas vouloir l'abrutir à toute force ? Je le demande aux gens raisonnables.
Voilà pourtant les punitions qu'on infligeait de mon temps au collège.
Après cela, les jeudis et les dimanches matin, nous avions, sous forme de récréation.
l'explication des mystères de notre sainte religion catholique, apostolique et romaine.
En sortant de l'instruction religieuse, on avait la permission de courir dans les corridors; puis au bout d'une heure on dînait. Un des grands, dans la chaire du réfectoire, nous lisait à haute voix les voyages des pères Jésuites en Chine, ou d'autres histoires semblables, qu'il fallait écouter avec recueillement, car, le repas fini, M. le Principal interrogeait toujours quelques élèves sur ce qu'on venait de lire, et, faute de pouvoir répondre, vous étiez privé de vin au dîner suivant.
11 est possible que je me trompe; mais, en réfléchissant depuis à ces lectures, j'ai toujours pensé qu'on les avait établies pour empêcher les élèves de faire attention à la mauvaise nourriture et à l'eau rougie qu'on nous servait au collège. Oui, cela me semble le plus clair du profit qu'on pouvait en tirer.
Pendant les grands fi'oids, M. Rufln , après avoir soupe, faisait venir dans sa chambre bien chaude quelques-uns des petits : les Poitevin, les Vaugiro, les Henriot, tous fils de gens bien posés et recommandés particulièrement. Mais mon pauvre ami Goberlot et moi nous restions dans le corridor; on ne nous invitait pas, et pourtant nous étions aussi jeunes et nous a^àons aussi froid que les autres.
Enfin, nous n'en sommes pas morts tout de même; au contraire, après les cinq ou six premières gi'andes gelées, ayant supporté la chose en battant de la semelle et soufflant dans nos mains courageusement, nous étions devenus tout rouges et hardis; et quand il y avait bataille de pelotes de neige avec les externes, c'est nous qu'ils craignaient le plus, car nous seuls, lorsqu'ils fonçaient sur les internes, nous soutenions la charge, en criant aux autres qui se sauvaient :
a En avant!... en avant! »
A la maison, malgré tous les bons soins de ma mère, j'avais toujours eu des rhumes; mais, depuis cet hiver, je n'ai plus su ce que c'était qu'un rhume; encore aujourd'hui, quand je tousse pour essayer mon creux, les vitres en tremblent.
« Ilum !... huiu !... Ça va bien.... ça va très-bien !... »
Tout est affaire d'habitude. La seule chose à laquelle je n'ai jamais pu m'habituer, c'est l'injustice.
Les mois de janvier, février et mars se passèrent ainsi. Les conjugaisons, les déchnaisons, les règles du rudiment allaient leur train en classe, les non-sens et les contre-sens
LES ANNEES DE COLLEGE
Faisant l*hommo d'importance, parce qu'il est bachelier, (p. 45).
aussi dans les versions, agréablement entremêlés de barbarismes et de solécismes dans les thèmes.
Et les beaux jours revenaient! La ueige fondait; de tous les côtés, pendant les longues heures d'étude, nous entendions les tas de neige glisser et tomber du haut des toits dans la cour, comme des coups de tonnerre. On balayait la ueige fondante eu grands tas boueux, le long des murs ; le froid se dissipait, le soleil, le beau soleil pénétrait dans tous les recoins, et l'on sentait celte bonne chaleur éloigner tout doucement l'humidité du dortoir.
On voyait d'en haut les arbres du rempart, les grands tilleuls se couvrir de verdure tendre, où bientôt allaient bourdonner les han-
netons; et les moineaux, aussi piteux que nous en hiver et voltigeant jusqu'à nos pieds dans la neige, pour saisir une mie de pain, les pauvres moineaux se remettaient à crier, à s'agacer, à se poursuivre.
Enfin, c'était le printemps; tout le monde. Canard lui-même, vous paraissait moins laid; on se regardait comme attendris; et les vacances de Pâques approchaient!
On composait deux fois par semaine. Les grands Allemands étaient les plus forts ; ils voulaient enjamber la classe et passer tout de suite en cinquième; ils en avaient le droit, ayant toujours bien travaillé !
Après eux j'étais le premier, à cause de ma bonne mémoire ; même ce que je ne comprenais pas, faute d'explications, je le retenais, et
DE MAITRE NABLOT
Ahl ahl ah!
Valete studia 1 (p. 49).
malgré tout je passais avant les Poitevin, les Henriot et les Vaugiro.
Mon ami Gobei-lol et moi, nous avions d'heureuses dispositions, c'est M. Gradus qui le disait; mais nous étions indisciplinés, incorrigibles, ennemis de la société, amoureux de la solitude, raisonneurs, querelleurs, batailleurs et récalcitrants.
Voilà nos notes.
Nous avions eu plus de pensums et de salle d'arrêt à nous deux, que toute la classe ensemble. Que voulez-vous? chacun a sa manière de voir ! Si l'on nous avait demandé nos notes sur M. Gradus, elles n'auraient pas été fameuses non plus, et peut-être aurions-nous eu de meilleures raisons que lui pour motiver uolre jugement.
Enfin de jour en jour les vacances approchaient; et maintenant que j'y pense, il me semble entendre quatre ou cinq de nos anciens, le grand Léman d'Abrecheville, Barabino, du Harberg, et Limon, le fils du brasseur, qui chantent, en se promenant bras dessus bras dessous, dans les corridors, le chant des vacances, qu'ils avaient appris de leurs anciens, et qui passait de génération en génération au collège de Sâarstadt. Je le fredonne moi-même, et j'en ai les larmes aux yiux :
Atil ati! ah!
Valete studia!
Omnia jam tsedia
Yertantur in gaudia?
Vale, magister mi....
LES ANNÉES DE COLLÈGE
Oui, oui, si le temps du collège parait à quelques-uns le plus beau de la vie, c'est sans doute qu'ils ne se souviennent que de l'approche des vacances.
Faisons comme eux, ponr un instant.
L'hiver est passé, les compositions sont finies ; nous sommes an commencement d'avril, après la fêle des Rameaux, au temps de Pâques. De tous les cô(és les parents viennent nous chercher; un grand nombre d'élèves sont déjà partis. Mon père m'a écrit la Veille qu'il arrivera me pr-endre, et je suis à l'étude du matin. De temps en temps la porte s'ouvre; on appelle tantôt l'un, tantôt l'autre des camarades, qui se lève tout pâle, ferme son pupitre et sort; les parents sont là, qui l'attendent dans la cour.
Chaque fois que la porte s'ouvre, mon cœur bat : — C'est moi qu'on va nommer ! — Non, c'est un autre.
Tout à coup le nom de Jean- Paul Nablot retentit; je me lève, je saute par-dessus latable, je sors en tr-ébuchant, et mon père me reçoit dans ses bras.
Je pleure, et lui s'essuie les yeux.
8 Eh bien, Jean-Paul, j'arrive de chez le principal ; tes compositions sont bonnes, tu as de la mémoire, mais tu ne travailles pas assez. Tu aimes la solitude, tu raisonnes. ...Tu veux donc me donner du chagrin? »
Et mes sanglots redoublent.
« .-VUons.... allons..., dit-il, tu Iravailleras mieux après les vacances.... Mens.... ne parlons plus de çà. »
Nous sortons.
Le père Van den Berg regarde ; il nous laisse passer.... Dieu du ciel! je suis dehors!.... Tou! est oublié Le vieux char à bancs e.-t là devant la porte; nous sommes dessus, et nou> voilà roulant au grand trot sur le pavé jusqu'à la porte des Vosges. Bientôt Grisette galope dans le chemin sablonneux qui mène à Richepierre. Je suis redevenu gai.
Mon père, voyant mes joues rouges, mes yeux brillants, ne s'inquiète plus de mon amour pour la solitude ; il pense sans doute :
a Le principal se trompe. Qae le garçon aime la solitude ou non, cela ne lui fait ni chaud ni froid. t>
Au bout d'une heure, nous avons traver-sé Hesse, et tout en galopant dans le bois de Bai ville, sous la voûte des hêtres, des chênes et des bouleaux, déjà tout couverts de bourgeons, je lui raconte les mille injustices qu'on I m'a faites; car dans mon idée les muitres | d'étude et les professeurs m'en veulent. 1
Le bon père m'écoute; il a bien des choses j
à redite sur fout cela; dans le fond, l'excellent homme voit la situation ; il ne me donne pas tout à fait tort, et après m'avoir longtemps écouté, non sans une sorte d'attendrissement, il me répond :
a Tout cela, mon enfant, c'est possible, je te crois! Mais nous ne sommes pas riches, nous faisons de grands sacrifices pour toi, là he d'en profiter et ne t'inquiète pas des injustices; l'essentiel est de ne pas en commettre soi-même, de remplir ses devoirs et de s'élever par son courage, sa persévérance et son travail. Aujourd'hri seulement, tu commences à voir les difficultés de la vie; tout ceci n'est rien, c'est une petite expérience. Plus tard, lorsqu'il s'agira de te cr-éer une position, au milieu de ces millions d'êtres qui tous serreront les rangs et voudront t'empêcherdentier, c'est alors que les véritables obstacles se présenteront. Ainsi, calme-toi, ne t'indigne pas inutilement. Tu te portes bien, la première épreuve est passée, cela suffit pi'ovisoirement. Ton premier but doit être de te faire recevoir bachelier, car ce titre est exigé pour entrer dans n'importe quelle carrière ; ne pense qu'a cela, et travaille en conséquence. »
Ainsi me parlait ce brave homme, et je comprenais qu'il avait raison ; j'étais résolu .i suivre ses bons conseils, pour lui faire plais. r d'abord, ainsi qu'à ma mère, et puis pour ennuyer ceux qui cherchaient à me mettre des bâtons dans les roues.
Deux heures après notre départ de Sâarstadt, nous étions arrivés au pied de la côte rocheuse qui moule à Richepierre; la voiture se ralentissait, le cheval soufflait. «Hue!» criait mon père. Moi, pensif, je revoyais enfin le vieux village, tout ému de mes souvenirs d'enfance et du bonheur d'embrasser bientôt ceux que j'aimais.
Enfin la première maison en haut de la côte parait ; le cheval se remet à trotter, et nous descendons la grande rue boidée de granges, de fumiers et de hangars.
La mère nous attendait sous le vestibule; les frères et soeurs regardaient :
«Hé!... le voilà voilà Jean-Paul! »
El tous les voisins, les voisines se penchaient aux fenêtres.
.Vvant que la voiture frit anêtée, j'étais à terre, et j'embrassais la bonne mère avec enthousiasme ; elle ne pouvait retenir ses larmes. Les frères et sœurs, pendus à mon cou, poussaient de grands cris; et c'est ainsi que nous eirtrâmes pêle-mêle dans la grande chambre, ori nous attendait le diner.
Qu'est-ce que je peux vous dire encore? Ces
DE MAITRE NABLOT
quinze jours de vacances passèrent tomme une minute.
Tous les anciens camnrailes d'école venaient ne voir. Gourdier etDabsec, en passant matin et soir, les pieds nus, la poitrine débraillée, leur fagot sur l'épaule, s'anêtnicnt, reJLvnnt d'un mouvement de tête leurs grands cheveux pendant sur la figure, et me regardaient en sile-nce.
«Bonjour, Gourdier, » dis-je un jour à celui que M. Magnus proclamait aulretois le meilleur de ses élèves. __
Un éclair passa dans ses yeux bruns?
« Bonjour, » dit-il brusquement, en reprenant fa charge, le manche de la hachette audrfsoi;s et grimpant au forl.
J'étais devenu moins fier, mais lui n'oubliait pas que je l'avais ajipeié mendiant; il ne me I ordonnait pas.
Peut-être pensait-il qu'avec un peu d'argent il aurait aussi pu continuer ses études, et se révollail-il en lui-même d'être arrêté. Je n'en sais rien ; cela se peut, car il avait de l'ambition à l'école, et n'ayaul pas d'huile dans la lampe à la maison pour étudier ses \< çons, il tenait son livre à la bouche du fourneau, la tête entre les genoux pour lire; quand il venait le matin à l'école, ses yeux étaient tout j'onges.Je crois donc qu'il m'en voulait d'avoir plus de bonheur que lui et de pouvoir étudier à mon aise.
M. le curé vint aussi dîner une ou deux fois à la maison pendant ces vacances; il me posa des questions et parut satisfait, surtout de mes progrès en histoire sainte.
Puis il fallut repartir et rentrer en classe chez M. Gradus ; ce fut une graude tristesse.
'■ La plus grande plaie des petits collèges en ce temps, c'était le trafic des livres auquel se li\ raient les principaux.
Ces industriels ne se contentaient pas des bénéfices qu'ils faisaient sur la pension des élèves ; ils recevaient tous les ans et quelquefiiis tous les six mois d'énormes paquets de t'rammaires françaises, grecques et latines, de d ctionnaires, d'histoires saintes ou romaines d un nouveau modèle , que les professeurs adoptaient aussitôt, pour procurer à leur supérieur l'écoulement de sa marchandise.
Les anciennes grummaires, les anciennes aiithniétiq\ies, les anciens rudiments étaient mis au panier; après Lliomond, ou prenait
Ncël et Chapsal; après Noél et Chapsal. en prenait Burnouf; ainsi de suite.
Il arriva de la sorte que pour faire gagner quatre sous au principal, une foule d'élevés ne surent jamais leur grammaire, ni leur rudiment, mêmeau bout de cinq on six années d'études, parce qu'on leur en avait l'ail étudier d'autres tous les ans.
Je ne crois pas que, dans n'importe quel commerce, l'avidité du lucre se soit monirée pluséhnntée; sous prétexte de perfectionner les méthodes d'enseignement, les élèves n'apprenaient jamais rien à fond.
C'est ce qui nous arriva dès celte année; avant Pâques, nous avions eu le rudiment de I.homond, sa grammaire et son catéchisme li'sloriqne; i\I. Gradus nous fit prendre à la rentrée ceux d'un monsieur qui raffinait sur Lhomond; il fallut apprendre par cœur — toujours par cœur I — de nouvelles règles, de nouTOaux exemples, de nouveaux temps firimitifs, etcœlera,etcaetera. Ceux qui croyaient savoir quelque chose, parce qu'ils s'étaient fourré des mots dans la tête, ne savaient plus rien ; il fallait reconmiencer la même cliose avec d'autres mots, arrangés d'une autre manière; et pour ma part, je l'avoue, ces deux grammaires n'entpas cessé de se faire la guerre dans ma cervelle jusqu'à la fiu de mes classes; je n'ai jamais su à laquelle m'en lapporler. Mais le principal avait gagné deux ou trois francs sur chaque élève, les pnrents en avaient dépensé quinzeou vingt, l'all'aire était dans le sac.
Les grands Allemands ayant enjambé la classe de M. Gradus, après Pâques, une nouvelle fournée d'internes et d'externes, les plus forts de la septième, vinrent les remplacer : Masse, Marchai, les frères Martin, Baudouin, Moll, etc.
Cette fois, nous étions tous à peu près du uiême âge, chose fort heureuse, car l'intelligence d'un garçon de quinze ans n'est pas celle d'un enfant de dix à douze ans; le professeur qui parle à l'un ne peut se faire entendre de l'autre; les petits sont toujours sacrifiés.
Ce qui me revient de ce temps, c'est une chose qui m'intrigua beaucoup les premiers jours. Nos fenêtres, en été, restaient ouvertes, à cause de la chaleur accablante qui régnait entre les murs du vieux cloître, et tout en récitant nos conjugaisons, nos fables de Lafontaine, nous entendions une grande voix s'élever d'iurtant en instant et pousser un cri mélancolique, avec des intonations bizarres :
« Ka\... 'i ..' ï.,. 'i?... Kai... 'i... ï... ï?... Kai... ï... ï... i?... »
De deux à quatre heures, nous l'entendions retentir au moins cent fois, et je me disais :
« Mon Dieu! qu'est-ce que cela peut être? Quelle espèce d'oiseau pousse ce cri? »
Eh Lien, cetait du grec! C'était le cri de M. Laperche, professeur de quatrième, enseignant à ses élèves, dans la petite salle voisine, le grec qu'il ne savait pas. J'ai vu cela plus tard, apiès être entré dans sa classe. Il se promenait gravement, sur ses jambes de héron, mesurant en quelque sorte chacun de Ses pas, et suivant, dans une traduction interlinéaire, la leçon de l'élève qui récitait; et, quand l'élève s'arrêtait embarrassé par un mot , M. Laperche, pour toute explication, d'un ton grave et la bouche ouverte jusqu'aux oreilles, poussait son cri : o Kai... ï... ï?... Kai... ï... Ï...Ï?...» qui signifie en grec : «Et?... et?...» Cela soit dit pour les dames qui ne savent pas le grec.
Ce cri solitaire, dans cette grande cour où la chaleur de juin touibait en nappes d'or au milieu des ombres, ce cri mélancolique, prolongé, monotone, vous faisait dormir à la longue. Tous mes pauvres camarades et moi, penchés sur la vieille table, nous nous regardions d'un œil vague, les paupières à demi closes, en nous donnant toutes les peines du monde pour résister à notre accablement. Et, tandis que l'un de nous récitait sa page de nomenclature ; tandis que M. Gradus, assis, les jambes croisées, bâillait dans sa main, ou bien essuyait les verres do ses lunettes, en rêvant à quelque soirée en ville, à quelque bonne partie de campagne, sans s'inquiéter plus de la nomenclature que du Grand Turc, nous tous, à force d'entendre ce cri: a Kit... ï... ï... Kal... i ï?... » qui revenait aussi régulièrement que la goutte d'eau du père Bridaine, pour marquer l'Eternité, nous sentions notre tête se pencher, se pencher tout doucement, jusqu'à ce que notre nez fût sur le livre. Alors nous étions heureux... oui, bien heureux... Nous dormions!...
Mais cela ne durait pas longtemps. Au bout de quelques minutes, la voix aigre de M. Gia- Jus, cent fois plus terrible que la trompette du jugement dernier, se mettait à crier : « Monsieur SchefQer... monsieur Nablot... vous me copierez dix fois le verLe donnir. LeYez-\ous... récitez votre leçon ! »
Et l'on se levait ; on commençait à réciter : aAgricula, laboureur; asinus, àne... » etc.
Toute celte nomenclature, je l'ai pour ainsi dire encore devant les yeux, avec ses taches d'encre et de graisse. Elle ne m'a jamais servi
h graud'choîe, mais elle m'a terriblement ennuyé à cette époque".
Et quand je pense que l'année suivante il fallut recommencer le même métier chez un autre professeur! C'est pourlant épouvantable de tuer le temps des élèves d'une façon aussi ridicule, et de leur faire prendre en grippe, pour toute la vie, ce qu'on est chargé de leur enseigner.
Combien de choses utiles on aurait pu nous apprendre à la place de tous ces mots creux, combien de bons principes on aurait pu nous donner , par l'étude raisonnée des langues mortes ou vivantes !
Car tout cela n'était pas sérieux, c'était de la routine pure. On parlait de développernotre mémoire, mais la mémoire a bien autre chose à faire que de retenir des mots, des conjugaisons, des règles abstraites; les règles ne font pas la langue, pas plus que la rhétorique ne fait l'éloquence , et que la philosophie des écoles ne fait le bon sens; les mots ne sont que des mots, ils ne remplacent rien, les idées moins que le reste.
Avec tous ces mots, ces règles, ces exercices de mémoire, nous serions devenus stupides, sans les promenades du jeudi et du dimanche, réellement très - agréables aux environs de Sàarstadt.
Quel bonheur de respirer le grand air!
Nous allions vers la Scierie, la bonne Fontaine, ou les Baraques, à l'ombre des hêtres ou des sapins.
On s'arrêtait au premier village; les fils de familles riches, pourvus d'argent, se faisaient servir de la crème, des fraises, du beurre frais, du miel, de bonnes omelettes au lard. On ne leur défendait que le vin, parce que ces jeunes messieurs auraient pu se griser, et que la faute en serait retombée sur le malheureux maiire d'étude. Ils ne pouvaient donc boire que de la bière.
Mon ami Goberlot et moi, n'ayant pas le sou, nous allions nous promener au loin, sous bois, courant comme des chevreuils dans les sentiers perdus , et grimpant sur les plus grands arbres de la forêt, au risque de nous casser le cou. Et lorsque, arrivés tout eu haut, nous ne voyions plus que l'immensité du ciel au-dessus de nous, et sous nos pieds la mer du feuillage, alors, n'entendant plus aucun bruit, nous commencions nos discussions sur l'Eternel, bien contents de ne plus voir ni M. Gradus, ni M. ^^'olframm, ni Canard, ni la salle d'étude, enfin heureux comme des oiseaux dans l'air.
Cela durait jusqu'au moment où les autres,
DE MAITRE NABLOT
ayant fini de se goberger, se réunissaient au coin du bois, et tous ensemble poussaient un grand cri : «Hé! hohé! » qui se prolongeait dans les échos de la montagne et montait jusqu'à nous.
A cet appel, jetant un dernier regaid sur le beau soleil couchant, nous descendions et nous regagnions le village, bien ennuyés de n'avoir pu contiimer de nous balancer jusqu'à la nuit noire, au milieu des étoiles.
En nous voyant revenir, tout le collège criait :
a Voilà les déserteurs!... Les voilà!... »
Et le maître d'étude nous condamnait aux arrêts, pour avoir quitté la promenade et retardé le départ; maiscelanous était bien égal, nous avions couru dans les halliers, nous avions respiré le grand air, nos yeux s'étaient plongés par delà les forêts, dans les perspectives bleuâtres de la Lorraine et de l'Alsace, nous avions une provision de bonheur pour plusieurs jours.
A peine rentrés dans notre nid à rats, on nous conduisait en prison, tandis que les autres, qui s'étaient déjà repus pendant la promenade , allaient au réfectoire; Goberlot et moi, qui n'avions rien mangé depuis midi, nous ne recevions que du pain sec.
Franchement, il nous fallait un bon caractère pour ne pas prendre l'espèce humaine en grippe. Mais Goberlot, élevé par un pèretrèsdevot, au milieu d'une société de curés et de jésuites, qui dînaient deux ou trois fois par semaine à la maison, et conduisaient ainsi la familleau paradis, mon ami Goberlot, lesyeux plissés et malins, avait appris à voir dès l'enfance les choses au comique.
Moi, le Seigneur Dieu m'avait créé philosophe, et je me contentais de mépriser tous les êtres injustes.
Les choses allèrent de la sorte jusqu'aux compositions de fin d'année. Mes notes ne valaient pas mieux qu'avant Pâques, mais j "étais le premier de la sixième; je traduisais, et je récitais mieux mes leçons que les autres.
Le désir d'humilier les richards de notre classe, comme Gourdier m'avait humilié moimême dans le temps, me faisait travailler avec une ardeur extraordinaire. Il m'arriva même quelquefois de me faire priver de sortie le jeudi et le dimanche, pour repasser mes matières pendant que les autres se promenaient.
Après les compositions d'août, qui devaient compter pour deux, il ne me restait que la peau et les os; mais, ayant fait voir aux grands la copie de mes thèmes et de mes versions, tous m'assurèrent que j'emporterais
plusieurs premiers prix. J'y comptais donc, et, dans ma joie, je l'avais même écrit à mon père.
Depuis une quir.zaine, les vieux corridors retentissaient encore une lois du chant des vacances, lorsqu'eufin le grand jour de la distribution arriva : les portes s'encombrèrent de parents, d'amis, de conseillers municipaux, d'autorités civiles et militaires eu grande tenue; grands tricornes, gilets rouges, bonnets alsaciens, habits noirs, chapeaux ronds, shakos, robes de soie se mirent à défiler sous le vestibule du vieux cloître, montant à la salle de distribution, magnifiquement décorée de guirlandes, sa belle inscription latine sur la grande porte, et son estrade au fond, avec la table chargée de livres et de couronnes.
Nous étions en rangs dans la cour, lorsque mon père accourut me dire tout joyeux que la mère était venue pour me couronner. Il m'embrassiiit, et je n'avais pas la force de lui répondre, tant mon éniotion était grande.
Quelques instants après, tout le monde étant placé, nous traversions cette foule magnifique, et nous prenions place sur les deux côtés de l'estrade, tandis que la musique du 8' cuirassiers, avec sa grosse caisse, ses fifres, son chapeau chinois, ses trompettes et ses clarinettes, faisait trembler les ^itres et jouait une marche triomphale qui nous traversait jusqu'à la moelle des os.
Ensuite de quoi, M. le maire, son écharpe en sautoir, prononça quelques paroles sur l'heureuse réunion ; puis M. Wilhelm, professeur de la classe industrielle, lut un discours sur l'origine desconnaissances humâmes depuis l'invention de la forge par Tubalca'in, allant des Hébreux aux Phéniciens, aux Grecs, aux Romains, aux barbares Mérovingiens; aux Garlovingiens, un peu moins bornés que les Mérovingiens ; aux Arabes , aux "Turcs, etc., etc.
Les dames en suaient à grosses gouttes; on aurait bien voulu lui crier: « Halte!... halte!... » mais dans une afsemblée pareille cela ne convenait pas; il fallut attendre qu'il s'arrêtât de lui-même ; tt cela durait déjà depuis au moins une heure, quand on le vit enfin tourner son dernier feuillet, ce qui fit pousser à toute la salle un long soupir de soulagement. Mais il n'avait pas encore fini, et dit avec finesse qu'il n'entamerait pas le chapitre des découvertes modernes, pour ménager la modestie de ses contemporains et particulièrement celle de S. M. Louis-Philippe. Il lui fallut encore un bon quart d'heure pour expliquer cela, de sorte que la désolation vous
gagnait de nouveau, quand a la fin des fins il s'assit en faisant, un gr?nd saint, au milieu des applaudissements de toute l'assemblée.
Aussitôt aprè-:, M. Laperche se mil à proclamer les noms des vainqueur.-, en commençant liien entendu par les pliilosopbes. G était sa sjécialité et son triomphe. M. Laperche jouis- .sait d'une haute taille, inii peimettait de le voir de loin, et d'une voi.x onctueuse et retentissante, quoique un peu nasillarde , qu'il e.\*îrçait tous les jours avec son grec.
Je bouillonnais à Tappel de tous ces noms; le feu de l'espérance me sortait par les joues. Tous les camarades, du reste, étaient dans le même état; nous ne pouvions attendre notre tour; mais comme, entre chaque proclamation, pendant que le vainqueur descendait dans la salle se faire couronner par ses parents, l'orchestre jouait un petit air, cela pi'enait du temps, et, sur les trois heures seulement, le tour de notre classe arriva.
J'avais déjà distingué mon père et ma mère, assis l'un à côté de l'autre, au milieu de la foule brillante qui nous regardait, lorsque M. Laperche se mit à proclamer les pri.x de la sixième, et qu'au lieu de mon nom, comme je m'y attendais, j'inlendis ceux de MM. Poitevin, Henriot et Vaugiro, tous protégés de M. Gradus. Moi, je n'avais que des accessits!
J'en étais devenu pâle comme un mort.
A la fin, cependant, pour le prix de mémoire, qu'on ne pouvait pas me refuser, — parce que j'avais toujours le mieux su mes leçons, — pour le prix de mémoire, je fus nommé le premier.
Je me ranimai d'un coup, et je courus, ivre de bonheur, me faire couronner par mon père et ma mère, qui m'embrassèrent tous deux eu pleurant. Puis, je revins; et, quelques minutes après, la distribution des prix étant terminée, la foule s'écoula lentement, roulant sur l'escalier de bois avec un grand b:uit sourd.
Je descendis; la réflexion m'étai-t revenue, je frémissais en moi-même. Sous la porte, dans le vestibule, je trouvai mon père seul; il m'avait attendu, et m'embrassa de nouveau avec effusion, en me disant :
a Je suis content de toi, Jean-Paul, trèsconteiit; tu m'as donné toute la satisfaction que je pouvais espérer... Arrive!... ta mère nous attend à l'Aliondance, tes effets sont déjà sur la voilure ; nous allons partir tout de suite I)
Je le suivis tout pensif. Vers dix heures, nous entrions à Richepierre; pendant toute la route, malgré la satisfaction de mes parents.
je n'avais pas dit un mot ; 1 iEjUsiice qu'on venait de me faire me stupéfiai', je ne pouvais pas y croire, cela me paraissait quelqie chose d'horrible!